Le Temps retrouvé - Marcel Proust - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1927

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Marcel Proust

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Opis ebooka Le Temps retrouvé - Marcel Proust

Le Temps retrouvé est le septieme et dernier tome d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust publié en 1927 a titre posthume. L'oeuvre s'ouvre sur le séjour du Narrateur chez Gilberte de Saint-Loup a Tansonville. Une lecture d'un passage inédit du journal des Goncourt entraîne le Narrateur dans des réflexions sur l'art et la littérature, d'ou il conclut que en se demandant si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres [...] ne m'eussent pas paru d'insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, soit qu'elles ne dussent leur prestige qu'a une magie illusoire de la littérature. L'action se poursuit ensuite a Paris, en 1916.

Opinie o ebooku Le Temps retrouvé - Marcel Proust

Fragment ebooka Le Temps retrouvé - Marcel Proust

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Tansonville

A Propos Proust:

Proust was born in Auteuil (the southern sector of Paris's then-rustic 16th arrondissement) at the home of his great-uncle, two months after the Treaty of Frankfurt formally ended the Franco-Prussian War. His birth took place during the violence that surrounded the suppression of the Paris Commune, and his childhood corresponds with the consolidation of the French Third Republic. Much of Remembrance of Things Past concerns the vast changes, most particularly the decline of the aristocracy and the rise of the middle classes, that occurred in France during the Third Republic and the fin de siecle. Proust's father, Achille Adrien Proust, was a famous doctor and epidemiologist, responsible for studying and attempting to remedy the causes and movements of cholera through Europe and Asia; he was the author of many articles and books on medicine and hygiene. Proust's mother, Jeanne Clémence Weil, was the daughter of a rich and cultured Jewish family. Her father was a banker. She was highly literate and well-read. Her letters demonstrate a well-developed sense of humour, and her command of English was sufficient for her to provide the necessary impetus to her son's later attempts to translate John Ruskin. By the age of nine, Proust had had his first serious asthma attack, and thereafter he was considered by himself, his family and his friends as a sickly child. Proust spent long holidays in the village of Illiers. This village, combined with aspects of the time he spent at his great-uncle's house in Auteuil became the model for the fictional town of Combray, where some of the most important scenes of Remembrance of Things Past take place. (Illiers was renamed Illiers-Combray on the occasion of the Proust centenary celebrations). Despite his poor health, Proust served a year (1889–90) as an enlisted man in the French army, stationed at Coligny Caserne in Orléans, an experience that provided a lengthy episode in The Guermantes Way, volume three of his novel. As a young man Proust was a dilettante and a successful social climber, whose aspirations as a writer were hampered by his lack of application to work. His reputation from this period, as a snob and an aesthete, contributed to his later troubles with getting Swann's Way, the first volume of his huge novel, published in 1913. Proust was quite close to his mother, despite her wishes that he apply himself to some sort of useful work. In order to appease his father, who insisted that he pursue a career, Proust obtained a volunteer position at the Bibliotheque Mazarine in the summer of 1896. After exerting considerable effort, he obtained a sick leave which was to extend for several years until he was considered to have resigned. He never worked at his job, and he did not move from his parents' apartment until after both were dead (Tadié). Proust, who was homosexual, was one of the first European writers to treat homosexuality at length. His life and family circle changed considerably between 1900 and 1905. In February 1903, Proust's brother Robert married and left the family apartment. His father died in September of the same year. Finally, and most crushingly, Proust's beloved mother died in September 1905. In addition to the grief that attended his mother's death, Proust's life changed due to a very large inheritance he received (in today's terms, a principal of about $6 million, with a monthly income of about $15,000). Despite this windfall, his health throughout this period continued to deteriorate. Proust spent the last three years of his life largely confined to his cork-lined bedroom, sleeping during the day and working at night to complete his novel. He died in 1922 and is buried in the Pere Lachaise Cemetery in Paris. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Tansonville

Toute la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures ou chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et ou sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie – isolés du moins – car c’étaient de vieilles tentures ou chaque rose était assez séparée pour qu’on eut pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui ou, sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit, toute la journée je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, étincelants de soleil, et sur la foret de Méséglise. Je ne regardais, en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais : c’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenetre de ma chambre, jusqu’au moment ou dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-meme qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné, s’inscrire dans le carreau de ma fenetre. Et si je sortais un moment de ma chambre, au bout du couloir j’apercevais, parce qu’il était orienté autrement, comme une bande d’écarlate, la tenture d’un petit salon qui n’était qu’une simple mousseline mais rouge, et prete a s’incendier si un rayon de soleil y donnait.

Pendant nos promenades, Gilberte me parlait de Robert comme se détournant d’elle, mais pour aller aupres d’autres femmes. Et il est vrai que beaucoup encombraient sa vie, et, comme certaines camaraderies masculines pour les hommes qui aiment les femmes, avec ce caractere de défense inutilement faite et de place vainement usurpée qu’ont dans la plupart des maisons les objets qui ne peuvent servir a rien.

Une fois, que j’avais quitté Gilberte assez tôt, je m’éveillai au milieu de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore a demi endormi j’appelai : « Albertine ». Ce n’était pas que j’eusse pensé a elle, ni revé d’elle, ni que je la prisse pour Gilberte. Ma mémoire avait perdu l’amour d’Albertine, mais il semble qu’il y ait une mémoire involontaire des membres, pâle et stérile imitation de l’autre, qui vive plus longtemps comme certains animaux ou végétaux inintelligents vivent plus longtemps que l’homme. Les jambes, les bras sont pleins de souvenirs engourdis. Une réminiscence éclose en mon bras m’avait fait chercher derriere mon dos la sonnette, comme dans ma chambre de Paris. Et ne la trouvant pas, j’avais appelé : « Albertine », croyant que mon amie défunte était couchée aupres de moi, comme elle faisait souvent le soir, et que nous nous endormions ensemble, comptant, au réveil, sur le temps qu’il faudrait a Françoise avant d’arriver, pour qu’Albertine put sans imprudence tirer la sonnette que je ne trouvais pas.

Robert vint plusieurs fois a Tansonville pendant que j’y étais. Il était bien différent de ce que je l’avais connu. Sa vie ne l’avait pas épaissi, comme M. de Charlus, tout au contraire, mais, opérant en lui un changement inverse, lui avait donné l’aspect désinvolte d’un officier de cavalerie – et bien qu’il eut donné sa démission au moment de son mariage – a un point qu’il n’avait jamais eu. Au fur et a mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il était infiniment plus jeune, mais on sentait qu’il ne ferait que se rapprocher davantage de cet idéal avec l’âge), comme certaines femmes qui sacrifient résolument leur visage a leur taille et a partir d’un certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant espérer garder a la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la tournure qui sera la plus capable de représenter les autres), était devenu plus élancé, plus rapide, effet contraire d’un meme vice. Cette vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’etre vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité qui naît du mécontentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux, et, comme il aimait qu’on ne le vît ni y entrer, ni en sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants hypothétiques le moins de surface possible, comme on monte a l’assaut. Et cette allure de coup de vent lui était restée. Peut-etre aussi schématisait-elle l’intrépidité apparente de quelqu’un qui veut montrer qu’il n’a pas peur et ne veut pas se donner le temps de penser.

Pour etre complet il faudrait faire entrer en ligne de compte le désir, plus il vieillissait, de paraître jeune, et meme l’impatience de ces hommes, toujours ennuyés, toujours blasés, que sont les gens trop intelligents pour la vie relativement oisive qu’ils menent et ou leurs facultés ne se réalisent pas. Sans doute l’oisiveté meme de ceux-la peut se traduire par de la nonchalance. Mais, surtout depuis la faveur dont jouissent les exercices physiques, l’oisiveté a pris une forme sportive, meme en dehors des heures de sport et qui se traduit par une vivacité fébrile qui croit ne pas laisser a l’ennui le temps ni la place de se développer.

