Le Vicomte de Bragelonne - Tome I - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1850

Le Vicomte de Bragelonne - Tome I darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome I - Alexandre Dumas

La fin de la trilogie des Mousquetaires, consacrée au début du regne de Louis XIV, qui voit Colbert combattre Fouquet, Aramis, devenu général des Jésuites, comploter, et d'Artagnan devenir maréchal de France, puis succomber.

Opinie o ebooku Le Vicomte de Bragelonne - Tome I - Alexandre Dumas

Fragment ebooka Le Vicomte de Bragelonne - Tome I - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre I – La lettre
Chapitre II – Le messager
Chapitre III – L'entrevue
Chapitre IV – Le pere et le fils
Chapitre V – Ou il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu
Chapitre VI – L'inconnu
Chapitre VII – Parry

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre I – La lettre

 

Vers le milieu du mois de mai de l'année 1660, a neuf heures du matin, lorsque le soleil déja chaud séchait la rosée sur les ravenelles du château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier mouvement de la main a la tete pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette idée dans le plus pur français qui se parle en France :

– Voici Monsieur qui revient de la chasse.

Et ce fut tout.

Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la riviere conduit au château, plusieurs courtauds de boutique s'approcherent du dernier cheval, qui portait, pendus a l'arçon de la selle, divers oiseaux attachés par le bec.

A cette vue, les curieux manifesterent avec une franchise toute rustique leur dédain pour une aussi maigre capture, et apres une dissertation qu'ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au vol, ils revinrent a leurs occupations. Seulement un des curieux, gros garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demandé pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grâce a ses gros revenus, se contentait d'un si piteux divertissement :

– Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement de Monsieur est de s'ennuyer ?

Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair comme le jour : « En ce cas, j'aime mieux etre Gros-Jean que d'etre prince. » Et chacun reprit ses travaux.

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux a la fois qu'il eut certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eut eu des spectateurs ; mais les bourgeois de Blois ne pardonnaient pas a Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'y ennuyer a son aise ; et toutes les fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, ils s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tete dans l'intérieur de leurs chambres, pour se soustraire a l'influence soporifique de ce long visage bleme, de ces yeux noyés et de cette tournure languissante. En sorte que le digne prince était a peu pres sur de trouver les rues désertes chaque fois qu'il s'y hasardait.

Or, c'était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien coupable, car Monsieur était, apres le roi, et meme avant le roi peut-etre, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui avait accordé a Louis XIV, alors régnant, le bonheur d'etre le fils de Louis XIII, avait accordé a Monsieur l'honneur d'etre le fils de Henri IV. Ce n'était donc pas, ou du moins ce n'eut pas du etre un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette préférence a elle donnée par Gaston d'Orléans, qui tenait sa cour dans l'ancien château des États.

Mais il était dans la destinée de ce grand prince d'exciter médiocrement partout ou il se rencontrait l'attention du public et son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude. C'est peut-etre ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur avait été fort occupé dans sa vie.

On ne laisse pas couper la tete a une douzaine de ses meilleurs amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis l'avenement de M. Mazarin on n'avait coupé la tete a personne, Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en ressentait. La vie du pauvre prince était donc fort triste. Apres sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait déjeuner a Chambord avec ou sans appétit, et la ville de Blois n'entendait plus parler, jusqu'a la prochaine chasse, de son souverain et maître. Voila pour l'ennui extra-muros ; quant a l'ennui a l'intérieur, nous en donnerons une idée au lecteur s'il veut suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux du château des États. Monsieur montait un petit cheval d'allure, équipé d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des étriers en forme de brodequins ; le cheval était de couleur fauve ; le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait avec le manteau de meme nuance, avec l'équipement du cheval, et c'est seulement a cet ensemble rougeâtre qu'on pouvait reconnaître le prince entre ses deux compagnons vetus l'un de violet, l'autre de vert. Celui de gauche, vetu de violet, était l'écuyer ; celui de droite, vetu de vert, était le grand veneur. L'un des pages portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment a vingt pas du château.

Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il avait a faire avec nonchalance.

A ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour carrée accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son entrée solennelle dans le château. Lorsqu'il eut disparu sous les profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montés du mail au château derriere la cavalcade, en se montrant l'un a l'autre les oiseaux accrochés, se disperserent, en faisant a leur tour leurs commentaires sur ce qu'ils venaient de voir ; puis, lorsqu'ils furent partis, la rue, la place et la cour demeurerent désertes. Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son appartement, ou son valet de chambre le changea d'habits ; et comme Madame n'avait pas encore envoyé prendre les ordres pour le déjeuner, Monsieur s'étendit sur une chaise longue et s'endormit d'aussi bon cour que s'il eut été onze heures du soir.

Les huit gardes, qui comprenaient que leur service était fini pour le reste de la journée, se coucherent sur des bancs de pierre, au soleil ; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les écuries, et, a part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns les autres, avec des pépiements aigus, dans les touffes des giroflées, on eut dit qu'au château tout dormait comme Monseigneur.

Tout a coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un éclat de rire nerveux, éclatant, qui fit ouvrir un oil a quelques-uns des hallebardiers enfoncés dans leur sieste. Cet éclat de rire partait d'une croisée du château, visitée en ce moment par le soleil, qui l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi, sur les cours, les profils des cheminées. Le petit balcon de fer ciselé qui s'avançait au-dela de cette fenetre était meublé d'un pot de giroflées rouges, d'un autre pot de primeveres, et d'un rosier hâtif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, était diapré de plusieurs paillettes rouges annonçant des roses. Dans la chambre qu'éclairait cette fenetre, on voyait une table carrée vetue d'une vieille tapisserie a larges fleurs de Harlem ; au milieu de cette table, une fiole de gres a long col, dans laquelle plongeaient des iris et du muguet ; a chacune des extrémités de cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants était singuliere : on les eut prises pour deux pensionnaires échappées du couvent. L'une, les deux coudes appuyés sur la table, une plume a la main, traçait des caracteres sur une feuille de beau papier de Hollande ; l'autre, a genoux sur une chaise, ce qui lui permettait de s'avancer de la tete et du buste par-dessus le dossier et jusqu'en pleine table, regardait sa compagne écrire. De la mille cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus éclatant que les autres, avait effrayé les oiseaux des ravenelles et troublé le sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on nous passera donc, nous l'espérons, les deux derniers de ce chapitre.

Celle qui était appuyée sur la chaise, c'est-a-dire la bruyante, la rieuse, était une belle fille de dix-neuf a vingt ans, brune de peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui s'allumaient sous des sourcils vigoureusement tracés, et surtout par ses dents, qui éclataient comme des perles sous ses levres d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le résultat du jeu d'une mime ; elle ne vivait pas, elle bondissait.

L'autre, celle qui écrivait, regardait sa turbulente compagne avec un oil bleu, limpide et pur comme était le ciel ce jour-la. Ses cheveux, d'un blond cendré, roulés avec un gout exquis, tombaient en grappes soyeuses sur ses joues nacrées ; elle promenait sur le papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extreme jeunesse. A chaque éclat de rire de son amie, elle soulevait, comme dépitée, ses blanches épaules d'une forme poétique et suave, mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de modelé qu'on eut désiré voir a ses bras et a ses mains.

– Montalais ! Montalais ! dit-elle enfin d'une voix douce et caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un homme ; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes, mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame appellera.

La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni de gesticuler a cette admonestation, répondit :

– Louise, vous ne dites pas votre façon de penser, ma chere ; vous savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur somme, et que le canon ne les réveillerait pas ; vous savez que la cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par conséquent je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui vous ennuie, c'est que je ris quand vous écrivez ; ce que vous craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mere, ne monte ici, comme elle fait quelquefois quand nous rions trop ; qu'elle ne nous surprenne, et qu'elle ne voie cette énorme feuille de papier sur laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore tracé que ces mots : Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chere Louise, parce que, apres ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint-Remy, votre chere mere, aurait droit de jeter feu et flammes. Hein ! n'est-ce pas cela, dites ?

Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes. La blonde jeune fille se courrouça tout a fait ; elle déchira le feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, étaient écrits d’une belle écriture, et, froissant le papier dans ses doigts tremblants, elle le jeta par la fenetre.

– La ! la ! dit Mlle de Montalais, voila notre petit mouton, notre Enfant Jésus, notre colombe qui se fâche !… N'ayez donc pas peur, Louise ; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous savez que j'ai l'oreille fine.

D'ailleurs, quoi de plus permis que d'écrire a un vieil ami qui date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces mots : Monsieur Raoul ?

– C'est bien, je ne lui écrirai pas, dit la jeune fille.

– Ah ! en vérité, voila Montalais bien punie ! s'écria toujours en riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de papier, et terminons vite notre courrier. Bon ! voici la cloche qui sonne, a présent ! Ah ! ma foi, tant pis ! Madame attendra, ou se passera pour ce matin de sa premiere fille d'honneur !

Une cloche sonnait, en effet ; elle annonçait que Madame avait terminé sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la main au salon pour passer au réfectoire. Cette formalité accomplie en grande cérémonie, les deux époux déjeunaient et se séparaient jusqu'au dîner, invariablement fixé a deux heures.

Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situées a gauche de la cour, une porte par laquelle défilerent deux maîtres d'hôtel, suivis de huit marmitons qui portaient une civiere chargée de mets couverts de cloches d'argent.

L'un de ces maîtres d'hôtel, celui qui paraissait le premier en titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui ronflait sur un banc ; il poussa meme la bonté jusqu'a mettre dans les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressée le long du mur, pres de lui ; apres quoi, le soldat, sans demander compte de rien, escorta jusqu'au réfectoire la viande de Monsieur, précédée par un page et les deux maîtres d'hôtel.

Partout ou la viande passait, les sentinelles portaient les armes.

Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenetre le détail de ce cérémonial, auquel pourtant elles devaient etre accoutumées. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosité que pour etre sures de n'etre pas dérangées. Aussi marmitons, gardes, pages et maîtres d'hôtel une fois passés, elles se remirent a leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la fenetre, avait éclairé un instant ces deux charmants visages, n'éclaira plus que les giroflées, les primeveres et le rosier.

– Bah ! dit Montalais en reprenant sa place, Madame déjeunera bien sans moi.

– Oh ! Montalais, vous serez punie, répondit l'autre jeune fille en s'asseyant tout doucement a la sienne.

