Le Peuple de l'Abîme - Jack London - ebook
Kategoria: Literatura faktu, reportaże, biografie Język: francuski Rok wydania: 1903

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Jack London

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Opinie o ebooku Le Peuple de l'Abîme - Jack London

Fragment ebooka Le Peuple de l'Abîme - Jack London

A Propos

Préface
Chapitre 1 - La Descente
Chapitre 2 - Johnny Upright
Chapitre 3 - Ma Chambre et quelques autres

A Propos London:

Jack London (January 12, 1876 – November 22, 1916), was an American author who wrote The Call of the Wild and other books. A pioneer in the then-burgeoning world of commercial magazine fiction, he was one of the first Americans to make a huge financial success from writing. Source: Wikipedia

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Les grands pretres et les gouverneurs dirent alors :

« Oh, notre Seigneur et notre Maître, nous ne sommes pas coupables,

Nous avons construit comme nos peres l'avaient fait avant nous,

Regarde ton image, comme nous l'avons maintenue

Souveraine et seule, a travers tout notre pays.

Notre tâche est difficile : avec l'épée et la flamme

Nous avons défendu ton sol, et l'avons laissé inchangé,

Et de nos houlettes acérées, nous avons conservé,

Comme tu nous l'avais confié, ton troupeau de moutons. »

Alors le Christ fit venir un ouvrier,

Un homme a l'air stupide, hagard et abruti,

Et une orpheline dont les doigts décharnés

Avaient du mal a repousser la faute et le péché.

Puis il les fit asseoir au milieu d'eux,

Et comme ils rentraient les parements de leurs beaux atours

Par crainte de se salir, « Voila, leur dit-il,

L'image que vous avez faite de moi. »

James Russell LOWELL.


Préface

Les expériences que je relate dans ce volume me sont arrivées personnellement durant l'été 1902. Je suis descendu dans les bas-fonds londoniens avec le meme état d'esprit que l'explorateur, bien décidé a ne croire que ce que je verrais par moi-meme, plutôt que de m'en remettre aux récits de ceux qui n'avaient pas été témoins des faits qu'ils rapportaient, et de ceux qui m'avaient précédé dans mes recherches. J'étais parti avec quelques idées tres simples, qui m'ont permis de me faire une opinion : tout ce qui améliore la vie, en renforçant sa santé morale et physique, est bon pour l'individu ; tout ce qui, au contraire, tend a la détruire, est mauvais.

Le lecteur s'apercevra bien vite que c'est cette derniere catégorie (ce qui est mauvais) qui prédomine dans mon ouvrage. L'Angleterre était pourtant, au moment ou j'ai écrit ces lignes, dans une période qu'il est convenu d'appeler « le bon vieux temps ». La faim et le manque de logements que j'ai pu constater sévissaient pourtant a l'état chronique, et la situation ne s'est nullement améliorée lorsque le pays est devenu tres prospere.

Un hiver extremement rigoureux fit suite a cet été 1902. Chaque jour, d'innombrables chômeurs se rassemblaient en processions (il y en avait parfois une douzaine en meme temps) qui défilaient dans les rues de Londres en réclamant du pain. Mr. Justin McCarthy, dans un article publié dans le New York Independant en janvier 1903, décrit ainsi brievement la situation :

« Les asiles ne sont pas assez grands pour recevoir les foules de chômeurs qui viennent quotidiennement frapper a leurs portes, et demandent qu'on leur donne un toit et de quoi se nourrir. Toutes les institutions charitables sont débordées – elles ont épuisés leurs ressources en ravitaillant les habitants affamés des caves et des greniers des rues et des ruelles de Londres. Les succursales de l'Armée du Salut, dans les différents quartiers, sont assiégées par la horde des sans-emploi et des affamés, et n'ont meme plus de quoi leur procurer le moindre abri et le moindre secours. »

On m'a reproché d'avoir brossé de Londres un tableau noirci a souhait. Je crois cependant avoir été assez indulgent. L'idée que j'ai de la société est moins axée sur les partis politiques que sur les individus qui composent cette société. Cette derniere est en perpétuelle évolution, tandis que les partis s'effritent et deviennent rapidement bons pour la poubelle. Tant que les hommes et les femmes de l'Angleterre feront preuve de cette bonne santé et de cette belle humeur qui les caractérisent, l'avenir est pour eux, a mon avis, florissant et prospere. Mais la plupart des groupements politiques qui gerent si mal les destinées de ce pays sont – et, la aussi, c'est mon opinion – destinés a la décharge publique.