Devenant beaucoup plus sec, il ne faisait presque plus preuve vis-a-vis de ses amis, par exemple vis-a-vis de moi, d’aucune sensibilité. Et en revanche il avait avec Gilberte des affectations de sensibleries poussées jusqu’a la comédie, qui déplaisaient. Ce n’est pas qu’en réalité Gilberte lui fut indifférente. Non, Robert l’aimait. Mais il lui mentait tout le temps, et son esprit de duplicité, sinon le fond meme de ses mensonges, était perpétuellement découvert. Et alors il ne croyait pouvoir s’en tirer qu’en exagérant dans des proportions ridicules la tristesse réelle qu’il avait de peiner Gilberte. Il arrivait a Tansonville obligé, disait-il, de repartir le lendemain matin pour une affaire avec un certain Monsieur du pays qui était censé l’attendre a Paris et qui, précisément rencontré dans la soirée pres de Combray, dévoilait involontairement le mensonge au courant duquel Robert avait négligé de le mettre, en disant qu’il était venu dans le pays se reposer pour un mois et ne retournerait pas a Paris d’ici la. Robert rougissait, voyait le sourire mélancolique et fin de Gilberte, se dépetrait – en l’insultant – du gaffeur, rentrait avant sa femme, lui faisait remettre un mot désespéré ou il lui disait qu’il avait fait un mensonge pour ne pas lui faire de peine, pour qu’en le voyant repartir pour une raison qu’il ne pouvait pas lui dire elle ne crut pas qu’il ne l’aimait pas (et tout cela, bien qu’il l’écrivît comme un mensonge, était en somme vrai), puis faisait demander s’il pouvait entrer chez elle et la, moitié tristesse réelle, moitié énervement de cette vie, moitié simulation chaque jour plus audacieuse, sanglotait, s’inondait d’eau froide, parlait de sa mort prochaine, quelquefois s’abattait sur le parquet comme s’il se fut trouvé mal. Gilberte ne savait pas dans quelle mesure elle devait le croire, le supposait menteur a chaque cas particulier, et s’inquiétait de ce pressentiment d’une mort prochaine, mais pensait que d’une façon générale elle était aimée, qu’il avait peut-etre une maladie qu’elle ne savait pas, et n’osait pas a cause de cela le contrarier et lui demander de renoncer a ses voyages. Je comprenais, du reste, d’autant moins pourquoi il se faisait que Morel fut reçu comme l’enfant de la maison partout ou étaient les Saint-Loup, a Paris, a Tansonville.

Françoise, qui avait déja vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel, n’en concluait pas que c’était un trait qui reparaissait a certaines générations chez les Guermantes, mais plutôt – comme Legrandin aidait beaucoup Théodore – elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de préjugés, par croire que c’était une coutume que son universalité rendait respectable. Elle disait toujours d’un jeune homme, que ce fut Morel ou Théodore : « Il a trouvé un Monsieur qui s’est toujours intéressé a lui et qui lui a bien aidé. » Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu’ils détournaient, n’hésitait pas a leur donner le beau rôle, a leur trouver « bien du cour ». Elle blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des tours a Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guere avoir de doutes sur la nature de leurs relations, car elle ajoutait : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit : « Prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien », et ma foi ce Monsieur a tant de cour que bien sur que Théodore est sur de trouver pres de lui peut-etre bien plus qu’il ne mérite, car c’est une tete brulée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit a Jeannette (la fiancée de Théodore) : Petite, si jamais vous etes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre dehors, bien sur qu’il ne l’abandonnera jamais. »

De meme estimait-elle plus Saint-Loup que Morel et jugeait-elle que, malgré tous les coups que Morel avait faits, le marquis ne le laisserait jamais dans la peine, car c’est un homme qui avait trop de cour, ou alors il faudrait qu’il lui soit arrivé a lui-meme de grands revers.

C’est au cours d’un de ces entretiens, qu’ayant demandé le nom de famille de Théodore, qui vivait maintenant dans le Midi, je compris brusquement que c’était lui qui m’avait écrit pour mon article du Figaro cette lettre, d’une écriture populaire et d’un langage charmant, dont le nom du signataire m’était alors inconnu.

Saint-Loup insistait pour que je restasse a Tansonville et laissa échapper une fois, bien qu’il ne cherchât visiblement plus a me faire plaisir, que ma venue avait été pour sa femme une joie telle qu’elle en était restée, a ce qu’elle lui avait dit, transportée de joie tout un soir, un soir ou elle se sentait si triste que je l’avais, en arrivant a l’improviste, miraculeusement sauvée du désespoir, « peut-etre du pire », ajouta-t-il. Il me demandait de tâcher de la persuader qu’il l’aimait, me disant que la femme qu’il aimait aussi, il l’aimait moins qu’elle et romprait bientôt. « Et pourtant », ajouta-t-il, avec une telle félinité et un tel besoin de confidence que je croyais par moments que le nom de Charlie allait, malgré Robert, « sortir » comme le numéro d’une loterie, « j’avais de quoi etre fier. Cette femme qui me donna tant de preuves de sa tendresse et que je vais sacrifier a Gilberte, jamais elle n’avait fait attention a un homme, elle se croyait elle-meme incapable d’etre amoureuse. Je suis le premier. Je savais qu’elle s’était refusée a tout le monde tellement que, quand j’ai reçu la lettre adorable ou elle me disait qu’il ne pouvait y avoir de bonheur pour elle qu’avec moi, je n’en revenais pas. Évidemment, il y aurait de quoi me griser, si la pensée de voir cette pauvre petite Gilberte en larmes ne m’était pas intolérable. Ne trouves-tu pas qu’elle a quelque chose de Rachel ? », me disait-il. Et en effet j’avais été frappé d’une vague ressemblance qu’on pouvait a la rigueur trouver maintenant entre elles. Peut-etre tenait-elle a une similitude réelle de quelques traits (dus par exemple a l’origine hébraique pourtant si peu marquée chez Gilberte) a cause de laquelle Robert, quand sa famille avait voulu qu’il se mariât, s’était senti attiré vers Gilberte. Elle tenait aussi a ce que Gilberte, ayant surpris des photographies de Rachel, cherchait pour plaire a Robert a imiter certaines habitudes cheres a l’actrice, comme d’avoir toujours des nouds rouges dans les cheveux, un ruban de velours noir au bras, et se teignait les cheveux pour paraître brune. Puis sentant que ses chagrins lui donnaient mauvaise mine, elle essayait d’y remédier. Elle le faisait parfois sans mesure. Un jour ou Robert devait venir le soir pour vingt-quatre heures a Tansonville, je fus stupéfait de la voir venir se mettre a table si étrangement différente de ce qu’elle était, non seulement autrefois, mais meme les jours habituels, que je restai stupéfait comme si j’avais eu devant moi une actrice, une espece de Théodora. Je sentais que malgré moi je la regardais trop fixement dans ma curiosité de savoir ce qu’elle avait de changé. Cette curiosité fut d’ailleurs bientôt satisfaite quand elle se moucha, car, malgré toutes les précautions qu’elle y mit, par toutes les couleurs qui resterent sur le mouchoir, en faisant une riche palette, je vis qu’elle était completement peinte. C’était cela qui lui faisait cette bouche sanglante et qu’elle s’efforçait de rendre rieuse en croyant que cela lui allait bien, tandis que l’heure du train qui s’approchait sans que Gilberte sut si son mari arrivait vraiment ou s’il n’enverrait pas une de ces dépeches dont M. de Guermantes avait spirituellement fixé le modele : « Impossible venir, mensonge suit », pâlissait ses joues et cernait ses yeux.