– Punie ! ah ! oui, c'est-a-dire privée de promenade ; c'est tout ce que je demande, que d'etre punie ! Sortir dans ce grand coche, perchée sur une portiere ; tourner a gauche, virer a droite par des chemins pleins d'ornieres ou l'on avance d'une lieue en deux heures ; puis revenir droit sur l'aile du château ou se trouve la fenetre de Marie de Médicis, en sorte que Madame ne manque jamais de dire : « Croirait-on que c'est par la que la reine Marie s'est sauvée… Quarante-sept pieds de hauteur !… La mere de deux princes et de trois princesses ! » Si c'est la un divertissement, Louise, je demande a etre punie tous les jours, surtout quand ma punition est de rester avec vous et d'écrire des lettres aussi intéressantes que celles que nous écrivons.

– Montalais ! Montalais ! on a des devoirs a remplir.

– Vous en parlez bien a votre aise, mon cour, vous qu'on laisse libre au milieu de cette cour. Vous etes la seule qui en récoltiez les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur de Madame que moi-meme, parce que Madame fait ricocher ses affections de votre beau-pere a vous ; en sorte que vous entrez dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le moindre service a faire, ni le moindre ennui a supporter. C'est vous qui me parlez de devoirs a remplir ! En vérité, ma belle paresseuse, quels sont vos devoirs a vous, sinon d'écrire a ce beau Raoul ? Encore voyons-nous que vous ne lui écrivez pas, de sorte que vous aussi, ce me semble, vous négligez un peu vos devoirs.

Louise prit son air sérieux, appuya son menton sur sa main, et d'un ton plein de candeur :

– Reprochez-moi donc mon bien-etre, dit-elle. En aurez-vous le cour ? Vous avez un avenir, vous ; vous etes de la cour ; le roi, s’il se marie, appellera Monsieur pres de lui ; vous verrez des fetes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si charmant.

– Et de plus je verrai Raoul, qui est pres de M. le prince, ajouta malignement Montalais.

– Pauvre Raoul ! soupira Louise.

– Voila le moment de lui écrire, chere belle ; allons, recommençons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tete de la feuille déchirée.

Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant, encouragea sa main, qui traça vite les mots désignés.

– Maintenant ? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.

– Maintenant, écrivez ce que vous pensez, Louise, répondit Montalais.

– Etes-vous bien sure que je pense quelque chose ?

– Vous pensez a quelqu'un, ce qui revient au meme, ou plutôt ce qui est bien pis.

– Vous croyez, Montalais ?

– Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que j'ai vue a Boulogne l'an passé. Non, je me trompe, la mer est perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici la-haut, tenez, sur nos tetes.

– Eh bien ! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce que je pense, Montalais.

– D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul ; vous pensez Mon cher Raoul.

– Oh ! – Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-nous, vous me suppliez de vous écrire a Paris, ou vous retient le service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez la-bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une provinciale…

Louise se leva tout a coup.

– Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un mot de cela. Tenez, voici ce que je pense.

Et elle prit hardiment la plume et traça d'une main ferme les mots suivants :

« J'eusse été bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi un souvenir eussent été moins vives. Tout ici me parle de nos premieres années, si vite écoulées, si doucement enfuies, que jamais d’autres n'en remplaceront le charme dans le cour. »

Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours a mesure que son amie écrivait, l'interrompit par un battement de mains.

– A la bonne heure ! dit-elle, voila de la franchise, voila du cour, voila du style ! Montrez a ces Parisiens, ma chere, que Blois est la ville du beau langage.

– Il sait que pour moi, répondit la jeune fille, Blois a été le paradis.

– C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.

– Je termine, Montalais.

Et la jeune fille continua en effet :

« Vous pensez a moi, dites-vous, monsieur Raoul ; je vous en remercie ; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de fois nos cours ont battu l'un pres de l'autre. »

– Oh ! oh ! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voila que vous semez votre laine, et il y a des loups la-bas.

Louise allait répondre, quand le galop d'un cheval retentit sous le porche du château.

– Qu'est-ce que cela ? dit Montalais en s'approchant de la fenetre. Un beau cavalier, ma foi !

– Oh ! Raoul ! s'écria Louise, qui avait fait le meme mouvement que son amie, et qui, devenant toute pâle, tomba palpitante aupres de sa lettre inachevée.

– Voila un adroit amant, sur ma parole, s'écria Montalais, et qui arrive bien a propos !

– Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie ! murmura Louise.

– Bah ! il ne me connaît pas ; laissez-moi donc voir ce qu'il vient faire ici.


Chapitre II – Le messager

 

Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier était bon a voir.

C'était un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, grand, élancé, portant avec grâce sur ses épaules le charmant costume militaire de l'époque. Ses grandes bottes a entonnoir enfermaient un pied que Mlle de Montalais n'eut pas désavoué si elle se fut travestie en homme. D'une de ses mains fines et nerveuses il arreta son cheval au milieu de la cour, et de l'autre souleva le chapeau a longues plumes qui ombrageait sa physionomie grave et naive a la fois.

Les gardes, au bruit du cheval, se réveillerent et furent promptement debout.

Le jeune homme laissa l'un d'eux s'approcher de ses arçons, et s'inclinant vers lui, d'une voix claire et précise, qui fut parfaitement entendue de la fenetre ou se cachaient les deux jeunes filles :

– Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il.

– Ah ! ah ! s'écria le garde ; officier, un messager !

Mais ce brave soldat savait bien qu'il ne paraîtrait aucun officier, attendu que le seul qui eut pu paraître demeurait au fond du château, dans un petit appartement sur les jardins.

Aussi se hâta-t-il d'ajouter :

– Mon gentilhomme, l'officier est en ronde, mais en son absence on va prévenir M. de Saint-Remy, le maître d'hôtel.

– M. de Saint-Remy ! répéta le cavalier en rougissant.

– Vous le connaissez ?

– Mais oui… Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite soit annoncée le plus tôt possible a Son Altesse.

– Il paraît que c'est pressé, dit le garde, comme s'il se parlait a lui-meme, mais dans l'espérance d'obtenir une réponse.

Le messager fit un signe de tete affirmatif.

– En ce cas, reprit le garde, je vais moi-meme trouver le maître d'hôtel.

Le jeune homme cependant mit pied a terre, et tandis que les autres soldats observaient avec curiosité chaque mouvement du beau cheval qui avait amené ce jeune homme, le soldat revint sur ses pas en disant :

– Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s'il vous plaît ?

– Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le prince de Condé.

Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur de Rocroi et de Lens lui eut donné des ailes, il gravit légerement le perron pour gagner les antichambres.

M. de Bragelonne n'avait pas eu le temps d'attacher son cheval aux barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors d'haleine, soutenant son gros ventre avec l'une de ses mains, pendant que de l'autre il fendait l'air comme un pecheur fend les flots avec une rame.

– Ah ! monsieur le vicomte, vous a Blois ! s'écria-t-il ; mais c'est une merveille ! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour !

– Mille respects, monsieur de Saint-Remy.

– Que Mme de La Vall… je veux dire que Mme de Saint-Remy va etre heureuse de vous voir ! Mais venez. Son Altesse Royale déjeune, faut-il l'interrompre ? la chose est-elle grave ?

– Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de retard pourrait causer quelques désagréments a Son Altesse Royale.

– S'il en est ainsi, forçons la consigne, monsieur le vicomte. Venez. D'ailleurs, Monsieur est d'une humeur charmante aujourd'hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n'est-ce pas ?

– De grandes, monsieur de Saint-Remy.

– Et de bonnes, je présume ?

– D'excellentes.

– Venez vite, bien vite, alors ! s'écria le bonhomme, qui se rajusta tout en cheminant.

Raoul le suivit son chapeau a la main, et un peu effrayé du bruit solennel que faisaient ses éperons sur les parquets de ces immenses salles.

Aussitôt qu'il eut disparu dans l'intérieur du palais, la fenetre de la cour se repeupla, et un chuchotement animé trahit l'émotion des deux jeunes filles ; bientôt elles eurent pris une résolution, car l'une des deux figures disparut de la fenetre : c'était la tete brune ; l'autre demeura derriere le balcon, cachée sous les fleurs, regardant attentivement, par les échancrures des branches, le perron sur lequel M. de Bragelonne avait fait son entrée au palais.

Cependant l'objet de tant de curiosité continuait sa route en suivant les traces du maître d'hôtel. Un bruit de pas empressés, un fumet de vin et de viandes, un cliquetis de cristaux et de vaisselle l'avertirent qu'il touchait au terme de sa course.

Les pages, les valets et les officiers, réunis dans l'office qui précédait le réfectoire, accueillirent le nouveau venu avec une politesse proverbiale en ce pays ; quelques-uns connaissaient Raoul, presque tous savaient qu'il venait de Paris, On pourrait dire que son arrivée suspendit un moment le service. Le fait est qu'un page qui versait a boire a Son Altesse, entendant les éperons dans la chambre voisine, se retourna comme un enfant, sans s'apercevoir qu'il continuait de verser, non plus dans le verre du prince, mais sur la nappe.

Madame, qui n'était pas préoccupée comme son glorieux époux, remarqua cette distraction du page.

– Eh bien ! dit-elle.

M. de Saint-Remy, qui introduisait sa tete par la porte, profita du moment.

– Pourquoi me dérangerait-on ? dit Gaston en attirant a lui une tranche épaisse d'un des plus gros saumons qui aient jamais remonté la Loire pour se faire prendre entre Paimbouf et Saint-Nazaire.

– C'est qu'il arrive un messager de Paris. Oh ! mais, apres le déjeuner de Monseigneur, nous avons le temps.

– De Paris ! s'écria le prince en laissant tomber sa fourchette ; un messager de Paris, dites-vous ? Et de quelle part vient ce messager ?

– De la part de M. le prince, se hâta de dire le maître d'hôtel.

On sait que c'est ainsi qu'on appelait M. de Condé.

– Un messager de M. le prince ? fit Gaston avec une inquiétude qui n'échappa a aucun des assistants, et qui par conséquent redoubla la curiosité générale.

Monsieur se crut peut-etre ramené au temps de ces bienheureuses conspirations ou le bruit des portes lui donnait des émotions, ou toute lettre pouvait renfermer un secret d'État, ou tout message servait une intrigue bien sombre et bien compliquée. Peut-etre aussi ce grand nom de M. le prince se déploya-t-il sous les voutes de Blois avec les proportions d’un fantôme.

Monsieur repoussa son assiette.

– Je vais faire attendre l'envoyé ? demanda M. de Saint-Remy.

Un coup d'oil de Madame enhardit Gaston, qui répliqua :

– Non pas, faites-le entrer sur-le-champ, au contraire. A propos, qui est-ce ?

– Un gentilhomme de ce pays, M. le vicomte de Bragelonne.

– Ah ! oui, fort bien !… Introduisez, Saint-Remy, introduisez.

