Le Sergent Bucaille - Arnould Galopin - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1930

Le Sergent Bucaille darmowy ebook

Arnould Galopin

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Opis ebooka Le Sergent Bucaille - Arnould Galopin

Le conscrit Bucaille, jeune paysan, rejoint l'armée de Napoléon en 1812 et sous les ordres du sergent Rebattel fait route vers la Russie. Il fait le récit de la campagne, de l'arrivée a Moscou incendiée par les Russes, a la débâcle apres la bataille de la Bérézina, et au retour a Paris. Devenu caporal, Bucaille entre dans la Garde, corps d'élite de l'Empereur...

Opinie o ebooku Le Sergent Bucaille - Arnould Galopin

Fragment ebooka Le Sergent Bucaille - Arnould Galopin

A Propos
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Galopin:

Arnould Galopin, né a Marbeuf en Normandie le 9 février 1863 et mort a Paris le 9 décembre 1934, est un écrivain français, officier de la Légion d'honneur, auteur d'ouvrages pour la jeunesse, de romans de science-fiction et de romans policiers.

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Chapitre 1

 

C’était au début de l’année 1812… J’avais, comme beaucoup d’autres, par peur des gendarmes qui parcouraient la campagne, obéi a la conscription, périlleux devoir auquel échappaient généralement les fils de la bourgeoisie, soit par des rachats, soit par mille ruses et mille complicités.

Je dois avouer que je n’avais aucun gout pour le métier militaire. J’avais toujours mené une existence paisible entre mon pere et ma mere, deux braves paysans que je faisais vivre de mon travail, et mon départ les eut laissés dans le plus complet dénuement si l’un de mes oncles qui était herbager aux environs de Beaumont n’avait promis de leur venir en aide.

Cet oncle, que nous appelions familierement « Cadet », était un fervent admirateur de Napoléon ; aussi me félicita-t-il avec chaleur, quand il apprit que je partais pour l’armée. Il prit pour une vraie vocation ce qui n’était de ma part que simple crainte d’etre arreté un beau matin, et conduit comme réfractaire a la prison de Cherbourg, ainsi que cela était arrivé a deux de nos voisins que la gloire des armes ne tentait guere. Il me donna quelque argent et promit de subvenir aux besoins de mes parents, ce qu’il fit d’ailleurs jusqu’au jour ou je pus enfin revenir au pays, apres le désastre de Waterloo.

– Va, mon garçon, me dit l’oncle Cadet… va rejoindre les défenseurs de la France et n’oublie pas qu’aujourd’hui le moindre soldat a peut-etre un bâton de maréchal dans sa giberne.

Mon ambition n’allait pas si loin. J’accomplissais mon devoir par nécessité, comme beaucoup de citoyens, et j’espérais que l’Empereur, apres tant de victoires retentissantes, renoncerait bientôt a faire la guerre a l’Europe.

Si j’avais pu prévoir que les batailles allaient, pendant trois années, se succéder presque sans interruption, j’eusse été moins confiant et peut-etre aurais-je fait comme certains jeunes gens qui, pour éviter la conscription, s’étaient réfugiés dans les îles. J’aurais emmené mes parents avec moi, et nous aurions vécu soit a Aurigny, soit a Guernesey, jusqu’a la fin des hostilités. Mais tout le monde était persuadé que lorsque l’Empereur aurait réduit l’Angleterre, ce qui ne pouvait tarder, la paix régnerait de nouveau sur le monde.

Ce ne fut point sans regret que je quittai mes parents pour suivre un sergent recruteur, sorte de soudard toujours ivre, aux façons grossieres et brutales, qui arborait avec orgueil un uniforme tout rapiécé, rempli de taches, un bicorne cabossé et des bottes éculées. Malgré l’état sordide de ses vetements, il ne manquait cependant pas d’allure avec son grand nez busqué, ses sourcils broussailleux et sa longue moustache jaune toujours humide de vin. Il s’appelait Rossignol et était originaire de l’Anjou. Il avait combattu a Savenay, a Quiberon, pendant la guerre de Vendée, avait fait Jemmapes, Fleurus, Worth et Coblentz… puis, apres le 18 Brumaire, Marengo, Hohenlinden, Ulm, Austerlitz, Eylau. Blessé quatre fois, il eut pu prendre une retraite bien gagnée, mais, soldat de carriere, n’ayant pas de métier, il avait refusé de redevenir un « affreux péquin » comme il disait et s’était fait recruteur.