« Ah ! vois-tu, me disait Saint-Loup – avec un accent volontairement tendre qui contrastait tant avec sa tendresse spontanée d’autrefois, avec une voix d’alcoolique et des modulations d’acteur – Gilberte heureuse, il n’y a rien que je ne donnerais pour cela. Elle a tant fait pour moi. Tu ne peux pas savoir. » Et ce qui était le plus déplaisant dans tout cela était encore l’amour-propre, car Saint-Loup était flatté d’etre aimé par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste était censé avoir pour lui des détails qu’il savait bien exagérés sinon inventés de toute piece, lui a qui Morel demandait chaque jour plus d’argent. Et c’était en me confiant Gilberte qu’il repartait pour Paris. J’eus, du reste, l’occasion, pour anticiper un peu, puisque je suis encore a Tansonville, de l’y apercevoir une fois dans le monde, et de loin, ou sa parole, malgré tout vivante et charmante, me permettait de retrouver le passé. Je fus frappé de voir combien il changeait. Il ressemblait de plus en plus a sa mere. Mais la maniere de sveltesse hautaine qu’il avait héritée d’elle et qu’elle avait parfaite, chez lui, grâce a l’éducation la plus accomplie, s’exagérait, se figeait ; la pénétration du regard propre aux Guermantes lui donnait l’air d’inspecter tous les lieux au milieu desquels il passait, mais d’une façon quasi inconsciente, par une sorte d’habitude et de particularité animale ; meme immobile, la couleur qui était la sienne plus que de tous les Guermantes, d’etre seulement de l’ensoleillement d’une journée d’or devenue solide, lui donnait comme un plumage si étrange, faisait de lui une espece si rare, si précieuse, qu’on aurait voulu la posséder pour une collection ornithologique ; mais quand, de plus, cette lumiere changée en oiseau se mettait en mouvement, en action, quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans une soirée ou j’étais, il avait des redressements de sa tete si joyeusement et si fierement huppée sous l’aigrette d’or de ses cheveux un peu déplumés, des mouvements de cou tellement plus souples, plus fiers et plus coquets que n’en ont les humains, que devant la curiosité et l’admiration moitié mondaine, moitié zoologique qu’il vous inspirait, on se demandait si c’était dans le faubourg Saint-Germain qu’on se trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait un grand seigneur traverser un salon, ou se promener dans sa cage un merveilleux oiseau. Pour peu qu’on y mît un peu d’imagination, le ramage ne se pretait pas moins a cette interprétation que le plumage. Il disait ce qu’il croyait grand siecle et par la imitait les manieres des Guermantes. Mais un rien d’indéfinissable faisait qu’elles devenaient les manieres de M. de Charlus. « Je te quitte un instant, me dit-il, dans cette soirée ou Mme de Marsantes était un peu plus loin. Je vais faire un doigt de cour a ma niece. » Quant a cet amour dont il me parlait sans cesse, il n’était pas d’ailleurs que celui pour Charlie, bien que ce fut le seul qui comptât pour lui. Quel que soit le genre d’amours d’un homme, on se trompe toujours sur le nombre des personnes avec qui il a des liaisons, parce qu’on interprete faussement des amitiés comme des liaisons, ce qui est une erreur par addition, mais aussi parce qu’on croit qu’une liaison prouvée en exclut une autre, ce qui est un autre genre d’erreur. Deux personnes peuvent dire : « la maîtresse de X… , je la connais », prononcer deux noms différents et ne se tromper ni l’une ni l’autre. Une femme qu’on aime suffit rarement a tous nos besoins et on la trompe avec une femme qu’on n’aime pas. Quant au genre d’amours que Saint-Loup avait hérité de M. de Charlus, un mari qui y est enclin fait habituellement le bonheur de sa femme. C’est une loi générale a laquelle les Guermantes trouvaient le moyen de faire exception parce que ceux qui avaient ce gout voulaient faire croire qu’ils avaient, au contraire, celui des femmes. Ils s’affichaient avec l’une ou l’autre et désespéraient la leur. Les Courvoisier en usaient plus sagement. Le jeune vicomte de Courvoisier se croyait seul sur la terre, et depuis l’origine du monde, a etre tenté par quelqu’un de son sexe. Supposant que ce penchant lui venait du diable, il lutta contre lui, épousa une femme ravissante, lui fit des enfants… Puis un de ses cousins lui enseigna que ce penchant est assez répandu, poussa la bonté jusqu’a le mener dans des lieux ou il pouvait le satisfaire. M. de Courvoisier n’en aima que plus sa femme, redoubla de zele prolifique et elle et lui étaient cités comme le meilleur ménage de Paris. On n’en disait point autant de celui de Saint-Loup parce que Robert au lieu de se contenter de l’inversion, faisait mourir sa femme de jalousie en cherchant sans plaisir des maîtresses !

Il est possible que Morel, étant excessivement noir, fut nécessaire a Saint-Loup comme l’ombre l’est au rayon de soleil. On imagine tres bien dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond, doré, intelligent, doué de tous les prestiges et recelant a fond de cale un gout secret, ignoré de tous, pour les negres. Robert, d’ailleurs, ne laissait jamais la conversation toucher a ce genre d’amours qui était le sien. Si je disais un mot : « Oh ! je ne sais pas, répondait-il avec un détachement si profond qu’il en laissait tomber son monocle, je n’ai pas soupçon de ces choses-la. Si tu désires des renseignements la-dessus, mon cher, je te conseille de t’adresser ailleurs. Moi, je suis un soldat, un point c’est tout. Autant ces choses-la m’indifferent, autant je suis avec passion la guerre balkanique. Autrefois cela t’intéressait, l’histoire des batailles. Je te disais alors qu’on reverrait, meme dans les conditions les plus différentes, les batailles typiques, par exemple le grand essai d’enveloppement par l’aile de la bataille d’Ulm. Eh bien ! si spéciales que soient ces guerres balkaniques, Lullé-Burgas c’est encore Ulm, l’enveloppement par l’aile. Voila les sujets dont tu peux me parler. Mais pour le genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m’y connais autant qu’en sanscrit. » Ces sujets que Robert dédaignait ainsi, Gilberte, au contraire, quand il était reparti, les abordait volontiers en causant avec moi. Non, certes, relativement a son mari car elle ignorait, ou feignait d’ignorer tout. Mais elle s’étendait volontiers sur eux en tant qu’ils concernaient les autres, soit qu’elle y vît une sorte d’excuse indirecte pour Robert, soit que celui-ci, partagé comme son oncle entre un silence sévere a l’égard de ces sujets et un besoin de s’épancher et de médire, l’eut instruite pour beaucoup. Entre tous, M. de Charlus n’était pas épargné ; c’était sans doute que Robert, sans parler de Morel a Gilberte, ne pouvait s’empecher, avec elle, de lui répéter, sous une forme ou sous une autre, ce que le violoniste lui avait appris. Et il poursuivait son ancien bienfaiteur de sa haine. Ces conversations, que Gilberte affectionnait, me permirent de lui demander si, dans un genre parallele, Albertine, dont c’est par elle que j’avais entendu la premiere fois le nom, quand jadis elles étaient amies de cours, avait de ces gouts. Gilberte refusa de me donner ce renseignement. Au reste, il y avait longtemps qu’il eut cessé d’offrir quelque intéret pour moi. Mais je continuais a m’en enquérir machinalement, comme un vieillard qui, ayant perdu la mémoire, demande de temps a autre des nouvelles du fils qu’il a perdu.

Un autre jour je revins a la charge et demandai encore a Gilberte si Albertine aimait les femmes. « Oh ! pas du tout. – Mais vous disiez autrefois qu’elle avait mauvais genre. – J’ai dit cela, moi ? vous devez vous tromper. En tout cas si je l’ai dit – mais vous faites erreur – je parlais au contraire d’amourettes avec des jeunes gens. A cet âge-la, du reste, cela n’allait probablement pas bien loin. »