JACK LONDON

Piedmont, Californie


Chapitre 1 La Descente

« Ce que vous désirez est impossible » – telle fut la réponse péremptoire qui me fut donnée par des amis auxquels je demandais conseil, avant de m'en aller plonger, corps et âme, dans l'East End de Londres. Ils ajouterent que je ferais mieux de m'adresser a la police, qui me procurerait un guide. Il était visible que je n'étais pour eux qu'un simple fou, venu les trouver avec plus de lettres de recommandation que de bon sens, et dont ils flattaient poliment la manie.

Je protestai :

« Mais je n'ai rien a faire avec la police ! Ce que je veux, c'est pénétrer tout seul dans l'East End, et constater par moi-meme ce qui s'y passe. Je veux savoir comment les gens vivent la-bas, pourquoi ils y vivent et ce qu'ils y font. Je veux, en un mot, partager leur existence. »

« Vous n'allez tout de meme pas vivre la-dedans », s'exclamerent-ils en chour, avec un air de désapprobation a peine dissimulée. « Il y a la-bas des endroits ou, a ce que l'on dit, la vie d'un homme ne vaut pas deux pence… »

« C'est justement ces endroits-la que je veux visiter », m’exclamais-je en les interrompant.

« Puisqu'on vous dit que c'est impossible ! »

Je brusquais la conversation, un peu irrité par leur incompréhension.

« Ce n'est pas pour m'entendre dire cela que je suis venu vous trouver ! Vous voyez, je suis étranger dans ce pays, et je voudrais que vous me disiez tout ce que vous savez sur l'East End, pour que je puisse avoir une base pour commencer mes travaux. »

« Mais nous ne savons absolument rien sur l'East End, sauf que ça se trouve la-bas, quelque part… » Et ils agiterent leurs mains vaguement dans la direction ou le soleil, en de rares occasions, daigne se montrer a son réveil.

« Alors, puisque c'est comme cela, répliquai-je, je vais m'adresser a l'Agence Cook. »

« Tres bien ! Parfait ! » approuverent-ils, soulagés. « Cook saura surement. »

Mais, ô Cook, ô Thomas Cook & Son, toi qui reperes, sur toute la surface du globe, les pistes et les sentiers vénérables, poteau indicateur vivant de l'univers entier, toi qui tends une main fraternelle au voyageur égaré et qui, immédiatement et sans la moindre hésitation, peux m'expédier facilement et en toute sécurité aux profondeurs de l'Afrique ou au cour meme du Tibet, ô Thomas Cook, l'East End de Londres, qui est a peine a un jet de pierre de Ludgate Circus, tu n'en connais pas le chemin !

« Vous ne pourrez pas mettre a exécution votre projet, me déclara le préposé au Bureau des Voyages de l'Agence Cook, de l'Agence de Cheapside, C'est… hem… c'est si peu courant… »

Et, comme j'insistais, il reprit, avec autorité :

« Vous devriez aller voir la police. Ce n'est pas notre habitude de promener les touristes dans l'East End, nous ne recevons jamais de demandes pour les amener la-bas, et nous ne connaissons absolument rien de cet endroit. »

« Ça n'a pas d'importance », fis-je négligemment, pour m'éviter d'etre balayé hors de son bureau par le flot de ses objections. « Voici quelque chose que vous pouvez faire pour moi. Je voudrais vous prévenir de mes projets afin que, si par hasard il m'arrivait malheur, vous puissiez m'identifier. »

« Ah, je comprends, vous désirez que, si l'on vous assassine, nous soyons en mesure d'identifier votre cadavre. »

Il avait dit cela avec tant de bonhomie et de sang-froid qu'a cet instant meme je crus voir ma dépouille mortelle, rigide et mutilée, étendue sur une dalle ou ruisselait sans arret un robinet d'eau glacée. Il se penchait tristement sur mon cadavre, et s'efforçait patiemment d'identifier le corps de cet Américain completement fou qui avait, envers et contre tous, prétendu visiter l'East End.