Il visitait les campagnes dans une maringote[1] et, avec l’aide des gendarmes, levait des conscrits, besogne qui n’était guere pénible et lui permettait de faire de longues stations dans les cabarets. Comme il supportait fort bien la boisson, il grisait ceux qu’il voulait enrôler, et quand ils étaient ivres, leur faisait signer un engagement, car il avait toujours sur lui des feuilles toutes pretes ou il suffisait d’apposer un paraphe… Quant aux récalcitrants, il les faisait empoigner par la maréchaussée. Il touchait, paraît-il, une prime pour chaque « levée », ce qui lui permettait d’etre toujours entre deux vins.

Deux garçons du pays devaient partir en meme temps que moi.

Bien que nous ne fussions que trois conscrits, Rossignol, qui menait tout militairement, fit battre la caisse par le garde-champetre a l’heure du rassemblement.

Jusqu’alors, il s’était montré bon diable, mais une fois que nous fumes sous ses ordres, il changea d’attitude et se mit a nous injurier en sacrant comme un damné. Nous devions nous rendre a Cherbourg par étapes.

Il nous fit mettre en ligne de trois et exigea que nous marchions au pas. Quand la cadence ralentissait, il nous traitait de clampins, de coions ou de veaux et hurlait de son affreuse voix enrouée : « une… deusse ! une… deusse !… »

Dans les villages ou nous passions, il s’arretait toujours pour s’humecter le gosier (a nos frais, bien entendu) et vers le soir, nous logions dans quelque grange pour repartir le lendemain au lever du soleil. Bien qu’il y eut des pompes et des citernes dans les endroits ou nous campions, le sergent ne songeait jamais a se laver le visage ni les mains, car, disait-il pour son excuse, il avait l’eau en horreur.

En nous voyant faire nos ablutions, il nous décochait des plaisanteries stupides : « Vous allez vous user la peau. » « Pas besoin de tant vous bichonner, mes agneaux, l’Empereur ne donne pas de bal, ce soir. » « Allons, assez d’eau comme ça, laissez-en un peu a l’habitant. »

Mes deux camarades riaient de ces réflexions ineptes, mais moi je n’avais pas le cour a la joie.

Je me représentais sans cesse les mines éplorées de mes pauvres parents que mon départ navrait, et qui me voyaient déja sur un champ de bataille, parmi les boulets et les balles. Je songeais aussi a ma pauvre Cécile, la fille du pere Heurteloup, une adorable créature que je m’appretais a demander en mariage. Nous nous connaissions depuis notre enfance et nous avions vécu jusqu’alors avec l’idée que nous serions un jour mari et femme… Notre séparation avait été navrante, et je puis dire que ce fut la premiere grande douleur de ma vie. Nous nous étions promis de nous écrire, car je croyais alors que les correspondances parvenaient régulierement aux armées !…

On se représente sans peine ma détresse… Parfois, j’avais les larmes aux yeux en pensant a ma Cécile, et j’étais sur que la pauvre fille souffrait autant que moi.

A cette heure, je l’avoue, je détestais ce Napoléon qui enlevait ainsi les jeunes hommes a leurs fiancées pour les lancer a la conquete du monde. Je me le représentais comme un bourreau ivre de sang, foulant sans pitié, monté sur son cheval, des monceaux de cadavres, dans des plaines ravagées par les charges de cavalerie, la mitraille et l’incendie.

Si jamais j’ai maudit la guerre, ce fut bien pendant les dures étapes que je fis avec mes deux compagnons, sous la conduite de ce sergent recruteur qui nous traitait comme des animaux. Il ne comprenait rien aux peines de cour, celui-la ! Pour lui, la vie consistait a manger, boire, dormir et se battre.

J’étais vite devenu le point de mire de ses plaisanteries. Il m’avait baptisé « la Tristesse », et ne cessait de me harceler. Mes deux compagnons, au lieu de me plaindre, semblaient prendre plaisir a faire chorus avec lui, sans doute pour se mettre dans ses bonnes grâces. J’ai remarqué d’ailleurs que les soldats n’ont aucune pitié pour un camarade malheureux. Des qu’on a revetu l’uniforme, si l’on ne change pas aussitôt de caractere, si l’on ne devient pas grossier, gouailleur, impertinent, agressif, on est aussitôt la tete de Turc des autres, et le jour ou l’on veut réagir, se rebeller, il est trop tard, le pli est pris, on est classé parmi les « geignards »… Il n’y a guere qu’une action d’éclat qui puisse vous réhabiliter, mais on ne devient pas un héros a son gré… il faut pour cela un hasard, une circonstance, et j’ai appris par la suite que le courage n’est pas toujours une question de volonté.

