Le Rouge et le Noir - Stendhal - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1830

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Stendhal

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Opis ebooka Le Rouge et le Noir - Stendhal

Au rouge des armes, Julien Sorel préferera le noir des ordres. Au cours de son ascension sociale, deux femmes se singularisent, comme pour figurer les deux penchants de son caractere : Madame de Renal - le reve, l'aspiration a un bonheur pur et simple - et Mathilde de La Mole - l'énergie, l'action brillante et fébrile. A ces composantes stendhaliennes (conception de la vie qui dépasse la stratégie narrative pour s'étendre a l'existence de l'auteur) correspondent deux facettes stylistiques : la sobriété et la restriction du champ de vision.

Opinie o ebooku Le Rouge et le Noir - Stendhal

Fragment ebooka Le Rouge et le Noir - Stendhal

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Une petite ville
Chapitre 2 - Un maire
Chapitre 3 - Le Bien des pauvres
Chapitre 4 - Un pere et un fils
Chapitre 5 - Une négociation
Chapitre 6 - L’Ennui
Chapitre 7 - Les Affinités électives
A Propos Stendhal:

Marie-Henri Beyle (January 23, 1783 – March 23, 1842), better known by his penname Stendhal, was a 19th century French writer. Known for his acute analysis of his characters' psychology, he is considered one of the earliest and foremost practitioners of the realism in his two novels Le Rouge et le Noir (The Red and the Black, 1830) and La Chartreuse de Parme (The Charterhouse of Parma, 1839). Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Une petite ville

HOBBES.

La petite ville de Verrieres peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule a quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrieres est abrité du côté du nord par une haute montagne, c’est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige des les premiers froids d’octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrieres avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement a un grand nombre de scies a bois, c’est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-etre a la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies a bois qui ont enrichi cette petite ville. C’est a la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l’on doit l’aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrieres.

A peine entre-t-on dans la ville que l’on est étourdi par le fracas d’une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l’eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénetre pour la premiere fois dans les montagnes qui séparent la France de l’Helvétie. Si, en entrant a Verrieres, le voyageur demande a qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard : Eh ! elle est a M. le maire.

Pour peu que le voyageur s’arrete quelques instants dans cette grande rue de Verrieres, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y cent a parier contre un qu’il verra paraître un grand homme a l’air affairé et important.

A son aspect tous les chapeaux se levent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vetu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d’une certaine régularité : on trouve meme, au premier aspect, qu’elle réunit a la dignité du maire de village cette sorte d’agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d’un certain air de contentement de soi et de suffisance melé a je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-la se borne a se faire payer bien exactement ce qu’on lui doit, et a payer lui-meme le plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrieres, M. de Renal. Apres avoir traversé la rue d’un pas grave, il entre a la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d’assez belle apparence, et, a travers une grille de fer attenante a la maison, des jardins magnifiques. Au dela c’est une ligne d’horizon formée par les collines de la Bourgogne, et qui semble faite a souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur l’atmosphere empestée des petits intérets d’argent dont il commence a etre asphyxié.

On lui apprend que cette maison appartient a M. de Renal. C’est aux bénéfices qu’il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de Verrieres doit cette belle habitation en pierres de taille qu’il acheve en ce moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique, et, a ce qu’on prétend, établie dans le pays bien avant la conquete de Louis XIV.

Depuis 1815 il rougit d’etre industriel : 1815 l’a fait maire de Verrieres. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin qui, d’étage en étage, descend jusqu’au Doubs, sont aussi la récompense de la science de M. de Renal dans le commerce du fer.

Ne vous attendez point a trouver en France ces jardins pittoresques qui entourent les villes manufacturieres de l’Allemagne, Leipsick, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de Renal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu’il a acheté, au poids de l’or, certains petits morceaux de terrain qu’ils occupent. Par exemple, cette scie a bois, dont la position singuliere sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant a Verrieres, et ou vous avez remarqué le nom de Sorel, écrit en caracteres gigantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l’espace sur lequel on éleve en ce moment le mur de la quatrieme terrasse des jardins de M. de Renal.

Malgré sa fierté, M. le maire a du faire bien des démarches aupres du vieux Sorel, paysan dur et enteté ; il a du lui compter de beaux louis d’or pour obtenir qu’il transportât son usine ailleurs. Quant au ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Renal, au moyen du crédit dont il jouit a Paris, a obtenu qu’il fut détourné. Cette grâce lui vint apres les élections de 182*.

Il a donné a Sorel quatre arpents pour un, a cinq cents pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fut beaucoup plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le pere Sorel, comme on l’appelle depuis qu’il est riche, a eu le secret d’obtenir de l’impatience et de la manie de propriétaire qui animait son voisin une somme de 6000 francs.

Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes tetes de l’endroit. Une fois, c’était un jour de dimanche, il y a quatre ans de cela, M. de Renal, revenant de l’église en costume de maire, vit de loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sourire a porté un jour fatal dans l’âme de M. le maire, il pense depuis lors qu’il eut pu obtenir l’échange a meilleur marché.

Pour arriver a la considération publique a Verrieres, l’essentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté d’Italie par ces maçons, qui au printemps traversent les gorges du Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait a l’imprudent bâtisseur une éternelle réputation de mauvaise tete, et il serait a jamais perdu aupres des gens sages et modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté.

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme ; c’est a cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu’on appelle Paris. La tyrannie de l’opinion, et quelle opinion ! est aussi bete dans les petites villes de France qu’aux États-Unis d’Amérique.


Chapitre 2 Un maire

L’importance ! Monsieur, n’est-ce rien ? Le respect des sots, l’ébahissement des enfants, l’envie des riches, le mépris du sage.

BARNAVE.

Heureusement pour la réputation de M. de Renal comme administrateur, un immense mur de soutenement était nécessaire a la promenade publique qui longe la colline a une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle doit a cette admirable position une des vues les plus pittoresques de France. Mais, a chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable. Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Renal dans l’heureuse nécessité d’immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de trente ou quarante toises de long.

Le parapet de ce mur pour lequel M. de Renal a du faire trois voyages a Paris, car l’avant-dernier ministre de l’Intérieur s’était déclaré l’ennemi mortel de la promenade de Verrieres, le parapet de ce mur s’éleve maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille.

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d’un beau gris tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs ! Au dela, sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l’oil distingue fort bien de petits ruisseaux. Apres avoir couru de cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes ; lorsqu’il brille d’aplomb, la reverie du voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent a la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derriere son immense mur de soutenement, car, malgré l’opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu’il soit ultra et moi libéral, je l’en loue), c’est pourquoi dans son opinion et dans celle de M. Valenod, l’heureux directeur du dépôt de mendicité de Verrieres, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de Saint-Germain-en-Laye.

Je ne trouve, quant a moi, qu’une chose a reprendre au COURS DE LA FIDELITE : on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de plus M. de Renal ; ce que je reprocherais au Cours de la Fidélité, c’est la maniere barbare dont l’autorité fait tailler et tondre jusqu’au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressembler par leurs tetes basses, rondes et aplaties, a la plus vulgaire des plantes potageres ils ne demanderaient pas mieux que d’avoir ces formes magnifiques qu’on leur voit en Angleterre. Mais la volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant a la commune sont impitoyablement amputés. Les libéraux de l’endroit prétendent, mais ils exagerent, que la main du jardinier officiel est devenue bien plus sévere depuis que M. le vicaire Maslon a pris l’habitude de s’emparer des produits de la tonte.

Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années, pour surveiller l’abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux chirurgien-major de l’armée d’Italie retiré a Verrieres, et qui de son vivant était a la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se plaindre a lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.

– J’aime l’ombre, répondit M. de Renal avec la nuance de hauteur convenable quand on parle a un chirurgien, membre de la Légion d’honneur ; j’aime l’ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de l’ombre, et je ne conçois pas qu’un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l’utile noyer, il ne rapporte pas de revenu.

Voila le grand mot qui décide de tout a Verrieres : RAPPORTER DU REVENU. A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts des habitants.

Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L’étranger qui arrive, séduit par la beauté des fraîches et profondes vallées qui l’entourent, s’imagine d’abord que ses habitants sont sensibles au beau ; ils ne parlent que trop souvent de la beauté de leur pays : on ne peut pas nier qu’ils n’en fassent grand cas ; mais c’est parce qu’elle attire quelques étrangers dont l’argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de l’octroi, rapporte du revenu a la ville.

C’était par un beau jour d’automne que M. de Renal se promenait sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras a sa femme. Tout en écoutant son mari qui parlait d’un air grave, l’oil de Mme de Renal suivait avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L’aîné, qui pouvait avoir onze ans, s’approchait trop souvent du parapet et faisait mine d’y monter. Une voix douce prononçait alors le nom d’Adolphe, et l’enfant renonçait a son projet ambitieux. Mme de Renal paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie.

– Il pourrait bien s’en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M. de Renal d’un air offensé, et la joue plus pâle encore qu’a l’ordinaire. Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château…

Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents pages, je n’aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les ménagements savants d’un dialogue de province.

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrieres, n’était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen de s’introduire non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité de Verrieres, mais aussi dans l’hôpital administré gratuitement par le maire et les principaux propriétaires de l’endroit.

– Mais, disait timidement Mme de Renal, quel tort peut vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité ?

– Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer des articles dans les journaux du libéralisme.

– Vous ne les lisez jamais, mon ami.

– Mais on nous parle de ces articles jacobins ; tout cela nous distrait et nous empeche de faire le bien. Quant a moi je ne pardonnerai jamais au curé.


Chapitre 3 Le Bien des pauvres

Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.

FLEURY.

Il faut savoir que le curé de Verrieres, vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait a l’air vif de ces montagnes une santé et un caractere de fer, avait le droit de visiter a toute heure la prison, l’hôpital et meme le dépôt de mendicité. C’était précisément a six heures du matin que M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse d’arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au presbytere.

En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan resta pensif.

Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin a mi-voix, ils n’oseraient ! Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux ou, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire une belle action un peu dangereuse :

– Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n’émettre aucune opinion sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu’il avait affaire a un homme de cour : il suivit le vénérable curé, visita la prison, l’hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions et, malgré d’étranges réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.

Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita a dîner M. Appert, qui prétendit avoir des lettres a écrire : il ne voulait pas compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs allerent achever l’inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensuite a la prison. La, ils trouverent sur la porte le geôlier, espece de géant de six pieds de haut et a jambes arquées ; sa figure ignoble était devenue hideuse par l’effet de la terreur.

– Ah ! monsieur, dit-il au curé, des qu’il l’aperçut, ce monsieur que je vois la avec vous, n’est-il pas M. Appert ?

– Qu’importe ? dit le curé.

– C’est que depuis hier j’ai l’ordre le plus précis, et que M. le préfet a envoyé par un gendarme, qui a du galoper toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la prison.

– Je vous déclare, monsieur Noiroud, dit le curé, que ce voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j’ai le droit d’entrer dans la prison a toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner par qui je veux ?

– Oui, M. le curé, dit le geôlier a voix basse, et baissant la tete comme un bouledogue que fait obéir a regret la crainte du bâton. Seulement, M. le curé, j’ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me destituera ; je n’ai pour vivre que ma place.

– Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé, d’une voix de plus en plus émue.

– Quelle différence ! reprit vivement le geôlier ; vous, M. le curé, on sait que vous avez 800 livres de rente, du bon bien au soleil…

Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de la petite ville de Verrieres. Dans ce moment, ils servaient de texte a la petite discussion que M. de Renal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez le curé pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan n’était protégé par personne ; il sentit toute la portée de leurs paroles.

– Eh bien, messieurs ! je serai le troisieme curé, de quatre-vingts ans d’âge, que l’on destituera dans ce voisinage. Il y a cinquante-six ans que je suis ici ; j’ai baptisé presque tous les habitants de la ville, qui n’était qu’un bourg quand j’y arrivai. Je marie tous les jours des jeunes gens, dont jadis j’ai marié les grands-peres. Verrieres est ma famille ; mais je me suis dit, en voyant l’étranger : « Cet homme, venu de Paris, peut etre a la vérité un libéral, il n’y en a que trop ; mais quel mal peut-il faire a nos pauvres et a nos prisonniers ? »

Les reproches de M. de Renal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs :

– Eh bien, messieurs ! faites-moi destituer, s’était écrié le vieux curé, d’une voix tremblante. Je n’en habiterai pas moins le pays. On sait qu’il y a quarante-huit ans, j’ai hérité d’un champ qui rapporte 800 livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d’économies dans ma place, moi, messieurs, et c’est peut-etre pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.

M. de Rénal vivait fort bien avec sa femme ; mais ne sachant que répondre a cette idée, qu’elle lui répétait timidement : « Quel mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux prisonniers ? » il était sur le point de se fâcher tout a fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fut élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l’autre côté. La crainte d’effrayer son fils et de le faire tomber empechait Mme de Renal de lui adresser la parole. Enfin l’enfant, qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mere, vit sa pâleur, sauta sur la promenade et accourut a elle. Il fut bien grondé.

Ce petit événement changea le cours de la conversation.

– Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Renal ; il surveillera les enfants, qui commencent a devenir trop diables pour nous. C’est un jeune pretre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera faire des progres aux enfants ; car il a un caractere ferme, dit le curé. Je lui donnerai 300 francs et la nourriture. J’avais quelques doutes sur sa moralité ; car il était le Benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d’honneur, qui, sous prétexte qu’il était leur cousin ; était venu se mettre en pension chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n’etre au fond qu’un agent secret des libéraux ; il disait que l’air de nos montagnes faisait du bien a son asthme ; mais c’est ce qui n’est pas prouvé. Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie, et meme avait, dit-on, signé non pour l’empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu’il avait apportés avec lui. Aussi n’aurais-je jamais songé a mettre le fils du charpentier aupres de nos enfants ; mais le curé, justement la veille de la scene qui vient de nous brouiller a jamais, m’a dit que ce Sorel étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d’entrer au séminaire ; il n’est donc pas libéral, et il est latiniste.

Cet arrangement convient de plus d’une façon, continua M. de Renal, en regardant sa femme d’un air diplomatique ; le Valenod est tout fier des deux beaux normands qu’il vient d’acheter pour sa caleche. Mais il n’a pas de précepteur pour ses enfants.

– Il pourrait bien nous enlever celui-ci.

– Tu approuves donc mon projet ? dit M. de Renal, remerciant sa femme, par un sourire, de l’excellente idée qu’elle venait d’avoir. Allons, voila qui est décidé.

– Ah, bon Dieu ! mon cher ami, comme tu prends vite un parti !

– C’est que j’ai du caractere, moi, et le curé l’a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j’en ai la certitude ; deux ou trois deviennent des richards ; eh bien ! j’aime assez qu’ils voient passer les enfants de M. de Renal allant a la promenade sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera. Mon grand-pere nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C’est cent écus qu’il m’en pourra couter, mais ceci doit etre classé comme une dépense nécessaire pour soutenir notre rang.

