Les âmes mortes - Nikolai Gogol - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1842

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Nikolai Gogol

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Opinie o ebooku Les âmes mortes - Nikolai Gogol

Fragment ebooka Les âmes mortes - Nikolai Gogol

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Le chef-lieu de gouvernement
Chapitre 2 - La famille Manilof
A Propos Gogol:

Nikolai Vasilievich Gogol (April 1, 1809 — March 4, 1852) was a Russian-language writer of Ukrainian origin. Although his early works were heavily influenced by his Ukrainian heritage and upbringing, he wrote in Russian and his works belong to the tradition of Russian literature. The novel Dead Souls (1842), the play Revizor (1836, 1842), and the short story The Overcoat (1842) count among his masterpieces. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Le chef-lieu de gouvernement

Une assez jolie petite britchka[1] a ressorts entra dans la porte cochere d’une hôtellerie du chef-lieu du gouvernement de N… C’était un de ces légers équipages de coupe nationale, a l’usage des hommes qui font profession de rester longtemps célibataires, tels que adjudants-colonels en retraite, capitaines en second, propriétaires possédant un patrimoine d’une pauvre centaine d’âmes, en un mot, tous les menus gentillâtres et hobereaux, qu’en Russie on nomme nobles de troisieme main. De la britchka descendit sans précipitation un monsieur d’un extérieur ni beau ni laid, d’une taille ni épaisse ni svelte, ni roide ni souple ; on ne pouvait dire que le voyageur fut vieux, on ne pouvait non plus le prendre pour un jeune homme. Ajoutons que son entrée dans la ville n’excita l’attention de personne, ne fit aucune sensation particuliere ; seulement deux paysans russes, qui se tenaient a la porte d’un cabaret établi vis-a-vis de l’hôtellerie, se communiquerent leurs observations. Ces remarques se rapportaient plutôt a l’équipage qui venait de s’arreter qu’a la personne qu’ils voyaient descendre. « Tiens ; regarde, disait l’un de ces rustres, regarde cette roue ; qu’en penses-tu ? Voyons, irait-elle au besoin jusqu’a Moscou, ou non, dis ? – Elle irait, dit l’autre. – Et jusqu’a Kazan ? – Je crois qu’elle ne tiendrait pas. – Jusqu’a Kazan ? Oh ! non, dit l’autre, non ; elle resterait en route. » Et la conversation s’arreta la. Un moment auparavant, quand la britchka encore en mouvement était sur le point de s’arreter devant l’entrée extérieure de l’auberge, elle croisa un jeune homme vetu d’un pantalon de basin blanc, tres étroit et tres court, et d’un habit qui avait de grandes prétentions a la mode, sous lequel on voyait se gonfler une chemisette empesée, fermée par une épingle du Toula[2] en fer de fonte et cuivre doré, figurant un petit pistolet d’arçon. Le jeune homme se retourna, regarda l’équipage en bloc, retint de la main sa casquette que le vent menaçait d’emporter, et passa son chemin. Quand la britchka fut entrée dans la cour, le voyageur fut reçu a une porte d’escalier intérieur par un garçon d’auberge si ingambe, si vif, si mobile, qu’a peine on pouvait saisir le moment de voir son visage. Il se précipita dans la cour, une serviette a la main, en tres long surtout de demi-coton, dont la taille avait été faite juste au niveau des aisselles ; il secoua agilement son épaisse chevelure taillée net en rond d’un bout de l’oreille a l’autre, et conduisit lestement le monsieur dans les chambres du premier et unique étage, par une galerie en bois annexée au mur de pierres, jusqu’a l’appartement qu’il plaisait a Dieu[3] de lui départir sur sa route. C’était un appartement d’auberge du genre national, d’une auberge russe faite comme le sont toutes les auberges russes des chefs-lieux de gouvernement ; un appartement ou, pour deux roubles par jour[4], le voyageur est mis en possession d’une chambre tranquille, ou il jouit du spectacle des évolutions que font, dans tous les coins et recoins et sur le seuil de la chambre voisine, les blattes, les grillons et les gros cafards noirs, qui font a l’oil distrait l’effet de pruneaux, et de pruneaux en goguette. La on sait que la porte du voisin est toujours barricadée au moyen d’une commode, et le voisin de chambre, toujours un homme silencieux, morose, mais tres curieux, tres empressé a épier du coin de l’oil le nouvel arrivant et a questionner les garçons et le premier venu sur son compte, malgré la presque certitude de ne rien apprendre sur eux ou d’apprendre fort peu de chose. La façade de l’auberge répondait parfaitement a l’intérieur ; elle était longue et a deux étages[5], dont l’inférieur ou rez-de-chaussée, dépourvu de tout enduit, était resté dans son simple déshabillé de briques inégalement brunes, mais toutes également hâlées par l’action du temps et des brusques changements de l’atmosphere, fort sales en général et moisies en quelques endroits, a cause de l’état délabré de tous les conduits. L’étage avait reçu un enduit que recouvrait le badigeon sacramentel a l’ocre jaune. Au rez-de-chaussée étaient des boutiques de selles, licous, brides, fouets, de cordes a puits et de touloupes. A l’arriere-coin était une porte de boutique, ou plutôt une fenetre a tabatiere faisant devanture a une espece de loge ou de niche, ou se tenait un marchand de coco au miel tout chaud, tout bouillant, avec son samovar[6] en cuivre rouge ; l’homme lui-meme constamment rouge comme sa bouilloire, de sorte que, de loin, on eut dit deux samovars sur la fenetre ouverte, s’il n’y avait eu a l’un deux une barbe noire qui gâtait l’illusion. Pendant que le voyageur faisait l’examen de la chambre et des meubles, on lui apporta ses effets, et, avant tous, une valise de peau blanche, hâlée, déprimée, éraillée, et montrant a ces signes qu’elle ne voyageait pas pour la premiere fois. Elle fut déposée sur deux chaises rapprochées avec le pied l’une vis-a-vis de l’autre contre la paroi par le cocher Séliphane, petit homme trapu, affublé d’un touloupe écourté, et par son camarade le laquais Pétrouchka, garçon d’environ trente ans, a gros nez, grosses levres et physionomie rude, accoutré d’une vieille redingote de son maître. Apres la valise on apporta une petite caisse en bois d’acajou, a compartiments superposés en simple bouleau du Nord, puis des embouchoirs a bottes, et une poule rôtie enveloppée d’un papier bleuâtre. Quand les bagages, le manteau et les coussins eurent été rentrés, le cocher Séliphane alla a ses chevaux, et le laquais Pétrouchka s’installa dans une petite antichambre tres sombre, un vrai chenil, en y apportant un gros manteau de drap de Frise, et en meme temps une sorte d’odeur qui lui était toute particuliere, odeur qui s’était communiquée a un sac de différentes nippes a son usage ; il affermit contre le mur un lit fort étroit auquel il manquait un pied qu’il suppléa par une buche ; il couvrit ce bois de lit d’une façon de matelas aplati, mince comme un beignet et non moins gras qu’un beignet fait de la veille, que l’aubergiste voulut bien laisser a sa disposition. Pendant que les domestiques de l’inconnu faisaient leurs arrangements, leur maître passa dans la salle commune. Ce que c’est que les salles communes dans nos auberges, tout voyageur le sait a fond en une fois ; ce sont partout les memes parois peintes a l’huile, noircies en haut par la fumée, salies en bas par la chevelure des pratiques, encrassées immédiatement au-dessous par le dos de tous les voyageurs, et surtout par les bons gros marchands de la province ; car ceux-ci, les jours de foire et de marché, viennent la prendre leur portion de thé, dont ils se font sept ou huit verres, jusqu’a ce qu’il ne sorte plus de la théiere que l’eau bouillante a l’état naturel, qu’ils y versent, a mesure, d’une autre théiere plus grande. C’est partout le meme plafond enfumé et le meme lustre poudreux a carcasse de cuivre et pendeloques de verre innombrables, qui ressautent et cliquettent chaque fois que le garçon d’auberge court sur une vieille piece de toile cirée, en balançant hardiment, a hauteur d’épaules, un plateau portant un régiment de tasses qu’on prendrait pour une volée d’oiseaux assemblés sur une planche bercée par la houle du rivage ; partout les memes tableaux appendus aux murs, peintures a l’huile la plupart, s’il vous plaît, et impayables… et ce qu’on voit enfin en toute auberge ; seulement ici il y avait a remarquer une nymphe gratifiée d’une poitrine si haute, que personne, je crois, n’aura jamais vu dans la nature un pareil luxe de carnation. Je me trompe : on peut, il est vrai, citer quelques exemples analogues dans certains tableaux d’histoire ou de mythologie, qui ont été, on ne sait quand, ni ou, ni par qui, importés en Russie, a moins que ce ne soit par nos grands seigneurs, touristes de distinction et amateurs passionnés des beaux-arts, qui en auront peut-etre fait l’acquisition en Italie, d’apres le conseil des courriers qu’ils prennent pour guides et directeurs dans leurs voyages. Le monsieur jeta sa casquette sur une table et se désentortilla le cou d’une longue écharpe de laine bariolée comme celles que les femmes tricotent pour leurs maris, a qui elles enseignent la maniere de s’en servir ; quant a messieurs les célibataires, ils en portent aussi, mais je ne puis dire de qui ils les tiennent ; pour ma part, le ciel m’est témoin que je n’en ai jamais fait usage. Le monsieur donc, ainsi décoiffé, mis a l’aise, et aéré, ordonna, sans s’expliquer autrement, qu’on lui servît a dîner. Pendant qu’on lui apportait plusieurs plats, de ces plats qu’on trouve dans toutes les auberges, premierement la soupe aux choux fermentés, avec accompagnement, sur une assiette a part, du pâté feuilleté, tenu en réserve des semaines entieres pour l’appétit connu de messieurs les voyageurs ; puis de la cervelle rissolée, flanquée de petits pois, des saucisses sur un lit de choucroute, poularde rôtie et concombres, soit baignant dans la saumure, soit frais et servis en salade de tranches fines, et enfin l’éternel gâteau feuilleté a la confiture, toujours a l’étalage, toujours au service des dîneurs ; pendant que le garçon d’auberge présentait a l’inconnu toutes ces choses, les unes réchauffées, les autres froides, celui-ci lui adressait la parole avec affabilité, lui faisant raconter toutes sortes de détails sur l’homme qui auparavant tenait cette hôtellerie, et sur son patron, l’aubergiste actuel : il demandait, par maniere de passe-temps, combien l’établissement lui rapportait, et si ce n’était pas, comme tant de ses confreres, un grand vaurien ; sur quoi le serviteur répond ordinairement : « Oh ! oui, monsieur ! vous avez bien deviné ; c’est un fier gredin ! » En Russie, maintenant, comme en Europe, il est évident qu’on s’humanise ; et il y a beaucoup de personnes honorables qui ne peuvent manger dans les auberges sans questionner les domestiques, sans échanger meme avec eux des propos badins, ou plaisanter sur leur compte. Le nouvel arrivé, lui, n’était pas homme a s’arreter longtemps aux questions futiles : il voulut savoir, et avec une grande exactitude, qui était, en cette ville-la, le gouverneur civil, qui le vice-gouverneur, qui le président du tribunal, qui le procureur général ; bref, non seulement il n’omit pas un seul personnage marquant, mais encore c’est avec force détails et un grand air d’intéret qu’il s’informa du nom, de la qualité, des titres, du caractere de tous les principaux propriétaires ; il demandait combien ils avaient d’âmes chrétiennes dans leur obéissance, s’ils habitaient loin, quel était leur genre de vie, leur maniere d’etre, et s’ils venaient souvent a la ville : il demanda d’un ton on ne peut plus sérieux s’il n’y avait pas eu de maladies contagieuses dans le gouvernement, des fievres chaudes, des dysenteries, la petite vérole, etc., etc. ; et a tout cela, on voyait qu’il gravait toutes les réponses dans sa mémoire avec un soin qui dénotait plus que de la curiosité vulgaire. Ce monsieur, a le bien considérer, devait etre un homme d’un esprit positif et solide, et il se mouchait a fort grand bruit. On ne sait comment il s’y prenait pour cela ; mais il est de fait que son nez produisait un son éclatant, analogue a celui du cor de chasse. Ce mérite, si minime qu’il puisse paraître, le mit toutefois en fort grande considération aupres du garçon d’auberge, qui, chaque fois qu’il entendait ce bruit magistral[7], secouait son épaisse chevelure et se cambrait plus respectueusement, inclinait le front en avant sans mouvoir le reste du corps, et