Nous arrivâmes enfin a Cherbourg.

La, nous fumes conduits dans un bâtiment situé pres de la mer et ou une quarantaine de conscrits étaient déja rassemblés.

C’étaient pour la plupart des Normands comme moi, parmi lesquels il y avait fort peu de volontaires. Presque tous avaient été levés par les gendarmes, mais faisaient contre mauvaise fortune bon cour. Ils étaient la depuis huit jours, et se croyaient déja des « anciens », ce qui les autorisait, paraît-il, a brimer les nouveaux. Ils nous bousculaient, nous appelaient blancs-becs et nous donnaient a entendre que si nous voulions etre traités en égaux, nous devions payer notre bienvenue.

Nous nous exécutâmes, et on nous laissa tranquilles ; d’ailleurs, d’autres recrues ne tarderent pas a arriver. Mes deux compagnons et moi fumes de cette façon promus au rang d’anciens et eumes, a notre tour, le droit d’exercer des représailles sur les nouveaux venus.

Le sergent Rossignol nous avait quittés pour aller reprendre ses tournées dans la campagne, car l’Empereur avait, paraît-il, besoin de beaucoup d’hommes.

On disait que la Russie faisait, depuis quelque temps, de grands préparatifs et qu’elle concentrait une immense quantité de troupes sur les frontieres de la Pologne. Elle ouvrait ses ports aux marchandises anglaises et foulait aux pieds le traité de Tilsitt.

Les Russes avaient bien choisi leur moment pour nous attaquer, car nous avions alors de nombreuses troupes occupées en Espagne, ce qui diminuait de beaucoup les ressources dont Napoléon aurait pu disposer pour soutenir la guerre dans le nord.

Certains prétendaient que l’on nous exercerait tres vite et que nous ne tarderions pas a entendre siffler les balles.

Il y avait parmi nous beaucoup de fanfarons qui se disaient impatients d’aller au feu, mais je crois qu’ils eussent préféré, comme moi, demeurer dans leurs foyers.

On devait nous conduire a Paris ou s’opérait la concentration et je n’envisageais pas sans inquiétude les dures étapes qu’il nous faudrait fournir avant d’arriver au terme de ce long voyage.

Un matin, nous nous mîmes en route. Nous étions environ une centaine. On nous fit placer par quatre. Deux sergents et trois caporaux marchaient en serre-file.

Tout alla bien d’abord.

Plusieurs d’entre nous avaient arboré a leurs revers des cocardes multicolores achetées a Cherbourg sur lesquelles se détachaient en lettres dorées les mots : « Honneur et Patrie ».

De temps a autre, quand nous arrivions dans une ville ou un village, les sergents nous forçaient a crier : « Vive l’Empereur ! » et cet enthousiasme de commande semblait faire impression sur l’habitant.

J’avais pour voisin de droite un grand gaillard au poil roux du nom de Martinvast, qui me bourrait continuellement de coups de coude. Comme j’étais de fort méchante humeur, je le bourrai a mon tour, et cela dégénéra en dispute, puis en pugilat, ce que voyant, un sergent s’approcha et nous dit :

– S’peces de marouflards, vous saurez que c’est pas a coups de poing que des soldats vident leurs querelles… c’est bon pour les péquins… Vous autres qui avez l’honneur de servir l’Empereur, c’est a l’arme blanche que vous devez régler ça… Vos noms ?…

– Bucaille.

– Martinvast.

– C’est bon…, vous vous alignerez sur le terrain quand nous serons a Paris…, et nous verrons un peu si vous avez du cour au ventre…


Chapitre 2

 

A notre arrivée a Paris, nous fumes logés a la caserne du Champ de Mars située dans les terrains de l’ancienne École royale militaire.

Napoléon, a sa sortie de Brienne, y avait été éleve, ainsi que Clarke et Davout, et d’autres encore qu’il devait retrouver plus tard dans ses états-majors.

Les bâtiments n’étaient guere entretenus, depuis que l’on était en guerre, sauf ceux qui abritaient les régiments de la Garde, lesquels devenaient de plus en plus nombreux.

Cette garde formée d’abord de vieux régiments de grenadiers et de chasseurs avait été, depuis peu, renforcée par des recrues de fusiliers auxquels on ajouta bientôt des tirailleurs, des voltigeurs, des flanqueurs et des pupilles.

Nous occupions un vaste rez-de-chaussée voisin du quartier des grenadiers de la Garde que nous voyions passer et repasser devant nous en frac bleu, gilet de basin, culotte de nankin et bas de coton écru.