Cette résolution subite laissa Mme de Renal toute pensive. C’était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d’un Parisien, cette grâce naive, pleine d’innocence et de vivacité, serait meme allée jusqu’a rappeler des idées de douce volupté. Si elle eut appris ce genre de succes, Mme de Renal en eut été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l’affection n’avaient jamais approché de ce cour. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succes, ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces etres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on appelle de beaux hommes.

Mme de Renal, fort timide, et d’un caractere en apparence fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel et des éclats de voix de M. Valenod. L’éloignement qu’elle avait pour ce qu’a Verrieres on appelle de la joie lui avait valu la réputation d’etre tres fiere de sa naissance. Elle n’y songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu’elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que, sans nulle politique a l’égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu’on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais.

C’était une âme naive, qui jamais ne s’était élevée meme jusqu’a juger son mari, et a s’avouer qu’il l’ennuyait. Elle supposait sans se le dire qu’entre mari et femme il n’y avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de Renal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l’un a l’épée, le second a la magistrature, et le troisieme a l’église. En somme, elle trouvait M. de Renal beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrieres devait une réputation d’esprit et surtout de bon ton a une demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité d’un oncle. Le vieux capitaine de Renal servait avant la révolution dans le régiment d’infanterie de M. le duc d’Orléans, et, quand il allait a Paris, était admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M. Ducrest, l’inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans les anecdotes de M. de Renal. Mais peu a peu ce souvenir de choses aussi délicates a raconter était devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives a la maison d’Orléans. Comme il était d’ailleurs fort poli, excepté lorsqu’on parlait d’argent, il passait, avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrieres.


Chapitre 4 Un pere et un fils

MACHIAVELLI.

Ma femme a réellement beaucoup de tete ! se disait, le lendemain a six heures du matin, le maire de Verrieres, en descendant a la scie du pere Sorel. Quoi que je lui aie dit, pour conserver la supériorité qui m’appartient, je n’avais pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé Sorel, qui, dit-on, sait le latin comme un ange, le directeur du dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir la meme idée que moi et me l’enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses enfants !… Ce précepteur, une fois a moi, portera-t-il la soutane ?

M. de Renal était absorbé dans ce doute, lorsqu’il vit de loin un paysan, homme de pres de six pieds, qui, des le petit jour, semblait fort occupé a mesurer des pieces de bois déposées le long du Doubs, sur le chemin de halage. Le paysan n’eut pas l’air fort satisfait de voir approcher M. le maire ; car ces pieces de bois obstruaient le chemin, et étaient déposées la en contravention.

Le pere Sorel, car c’était lui, fut tres surpris et encore plus content de la singuliere proposition que M. de Renal lui faisait pour son fils Julien. Il ne l’en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintéret dont sait si bien se revetir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagnole, ils conservent encore ce trait de la physionomie du fellah de l’Égypte.

La réponse de Sorel ne fut d’abord que la longue récitation de toutes les formules de respect qu’il savait par cour. Pendant qu’il répétait ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l’air de fausseté, et presque de friponnerie, naturel a sa physionomie, l’esprit actif du vieux paysan cherchait a découvrir quelle raison pouvait porter un homme aussi considérable a prendre chez lui son vaurien de fils. Il était fort mécontent de Julien, et c’était pour lui que M. de Renal lui offrait le gage inespéré de 300 francs par an, avec la nourriture et meme l’habillement. Cette derniere prétention, que le pere Sorel avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été accordée de meme par M. de Renal.

Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n’est pas ravi et comblé de ma proposition, comme naturellement il devrait l’etre, il est clair, se dit-il, qu’on lui a fait des offres d’un autre côté ; et de qui peuvent-elles venir, si ce n’est du Valenod ? Ce fut en vain que M. de Renal pressa Sorel de conclure sur-le-champ : l’astuce du vieux paysan s’y refusa opiniâtrement ; il voulait, disait-il, consulter son fils, comme si, en province, un pere riche consultait un fils qui n’a rien, autrement que pour la forme.

Une scie a eau se compose d’un hangar au bord d’un ruisseau. Le toit est soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A huit ou dix pieds d’élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui monte et descend, tandis qu’un mécanisme fort simple pousse contre cette scie une piece de bois. C’est une roue mise en mouvement par le ruisseau qui fait aller ce double mécanisme ; celui de la scie qui monte et descend, et celui qui pousse doucement la piece de bois vers la scie, qui la débite en planches.

En approchant de son usine, le pere Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, especes de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter a la scie. Tout occupés a suivre exactement la marque noire tracée sur la piece de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur pere. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien a la place qu’il aurait du occuper, a côté de la scie. Il l’aperçut a cinq ou six pieds plus haut, a cheval sur l’une des pieces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eut peut-etre pardonné a Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-meme.

Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait a son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empecha d’entendre la terrible voix de son pere. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis a l’action de la scie, et de la sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tete, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber a douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son pere le retint de la main gauche, comme il tombait :

– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde a la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, a la bonne heure.

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, a côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins a cause de la douleur physique que pour la perte de son livre qu’il adorait.

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empecha encore Julien d’entendre cet ordre. Son pere, qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l’en frappa sur l’épaule. A peine Julien fut-il a terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau ou était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélene.

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C’était un petit jeune homme de dix-huit a dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colere, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n’en est peut-etre point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légereté que de vigueur. Des sa premiere jeunesse, son air extremement pensif et sa grande pâleur avaient donné l’idée a son pere qu’il ne vivrait pas, ou qu’il vivrait pour etre une charge a sa famille. Objet des mépris de tous a la maison, il haissait ses freres et son pere ; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.

Il n’y avait pas un an que sa jolie figure commençait a lui donner quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde, comme un etre faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour osa parler au maire au sujet des platanes.

Ce chirurgien payait quelquefois au pere Sorel la journée de son fils, et lui enseignait le latin et l’histoire, c’est-a-dire, ce qu’il savait d’histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait légué sa croix de la Légion d’honneur, les arrérages de sa demi-solde et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit de M. le maire.

A peine entré dans la maison, Julien se sentit l’épaule arretée par la puissante main de son pere ; il tremblait, s’attendant a quelques coups.

– Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d’un enfant retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se trouverent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui avait l’air de vouloir lire jusqu’au fond de son âme.


Chapitre 5 Une négociation

ENNIUS.

Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard ; d’ou connais-tu Mme de Renal, quand lui as-tu parlé ?

– Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n’ai jamais vu cette dame qu’a l’église.

– Mais tu l’auras regardée, vilain effronté ?

– Jamais ! Vous savez qu’a l’église je ne vois que Dieu, ajouta Julien, avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, a éloigner le retour des taloches.

– Il y a pourtant quelque chose la-dessous, répliqua le paysan malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai rien de toi, maudit hypocrite. Au fait, je vais etre délivré de toi, et ma scie n’en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t’a procuré une belle place. Va faire ton paquet, et je te menerai chez M. de Renal, ou tu seras précepteur des enfants.

– Qu’aurai-je pour cela ?

– La nourriture, l’habillement et trois cents francs de gages.

– Je ne veux pas etre domestique.

– Animal, qui te parle d’etre domestique, est-ce que je voudrais que mon fils fut domestique ?

– Mais, avec qui mangerai-je ?

Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu’en parlant il pourrait commettre quelque imprudence ; il s’emporta contre Julien, qu’il accabla d’injures, en l’accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses autres fils.