disait : « Que désire monsieur ? » Le monsieur, apres son repas, prit une tasse de café et s’installa sur le divan en glissant derriere son épine dorsale un de ces coussins que, dans nos hôtelleries russes, on rembourre, non pas d’un crin élastique, mais de quelque chose qui, en peu de temps, acquiert a peu pres la consistance d’un pouding de briques et de cailloux. La, s’étant involontairement pris a bâiller, il clignota quelques minutes, puis se leva et se fit reconduire a sa chambre, ou il s’étendit et fit une méridienne d’environ deux heures. A son réveil, il écrivit sur un petit carré de papier, a la demande du garçon, ses noms de bapteme et de famille, et son rang civil. Le garçon, en redescendant l’escalier, se mit a épeler le chiffon, ou étaient inscrits ces mots : Le conseiller de college Paul Ivanovitch Tchitchikof, voyageant pour affaires personnelles. Comme le faquin était encore occupé de sa lecture, P. I. Tchitchikof passa de sa personne tout pres de lui ; il sortait pour voir la ville. Il parait qu’il fut content de ce qu’il y vit ; il trouva, en effet, que cette petite ville ne le cédait a aucun égard aux autres chefs-lieux de nos gouvernements : ici, comme partout, beaucoup de maisons de bois modestement peintes en gris, et quelques maisons en pierres éblouissantes de leur éternel badigeon a l’ocre jaune. Toutes ces maisons étaient a un, a un et demi et a deux étages. J’ai dit a un et demi, comptant pour demi la mezzanine[8], qui est une maniere de tourmenter la toiture et d’envahir le grenier, sous prétexte d’y faire des chambres ; l’opinion des architectes de province est que rien n’est plus joli. Ces maisons, en certains endroits, étaient comme perdues dans l’encaissement général d’une rue large comme un champ et dans d’interminables palissades de planches. Sur d’autres points elles étaient plus rapprochées, et la on voyait un peu de monde, un peu de mouvement, un peu de vie. La on apercevait, au-dessus ou a côté de quelques portes, des enseignes presque effacées, mais ou l’on distinguait pourtant encore, sur celle-ci, des images de différents pains en noud d’amour et autres formes ; sur celle-la, des bottes ; sur d’autres, un habit, un pantalon bleu et le mot tailleur d’Archavie (Varsovie), a la suite du nom du l’artiste. Plus loin l’enseigne représentait des bonnets et des casquettes, avec ces mots : Magasin de l’étranger Vacili Fédorof ; ailleurs étaient peints un billard et deux amateurs en habits habillés, rappelant les comparses de nos théâtres, lorsqu’ils figurent les invités d’un bal splendide. L’un des partenaires est représenté les bras tres retirés en arriere, au moment ou il chasse sa bille ; l’autre se tient debout, mais ses jambes sont tellement ouvertes a la hauteur des genoux, qu’il ressemble a un danseur de guinguette qui vient d’exécuter un entrechat. Au-dessous de cette peinture provoquante, était écrit : C’est ici l’établissement. A deux ou trois coins de rue se tenaient naivement des tables de menus trafiquants de la campagne, couvertes de noisettes et de pains d’épice qui ressemblaient a du savon ; la ou il y avait des restaurants, l’enseigne représentait un énorme poisson piqué d’une fourchette. Ce qu’on remarquait le plus souvent, c’étaient des aigles impériales a deux tetes, dédorées, noirâtres et poudreuses, qui sont maintenant remplacées par cette inscription : Cabaret. Le pavé était partout plus ou moins défoncé. Il vit aussi le jardin de la ville, planté de maigres arbustes mal venus, serrés vers le milieu de la tige par un lien rapprochant trois tuteurs tres joliment peints en vert a l’huile. Quoique ces arbustes ne fussent ni plus ni moins grands que des roseaux, il a été dit dans les gazettes, a l’occasion d’une illumination : « Notre ville, grâce aux soins d’une administration toute paternelle, s’est embellie d’un jardin riche en arbres touffus, ombreux et variés d’especes, prodigues de leur douce fraîcheur aux jours brulants de la saison caniculaire. Oh ! qu’il était attendrissant de voir comme les cours des bourgeois tressaillaient de reconnaissance et comme les yeux versaient des ruisseaux de larmes en songeant a tous ces travaux, a ces soins éclairés de l’autorité locale ! » Apres s’etre fait expliquer par le garde de ville du coin de rue quel était le plus court chemin pour aller a la cathédrale, puis de quel côté étaient les tribunaux et l’hôtel du gouverneur, Tchitchikof alla voir la riviere qui coule au milieu de la ville ; chemin faisant, il arracha d’un poteau une affiche qui y était fixée par trois clous inégaux, afin d’en prendre connaissance chez lui tout a loisir ; il regarda attentivement une assez jolie dame qui passait sur un trottoir de madriers, suivie d’un petit domestique en livrée de coupe militaire, qui tenait un cabas ou sac de til[9] a la main ; et apres avoir jeté un regard autour de lui, comme pour se rappeler bien la disposition des lieux, il s’en retourna a la maison. Il fut soutenu pour la forme par le garçon d’auberge en montant l’escalier qui conduisait a sa chambre. Il prit le thé, puis il s’assit devant une console, se fit donner de la lumiere, tira de sa poche l’affiche dont il s’était emparé dans sa promenade, l’avança pres de la chandelle, et se mit a lire en fermant a demi l’oil droit. Il n’y avait rien de remarquable dans cette affiche : on donnait un drame de Kotzebue dans lequel M. Poplevine jouait le rôle de Rolla, Mlle Iahlova celui de Cora ; les autres personnages étaient moins marquants, et pourtant il en lut toute la liste, et meme il lut le prix des places du parterre, et sut que l’affiche avait été imprimée dans la typographie des tribunaux du gouvernement ; puis il la retourna pour voir s’il n’y avait pas quelque chose a lire au verso, mais n’y ayant rien trouvé, il se frotta les yeux, plia l’affiche et la mit dans son nécessaire de voyage, ou il avait l’habitude de fourrer tout ce qui lui tombait sous la main. Sa journée fut scellée par une portion de veau froid arrosée d’une boisson aigre-douce, et par un somme rivalisant de bruit avec un grand jeu de pompe, selon l’image usitée dans quelques endroits du vaste empire russe. Tout le jour suivant fut employé a faire des visites ; le voyageur se mit en devoir d’aller saluer chez eux tous les personnages marquants de la ville. Il se rendit respectueusement chez le gouverneur, qui, comme Tchitchikof, n’était ni gras ni maigre, mais qui portait Sainte-Anne au cou ; il avait meme été présenté pour l’étoile[10] ; du reste, c’était un homme tout bonasse, a qui il arrivait quelquefois de broder sur du tulle. Apres cela, il alla chez le vice-gouverneur, puis chez le procureur et chez le président de cour, chez le maître de police, chez le fermier des eaux-de-vie, chez le directeur général des fabriques de la couronne. Je regrette qu’il soit difficile d’énumérer au complet tous les puissants de ce petit monde ; mais il suffit de dire que le voyageur déploya une activité extraordinaire dans cette course aux visites ; ce fut au point qu’il crut devoir aller présenter ses respects meme a l’inspecteur du conseil de médecine local et a l’architecte de la ville. En sortant de la, il ordonna a son cocher d’aller doucement, voulant, du fond de sa britchka, penser a qui il avait encore a faire sa visite ; mais il se trouva qu’il avait épuisé la liste des fonctionnaires et employés de la localité. Dans les conversations qu’il eut avec les autorités, il avait su tres habilement faire sa cour a chacun en graduant ses prévenances. Au gouverneur il avait trouvé moyen d’amener un a-propos pour glisser le mot que, « dans sa juridiction, on entrait comme dans un paradis ; que les chemins étaient doux comme du velours, et que les gouvernements qui donnent aux provinces de sages magistrats sont bien dignes et d’amour et de louanges. » Il dit au maître de police quelque chose de tres flatteur par rapport aux gardes de ville ; et, dans la conversation avec le vice-gouverneur et avec le président de cour, qui n’étaient encore que du rang de conseillers d’État, rang qui correspond au grade de brigadier, il les gratifia deux fois du titre prématuré de VOTRE EXCELLENCE, ce qui ne laissa pas que de leur etre fort agréable. La conséquence fut que le gouverneur l’invita a venir le jour meme a sa soirée ; les autres employés, de leur côté, l’inviterent, qui a dîner, qui a une partie de boston, qui a un thé d’apparat. Le voyageur paraissait éviter autant que possible de parler de lui-meme ; s’il y était forcé, ce n’était que sous la double enveloppe du lieu commun et d’une évidente réserve, et son langage, en pareille occasion, affectait volontiers les formes du discours écrit : il disait etre un ver, un atome invisible de ce monde, peu digne qu’on fit grande attention a lui ; qu’il avait beaucoup souffert dans sa vie ; que, dans le service public, il avait été, pour sa droiture inflexible, un vrai souffre-douleur ; qu’il s’était fait, par sa franchise, beaucoup d’ennemis, dont quelques-uns avaient meme attenté a sa vie ; que maintenant, ne voulant plus songer qu’au repos, il commençait a s’occuper du soin de choisir une localité agréable pour s’y fixer a jamais ; et que, étant arrivé en cette ville… il avait cru de son devoir le plus indispensable de venir présenter ses humbles civilités aux fonctionnaires publics… marquants. C’est tout ce que la ville parvint a recueillir de la bouche de ce modeste personnage. Tchitchikof était content de sa matinée, et il lui tardait d’aller se montrer a la soirée du gouverneur. Les apprets qu’il jugea a propos de faire pour cette soirée lui prirent deux bonnes heures de temps, et il porta sur les moindres détails de sa toilette une attention telle que nous n’en avons jamais connu d’autre exemple. Apres une courte sieste qui suivit son dîner, il se fit donner a laver ; il se frotta tres longtemps de savon les deux joues en les enflant a l’aide de sa langue ; puis saisissant l’essuie-mains, jeté en sautoir sur l’épaule du garçon d’auberge, il en frotta soigneusement son frais visage, a commencer de derriere les oreilles, du cou et de la nuque jusqu’aux tempes, aux coins de la bouche et autour des narines, apres s’etre largement gargarisé a deux reprises, en soufflant une bonne partie de son eau droit a la face du garçon qui tenait l’aiguiere. Puis il s’ajusta devant la glace une chemisette de batiste, s’arracha deux poils du nez, et, aussitôt apres cette opération, passa un habit couleur tabac d’Espagne a pluie d’or. Apres avoir endossé son manteau, il longea rapidement dans sa voiture deux rues d’une largeur remarquable, éclairées de la maigre lueur tombant languissamment de quelques fenetres de maisons qui semblaient fuir, une lanterne sourde a la main. En revanche, l’hôtel du gouverneur était éclairé du haut en bas comme pour un grand bal. Caleches a fanaux allumés, gendarmes pres de l’avancée[11], cris des postillons, rien ne manquait au comme il faut d’un hôtel préfectoral. En entrant dans le salon, Tchitchikof dut un instant clignoter, tant l’éclat des bougies, des lampes et de la parure des dames était redoutable. La piece en était tout imprégnée de lumiere. Les habits noirs voltigeaient ça et la, séparément et en essaims, comme on voit les mouches fondre sur un beau sucre raffiné, en été, dans un chaud mois de juillet, quand la vieille ménagere le met en morceaux devant une fenetre large ouverte ; les enfants de la maison s’assemblent alentour, et suivent avec la vive curiosité de leur âge le mouvement des rudes mains de la vieille, qui leve et abat le marteau sur les fragments qu’elle réduit en petits cubes irréguliers, et les escadrons aériens manouvrent habilement la gaze de leurs ailes dans le courant d’air, s’abattent hardiment sur la table en vraies commensales reçues, et, profitant de la myopie de leur hôtesse et du soleil qui lui blesse la vue, envahissent, les unes l’amas des cubes confectionnés, les autres les galeries que forme l’entassement des gros fragments a réduire. Rassasiées, sans ce secours, des mille richesses de l’été, mets friands que le ciel prodigue en tout lieu a ces filles de l’air, elles sont venues la moins pour se nourrir que pour voir de pres le cristal sucré qui brille, pour aller et venir dans tous les passages que forme un monceau de sucre, pour se faire voir, pour se voir, pour se frotter les unes aux autres les pattes de devant et celles de derriere, et pour s’en chatouiller a elles-memes la poitrine sous leurs ailes légeres, pour tourner sur elles-memes, s’envoler et de nouveau venir