Et lorsqu'il eut laissé tomber ces mots avec sa gravité accoutumée, Monsieur regarda d'une certaine façon les gens de son service, qui tous pages, officiers et écuyers, quitterent la serviette, le couteau, le gobelet, et firent vers la seconde chambre une retraite aussi rapide que désordonnée. Cette petite armée s'écarta en deux files lorsque Raoul de Bragelonne, précédé de M. de Saint-Remy, entra dans le réfectoire. Ce court moment de solitude dans lequel cette retraite l'avait laissé avait permis a Monseigneur de prendre une figure diplomatique. Il ne se retourna pas, et attendit que le maître d'hôtel eut amené en face de lui le messager.

Raoul s'arreta a la hauteur du bas-bout de la table, de façon a se trouver entre Monsieur et Madame. Il fit de cette place un salut tres profond pour Monsieur, un autre tres humble pour Madame, puis se redressa et attendit que Monsieur lui adressât la parole.

Le prince, de son côté, attendait que les portes fussent hermétiquement fermées, il ne voulait pas se retourner pour s'en assurer, ce qui n'eut pas été digne ; mais il écoutait de toutes ses oreilles le bruit de la serrure, qui lui promettait au moins une apparence de secret. La porte fermée, Monsieur leva les yeux sur le vicomte de Bragelonne et lui dit :

– Il paraît que vous arrivez de Paris, monsieur ?

– A l'instant, monseigneur.

– Comment se porte le roi ?

– Sa Majesté est en parfaite santé, monseigneur.

– Et ma belle-sour ?

– Sa Majesté la reine mere souffre toujours de la poitrine. Toutefois, depuis un mois, il y a du mieux.

– Que me disait-on, que vous veniez de la part de M. le prince ? On se trompait assurément.

– Non, monseigneur. M. le prince m'a chargé de remettre a Votre Altesse Royale une lettre que voici, et j'en attends la réponse.

Raoul avait été un peu ému de ce froid et méticuleux accueil ; sa voix était tombée insensiblement au diapason de la voix basse. Le prince oublia qu'il était cause de ce mystere, et la peur le reprit.

Il reçut avec un coup d'oil hagard la lettre du prince de Condé, la décacheta comme il eut décacheté un paquet suspect, et, pour la lire sans que personne put en remarquer l'effet produit sur sa physionomie, il se retourna.

Madame suivait avec une anxiété presque égale a celle du prince chacune des manouvres de son auguste époux. Raoul, impassible, et un peu dégagé par l'attention de ses hôtes, regardait de sa place et par la fenetre ouverte devant lui les jardins et les statues qui les peuplaient.

– Ah ! mais, s'écria tout a coup Monsieur avec un sourire rayonnant, voila une agréable surprise et une charmante lettre de M. le prince ! Tenez, madame.

La table était trop large pour que le bras du prince joignît la main de la princesse ; Raoul s'empressa d'etre leur intermédiaire ; il le fit avec une bonne grâce qui charma la princesse et valut un remerciement flatteur au vicomte.

– Vous savez le contenu de cette lettre, sans doute ? dit Gaston a Raoul.

– Oui, monseigneur : M. le prince m'avait donné d'abord le message verbalement, puis Son Altesse a réfléchi et pris la plume.

– C'est d'une belle écriture, dit Madame, mais je ne puis lire.

– Voulez-vous lire a Madame, monsieur de Bragelonne, dit le duc.

– Oui, lisez, je vous prie, monsieur.

Raoul commença la lecture a laquelle Monsieur donna de nouveau toute son attention.

La lettre était conçue en ces termes :

« Monseigneur, Le roi part pour la frontiere ; vous aurez appris que le mariage de Sa Majesté va se conclure ; le roi m'a fait l'honneur de me nommer maréchal des logis pour ce voyage, et comme je sais toute la joie que Sa Majesté aurait de passer une journée a Blois, j'ose demander a Votre Altesse Royale la permission de marquer de ma craie le château qu'elle habite.

Si cependant l'imprévu de cette demande pouvait causer a Votre Altesse Royale quelque embarras, je la supplierai de me le mander par le messager que j'envoie, et qui est un gentilhomme a moi, M. le vicomte de Bragelonne. Mon itinéraire dépendra de la résolution de Votre Altesse Royale, et au lieu de prendre par Blois, j'indiquerai Vendôme ou Romorantin. J'ose espérer que Votre Altesse Royale prendra ma demande en bonne part, comme étant l'expression de mon dévouement sans bornes et de mon désir de lui etre agréable. »

– Il n'est rien de plus gracieux pour nous, dit Madame, qui s'était consultée plus d'une fois pendant cette lecture dans les regards de son époux. Le roi ici ! s'écria-t-elle un peu plus haut peut-etre qu'il n'eut fallu pour que le secret fut gardé.

– Monsieur, dit a son tour Son Altesse, prenant la parole, vous remercierez M. le prince de Condé, et vous lui exprimerez toute ma reconnaissance pour le plaisir qu'il me fait.

Raoul s'inclina.

– Quel jour arrive Sa Majesté ? continua le prince.

– Le roi, monseigneur, arrivera ce soir, selon toute probabilité.

– Mais comment alors aurait-on su ma réponse, au cas ou elle eut été négative ?

– J'avais mission, monseigneur, de retourner en toute hâte a Beaugency pour donner contrordre au courrier, qui fut lui-meme retourné en arriere donner contrordre a M. le prince.

– Sa Majesté est donc a Orléans ?

– Plus pres, monseigneur : Sa Majesté doit etre arrivée a Meung en ce moment.

– La cour l'accompagne ?

– Oui, monseigneur.

– A propos, j'oubliais de vous demander des nouvelles de M. le cardinal.

– Son Éminence paraît jouir d'une bonne santé, monseigneur.

– Ses nieces l'accompagnent sans doute ?

– Non, monseigneur ; Son Éminence a ordonné a Mlles de Mancini de partir pour Brouage. Elles suivent la rive gauche de la Loire pendant que la cour vient par la rive droite.

– Quoi ! Mlle Marie de Mancini quitte aussi la cour ? demanda Monsieur, dont la réserve commençait a s'affaiblir.

– Mlle Marie de Mancini surtout, répondit discretement Raoul.

Un sourire fugitif, vestige imperceptible de son ancien esprit d'intrigues brouillonnes, éclaira les joues pâles du prince.

– Merci, monsieur de Bragelonne, dit alors Monsieur ; vous ne voudrez peut-etre pas rendre a M. le prince la commission dont je voudrais vous charger, a savoir que son messager m'a été fort agréable ; mais je le lui dirai moi-meme. Raoul s'inclina pour remercier Monsieur de l'honneur qu'il lui faisait.

Monseigneur fit un signe a Madame, qui frappa sur un timbre placé a sa droite.

Aussitôt M. de Saint-Remy entra, et la chambre se remplit de monde.

– Messieurs, dit le prince, Sa Majesté me fait l'honneur devenir passer un jour a Blois ; je compte que le roi, mon neveu, n'aura pas a se repentir de la faveur qu'il fait a ma maison.

– Vive le roi ! s'écrierent avec un enthousiasme frénétique les officiers de service, et M. de Saint-Remy avant tous.

Gaston baissa la tete avec une sombre tristesse ; toute sa vie, il avait du entendre ou plutôt subir ce cri de : « Vive le roi ! » qui passait au-dessus de lui. Depuis longtemps, ne l'entendant plus, il avait reposé son oreille, et voila qu'une royauté plus jeune, plus vivace, plus brillante, surgissait devant lui comme une nouvelle, comme une plus douloureuse provocation.

Madame comprit les souffrances de ce cour timide et ombrageux ; elle se leva de table, Monsieur l'imita machinalement, et tous les serviteurs, avec un bourdonnement semblable a celui des ruches, entourerent Raoul pour le questionner.

Madame vit ce mouvement et appela M. de Saint-Remy.

– Ce n'est pas le moment de jaser, mais de travailler, dit-elle avec l'accent d'une ménagere qui se fâche.

M. de Saint-Remy s'empressa de rompre le cercle formé par les officiers autour de Raoul, en sorte que celui-ci put gagner l'antichambre.

– On aura soin de ce gentilhomme, j'espere, ajouta Madame en s'adressant a M. de Saint-Remy.

Le bonhomme courut aussitôt derriere Raoul.

– Madame nous charge de vous faire rafraîchir ici, dit-il ; il y a en outre un logement au château pour vous.

– Merci, monsieur de Saint-Remy, répondit Bragelonne. Vous savez combien il me tarde d'aller présenter mes devoirs a M. le comte mon pere.

– C'est vrai, c'est vrai, monsieur Raoul, présentez-lui en meme temps mes bien humbles respects, je vous prie.

Raoul se débarrassa encore du vieux gentilhomme et continua son chemin.

Comme il passait sous le porche tenant son cheval par la bride, une petite voix l'appela du fond d'une allée obscure.

– Monsieur Raoul ! dit la voix.

Le jeune homme se retourna surpris, et vit une jeune fille brune qui appuyait un doigt sur ses levres et qui lui tendait la main. Cette jeune fille lui était inconnue.


Chapitre III – L'entrevue

 

Raoul fit un pas vers la jeune fille qui l'appelait ainsi.

– Mais mon cheval, madame, dit-il.

– Vous voila bien embarrassé ! Sortez ; il y a un hangar dans la premiere cour, attachez la votre cheval et venez vite.

– J'obéis, madame.

Raoul ne fut pas quatre minutes a faire ce qu'on lui avait recommandé ; il revint a la petite porte, ou, dans l'obscurité, il revit sa conductrice mystérieuse qui l'attendait sur les premiers degrés d'un escalier tournant.

– Etes-vous assez brave pour me suivre, monsieur le chevalier errant ? demanda la jeune fille en riant du moment d'hésitation qu'avait manifesté Raoul.

Celui-ci répondit en s'élançant derriere elle dans l'escalier sombre. Ils gravirent ainsi trois étages, lui derriere elle, effleurant de ses mains, lorsqu'il cherchait la rampe, une robe de soie qui frôlait aux deux parois de l'escalier. A chaque faux pas de Raoul, sa conductrice lui criait un chut ! sévere et lui tendait une main douce et parfumée.

– On monterait ainsi jusqu'au donjon du château sans s'apercevoir de la fatigue, dit Raoul.

– Ce qui signifie, monsieur, que vous etes fort intrigué, fort las et fort inquiet ; mais rassurez-vous, nous voici arrivés.