Julien les vit bientôt apres, chacun appuyé sur sa hache et tenant conseil. Apres les avoir longtemps regardés, Julien, voyant qu’il ne pouvait rien deviner, alla se placer de l’autre côté de la scie, pour éviter d’etre surpris. Il voulait penser a cette annonce imprévue qui changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence ; son imagination était tout entiere a se figurer ce qu’il verrait dans la belle maison de M. de Renal.

Il faut renoncer a tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser réduire a manger avec les domestiques. Mon pere voudra m’y forcer ; plutôt mourir. J’ai quinze francs huit sous d’économies, je me sauve cette nuit ; en deux jours, par des chemins de traverse ou je ne crains nul gendarme, je suis a Besançon ; la, je m’engage comme soldat, et, s’il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d’avancement, plus d’ambition pour moi, plus de ce bel état de pretre qui mene a tout.

Cette horreur pour manger avec des domestiques n’était pas naturelle a Julien, il eut fait, pour arriver a la fortune, des choses bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de Rousseau. C’était le seul livre a l’aide duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil des bulletins de la grande armée et le Mémorial de Sainte-Hélene complétaient son Coran. Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D’apres un mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de l’avancement.

Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent unies a la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il voyait bien que dépendait son sort a venir, il avait appris par cour tout le Nouveau Testament en latin ; il savait aussi le livre du Pape de M. de Maistre et croyait a l’un aussi peu qu’a l’autre.

Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils éviterent de se parler ce jour-la. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez le curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l’étrange proposition qu’on avait faite a son pere. Peut-etre est-ce un piege, se disait-il, il faut faire semblant de l’avoir oublié.

Le lendemain de bonne heure, M. de Renal fit appeler le vieux Sorel, qui, apres s’etre fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en faisant des la porte cent excuses, entremelées d’autant de révérences. A force de parcourir toutes sortes d’objections, Sorel comprit que son fils mangerait avec le maître et la maîtresse de la maison, et les jours ou il y aurait du monde, seul dans une chambre a part avec les enfants. Toujours plus disposé a incidenter a mesure qu’il distinguait un véritable empressement chez M. le maire, et d’ailleurs rempli de défiance et d’étonnement, Sorel demanda a voir la chambre ou coucherait son fils. C’était une grande piece meublée fort proprement, mais dans laquelle on était déja occupé a transporter les lits des trois enfants.

Cette circonstance fut un trait de lumiere pour le vieux paysan ; il demanda aussitôt avec assurance a voir l’habit que l’on donnerait a son fils. M. de Renal ouvrit son bureau et prit cent francs.

– Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et levera un habit noir complet.

– Et quand meme je le retirerais de chez vous, dit le paysan, qui avait tout a coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit noir lui restera ?

– Sans doute.

– Oh bien ! dit Sorel d’un ton de voix traînard, il ne reste donc plus qu’a nous mettre d’accord sur une seule chose, l’argent que vous lui donnerez.

– Comment ! s’écria M. de Renal indigné, nous sommes d’accord depuis hier : je donne trois cents francs ; je crois que c’est beaucoup, et peut-etre trop.

– C’était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant encore plus lentement ; et, par un effort de génie qui n’étonnera que ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en regardant fixement M. de Renal : Nous trouvons mieux ailleurs.

A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant a lui, et, apres une conversation savante de deux grandes heures, ou pas un mot ne fut dit au hasard, la finesse du paysan l’emporta sur la finesse de l’homme riche, qui n’en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux articles qui devaient régler la nouvelle existence de Julien se trouverent arretés ; non seulement ses appointements furent réglés a quatre cents francs, mais on dut les payer d’avance, le premier de chaque mois.

– Eh bien ! je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Renal.

– Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur notre maire, dit le paysan d’une voix câline, ira bien jusqu’a trente-six francs.

– Soit, dit M. de Renal, mais finissons-en.

Pour le coup, la colere lui donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu’il fallait cesser de marcher en avant. Alors, a son tour, M. de Renal fit des progres. Jamais il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au vieux Sorel, fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Renal vint a penser qu’il serait obligé de raconter a sa femme le rôle qu’il avait joué dans toute cette négociation.

– Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur. M. Durand me doit quelque chose. J’irai avec votre fils faire la levée du drap noir.

Apres cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules respectueuses ; elles prirent un bon quart d’heure. A la fin, voyant qu’il n’y avait décidément plus rien a gagner, il se retira. Sa derniere révérence finit par ces mots :

– Je vais envoyer mon fils au château.

C’était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison quand ils voulaient lui plaire.

De retour a son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu de la nuit. Il avait voulu mettre en sureté ses livres et sa croix de la Légion d’honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand de bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui domine Verrieres.

Quand il reparut : – Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son pere, si tu auras jamais assez d’honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j’avance depuis tant d’années ! Prends tes guenilles, et va-t’en chez M. le maire.

Julien, étonné de n’etre pas battu, se hâta de partir. Mais a peine hors de la vue de son terrible pere, il ralentit le pas. Il jugea qu’il serait utile a son hypocrisie d’aller faire une station a l’église.

Ce mot vous surprend ? Avant d’arriver a cet horrible mot, l’âme du jeune paysan avait eu bien du chemin a parcourir.

Des sa premiere enfance, la vue de certains dragons du 6me, aux longs manteaux blancs, et la tete couverte de casques aux longs crins noirs, qui revenaient d’Italie, et que Julien vit attacher leurs chevaux a la fenetre grillée de la maison de son pere, le rendit fou de l’état militaire. Plus tard, il écoutait avec transport les récits des batailles du pont de Lodi, d’Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard jetait sur sa croix.

Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença a bâtir a Verrieres une église, que l’on peut appeler magnifique pour une aussi petite ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa Julien ; elles devinrent célebres dans le pays, par la haine mortelle qu’elles susciterent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé de Besançon, qui passait pour etre l’espion de la congrégation. Le juge de paix fut sur le point de perdre sa place, du moins telle était l’opinion commune. N’avait-il pas osé avoir un différend avec un pretre qui, presque tous les quinze jours, allait a Besançon, ou il voyait, disait-on, Mgr l’éveque ?

Sur ces entrefaites, le juge de paix, pere d’une nombreuse famille, rendit plusieurs sentences qui semblerent injustes ; toutes furent portées contre ceux des habitants qui lisaient le Constitutionnel. Le bon parti triompha. Il ne s’agissait, il est vrai, que de sommes de trois ou de cinq francs ; mais une de ces petites amendes dut etre payée par un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colere, cet homme s’écriait : « Quel changement ! et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix passait pour un si honnete homme ! » Le chirurgien-major, ami de Julien, était mort.

Tout a coup Julien cessa de parler de Napoléon ; il annonça le projet de se faire pretre, et on le vit constamment, dans la scie de son pere, occupé a apprendre par cour une bible latine que le curé lui avait pretée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses progres, passait des soirées entieres a lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant lui que des sentiments pieux. Qui eut pu deviner que cette figure de jeune fille, si pâle et si douce, cachait la résolution inébranlable de s’exposer a mille morts plutôt que de ne pas faire fortune !

Pour Julien, faire fortune, c’était d’abord sortir de Verrieres ; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu’il y voyait glaçait son imagination.

Des sa premiere enfance, il avait eu des moments d’exaltation. Alors il songeait avec délices qu’un jour il serait présenté aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer leur attention par quelque action d’éclat. Pourquoi ne serait-il pas aimé de l’une d’elles, comme Bonaparte, pauvre encore, avait été aimé de la brillante Mme de Beauharnais ? Depuis bien des années, Julien ne passait peut-etre pas une heure de sa vie sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée.