s’abattre et s’ébattre avec de nouveaux bataillons. Tchitchikof n’avait pas eu le temps de se reconnaître, que déja il était saisi sous le bras par le gouverneur, qui le présenta aussitôt a madame son épouse. Le voyageur ne fut pas plus embarrassé le soir devant la femme qu’il ne l’avait été le matin devant le mari. Il trouva moyen de lui tourner un petit compliment, tres convenable dans la bouche d’un homme d’un certain âge, en possession d’un rang civil mitoyen comme son âge. Quand les quadrilles qui se formaient dans la salle eurent fait reculer jusqu’au mur ceux qui ne dansaient pas, il se croisa les bras sur l’épine dorsale et regarda tres attentivement les danseurs. Beaucoup de dames étaient en élégante toilette a la mode ; d’autres portaient les robes que les faiseuses de la province avaient pu leur fournir. Les hommes, ici comme partout, étaient de deux catégories : les fluets, qu’on voit papillonner autour des dames ; beaucoup de ceux-ci étaient de si bon genre qu’on ne pouvait les distinguer des fluets de Pétersbourg ; memes favoris soigneusement peignés, artistement coupés, memes frais visages ovales, meme amabilité aupres des femmes, meme usage familier de la langue française, meme gaieté convenable qu’a Pétersbourg ; et les gros, dont deux ou trois fort gros, avec eux les moyens, tels qu’était Tchitchikof, je veux dire ceux qui ne sont plus sveltes. Les personnes de cette catégorie louvoyaient dans le voisinage des jeunes gens, et ils étaient bien plus portés a s’éloigner des dames qu’a s’approcher d’elles. Ils regardaient du côté des salles latérales s’ils ne verraient pas quelque part dresser des tables de whist. Ils avaient des faces arrondies et pleines, quelques-uns avec des petites verrues a poil, dont ils ne s’inquiétaient guere ; d’autres avec des marques de petite vérole, dont ils ne se désolaient plus. Ils n’avaient sur la tete ni frisure, ni huppe, ni coup de vent, ni diable m’emporte, noms tout français ; leur chevelure était tondue presque ras ou d’une certaine longueur, mais pommadée presque a plat ; les traits de la face, chez quelques-uns, étaient, sans reproche, un peu forts, les nez assez généralement épatés. C’étaient les fonctionnaires publics, les notabilités de la ville. Hélas ! les gros, les tout gros s’entendent mieux a faire leurs affaires que messieurs les fluets a galbe ovoide. Les fluets sont, soi-disant, au service comme employés réservés, attachés a de hauts fonctionnaires pour commissions de confiance, ou simplement immatriculés comme étant au service, et on ne voit qu’eux partout ou il y a des hommes de loisir qui s’amusent ; leur existence est légere, frivole, précaire ; ils ne vont ni au feu, ni au bureau, ni a la terre ; on ne voit pas en quoi ils pourraient etre utiles, soit a l’État, soit a eux-memes. Les gros, c’est différent, ceux-la n’acceptent jamais une position oblique, ils aiment ce qui est carré et ferme, et, si ces gens-la s’asseyent, on voit qu’ils sont si solidement assis, que l’emploi craquera sous eux, plutôt qu’ils ne se départiront du siege ou ils se cramponnent. Ils ne tiennent nullement a l’éclat extérieur ; leur habit n’est pas du faiseur en vogue, encore moins d’un tailleur de Pétersbourg ; mais, en revanche, dans leur coffre, c’est une vraie bénédiction. Le fluet, au bout de trois ans, ne possede pas une âme qui ne soit engagée au Lombard[12]. Le gros, sans bruit, voyez, au bout de la ville, il a acheté une maison sous le nom de sa femme ; puis, a l’autre bout, la-bas, une autre maison, puis un petit village un peu plus loin, puis un fort gros village a église, a maison seigneuriale ; et a la fin, apres avoir servi Dieu et le tsar, acquis la considération qui ne manque jamais au riche, il prend son congé, il se retire sur ses terres : c’est un seigneur de village, c’est un bon bârine russe, il reçoit chez lui, et il est parfois un tres bon vivant. Apres lui, ah ! apres lui ses héritiers, ordinairement des fluets, menent tres grand train le bien laissé par le pere ou par l’oncle… Telles étaient les étranges pensées qui se jouaient dans la tete de Tchitchikof, pendant qu’il examinait attentivement la composition de la société ; et il résultat de ces réflexions qu’il se réunit aux gros, parmi lesquels il rencontra presque toutes les personnes chez qui il s’était présenté le matin : le procureur général, figure dont les yeux étaient abrités sous d’énormes sourcils noirs, l’un d’eux a demi fermé, l’oil gauche comme s’il disait a quelqu’un : « Suis moi, mon cher, la dans l’autre chambre, j’ai un mot a te dire. » C’était, du reste, un homme sérieux et tres économe de paroles. Le directeur de la poste, homme de taille plus que médiocre, mais grand philosophe et bel esprit a sa maniere ; le président de cour, homme réfléchi, agréable… tous l’aborderent comme une ancienne connaissance. Tchitchikof fit a chacun un petit salut tant soit peu de biais, mais non sans gentillesse. Ce fut le moment ou il fit la connaissance de M. Manilof, gentilhomme campagnard tres poli, tres expansif ; et de M. Sabakévitch, autre gentilhomme un peu lourd, qui, une premiere fois, en cette occasion, lui marcha sur le pied en lui disant : « Pardon ! » tandis qu’on lui présentait une carte qu’il prit en faisant son salut oblique, que j’ai déclaré n’etre pas sans grâce. Ces messieurs allerent prendre place a des tables vertes, qu’ils ne quitterent plus avant qu’on eut servi le souper. Il va sans dire que toute conversation cessa completement, comme il arrive toutes les fois qu’on procede aux affaires graves. Le directeur des postes était, ai-je dit, tres expansif ; cependant, une fois les cartes en main, il prit une physionomie pensive, remonta sa levre inférieure sur la supérieure et resta ainsi tant que dura le jeu. En jouant une figure, il frappait vigoureusement du revers de la main la table, en disant, si c’était une dame : « Marche, la femme du curé ! » Et si c’était un roi : « En avant, le paysan de Tambof ! » Sur quoi le président disait : « Et moi, je lui coupe la moustache ; rasé, le paysan ! » Quelquefois le coup donné au centre de la table, en jouant la carte, était accompagné de mots tels que ceux-ci : « Eh bien ! vaille que vaille, tenez, carreau ! » ou bien les mots torturés a plaisir : « Pique, piquet, picard, picotin, pico-pico !… Cour, petit cour, joli cour, courelet, la courelurette, » et c’est ainsi qu’ils avaient l’habitude de baptiser entre eux les couleurs. Apres le jeu, disputes a haute voix, comme d’usage. Notre voyageur disputa aussi, mais il soutint ses dires d’un ton plein d’urbanité. Jamais il ne disait : « Vous etes allé… » Mais : « Vous avez bien voulu aller en cour ; j’ai eu l’honneur de couper votre cinq, » et a l’avenant. Il faisait plus : pour aider au rétablissement de l’harmonie, il leur présentait a tous impartialement sa tabatiere d’argent, au fond de laquelle on apercevait deux violettes prodigues de leur parfum. L’attention de Tchitchikof était plus particulierement fixée sur MM. Manilof et Sabakévitch, les deux nobles campagnards dont j’ai parlé plus haut. Il prit a part le président de cour et le directeur des postes, et les questionna l’un apres l’autre sur ces deux gentilshommes. L’ordre dans lequel il procéda a cette petite enquete indique, ce me semble, dans le questionneur, un esprit sensé, solide et pratique. Il commença par demander combien chacun de ces messieurs avait d’âmes, dans quel état étaient ses terres, et si celles-ci étaient hypothéquées ou non ; et c’est a la fin de l’information qu’il demandait les noms et prénoms des personnes. En peu de temps il parvint a faire la conquete de deux campagnards. Manilof, qui était encore dans toute la force de l’âge, qui avait les yeux d’une fadeur doucereuse, et clignotait a tout éclat de rire, l’avait soudainement pris en grande affection. Il lui pressa longtemps la main, et le pria avec instance de venir le voir a son village, situé a une quinzaine de verstes (kilometres). Tchitchikof répondit, en lui faisant une charmante inclination de tete et lui pressant la main, qu’il était tres disposé a l’aller visiter, et qu’il s’en faisait meme un devoir sacré. Sabakévitch survenant en ce moment, lui dit de son côté, mais laconiquement : « Vous viendrez chez moi. » Et, en prononçant ce peu de mots, il souleva un pied chaussé d’une botte d’une si gigantesque mesure, qu’on trouverait difficilement ailleurs un autre pied qui la remplit comme le sien, surtout aujourd’hui, que, dans notre bonne Russie, les Samsons et les Hercules ont commencé a devenir des curiosités. Tchitchikof retira a temps ses petits pieds de citadin, et évita heureusement une cruelle foulure. Le lendemain Tchitchikof dîna et passa la soirée chez le maître de police, ou, des les trois heures apres midi, on se mit au whist, séance qui dura jusqu’a deux heures apres minuit. La, il fit la connaissance d’un propriétaire des environs, du nom de Nozdref, homme de quelque trente ans, gaillard sans gene, qui, apres avoir échangé quelques mots, se mit a le tutoyer. Il n’y avait pas a s’en choquer, puisqu’il était de meme aux tu et aux toi avec le maître de police et avec le procureur lui-meme. Une chose frappa, du reste notre voyageur : lorsqu’on se fut mis a s’échauffer au jeu, les deux fonctionnaires, surveillant le nouvel arrivant, commencerent a vérifier exactement ses levées, et suivirent de l’oil chaque carte qu’il jouait. Le jour suivant, Tchitchikof gratifia de sa soirée le président de cour, qui reçut toutes ses visites sans dépouiller sa robe de chambre assez graisseuse, malgré la présence de deux dames. Le quatrieme jour il alla, dans l’apres-dîner, chez le vice-gouverneur. Le jour suivant, il se trouva a un dîner de cérémonie chez le fermier des eaux-de-vie, puis a un dîner sans façon chez le procureur, petit dîner qui en valait bien un grand ; puis chez le maire, a un déjeuner de sortie de messe, qui valait, certes, un dîner pour l’abondance. Bref, il n’y avait pas moyen qu’il passât une heure chez lui en repos, et il ne rentrait a son auberge que pour dormir et changer de linge. Il sut parfaitement se retourner au milieu du tout ce peuple de notables, et s’y montra tout a fait homme du monde. Quel que fut le sujet d’un entretien, il savait soutenir la conversation. Était-il question de haras, on aurait pensé qu’il n’avait vu que cela ; chiens, il faisait, sur la plupart des meutes et des races, des observations fort judicieuses ; enquetes judiciaires, il faisait bien voir qu’il savait toutes les manigances de MM. les juges ; citait-on des coups de billard extraordinaires, la encore il n’était pas pris au dépourvu ; parlait-on vertus, il en raisonnait avec âme et les larmes aux yeux ; bischow ou vin chaud, il savait pour le faire des recettes admirables ; douanes, il pouvait en revendre aux plus malins pour déjouer les inventions de la contrebande : et il est a observer qu’il savait envelopper le tout d’un certain air de gravité douce qui donnait du poids a sa parole. Il ne parlait point haut, mais tres distinctement, sans hâte ni lenteur : c’était, en somme, relativement aux localités, un homme tres comme il faut. Tous les fonctionnaires étaient contents de le voir séjourner si volontiers dans leur ville. Le gouverneur s’expliqua fort honorablement sur son compte, en disant : « C’est un homme bien intentionné ; » le procureur le proclama homme entendu ; le colonel de gendarmerie le jugea un savant ; le président de la chambre le qualifia d’honorable et bien élevé ; le maître de police ne cessa de le citer comme un homme des plus agréables ; la femme du maître de police, allant plus loin, faisait de lui le plus aimable et le plus excellent des hommes. Il n’y eut pas jusqu’a Sabakévitch, homme tres avare d’éloges, qui, un soir, étant revenu tard la nuit dans son manoir, se coucha en disant a sa femme, qui était fort maigre, qu’ayant passé la soirée chez le gouverneur, et dîné le lendemain chez le maître de police, il avait fait la connaissance du conseiller de college Paul Ivanovitch Tchitchikof, qui était un homme des plus agréables ! A quoi son épouse, se laissant aller malgré elle a une comparaison mentale, répondit en toussillant et le poussant légerement du genou. L’opinion était donc tres favorable au voyageur, et elle se soutint parfaitement, unanimement dans toute la ville, jusqu’a ce que le bruit d’une particularité, d’un étrange projet qui lui fut attribué, et dont nous allons instruire nos lecteurs, jeta la confusion et l’incertitude dans tous les esprits a son sujet.