La jeune fille poussa une porte qui, sur-le-champ, sans transition aucune, emplit d'un flot de lumiere le palier de l'escalier au haut duquel Raoul apparaissait, tenant la rampe. La jeune fille marchait toujours, il la suivit ; elle entra dans une chambre, Raoul entra comme elle. Aussitôt qu'il fut dans le piege, il entendit pousser un grand cri, se retourna, et vit a deux pas de lui, les mains jointes, les yeux fermés, cette belle jeune fille blonde, aux prunelles bleues, aux blanches épaules, qui, le reconnaissant, l'avait appelé Raoul.

Il la vit et devina tant d'amour, tant de bonheur dans l'expression de ses yeux, qu'il se laissa tomber a genoux tout au milieu de la chambre, en murmurant de son côté le nom de Louise.

– Ah ! Montalais ! Montalais ! soupira celle-ci, c'est un grand péché que de tromper ainsi.

– Moi ! Je vous ai trompée ?

– Oui, vous me dites que vous allez savoir en bas des nouvelles, et vous faites monter ici Monsieur.

– Il le fallait bien. Comment eut-il reçu sans cela la lettre que vous lui écriviez ?

Et elle désignait du doigt cette lettre qui était encore sur la table. Raoul fit un pas pour la prendre ; Louise, plus rapide, bien qu'elle se fut élancée avec une hésitation classique assez remarquable, allongea la main pour l'arreter. Raoul rencontra donc cette main toute tiede et toute tremblante ; il la prit dans les siennes et l'approcha si respectueusement de ses levres, qu'il y déposa un souffle plutôt qu'un baiser.

Pendant ce temps, Mlle de Montalais avait pris la lettre, l'avait pliée soigneusement, comme font les femmes, en trois plis, et l'avait glissée dans sa poitrine.

– N'ayez pas peur, Louise, dit-elle ; Monsieur n'ira pas plus la prendre ici, que le défunt roi Louis XIII ne prenait les billets dans le corsage de Mlle de Hautefort.

Raoul rougit en voyant le sourire des deux jeunes filles, et il ne remarqua pas que la main de Louise était restée entre les siennes.

– La ! dit Montalais, vous m'avez pardonné, Louise, de vous avoir amené Monsieur ; vous, monsieur, ne m'en voulez plus de m'avoir suivie pour voir Mademoiselle. Donc, maintenant que la paix est faite, causons comme de vieux amis. Présentez-moi, Louise, a M. de Bragelonne.

– Monsieur le vicomte, dit Louise avec sa grâce sérieuse et son candide sourire, j'ai l'honneur de vous présenter Mlle Aure de Montalais, jeune fille d'honneur de Son Altesse Royale Madame, et de plus mon amie, mon excellente amie.

Raoul salua cérémonieusement.

– Et moi ! Louise, dit-il, ne me présentez-vous pas aussi a Mademoiselle ?

– Oh ! elle vous connaît ! elle connaît tout !

Ce mot naif fit rire Montalais et soupirer de bonheur Raoul, qui l'avait interprété ainsi : Elle connaît tout notre amour.

– Les politesses sont faites, monsieur le vicomte, dit Montalais ; voici un fauteuil, et dites-nous bien vite la nouvelle que vous nous apportez ainsi courant.

– Mademoiselle, ce n'est plus un secret. Le roi, se rendant a Poitiers, s'arrete a Blois pour visiter Son Altesse Royale.

– Le roi ici ! s'écria Montalais en frappant ses mains l'une contre l'autre ; nous allons voir la cour ! Concevez-vous cela, Louise ? la vraie cour de Paris ! Oh ! mon Dieu ! Mais quand cela, monsieur ?

– Peut-etre ce soir, mademoiselle ; assurément demain.

Montalais fit un geste de dépit.

– Pas le temps de s'ajuster ! pas le temps de préparer une robe ! Nous sommes ici en retard comme des Polonaises ! Nous allons ressembler a des portraits du temps de Henri IV !… Ah ! monsieur, la méchante nouvelle que vous nous apportez la !

– Mesdemoiselles, vous serez toujours belles.

– C'est fade !… nous serons toujours belles, oui, parce que la nature nous a faites passables ; mais nous serons ridicules, parce que la mode nous aura oubliées… Hélas ! ridicules ! on me verra ridicule, moi ?

– Qui cela ? dit naivement Louise.

– Qui cela ? vous etes étrange, ma chere !… Est-ce une question a m'adresser ? On, veut dire tout le monde ; on, veut dire les courtisans, les seigneurs ; on, veut dire le roi.

– Pardon, ma bonne amie, mais comme ici tout le monde a l'habitude de nous voir telles que nous sommes…

– D'accord ; mais cela va changer, et nous serons ridicules, meme pour Blois ; car pres de nous on va voir les modes de Paris, et l’on comprendra que nous sommes a la mode de Blois ! C'est désespérant !

– Consolez-vous, mademoiselle.

– Ah bast ! au fait, tant pis pour ceux qui ne me trouveront pas a leur gout ! dit philosophiquement Montalais.

– Ceux-la seraient bien difficiles, répliqua Raoul fidele a son systeme de galanterie réguliere.

– Merci, monsieur le vicomte. Nous disions donc que le roi vient a Blois ?

– Avec toute la cour.

– Mlles de Mancini y seront-elles ?

– Non pas, justement.

– Mais puisque le roi, dit-on, ne peut se passer de Mlle Marie ?

– Mademoiselle, il faudra bien que le roi s'en passe. M. le cardinal le veut. Il exile ses nieces a Brouage.

– Lui ! l'hypocrite !

– Chut ! dit Louise en collant son doigt sur ses levres roses.

– Bah ! personne ne peut m'entendre. Je dis que le vieux Mazarino Mazarini est un hypocrite qui grille de faire sa niece reine de France.

– Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser a Sa Majesté l'infante Marie-Thérese.

Montalais regarda en face Raoul et lui dit :

– Vous croyez a ces contes, vous autres Parisiens ? Allons, nous sommes plus forts que vous a Blois.

– Mademoiselle, si le roi dépasse Poitiers et part pour l'Espagne, si les articles du contrat de mariage sont arretés entre don Luis de Haro et Son Éminence, vous entendez bien que ce ne sont plus des jeux d'enfant.

– Ah ça ! mais, le roi est le roi, je suppose ?

– Sans doute, mademoiselle, mais le cardinal est le cardinal.

– Ce n'est donc pas un homme, que le roi ? Il n'aime donc pas Marie de Mancini ?

– Il l'adore.

– Eh bien ! il l'épousera ; nous aurons la guerre avec l'Espagne ; M. Mazarin dépensera quelques-uns des millions qu'il a de côté ; nos gentilshommes feront des prouesses a l'encontre des fiers Castillans, et beaucoup nous reviendront couronnés de lauriers, et que nous couronnerons de myrte. Voila comme j'entends la politique.

– Montalais, vous etes une folle, dit Louise, et chaque exagération vous attire, comme le feu attire les papillons.

– Louise, vous etes tellement raisonnable que vous n'aimerez jamais.

– Oh ! fit Louise avec un tendre reproche, comprenez donc, Montalais ! La reine mere désire marier son fils avec l'infante ; voulez vous que le roi désobéisse a sa mere ? Est-il d'un cour royal comme le sien de donner le mauvais exemple ? Quand les parents défendent l'amour, chassons l'amour !

Et Louise soupira ; Raoul baissa les yeux d'un air contraint. Montalais se mit a rire.

– Moi, je n'ai pas de parents, dit-elle.

– Vous savez sans doute des nouvelles de la santé de M. le comte de La Fere, dit Louise a la suite de ce soupir, qui avait tant révélé de douleurs dans son éloquente expansion.

– Non, mademoiselle, répliqua Raoul, je n'ai pas encore rendu visite a mon pere ; mais j'allais a sa maison, quand Mlle de Montalais a bien voulu m'arreter ; j'espere que M. le comte se porte bien. Vous n'avez rien oui dire de fâcheux, n'est-ce pas ?

– Rien, monsieur Raoul, rien, Dieu merci !

Ici s'établit un silence pendant lequel deux âmes qui suivaient la meme idée s'entendirent parfaitement, meme sans l'assistance d'un seul regard.

– Ah ! mon Dieu ! s'écria tout a coup Montalais, on monte ! …

– Qui cela peut-il etre ? dit Louise en se levant tout inquiete.

– Mesdemoiselles, je vous gene beaucoup ; j'ai été bien indiscret sans doute, balbutia Raoul, fort mal a son aise.

– C'est un pas lourd, dit Louise.

– Ah ! si ce n'est que M. Malicorne, répliqua Montalais, ne nous dérangeons pas.

Louise et Raoul se regarderent pour se demander ce que c'était que M. Malicorne.

– Ne vous inquiétez pas, poursuivit Montalais, il n'est pas jaloux.

– Mais, mademoiselle… dit Raoul.

– Je comprends… Eh bien ! il est aussi discret que moi.

– Mon Dieu ! s'écria Louise, qui avait appuyé son oreille sur la porte entrebâillée, je reconnais les pas de ma mere !

– Mme de Saint-Remy ! Ou me cacher ? dit Raoul, en sollicitant vivement la robe de Montalais, qui semblait un peu avoir perdu la tete.

– Oui, dit celle-ci, oui, je reconnais aussi les patins qui claquent. C'est notre excellente mere !… Monsieur le vicomte, c'est bien dommage que la fenetre donne sur un pavé et cela a cinquante pieds de haut. Raoul regarda le balcon d'un air égaré, Louise saisit son bras et le retint.

– Ah ça ! suis-je folle ? dit Montalais, n'ai-je pas l'armoire aux robes de cérémonie ? Elle a vraiment l'air d'etre faite pour cela.

Il était temps, Mme de Saint-Remy montait plus vite qu'a l'ordinaire ; elle arriva sur le palier au moment ou Montalais, comme dans les scenes de surprises, fermait l'armoire en appuyant son corps sur la porte.

– Ah ! s'écria Mme de Saint-Remy, vous etes ici, Louise ?

– Oui ! madame, répondit-elle, plus pâle que si elle eut été convaincue d'un grand crime.

– Bon ! bon !

– Asseyez-vous, madame, dit Montalais en offrant un fauteuil a Mme de Saint-Remy, et en le plaçant de façon qu'elle tournât le dos a l'armoire.

– Merci, mademoiselle Aure, merci ; venez vite, ma fille, allons.

– Ou voulez-vous donc que j'aille, madame ?

– Mais, au logis ; ne faut-il pas préparer votre toilette ?

– Plaît-il ? fit Montalais, se hâtant de jouer la surprise, tant elle craignait de voir Louise faire quelque sottise.

– Vous ne savez donc pas la nouvelle ? dit Mme de Saint-Remy.