« Non, non, ce n'est pas cela, répliquai-je. Je voudrais simplement que vous puissiez me reconnaître si j'étais pris dans une sale affaire avec les bobbies[1]. » Je me rengorgeais en prononçant ce dernier mot, heureux de voir que je mordais a l'argot indigene. Mais l'homme s'excusa encore : « C'est une question hors de ma compétence. Il faut vous adresser au bureau principal de l'Agence. Il y a si peu de précédents… » Le chef du bureau principal poussa quelques « Hem ! Hem ! » bien sentis, puis bégaya : « Nous nous sommes faits une regle d'ignorer l'état civil de nos clients. » « Dans le cas présent, insistai-je, c'est le client lui-meme qui vient vous prier de donner sur lui, s'il y a lieu, les renseignements nécessaires. » Il émit de nouveaux « Hem ! Hem ! », et je vis qu'il ruminait je ne sais quoi dans sa gorge. Je me hâtai de prendre les devants. «Naturellement m'excusai-je, je sais que le cas est entierement nouveau. Mais… » « C'est ce que j'allais vous dire, le cas est sans précédent, et je crains fort que nous ne puissions rien pour vous. » Je partis cependant avec l'adresse d'un détective qui vivait dans l'East End, et dirigeai mes pas vers le Consulat général américain. Et la, je trouvai enfin un homme avec qui m'entendre. Pas de « Hem ! Hem ! » pas de sourcils levés ni d'hésitation a me répondre, ni d'étonnement décourageant, ouvert ou dissimulé. Au cours de la premiere minute, je lui dis qui j'étais et le mis au courant de mon projet, qu'il trouva tout naturel. Durant la seconde minute, il me demanda mon âge, mon poids et ma taille, et me toisa des pieds a la tete. Et au cours de la troisieme minute, tandis qu'il me tendait la main en guise d'au revoir, il me déclara : « Parfait, Jack. Je ne vous laisse pas tomber, je vais vous suivre a la trace. » Je poussai un soupir de soulagement. Ayant brulé tous mes vaisseaux, j'étais libre de me plonger dans ce désert humain que tout le monde semblait ignorer. Mais presque aussitôt, je rencontrai une nouvelle difficulté sous les especes de mon cabby[2], personnage éminemment décoratif a barbe grise, et qui m'avait, avec une imperturbable sérénité, véhiculé plusieurs heures durant a travers la Cité. « Conduis-moi a l'East End », ordonnai-je, en m'asseyant dans la voiture. « Ou cela, monsieur ? » demanda-t-il avec une surprise non déguisée. « Dans l'East End, n'importe ou. Allons, marche ! » Le cab roula, sans but bien précis, quelques minutes, puis s'arreta soudain. L'ouverture pratiquée au-dessus de ma tete se découvrit, et je vis apparaître le cocher qui me regardait perplexe. « Dites-moi, ou donc que vous m'avez dit que vous vouliez aller ?» « Dans l'East End, je viens de te le dire. N'importe ou, conduis-moi ou tu voudras. » « Mais a quelle adresse ? » « Tu ne comprends donc pas l'anglais ? » m'écriais-je d'une voix de tonnerre. « Conduis-moi immédiatement a l'East End, et plus vite que ça ! » Il était plus qu'évident qu'il n'avait pas encore compris, mais il sortit sa tete de l'ouverture et fit partir son cheval en grommelant. Nulle part, dans les rues de Londres, on ne peut échapper au spectacle de l'abjecte pauvreté qui s'y étale. Cinq minutes de marche vous conduiront a un quartier sordide. Mais la région ou s'engageait ma voiture n'était qu'une misere sans fin. Les rues grouillaient d'une race de gens completement nouvelle et différente, de petite taille, d'aspect miteux, la plupart ivres de biere. Nous roulions devant des milliers de maisons de briques, d'une saleté repoussante, et a chaque rue transversale apparaissaient de longues perspectives de murs et de misere. Ça et la, un homme ou une femme, plus ivre que les autres, marchait en titubant. L'air meme était alourdi de mots obscenes et d'altercations. Devant un marché, des vieillards des deux sexes, tout chancelants, fouillaient dans les ordures abandonnées dans la boue pour y trouver quelques pommes de terre moisies, des haricots et d'autres légumes, tandis que de petits enfants, agglutinés comme des mouches autour d'un tas de fruits