Gilberte disait-elle cela pour me cacher qu’elle-meme, selon ce qu’Albertine m’avait dit, aimait les femmes et avait fait a Albertine des propositions ? Ou bien (car les autres sont souvent plus renseignés sur notre vie que nous ne croyons) savait-elle que j’avais aimé, que j’avais été jaloux d’Albertine et (les autres pouvant savoir plus de vérité que nous ne croyons, mais l’étendre aussi trop loin et etre dans l’erreur par des suppositions excessives, alors que nous les avions espérés dans l’erreur par l’absence de toute supposition) s’imaginait-elle que je l’étais encore et me mettait-elle sur les yeux, par bonté, ce bandeau qu’on a toujours tout pret pour les jaloux ? En tout cas, les paroles de Gilberte, depuis « le mauvais genre » d’autrefois jusqu’au certificat de bonne vie et mours d’aujourd’hui, suivaient une marche inverse des affirmations d’Albertine qui avait fini presque par avouer des demi-rapports avec Gilberte. Albertine m’avait étonné en cela comme sur ce que m’avait dit Andrée, car pour toute cette petite bande, si j’avais d’abord cru, avant de la connaître, a sa perversité, je m’étais rendu compte de mes fausses suppositions, comme il arrive si souvent quand on trouve une honnete fille et presque ignorante des réalités de l’amour dans le milieu qu’on avait cru a tort le plus dépravé. Puis j’avais refait le chemin en sens contraire, reprenant pour vraies mes suppositions du début. Mais peut-etre Albertine avait-elle voulu me dire cela pour avoir l’air plus expérimentée qu’elle n’était et pour m’éblouir, a Paris, du prestige de sa perversité comme la premiere fois, a Balbec, par celui de sa vertu. Et tout simplement, quand je lui avais parlé des femmes qui aimaient les femmes, pour ne pas avoir l’air de ne pas savoir ce que c’était, comme dans une conversation on prend un air entendu si on parle de Fourier ou de Tobolsk encore qu’on ne sache pas ce que c’est. Elle avait peut-etre vécu pres de l’amie de Mlle Vinteuil et d’Andrée, séparée par une cloison étanche d’elles qui croyaient qu’elle n’en était pas, ne s’était renseignée ensuite – comme une femme qui épouse un homme de lettres cherche a se cultiver – qu’afin de me complaire en se faisant capable de répondre a mes questions, jusqu’au jour ou elle avait compris qu’elles étaient inspirées par la jalousie et ou elle avait fait machine en arriere, a moins que ce ne fut Gilberte qui me mentît. L’idée me vint que c’était pour avoir appris d’elle, au cours d’un flirt qu’il aurait conduit dans le sens qui l’intéressait, qu’elle ne détestait pas les femmes, que Robert l’avait épousée, espérant des plaisirs qu’il n’avait pas du trouver chez lui puisqu’il les prenait ailleurs. Aucune de ces hypotheses n’était absurde, car chez des femmes comme la fille d’Odette ou les jeunes filles de la petite bande il y a une telle diversité, un tel cumul de gouts alternants, si meme ils ne sont pas simultanés, qu’elles passent aisément d’une liaison avec une femme a un grand amour pour un homme, si bien que définir le gout réel et dominant reste difficile. C’est ainsi qu’Albertine avait cherché a me plaire pour me décider a l’épouser, mais elle y avait renoncé elle-meme a cause de mon caractere indécis et tracassier. C’était, en effet, sous cette forme trop simple que je jugeais mon aventure avec Albertine, maintenant que je ne voyais plus cette aventure que du dehors.

Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne puis m’étendre, c’est a quel point, vers cette époque-la, toutes les personnes qu’avait aimées Albertine, toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu’elles auraient voulu, demanderent, implorerent, j’oserai dire mendierent, a défaut de mon amitié, quelques relations avec moi. Il n’y aurait plus eu besoin d’offrir de l’argent a Mme Bontemps pour qu’elle me renvoyât Albertine. Ce retour de la vie, se produisant quand il ne servait plus a rien, m’attristait profondément, non a cause d’Albertine, que j’eusse reçue sans plaisir si elle m’eut été ramenée, non plus de Touraine mais de l’autre monde, mais a cause d’une jeune femme que j’aimais et que je ne pouvais arriver a voir. Je me disais que si elle mourait, ou si je ne l’aimais plus, tous ceux qui eussent pu me rapprocher d’elle tomberaient a mes pieds. En attendant, j’essayais en vain d’agir sur eux, n’étant pas guéri par l’expérience, qui aurait du m’apprendre – si elle apprenait jamais rien – qu’aimer est un mauvais sort comme ceux qu’il y a dans les contes contre quoi on ne peut rien jusqu’a ce que l’enchantement ait cessé.

– Justement, reprit Gilberte, le livre que je tiens parle de ces choses. C’est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre a la hauteur de mes oncles, la Fille aux yeux d’Or. Mais c’est absurde, invraisemblable, un beau cauchemar. D’ailleurs, une femme peut, peut-etre, etre surveillée ainsi par une autre femme, jamais par un homme. – Vous vous trompez, j’ai connu une femme qu’un homme qui l’aimait était arrivé véritablement a séquestrer ; elle ne pouvait jamais voir personne et sortait seulement avec des serviteurs dévoués. – Hé bien, cela devrait vous faire horreur a vous qui etes si bon. Justement nous disions avec Robert que vous devriez vous marier. Votre femme vous guérirait et vous feriez son bonheur. – Non, parce que j’ai trop mauvais caractere. – Quelle idée ! – Je vous assure ! J’ai, du reste, été fiancé, mais je n’ai pas pu.

Je ne voulus pas emprunter a Gilberte la Fille aux yeux d’Or puisqu’elle le lisait. Mais elle me preta, le dernier soir que je passai chez elle, un livre qui me produisit une impression assez vive et melée. C’était un volume du journal inédit des Goncourt.

J’étais triste, ce dernier soir, en remontant dans ma chambre, de penser que je n’avais pas été une seule fois revoir l’église de Combray qui semblait m’attendre au milieu des verdures dans une fenetre toute violacée. Je me disais : « Tant pis, ce sera pour une autre année si je ne meurs pas d’ici la », ne voyant pas d’autre obstacle que ma mort et n’imaginant pas celle de l’église qui me semblait devoir durer longtemps apres ma mort comme elle avait duré longtemps avant ma naissance.

Quand, avant d’éteindre ma bougie, je lus le passage que je transcris plus bas, mon absence de disposition pour les lettres, pressentie jadis du côté de Guermantes, confirmée durant ce séjour dont c’était le dernier soir – ce soir des veilles de départ ou, l’engourdissement des habitudes qui vont finir cessant, on essaie de se juger – me parut quelque chose de moins regrettable, comme si la littérature ne révélait pas de vérité profonde, et en meme temps il me semblait triste que la littérature ne fut pas ce que j’avais cru. D’autre part, moins regrettable me semblait l’état maladif qui allait me confiner dans une maison de santé, si les belles choses dont parlent les livres n’étaient pas plus belles que ce que j’avais vu. Mais par une contradiction bizarre, maintenant que ce livre en parlait, j’avais envie de les voir. Voici les pages que je lus jusqu’a ce que la fatigue me fermât les yeux :