Ils nous regardaient avec dédain, et l’un de nous s’étant permis d’adresser la parole a un grand grenadier coiffé de son monumental bonnet a poil, s’était vu traiter de « paysan », ce qui était, a l’époque, le terme le plus méprisant qu’un soldat put donner a un autre.

Les hommes de la Garde faisaient d’ailleurs bande a part, car ils se considéraient comme supérieurs au reste de l’armée, et le soldat, a l’exemple de ses chefs, se croyait, de beaucoup, au-dessus des autres troupiers. L’armée entiere redoutait le contact de ce corps gâté par les faveurs, par l’extreme indulgence de l’Empereur. Cependant, pour entrer dans cette garde orgueilleuse, il n’était besoin que d’avoir quelques années de service, une taille avantageuse et, autant que possible, un physique agréable.

En campagne, la Garde était toujours des mieux ravitaillées et obtenait les meilleurs cantonnements. Alors que ses moindres voitures étaient attelées de six chevaux, de maigres haridelles souvent privées de fourrage traînaient pieces et caissons d’artillerie.

Cette partialité de l’Empereur en faveur de ce corps d’élite fut toujours une des causes les plus constantes du mécontentement et du découragement de l’armée.

… …  …  …  …  … . .

J’avais été incorporé comme fusilier a la 3e du 2e du 48e. On nous équipa le lendemain de notre arrivée.

Quelques mois auparavant, Napoléon, par une idée bizarre, avait adopté l’habit blanc pour l’infanterie. Tous les conscrits étaient vetus en « Jean-Jean », comme on les appelait, ce qui faisait un contraste assez curieux lorsqu’ils se trouvaient melés aux autres soldats habillés de bleu. Bien entendu, les « Jean-Jean » ne tarderent pas a devenir si sales avec leur uniforme clair que l’Empereur supprima cette tenue.

Je reçus une capote bleue, un shako, une veste, une culotte, des guetres, d’énormes souliers, une immense giberne et un sac en peau de vache, surmonté d’une couverture roulée et tenue par des courroies. Peu apres, on nous donna un fusil et une baionnette.

Nos uniformes mal taillés, trop larges ou trop étroits étaient fort incommodes, mais ce qui faisait surtout notre désespoir c’était la culotte qui serrait fortement le jarret et empechait de marcher librement. De plus, le genou recouvert d’une grande guetre qui se boutonnait par-dessus, était encore serré par une épaisse jarretiere. Plus tard, je m’en aperçus, les soldats, pour éviter le supplice que leur infligeaient ces guetres et ces culottes, les abandonnaient en plein champ, et ne gardaient sous leurs capotes que leur caleçon de toile.

C’est probablement ce qui faisait dire a l’empereur Alexandre « que Napoléon n’avait plus assez d’argent pour acheter des culottes a ses soldats ».

Des que nous fumes équipés, on nous répartit par groupes de vingt, et un sergent nous initia au maniement d’armes.

Il n’était guere patient notre instructeur, et ne se genait point pour nous allonger quelque coup de pied ou quelque taloche lorsque nous avions mal exécuté un mouvement. Quant aux mots dont il se servait pour nous injurier, je ne puis les reproduire ici.

Nous devions etre bien ridicules sous notre nouvel accoutrement, car les soldats de la Garde, qui nous regardaient manouvrer, nous criblaient d’épithetes empruntées au vocabulaire le plus grossier.

Apres chaque pause, notre sergent toussait, fronçait le sourcil et répétait invariablement :

– Est-ce que vous ne trouvez pas que les routes sont seches ?

Nous savions ce que cela voulait dire, et ceux qui avaient quelque argent l’emmenaient a la cantine. A la fin de la manouvre, comme il avait beaucoup de peine a articuler ses commandements, il nous faisait former les faisceaux, et nous laissait la main dans le rang, immobiles et raides comme des bonshommes en bois, mais des que se montrait un officier, il nous faisait reprendre nos armes et nous entraînait au pas de charge derriere les bâtiments de la caserne ou nous nous trouvions a l’abri des regards.

La, on reformait de nouveau les faisceaux et le sergent, adossé a la muraille, cuvait béatement son vin, pendant que nous bavardions entre nous.

Un jour, le pauvre sergent qui se croyait bien tranquille avec ses recrues, derriere un baraquement, fut surpris par un général qui lui dit d’un ton furieux :

– C’est ainsi que vous instruisez vos hommes ?

Le sergent, tout penaud, ne savait que répondre. Il était pris en faute et attendait la punition que le général allait lui infliger. Celui-ci nous regarda un instant, puis nous fit mettre sur deux rangs et passa l’inspection.

