Le Reve - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1888

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Opis ebooka Le Reve - Emile Zola

Le Reve est un roman d’Émile Zola publié en 1888, le seizieme volume de la série Les Rougon-Macquart. Zola y aborde le theme de la religion, mais de façon beaucoup moins violente et polémique qu’il ne l’avait fait dans la Conquete de Plassans ou la Faute de l'abbé Mouret. Cette fois-ci, il s’intéresse a la foi populaire et au renouveau du mysticisme dans la société française de la seconde moitié du xixe siecle.

Opinie o ebooku Le Reve - Emile Zola

Fragment ebooka Le Reve - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Pendant le rude hiver de 1860, l’Oise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La neige, s’étant mise a tomber des le matin, redoubla vers le soir, s’amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfevres, au bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de la cathédrale, elle s’engouffrait, poussée par le vent, et allait battre la porte Sainte-Agnes, l’antique porte romane, presque déja gothique, tres ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, a l’aube, il y en eut la pres de trois pieds.

La rue dormait encore, emparessée par la fete de la veille. Six heures sonnerent. Dans les ténebres, que bleuissait la chute lente et entetée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, y avait passé la nuit a grelotter, en s’abritant de son mieux. Elle était vetue de loques, la tete enveloppée d’un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d’homme. Sans doute elle n’avait échoué la qu’apres avoir longtemps battu la ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c’était le bout de la terre, plus personne ni plus rien, l’abandon dernier, la faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids lourd de son cour, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, l’instinct de changer de place, de s’enfoncer dans ces vieilles pierres, lorsqu’une rafale faisait tourbillonner la neige.

Les heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des deux baies jumelles, elle s’était adossée au trumeau, dont le pilier porte une statue de sainte Agnes, la martyre de treize ans, une petite fille comme elle, avec la palme et un agneau a ses pieds. Et, dans le tympan, au-dessus du linteau, toute la légende de la vierge enfant, fiancée a Jésus, se déroule, en haut relief, d’une foi naive : ses cheveux qui s’allongerent et la vetirent, lorsque le gouverneur, dont elle refusait le fils, l’envoya nue aux mauvais lieux ; les flammes du bucher qui, s’écartant de ses membres, brulerent les bourreaux, des qu’ils eurent allumé le bois ; les miracles de ses ossements, Constance, fille de l’empereur, guérie de la lepre, et les miracles d’une de ses figures peintes, le pretre Paulin, tourmenté du besoin de prendre femme, présentant, sur le conseil du pape, l’anneau orné d’une émeraude a l’image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l’anneau qu’on y voit encore, ce qui délivra Paulin. Au sommet du tympan, dans une gloire, Agnes est enfin reçue au ciel, ou son fiancé Jésus l’épouse, toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des éternelles délices.

Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil ; et l’enfant, alors, se garait sur les côtés, contre les vierges posées au-dessus du stylobate de l’ébrasement. Ce sont les compagnes d’Agnes, les saintes qui lui servent d’escorte : trois a sa droite, Dorothée, nourrie en prison de pain miraculeux, Barbe, qui vécut dans une tour, Genevieve, dont la virginité sauva Paris ; et trois a sa gauche, Agathe, les mamelles tordues et arrachées, Christine, torturée par son pere, et qui lui jeta de sa chair au visage, Cécile, qui fut aimée d’un ange. Au-dessus d’elles, des vierges encore, trois rangs serrés de vierges montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d’une floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisées, broyées dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chérubins, ravies d’extase au milieu de la cour céleste.

Et rien ne la protégeait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures sonnerent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l’eut foulée, lui serait allée aux épaules. L’antique porte, derriere elle, s’en trouvait tapissée, comme tendue d’hermine, toute blanche ainsi qu’un reposoir, au bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s’y accrochait. Les grandes saintes de l’ébrasement surtout en étaient vetues, de leurs pieds blancs a leurs cheveux blancs, éclatantes de candeur. Plus haut, les scenes du tympan, les petites saintes des voussures s’enlevaient en aretes vives, dessinées d’un trait de clarté sur le fond sombre ; et cela jusqu’au ravissement final, au mariage d’Agnes, que les archanges semblaient célébrer sous une pluie de roses blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau blanc, la statue de la vierge enfant avait la pureté blanche, le corps de neige immaculé, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait autour d’elle le mystique élancement de la virginité victorieuse. Et, a ses pieds, l’autre, l’enfant misérable, blanche de neige, elle aussi, raidie et blanche a croire qu’elle devenait de pierre, ne se distinguait plus des grandes vierges.

Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit en claquant lui fit lever les yeux. C’était, a sa droite, au premier étage de la maison qui touchait a la cathédrale. Une femme, tres belle, une brune forte, d’environ quarante ans, venait de se pencher la ; et, malgré la gelée terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors, ayant vu remuer l’enfant. Une surprise apitoyée attrista son calme visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenetre. Elle emportait la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d’une gamine blonde, avec des yeux couleur de violette ; la face allongée, le col surtout tres long, d’une élégance de lis, sur des épaules tombantes ; mais bleuie de froid, ses petites mains et ses petits pieds a moitié morts, n’ayant plus de vivant que la buée légere de son haleine.

L’enfant, machinale, était restée les yeux en l’air, regardant la maison, une étroite maison a un seul étage, tres ancienne, bâtie vers la fin du quinzieme siecle. Elle se trouvait scellée au flanc meme de la cathédrale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussé entre les deux doigts de pied d’un colosse. Et, accotée ainsi, elle s’était admirablement conservée, avec son soubassement de pierre, son étage en pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la charpente avançait d’un metre sur le pignon, sa tourelle d’escalier saillante, a l’angle de gauche, et ou la mince fenetre gardait encore la mise en plomb du temps. L’âge toutefois avait nécessité des réparations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV. On reconnaissait aisément les travaux faits vers cette époque : une lucarne percée dans l’acrotere de la tourelle, des châssis a petits bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies accolées du premier étage réduites a deux, celle du milieu bouchée avec des briques, ce qui donnait a la façade la symétrie des autres constructions de la rue, plus récentes. Au rez-de-chaussée, les modifications étaient tout aussi visibles, une porte de chene moulurée a la place de la vieille porte a ferrures, sous l’escalier, et la grande arcature centrale dont on avait maçonné le bas, les côtés et la pointe, de façon a n’avoir plus qu’une ouverture rectangulaire, une sorte de large fenetre, au lieu de la baie en ogive qui jadis débouchait sur le pavé.

Sans pensées, l’enfant regardait toujours ce logis vénérable de maître artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouée a gauche de la porte, une enseigne jaune, portant ces mots : Hubert chasublier, en vieilles lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d’un volet rabattu l’occupa. Cette fois, c’était le volet de la fenetre carrée du rez-de-chaussée : un homme a son tour se penchait, le visage tourmenté, au nez en bec d’aigle, au front bossu, couronné de cheveux épais et blancs déja, malgré ses quarante-cinq ans a peine ; et lui aussi s’oublia une minute a l’examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche tendre. Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derriere les petites vitres verdâtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, tres belle. Tous les deux, côte a côte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du regard, l’air profondément triste.

Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de pere en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l’avait fait construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV ; et l’Hubert actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans, il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d’une telle passion, que, sur le refus de la mere, veuve d’un magistrat, il l’avait enlevée, puis épousée. Elle était d’une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mere, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que l’enfant, né le meme soir, mourut. Et, depuis, au cimetiere, dans son cercueil, l’entetée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage n’avait plus eu d’enfant, malgré son ardent désir. Apres vingt-quatre années, ils pleuraient encore celui qu’ils avaient perdu, ils désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte.

Troublée de leurs regards, la petite s’était renfoncée derriere le pilier de sainte Agnes. Elle s’inquiétait aussi du réveil de la rue : les boutiques s’ouvraient, du monde commençait a sortir. Cette rue des Orfevres, dont le bout vient buter contre la façade latérale de l’église, serait une vraie impasse, bouchée du côté de l’abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil, un étroit couloir, ne la dégageait de l’autre côté, en filant le long du collatéral, jusqu’a la grande façade, place du Cloître ; et il passa deux dévotes, qui eurent un coup d’oil étonné sur cette petite mendiante, qu’elles ne connaissaient pas, a Beaumont. La tombée lente et obstinée de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le jour blafard, on n’entendait qu’un lointain bruit de voix, dans la sourde épaisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.

Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d’une faute, l’enfant se recula encore, lorsque, tout d’un coup, elle reconnut devant elle Hubertine, qui, n’ayant pas de bonne, était sortie chercher son pain.