Chapitre 2 La famille Manilof

Il y avait déja plus d’une semaine que le voyageur était dans la ville, allant a toutes les soirées et a tous les dîners, et passant son temps, comme on dit, tres agréablement. A la fin, il se décida a étendre le cours de ses visites hors de la ville, en commençant par MM. Manilof et Sabakévitch, a qui il avait engagé sa parole. Peut-etre qu’en ceci il fut excité par un autre mobile, par une pensée positive plus importante, plus selon son cour… Mais c’est ce que le lecteur apprendra peu a peu, a mesure que les faits passeront devant nous, s’il a toutefois la patience de lire cette nouvelle, il est vrai tres longue, et qui se développera de plus en plus, et meme fort largement en approchant de la fin, laquelle sera, ici comme partout, la couronne de l’ouvre.

Il avait été ordonné au cocher Séliphane d’atteler les chevaux de tres grand matin a la britchka. Pétrouchka devait, au contraire rester préposé a la garde de la chambre et de la valise. Il faut que le lecteur fasse connaissance avec ces deux domestiques, serfs de notre héros. Il va sans dire que ce sont des personnages peu marquants, pas meme de ceux qu’on appelle de second plan ou meme du troisieme ; il va sans dire aussi que la marche et les ressorts de notre épopée ne sont pas appuyés sur eux et ne font que les toucher et les accrocher un peu en passant : mais l’auteur aime beaucoup a se montrer fécond en menus détails et, tout Russe qu’il est, il a la prétention d’etre ponctuel comme un Allemand. Cela prendra du reste bien peu de temps et d’espace, car nous n’ajouterons presque rien a ce que le lecteur sait déja de Pétrouchka, c’est-a-dire que Pétrouchka était porteur d’une redingote brune qui avait appartenu a son maître, et qu’il avait, comme en ont les gens de sa profession, gros nez et grosses levres. Par caractere, il était plutôt sombre et muet que grand parleur ; il avait meme un noble penchant a la civilisation, c’est-a-dire a la lecture des livres ; seulement il ne s’occupait pas du sujet. Et que lui importait s’il s’agissait des amours d’un héros, ou d’un A, B, C, ou si c’était un livre de prieres ? il lisait tout avec une égale attention ; si on lui eut donné un livre de chimie, il ne l’aurait pas refusé. Ce qui lui plaisait n’était pas ce qu’il lisait, mais la lecture, ou mieux l’acte de la lecture meme, admirant que des lettres il sortît éternellement quelques mots dont parfois le diable sait le sens. Il gardait de préférence, dans cette opération, la position couchée et s’établissait dans l’antichambre, et sur son lit, c’est-a-dire sur le matelas qui serait, par cette pression de jour et de nuit, devenu mince comme une galette, s’il ne l’eut pas été d’avance.

Outre sa fureur de lecture, il avait encore deux habitudes, celle de dormir tout habillé, en surtout, et d’exhaler de toute l’économie de sa personne une senteur a lui particuliere, qui était son atmosphere inséparable, une atmosphere de renfermé et de chambre a coucher, si bien qu’il suffisait d’arranger son lit meme dans une maison non encore habitée, et d’y apporter son manteau et ses habits pour qu’il semblât que, dans cette chambre, on vécut sans air frais depuis dix ans. Tchitchikof, homme tres délicat, et meme dans certains cas, fort peu endurant, des qu’il s’était étiré et avait aspiré, le matin, l’air de l’appartement, fronçait le sourcil, secouait la tete et disait : « Que diantre est-ce donc ? tu transpires, drôle. Tu devrais bien aller au bain. » Pétrouchka ne répondait rien et tâchait d’avoir l’air de s’occuper de quelque chose ; il allait, une brosse a la main, pres de l’habit du maître suspendu a un clou, ou tout simplement il rangeait les chaises ou le linge. Quant a ce qu’il pensait en ce moment, il se disait peut-etre a lui meme : « Et toi, tu es aussi gentil garçon ; ne te mets-tu pas tout en nage a répéter quarante fois la meme chose ? » Au reste, Dieu sait ce que pense un domestique serf dans le temps ou son maître lui fait des remontrances.

Voila ce qu’on peut dire de Pétrouchka pour cette premiere fois… Le cocher Séliphane était un tout autre homme…

Mais l’auteur a vraiment conscience d’occuper si longtemps son lecteur de gens plus que subalternes, lui qui sait combien peu volontiers le monde aime a explorer les couches inférieures de la société. L’homme russe, le voici : il a un grand penchant â faire connaissance avec quiconque est au moins d’un grade au-dessus de lui, et la connaissance chancelante d’un prince ou d’un comte lui semble fort préférable aux plus intimes affections entre égaux. L’auteur meme a honte de son héros, qui n’est que conseiller de college[13]. Comme ses inférieurs, les conseillers de cour voudront se lier avec lui ; mais ceux qui ont atteint le titre de général, ceux-ci peut-etre jetteront sur le livre un de ces regards méprisants que jette l’homme du haut de son orgueil sur tout ce qui ne rampe pas a ses pieds, ou, qui pis est, ne feront aucune espece d’attention au livre ni a l’auteur. Tout en restant sous le coup de la possibilité d’un tel affront, il faut retourner a mon héros. Ayant donné ses ordres des le soir meme, puis étant réveillé de tres bonne heure, s’étant levé, s’étant lavé et relavé le corps depuis les pieds jusqu’a la tete avec une éponge mouillée, ce qu’il ne faisait que les dimanches (et ce jour-la était un dimanche), s’étant rasé de si pres, que ses joues en furent douces, unies et lustrées comme du satin, ayant mis un habit caneberge a pluie d’or, et une pelisse d’ours noir, il sortit, et, au bas de l’escalier, se fit soutenir tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, par le garçon d’auberge, et monta en britchka. L’équipage sortit avec bruit de la porte cochere de l’hôtellerie. Un pope qui passait lui ôta son chapeau ; plusieurs petits garçons, aux souquenilles sales, tendirent la main en disant : « Monsieur, donnez a des orphelins ! » Le cocher, ayant remarqué que l’un d’eux aimait a grimper derriere les équipages et serrait de pres la britchka, lui cingla la figure d’un coup de fouet, et la britchka se sentit assez rudement ballottée sur le pavé de la rue. Dans le lointain on voyait avec joie paraître la barriere peinte en noir et en blanc coupée par une raie rouge sang de bouf, comme toutes les barrieres. C’était l’annonce que le cahotement du pavé et les autres désagréments allaient cesser. Et en effet, apres quelques dernieres secousses des plus rudes, Tchitchikof se sentit a la fin rouler sur la terre molle. La ville avait a peine disparu derriere lui que déja commencerent a paraître, des deux côtés de la route, sous tous les aspects possibles, les menus symptômes de l’état inculte et sauvage ou étaient laissées les communications ; c’était une double ligne inégale et accidentée de taupinieres, de sapinieres, de touffes naines, de pins maigres et souffreteux, de pieds calcinés d’anciens troncs que l’incendie avait dévorés, de sauvages bruyeres et autres ornements de ce genre. Il arrivait meme que des villages s’étendaient alignés en deux paralleles exactes ; ils ressemblaient par leur construction a du vieux bois en buches superposées, qu’on aurait mises sous une toiture de planches grises, ornée a son rebord de découpures en bois pareilles a ces dessins a jour qu’on fait aux essuie-mains, dans nos campagnes, depuis les temps de Rurick et d’Oleg. Quelques paysans, comme a l’ordinaire, bâillaient empaquetés dans leurs amples touloupes, sur les bancs que formait un bout de madrier posé sur deux piquets devant leur porte cochere. Des femmes a large face et a la gorge bridée par le cordon de la taille prise au niveau des aisselles, regardaient des fenetres du haut, tandis qu’un veau regardait encore plus naivement par la lucarne du bas et qu’un pourceau avançait son groin entre les barreaux de la palissade. En un mot, c’était un paysage excessivement connu. Apres avoir franchi quelques kilometres d’une si agréable contrée, Tchitchikof se rappela que, d’apres l’indication meme de Manilof, la devait etre son village. Mais il vit filer le seizieme poteau, et toujours point de village. S’il n’avait pas rencontré deux paysans sur la route, il lui aurait fallu en faire son deuil et regagner la ville. A la question : « Ou est le village Zamanilovka ? » les paysans ôterent leur chapeau, et l’un d’eux (indubitablement le plus sage, il portait une barbe en coin a fendre le bois), répondit : « Manilovka peut-etre, et non Zamanilovka. – Oui, oui bien, Manilovka ! – Manilovka ! Ah ! ainsi, tu feras encore une verste, et alors t’y voici ; c’est-a-dire de ce côté, a ta droite. – A droite ? dit le cocher. – A droite, répondit le paysan, oui, c’est la route pour Manilovka. Quant a Zamanilovka, il n’y en a pas trace dans le pays. On nomme l’endroit ainsi, c’est a dire, son nom est Manilovka ; mais Zamanilovka, non, il n’y en a pas du tout. Va tout droit, tu verras sur la montagne une maison de pierre, et a deux étages, la maison du maître, c’est-a-dire, dans laquelle est le seigneur. Tu seras devant Manilovka, mais sois sur que, pour Zamanilovka, il n’y en a pas du tout de ce nom, et il n’y en a jamais eu. » Notre britchka se lança a la quete de Manilovka. Ils firent d’un trait deux kilometres ; ayant alors remarqué un petit chemin a ornieres, ils le prirent : puis ils le longerent bien l’espace de trois ou quatre kilometres, mais toujours sans apercevoir la moindre apparence de maison en pierre. Tchitchikof, a cette occasion, se souvint que quand en Russie un ami, un campagnard vous prie de venir le voir chez lui a quinze verstes, il faut au moins doubler ce nombre pour se faire une idée approximative de la vraie distance. La terre de Manilovka n’avait rien dans son site qui put intéresser. La maison seigneuriale était perchée sans encadrement, seule, sur un monticule ou plutôt sur un simple tertre, exposée a tous les souffles de la rose des vents ; le versant qu’elle dominait était comme une sorte d’ample boulingrin frais fauché ; le maître y avait fait planter deux ou trois clumbs a l’anglaise, composés de lilas, de seringas, et d’acacias a fleurs jaunes. Quelques bouleaux atrophiés formant un massif assez laid élevaient, a dix pieds au-dessus du sol, leurs cimes incapables de donner de l’ombrage, ce qui ne l’avait pas empeché de se construire, sous deux de ces arbres vieillots et poitrinaires, une tonnelle a toit plat : elle consistait en six supports révolus de lattes croisées, peintes en vert et avec cette inscription au-dessus de l’entrée formée par deux colonnettes : « Temple de la méditation solitaire. » A vingt pas de ce temple soi-disant, était une mare, supposons un étang, couverte de végétations épaisses, qui jouaient le tapis de billard, et telles enfin qu’on en voit d’ordinaire dans les jardins anglais de presque tous nos campagnards russes. Au pied du versant et en partie sur le versant meme, de noires petites chaumieres faisaient tache ça et la, et notre héros, on ne sait pourquoi, se mit a les compter, et il en compta plus de deux cents. Nulle part il n’y avait entre elles ni arbres, ni buissons, ni verdure quelconque ; on ne voyait que des rondins brunis et déprimés par le temps. Deux commeres seules animaient le paysage ; elles avaient relevé pittoresquement leurs habits, et, s’en étant fait une ceinture bien assujettie sur les hanches, elles entrerent bravement jusqu’aux genoux dans l’eau dormante de l’étang, d’ou elles tirerent par deux balises de bois un méchant filet a compartiments, ou se trouvaient pris deux écrevisses et un imprudent gardon ; ces femmes semblaient etre en querelle et se faire l’une a l’autre des gronderies énergiques. Plus loin, a gauche, brunissait, bleuâtre et peu agréable a l’oil, un triste bois de pins. Le temps était lui-meme tres propre a rendre tout site maussade et fatigant ; le jour n’était ni clair, ni sombre, mais d’un certain gris indéterminé rappelant la teinte générale de l’uniforme des soldats de garnison. Pour compléter le tableau, il y avait la un coq qui témoignait du variable aussi bien qu’eut pu faire un barometre ; il avait eu l’envergure du bec fendue jusqu’au cerveau par l’effet de fureurs rivales dont la cause est fort