« Avant-hier tombe ici, pour m’emmener dîner chez lui, Verdurin, l’ancien critique de la Revue, l’auteur de ce livre sur Whistler ou vraiment le faire, le coloriage artiste de l’original Américain est souvent rendu avec une grande délicatesse par l’amoureux de tous les raffinements, de toutes les joliesses de la chose peinte qu’est Verdurin. Et tandis que je m’habille pour le suivre, c’est, de sa part, tout un récit ou il y a, par moments, comme l’épellement apeuré d’une confession sur le renoncement a écrire aussitôt apres son mariage avec la « Madeleine » de Fromentin, renoncement qui serait du a l’habitude de la morphine et aurait eu cet effet, au dire de Verdurin, que la plupart des habitués du salon de sa femme, ne sachant meme pas que le mari eut jamais écrit, lui parlaient de Charles Blanc, de Saint-Victor, de Sainte-Beuve, de Burty, comme d’individus auxquels ils le croyaient, lui, tout a fait inférieur. « Voyons, vous Goncourt, vous savez bien, et Gautier le savait aussi, que mes salons étaient autre chose que ces piteux Maîtres d’autrefois crus un chef-d’ouvre dans la famille de ma femme. » Puis, par un crépuscule ou il y a pres des tours du Trocadéro comme le dernier allumement d’une lueur qui en fait des tours absolument pareilles aux tours enduites de gelée de groseille des anciens pâtissiers, la causerie continue dans la voiture qui doit nous conduire quai Conti ou est leur hôtel, que son possesseur prétend etre l’ancien hôtel des Ambassadeurs de Venise et ou il y aurait un fumoir dont Verdurin me parle comme d’une salle transportée telle quelle, a la façon des Mille et une Nuits, d’un célebre palazzo, dont j’oublie le nom, palazzo a la margelle du puits représentant un couronnement de la Vierge que Verdurin soutient etre absolument du plus beau Sansovino et qui servirait, pour leurs invités, a jeter la cendre de leurs cigares. Et ma foi, quand nous arrivons, dans le glauque et le diffus d’un clair de lune vraiment semblable a ceux dont la peinture classique abrite Venise, et sur lequel la coupole silhouettée de l’Institut fait penser a la Salute dans les tableaux de Guardi, j’ai un peu l’illusion d’etre au bord du Grand Canal. L’illusion est entretenue par la construction de l’hôtel ou du premier étage on ne voit pas le quai et par le dire évocateur du maître de maison affirmant que le nom de la rue du Bac – du diable si j’y avais jamais pensé – viendrait du bac sur lequel des religieuses d’autrefois, les Miramiones, se rendaient aux offices de Notre-Dame. Tout un quartier ou a flâné mon enfance quand ma tante de Courmont l’habitait, et que je me prends a « raimer » en retrouvant, presque contiguë a l’hôtel des Verdurin, l’enseigne du « Petit Dunkerque », une des rares boutiques survivant ailleurs que vignettées dans le crayonnage et les frottis de Gabriel de Saint-Aubin, ou le XVIIIe siecle curieux venait asseoir ses moments d’oisiveté pour le marchandage des jolités françaises et étrangeres et « tout ce que les arts produisent de plus nouveau », comme dit une facture de ce Petit Dunkerque, facture dont nous sommes seuls, je crois, Verdurin et moi, a posséder une épreuve et qui est bien un des volants chefs-d’ouvre de papier ornementé sur lequel le regne de Louis XV faisait ses comptes, avec son en-tete représentant une mer toute vagueuse, chargée de vaisseaux, une mer aux vagues ayant l’air d’une illustration de l’Édition des Fermiers Généraux de l’Huître et des Plaideurs. La maîtresse de la maison, qui va me placer a côté d’elle, me dit aimablement avoir fleuri sa table rien qu’avec des chrysanthemes japonais, mais des chrysanthemes disposés en des vases qui seraient de rarissimes chefs-d’ouvre, l’un entre autres, fait de bronze, sur lequel des pétales en cuivre rougeâtre sembleraient etre la vivante effeuillaison de la fleur. Il y a la Cottard, le docteur et sa femme, le sculpteur polonais Viradobetski, Swann le collectionneur, une grande dame russe, une princesse au nom en or qui m’échappe, et Cottard me souffle a l’oreille que c’est elle qui aurait tiré a bout portant sur l’archiduc Rodolphe et d’apres qui j’aurais en Galicie et dans tout le nord de la Pologne une situation absolument exceptionnelle, une jeune fille ne consentant jamais a promettre sa main sans savoir si son fiancé est un admirateur de la Faustin.

« Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres Occidentaux – jette en maniere de conclusion la princesse, qui me fait l’effet, ma foi, d’une intelligence tout a fait supérieure – cette pénétration par un écrivain de l’intimité de la femme. » Un homme au menton et aux levres rasés, aux favoris de maître d’hôtel, débitant sur un ton de condescendance des plaisanteries de professeur de seconde qui fraye avec les premiers de sa classe pour la Saint-Charlemagne, et c’est Brichot, l’universitaire. A mon nom prononcé par Verdurin, il n’a pas une parole qui marque qu’il connaisse nos livres, et c’est en moi un découragement colere éveillé par cette conspiration qu’organise contre nous la Sorbonne, apportant, jusque dans l’aimable logis ou je suis feté, la contradiction, l’hostilité d’un silence voulu. Nous passons a table et c’est alors un extraordinaire défilé d’assiettes qui sont tout bonnement des chefs-d’ouvre de l’art du porcelainier, celui dont, pendant un repas délicat, l’attention chatouillée d’un amateur écoute le plus complaisamment le bavardage artiste – des assiettes de Yung-Tsching a la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, a l’effeuillé turgide de leurs iris d’eau, a la traversée, vraiment décoratoire, par l’aurore d’un vol de martins-pecheurs et de grues, aurore ayant tout a fait ces tons matutinaux qu’entre-regarde quotidiennement, boulevard Montmorency, mon réveil – des assiettes de Saxe plus mievres dans le gracieux de leur faire, a l’endormement, a l’anémie de leurs roses tournées au violet, au déchiquetage lie-de-vin d’une tulipe, au rococo d’un oillet ou d’un myosotis – des assiettes de Sevres engrillagées par le fin guillochis de leurs cannelures blanches, verticillées d’or, ou que noue, sur l’a-plat crémeux de la pâte, le galant relief d’un ruban d’or – enfin toute une argenterie ou courent ces myrtes de Luciennes que reconnaîtrait la Dubarry. Et ce qui est peut-etre aussi rare, c’est la qualité vraiment tout a fait remarquable des choses qui sont servies la dedans, un manger finement mijoté, tout un fricoté comme les Parisiens, il faut le dire bien haut, n’en ont jamais dans les plus grands dîners, et qui me rappelle certains cordons bleus de Jean d’Heurs. Meme le foie gras n’a aucun rapport avec la fade mousse qu’on sert habituellement sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d’endroits ou la simple salade de pommes de terre est faite ainsi de pommes de terre ayant la fermeté de boutons d’ivoire japonais, le patiné de ces petites cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau sur le poisson qu’elles viennent de pecher. Dans le verre de Venise que j’ai devant moi, une riche bijouterie de rouges est mise par un extraordinaire Léoville acheté a la vente de M. Montalivet et c’est un amusement pour l’imagination de l’oil et aussi, je ne crains pas de le dire, pour l’imagination de ce qu’on appelait autrefois la gueule, de voir apporter une barbue qui n’a rien des barbues pas fraîches qu’on sert sur les tables les plus luxueuses et qui ont pris dans les retards du voyage le modelage sur leur dos de leurs aretes ; une barbue qu’on sert non avec la colle a pâte que préparent, sous le nom de sauce blanche, tant de chefs de grande maison, mais avec de la véritable sauce blanche, faite avec du beurre a cinq francs la livre ; de voir apporter cette barbue dans un merveilleux plat Tching-Hon traversé par les pourpres rayages d’un coucher de soleil sur une mer ou passe la navigation drolatique d’une bande de langoustes, au pointillis grumeleux si extraordinairement rendu qu’elles semblent avoir été moulées sur des carapaces vivantes, plat dont le marli est fait de la peche a la ligne par un petit Chinois d’un poisson qui est un enchantement de nacreuse couleur par l’argentement azuré de son ventre. Comme je dis a Verdurin le délicat plaisir que ce doit etre pour lui que cette raffinée mangeaille dans cette collection comme aucun prince n’en possede a l’heure actuelle derriere ses vitrines : « On voit bien que vous ne le connaissez pas », me jette mélancoliquement la maîtresse de maison, et elle me parle de son mari comme d’un original maniaque, indifférent a toutes ces jolités, « un maniaque, répete-t-elle, oui, absolument cela, un maniaque qui aurait plutôt l’appétit d’une bouteille de cidre, bue dans la fraîcheur un peu encanaillée d’une ferme normande ». Et la charmante femme a la parole vraiment amoureuse des colorations d’une contrée nous parle avec un enthousiasme débordant de cette Normandie qu’ils ont habitée, une Normandie qui serait un immense parc anglais, a la fragrance de ses hautes futaies a la Lawrence, au velours cryptomeria, dans leur bordure porcelainée d’hortensias roses, de ses pelouses naturelles, au chiffonnage de roses soufre dont la retombée sur une porte de paysans, ou l’incrustation de deux poiriers enlacés simule une enseigne tout a fait ornementale, fait penser a la libre retombée d’une branche fleurie dans le bronze d’une applique de Gouthiere, une Normandie qui serait absolument insoupçonnée des Parisiens en vacances et que protege la barriere de chacun de ses clos, barrieres que les Verdurin me confessent ne pas s’etre fait faute de lever toutes. A la fin du jour, dans un éteignement sommeilleux de toutes les couleurs ou la lumiere ne serait plus donnée que par une mer presque caillée ayant le bleuâtre du petit lait – mais non, rien de la mer que vous connaissez, proteste ma voisine frénétiquement, en réponse a mon dire que Flaubert nous avait menés, mon frere et moi, a Trouville, rien, absolument rien, il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez jamais – ils rentraient, a travers les vraies forets en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododendrons, tout a fait grisés par l’odeur des jardineries qui donnaient au mari d’abominables crises d’asthme – oui, insista-t-elle, c’est cela, de vraies crises d’asthme. »