– Dieu ! que ces hommes sont sales, dit-il…, non seulement leurs uniformes sont pleins de taches et de poussiere, mais encore ils sont affreusement crasseux… Et ils sentent mauvais, ces bougres-la, ils puent comme des boucs… Vous me ferez le plaisir, sergent, de les faire laver… Je repasserai demain…

Et, sur ces mots, le général s’en alla, en faisant siffler sa cravache…

C’était le général Dorsenne, le « beau Dorsenne », comme on le surnommait par un juste hommage rendu autant a son souci d’élégance qu’a ses avantages physiques. Il avait été fait colonel de grenadiers de la Garde a son retour d’Égypte, d’ou il était revenu couvert de blessures. C’était un superbe soldat auquel on pouvait passer ce travers d’etre aussi scrupuleusement soucieux de sa toilette au jour d’un combat que le soir d’un bal aux Tuileries, tant il montrait en campagne d’intrépidité dans l’action et de stoique courage. Il est des mots de lui qui sont d’une simplicité héroique. A Austerlitz, un boulet en éclatant le couvrit de terre et le jeta a bas de son cheval ; il se releva, et s’époussetant a coups de chiquenaudes, n’eut que ces mots de dépit : « Goujats !… me voila propre, maintenant ! »

Le soir meme, le sergent nous faisait conduire a la buanderie, et nous pouvions enfin faire un peu de toilette, toilette bien sommaire a la vérité, car nous ne disposions que d’un petit morceau de savon pour vingt hommes…

L’Empereur s’occupait peu de la propreté de ses soldats ; il laissait ce soin a ses officiers qui repassaient la consigne aux sergents lesquels, on a pu le voir, ne se lavaient généralement que le gosier.

… …  …  …  …  … . .

Notre instruction se poursuivait avec assez de lenteur ; nous n’avions pas encore fait d’exercices de tir, mais, en revanche, nous nous étions beaucoup exercés a la baionnette.

Le 48e auquel j’appartenais s’était, dans maintes batailles, signalé a l’arme blanche, et tenait, on le conçoit, a conserver sa réputation.

On se répétait, d’homme a homme, cette phrase que l’on attribuait a l’Empereur : « Ça va mal, faites donner le 48e ».

Et nous étions fiers d’appartenir a ce régiment d’élite ; déja l’orgueil militaire s’emparait de nous. Nous soignions davantage notre tenue, et tenions dans les cabarets des propos de vieux grognards. Certains régiments (on ne sait pourquoi) se détestaient entre eux, mais nos grands ennemis étaient les cavaliers. Ils affectaient de nous traiter avec mépris, quand ils nous rencontraient, et leur grand plaisir était de nous heurter avec leurs sabres pour nous faire tomber… Cela donnait lieu, bien entendu, a des rixes, dans lesquelles les « royal crottin » n’avaient pas toujours le dessus.

Il y avait aux environs de notre caserne des établissements louches ou nous nous rencontrions quelquefois, et c’étaient alors des batailles apres lesquelles on comptait de nombreux blessés. Il est juste de reconnaître que les officiers entretenaient d’ailleurs cette haine entre cavaliers et fantassins. De la venait sans doute cette émulation qui fit en maintes circonstances accomplir des merveilles a certains régiments.

La vie de caserne que nous menions était loin d’etre gaie, mais nous ne devions pas tarder a la regretter.

Quand nous n’étions pas a la manouvre ou que nous étions consignés, nous lisions des livres a demi déchirés qui traînaient dans les chambres. Souvent l’un de nous faisait la lecture a haute voix et nous écoutions avec plaisir les merveilleux récits de Cartouche, de Mandrin ou de La Ramée, non que nous éprouvions pour les voleurs une réelle sympathie, mais parce que nous estimions que la vie aventureuse de ces brigands avait néanmoins quelque rapport avec les épisodes et les dangers de notre carriere.

Chaque jour, un homme mieux renseigné que les autres nous annonçait que nous allions bientôt nous mettre en route. Il tenait toujours la nouvelle d’un officier supérieur qui avait fait des confidences a un lieutenant, lequel avait dit a son ordonnance de préparer sa cantine.

Cependant, les semaines s’écoulaient et nous étions toujours la, vivant dans un complet désouvrement.

Quelques anciens dont nous avions fait connaissance, et qui ne dédaignaient plus de frayer avec nous a condition que nous les abreuvions copieusement, nous faisaient le récit de leurs exploits et se donnaient toujours des rôles de héros.