connue ; il n’en brillait que plus fort et se battait les flancs de ses ailes ébouriffées et pantelantes, qui ressemblaient a de vieux débris de nattes de til[14] traînés sur les chemins. En entrant dans la cour, Tchitchikof aperçut, sur le seuil de l’auvent, le maître lui-meme, qui était la en surtout de chalis fond vert, tenant sa main gauche au front en guise de garde-vue, comme pour voir mieux l’équipage qui arrivait a lui. A mesure que la britchka avançait vers l’auvent, les yeux du seigneur s’éclaircissaient, et un sourire allait s’épanouissant de plus en plus sur son visage. « Paul Ivanovitch ! s’écria-t-il enfin, au moment ou Tchitchikof sortait de la britchka. A la fin, vous vous etes souvenu de nous. » Les deux amis s’embrasserent fortement, et Manilof emmena sa visite dans l’appartement. Malgré le peu de temps qu’ils mettront a traverser l’avancée, l’antichambre, la salle a manger, voyons si nous parviendrons a dire quelque chose du maître de la maison. Mais ici l’auteur doit reconnaître que l’entreprise n’est pas sans difficulté. Il est beaucoup plus facile de représenter des caracteres aux grands traits, car alors tout bonnement, on jette la couleur a pleines mains : des yeux noirs pleins de feu, de longs sourcils pendants, un front sillonné de rides profondes, un manteau noir ou braise ardente jeté sur l’épaule… et le portrait est fait. Mais tous ces messieurs si semblables entre eux, tels qu’on en voit chez nous par douzaines, et qui, a les regarder quelque temps, offrent de petites particularités a peine saisissables, ces messieurs sont vraiment tout ce qu’il y a de plus ingrat pour le pauvre artiste condamné a les peindre. Ici on avouera qu’il faut porter la plus grande intensité d’attention, pour faire ressortir devant soi des traits sans relief et presque frustes, et en général il faut, avec de tels originaux, plonger la un regard bien exercé, bien scrutateur, pour trouver quelque chose qui ait ombre de physionomie. Dieu seul peut-etre sait quel était le caractere de Manilof. Il y a une sorte d’hommes qu’on nomme des ni ci ni ça, a la ville Bogdane, au village Séliphane, comme dit le proverbe ; c’est peut-etre dans cette classe qu’il faut ranger Manilof. Au premier coup d’oil c’est un homme de bonne mine ; les traits de son visage ont de l’agrément, mais dans cet agrément il semblait qu’il eut été mis trop de sucre ; dans ses manieres et dans le tour de sa phraséologie coutumiere, on sentait le parti pris de faire des connaissances et de passer pour un homme charmant. Son sourire était, voulait etre engageant ; sa chevelure était blonde et ses yeux bleu de faience. Dans la premiere minute de sa conversation on ne pouvait s’empecher de dire : « Quel homme agréable et bon ! » Dans la minute suivante on ne disait rien du tout, et, a la troisieme on pensait : « Que diable est-ce que cet homme ? » et on s’en allait plus loin ; si on ne s’en allait pas, on éprouvait un ennui mortel. On ne pouvait attendre de lui aucun mot vif ni meme aucun de ces mots supportables qu’on entend de quiconque est mis sur un sujet qui lui tient tant soit peu au cour. Chacun a sa manie spéciale : chez l’un c’est la manie des chiens couchants ; chez un autre, c’est la manie de la musique, et il se croit unique pour sentir la profondeur de certains chefs-d’ouvre de l’art ; un troisieme est passé maître en bonne chere ; un quatrieme est incomparable quand il joue un rôle de trois pouces plus haut que n’est sa taille naturelle, et il est toujours en scene ; un cinquieme a des gouts moins ambitieux, il dort, ou bien, a la promenade, il grille visiblement du désir de se montrer attelé en bricole a quelque aide de camp général de passage, afin d’etre bien remarqué dans toute cette gloire par ses connaissances et par les gens de la localité ; un sixieme est gratifié d’une main qui sent une envie irrésistible de plier par un coin un as ou un deux de carreau[15], tandis que la main du septieme se glisse d’instinct vers sa bourse, et, pour etre sur d’avoir des relais, a soin d’arriver plus pres de la personne de M. le maître de poste ou meme des postillons ; en un mot chacun a son tic, mais Manilof n’offre rien de saillant a l’observateur. A la maison, il parle peu, et, la plupart du temps, il réfléchit, il pense ; ce qu’il pense, c’est un mystere, non pas entre Dieu et lui, mais un mystere, je crois, pour lui-meme. On ne peut pas dire qu’il ait jamais médité quelque systeme de grande culture, car il n’allait jamais voir ses champs et, chez lui, l’économie rurale était visiblement abandonnée au hasard. Quand son régisseur lui disait : « Monsieur, il faudrait bien faire telle ou telle chose. – Hum, ce ne serait pas mal, » répondait-il en retirant sa pipe de ses levres, et livrant a l’atmosphere un trésor de blanche fumée, habitude prise jadis a l’armée, ou il avait laissé la réputation d’un officier tres doux, tres délicat et tres bien élevé, mais d’un vrai bourreau de tabac turc. « Oui, oui, ce ne serait pas mal ; ce ne serait pas mal, hum ! » Quand un de ses paysans venait le trouver et lui disait en se grattant la nuque : « Maître, permets que j’aille chercher de l’ouvrage afin que je gagne de quoi payer ma redevance. – Bon, va, » lui répondait-il tout en fumant sa pipe ; et il ne lui venait pas meme a l’esprit que cet homme allait se livrer, loin de ses yeux, a ses habitudes invétérées d’ivrognerie. Quelquefois, du haut de son perron, jetant un regard long et fixe sur sa cour, sur la route, et plus loin sur l’étang, il revassait a un passage souterrain qui, de la maison, s’étendrait sur tout cet espace, puis il quittait cette idée et passait a celle d’un grand pont en pierre jeté sur l’étang ; sur ce pont seraient a droite et a gauche des bancs ou les marchands forains viendraient étaler et débiter les diverses marchandises communes nécessaires aux villageois. Toutes les fois qu’il se représentait ce champ de foire, ses yeux s’humectaient d’attendrissement et sa figure s’animait d’un air de grande satisfaction. Ces embryons d’idées, qu’il donnait volontiers pour des projets a peu pres arretés, restaient a l’état de songes vagues, mais persistant comme l’idée fixe de celui qui n’a plus d’idées. Il y avait dans son cabinet, sur le bureau, un livre qu’on y a toujours vu et toujours avec un signet a la page 15. Il le lisait constamment depuis plusieurs années, sans avoir pu sortir de ces quatorze premieres pages. Il manquait éternellement quelque chose dans sa maison. Le salon avait son meuble tendu d’une belle étoffe de soie, qui, surement, lui avait couté une somme assez forte ; par malheur l’étoffe avait manqué pour deux fauteuils, qui avaient, en attendant, été couverts de deux nattes de til. Le maître de ce beau meuble ne manquait pas, depuis plusieurs années, d’avertir ses visites de ne pas s’asseoir sur la grosse enveloppe poudreuse de ces sieges, et il disait : « Ce sont deux fauteuils qui ne sont pas prets. » Dans une autre piece, il n’y avait pas de meuble du tout, quoiqu’il eut été dit, des les premiers jours apres le mariage de Manilof : « Ma chere amie, il faut que je songe a meubler cette chambre au moins d’un meuble provisoire, et j’aviserai apres. » Le soir, on mettait sur la table un joli chandelier de bronze noir, dont la tige était formée par le groupe des trois Grâces, et le haut pourvu d’un charmant garde-vue en nacre de perle ciselé et, de front avec cet objet agréable a l’oil, on posait un vieux chandelier de cuivre invalide, boiteux, faussé, courbé, tout ensuiffé… Eh bien, ni le maître, ni les dames, ni les valets, personne ne remarquait meme le contraste choquant de ces deux objets si disparates. Sa femme… Du reste ils étaient tres contents l’un de l’autre. Bien qu’ils eussent plus de huit ans de mariage, les conjoints s’apportaient l’un a l’autre un quartier de pomme, un petit bonbon, une noisette, et ils se disaient avec l’innocente émotion du plus tendre amour : « Voyons, m’ami (ou m’amie), ferme les yeux et ouvre le petit bécot, et on aura du nanan. » Il va sans dire que le petit bécot s’ouvrait aussitôt, et on ne peut plus gentiment. Avant les jours de naissance et de fete patronale, des surprises étaient préparées : c’était quelque joli étui a cure-dents ou un essuie-plume brodé en perles, ou a l’avenant. Souvent ils étaient assis sur le divan, et tout a coup, sans qu’on put en deviner la cause, l’un posait sa pipe, l’autre son ouvrage, et ils s’imprimaient l’un a l’autre un si long et rude baiser, qu’avant qu’ils eussent fini ce jeu on avait tout le temps de fumer une cigarette. En un mot, ils étaient ce qu’on appelle heureux. Certainement il était trop facile de voir que, dans la maison, il y avait assez des choses a faire sans ces longs baisers et ces adorables surprises, et qu’on eut pu leur poser beaucoup de questions genantes pour leur amour-propre. Pourquoi, par exemple, la cuisine se faisait-elle betement et dans le plus grand désordre ? Pourquoi est-on a court de provisions en tout genre ? Pourquoi une ménagere qui est une voleuse ? Pourquoi des gens sales, infects, et presque toujours pris de vin ? Pourquoi toute la valetaille des cours dort-elle librement douze heures du jour et ne fait-elle que des sottises pendant les douze autres ? Ce qui répond a toutes ces questions, c’est que Mme Manilof est une personne bien élevée. Et la bonne éducation est donnée, comme on sait, dans des pensionnats. Et dans les pensionnats, comme on sait, il est enseigné qu’il y a trois choses qui constituent la base des vertus humaines : le français, indispensable au bonheur de la vie de famille ; le piano, pour charmer les moments de loisir du mari ; et enfin, la partie du ménage proprement dit, qui consiste a tricoter des bourses et a préparer de jolies petites surprises. Pourtant il y a des raffinements, des perfectionnements dans les méthodes, surtout dans ces derniers temps ; tout ceci dépend de l’esprit et des moyens de la maîtresse de pension. Il est d’autres pensions ou c’est la musique qui est en avant, puis le français et enfin la partie du ménage. Et quelquefois il arrive que, dans le programme, la premiere chose est la science du ménage, ou les ouvrages de mains pour surprises, puis le français et enfin la musique. Il y a méthodes et méthodes, programmes et programmes. Il faut encore remarquer, quant a Mme Manilof… Mais j’en conviendrai, j’ai une peur effroyable de parler des dames, et il est temps de retourner a nos amis, qui se tenaient depuis quelques minutes pres de la porte du salon, combattant de courtoisie a qui n’entrerait pas le premier. « De grâce, ne faites donc pas de façons avec moi ; je passerai apres vous, disait Tchitchikof. – Non, pardon, je ne me permettrai point de prendre le pas, moi campagnard, sur une visite si… aimable, si parfaitement civilisée. – Civilisée !