pourris, plongeaient leurs bras jusqu'aux épaules dans cette putréfaction liquide, pour en retirer des morceaux en état de décomposition déja fort avancée, qu'ils dévoraient sur place. Nous ne croisâmes pas un seul autre cab pendant tout le trajet, et, a la façon dont les gosses couraient apres le mien, ce dernier semblait une apparition venue d'un monde surnaturel. Et toujours, inlassablement, les murs de briques sordides, le pavé visqueux, les rues pleines de cris. Pour la premiere fois de ma vie, la peur de la foule s'empara de moi. C'était comme la peur de la mer, et toutes ces misérables multitudes, qui défilaient rues apres rues, me semblaient autant de vagues moutonnant sur quelque océan, immense et nauséabond, m’enserrant de toutes parts, menaçant de bondir sur moi et de m'engloutir. « Stepney, monsieur ! La gare de Stepney ! » m'annonça le cocher en approchant la tete, une fois de plus, de la lucarne. Je jetai un coup d'oil dehors. C'était en effet une véritable gare de chemin de fer qui se trouvait la, et mon cocher m'y avait amené désespérément, comme vers le seul endroit civilisé dont il avait jamais entendu parler, en ce désert. « Et puis apres ? » lui répondis-je. Le pauvre homme marmotta a part lui quelques paroles inintelligibles, hocha la tete et prit un air tres malheureux. Il se décida enfin a articuler : « Je suis ici dans un pays que je ne connais pas. Si cela ne vous va pas de descendre a la gare de Stepney, Dieu me damne si je sais ce que vous voulez faire ! » «Mais je vais te le dire, ce que je veux faire ! Continue a me trimbaler, et regarde si tu ne voies pas une boutique de fripier. Des que tu en verras une, continue ton chemin jusqu'au prochain coin de rue, arrete-toi, et laisse-moi descendre. » Je pouvais voir, a la mine qu'il faisait, qu'il commençait a se demander s'il recevrait le prix de sa course, mais un peu plus tard, il s'arreta au coin d'une rue et m'informa qu'un peu en arriere je trouverais une boutique de vieux vetements. Puis, n'y tenant plus, il me demanda, d'un ton suppliant : « Payez-moi maintenant ? Vous me devez déja sept shillings et six pence. » « Je le sais bien » répondis-je en riant. « Je vais te donner ce que je te dois, rien que pour avoir le plaisir de ne plus te revoir. » « Sapristi ! Ça sera bien la derniere fois que vous me voyez, si vous ne me payez pas tout de suite », me rétorqua-t-il. Mais une foule de badauds dépenaillés entourait déja le cab. Je me mis a rire de nouveau, et revins sur mes pas, jusqu'a la boutique en question. Une nouvelle difficulté surgit : faire comprendre au marchand que je désirais réellement acheter de vieux habits. Apres des tentatives inutiles pour me vendre contre mon gré une veste et un pantalon qui ne m'allaient pas du tout, il se décida enfin a me déballer des monceaux de vieilles nippes, non sans prendre un air entendu et me lancer de transparentes insinuations. Il faisait cela avec l'intention évidente de me laisser voir qu'il avait deviné qui j'étais, pour me forcer a payer le prix le plus cher, par peur qu'il ne me dénonce a la police. Pour lui, je ne pouvais etre qu'un homme qui avait maille a partir avec la justice, ou un criminel de haute volée, ayant traversé l'océan pour venir me réfugier en Angleterre – et dans tous les cas, quelqu'un qui évite les flics. Je discutai pied a pied avec lui sur la fantastique différence entre le prix réel de la marchandise et celui qu'il en désirait, ce qui eut pour effet de dissiper immédiatement ses soupçons. Il prit alors son parti de traiter, tout bonnement, un marché difficile avec un client peu commode. Finalement, mon choix s'arreta sur un pantalon fort râpé, mais encore solide, sur une veste de chauffeur usée jusqu'a la corde et a laquelle il ne restait plus qu'un seul bouton, une paire de brodequins qui avaient visiblement servis dans un endroit ou l'on pelletait du charbon, une ceinture en cuir tres étroite, et une casquette en toile crasseuse. Mes vetements de dessous et mes chaussettes étaient neufs et chauds, mais