Ils nous initiaient aussi aux petites roueries du métier, c’est-a-dire au chapardage, et nous citaient nombre d’officiers réputés pour leur habileté a piller les maisons. Ils nous parlaient aussi de l’Empereur qui les avait tous empaumés. Dire qu’ils lui étaient dévoués, cela serait exagéré. Pour ces hommes irréligieux, habitués a bivouaquer dans les églises, d’esprit frondeur et qui, entre eux, avaient a l’adresse de leurs officiers des sarcasmes et des injures, l’Empereur n’apparaissait pas comme une force obscure ou une divinité lointaine. C’était un génie bienveillant qui les séduisait tour a tour par des gestes épiques et une familiarité bourrue, dont les coleres s’abattaient sur les chefs, alors qu’il tutoyait le soldat en lui pinçant l’oreille. Génie tutélaire aussi et qu’ils savaient de taille a contraindre la victoire. Quand, a la veille d’une bataille, Napoléon se promenait dans les rangs, l’armée entiere sentait grandir sa force. Lorsque le jour baissait, les soldats tournaient les yeux d’instinct vers le feu de bivouac de l’Empereur dont la flamme montait dans l’ombre, petite lumiere obstinée qui brillait dans la nuit. Mais, en dehors du péril et des bombances, ces soldats reprenaient vite leur libre allure, grognaient contre la solde en retard, les gratifications promises et rarement données, les distributions incertaines ou nulles, la faim, la soif, tous les tourments supportés.

Au reste, pour plus de sureté, Napoléon, sachant leur gout des victuailles et des interminables beuveries, les mettait dans la nécessité de vaincre.

Le soldat savait qu’il devait vivre sur le pays, que la guerre devait nourrir la guerre… Et les armées ravageaient tout, comme un fléau. Par un accord tacite, rapts, pillages, tout était toléré ; c’était une suite d’orgies coupées de marches et de combats d’avant-garde.

Bientôt, tassées sur un étroit espace, les troupes ne trouvaient plus a vivre sur le pays épuisé. C’est alors que l’Empereur leur présentait la bataille, les soulevait d’un élan d’enthousiasme par des proclamations d’un lyrisme éperdu, leur montrait la gloire toute proche et la ripaille qui les attendait dans les villes conquises.

Ils admiraient cet homme qui les grisait de paroles aux heures tragiques, mais quand la voix du canon s’était tue, ils recommençaient a grogner, et se montraient furieux contre celui qui, apres leur avoir promis un prompt retour au foyer, les lançait de nouveau a travers les plaines d’Europe.


Chapitre 3

 

Un matin, l’un des sergents qui nous avait accompagnés de Cherbourg a Paris, entra dans notre chambre, et dit, en tortillant sa moustache d’une main et en caressant le pommeau de son sabre de l’autre :

– Paraît qu’il y en a ici qui ont un compte a régler… si j’ai bonne mémoire.

Et comme nous le regardions sans comprendre, il ajouta, en faisant le geste de piquer quelque chose dans le vide :

– Va-t-il falloir, N… de D… que je vous prenne par l’oreille pour vous conduire sur le terrain… allons. Bucaille et Martinvast, a l’ordre !…

J’avais completement oublié mon altercation avec Martinvast. Nous étions d’ailleurs devenus deux amis, et n’avions nulle envie de nous couper la gorge…

– Suivez-moi, dit le sergent.

Force nous fut d’obéir. Il nous conduisit alors a la salle d’armes qui se trouvait située juste au-dessous de notre chambre. J’avoue que je n’en menais pas large. Martinvast et moi, nous nous regardions d’un air inquiet, nous demandant s’il ne serait pas possible d’amadouer le sergent en l’emmenant a la cantine.

Mais Rebattel (c’était le nom du sous-officier) ne semblait guere d’humeur a écouter nos propositions.

Quand nous fumes dans la salle d’armes, il dit a un prévôt qui se trouvait la :

– Picassou, donne deux sabres a ces conscrits qui ont un petit différent a régler entre eux…

Picassou, un gros garçon a la mine réjouie, coula vers nous un coup d’oil narquois, et alla décrocher deux sabres…

– Sergent, dit Martinvast… Bucaille et moi nous ne nous en voulons plus et…

– Quoi, tu as peur, clampin, rugit le sergent Rebattel… Une piqure t’effraie… qu’est-ce que tu diras alors quand tu te trouveras en face des Allemands ou des Autrichiens ?… Fichu soldat, ma foi… Si nous n’avions que des oiseaux comme toi, les ennemis ne seraient pas longs a nous reconduire a la frontiere a coups de pied dans le cul… Il y a un reglement… je vais te le lire et, si tu hésites encore, tu recevras de la savate[2]… sais-tu ce que c’est que la savate ? non… eh bien, tu l’apprendras… et tu deviendras la honte de l’armée…