– Quelle nouvelle, madame, voulez-vous que deux filles apprennent en ce colombier ?

– Quoi !… vous n'avez vu personne ?…

– Madame, vous parlez par énigmes et vous nous faites mourir a petit feu ! s'écria Montalais, qui, effrayée de voir Louise de plus en plus pâle, ne savait a quel saint se vouer.

Enfin elle surprit de sa compagne un regard parlant, un de ces regards qui donneraient de l'intelligence a un mur.

Louise indiquait a son amie le chapeau, le malencontreux chapeau de Raoul qui se pavanait sur la table.

Montalais se jeta au-devant, et, le saisissant de sa main gauche, le passa derriere elle dans la droite, et le cacha ainsi tout en parlant.

– Eh bien ! dit Mme de Saint-Remy, un courrier nous arrive qui annonce la prochaine arrivée du roi. Ça, mesdemoiselles, il s'agit d'etre belles !

– Vite ! vite ! s'écria Montalais, suivez Mme votre mere, Louise, et me laissez ajuster ma robe de cérémonie.

Louise se leva, sa mere la prit par la main et l'entraîna sur le palier.

– Venez, dit-elle.

Et tout bas :

– Quand je vous défends de venir chez Montalais, pourquoi y venez-vous ?

– Madame, c'est mon amie. D'ailleurs, j'arrivais.

– On n'a fait cacher personne devant vous ?

– Madame !

– J'ai vu un chapeau d'homme, vous dis-je : celui de ce drôle, de ce vaurien !

– Madame ! s'écria Louise.

– De ce fainéant de Malicorne ! Une fille d'honneur fréquenter ainsi… fi !

Et les voix se perdirent dans les profondeurs du petit escalier.

Montalais n'avait pas perdu un mot de ces propos que l'écho lui renvoyait comme par un entonnoir.

Elle haussa les épaules, et, voyant Raoul qui, sorti de sa cachette, avait écouté aussi :

– Pauvre Montalais ! dit-elle, victime de l'amitié !… Pauvre Malicorne !… victime de l'amour !

Elle s'arreta sur la mine tragi-comique de Raoul, qui s'en voulut d'avoir en un jour surpris tant de secrets.

– Oh ! mademoiselle, dit-il, comment reconnaître vos bontés ?

– Nous ferons quelque jour nos comptes, répliqua-t-elle ; pour le moment, gagnez au pied, monsieur de Bragelonne, car Mme de Saint-Remy n'est pas indulgente, et quelque indiscrétion de sa part pourrait amener ici une visite domiciliaire fâcheuse pour nous tous. Adieu !

– Mais Louise… comment savoir ?…

– Allez ! allez ! le roi Louis XI savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il inventa la poste.

– Hélas ! dit Raoul.

– Et ne suis-je pas la, moi, qui vaux toutes les postes du royaume ? Vite a votre cheval ! et que si Mme de Saint-Remy remonte pour me faire de la morale, elle ne vous trouve plus ici.

– Elle le dirait a mon pere, n'est-ce pas ? murmura Raoul.

– Et vous seriez grondé ! Ah ! vicomte, on voit bien que vous venez de la cour : vous etes peureux comme le roi. Peste ! a Blois, nous nous passons mieux que cela du consentement de papa ! Demandez a Malicorne.

Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul a la porte par les épaules ; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval, sauta dessus et partit comme s'il eut les huit gardes de Monsieur a ses trousses.


Chapitre IV – Le pere et le fils

 

Raoul suivit la route bien connue, bien chere a sa mémoire, qui conduisait de Blois a la maison du comte de La Fere. Le lecteur nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il y a pénétré avec nous en d'autres temps ; il la connaît. Seulement, depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux ; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras greles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de seve, l'ombre épaisse des fleurs ou des fruits pour le passant.

Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d'une âme sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs ; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l'eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funebre, solennel, qui frappe l'oreille de l'enfant et du poete reveurs, que les Anglais appellent splass, les poetes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien etre poetes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase : le bruit de l'eau tombant dans l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'était venu voir son pere. Il avait passé tout ce temps chez M. le prince.

En effet, apres toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons autrefois essayé de reproduire la premiere période, Louis de Condé avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et franche. Pendant tout le temps qu'avait duré la rupture de M. le prince avec le roi, M. le prince, qui s'était depuis longtemps affectionné a Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent éblouir un jeune homme. Le comte de La Fere, toujours fidele a ses principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son fils dans les caveaux de Saint-Denis, le comte de La Fere, au nom de son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus : au lieu de suivre M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, a son tour, avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne, comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n'avaient été vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du roi, Raoul avait, si jeune qu'il fut encore, dix victoires inscrites sur l'état de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience eussent a souffrir. Donc Raoul avait, selon le vou de son pere, servi opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire, inévitables a cette époque.

M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d'abord de son privilege d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de La Fere, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince de Condé.

Un an donc s'était écoulé depuis la derniere séparation du pere et du fils ; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait a Blois un autre amour que l'amour filial.

Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de Montalais, deux démons tentateurs, Raoul, apres le message accompli, se fut mis a galoper vers la demeure de son pere en retournant la tete sans doute, mais sans s'arreter un seul instant, eut-il vu Louise lui tendre les bras.

Aussi, la premiere partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret du passé qu'il venait de quitter si vite, c'est-a-dire a l'amante ; l'autre moitié a l'ami qu'il allait retrouver, trop lentement au gré de ses désirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval sous l'allée, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe de colere, un vieillard vetu d'un tricot de laine violette et coiffé d'un large bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate-bande de rosiers nains et de marguerites, s'indignait de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées.

Il hasarda meme un vigoureux hum ! qui fit retourner le cavalier. Ce fut alors un changement de scene ; car aussitôt qu'il eut vu le visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit a courir dans la direction de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient etre chez lui le paroxysme d'une joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son cheval a un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eut bien réjoui le cour de son pere.

Il traversa l'antichambre, la salle a manger et le salon sans trouver personne ; enfin, arrivé a la porte de M. le comte de La Fere, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot : Entrez ! que lui jeta une voix grave et douce tout a la fois. Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres : c'était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d'autrefois, mais le temps avait donné a sa noblesse, a sa beauté, un caractere plus solennel et plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un oil perçant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et a peine grisonnante, encadrant des levres d'un modele pur et délicat, comme si jamais elles n'eussent été crispées par les passions mortelles ; une taille droite et souple, une main irréprochable mais amaigrie, voila quel était encore l'illustre gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'éloge sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son pere par les épaules, par le cou, comme il put, et l'embrassa si tendrement, si rapidement, que le comte n'eut pas la force ni le temps de se dégager, ni de surmonter son émotion paternelle.

– Vous ici, vous voici, Raoul ! dit-il, est-ce bien possible ?

– Oh ! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir !

– Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour etre a Blois, ou bien est-il arrivé quelque malheur a Paris ?

– Dieu merci ! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu a peu, il n'est rien arrivé que d'heureux ; le roi se marie, comme j'ai eu l’honneur de vous le mander dans ma derniere lettre, et il part pour l'Espagne. Sa Majesté passera par Blois.

– Pour rendre visite a Monsieur ?

– Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre a l’improviste, ou désirant lui etre particulierement agréable, M. le prince m'a-t-il envoyé pour préparer les logements.

– Vous avez vu Monsieur ? demanda le comte vivement.

– J'ai eu cet honneur.

– Au château ?

– Oui, monsieur, répondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans doute, il avait senti dans l'interrogation du comte plus que de la curiosité.

– Ah ! vraiment, vicomte ?… Je vous fais mon compliment. Raoul s'inclina.

– Mais vous avez encore vu quelqu'un a Blois ?

– Monsieur, j'ai vu Son Altesse Royale, Madame.

– Tres bien. Ce n'est pas de Madame que je parle.

Raoul rougit extremement et ne répondit point.

– Vous ne m'entendez pas, a ce qu'il paraît, monsieur le vicomte ? insista M. de La Fere sans accentuer plus nerveusement sa question, mais en forçant l'expression un peu plus sévere de son regard.

– Je vous entends parfaitement, monsieur, répliqua Raoul, et si je prépare ma réponse, ce n'est pas que je cherche un mensonge, vous le savez, monsieur.

– Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m'étonner que vous preniez un si long temps pour me dire : oui ou non.

– Je ne puis vous répondre qu'en vous comprenant bien, et si je vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premieres paroles. Il vous déplaît sans doute, monsieur le comte, que j'aie vu…

– Mlle de La Valliere, n'est-ce pas ?

– C'est d'elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.

– Et je vous demande si vous l'avez vue.

– Monsieur, j'ignorais absolument, lorsque j'entrai au château, que Mlle de La Valliere put s'y trouver ; c'est seulement en m'en retournant, apres ma mission achevée, que le hasard nous a mis en présence. J'ai eu l'honneur de lui présenter mes respects.

– Comment s'appelle le hasard qui vous a réuni a Mlle de La Valliere ?

– Mlle de Montalais, monsieur.

– Qu'est-ce que Mlle de Montalais ?

– Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vue. Elle est fille d'honneur de Madame.

– Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon interrogatoire, que je me reproche déja d'avoir fait durer. Je vous avais recommandé d'éviter Mlle de La Valliere, et de ne la voir qu'avec mon autorisation. Oh ! je sais que vous m'avez dit vrai, et que vous n'avez pas fait une démarche pour vous rapprocher d'elle. Le hasard m'a fait du tort ; je n'ai pas a vous accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai déja dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m'en est témoin ; seulement il n'entre pas dans mes desseins que vous fréquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher Raoul, de l'avoir pour entendu. On eut dit que l'oil si limpide et si pur de Raoul se troublait a cette parole.

– Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa voix habituelle, parlons d'autre chose. Vous retournez peut-etre a votre service ?

– Non, monsieur, je n'ai plus qu'a demeurer aupres de vous tout aujourd'hui. M. le prince ne m'a heureusement fixé d'autre devoir que celui-la, qui était si bien d'accord avec mes désirs.

– Le roi se porte bien ?

– A merveille.

– Et M. le Prince aussi ?

– Comme toujours, monsieur.

Le comte oubliait Mazarin : c'était une vieille habitude.

– Eh bien ! Raoul, puisque vous n'etes plus qu'a moi, je vous donnerai, de mon côté, toute ma journée. Embrassez-moi… encore… encore… Vous etes chez vous, vicomte… Ah ! voici notre vieux Grimaud !… Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi.

Le grand vieillard ne se le fit pas répéter ; il accourait les bras ouverts. Raoul lui épargna la moitié du chemin.

– Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul ? Je vous montrerai le nouveau logement que j'ai fait préparer pour vous a vos congés, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux chevaux de main que j'ai changés, vous me donnerez des nouvelles de nos amis de Paris.

Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui.

Grimaud regarda mélancoliquement partir Raoul, dont la tete effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale blanche, il laissa échapper ce mot profond :

– Grandi !


Chapitre V – Ou il sera parlé de Cropoli, de Cropole et d'un grand peintre inconnu

 

Tandis que le comte de La Fere visite avec Raoul les nouveaux bâtiments qu'il a fait bâtir, et les chevaux neufs qu'il a fait acheter, nos lecteurs nous permettront de les ramener a la ville de Blois et de les faire assister au mouvement inaccoutumé qui agitait la ville. C'était surtout dans les hôtels que s'était fait sentir le contrecoup de la nouvelle apportée par Raoul.

En effet, le roi et la cour a Blois, c'est-a-dire cent cavaliers, dix carrosses, deux cents chevaux, autant de valets que de maîtres, ou se caserait tout ce monde, ou se logeraient tous ces gentilshommes des environs qui allaient arriver dans deux ou trois heures peut-etre, aussitôt que la nouvelle aurait élargi le centre de son retentissement, comme ces circonférences croissantes que produit la chute d'une pierre dans l'eau d'un lac tranquille ?

Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le plus calme du monde, a l'annonce de l'arrivée royale, s'emplit soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du château, sous l'inspection des officiers, allaient en ville quérir les provisions, et dix courriers a cheval galopaient vers les réserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pecheries du Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries précieuses, les lustres a grands chaînons dorés ; une armée de pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les prés au-dela de la Loire pour récolter des jonchées de verdure et de fleurs des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de propreté, faisait sa toilette a grand renfort de brosses, de balais et d'eau.

Les ruisseaux de la ville supérieure, gonflés par ces lotions continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pavé, parfois tres boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux rayons amis du soleil.

Enfin, les musiques se préparaient, les tiroirs se vidaient ; on accaparait chez les marchands cires, rubans et nouds d'épées ; les ménageres faisaient provision de pain, de viandes et d'épices. Déja meme bon nombre de bourgeois, dont la maison était garnie comme pour soutenir un siege, n'ayant plus a s'occuper de rien, endossaient des habits de fete et se dirigeaient vers la porte de la ville pour etre les premiers a signaler ou a voir le cortege. Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu'a la nuit, peut-etre meme au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un exces d'espoir ? Dans la ville basse, a cent pas a peine du château des États, entre le mail et le château, dans une rue assez belle qui s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet etre bien vieille, s'élevait un vénérable édifice, a pignon aigu, a forme trapue et large ornée de trois fenetres sur la rue au premier étage, de deux au second, et d'un petit oil-de-bouf au troisieme.

Sur les côtés de ce triangle on avait récemment construit un parallélogramme assez vaste qui empiétait sans façon sur la rue, selon les us tout familiers de l'édilité d'alors. La rue s'en voyait bien rétrécie d'un quart, mais la maison s'en trouvait élargie de pres de moitié ; n'est-ce pas la une compensation suffisante ?

Une tradition voulait que cette maison a pignon aigu fut habitée, du temps de Henri III, par un conseiller des États que la reine Catherine était venue, les uns disent visiter, les autres étrangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait du poser un pied circonspect sur le seuil de ce bâtiment.

Apres le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il n'importe, la maison avait été vendue, puis abandonnée, enfin isolée des autres maisons de la rue. Vers le milieu du regne de Louis XIII seulement, un Italien nommé Cropoli, échappé des cuisines du maréchal d’Ancre, était venu s'établir en cette maison. Il y avait fondé une petite hôtellerie ou se fabriquait un macaroni tellement raffiné, qu'on en venait quérir ou manger la de plusieurs lieues a la ronde.

L'illustration de la maison était venue de ce que la reine Marie de Médicis, prisonniere, comme on sait, au château des États, en avait envoyé chercher une fois.

C'était précisément le jour ou elle s'était évadée par la fameuse fenetre. Le plat de macaroni était resté sur la table, effleuré seulement par la bouche royale.

De cette double faveur faite a la maison triangulaire, d'une strangulation et d'un macaroni, l'idée était venue au pauvre Cropoli de nommer son hôtellerie d'un titre pompeux. Mais sa qualité d'Italien n'était pas une recommandation en ce temps-la, et son peu de fortune soigneusement cachée l'empechait de se mettre trop en évidence. Quand il se vit pres de mourir, ce qui arriva en 1643, apres la mort du roi Louis XIII, il fit venir son fils, jeune marmiton de la plus belle espérance, et, les larmes aux yeux, il lui recommanda de bien garder le secret du macaroni, de franciser son nom, d'épouser une Française, et enfin, lorsque l'horizon politique serait débarrassé des nuages qui le couvraient – on pratiquait déja a cette époque cette figure, fort en usage de nos jours dans les premiers Paris et a la Chambre, – de faire tailler par le forgeron voisin une belle enseigne, sur laquelle un fameux peintre qu'il désigna tracerait deux portraits de la reine avec ces mots en légende : Aux Médicis. Le bonhomme Cropoli, apres ces recommandations, n'eut que la force d'indiquer a son jeune successeur une cheminée sous la dalle de laquelle il avait enfoui mille louis de dix francs, et il expira. Cropoli fils, en homme de cour, supporta la perte avec résignation et le gain sans insolence.

Il commença par accoutumer le public a faire sonner si peu l'i final de son nom, que, la complaisance générale aidant, on ne l'appela plus que M. Cropole, ce qui est un nom tout français.

Ensuite il se maria, ayant justement sous la main une petite Française dont il était amoureux, et aux parents de laquelle il arracha une dot raisonnable en montrant le dessous de la dalle de la cheminée. Ces deux premiers points accomplis, il se mit a la recherche du peintre qui devait faire l'enseigne.

Le peintre fut bientôt trouvé.

C'était un vieil Italien émule des Raphaël et des Carrache, mais émule malheureux. Il se disait de l'école vénitienne, sans doute parce qu'il aimait fort la couleur. Ses ouvrages, dont jamais il n'avait vendu un seul, tiraient l'oil a cent pas et déplaisaient formidablement aux bourgeois, si bien qu'il avait fini par ne plus rien faire.

Il se vantait toujours d'avoir peint une salle de bains pour Mme la maréchale d'Ancre, et se plaignait que cette salle eut été brulée lors du désastre du maréchal.

Cropoli, en sa qualité de compatriote, était indulgent pour Pittrino. C'était le nom de l'artiste. Peut-etre avait-il vu les fameuses peintures de la salle de bains. Toujours est-il qu'il avait dans une telle estime, voire dans une telle amitié, le fameux Pittrino, qu'il le retira chez lui. Pittrino, reconnaissant et nourri de macaroni, apprit a propager la réputation de ce mets national, et, du temps de son fondateur, il avait rendu par sa langue infatigable des services signalés a la maison Cropoli.

En vieillissant, il s'attacha au fils comme au pere, et peu a peu devint l'espece de surveillant d'une maison ou sa probité integre, sa sobriété reconnue, sa chasteté proverbiale, et mille autres vertus que nous jugeons inutile d'énumérer ici, lui donnerent place éternelle au foyer, avec droit d'inspection sur les domestiques. En outre, c'était lui qui goutait le macaroni, pour maintenir le gout pur de l'antique tradition ; il faut dire qu'il ne pardonnait pas un grain de poivre de plus, ou un atome de parmesan en moins. Sa joie fut bien grande le jour ou, appelé a partager le secret de Cropole fils, il fut chargé de peindre la fameuse enseigne.

On le vit fouiller avec ardeur dans une vieille boîte, ou il retrouva des pinceaux un peu mangés par les rats, mais encore passables, des couleurs dans des vessies a peu pres desséchées, de l'huile de lin dans une bouteille, et une palette qui avait appartenu autrefois au Bronzino, ce diou de la pittoure, comme disait, dans son enthousiasme toujours juvénile, l'artiste ultramontain.

Pittrino était grandi de toute la joie d'une réhabilitation. Il fit comme avait fait Raphaël, il changea de maniere et peignit a la façon d'Albane deux déesses plutôt que deux reines. Ces dames illustres étaient tellement gracieuses sur l'enseigne, elles offraient aux regards étonnés un tel assemblage de lis et de roses, résultat enchanteur du changement de maniere de Pittrino ; elles affectaient des poses de sirenes tellement anacréontiques, que le principal échevin, lorsqu'il fut admis a voir ce morceau capital dans la salle de Cropole, déclara tout de suite que ces dames étaient trop belles et d'un charme trop animé pour figurer comme enseigne a la vue des passants.

– Son Altesse Royale Monsieur, fut-il dit a Pittrino, qui vient souvent dans notre ville, ne s'arrangerait pas de voir Mme son illustre mere aussi peu vetue, et il vous enverrait aux oubliettes des États, car il n'a pas toujours le cour tendre, ce glorieux prince. Effacez donc les deux sirenes ou la légende, sans quoi je vous interdis l'exhibition de l'enseigne. Cela est dans votre intéret, maître Cropole, et dans le vôtre, seigneur Pittrino.

Que répondre a cela ? Il fallut remercier l'échevin de sa gracieuseté ; c'est ce que fit Cropole.

Mais Pittrino demeura sombre et déçu.

Il sentait bien ce qui allait arriver. L'édile ne fut pas plutôt parti que Cropole, se croisant les bras :

– Eh bien ! maître, dit-il, qu'allons-nous faire ?

– Nous allons ôter la légende, dit tristement Pittrino. J'ai la du noir d'ivoire excellent, ce sera fait en un tour de main, et nous remplacerons les Médicis par les Nymphes ou les Sirenes, comme il vous plaira.

– Non pas, dit Cropole, la volonté de mon pere ne serait pas remplie. Mon pere tenait…

– Il tenait aux figures, dit Pittrino.

– Il tenait a la légende, dit Cropole.

– La preuve qu'il tenait aux figures, c'est qu'il les avait commandées ressemblantes, et elles le sont, répliqua Pittrino.

– Oui, mais si elles ne l'eussent pas été, qui les eut reconnues sans la légende ? Aujourd'hui meme que la mémoire des Blésois s'oblitere un peu a l'endroit de ces personnes célebres, qui reconnaîtrait Catherine et Marie sans ces mots : Aux Médicis ?

– Mais enfin, mes figures ? dit Pittrino désespéré, car il sentait que le petit Cropole avait raison. Je ne veux pas perdre le fruit de mon travail.

– Je ne veux pas que vous alliez en prison et moi dans les oubliettes.