Cette idée le consolait de ses malheurs qu’il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.

La construction de l’église et les sentences du juge de paix l’éclairerent tout a coup ; une idée qui lui vint le rendit comme fou pendant quelques semaines, et enfin s’empara de lui avec la toute-puissance de la premiere idée qu’une âme passionnée croit avoir inventée.

« Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d’etre envahie ; le mérite militaire était nécessaire et a la mode. Aujourd’hui, on voit des pretres de quarante ans avoir cent mille francs d’appointements, c’est-a-dire trois fois autant que les fameux généraux de division de Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voila ce juge de paix, si bonne tete, si honnete homme jusqu’ici, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire a un jeune vicaire de trente ans. Il faut etre pretre. »

Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déja deux ans que Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan, a un dîner de pretres auquel le bon curé l’avait présenté comme un prodige d’instruction, il lui arriva de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre la poitrine, prétendit s’etre disloqué le bras en remuant un tronc de sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position genante. Apres cette peine afflictive, il se pardonna. Voila le jeune homme de dix-neuf ans, mais faible en apparence, et a qui l’on en eut tout au plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la magnifique église de Verrieres.

Il la trouva sombre et solitaire. A l’occasion d’une fete, toutes les croisées de l’édifice avaient été couvertes d’étoffe cramoisie. Il en résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumiere éblouissant, du caractere le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit. Seul, dans l’église, il s’établit dans le banc qui avait la plus belle apparence. Il portait les armes de M. de Renal.

Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé la comme pour etre lu. Il y porta les yeux et vit :

Détails de l’exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté a Besançon, le…

Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots d’une ligne, c’étaient : Le premier pas.

– Qui a pu mettre ce papier la, dit Julien ? Pauvre malheureux, ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien… et il froissa le papier.

En sortant, Julien crut voir du sang pres du bénitier, c’était de l’eau bénite qu’on avait répandue : le reflet des rideaux rouges qui couvraient les fenetres la faisait paraître du sang.

Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrete.

– Serais-je un lâche ! se dit-il, aux armes !

Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du vieux chirurgien, était héroique pour Julien. Il se leva et marcha rapidement vers la maison de M. de Renal.

Malgré ces belles résolutions, des qu’il l’aperçut a vingt pas de lui, il fut saisi d’une invincible timidité. La grille de fer était ouverte, elle lui semblait magnifique, il fallait entrer la-dedans.

Julien n’était pas la seule personne dont le cour fut troublé par son arrivée dans cette maison. L’extreme timidité de Mme de Renal était déconcertée par l’idée de cet étranger, qui, d’apres ses fonctions, allait constamment se trouver entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée a avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits dans l’appartement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu’elle demanda a son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fut reporté dans sa chambre.

La délicatesse de femme était poussée a un point excessif chez Mme de Renal. Elle se faisait l’image la plus désagréable d’un etre grossier et mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu’il savait le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.


Chapitre 6 L’Ennui

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Renal sortait par la porte-fenetre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut pres de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extremement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de Mme de Renal eut d’abord l’idée que ce pouvait etre une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce a M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arretée a la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’a la sonnette. Mme de Renal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout pres de son oreille :

– Que voulez-vous ici, mon enfant ?

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Renal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout meme ce qu’il venait faire. Mme de Renal avait répété sa question.

– Je viens pour etre précepteur, Madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.

Mme de Renal resta interdite, ils étaient fort pres l’un de l’autre a se regarder. Julien n’avait jamais vu un etre aussi bien vetu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme de Renal regardait les grosses larmes qui s’étaient arretées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit a rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille, elle se moquait d’elle-meme et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était la ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un pretre sale et mal vetu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

– Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Ce mot de Monsieur étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant.

– Oui, Madame, dit-il timidement.

Mme de Renal était si heureuse, qu’elle osa dire a Julien :

– Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?

– Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ?

– N’est-ce pas, Monsieur, ajouta-t-elle apres un petit silence et d’une voix dont chaque instant augmentait l’émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?

S’entendre appeler de nouveau Monsieur, bien sérieusement, et par une dame si bien vetue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Renal, de son côté, était completement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’a l’ordinaire, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tete dans le bassin de la fontaine publique. A sa grande joie, elle trouvait l’air timide d’une jeune fille a ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air rébarbatif. Pour l’âme si paisible de Mme de Renal, le contraste de ses craintes et de ce qu’elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonné de se trouver ainsi a la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si pres de lui.

– Entrons, Monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé.

De sa vie une sensation purement agréable n’avait aussi profondément ému Mme de Renal, jamais une apparition aussi gracieuse n’avait succédé a des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfant, si soignés par elle, ne tomberaient pas dans les mains d’un pretre sale et grognon. A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné, a l’aspect d’une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme de Renal. Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir un habit noir.

– Mais, est-il vrai, Monsieur, lui dit-elle en s’arretant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, vous savez le latin ?

Ces mots choquerent l’orgueil de Julien et dissiperent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure.

– Oui, Madame, lui dit-il en cherchant a prendre un air froid ; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et meme quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.

Mme de Renal trouva que Julien avait l’air fort méchant, il s’était arreté a deux pas d’elle. Elle s’approcha et lui dit a mi-voix :

– N’est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet a mes enfants, meme quand ils ne sauraient pas leurs leçons.

Ce ton si doux et presque suppliant d’une si belle dame fit tout a coup oublier a Julien ce qu’il devait a sa réputation de latiniste. La figure de Mme de Renal était pres de la sienne, il sentit le parfum des vetements d’été d’une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extremement et dit avec un soupir et d’une voix défaillante :

– Ne craignez rien, Madame, je vous obéirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut tout a fait dissipée, que Mme de Renal fut frappée de l’extreme beauté de Julien. La forme presque féminine de ses traits et son air d’embarras ne semblerent point ridicules a une femme extremement timide elle-meme. L’air mâle que l’on trouve communément nécessaire a la beauté d’un homme lui eut fait peur.

– Quel âge avez-vous, Monsieur ? dit-elle a Julien.

– Bientôt dix-neuf ans.

– Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Renal tout a fait rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois son pere a voulu le battre, l’enfant a été malade pendant toute une semaine, et cependant c’était un bien petit coup.

Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon pere m’a battu. Que ces gens riches sont heureux !

Mme de Renal en était déja a saisir les moindres nuances de ce qui se passait dans l’âme du précepteur ; elle prit ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l’encourager.

– Quel est votre nom, Monsieur, lui dit-elle avec un accent et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s’en rendre compte.

– On m’appelle Julien Sorel, Madame ; je tremble en entrant pour la premiere fois de ma vie dans une maison étrangere, j’ai besoin de votre protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours. Je n’ai jamais été au college, j’étais trop pauvre ; je n’ai jamais parlé a d’autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la Légion d’honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de moi. Mes freres m’ont toujours battu, ne les croyez pas s’ils vous disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, Madame, je n’aurai jamais mauvaise intention.

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Renal. Tel est l’effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractere, et que surtout la personne qu’elle décore ne songe pas a avoir de la grâce, Julien, qui se connaissait fort bien en beauté féminine, eut juré dans cet instant qu’elle n’avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l’idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de son idée ; un instant apres, il se dit : Il y aurait de la lâcheté a moi de ne pas exécuter une action qui peut m’etre utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier a peine arraché a la scie. Peut-etre Julien fut-il un peu encouragé par ce mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Renal lui adressait deux ou trois mots d’instruction sur la façon de débuter avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau fort pâle ; il dit, d’un air contraint :

– Jamais, Madame, je ne battrai vos enfants ; je le jure devant Dieu.

Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Renal et la porter a ses levres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée. Comme il faisait tres chaud, son bras était tout a fait nu sous son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main a ses levres, l’avait entierement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-meme, il lui sembla qu’elle n’avait pas été assez rapidement indignée.

M. de Renal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet ; du meme air majestueux et paterne qu’il prenait lorsqu’il faisait des mariages a la mairie, il dit a Julien :

– Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient.

Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Renal s’assit avec gravité.

– M. le curé m’a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis content, j’aiderai a vous faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents ni amis, leur ton ne peut convenir a mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier mois ; mais j’exige votre parole de ne pas donner un sou de cet argent a votre pere.

M. de Renal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire, avait été plus fin que lui.

– Maintenant, Monsieur, car d’apres mes ordres tout le monde ici va vous appeler Monsieur, et vous sentirez l’avantage d’entrer dans une maison de gens comme il faut ; maintenant, Monsieur, il n’est pas convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques l’ont-ils vu ? dit M. de Renal a sa femme.

– Non, mon ami, répondit-elle d’un air profondément pensif.

– Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une redingote a lui. Allons maintenant chez M. Durand, le marchand de drap.

Plus d’une heure apres, quand M. de Renal rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise a la meme place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en l’examinant elle oubliait d’en avoir peur. Julien ne songeait point a elle ; malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce moment n’était que celle d’un enfant, il lui semblait avoir vécu des années depuis l’instant ou, trois heures auparavant, il était tremblant dans l’église. Il remarqua l’air glacé de Mme de Renal, il comprit qu’elle était en colere de ce qu’il avait osé lui baiser la main. Mais le sentiment d’orgueil que lui donnait le contact d’habits si différents de ceux qu’il avait coutume de porter le mettait tellement hors de lui-meme, et il avait tant d’envie de cacher sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Renal le contemplait avec des yeux étonnés.

– De la gravité, Monsieur, lui dit M. de Renal, si vous voulez etre respecté de mes enfants et de mes gens.

– Monsieur, répondit Julien, je suis gené dans ces nouveaux habits ; moi, pauvre paysan, je n’ai jamais porté que des vestes ; j’irai, si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre.

– Que te semble de cette nouvelle acquisition ? dit M. de Renal a sa femme.

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se rendit pas compte, Mme de Renal déguisa la vérité a son mari.

– Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer avant un mois.

– Eh bien ! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu’il m’en pourra couter, et Verrieres sera accoutumée a voir un précepteur aux enfants de M. de Renal. Ce but n’eut point été rempli si j’eusse laissé a Julien l’accoutrement d’un ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai, bien entendu, l’habit noir complet que je viens de lever chez le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait chez le tailleur, et dont je l’ai couvert.

L’heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant a Mme de Renal. Les enfants, auxquels l’on avait annoncé le nouveau précepteur, accablaient leur mere de questions. Enfin Julien parut. C’était un autre homme. C’eut été mal parler que de dire qu’il était grave ; c’était la gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d’un air qui étonna M. de Renal lui-meme.

– Je suis ici, Messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour vous apprendre le latin. Vous savez ce que c’est que de réciter une leçon. Voici la sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in-32, relié en noir. C’est particulierement l’histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est la partie qu’on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons, faites-moi réciter la mienne.

Adolphe, l’aîné des enfants, avait pris le livre.

– Ouvrez-le, au hasard, continua Julien, et dites-moi le premier mot d’un alinéa. Je réciterai par cour le livre sacré, regle de notre conduite a tous, jusqu’a ce que vous m’arretiez.

Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page avec la meme facilité que s’il eut parlé français. M. de Renal regardait sa femme d’un air de triomphe. Les enfants, voyant l’étonnement de leurs parents, ouvraient de grands yeux. Un domestique vint a la porte du salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d’abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la femme de chambre de Madame et la cuisiniere arriverent pres de la porte ; alors Adolphe avait déja ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la meme facilité.

– Ah, mon Dieu ! le joli petit pretre, dit tout haut la cuisiniere, bonne fille fort dévote.

L’amour-propre de M. de Renal était inquiet ; loin de songer a examiner le précepteur, il était tout occupé a chercher dans sa mémoire quelques mots latins ; enfin, il put dire un vers d’Horace. Julien ne savait de latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil :

– Le saint ministere auquel je me destine m’a défendu de lire un poete aussi profane.

M. de Renal cita un assez grand nombre de prétendus vers d’Horace. Il expliqua a ses enfants ce que c’était qu’Horace ; mais les enfants, frappés d’admiration, ne faisaient guere attention a ce qu’il disait. Ils regardaient Julien.

Les domestiques étant toujours a la porte, Julien crut devoir prolonger l’épreuve :

– Il faut, dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier m’indique aussi un passage du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d’un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au triomphe de M. de Renal, comme Julien récitait, entrerent M. Valenod, le possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet de l’arrondissement. Cette scene valut a Julien le titre de Monsieur ; les domestiques eux-memes n’oserent pas le lui refuser.

Le soir, tout Verrieres afflua chez M. de Renal pour voir la merveille. Julien répondait a tous d’un air sombre qui tenait a distance. Sa gloire s’étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours apres M. de Renal, craignant qu’on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un engagement de deux ans.

– Non, Monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger a rien n’est point égal, je le refuse.

Julien sut si bien faire que, moins d’un mois apres son arrivée dans la maison, M. de Renal lui-meme le respectait. Le curé étant brouillé avec MM. de Renal et Valenod, personne ne put trahir l’ancienne passion de Julien pour Napoléon, il n’en parlait qu’avec horreur.


Chapitre 7 Les Affinités électives

Ils ne savent toucher le cour qu’en le froissant.

UN MODERNE.

Les enfants l’adoraient, lui ne les aimait point ; sa pensée était ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l’impatientait jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son arrivée avait en quelque sorte chassé l’ennui de la maison, il fut un bon précepteur. Pour lui, il n’éprouvait que haine et horreur pour la haute société ou il était admis, a la vérité au bas bout de la table, ce qui explique peut-etre la haine et l’horreur. Il y eut certains dîners d’apparat, ou il put a grande peine contenir sa haine pour tout ce qui l’environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait le dé chez M. de Renal, Julien fut sur le point de se trahir ; il se sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de la probité ! s’écria-t-il ; on dirait que c’est la seule vertu ; et cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu’il administre le bien des pauvres ! je parierais qu’il gagne meme sur les fonds destinés aux enfants trouvés, a ces pauvres dont la misere est encore plus sacrée que celle des autres ! Ah ! monstres ! monstres ! Et moi aussi, je suis une sorte d’enfant trouvé, hai de mon pere, de mes freres, de toute ma famille.

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant son bréviaire dans un petit bois, qu’on appelle le Belvédere, et qui domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain a éviter ses deux freres, qu’il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l’air extremement propre de leur frere, par le mépris sincere qu’il avait pour eux, qu’ils l’avaient battu au point de le laisser évanoui et tout sanglant. Mme de Renal, se promenant avec M. Valenod et le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois ; elle vit Julien étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu’il donna de la jalousie a M. Valenod.

Il prenait l’alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Renal fort belle, mais il la haissait a cause de sa beauté ; c’était le premier écueil qui avait failli arreter sa fortune. Il lui parlait le moins possible, afin de faire oublier le transport qui, le premier jour, l’avait porté a lui baiser la main.