« La-dessus, l’été suivant, ils revenaient, logeant toute une colonie d’artistes dans une admirable habitation moyenâgeuse que leur faisait un cloître ancien loué par eux, pour rien. Et, ma foi, en entendant cette femme qui, en passant par tant de milieux vraiment distingués, a gardé pourtant dans sa parole un peu de la verdeur de la parole d’une femme du peuple, une parole qui vous montre les choses avec la couleur que votre imagination y voit, l’eau me vient a la bouche de la vie qu’elle me confesse avoir menée la-bas, chacun travaillant dans sa cellule, et ou, dans le salon, si vaste qu’il possédait deux cheminées, tout le monde venait avant le déjeuner pour des causeries tout a fait supérieures, melées de petits jeux, me refaisant penser a celles qu’évoque ce chef-d’ouvre de Diderot, les lettres a Mademoiselle Volland. Puis, apres le déjeuner, tout le monde sortait, meme les jours de grains dans le coup de soleil, le rayonnement d’une ondée lignant de son filtrage lumineux les nodosités d’un magnifique départ de hetres centenaires qui mettaient devant la grille le beau végétal affectionné par le XVIIIe siecle, et d’arbustes ayant pour boutons fleurissants dans la suspension de leurs rameaux des gouttes de pluie. On s’arretait pour écouter le délicat barbotis, énamouré de fraîcheur, d’un bouvreuil se baignant dans la mignonne baignoire minuscule de nymphembourg qu’est la corolle d’une rose blanche. Et comme je parle a Mme Verdurin des paysages et des fleurs de la-bas délicatement pastellisés par Elstir : « Mais c’est moi qui lui ai fait connaître tout cela, jette-t-elle avec un redressement colere de la tete, tout vous entendez bien, tout, les coins curieux, tous les motifs, je le lui ai jeté a la face quand il nous a quittés, n’est-ce pas, Auguste ? tous les motifs qu’il a peints. Les objets, il les a toujours connus, cela il faut etre juste, il faut le reconnaître. Mais les fleurs, il n’en avait jamais vu, il ne savait pas distinguer un althéa d’une passe-rose. C’est moi qui lui ai appris a reconnaître, vous n’allez pas me croire, a reconnaître le jasmin. » Et il faut avouer qu’il y a quelque chose de curieux a penser que le peintre des fleurs que les amateurs d’art nous citent aujourd’hui comme le premier, comme supérieur meme a Fantin-Latour, n’aurait peut-etre jamais, sans la femme qui est la, su peindre un jasmin. « Oui, ma parole, le jasmin ; toutes les roses qu’il a faites, c’est chez moi ou bien c’est moi qui les lui apportais. On ne l’appelait chez nous que Monsieur Tiche. Demandez a Cottard, a Brichot, a tous les autres, si on le traitait ici en grand homme. Lui-meme en aurait ri. Je lui apprenais a disposer ses fleurs ; au commencement il ne pouvait pas en venir a bout. Il n’a jamais su faire un bouquet. Il n’avait pas de gout naturel pour choisir, il fallait que je lui dise : « Non, ne peignez pas cela, cela n’en vaut pas la peine, peignez ceci. » Ah ! s’il nous avait écoutés aussi pour l’arrangement de sa vie comme pour l’arrangement de ses fleurs et s’il n’avait pas fait ce sale mariage ! » Et brusquement, les yeux enfiévrés par l’absorption d’une reverie tournée vers le passé, avec le nerveux taquinage, dans l’allongement maniaque de ses phalanges, du floche des manches de son corsage, c’est, dans le contournement de sa pose endolorie, comme un admirable tableau qui n’a, je crois, jamais été peint, et ou se liraient toute la révolte contenue, toutes les susceptibilités rageuses d’une amie outragée dans les délicatesses, dans la pudeur de la femme. La-dessus elle nous parle de l’admirable portrait qu’Elstir a fait pour elle, le portrait de la famille Collard, portrait donné par elle au Luxembourg au moment de sa brouille avec le peintre, confessant que c’est elle qui a donné au peintre l’idée de faire l’homme en habit pour obtenir tout ce beau bouillonnement du linge et qui a choisi la robe de velours de la femme, robe faisant un appui au milieu de tout le papillotage des nuances claires des tapis, des fleurs, des fruits, des robes de gaze des fillettes pareilles a des tutus de danseuses. Ce serait elle aussi qui aurait donné l’idée de ce coiffage, idée dont on a fait ensuite honneur a l’artiste, idée qui consistait, en somme, a peindre la femme, non pas en représentation mais surprise dans l’intime de sa vie de tous les jours. « Je lui disais : Mais dans la femme qui se coiffe, qui s’essuie la figure, qui se chauffe les pieds, quand elle ne croit pas etre vue, il y a un tas de mouvements intéressants, des mouvements d’une grâce tout a fait léonardesque ! » Mais sur un signe de Verdurin indiquant le réveil de ces indignations comme malsain pour la grande nerveuse que serait au fond sa femme, Swann me fait admirer le collier de perles noires porté par la maîtresse de la maison et achetées par elle, toutes blanches, a la vente d’un descendant de Mme de La Fayette a qui elles auraient été données par Henriette d’Angleterre, perles devenues noires a la suite d’un incendie qui détruisit une partie de la maison que les Verdurin habitaient dans une rue dont je ne me rappelle plus le nom, incendie apres lequel fut retrouvé le coffret ou étaient ces perles, mais devenues entierement noires. « Et je connais le portrait de ces perles, aux épaules memes de Mme de La Fayette, oui, parfaitement, leur portrait, insista Swann devant les exclamations des convives un brin ébahis, leur portrait authentique, dans la collection du duc de Guermantes. » Une collection qui n’a pas son égale au monde, proclame-t-il, et que je devrais aller voir, une collection héritée par le célebre duc, qui était son neveu préféré, de Mme de Beausergent sa tante, de Mme de Beausergent depuis Mme d’Hayfeld, la sour de la marquise de Villeparisis et de la princesse de Hanovre. Mon frere et moi nous l’avons tant aimé autrefois sous les traits du charmant bambin appelé Basin, qui est bien en effet le prénom du duc. La-dessus, le docteur Cottard, avec une finesse qui décele chez lui l’homme tout a fait distingué, ressaute a l’histoire des perles et nous apprend que des catastrophes de ce genre produisent dans le cerveau des gens des altérations tout a fait pareilles a celles qu’on remarque dans la matiere inanimée et cite d’une façon vraiment plus philosophique que ne feraient bien des médecins le propre valet de chambre de Mme Verdurin qui, dans l’épouvante de cet incendie ou il avait failli périr, était devenu un autre homme, ayant une écriture tellement changée qu’a la premiere lettre que ses maîtres, alors en Normandie, reçurent de lui leur annonçant l’événement, ils crurent a la mystification d’un farceur. Et pas seulement une autre écriture, selon Cottard, qui prétend que de sobre cet homme était devenu si abominablement pochard que Mme Verdurin avait été obligée de le renvoyer. Et la suggestive dissertation passa, sur un signe gracieux de la maîtresse de maison, de la salle a manger au fumoir vénitien dans lequel Cottard me dit avoir assisté a de véritables dédoublements de la personnalité, nous citant le cas d’un de ses malades, qu’il s’offre aimablement a m’amener chez moi et a qui il suffisait qu’il touchât les tempes pour l’éveiller a une seconde vie, vie pendant laquelle il ne se rappelait rien de la premiere, si bien que, tres honnete homme dans celle-la, il y aurait été plusieurs fois arreté pour des vols commis dans l’autre ou il serait tout simplement un abominable gredin. Sur quoi Mme Verdurin remarque finement que la médecine pourrait fournir des sujets plus vrais a un théâtre ou la cocasserie de l’imbroglio reposerait sur des méprises pathologiques, ce qui, de fil en aiguille, amene Mme Cottard a narrer qu’une donnée toute semblable a été mise en ouvre par un amateur qui est le favori des soirées de ses enfants, l’Écossais Stevenson, un nom qui met dans la bouche de Swann cette affirmation péremptoire : « Mais c’est tout a fait un grand écrivain, Stevenson, je vous assure, M. de Goncourt, un tres grand, l’égal des plus grands. » Et comme, sur mon émerveillement des plafonds a caissons écussonnés provenant de l’ancien palazzo Barberini, de la salle ou nous fumons, je laisse percer mon regret du noircissement progressif d’une certaine vasque par la cendre de nos « londres », Swann, ayant raconté que des taches pareilles attestent sur les livres ayant appartenu a Napoléon Ier, livres possédés, malgré ses opinions antibonapartistes, par le duc de Guermantes, que l’empereur chiquait, Cottard, qui se révele un curieux vraiment pénétrant en toutes choses, déclare que ces taches ne viennent pas du tout de cela – mais la, pas du tout, insiste-t-il avec autorité – mais de l’habitude qu’il avait d’avoir toujours dans la main, meme sur les champs de bataille, des pastilles de réglisse, pour calmer ses douleurs de foie. « Car il avait une maladie de foie et c’est de cela qu’il est mort, conclut le docteur. »