… Vous voulez rire… Allons, de grâce, passez. – Eh bien donc, veuillez entrer, je vous prie. – Et ça pourquoi ? – Je sais ce que je dois… » repartit Manilof d’un air tout a fait gracieux. Les deux amis finirent par franchir le seuil du salon en marchant de côté et se faisant face, puis aussitôt Manilof prit Tchitchikof par la main : « Permettez-moi de vous présenter ma femme, lui dit-il. Ma chere amie, monsieur est Paul Ivanovitch. » ajouta-t-il en s’adressant a sa femme. Tchitchikof regarda la jeune dame, qu’il n’avait pas du tout aperçue dans la chaleur des cérémonies de la porte. C’était une assez jolie femme et habillée tout a fait a son avantage ; elle portait une capote de soie damassée d’une couleur tendre ; elle jeta précipitamment, et d’un gracieux mouvement du poignet, je ne sais quel objet sur la table, et le saisit avec le voile de son mouchoir de batiste a coins brodés qu’elle tenait a la main. Elle se leva du divan ou elle s’était tenue assise. Tchitchikof fit avec grand plaisir le mouvement de lui baiser la main. Elle lui dit en traînant un peu les paroles que c’était bien aimable a lui d’etre venu les charmer de sa présence ajoutant qu’il ne se passait pas de jour que Manilof ne parlât de Paul Ivanovitch. « C’est vrai, dit Manilof ; elle me disait deux ou trois fois chaque jour : « Eh bien, tu vois, il ne vient pas. – Attends, chere amie, il viendra. – Il ne viendra pas. – Il viendra. » Et vous voici a la fin ; vous nous honorez de votre bonne visite. Ah ! c’est un grand, un bien grand plaisir que vous nous faites la, un vrai jour de mai, fete de cour… » Tchitchikof, voyant ce chaleureux accueil aller jusqu’a employer ces mots de fete du cour, sentit un peu de trouble et répondit avec une humilité sincere que, pour des termes si gracieux, il était d’un nom et d’un rang bien modestes, bien chétifs… « Bah ! bah ! vous avez tout en vous, tout, tout, et meme a mon sentiment plus que cela encore. – Comment avez-vous trouvé notre ville ? se hâta de dire Mme Manilof ; y avez-vous passé votre temps sans trop d’ennui ? – C’est une tres jolie ville, répondit Tchitchikof, une ville qui me plaît beaucoup ; j’y ai passé tous ces dix a douze jours tres agréablement : j’y ai trouvé une société tres aimable. – Et que vous semble de notre gouverneur ? – N’est-ce pas, dit Manilof, que c’est un homme tres distingué… et qui reçoit a merveille ? – Vous avez parfaitement raison, répondit Tchitchikof, c’est un homme tout a fait comme il faut. Et comme il a pris en main les renes de son administration ! comme il comprend bien ses devoirs ! Il faut souhaiter a notre patrie beaucoup de magistrats comme celui-la. – Ah ! comme il sait, n’est-ce pas, en recevant quelqu’un, observer la délicatesse du langage et des manieres… ajouta Manilof en faisant ma délicate figure de haut magistrat qui reçoit l’administré ; et de plaisir le hobereau fermait aux trois quarts les yeux, a peu pres comme un chat a qui on passe légerement les doigts sur la gorge et autour des oreilles. – C’est un homme tres accueillant et tres agréable, reprit Tchitchikof. Et comme il est adroit de ses mains ! Vrai, j’ai eu de la peine a en croire mes propres yeux. Comme il s’entend a broder des dessous de lampe et des dessus de presse-papiers, de coussinets et de tabourets ! Il m’a fait voir une bourse en perles, qui est de son travail… En vérité, je ne sais si les doigts de fée de madame pourraient mieux faire que cela. – Et notre vice-gouverneur, hein ? n’est-ce pas aussi un aimable homme ? dit Manilof en commençant a manouvrer ses yeux comme tout a l’heure. – C’est un charmant, un tres charmant homme, répondit sans balancer Tchitchikof. – Ça, permettez : que vous a semblé de notre maître de police ? n’est-ce pas que c’est vraiment un homme agréable ? – Comment donc ! et tres agréable, meme ; de plus, un brave homme et plein d’esprit. Le président de cour, le procureur général et moi, nous avons été battus au whist chez lui ; nous avons joué jusqu’aux derniers coqs[16]. C’est un brave, un excellent homme. – Eh bien, vous allez me dire votre avis sur la femme du maître de police, ajouta Mme Manilof ; n’est-ce pas vrai que c’est une tres aimable femme ? – Oh ! c’est une des plus excellentes femmes que j’aie connues, une femme essentielle, » dit Tchitchikof. On ne manqua pas, apres cela, de passer en revue le président, le procureur et le directeur de la poste, de sorte qu’il ne fut pas oublié un seul des fonctionnaires un peu marquants de la ville : et notez, je vous prie, que tous se trouverent les plus honnetes gens du monde. « Est-ce que vous habitez la campagne a poste fixe ? dit Tchitchikof aux deux époux. – Oui, la plupart du temps, répandit Manilof ; quelquefois nous allons passer une, deux, trois semaines a la ville, uniquement pour voir des gens comme il faut ; c’est indispensable : on deviendrait sauvages, a vivre constamment confinés dans une campagne. – C’est tres vrai, dit Tchitchikof. – Eh mais ! oui, reprit Manilof : ce serait tout autre chose si l’on était bien avoisiné ; si, par exemple, on possédait a quelques kilometres de chez soi… si, par exemple, un homme demeurait la tout pres, avec qui on put, en quelque sorte, parler de choses agréables, du vrai bon ton, du bon gout et des manieres du monde, et suivre ici l’étude de quelque bonne petite science, n’est-ce pas ?… de ces choses, hein ! qui dégourdissent l’âme, vous savez ! ces choses qui font pousser des ailes… pour s’envoler… » Manilof avait certainement ici a rendre l’idée de choses pour lesquelles il n’y a pas de mots. S’étant aperçu que la langue se refusait a le suivre dans ces hauteurs, il exprima, d’un geste élevé, le fait poétique de son exaltation, et reprit terre en disant : « Alors, ah ! alors, sans doute, la campagne et la solitude auraient bien de l’agrément. Dans nos environs il n’y a personne, absolument personne… Tout ce qu’on peut faire, c’est de feuilleter, de loin en loin, quelque numéro du Fils de la patrie[17]. » Tchitchikof convint, en branlant la tete et allongeant sympathiquement la levre, que c’était un état de choses bien fâcheux ; puis, voyant combien son hôte désirait de lui entendre prononcer la-dessus quelques paroles de choix, il ajouta qu’a son gré rien n’est plus charmant que de vivre dans la solitude, si l’on y sait jouir des spectacles qu’offre la nature, et de lire chez soi quelque livre. Ceci étant trop discret, Manilof reprit : « A la bonne heure ; mais savez-vous, si l’on n’a pas sous la main un ami avec qui partager ses joies… – Ah ! vous avez raison, parfaitement raison, interrompit Tchitchikof ; qu’est-ce que c’est, sans cela, que tous les trésors du monde ? « Autour de toi n’aie pas de l’argent, mais des braves gens, » a dit un sage. Oui, c’est un sage qui a dit cela. – Eh bien ! Paul Ivanovitch, dit Manilof montrant, répandue sur toute la face, une expression non seulement douce, mais liquoreuse comme ces juleps qu’un médecin homme du monde administre habilement a ses riches et fantasques patients, si impatients de toute amertume, si difficiles a rasséréner, a encourager, a faire transpirer a souhait ; n’est-ce pas ? oui, avec un bon ami de son sexe on éprouve, je puis dire, une sorte de bien-etre céleste… Houh ! voila en ce moment, par exemple, a cette heure, que la Providence me procure le bonheur sans pareil, unique… de causer comme cela avec vous, de jouir de votre charmante conversation… Ah !… – De grâce, quelle conversation, quel charme. Je suis un homme tout bon, tout hôte, un homme de rien, je vous assure. – Oh ! Paul Ivanovitch, permettez-moi de parler a cour ouvert : je donnerais avec joie la bonne moitié de ma fortune pour avoir une partie seulement des qualités que vous possédez ! – Eh bien, moi, je vous dis, répondit Tchitchikof, que je tiendrais a grand honneur d’avoir le quart ou le demi-quart… » On ne sait vraiment jusqu’ou serait allée cette effusion de tendres sentiments des deux amis, si un domestique ne fut venu annoncer que le dîner était pret. « Je vous en prie, dit Manilof, vous nous excuserez si vous ne trouvez pas chez nous autres campagnards un repas comme ceux qu’on fait dans les capitales sous les lambris dorés, sur les parquets en marqueterie. Nous offrons du chou a nos visites, mais c’est offert de bon cour. Allons, de grâce ! de grâce ! » A cette occasion, en arrivant vers la porte, ils recommencerent les grandes cérémonies a qui ne prendrait point le pas sur l’autre, et Tchitchikof se décida a passer, en s’effaçant contre le battant gauche de la porte. Arrivés dans la salle a manger, ils y trouverent deux marmots d’un âge a pouvoir, a la rigueur, etre placés au bas bout de la table, sur des chaises hautes. Ils avaient pres d’eux leur précepteur, qui s’inclina et sourit avec une politesse convenable. La maîtresse de la maison s’assit au centre, devant la soupiere. Tchitchikof prit place entre madame et monsieur, et un domestique assit les enfants apres leur avoir noué une serviette a chacun sur la nuque. « Ah ! les jolis enfants ! dit Tchitchikof en les regardant avec un grand air de complaisance. Quel est leur âge, s’il vous plaît ? – Celui-ci a sept ans, l’autre six, dit Mme Manilof. – Thémistoclus ! » dit le pere s’adressant a son petit aîné, qui tâchait de dégager son menton serré dans la serviette. Tchitchikof releva un peu les sourcils a ce nom tres probablement grec, que Manilof gratifiait d’une terminaison latine, sans se douter qu’il faisait de l’hybride[18] ; mais, sans se rendre mieux compte que l’inventeur de ce qu’il y avait la de doublement paien dans une respectable famille chrétienne, il ramena sa face au calme de la bonhomie. « Thémistoclus, dis-moi un peu quelle est la principale ville de France ! » Un examen aux fumées de la soupe et au fumet des petits pâtés ! cela se voit ; mais c’est étrange, et cela ne tient pas. Cependant, le précepteur regarda tres fixement Thémistoclus et avait bien l’air de lui vouloir sauter au visage. Thémistoclus dit, sans trop se faire presser : « C’est Paris. » Le précepteur désarma, et meme fit un signe d’approbation tres débonnaire. « Et chez nous, quelle est la principale ville, voyons ? » ajouta l’impitoyable examinateur. M. le précepteur reprit son air anxieux et rigide. « Pétersbourg… répondit assez bravement Thémistoclus. – Et quelle autre ville encore est principale ? – Moskva, répondit le jeune savant avec une légere nuance d’impatience en suivant de l’oil le plat aux pâtés. – Bravo ! mon petit ami, s’écria doucereusement Tchitchikof. Voyez-moi un peu ce gaillard-la, poursuivit-il en se tournant, avec un air de grande admiration, vers Manilof. Je vous dirai qu’on peut attendre beaucoup, et beaucoup, d’un pareil enfant. Si vous ne saviez pas cela, je vous l’annonce. – Oh ! vous n’avez encore rien vu, repartit Manilof enchanté ; sachez qu’il a un esprit étonnant pour un enfant. Voila son puîné, Alcide qui est bien moins prompt a comprendre. Mais mon Thémistoclus, voyez-vous, il n’a qu’a apercevoir une cigale, un grillon, une petite bete du bon Dieu, tout de suite ses yeux brillent… et de courir apres, et de suivre, et de tourner et retourner l’insecte avec sa houssine, et de le prendre dans le creux de la main. Je le mettrai dans la diplomatie. Thémistoclus ! poursuivit-il en s’adressant a l’espérance de sa maison, tu veux etre ambassadeur ? – Oui, » répondit Thémistoclus en rongeant une croute et en balançant la tete a droite et a gauche. En ce meme instant, le laquais qui se tenait derriere la chaise de l’enfant se hâta de moucher le futur ambassadeur ; et il fit bien de se presser, car autrement une gouttelette étrangere a la soupe, qu’il venait de mettre devant lui, allait allonger le bouillon par sa chute inévitable. L’entretien passa a de bons propos sur les charmes d’une vie retirée et paisible, ce qui n’empecha point Mme Manilof de parler du théâtre du chef-lieu et du personnel de la troupe. Le précepteur regardait avec grande attention les interlocuteurs, et, aussitôt qu’il remarquait qu’ils étaient disposés a rire, il ouvrait la bouche et riait avec un dévouement méritoire. C’était évidemment un homme reconnaissant, résolu a donner par la une marque de déférence sympathique a l’honnete couple qui le traitait en véritable ami de la maison. Une fois, pourtant, son visage prit une expression rigide, et il frappa comminatoirement sur la table en regardant fixement les enfants, qui étaient placés en face de lui. Ce n’était pas sans raison, car Thémistoclus avait mordu Alcide a l’oreille ; et Alcide, les yeux gros de larmes et la bouche tout en convulsion, allait jeter les hauts cris quand, a la vue du précepteur irrité, réfléchissant tout a coup a l’inconvenance d’un scandale qui pourrait bien le priver d’un plat, il ramena ses muscles faciaux a leur état normal, et se mit, sans éclater, a ronger, arrosé de quelques larmes muettes, un os de mouton, qui lui étendit sur ses deux joues un beau vernis de graisse, et bientôt il n’y eut plus de trace apparente ni de chair, ni de pleurs, ni de morsure. La dame de la maison s’adressait de temps en temps a Tchitchikof pour lui dire : « Vous ne mangez rien ! vous avez mangé si peu… » A quoi le convié répondait autant de fois : « Je vous rends mille grâces, j’ai parfaitement dîné ; et d’ailleurs il n’y a pas de mets qui vaille le plaisir d’une aimable conversation. » On se leva de table. Manilof était tout heureux, et la main posée sur le dos de son ami, il le dirigeait doucement vers le salon, quand tout a coup le convive se pencha vers lui, et