Rebattel tira alors de sa poche un carnet jaune tout graisseux, et lut d’une voix rauque : « Quand deux hommes en seront venus aux mains au vu et au su de tous, ils devront vider leur querelle sur le terrain, en présence de deux témoins et du maître d’armes. Le combat cessera au premier sang ; tout manquement aux lois de l’honneur sera déféré au capitaine de compagnie qui prendra les mesures nécessaires et décidera de la peine a infliger aux adversaires ».

Le prévôt Picassou avait déposé les deux sabres sur un banc. Il les prit l’un apres l’autre, en examina la pointe, passa son pouce sur le tranchant, et dit d’un air satisfait :

– Ceux-la iront…

Et il appela :

– Bartissol !… Bartissol !

Un petit homme mal éveillé sortit d’une piece voisine, et s’avança en boutonnant sa veste.

– Tu vas servir de témoin.

Bartissol et Picassou étaient deux tambours. Dans les régiments, les tambours étaient généralement maîtres d’armes ou tout au moins prévôts. Ne portant point de fusil, n’ayant pour toute arme qu’un sabre, ils s’en servaient mieux que les autres soldats. Tant qu’il était en garnison, le tambour portait le « briquet » d’ordonnance, mais au moment ou il entrait en campagne, il abandonnait cette arme vulgaire pour mettre a la place un « carrelet » qu’il avait soin de monter en quarte. C’est a ce signe que l’on reconnaissait les prévôts-tambours : ils avaient tous la poignée du sabre d’ordonnance, mais une épée longue d’une aune venait frapper leurs talons. Ils étaient généralement assez entraînés a l’escrime, car, outre le maniement des baguettes, ils s’exerçaient chaque jour a « essayer des bottes » sous la surveillance d’un sergent, pourfendeur renommé, qui avait fait ses preuves et tirait vanité de ses nombreux duels.

Le duel était fort en honneur a cette époque, et beaucoup d’officiers se croyaient obligés d’avoir une affaire chaque mois. Nous avions aussi des généraux qui tiraient l’épée sous le prétexte le plus futile. Tuer un homme en duel était pour eux un passe-temps. Presque tous pratiquaient l’épée, mais il y en avait aussi qui maniaient fort adroitement le pistolet et l’on citait comme le plus habile tireur le général Bellavenne, gouverneur de l’École militaire de Fontainebleau, qui se faisait fort de couper des balles sur la lame d’un couteau et de tuer des moineaux au vol.

Martinvast me regardait, je le regardais, et nous faisions, je dois l’avouer, assez piteuse figure, mais le sergent Rebattel qui tenait, sans doute, pour se distraire, a voir deux conscrits s’aligner, commanda d’un ton bref :

– Ôtez votre veste et votre chemise, torse nu, sacrées femmelettes, et prenez-moi un air crâne, nom d’une schabraque !… montrez que vous avez du poil aux yeux…

D’autres sous-officiers, friands d’assister a une rencontre, étaient entrés dans la salle d’armes et plaisantaient a haute voix.

– Les « Jeannots » n’ont pas l’air tres belliqueux, dit l’un… c’est pas encore ceux-la qui releveront le prestige du 48e.

– Attends un peu, riposta un autre… laisse-les se mettre en train et tu vas voir… on ne pourra plus les arreter.

– Sergent, dis-je… permettez-moi de…

– Mais oui, c’est entendu, répondit Rebattel sans me laisser terminer ma phrase, je te permets de te mettre en garde… Allons !

Bartissol et Picassou nous remirent a chacun un sabre, et je me trouvai placé presque de force devant Martinvast qui avait comme moi mis bas veste et chemise.

Pourfendre un homme a qui l’on n’en veut pas, comme cela, froidement, c’est une chose que je ne concevais point, n’ayant pas encore fait la guerre, et ne me sentant d’ailleurs aucun gout pour le métier d’assassin. Cependant, il fallait s’exécuter ; des hommes étaient la, qui avaient les yeux fixés sur nous, et sous peine de passer pour un lâche et de recevoir la savate, je devais tirer du sang a mon adversaire.

– En garde ! commanda Rebattel… et n’oubliez pas que les coups de manchette sont interdits.

J’ignorais ce qu’étaient ces coups de manchette, comme j’ignorais tout d’ailleurs des bottes et des parades.