– Effaçons Médicis, dit Pittrino suppliant.

– Non, répliqua fermement Cropole. Il me vient une idée, une idée sublime… votre peinture paraîtra, et ma légende aussi… Médici ne veut-il pas dire médecin en italien ?

– Oui, au pluriel.

– Vous m'allez donc commander une autre plaque d'enseigne chez le forgeron ; vous y peindrez six médecins, et vous écrirez dessous : Aux Médicis… ce qui fait un jeu de mots agréable.

– Six médecins ! Impossible ! Et la composition ? s'écria Pittrino.

– Cela vous regarde, mais il en sera ainsi, je le veux, il le faut. Mon macaroni brule.

Cette raison était péremptoire ; Pittrino obéit. Il composa l'enseigne des six médecins avec la légende ; l'échevin applaudit et autorisa. L'enseigne eut par la ville un succes fou. Ce qui prouve bien que la poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. Cropole, pour dédommager son peintre ordinaire, accrocha dans sa chambre a coucher les nymphes de la précédente enseigne, ce qui faisait rougir Mme Cropole chaque fois qu'elle les regardait en se déshabillant le soir.

Voila comment la maison au pignon eut une enseigne, voila comment, faisant fortune, l'hôtellerie des Médicis fut forcée de s'agrandir du quadrilatere que nous avons dépeint.

Voila comment il y avait a Blois une hôtellerie de ce nom ayant pour propriétaire maître Cropole et pour peintre ordinaire maître Pittrino.


Chapitre VI – L'inconnu

 

Ainsi fondée et recommandée par son enseigne, l'hôtellerie de maître Cropole marchait vers une solide prospérité. Ce n'était pas une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait espérer de doubler les mille louis d'or légués par son pere, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole était âpre au gain, il accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l'arrivée du roi Louis XIV.

Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitôt main basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers, en sorte qu'on entendit dans les cours de l'Hôtellerie des Médicis autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans Rama.

Cropole n'avait pour le moment qu'un seul voyageur.

C'était un homme de trente ans a peine, beau, grand, austere, ou plutôt mélancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il était vetu d'un habit de velours noir avec des garnitures de jais ; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus séveres, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse ; une légere moustache blonde couvrait a peine sa levre frémissante et dédaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule ; de sorte que l'éclat de ses yeux bleus devenait tellement insupportable que plus d'un regard se baissait devant le sien, comme fait l'épée la plus faible dans un combat singulier. En ce temps ou les hommes, tous créés égaux par Dieu, se divisaient, grâce aux préjugés, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier, comme ils se divisent réellement en deux races, la noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d'esquisser le portrait ne pouvait manquer d'etre pris pour un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains, longues, effilées et blanches, dont chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient a la moindre crispation.

Ce gentilhomme était donc arrivé seul chez Cropole. Il avait pris sans hésiter, sans réfléchir meme, l'appartement le plus important, que l'hôtelier lui avait indiqué dans un but de rapacité fort condamnable, diront les uns, fort louable, diront les autres, s'ils admettent que Cropole fut physionomiste et jugeât les gens a premiere vue. Cet appartement était celui qui composait toute la devanture de la vieille maison triangulaire : un grand salon éclairé par deux fenetres au premier étage, une petite chambre a côté, une autre au-dessus. Or, depuis qu'il était arrivé, ce gentilhomme avait a peine touché au repas qu'on lui avait servi dans sa chambre. Il n'avait dit que deux mots a l'hôte pour le prévenir qu'il viendrait un voyageur du nom de Parry, et recommander qu'on laissât monter ce voyageur. Ensuite, il avait gardé un silence tellement profond, que Cropole en avait été presque offensé, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce gentilhomme s'était levé de bonne heure le matin du jour ou commence cette histoire, et s'était mis a la fenetre de son salon, assis sur le rebord et appuyé sur la rampe du balcon, regardant tristement et opiniâtrement aux deux côtés de la rue pour guetter sans doute la venue de ce voyageur qu'il avait signalé a l'hôte. Il avait vu, de cette façon, passer le petit cortege de Monsieur revenant de la chasse, puis avait savouré de nouveau la profonde tranquillité de la ville, absorbé qu'il était dans son attente.

Tout a coup, le remue-ménage des pauvres allant aux prairies, des courriers partant, des laveurs de pavé, des pourvoyeurs de la maison royale, des courtauds de boutiques effarouchés et bavards, des chariots en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvée ; ce tumulte et ce vacarme l'avaient surpris, mais sans qu'il perdît rien de cette majesté impassible et supreme qui donne a l'aigle et au lion ce coup d'oil serein et méprisant au milieu des hourras et des trépignements des chasseurs ou des curieux.

Bientôt les cris des victimes égorgées dans la basse-cour, les pas pressés de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si étroit et si sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore, fumait sur la porte avec le flegme d'un Hollandais, tout cela donna au voyageur un commencement de surprise et d'agitation.

Comme il se levait pour s'informer, la porte de la chambre s’ouvrit.

L'inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si impatiemment attendu.

Il fit donc, avec une sorte de précipitation, trois pas vers cette porte qui s'ouvrait.

Mais au lieu de la figure qu'il espérait voir, ce fut maître Cropole qui apparut, et derriere lui, dans la pénombre de l'escalier, le visage assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosité, de Mme Cropole, qui donna un coup d'oil furtif au beau gentilhomme et disparut. Cropole s'avança l'air souriant, le bonnet a la main, plutôt courbé qu'incliné.

Un geste de l'inconnu l'interrogea sans qu'aucune parole fut prononcée.

– Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire : Votre Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis ?…

– Dites « Monsieur », et dites vite, répondit l'inconnu avec cet accent hautain qui n'admet ni discussion ni réplique.

– Je venais donc m'informer comment Monsieur avait passé la nuit, et si Monsieur était dans l'intention de garder cet appartement.

– Oui.

– Monsieur, c'est qu'il arrive un incident sur lequel nous n'avions pas compté.

– Lequel ?

– Sa Majesté Louis XIV entre aujourd'hui dans notre ville et s'y repose un jour, deux jours peut-etre.

Un vif étonnement se peignit sur le visage de l'inconnu.

– Le roi de France vient a Blois ?

– Il est en route, monsieur.

– Alors, raison de plus pour que je reste, dit l'inconnu.

– Fort bien, monsieur ; mais Monsieur garde-t-il tout l'appartement ?

– Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd'hui moins que je n'ai eu hier ?

– Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire, hier je n'ai pas du, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer un prix quelconque qui eut fait croire a Votre Seigneurie que je préjugeais ses ressources… tandis qu'aujourd'hui…

L'inconnu rougit. L'idée lui vint sur-le-champ qu'on le soupçonnait pauvre et qu'on l'insultait.

– Tandis qu'aujourd'hui, reprit-il froidement, vous préjugez ?

– Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci ! et, tout hôtelier que je paraisse etre, il y a en moi du sang de gentilhomme ; mon pere était serviteur et officier de feu M. le maréchal d'Ancre. Dieu veuille avoir son âme !…

– Je ne vous conteste pas ce point, monsieur ; seulement, je désire savoir, et savoir vite, a quoi tendent vos questions.

– Vous etes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que notre ville est petite, que la cour va l'envahir, que les maisons regorgeront d'habitants, et que, par conséquent, les loyers vont acquérir une valeur considérable.

L'inconnu rougit encore.

– Faites vos conditions, monsieur, dit-il.

– Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain honnete et que je veux faire une affaire sans etre incivil ou grossier dans mes désirs… Or, l'appartement que vous occupez est considérable, et vous etes seul… :

– Cela me regarde.

– Oh ! bien certainement ; aussi je ne congédie pas Monsieur.

Le sang afflua aux tempes de l'inconnu ; il lança sur le pauvre Cropole, descendant d'un officier de M. le maréchal d'Ancre, un regard qui l'eut fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminée, si Cropole n'eut pas été vissé a sa place par la question de ses intérets.

– Voulez-vous que je parte ? expliquez-vous, mais promptement.

– Monsieur, monsieur, vous ne m'avez pas compris. C'est fort délicat, ce que je fais ; mais je m'exprime mal, ou peut-etre, comme Monsieur est étranger, ce que je reconnais a l'accent…

En effet, l'inconnu parlait avec le léger grasseyement qui est le caractere principal de l'accentuation anglaise, meme chez les hommes de cette nation qui parlent le plus purement le français.

– Comme Monsieur est étranger, dis-je, c'est peut-etre lui qui ne saisit pas les nuances de mon discours. Je prétends que Monsieur pourrait abandonner une ou deux des trois pieces qu'il occupe, ce qui diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience ; en effet, il est dur d'augmenter déraisonnablement le prix des chambres, lorsqu'on a l'honneur de les évaluer a un prix raisonnable.

– Combien le loyer depuis hier ?

– Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval.

– Bien. Et celui d'aujourd'hui ?

– Ah ! voila la difficulté. Aujourd'hui c'est le jour d'arrivée du roi ; si la cour vient pour la couchée, le jour de loyer compte. Il en résulte que trois chambres a deux louis la piece font six louis. Deux louis, monsieur, ce n'est rien, mais six louis sont beaucoup.

L'inconnu, de rouge qu'on l'avait vu, était devenu tres pâle.

Il tira de sa poche, avec une bravoure héroique, une bourse brodée d'armes, qu'il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette bourse était d'une maigreur, d'un flasque, d'un creux qui n'échapperent pas a l’oil de Cropole.

L'inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l'hôtelier le demandait.

Toutefois, c'était sept que Cropole avait exigés. Il regarda donc l'inconnu comme pour lui dire : Apres ?

– Il reste un louis, n'est-ce pas, maître hôtelier ?

– Oui, monsieur, mais…

L'inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida ; elle renfermait un petit portefeuille, une clef d'or et quelque monnaie blanche.

De cette monnaie il composa le total d'un louis.

– Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste a savoir si Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je l'y maintiendrais ; tandis que si Monsieur n'y comptait pas, je le promettrais aux gens de Sa Majesté qui vont venir.

– C'est juste, fit l'inconnu apres un assez long silence, mais comme je n'ai plus d'argent, ainsi que vous l'avez pu voir, comme cependant je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la ville ou que vous le gardiez en gage.

Cropole regarda si longtemps le diamant, que l'inconnu se hâta de dire :

– Je préfere que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois ? vous en donnera deux cents, cent cinquante meme, prenez ce qu'il vous en donnera, ne dut-il vous en offrir que le prix de votre logement. Allez !