lui déclara d’un air tres significatif qu’il avait a lui parler d’une affaire des plus urgentes. « En ce cas, passons dans mon cabinet, je vous prie, » dit Manilof. Et il le conduisit dans une petite chambre dont l’unique fenetre offrait pour horizon lointain la foret bleuissante dont nous avons parlé plus haut. « Voici, dit-il en introduisant son convive, mon petit coin particulier. – C’est une fort gentille petite chambre, » dit Tchitchikof en regardant la piece, qui en effet avait un air agréable. Les murs étaient peints en couleur a la colle d’une teinte gris bleu fort tendre ; le mobilier consistait en quatre chaises, un fauteuil et une table ; sur la table étaient, outre le livre dont nous avons fait mention, quelques papiers écrits en grosse de greffes ; mais ce qui surabondait, apres cela, c’était le tabac a fumer. Le tabac s’offrait a la vue sous tous les aspects sur cette table : en coffret, en paquet, en blague et en tas. Sur le large accoudoir de la fenetre, il y avait aussi des tas, non de tabac, mais de cendres provenant de la pipe ; c’étaient deux lignes régulierement paralleles de petits monticules régulierement pointus formés avec un soin particulier ; il était évident, d’une part, que Manilof ouvrait rarement sa fenetre ; d’une autre, qu’il se retirait dans ce cabinet pour bien méditer cette vérité, que sur cette terre tout n’est qu’amertume, que fumée et que cendre. « Permettez-moi de vous prier de vouloir bien vous installer a votre aise dans ce fauteuil, dit Manilof ; vous reconnaîtrez qu’il est vraiment assez commode. – Je n’en doute pas ; mais permettez que je me mette sur cette chaise. – Permettez-moi de ne pas vous permettre cela, dit en souriant Manilof ; c’est un fauteuil qui est destiné aux visites, et bon gré mal gré, voyez-vous, il faut que vous l’occupiez. » Tchitchikof, vaincu, s’assit dans le fauteuil. « Vous me permettrez bien maintenant de vous offrir une pipe. – Non, car je ne fume pas, » répondit Tchitchikof d’un air qui disait : « Mon aimable hôte, je suis peiné de vous refuser. » – Et pourquoi donc cela ? dit Manilof, lui aussi d’un air mignard qui disait : « Mon adorable convive et ami, je suis peiné d’avoir a subir un refus. » – J’ai évité d’en prendre l’habitude ; je crains : on dit que cela desseche la poitrine. – Permettez-moi de vous faire observer que c’est un préjugé. Je suis bien persuadé que fumer la pipe est beaucoup plus sain que de priser. Dans le régiment ou j’ai servi, il y avait un lieutenant, un homme tres agréable et tres bien élevé, qui ne se séparait jamais de sa pipe ; il fumait a table, au lit et ailleurs, et partout et toujours ; il a aujourd’hui plus de quarante ans, il se porte, Dieu merci, a faire envie aux plus gaillards. » Tchitchikof dit la-dessus que cela arrive, en effet, et qu’il y a ainsi dans la nature beaucoup de choses que les esprits les plus fins et les plus éclairés ne peuvent expliquer. « Mais permettez d’abord que je vous adresse une petite requete, » ajouta-t-il d’une voix ou se faisait sentir on ne sait quelle étrangeté d’émotion et d’intonation gutturale. Et aussitôt, Dieu sait aussi pourquoi, il regarda derriere lui. Manilof aussi, le sympathique Manilof, tourna la tete en arriere. « Y a-t-il longtemps que vous avez fait le cens dans votre domaine, et que vous avez présenté votre rapport la-dessus a l’autorité ? – Le dernier recensement, ah oui ! il y a longtemps, il y a vraiment… oui, il y a bien… au fait, je ne me rappelle pas combien, il y a. – Depuis ce temps-la vous est-il mort beaucoup de paysans ? – Hum ! je ne saurais, en vérité, vous dire… c’est une chose sur laquelle je ne ferai pas mal de questionner mon intendant. Eh ! quelqu’un… Amene-moi l’intendant ; il doit etre ici aujourd’hui. » L’intendant paraît au bout de dix minutes a peine. C’était un homme d’une quarantaine d’années, un manant qui se rasait, qui avait substitué le surtout au cafetan sur ses larges épaules, et qui, selon l’apparence, menait une vie fort insoucieuse ; son visage était arrondi et plein ; le ton légerement jaunâtre de sa peau et ses petits yeux moites, a peine entr’ouverts, témoignaient qu’il était grand ami du lit de plumes et du couvre-pieds de fin duvet. Tout en lui disait qu’il avait fait grassement sa couche, ainsi que le pratiquent en général messieurs les intendants de gentilshommes absents ou de hobereaux présents dans leurs terres. Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune garçon ayant eu la chance d’apprendre a lire et a écrire, il avait été attaché au service de la maison de son maître ; puis il avait épousé une fille de confiance de la dame ; cette jeune femme lui remettait les clefs et la garde de tout plus souvent que de raison ; lui-meme bientôt avait pris temporairement, puis définitivement, les fonctions de sa femme ; puis il suppléa, et enfin supplanta l’ancien intendant. Une fois intendant, il se mit, sans balancer et d’instinct, a agir en intendant ; il se lia et s’accompéra par noces, baptemes, fetes de famille et affaires, avec tous les gros bonnets du village, et fit peser les travaux et les charges sur les pauvres ; c’est la regle. Il s’habitua peu a peu a ne se plus lever avant huit heures du matin, a se faire mettre de beau cuivre rouge sur la table et a prendre le thé sans hâte et en vrai gourmet, ce qui ajoute encore une bonne heure et demie de loisir au repos prolongé de ses nuits. « Dis-moi, l’ami, combien il nous est mort de paysans depuis le dernier recensement, depuis la liste détaillée, tu sais, que nous avons présentée dans le temps. – Ah ! combien ? Comment, combien ? Eh !… il en est mort beaucoup depuis ce temps-la, dit l’intendant ; sur quoi il comprima un bâillement ou un hoquet, en faisant a sa bouche un paravent de sa main gauche fraîche et potelée. – Voila justement ce que je pensais, dit Manilof ; oui, oui, il en est mort beaucoup. » Et, se tournant vers Tchitchikof, il ajouta de nouveau : « Oui, oui, il en est mort beaucoup ; c’est justement comme je pensais. » Manilof, en général, pensait beaucoup. « Mais combien en est-il mort ? demanda Tchitchikof. – Ça, oui, a propos, dis-moi combien il en est mort, voyons, répéta sympathiquement Manilof. – Quoi ? le nombre des morts ? Eh mais ! on ne sait pas cela comme ça, combien il en est mort… personne n’a songé a les compter, surement. – C’est vrai, ce qu’il dit, Paul Ivanovitch, et c’est aussi ce que je pensais ; il y a eu, voyez-vous, une grande mortalité : on ne sait pas du tout, du tout, combien il en est mort. – Eh bien, dit Tchitchikof en s’adressant lui-meme a l’intendant, fais-nous le plaisir, frere, d’aller en faire vite le compte et d’en dresser une liste exacte, une liste ou soient inscrits les noms, prénoms, sobriquets, dates de naissance, et couleurs d’oil et de cheveux de chacun de ces morts. Tu as compris ? – Oui, oui, inscris-les bien tous comme ça et avec la date de naissance et le sobriquet, tout enfin, dit Manilof. – J’ai compris, dit l’intendant, et il sortit. – Et par quelle circonstance ou quel motif avez-vous besoin de cela ? dit d’un ton tres naturel et tres placide le bon Manilof, des que son intendant se fut éloigné. Cette question parut contrarier Tchitchikof. Son visage exprima, en ce moment, une sorte de tiraillement secret dont il rougit : il devait avoir a émettre des idées pour lesquelles les mots ordinaires ne fonctionnent pas volontiers. Et en effet, il était réservé a Manilof d’entendre des choses extraordinaires, des explications étranges, telles que peut-etre jamais encore n’en avait oui l’oreille humaine. « Vous me demandez pourquoi… Voici mes raisons : ces raisons, c’est tout bonnement que je voulais… que je voulais acheter des paysans… dit Tchitchikof, saisi en ce moment par une petite toux de contenance qui lui permit de ne pas achever l’explication toute simple, toute bonasse. – Bien… mais permettez-moi de vous demander comment vous avez l’intention d’acheter : les paysans avec la terre, ou des paysans a déplacer, c’est-a-dire sans le sol ? – Non, non ; ce n’est pas exactement un achat de paysans que je veux faire, dit Tchitchikof ; je voudrais seulement avoir les morts… – Comment ? Pardon ; je suis un peu dur d’oreille de ce côté ; j’ai cru entendre une parole bien étrange. – Mon intention est d’acquérir les morts, qui, au reste, sont encore indiqués vivants dans les papiers de la derniere révision. » Manilof, a cette explication, laissa tomber sur le plancher sa pipe et son long tuyau a tchoubouc d’ambre ; en meme temps il ouvrit une grande bouche, qu’il garda ouverte ainsi trois bonnes minutes durant. Les deux amis, qui avaient devisé ensemble sur les charmes idylliques de la vie intime au désert, resterent en ce moment immobiles, les yeux attachés l’un sur l’autre, et dans cette position ils ressemblaient un peu a ces anciens portraits de famille qu’on faisait pour etre suspendus aux deux côtés d’un trumeau. A la fin, Manilof releva son tuyau, y rajusta la pipe a un bout, le tchoubouc a l’autre ; puis, avant de rebourrer, il regarda longtemps en dessous Tchitchikof pour voir s’il ne découvrirait pas quelque signe d’ironie sur ses levres : car il craignait le ridicule de prendre au sérieux ce qui n’aurait été qu’un badinage ; mais il n’aperçut rien de ce qu’il cherchait, et, tout au contraire, la figure du personnage était plus grave qu’auparavant, Manilof alors, au lieu de bourrer sa pipe, fit un mouvement de plus grande attention, pensant : « Ah ! mon Dieu ! au fait, ce cher monsieur ! quelque chose ne serait-il pas tout a coup dérangé dans sa tete ? qui sait ? » Et il se mit a le regarder de beaucoup plus pres, non pas sans appréhender une triste découverte en ce genre. Mais non, l’oil de son interlocuteur était parfaitement limpide ; rien de ce trouble, rien de cet air sauvage, rien de ces petits feux mobiles qu’on observe dans le regard des aliénés, dans l’acces de leur idée fixe ; tout, dans cette placide figure, était, au contraire, honnete et reposé. Manilof bourra et alluma sa pipe, tout en pensant a ce qu’il allait dire et faire ; et comme, du reste, il n’imaginait absolument rien, sa gorge vint un peu au secours de sa stérile imagination en émettant de tres minces courants de fumée blanche que la résistance de l’air faisait anneler et frisotter a un pied de distance de sa levre entr’ouverte. Tchitchikof reprit : « Ce que je vous demande, c’est que vous me disiez tout bonnement si vous pouvez me céder, me donner, faire passer en ma possession, de la maniere qui vous conviendra le mieux, ces âmes, non vivantes en réalité, mais vivantes encore selon la fiction légale du fisc… » Manilof était encore si troublé, si éperdu, qu’il resta l’oil fixe et la bouche ouverte, sans articuler un son. « Y a-t-il quelque chose qui vous contrarie ? Vous sentiriez-vous mal ? dit Tchitchikof. – Qui ça ? moi ?… non, merci… Pardon ! seulement, voyez-vous, je ne comprends pas bien… Ah ! c’est que moi, sans doute, je n’ai pas reçu une de ces brillantes éducations de gentilhomme, comme celle qui se fait voir dans votre moindre mouvement ; et je n’ai pas l’art en parlant de tourner les choses a mon commandement. Peut-etre bien qu’ici, dans cette explication que vous avez l’indulgence de me donner, il y a un tout autre sens… Peut-etre il vous plaît de vous exprimer comme ça en figures, n’est-ce pas ? pour donner un ornement a vos paroles… Convenez. – Eh ! point du tout, reprit Tchitchikof ; je nomme les choses par leur nom ; je parle véritablement de celles de vos âmes qui sont positivement mortes. » Manilof retomba dans sa stupeur profonde. Il sentait qu’il lui fallait ici formuler quelque bonne question bien catégorique ; mais le fond de cette question, quel devait-il etre ? et apres cela, la forme a donner ?… le diable sait. Dans sa détresse il serra fortement les levres, ce qui fut cause que deux rapides courants de fumée, au lieu d’un, échapperent en rayons de ses narines et produisirent a distance un petit nuage qui, en s’interposant, sauva momentanément sa confusion. « Eh bien, s’il n’y a pas d’obstacle a ce que je viens de vous demander, on peut, Dieu merci, procéder a la rédaction de l’acte de vente. – Comment ? comment ? une vente d’âmes mortes, un acte de vente ?