– Petite, que fais-tu la ? qui es-tu ?

Et elle ne répondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne sentait plus ses membres, son etre s’évanouissait, comme si son cour, devenu de glace, se fut arreté. Quand la bonne dame eut tourné le dos, avec un geste de pitié discrete, elle s’affaissa sur les genoux, a bout de forces, glissa ainsi qu’une chiffe dans la neige, dont les flocons, silencieusement, l’ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain tout chaud, l’apercevant ainsi par terre, de nouveau s’approcha.

– Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.

Alors, Hubert, qui était sorti a son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :

– Prends-la donc, apporte-la !

Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides. Et l’enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents serrées, les yeux fermés, toute froide, d’une légereté de petit oiseau tombé de son nid.

On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu’Hubertine, chargée de son fardeau, traversait la piece sur la rue, qui servait de salon et ou quelques pans de broderie étaient en montre, devant la grande fenetre carrée. Puis, elle passa dans la cuisine, l’ancienne salle commune, conservée presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage raccommodé en vingt endroits, sa vaste cheminée au manteau de pierre. Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient d’un ou deux siecles, de vieilles faiences, de vieux gres, de vieux étains. Mais, occupant l’âtre de la cheminée, il y avait un fourneau moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre luisaient. Il était rouge, on entendait bouillir l’eau du coquemar. Une casserole, pleine de café au lait, se tenait chaude, a l’un des bouts.

– Fichtre ! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la piece. Mets cette pauvre mignonne pres du fourneau, elle va se dégeler.

Déja Hubertine asseyait l’enfant ; et tous les deux la regarderent revenir a elle. La neige de ses vetements fondait, tombait en gouttes pesantes. Par les trous des gros souliers d’homme, on voyait ses petits pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidité de ses membres, ce pitoyable corps de misere et de douleur. Elle eut un long frisson, ouvrit des yeux éperdus, avec le sursaut d’un animal qui se réveille pris au piege. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille nouée a son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle le serrait, immobile, sur sa poitrine.

– Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal… D’ou viens-tu ? qui es-tu ?

A mesure qu’on lui parlait, elle s’effarait davantage, tournant la tete, comme si quelqu’un était derriere elle, pour la battre. Elle examina la cuisine d’un coup d’oil furtif, les dalles, les poutres, les ustensiles brillants ; puis, son regard, par les deux fenetres irrégulieres, laissées dans l’ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le jardin jusqu’aux arbres de l’Éveché, dont les silhouettes blanches dominaient le mur du fond, parut s’étonner de retrouver la, a gauche, le long d’une allée, la cathédrale, avec les fenetres romanes des chapelles de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur du fourneau qui commençait a la pénétrer ; et elle ramena son regard par terre, ne bougeant plus.

– Est-ce que tu es de Beaumont ?… Qui est ton pere ?

Devant son silence, Hubert s’imagina qu’elle avait peut-etre la gorge trop serrée pour répondre.

– Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir une bonne tasse de café au lait bien chaud.

C’était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre tasse. Pendant qu’elle lui coupait deux grosses tartines, l’enfant se défiait, reculait toujours ; mais le tourment de la faim fut le plus fort, elle mangea et but goulument. Pour ne pas la gener, le ménage se taisait, ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit demeurait obstinément collé a son corps. Quand elle eut fini, elle faillit casser la tasse, qu’elle rattrapa du coude, maladroite, avec un geste d’estropiée.

– Tu es donc blessée au bras ? lui demanda Hubertine. N’aie pas peur, montre un peu, ma mignonne.

Mais, comme elle la touchait, l’enfant, violente, se leva, se débattit ; et, dans la lutte, elle écarta le bras. Un livret cartonné, qu’elle cachait sur sa peau meme, glissa par une déchirure de son corsage. Elle voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colere, en voyant que ces inconnus l’ouvraient et le lisaient.

C’était un livret d’éleve, délivré par l’Administration des Enfants assistés du département de la Seine. A la premiere page, au-dessous d’un médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules : nom de l’éleve, et un simple trait a l’encre remplissait le blanc ; puis, aux prénoms, ceux d’Angélique, Marie ; aux dates, née le 22 janvier 1851, admise le 23 du meme mois, sous le numéro matricule 1634. Ainsi, pere et mere inconnus, aucun papier, pas meme un extrait de naissance, rien que ce livret d’une froideur administrative, avec sa couverture de toile rose pâle. Personne au monde et un écrou, l’abandon numéroté et classé.