Élisa, la femme de chambre de Mme de Renal, n’avait pas manqué de devenir amoureuse du jeune précepteur ; elle en parlait souvent a sa maîtresse. L’amour de Mlle Élisa avait valu a Julien la haine d’un des valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait a Élisa : Vous ne voulez plus me parler depuis que ce précepteur crasseux est entré dans la maison. Julien ne méritait pas cette injure ; mais, par instinct de joli garçon, il redoubla de soins pour sa personne. La haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne convenait pas a un jeune abbé. A la soutane pres, c’était le costume que portait Julien.

Mme de Renal remarqua qu’il parlait plus souvent que de coutume a Mlle Élisa ; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de la tres petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu’il était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c’est pour ces petits soins qu’Élisa lui était utile. Cette extreme pauvreté, qu’elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Renal ; elle eut envie de lui faire des cadeaux, mais elle n’osa pas ; cette résistance intérieure fut le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-la le nom de Julien et le sentiment d’une joie pure et tout intellectuelle étaient synonymes pour elle. Tourmentée par l’idée de la pauvreté de Julien, Mme de Renal parla a son mari de lui faire un cadeau de linge :

– Quelle duperie ! répondit-il. Quoi ! faire des cadeaux a un homme dont nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien ? ce serait dans le cas ou il se négligerait qu’il faudrait stimuler son zele.

Mme de Renal fut humiliée de cette maniere de voir ; elle ne l’eut pas remarquée avant l’arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l’extreme propreté de la mise, d’ailleurs fort simple, du jeune abbé, sans se dire : ce pauvre garçon, comment peut-il faire ?

Peu a peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait a Julien, au lieu d’en etre choquée.

Mme de Renal était une de ces femmes de province que l’on peut tres bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu’on les voit. Elle n’avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de parler. Douée d’une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur naturel a tous les etres faisait que, la plupart du temps, elle ne donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers au milieu desquels le hasard l’avait jetée.

On l’eut remarquée pour le naturel et la vivacité d’esprit, si elle eut reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d’héritiere, elle avait été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées du Sacré-Cour de Jésus, et animées d’une haine violente pour les Français ennemis des jésuites. Mme de Renal s’était trouvé assez de sens pour oublier bientôt, comme absurde, tout ce qu’elle avait appris au couvent ; mais elle ne mit rien a la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries précoces dont elle avait été l’objet en sa qualité d’héritiere d’une grande fortune, et un penchant décidé a la dévotion passionnée, lui avaient donné une maniere de vivre tout intérieure. Avec l’apparence de la condescendance la plus parfaite et d’une abnégation de volonté, que les maris de Verrieres citaient en exemple a leurs femmes, et qui faisait l’orgueil de M. de Renal, la conduite habituelle de son âme était en effet le résultat de l’humeur la plus altiere. Telle princesse, citée a cause de son orgueil, prete infiniment plus d’attention a ce que ses gentilshommes font autour d’elle, que cette femme si douce, si modeste en apparence, n’en donnait a tout ce que disait ou faisait son mari. Jusqu’a l’arrivée de Julien, elle n’avait réellement eu d’attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette âme qui, de la vie, n’avait adoré que Dieu, quand elle était au Sacré-Cour de Besançon.

Sans qu’elle daignât le dire a personne, un acces de fievre d’un de ses fils la mettait presque dans le meme état que si l’enfant eut été mort. Un éclat de rire grossier, un haussement d’épaules, accompagné de quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin d’épanchement l’avait portée a faire a son mari, dans les premieres années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans le cour de Mme de Renal. Voila ce qu’elle trouva au lieu des flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique ou elle avait passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fiere pour parler de ce genre de chagrins, meme a son amie Mme Derville, elle se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossiereté, et la plus brutale insensibilité a tout ce qui n’était pas intéret d’argent, de préséance ou de croix ; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les contrariait, lui parurent des choses naturelles a ce sexe, comme porter des bottes et un chapeau de feutre.

Apres de longues années, Mme de Renal n’était pas encore accoutumée a ces gens a argent au milieu desquels il fallait vivre.

De la le succes du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la sympathie de cette âme noble et fiere. Mme de Renal lui eut bientôt pardonné son ignorance extreme qui était une grâce de plus, et la rudesse de ses façons qu’elle parvint a corriger. Elle trouva qu’il valait la peine de l’écouter, meme quand on parlait des choses les plus communes, meme quand il s’agissait d’un pauvre chien écrasé, comme il traversait la rue, par la charrette d’un paysan allant au trot. Le spectacle de cette douleur donnait son gros rire a son mari, tandis qu’elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués de Julien. La générosité, la noblesse d’âme, l’humanité lui semblerent peu a peu n’exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute la sympathie et meme l’admiration que ces vertus excitent chez les âmes bien nées.

A Paris, la position de Julien envers Mme de Renal eut été bien vite simplifiée ; mais a Paris, l’amour est fils des romans. Le jeune précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre romans, et jusque dans les couplets du Gymnase, l’éclaircissement de leur position. Les romans leur auraient tracé le rôle a jouer, montré le modele a imiter ; et ce modele, tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir, et peut-etre en rechignant, la vanité eut forcé Julien a le suivre.

Dans une petite ville de l’Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident eut été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qui n’est qu’ambitieux parce que la délicatesse de son cour lui fait un besoin de quelques-unes des jouissances que donne l’argent, voit tous les jours une femme de trente ans, sincerement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se fait peu a peu dans les provinces, il y a plus de naturel.

Souvent, en songeant a la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Renal était attendrie jusqu’aux larmes. Julien la surprit, un jour, pleurant tout a fait.

– Eh ! Madame, vous serait-il arrivé quelque malheur ?

– Non, mon ami, lui répondit-elle ; appelez les enfants, allons nous promener.

Elle prit son bras et s’appuya d’une façon qui parut singuliere a Julien. C’était pour la premiere fois qu’elle l’avait appelé mon ami.

Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu’elle rougissait beaucoup. Elle ralentit le pas.

– On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l’unique héritiere d’une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de présents… Mes fils font des progres… si étonnants… que je voudrais vous prier d’accepter un petit présent comme marque de ma reconnaissance. Il ne s’agit que de quelques louis pour vous faire du linge. Mais… ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de parler.

– Quoi, Madame, dit Julien ?

– Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tete, de parler de ceci a mon mari.

– Je suis petit, Madame, mais je ne suis pas bas, reprit Julien en s’arretant les yeux brillants de colere et se relevant de toute sa hauteur, c’est a quoi vous n’avez pas assez réfléchi. Je serais moins qu’un valet, si je me mettais dans le cas de cacher a M. de Renal quoi que ce soit de relatif a mon argent.

Mme de Renal était atterrée.

– M. le maire, continua Julien, m’a remis cinq fois trente-six francs depuis que j’habite sa maison, je suis pret a montrer mon livre de dépenses a M. de Renal et a qui que ce soit ; meme a M. Valenod qui me hait.

A la suite de cette sortie, Mme de Renal était restée pâle et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l’un ni l’autre put trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L’amour pour Mme de Renal devint de plus en plus impossible dans le cour orgueilleux de Julien ; quant a elle, elle le respecta, elle l’admira ; elle en avait été grondée. Sous prétexte de réparer l’humiliation involontaire qu’elle lui avait causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces manieres fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Renal. Leur effet fut d’apaiser en partie la colere de Julien ; il était loin d’y voir rien qui put ressembler a un gout personnel.