Je m’arretai la, car je partais le lendemain et, d’ailleurs, c’était l’heure ou me réclamait l’autre maître au service de qui nous sommes chaque jour, pour une moitié de notre temps. La tâche a laquelle il nous astreint, nous l’accomplissons les yeux fermés. Tous les matins il nous rend a notre autre maître, sachant que sans cela nous nous livrerions mal a la sienne. Curieux, quand notre esprit a rouvert ses yeux, de savoir ce que nous avons bien pu faire chez le maître qui étend ses esclaves avant de les mettre a une besogne précipitée, les plus malins, a peine la tâche finie, tâchent de subrepticement regarder. Mais le sommeil lutte avec eux de vitesse pour faire disparaître les traces de ce qu’ils voudraient voir. Et depuis tant de siecles, nous ne savons pas grand’chose la-dessus. – Je fermai donc le journal des Goncourt. Prestige de la littérature ! J’aurais voulu revoir les Cottard, leur demander tant de détails sur Elstir, aller voir la boutique du Petit Dunkerque si elle existait encore, demander la permission de visiter cet hôtel des Verdurin ou j’avais dîné. Mais j’éprouvais un vague trouble. Certes, je ne m’étais jamais dissimulé que je ne savais pas écouter ni, des que je n’étais plus seul, regarder ; une vieille femme ne montrait a mes yeux aucune espece de collier de perles et ce qu’on en disait n’entrait pas dans mes oreilles. Tout de meme, ces etres-la, je les avais connus dans la vie quotidienne, j’avais souvent dîné avec eux, c’étaient les Verdurin, c’était le duc de Guermantes, c’étaient les Cottard, chacun d’eux m’avait paru aussi commun qu’a ma grand’mere ce Basin dont elle ne se doutait guere qu’il était le neveu chéri, le jeune héros délicieux, de Mme de Beausergent, chacun d’eux m’avait semblé insipide ; je me rappelais les vulgarités sans nombre dont chacun était composé… « Et que tout cela fît un astre dans la nuit ! ! ! »

Je résolus de laisser provisoirement de côté les objections qu’avaient pu faire naître en moi contre la littérature ces pages des Goncourt. Meme en mettant de côté l’indice individuel de naiveté qui est frappant chez le mémorialiste, je pouvais d’ailleurs me rassurer a divers points de vue. D’abord, en ce qui me concernait personnellement, mon incapacité de regarder et d’écouter, que le journal cité avait si péniblement illustrée pour moi, n’était pourtant pas totale. Il y avait en moi un personnage qui savait plus ou moins bien regarder, mais c’était un personnage intermittent, ne reprenant vie que quand se manifestait quelque essence générale, commune a plusieurs choses, qui faisait sa nourriture et sa joie. Alors le personnage regardait et écoutait, mais a une certaine profondeur seulement, de sorte que l’observation n’en profitait pas. Comme un géometre qui, dépouillant les choses de leurs qualités sensibles, ne voit que leur substratum linéaire, ce que racontaient les gens m’échappait, car ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la maniere dont ils le disaient, en tant qu’elle était révélatrice de leur caractere ou de leurs ridicules ; ou plutôt c’était un objet qui avait toujours été plus particulierement le but de ma recherche parce qu’il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun a un etre et a un autre. Ce n’était que quand je l’apercevais que mon esprit – jusque-la sommeillant, meme derriere l’activité apparente de ma conversation, dont l’animation masquait pour les autres un total engourdissement spirituel – se mettait tout a coup joyeusement en chasse, mais ce qu’il poursuivait alors – par exemple l’identité du salon Verdurin dans divers lieux et divers temps – était situé a mi-profondeur, au dela de l’apparence elle-meme, dans une zone un peu plus en retrait. Aussi le charme apparent, copiable, des etres m’échappait parce que je n’avais plus la faculté de m’arreter a lui, comme le chirurgien qui, sous le poli d’un ventre de femme, verrait le mal interne qui le ronge. J’avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les convives, parce que quand je croyais les regarder je les radiographiais. Il en résultait qu’en réunissant toutes les remarques que j’avais pu faire dans un dîner sur les convives, le dessin des lignes tracées par moi figurait un ensemble de lois psychologiques ou l’intéret propre qu’avait eu dans ses discours le convive ne tenait presque aucune place. Mais cela enlevait-il tout mérite a mes portraits puisque je ne les donnais pas pour tels ? Si l’un de ces portraits, dans le domaine de la peinture, met en évidence certaines vérités relatives au volume, a la lumiere, au mouvement, cela fait-il qu’il soit nécessairement inférieur a tel portrait ne lui ressemblant aucunement de la meme personne, dans lequel mille détails qui sont omis dans le premier seront minutieusement relatés, deuxieme portrait d’ou l’on pourra conclure que le modele était ravissant tandis qu’on l’eut cru laid dans le premier, ce qui peut avoir une importance documentaire et meme historique, mais n’est pas nécessairement une vérité d’art. Puis ma frivolité, des que je n’étais pas seul, me faisait désirer de plaire, plus désireux d’amuser en bavardant que de m’instruire en écoutant, a moins que je ne fusse allé dans le monde pour interroger sur quelque point d’art, ou quelque soupçon jaloux qui m’avait occupé l’esprit avant ! Mais j’étais incapable de voir ce dont le désir n’avait pas été éveillé en moi par quelque lecture, ce dont je n’avais pas d’avance désiré moi-meme le croquis que je désirais ensuite confronter avec la réalité. Que de fois, je le savais bien, meme si cette page de Goncourt ne me l’eut pas appris, je suis resté incapable d’accorder mon attention a des choses ou a des gens qu’ensuite, une fois que leur image m’avait été présentée dans la solitude par un artiste, j’aurais fait des lieues, risqué la mort pour retrouver. Alors mon imagination était partie, avait commencé a peindre. Et ce devant quoi j’avais bâillé l’année d’avant, je me disais avec angoisse, le contemplant d’avance, le désirant : « Sera-t-il vraiment impossible de le voir ? Que ne donnerais-je pas pour cela ! » Quand on lit des articles sur des gens, meme simplement des gens du monde, qualifiés de « derniers représentants d’une société dont il n’existe plus aucun témoin », sans doute on peut s’écrier : « Dire que c’est d’un etre si insignifiant qu’on parle avec tant d’abondance et d’éloges ! c’est cela que j’aurais déploré de ne pas avoir connu si je n’avais fait que lire les journaux et les revues, et si je n’avais pas vu « l’homme », mais j’étais plutôt tenté en lisant de telles pages dans les journaux de penser : « Quel malheur – alors que j’étais seulement préoccupé de retrouver Gilberte ou Albertine – que je n’aie pas fait plus attention a ce monsieur, je l’avais pris pour un raseur du monde, pour un simple figurant, c’était une figure ! » Cette disposition-la, les pages de Goncourt que je lus me la firent regretter. Car peut-etre j’aurais pu conclure d’elles que la vie apprend a rabaisser le prix de la lecture, et nous montre que ce que l’écrivain nous vante ne valait pas grand’chose ; mais je pouvais tout aussi bien en conclure que la lecture, au contraire, nous apprend a relever la valeur de la vie, valeur que nous n’avons pas su apprécier et dont nous nous rendons compte seulement par le livre combien elle était grande. A la rigueur, nous pouvons nous consoler de nous etre peu plu dans la société d’un Vinteuil, d’un Bergotte, puisque le bourgeoisisme pudibond de l’un, les défauts insupportables de l’autre ne prouvent rien contre eux, puisque leur génie est manifesté par leurs ouvres ; de meme la prétentieuse vulgarité d’un Elstir a ses débuts. Ainsi le journal des Goncourt m’avait fait découvrir qu’Elstir n’était autre que le « Monsieur Tiche » qui avait tenu jadis de si exaspérants discours a Swann, chez les Verdurin. Mais quel est l’homme de génie qui n’a pas adopté les irritantes façons de parler des artistes de sa bande, avant d’arriver (comme c’était venu pour Elstir et comme cela arrive rarement) a un bon gout supérieur. Les lettres de Balzac, par exemple, ne sont-elles pas semées de termes vulgaires que Swann eut souffert mille morts d’employer ? Et cependant il est probable que Swann, si fin, si purgé de tout ridicule haissable, eut été incapable d’écrire la Cousine Bette et le Curé de Tours. Que ce soit donc les Mémoires qui aient tort de donner du charme a leur société alors qu’elle nous a déplu est un probleme de peu d’importance, puisque, meme si c’est l’écrivain de Mémoires qui se trompe, cela ne prouve rien contre la valeur de la vie qui produit de tels génies et qui n’existait pas moins dans les ouvres de Vinteuil, d’Elstir et de Bergotte.