– Oh ! une enfant trouvée ! s’écria Hubertine.

Angélique, alors, parla, dans une crise folle d’emportement.

– Je vaux mieux que tous les autres, oui ! je suis meilleure, meilleure, meilleure… Jamais je n’ai rien volé aux autres, et ils me volent tout… Rendez-moi ce que vous m’avez volé.

Un tel orgueil impuissant, une telle passion d’etre la plus forte soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurerent saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur de violette, au long col d’une grâce de lis. Les yeux étaient devenus noirs dans la face méchante, le cou sensuel s’était gonflé d’un flot de sang. Maintenant qu’elle avait chaud, elle se dressait et sifflait, ainsi qu’une couleuvre ramassée sur la neige.

– Tu es donc mauvaise ? dit doucement le brodeur. C’est pour ton bien, si nous voulons savoir qui tu es.

Et, par-dessus l’épaule de sa femme, il parcourait le livret, que feuilletait celle-ci. A la page 2, se trouvait le nom de la nourrice. « L’enfant Angélique, Marie, a été confiée le 25 janvier 1851 a la nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur, demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers ; laquelle nourrice a reçu, au moment du départ, le premier mois de nourriture, plus un trousseau. » Suivait un certificat de bapteme, signé par l’aumônier de l’hospice des Enfants assistés ; puis, des certificats de médecins, au départ et a l’arrivée de l’enfant. Les paiements des mois, tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre pages, ou revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.

– Comment, Nevers ! demanda Hubertine, c’est pres de Nevers que tu as été élevée ?

Angélique, rouge de ne pouvoir les empecher de lire, était retombée dans son silence farouche. Mais la colere lui desserra les levres, elle parla de sa nourrice.

– Ah ! bien sur que maman Nini vous aurait battus. Elle me défendait, elle, quoique tout de meme elle m’allongeât des claques… Ah ! bien sur que je n’étais pas si malheureuse, la-bas, avec les betes…

Sa voix s’étranglait, elle continuait, en phrases coupées, incohérentes, a parler des prés ou elle conduisait la Rousse, du grand chemin ou l’on jouait, des galettes qu’on faisait cuire, d’un gros chien qui l’avait mordue.

Hubert l’interrompit, lisant tout haut :

– « En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur est autorisé a changer les enfants de nourrice. »

Au-dessous, il y avait que l’enfant Angélique, Marie, avait été confiée, le 20 juin 1860, a Thérese, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant a Paris.

– Bon ! je comprends, dit Hubertine. Tu as été malade, on t’a ramenée a Paris.

Mais ce n’était pas encore ça, les Hubert ne surent toute l’histoire que lorsqu’ils l’eurent tirée d’Angélique, morceau a morceau. Louis Franchomme, qui était le cousin de maman Nini, avait du retourner vivre un mois dans son village, afin de se remettre d’une fievre ; et c’était alors que sa femme Thérese, se prenant d’une grande tendresse pour l’enfant, avait obtenu de l’emmener a Paris, ou elle s’engageait a lui apprendre l’état de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait, elle se trouvait obligée, tres souffrante elle-meme, de se retirer chez son frere, le tanneur Rabier, établi a Beaumont. Elle y était morte dans les premiers jours de décembre, en confiant a sa belle-sour la petite, qui, depuis ce temps, injuriée, battue, souffrait le martyre.

– Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui ! des tanneurs, au bord du Ligneul, dans la ville basse… Le mari boit, la femme a une mauvaise conduite.

– Ils me traitaient d’enfant de la borne, poursuivit Angélique révoltée, enragée de fierté souffrante. Ils disaient que le ruisseau était assez bon pour une bâtarde. Quand elle m’avait rouée de coups, la femme me mettait de la pâtée par terre, comme a son chat ; et encore je me couchais sans manger souvent… Ah ! je me serais tuée a la fin !

Elle eut un geste de furieux désespoir.