Voila, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient, et croient ensuite pouvoir tout réparer par quelques singeries !

Le cour de Mme de Renal était trop plein, et encore trop innocent, pour que, malgré ses résolutions a cet égard, elle ne racontât pas a son mari l’offre qu’elle avait faite a Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.

– Comment, reprit M. de Renal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un refus de la part d’un domestique ?

Et comme Mme de Renal se récriait sur ce mot :

– Je parle, Madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses chambellans a sa nouvelle épouse : « Tous ces gens-la, lui dit-il, sont nos domestiques. » Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval, essentiel pour les préséances. Tout ce qui n’est pas gentilhomme, qui vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire deux mots a ce M. Julien, et lui donner cent francs.

– Ah ! mon ami, dit Mme de Renal tremblante, que ce ne soit pas du moins devant les domestiques !

– Oui, ils pourraient etre jaloux et avec raison, dit son mari en s’éloignant et pensant a la quotité de la somme.

Mme de Renal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va humilier Julien, et par ma faute ! Elle eut horreur de son mari, et se cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire de confidences.

Lorsqu’elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était tellement contractée qu’elle ne put parvenir a prononcer la moindre parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu’elle serra.

– Eh bien ! mon ami, lui dit-elle enfin, etes-vous content de mon mari ?

– Comment ne le serais-je pas ? répondit Julien avec un sourire amer ; il m’a donné cent francs.

Mme de Renal le regarda comme incertaine.

– Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que Julien ne lui avait jamais vu.

Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrieres, malgré son affreuse réputation de libéralisme. La, elle choisit pour dix louis de livres qu’elle donna a ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu’elle savait que Julien désirait. Elle exigea que la, dans la boutique du libraire, chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus en partage. Pendant que Mme de Renal était heureuse de la sorte de réparation qu’elle avait l’audace de faire a Julien, celui-ci était étonné de la quantité de livres qu’il apercevait chez le libraire. Jamais il n’avait osé entrer en un lieu aussi profane ; son cour palpitait. Loin de songer a deviner ce qui se passait dans le cour de Mme de Renal, il revait profondément au moyen qu’il y aurait, pour un jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres. Enfin il eut l’idée qu’il serait possible avec de l’adresse de persuader a M. de Renal qu’il fallait donner pour sujet de theme a ses fils l’histoire des gentilshommes célebres nés dans la province. Apres un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et a un tel point que, quelque temps apres, il osa hasarder, en parlant a M. de Renal, la mention d’une action bien autrement pénible pour le noble maire ; il s’agissait de contribuer a la fortune d’un libéral, en prenant un abonnement chez le libraire. M. de Renal convenait bien qu’il était sage de donner a son fils aîné l’idée de visu de plusieurs ouvrages qu’il entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu’il serait a l’École militaire ; mais Julien voyait M. le maire s’obstiner a ne pas aller plus loin. Il soupçonnait une raison secrete, mais ne pouvait la deviner.

– Je pensais, Monsieur, lui dit-il un jour, qu’il y aurait une haute inconvenance a ce que le nom d’un bon gentilhomme tel qu’un Renal parut sur le sale registre du libraire.

Le front de M. de Renal s’éclaircit.

– Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d’un ton plus humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l’on pouvait un jour découvrir que son nom a été sur le registre d’un libraire loueur de livres. Les libéraux pourraient m’accuser d’avoir demandé les livres les plus infâmes ; qui sait meme s’ils n’iraient pas jusqu’a écrire apres mon nom les titres de ces livres pervers.

Mais Julien s’éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire reprendre l’expression de l’embarras et de l’humeur. Julien se tut. Je tiens mon homme, se dit-il.

Quelques jours apres, l’aîné des enfants interrogeant Julien sur un livre annoncé dans La Quotidienne, en présence de M. de Renal :

– Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, dit le jeune précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre a M. Adolphe, on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier de vos gens.

– Voila une idée qui n’est pas mal, dit M. de Renal, évidemment fort joyeux.

– Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien de cet air grave et presque malheureux qui va si bien a de certaines gens, quand ils voient le succes des affaires qu’ils ont le plus longtemps désirées, il faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les filles de Madame, et le domestique lui-meme.

– Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Renal, d’un air hautain. Il voulait cacher l’admiration que lui donnait le savant mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.

La vie de Julien se composait ainsi d’une suite de petites négociations ; et leur succes l’occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence marquée qu’il n’eut tenu qu’a lui de lire dans le cour de Mme de Renal.

La position morale ou il avait été toute sa vie se renouvelait chez M. le maire de Verrieres. La, comme a la scierie de son pere, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et en était hai. Il voyait chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod, par les autres amis de la maison, a l’occasion de choses qui venaient de se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu a la réalité. Une action lui semblait-elle admirable, c’était celle-la précisément qui attirait le blâme des gens qui l’environnaient. Sa réplique intérieure était toujours : Quels monstres ou quels sots ! Le plaisant, avec tant d’orgueil, c’est que souvent il ne comprenait absolument rien a ce dont on parlait.

De la vie, il n’avait parlé avec sincérité qu’au vieux chirurgien-major ; le peu d’idées qu’il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte en Italie, ou a la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit circonstancié des opérations les plus douloureuses ; il se disait : Je n’aurais pas sourcillé.

La premiere fois que Mme de Renal essaya avec lui une conversation étrangere a l’éducation des enfants, il se mit a parler d’opérations chirurgicales ; elle pâlit et le pria de cesser.

Julien ne savait rien au dela. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Renal, le silence le plus singulier s’établissait entre eux des qu’ils étaient seuls. Dans le salon, quelle que fut l’humilité de son maintien, elle trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiete, car son instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n’était nullement tendre.

D’apres je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne société, telle que l’avait vue le vieux chirurgien-major, des qu’on se taisait dans un lieu ou il se trouvait avec une femme, Julien se sentait humilié, comme si ce silence eut été son tort particulier. Cette sensation était cent fois plus pénible dans le tete-a-tete. Son imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles, sur ce qu’un homme doit dire, quand il est seul avec une femme, ne lui offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus humiliant. Ainsi son air sévere, pendant ses longues promenades avec Mme de Renal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait a parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour comble de misere, il voyait et s’exagérait son absurdité ; mais ce qu’il ne voyait pas, c’était l’expression de ses yeux ; ils étaient si beaux et annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois un sens charmant a ce qui n’en avait pas. Mme de Renal remarqua que, seul avec elle, il n’arrivait jamais a dire quelque chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il ne songeait pas a bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes, elle jouissait avec délices des éclairs d’esprit de Julien.

Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est séverement bannie des mours de la province. On a peur d’etre destitué. Les fripons cherchent un appui dans la congrégation ; et l’hypocrisie a fait les plus beaux progres meme dans les classes libérales. L’ennui redouble. Il ne reste d’autre plaisir que la lecture et l’agriculture.

Mme de Renal, riche héritiere d’une tante dévote, mariée a seize ans a un bon gentilhomme, n’avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le moins du monde a l’amour. Ce n’était guere que son confesseur, le bon curé Chélan, qui lui avait parlé de l’amour, a propos des poursuites de M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoutante, que ce mot ne lui représentait que l’idée du libertinage le plus abject. Elle regardait comme une exception, ou meme comme tout a fait hors de nature, l’amour tel qu’elle l’avait trouvé dans le tres petit nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce a cette ignorance, Mme de Renal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin de se faire le plus petit reproche.