– Oh ! monsieur, s'écria Cropole, honteux de l'infériorité subite que lui rétorquait l'inconnu par cet abandon si noble et si désintéressé, comme aussi par cette inaltérable patience envers tant de chicanes et de soupçons ; oh ! monsieur, j'espere bien qu'on ne vole pas a Blois comme vous le paraissez croire, et le diamant s'élevant a ce que vous dites…

L'inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azuré.

– Je ne m'y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s'écria celui-ci.

– Mais les joailliers s'y connaissent, interrogez-les, dit l'inconnu Maintenant, je crois que nos comptes sont terminés, n'est-il pas vrai, monsieur l'hôte ?

– Oui, monsieur, et a mon regret profond, car j'ai peur d'avoir offensé Monsieur.

– Nullement, répliqua l'inconnu avec la majesté de la toute puissance.

– Ou d'avoir paru écorcher un noble voyageur… Faites la part, monsieur, de la nécessité.

– N'en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi.

Cropole s'inclina profondément et partit avec un air égaré qui accusait chez lui un cour excellent et du remords véritable. L'inconnu alla fermer lui-meme la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa bourse, ou il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa ressource unique.

Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son portefeuille et se convainquit de l'absolu dénuement ou il allait se trouver.

Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de désespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguere empreint d'une majesté divine.

L'orage venait de passer loin de lui, peut-etre avait-il prié du fond de l'âme.

Il se rapprocha de la fenetre, reprit sa place au balcon, et demeura la immobile, atone, mort, jusqu'au moment ou, le ciel commençant a s'obscurcir, les premiers flambeaux traverserent la rue embaumée, et donnerent le signal de l'illumination a toutes les fenetres de la ville.


Chapitre VII – Parry

 

Comme l'inconnu regardait avec intéret ces lumieres et pretait l'oreille a tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre avec deux valets qui dresserent la table.

L'étranger ne fit pas la moindre attention a eux. Alors Cropole, s'approchant de son hôte, lui glissa dans l'oreille avec un profond respect :

– Monsieur, le diamant a été estimé.

– Ah ! fit le voyageur. Eh bien ?

– Eh bien ! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux cent quatre-vingts pistoles.

– Vous les avez ?

– J'ai cru devoir les prendre, monsieur ; toutefois, j'ai mis dans les conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu'a une rentrée de fonds… Le diamant serait rendu.

– Pas du tout ; je vous ai dit de le vendre.

– Alors j'ai obéi ou a peu pres, puisque, sans l'avoir définitivement vendu, j'en ai touché l'argent.

– Payez-vous, ajouta l'inconnu.

– Monsieur, je le ferai, puisque vous l'exigez absolument.

Un sourire triste effleura les levres du gentilhomme.

– Mettez l'argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en meme temps qu'il indiquait le meuble du geste.

Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le prix du loyer.

– Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas souper… Déja le dîner a été refusé ; c'est outrageant pour la maison des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j'oserai meme ajouter qu'il a bon air.

L'inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne quitta pas la fenetre pour manger et boire.

Bientôt l'on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes ; des cris s'éleverent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l'oreille de l'étranger fut le pas des chevaux qui s'avançaient.

– Le roi ! le roi ! répétait une foule bruyante et pressée.

– Le roi ! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de délicatesse pour satisfaire sa curiosité.

Avec Cropole se heurterent et se confondirent dans l'escalier Mme Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortege s'avançait lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit des fenetres.

Apres une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de gentilshommes, venait la litiere de M. le cardinal Mazarin. Elle était traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les gens du cardinal marchaient derriere. Ensuite venait le carrosse de la reine mere, ses filles d'honneur aux portieres, ses gentilshommes a cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau cheval de race saxonne a large criniere. Le jeune prince montrait, en saluant a quelques fenetres d'ou partaient les plus vives acclamations, son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages.

Aux côtés du roi, mais deux pas en arriere, le prince de Condé, M. Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs bagages, fermaient la marche véritablement triomphale.

Cette pompe était d'une ordonnance militaire.

Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient l'habit de voyage ; presque tous étaient vetus de l'habit de guerre. On en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de Henri IV et de Louis XIII.

Quand le roi passa devant lui, l'inconnu, qui s'était penché sur le balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l'appuyant sur son bras, sentit son cour se gonfler et déborder d'une amere jalousie.

Le bruit des trompettes l'enivrait, les acclamations populaires l'assourdissaient ; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de lumieres, de tumulte et de brillantes images.

– Il est roi, lui ! murmura-t-il avec un accent de désespoir et d'angoisse qui dut monter jusqu'au pied du trône de Dieu.

Puis, avant qu'il fut revenu de sa sombre reverie, tout ce bruit, toute cette splendeur s'évanouirent. A l'angle de la rue il ne resta plus au-dessous de l'étranger que des voix discordantes et enrouées qui criaient encore par intervalles : « Vive le roi ! » Il resta aussi les six chandelles que tenaient les habitants de l'Hôtellerie des Médicis, savoir : deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour chaque marmiton.

Cropole ne cessait de répéter :

– Qu'il est bien, le roi, et qu'il ressemble a feu son illustre pere !

– En beau, disait Pittrino.

– Et qu'il a une fiere mine ! ajoutait Mme Cropole, déja en promiscuité de commentaires avec les voisins et les voisines.

Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans remarquer qu'un vieillard a pied, mais traînant un petit cheval irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et d'hommes qui stationnait devant les Médicis.

Mais en ce moment la voix de l'étranger se fit entendre a la fenetre.

– Faites donc en sorte, monsieur l'hôtelier, qu'on puisse arriver jusqu'a votre maison.

Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire passage.

La fenetre se ferma.

Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une parole.

L'étranger l'attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard et le conduisit a un siege, mais celui-ci résista.

– Oh ! non pas, non pas, milord, dit-il. M'asseoir devant vous ! jamais !

– Parry, s'écria le gentilhomme, je vous en supplie… vous qui venez d'Angleterre… de si loin ! Ah ! ce n'est pas a votre âge qu'on devrait subir des fatigues pareilles a celles de mon service. Reposez-vous …

– J'ai ma réponse a vous donner avant tout, milord.

– Parry… je t'en conjure, ne me dis rien… car si la nouvelle eut été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour c'est que la nouvelle est mauvaise.

– Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout n'est pas perdu, je l'espere. C'est de la volonté, de la persévérance qu'il faut, c'est surtout de la résignation.

– Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, a travers mille pieges et mille périls : crois-tu a ma volonté ? J'ai médité ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles : crois-tu a ma persévérance ? J'ai vendu ce soir le dernier diamant de mon pere, car je n'avais plus de quoi payer mon gîte, et l'hôte m'allait chasser.

Parry fit un geste d'indignation auquel le jeune homme répondit par une pression de main et un sourire.

– J'ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve riche ; je ne désespere pas, Parry : crois-tu a ma résignation ?

Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.

– Voyons, dit l'étranger, ne me déguise rien : qu'est-il arrivé ?

– Mon récit sera court, milord ; mais au nom du Ciel ne tremblez pas ainsi !

– C'est d'impatience, Parry. Voyons, que t'a dit le général ?

– D'abord, le général n'a pas voulu me recevoir.

– Il te prenait pour quelque espion.

– Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre.

– Eh bien ?

– Il l'a reçue, il l'a lue milord.

– Cette lettre expliquait bien ma position, mes voux ?

– Oh ! oui, dit Parry avec un triste sourire… elle peignait fidelement votre pensée.

– Alors, Parry ?…

– Alors le général m'a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la circonscription de son commandement, il me ferait arreter.

– Arreter ! murmura le jeune homme ; arreter ! toi, mon plus fidele serviteur !

– Oui, milord.

– Et tu avais signé Parry, cependant !

– En toutes lettres, milord ; et l'aide de camp m'a connu a Saint-James, et, ajouta le vieillard avec un soupir, a White Hall !

Le jeune homme s'inclina, reveur et sombre.

– Voila ce qu'il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se donner le change… mais sous main… de lui a toi… qu'a-t-il fait ? Réponds.

– Hélas ! milord, il m'a envoyé quatre cavaliers qui m'ont donné le cheval sur lequel vous m'avez vu revenir. Ces cavaliers m'ont conduit toujours courant jusqu'au petit port de Tenby, m'ont jeté plutôt qu'embarqué sur un bateau de peche qui faisait voile vers la Bretagne et me voici.

– Oh ! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main nerveuse sa gorge, ou montait un sanglot… Parry, c'est tout, c'est bien tout ?

– Oui, milord, c'est tout !

Il y eut apres cette breve réponse de Parry un long intervalle de silence ; on n'entendait que le bruit du talon de ce jeune homme tourmentant le parquet avec furie.

Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.

– Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait ? Quels sont ces gens qui crient : « Vive le roi ! »… De quel roi est-il question, et pourquoi toutes ces lumieres ?

– Ah ! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c'est le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois ; toutes ces trompettes sont a lui, toutes ces housses dorées sont a lui, tous ces gentilshommes ont des épées qui sont a lui. Sa mere le précede dans un carrosse magnifiquement incrusté d'argent et d'or ! Heureuse mere ! Son ministre lui amasse des millions et le conduit a une riche fiancée. Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses acclamations, et il crie : « Vive le roi ! vive le roi ! »

– Bien ! bien ! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette nouvelle conversation que de l'autre.

– Tu sais, reprit l'inconnu, que ma mere a moi, que ma sour, tandis que tout cela se passe en l'honneur du roi Louis XIV, n'ont plus d'argent, plus de pain ; tu sais que, moi, je serai misérable et honni dans quinze jours, quand toute l'Europe apprendra ce que tu viens de me raconter !… Parry… Y a-t-il des exemples qu'un homme de ma condition se soit…

– Milord, au nom du Ciel !

– Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour moi, que fera Dieu ? Non, non, j'ai deux bras, Parry, j'ai une épée…

Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée accrochée au mur.

– Qu'allez-vous faire, milord ?

– Parry, ce que je vais faire ? ce que tout le monde fait dans ma famille : ma mere vit de la charité publique, ma sour mendie pour ma mere, j'ai quelque part des freres qui mendient également pour eux ; moi, l'aîné, je vais faire comme eux tous, je m'en vais demander l'aumône !

Et sur ces mots, qu'il coupa brusquement par un rire nerveux et terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le bahut, se fit attacher a l'épaule un manteau noir qu'il avait porté pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le regardait avec anxiété :

– Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois heureux ; soyons bien heureux, mon fidele ami, mon unique ami : nous sommes riches comme des rois !

Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par terre, se remit a rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait a recevoir et a installer les voyageurs devancés par leurs laquais ; il se glissa par la grande salle dans la rue, ou le vieillard, qui s'était mis a la fenetre, le perdit de vue apres une minute.