– Le matin de la Noël, hier, ils ont bu, ils se sont jetés sur moi, en menaçant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et puis, ça n’a pas marché, ils ont fini par se battre, a si grands coups de poing, que je les ai crus morts, tombés tous les deux en travers de la chambre… Depuis longtemps, j’avais résolu de me sauver. Mais je voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant : « Tu vois, c’est tout ce que tu possedes, car, si tu n’avais pas ça, tu n’aurais rien. » Et je savais ou ils le cachaient, depuis la mort de maman Thérese, dans le tiroir du haut de la commode… Alors, je les ai enjambés, j’ai pris le livre, j’ai couru en le serrant sous mon bras, contre ma peau. Il était trop grand, je m’imaginais que tout le monde le voyait, qu’on allait me le voler. Oh ! j’ai couru, j’ai couru ! et, quand la nuit a été noire, j’ai eu froid sous cette porte, oh ! j’ai eu froid, a croire que je n’étais plus en vie. Mais ça ne fait rien, je ne l’ai pas lâché, le voila !

Et, d’un brusque élan, comme les Hubert le refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle s’abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la joue contre la couverture de toile rose. Une humilité affreuse abattait son orgueil, tout son etre semblait se fondre, dans l’amertume de ces quelques pages aux coins usés, de cette pauvre chose, qui était son trésor, l’unique lien qui la rattachât a la vie du monde. Elle ne pouvait vider son cour d’un si grand désespoir, ses larmes coulaient, coulaient sans fin ; et, sous cet écrasement, elle avait retrouvé sa jolie figure de gamine blonde, a l’ovale un peu allongé, tres pur, ses yeux de violette que la tendresse pâlissait, l’élancement délicat de son col qui la faisait ressembler a une petite vierge de vitrail. Tout d’un coup, elle saisit la main d’Hubertine, elle y colla ses levres avides de caresses, elle la baisa passionnément.

Les Hubert en eurent l’âme retournée, bégayant, pres de pleurer eux-memes.

– Chere, chere enfant !

Elle n’était donc pas encore tout a fait mauvaise ? Peut-etre pourrait-on la corriger de cette violence qui les avait effrayés.

– Oh ! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres, balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres !

Le mari et la femme s’étaient regardés. Justement, depuis l’automne, ils faisaient le projet de prendre une apprentie a demeure, quelque fillette qui égaierait la maison, si attristée de leurs regrets d’époux stériles. Et ce fut décidé tout de suite.

– Veux-tu ? demanda Hubert.

Hubertine répondit sans hâte, de sa voix calme :

– Je veux bien.

Immédiatement, ils s’occuperent des formalités. Le brodeur alla conter l’aventure au juge de paix du canton nord de Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu’elle eut revu ; et celui-ci se chargea de tout, écrivit a l’Assistance publique, ou Angélique fut aisément reconnue, grâce au numéro matricule, obtint qu’elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un grand renom d’honneteté. Le sous-inspecteur de l’arrondissement, en venant régulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat, par lequel ce dernier devait traiter l’enfant doucement, la tenir propre, lui faire fréquenter l’école et la paroisse, avoir un lit pour la coucher seule. De son côté, l’Administration s’engageait a lui payer les indemnités et délivrer les vetures, conformément a la regle.

En dix jours, ce fut fait. Angélique couchait en haut, pres du grenier, dans la chambre du comble, sur le jardin ; et elle avait déja reçu ses premieres leçons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire a la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l’atelier, ou elle serrait l’or fin. Elle tenait le livret, elle le mit au fond d’un tiroir, en disant :

– Regarde ou je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as l’envie, et que tu te souviennes.

Ce matin-la, en entrant a l’église, Angélique se trouva de nouveau sous la porte Sainte-Agnes. Un faux dégel s’était produit dans la semaine, puis le froid avait recommencé, si rude, que la neige des sculptures, a demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et d’aiguilles. C’était maintenant toute une glace, des robes transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges. Dorothée tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des mains ; Cécile portait une couronne d’argent d’ou ruisselaient des perles vives ; Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, était cuirassée d’une armure de cristal. Et les scenes du tympan, les petites vierges des voussures semblaient etre ainsi, depuis des siecles, derriere les vitres et les gemmes d’une châsse géante. Agnes, elle, laissait traîner un manteau de cour, filé de lumiere, brodé d’étoiles. Son agneau avait une toison de diamants, sa palme était devenue couleur de ciel. Toute la porte resplendissait, dans la pureté du grand froid.

Angélique se souvint de la nuit qu’elle avait passée la, sous la protection des vierges. Elle leva la tete et leur sourit.