… – Mortes… non pas, dit Tchitchikof ; nous les inscrirons comme vivantes, puisqu’elles sont inscrites comme telles dans les registres officiels. Personne ne me fera jamais faire la moindre infraction aux lois ; j’ai toujours respecté et fait respecter les lois ; j’ai souffert beaucoup de cette inflexibilité dans la carriere du service public, mais excusez : le devoir avant tout, et la loi au-dessus de tout ; voila quel je suis et quel je serai jusqu’a la tombe. La ou la loi parle, je n’admets pas d’objections. » Ces dernieres paroles plurent a Manilof ; cependant, quant au fond de l’affaire qui lui était proposée, il continuait de n’y rien comprendre ; de sorte que, au lieu de répondre, il suça énergiquement son tchoubouc, qui, par l’effet de cette violence, se mit a rendre un soupir de basson. On eut dit qu’il avait voulu en faire sortir une opinion sur ce qu’il y avait d’inoui dans la circonstance ; mais le tchoubouc ne trouva rien a fournir qu’une note douteuse, plus propre a embrouiller qu’a éclaircir la question. « Peut-etre que vous avez dans l’esprit quelques doutes ? – Oh ! nullement, nullement, je vous prie de croire ; je parlais, moi, vous voyez bien, parce que nous causons, et… pas du tout, mais du tout, que je permisse d’avoir la moindre ombre de prévention ; de la prévention, moi, contre vous, fi donc ! Seulement, permettez, Paul Ivanovitch, de vous soumettre… N’y aura-t-il pas la une entreprise ? non, non ; comment dirai-je ? oui, je dis bien : une négociation, oui, une affaire, n’est-ce pas ? une affaire un peu, un tout petit peu en contradiction avec les institutions et avec les vues subséquentes de notre grand empire ? hein, dites. » Ici Manilof, apres avoir pris la pose de tete que doivent certainement avoir ceux qui s’occupent de négociations importantes, regarda d’un oil plein d’intelligence son interlocuteur ; tous les traits de son visage et la fixité de ses levres serrées avaient une expression si profonde, que peut-etre ne vit-on jamais rien de comparable que dans la physionomie de quelque diplomate consommé, au moment le plus critique de la plus épineuse négociation. Mais Tchitchikof affirma du ton simple de la plus naive sincérité que l’entreprise, affaire ou négociation dont il s’agissait, n’était d’aucune sorte en opposition ni contradiction avec les institutions civiles et les vues ultérieures du gouvernement de l’empire. Il laissa passer deux minutes et ajouta froidement que la couronne n’avait jamais a perdre, mais a gagner a tout mouvement de la propriété réelle ou fictive, et que son intéret était tout entier dans son papier timbré et sa taxe d’enregistrement. « Alors vous croyez donc ?… – Je crois que c’est bien. – Que c’est bien ? – Oui. – Vraiment moi, savez-vous, je n’y vois pas de mal ; du moment que c’est bien, c’est bien. » Et Manilof fut rayonnant de se sentir tout calme. Ce que c’est pourtant que les bonnes explications ! « Apres cela, du reste, moi, je ne sais pas votre prix… dit Tchitchikof. – Le prix de quoi ?… oui, voyons, de quoi ? Est-ce que vous croyez que j’irai prendre de l’argent pour des âmes qui, a bien considérer les choses, ont, en mourant, pour ainsi dire cessé de vivre, n’est-ce pas ? Bah ! bah ! s’il vous est venu le caprice, pardon ! la petite fantaisie d’une frime, mettons ; de mon côté, moi, j’ai… la chose de vous donner gratis ce que vous demandez, et, de plus, je prends les frais d’actes et de copie a ma charge. » L’historien de cette conférence encourrait un grave reproche s’il manquait a dire que l’acquéreur fut intérieurement pénétré d’une bien vive joie a ces bonnes et généreuses paroles de Manilof. Quelque grave et sensé que fut Tchitchikof, il s’en fallut bien peu qu’il ne fit un saut délirant a la maniere du bouc qui, on le sait, ne saute de deux ou trois pieds en l’air, comme lancé par un ressort secret, qu’une ou deux fois en sa vie, et cela dans le transport de sa joie la plus folle. Il resta assis ; mais il se retourna avec tant de force sur son fauteuil, que l’étoffe de laine qui couvrait le siege en eut une déchirure tres peu ravaudable. Manilof regarda avec une certaine surprise son nouvel ami, et celui-ci, pressé par la reconnaissance, lui fit tant de remercîments, lui dit de si aimables choses, que l’hôte se troubla, rougit jusqu’au blanc des yeux, branla longtemps la tete et finit par dire que ceci n’était rien, qu’il voudrait bien avoir plus réellement l’occasion de lui prouver son entraînement de cour, le magnétisme de son âme… et que, quant a des âmes mortes, ce n’était que de la vétille. « Pas si vétille, pas si vétille, non pas, » dit Tchitchikof en pressant cordialement la main a son hôte. Et il poussa un profond soupir ; il était, ce semble, lancé dans les effusions de sentiment ; et ce ne fut pas sans émotion qu’il ajouta : « Si vous saviez quel service vous venez de rendre, avec ce qu’il vous plaît d’appeler de la vétille, a un homme sans famille, sans consistance… car enfin, que n’ai-je pas souffert ? ah ! comme une barque égarée seule en mer et livrée a la merci des vagues que fouette l’ouragan… a quelles intrigues n’ai-je pas été en proie ! quelles persécutions n’ai-je pas éprouvées, quels chagrins n’ai-je pas été réduit a dévorer !… et pourquoi ? parce que je ne transigeais pas avec l’iniquité, parce que ma conscience demeurait pure et qu’en tendant la main a la veuve sans défense, en appuyant le pauvre orphelin qu’on dépouillait, je ne songeais qu’a eux, jamais a moi !… » Tchitchikof ne put achever ; son attendrissement était si grand qu’une larme lui coula de l’oil dans la bouche. Manilof n’était pas moins ému que l’orateur. Les deux amis se presserent de nouveau la main, et longtemps ils se regarderent en silence, les yeux tout moites de pleurs. Manilof ne pouvait se résoudre a lâcher la main de notre héros, et meme par acces il la pressait si fort, que Tchitchikof commençait a se reprocher d’avoir été un peu trop sentimental. Étant cependant a la fin parvenu a se dégager en douceur, il se hâta de dire qu’il serait bon de faire l’acte de cession le plus tôt possible ; que, pour cela, le mieux serait qu’il vînt en ville lui-meme. Puis il s’empara de son chapeau et se mit a saluer son hôte. « Comment ! vous voulez déja partir ? » dit Manilof comme s’il sortait d’un songe et qu’il cherchait a rattraper ses oreillers en déroute. En ce moment Mme Manilof entra dans le cabinet. « Elisa, figure-toi, dit le mari d’un air consterné, Paul Ivanovitch nous quitte. – C’est que nous l’avons bien ennuyé, dit a cela Mme Manilof. – Madame, dit pathétiquement Tchitchikof en posant la main sur son cour, c’est la, la que restera imprimé le souvenir des moments heureux que j’ai passés dans votre maison ! Croyez bien que je ne connaîtrais pas de plus grande félicité que de pouvoir vivre, sinon avec vous sous le meme toit, du moins dans un tres proche voisinage. – Ah ! Paul Ivanovitch, s’écria Manilof, en qui cette idée eut pris fort aisément racine, que ce serait en effet délicieux de vivre comme ça ensemble sous le meme toit, ou bien de pouvoir venir chaque jour en été philosopher, vous savez, sous l’ombre d’un vieux frene, parler de justice, de conscience.… et de tant de belles choses, ah ! – Oui, ce serait le paradis, oh ! soupira Tchitchikof… Adieu, madame ! dit-il en s’approchant respectueusement de la main de Mme Manilof ; adieu, mon bien honorable ami ! N’oubliez pas ma priere. « – Pour cela, soyez bien tranquille, répondit Manilof. Vous me reverrez dans trois jours au plus tard. » Tous passerent dans la salle a manger. « Adieu, mes petits amis ! » dit Tchitchikof en apercevant Alcide et Thémistoclus, qui s’occupaient d’une façon de hussard en bois de sapin, personnage qui avait perdu les deux bras et le nez a quelque bataille. « Adieu, mes chers mignons. Excusez-moi si je ne vous ai pas apporté quelque chose de la ville : c’est que, j’en conviendrai, j’ignorais absolument que vous fussiez au monde ; a présent que nous avons fait connaissance, je reviendrai vous voir et, certes, je ne vous oublierai pas. Toi, tu auras un sabre. Veux-tu un sabre ? – Je veux… répondit Thémistoclus. – Et toi un tambour ; n’est-ce pas que tu veux un tambour ? continua Tchitchikof en se baissant vers Alcide. – Bambrabout, répondit affirmativement Alcide en plongeant sa tete dans sa poitrine. – C’est convenu ; je t’apporterai un tambour, un superbe tambour, et tu nous feras des trrrr trrrr et ta ta ta ta trra trrra. Adieu, mon ange, adieu. » Et apres avoir donné a chacun des enfants un baiser sur la tete, il dit a Manilof et a sa femme, avec ce sourire béat qu’on fait aux tendres parents au sujet de l’innocence des désirs de leurs enfants : « Moi, j’adore ces petits etres ! – Restez, rentrons, Paul Ivanovitch, dit Manilof quand tous furent réunis sur le perron ; voyez, voyez quels gros nuages. – Ce sont des nuages insignifiants, qui seront dissipés dans une heure. – Mais savez-vous le chemin pour vous rendre chez Sabakévitch ? – Non ; mon intention était justement de vous le demander. – Attendez, je vais expliquer cela a votre cocher. » Et avec la plus grande complaisance il expliqua au cocher les particularités de la route a tenir ; dans son zele il dit vous a ce rustre de Séliphane, qui, au reste, ne s’en aperçut pas ; seulement il fit de la main gauche le geste de passer deux chemins de traverse et d’entrer résolument dans le troisieme selon l’indication ; puis il salua le monsieur et la dame, saisit les guides et mit la britchka en mouvement. Tchitchikof sortit mais, tant qu’il put apercevoir ses hôtes, il les regarda toujours groupés sur le devant de leur porte, et qui le saluaient a outrance, agitant en l’air leurs mouchoirs et se soulevant sur la pointe des pieds pour surprendre son dernier regard meme quand sa face entiere était déja réduite par l’éloignement au diametre d’un rouble argent. Manilof resta a la fin tout seul sur la deuxieme marche de son perron ; la britchka avait disparu qu’il était encore la, debout, la pipe a la main et l’oil fixe. N’apercevant meme plus le petit nuage de poussiere que laisse derriere lui tout véhicule en marche par un temps sec, il rentra, se mit sur une chaise et se livra a la douce pensée qu’en général il avait été envers son convive aussi aimable qu’il avait pu l’etre et qu’on devait l’attendre de son vif désir de plaire. Insensiblement ses pensées se porterent sur d’autres objets, puis Dieu sait ou elles allerent s’égarer. Il reva a la félicité de deux vrais amis ; il se représenta combien il serait doux d’avoir dans son proche voisinage un ami dont il ne serait séparé que par un cours d’eau, supposons par une riviere. Bientôt cette petite barriere l’importune, il s’arrange de maniere a faire, par surprise, en une nuit, construire un joli pont ; pres de cet endroit est un monticule ; il y éleve une énorme maison, et sur l’édifice un tres haut belvédere, si haut que de la, par un temps bien clair, on peut apercevoir Moscou ; la, au grand air, il prend le thé avec son ami en devisant sur une foule de questions charmantes. Cet ami, c’est Tchitchikof, et voila qu’un jour ils arrivent ensemble en de beaux équipages dans un superbe hôtel magnifiquement éclairé, ou ils émerveillent une nombreuse et brillante assemblée par la grâce et la distinction de leurs manieres, et la haute autorité de la contrée, ayant entendu beaucoup parler de cette rare amitié, les fait tous les deux généraux ; on les aime, on les recherche, on les loue ; ils deviennent Dieu sait quoi encore, puis il est des gens qui veulent donner une fete solennelle… Mais l’étrange promesse que lui avait fait faire Tchitchikof interrompit tout a coup ses méditations ravissantes. La pensée de ce qu’il y avait de ridicule a faire a un ami un don en âmes mortes était pour lui de fort dure digestion ; il avait beau la tourner et retourner dans son cerveau, ou pourtant, comme on vient de soir, tant de choses trouvaient place, il ne pouvait parvenir a se rendre bien compte du désir fantasque de son autre lui-meme. Il passa ainsi sans désemparer, toujours fumant, toujours revassant, toute la soirée jusqu’au souper.