Cependant (voyez comme l’homme est un étrange animal), des que j’eus commencé a ferrailler avec Martinvast, je me rappelai les propos qu’il m’avait tenus sur la route de Cherbourg a Paris, et les bourrades dont il m’avait gratiné pour un motif des plus futiles. Je l’avais d’abord attaqué assez mollement, et il se défendait de meme, mais peu a peu, je m’excitai, et lui, de son côté, me fit la partie dure.

– Bravo !… bravo !… criait Rebattel, ils tiennent leurs sabres comme des cannes, mais ils y mettent du feu… Ça va… ça va !… ah ! le fichu maladroit… il pouvait placer un joli coup de pointe, et il a retiré le bras…

Nous frappions comme des sourds ; nos lames se heurtaient, se froissaient, nous nous précipitions l’un sur l’autre comme des chats enragés, et aujourd’hui encore, je me demande comment nous ne nous sommes pas transpercés jusqu’a la garde. Il faut croire qu’il y a un dieu pour les duellistes inexpérimentés, comme il y en a un pour les ivrognes. Finalement, Martinvast lâcha soudain son sabre, et poussa un grognement de douleur. En frappant d’estoc et de taille, je l’avais atteint a l’avant-bras et le sang coulait jusque sur le pommeau de son arme.

– Halte ! commanda Rebattel.

Aussitôt, Picassou s’approcha, enroula vivement une bande autour du bras de mon adversaire, en disant :

– Ça ne sera rien que ça, une coupure tout simplement… Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus. Allons, serrez-vous la main, vous voila maintenant amis jusqu’a la mort.

Il était en effet de tradition dans l’armée que deux hommes qui avaient croisé le fer ensemble devinssent ce que l’on appelait des « inséparables », et se tinssent toujours a côté l’un de l’autre, a l’heure du combat, prets a se secourir dans les circonstances critiques.

Néanmoins, comme certains joueurs qui ont perdu la partie, Martinvast semblait me garder rancune de l’estafilade que je lui avais faite, bien malgré moi, je le reconnais, et il me serra la main sans enthousiasme.

Rebattel et les deux tambours reconnurent que nous nous étions bien comportés et déciderent d’un commun accord que nous devions leur offrir un flacon de vin, pour qu’ils pussent ainsi boire a notre santé. C’était ordinairement le vaincu qui « arrosait » les témoins, mais j’estimai que je devais bien une compensation a mon adversaire, et c’est moi qui payai le flacon… les flacons devrais-je dire, car nos assistants, tres altérés de nature, commandaient sans vergogne, ne s’inquiétant pas si nous aurions de quoi payer.

Cette régalade me couta deux sit nomen[3], somme énorme pour un simple fusilier comme moi. Cependant, si nos témoins s’étaient copieusement rafraîchi la « plaque de four », Martinvast et moi nous avions aussi fait honneur au petit « giclard » de la cantiniere, de sorte que nous étions tres excités. Une discussion des plus vives ne tarda pas a s’élever entre nous, puis nous fîmes la paix et nous embrassâmes en pleurant. Apres quoi, Rebattel, qui était un homme a principes, déclara qu’il fallait sceller par une nouvelle tournée cette touchante réconciliation.

Lorsque nous retournâmes dans notre chambrée, nous fumes accueillis avec transport par nos camarades, mais leurs félicitations ne nous émouvaient guere. Nous nous considérions maintenant bien au-dessus d’eux, et les tenions pour de vulgaires « blancs-becs » qui n’avaient pas encore fait leurs preuves. Quand on a été félicités comme nous par un sergent et deux prévôts, des durs a cuire a la peau tannée par dix ans de campagnes, peut-on s’enorgueillir des éloges de simples conscrits qui n’ont encore donné de coups de sabre et de baionnette que dans le vide.

Nous autres, nous avions fait nos preuves… Nous étions ceux qui se sont battus a l’arme blanche et qui ont, pendant un moment, risqué leur vie.

Martinvast et moi avions maintenant des mines farouches, et ne parlions que d’étriper les gens. Hier encore, nous n’étions que deux pauvres moutons, perdus dans le troupeau, aujourd’hui nous nous croyions de vieux « grognards » ; la brutalité et la vantardise militaires avaient mis sur nous leur empreinte et déja nous ne revions que charges et carnage. Nous nous étions d’un coup haussés de plusieurs toises et les sergents du 48e ne nous désignaient plus que sous le nom des deux « flambards ».

Ce qui tend a prouver que la gloire s’acquiert parfois bien facilement et souvent sans que l’on ait rien fait pour la mériter.