Tout a l’autre extrémité de l’expérience, quand je voyais que les plus curieuses anecdotes, qui font la matiere inépuisable, divertissement des soirées solitaires pour le lecteur, du journal des Goncourt, lui avaient été contées par ces convives que nous eussions a travers ces pages envié de connaître et qui ne m’avaient pas laissé a moi trace d’un souvenir intéressant, cela n’était pas trop inexplicable encore. Malgré la naiveté de Goncourt, qui concluait de l’intéret de ces anecdotes a la distinction probable de l’homme qui les contait, il pouvait tres bien se faire que des hommes médiocres eussent eu dans leur vie, ou entendu raconter, des choses curieuses et les contassent a leur tour. Goncourt savait écouter, comme il savait voir ; je ne le savais pas. D’ailleurs, tous ces faits auraient eu besoin d’etre jugés un a un M. de Guermantes ne m’avait certes pas donné l’impression de cet adorable modele des grâces juvéniles que ma grand’mere eut tant voulu connaître et me proposait comme modele inimitable d’apres les Mémoires de Mme de Beausergent. Mais il faut songer que Basin avait alors sept ans, que l’écrivain était sa tante, et que meme les maris qui doivent divorcer quelques mois apres vous font un grand éloge de leur femme. Une des plus jolies poésies de Sainte-Beuve est consacrée a l’apparition devant une fontaine d’une jeune enfant couronnée de tous les dons et de toutes les grâces, la jeune Mlle de Champlâtreux, qui ne devait pas avoir alors dix ans. Malgré toute la tendre vénération que le poete de génie qu’est la comtesse de Noailles portait a sa belle-mere, la duchesse de Noailles, née Champlâtreux, il est possible, si elle avait eu a en faire le portrait, que celui-ci eut contrasté assez vivement avec celui que Sainte-Beuve en traçait cinquante ans plus tôt.

Ce qui eut peut-etre été plus troublant, c’était l’entre-deux, c’étaient ces gens desquels ce qu’on dit implique, chez eux, plus que la mémoire qui a su retenir une anecdote curieuse, sans que pourtant on ait, comme pour les Vinteuil, les Bergotte, le recours de les juger sur leur ouvre ; ils n’en ont pas créé, ils en ont seulement – a notre grand étonnement a nous qui les trouvions si médiocres – inspiré. Passe encore que le salon qui, dans les musées, donnera la plus grande impression d’élégance, depuis les grandes peintures de la Renaissance, soit celui de la petite bourgeoise ridicule que j’eusse, si je ne l’avais pas connue, revé devant le tableau de pouvoir approcher dans la réalité, espérant apprendre d’elle les secrets les plus précieux que l’art du peintre, que sa toile ne me donnaient pas et de qui la pompeuse traîne de velours et de dentelles est un morceau de peinture comparable aux plus beaux du Titien. Si j’avais compris jadis que ce n’est pas le plus spirituel, le plus instruit, le mieux relationné des hommes, mais celui qui sait devenir miroir et peut refléter ainsi sa vie, fut-elle médiocre, qui devient un Bergotte (les contemporains le tinssent-ils pour moins homme d’esprit que Swann et moins savant que Brichot), on peut souvent a plus forte raison en dire autant des modeles de l’artiste. Dans l’éveil de l’amour de la beauté, chez l’artiste, qui peut tout peindre, de l’élégance ou il pourra trouver de si beaux motifs, le modele lui sera fourni par des gens un peu plus riches que lui, chez qui il trouvera ce qu’il n’a pas d’habitude dans son atelier d’homme de génie méconnu qui vend ses toiles cinquante francs, un salon avec des meubles recouverts de vieille soie, beaucoup de lampes, de belles fleurs, de beaux fruits, de belles robes – gens modestes relativement, ou qui le paraîtraient a des gens vraiment brillants (qui ne connaissent meme pas leur existence), mais qui, a cause de cela, sont plus a portée de connaître l’artiste obscur, de l’apprécier, de l’inviter, de lui acheter ses toiles, que les gens de l’aristocratie qui se font peindre, comme le Pape et les chefs d’État, par les peintres académiciens. La poésie d’un élégant foyer et des belles toilettes de notre temps ne se trouvera-t-elle pas plutôt, pour la postérité, dans le salon de l’éditeur Charpentier par Renoir que dans le portrait de la princesse de Sagan ou de la comtesse de la Rochefoucauld par Cotte ou Chaplin ? Les artistes qui nous ont donné les plus grandes visions d’élégance en ont recueilli les éléments chez des gens qui étaient rarement les grands élégants de leur époque, lesquels se font rarement peindre par l’inconnu porteur d’une beauté qu’ils ne peuvent pas distinguer sur ses toiles, dissimulée qu’elle est par l’interposition d’un poncif de grâce surannée qui flotte dans l’oil du public comme ces visions subjectives que le malade croit effectivement posées devant lui. Mais que ces modeles médiocres que j’avais connus eussent en outre inspiré, conseillé certains arrangements qui m’avaient enchanté, que la présence de tel d’entre eux dans les tableaux fut plus que celle d’un modele, mais d’un ami qu’on veut faire figurer dans ses toiles, c’était a se demander si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres ou les leur dédiait en hommage d’admiration, sur lesquels Sainte-Beuve ou Baudelaire firent leurs plus jolis vers, si, a plus forte raison, toutes les Récamier, toutes les Pompadour ne m’eussent pas paru d’insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, ce qui me faisait alors enrager d’etre malade et de ne pouvoir retourner voir tous les gens que j’avais méconnus, soit qu’elles ne dussent leur prestige qu’a une magie illusoire de la littérature, ce qui forçait a changer de dictionnaire pour lire et me consolait de devoir d’un jour a l’autre, a cause des progres que faisait mon état maladif, rompre avec la société, renoncer au voyage, aux musées, pour aller me soigner dans une maison de santé. Peut-etre, pourtant, ce côté mensonger, ce faux-jour n’existe-t-il dans les Mémoires que quand ils sont trop récents, trop pres des réputations, qui plus tard s’anéantiront si vite, aussi bien intellectuelles que mondaines. (Et si l’érudition essaye alors de réagir contre cet ensevelissement, parvient-elle a détruire un sur mille de ces oublis qui vont s’entassant ?)

Ces idées, tendant, les unes a diminuer, les autres a accroître mon regret de ne pas avoir de dons pour la littérature, ne se présenterent plus a ma pensée pendant les longues années que je passai a me soigner, loin de Paris, dans une maison de santé ou, d’ailleurs, j’avais tout a fait renoncé au projet d’écrire, jusqu’a ce que celle-ci ne put plus trouver de personnel médical, au commencement de 1916. Je rentrai alors dans un Paris bien différent de celui ou j’étais déja revenu une premiere fois, comme on le verra tout a l’heure, en aout 1914, pour subir une visite médicale, apres quoi j’avais rejoint ma maison de santé.