n'étaient pas assez beaux pour qu'un vagabond américain dans la deche puisse les porter sans trop attirer l'attention sur lui. «Vous, vous etes drôlement roublard », dit-il en feignant l'admiration, comme je lui tendais les dix shillings sur lesquels nous nous étions a la fin mis d'accord. « Le diable m'emporte si vous n'avez pas été traîné dans Petticoat Lane[3] avant de vous rabattre sur moi. Votre pantalon vaut, a lui seul, cinq bobs, et n'importe quel débardeur me donnerait deux shillings et six pence pour les souliers. Je ne parle pas de la veste ni de la casquette, ni du gilet qui est presque neuf, ni de tout le reste. » « Combien est-ce que vous m'en donneriez maintenant du pantalon seul ! » lui demandai-je a brule-pourpoint. « Je vous ai payé tout le lot dix bobs, reprenez-le pour huit ! Et, croyez-moi, c'est pour rien ! » Il se contenta de ricaner tout en hochant la tete. Bien que j'eusse fait une excellente affaire, je restai sur l'impression qu'il en avait fait une encore meilleure. Je retrouvai le cabby en compagnie d'un policeman, tous deux discutant mystérieusement. Le policeman, apres m'avoir examiné des pieds a la tete, arreta plus particulierement son regard sur le ballot que je tenais sous le bras, et partit, laissant le cocher tout seul, peu rassuré. Ce dernier prétendit ne pas faire avancer d'un pas son cheval avant que je ne lui aie versé les sept shillings et six pence que je lui devais. Apres que je me fus acquitté de ma dette, il me dit qu'il était pret a me conduire jusqu'au bout de la terre, si je le désirais, s'excusant avec profusion pour l'insistance qu'il avait mise a se faire régler, et expliquant qu'on tombe parfois sur d'étranges clients, dans la bonne ville de Londres. Mais il n'eut seulement a me conduire qu'a Highbury Vale, au nord de Londres, ou mes bagages m'attendaient. La, le lendemain, je quittai mes chaussures (tout en regrettant leur légereté et leur confort), et le costume gris et agréable que j'avais porté pendant tout mon voyage, et je commençais a revetir les vieilles hardes que d'autres hommes que je n'arrivais pas a me représenter avaient portées avant moi ; certainement, de bien pauvres bougres pour s'en défaire au prix infime qui avait du leur en etre donné. Avant d'enfiler mon gilet, qui était muni de manches, je m'occupais d'y coudre intérieurement, a l'aisselle, un souverain[4] qui tenait peu de place mais pourrait m'etre d'un grand secours en cas de besoin. Puis je m'assis et me pris a philosopher sur les belles et grasses années qui avaient rendu mon épiderme si doux et amené mes nerfs a fleur de peau. Le gilet était rugueux et râpeux comme une chemise de crin, et j'en suis certain, le plus masochiste des ascetes n'a jamais souffert autant que je l'ai fait dans les vingt-quatre heures qui ont suivi. Le reste de mon costume se laissa revetir sans trop de difficultés, bien que chausser les brodequins fut tout un probleme. Aussi rigides, aussi durs que s'ils avaient été en bois, ce ne fut qu'apres en avoir assoupli les tiges a coups de poing répétés que je parvins a y glisser mes pieds. Puis, ayant ainsi fait, muni de quelques shillings, d'un couteau, d'un mouchoir, de quelques cahiers de papier a cigarettes et de tabac a meme mes poches, je descendis les escaliers d'un pas pesant, disant au revoir a mes amis qui avaient si mal auguré de mon entreprise. Comme je franchissais la porte, la femme a tout faire, qui était d'âge moyen et de mine accorte, ne put réprimer une sorte de grimace qui plissa ses levres et les ouvrit démesurément, jusqu'a ce que sa gorge, par une sorte de solidarité involontaire, fasse entendre ce bruit animal baroque que les gens civilisés appellent le rire. A peine avais-je fait quelques pas dans la rue que je fus impressionné par le changement complet produit par mes nouveaux vetements sur ma condition sociale. Toute trace de servilité avait disparue dans l'attitude des gens du peuple avec lesquels j'entrais en contact. En un clin d'oil, pour ainsi dire, j'étais devenu l'un d'entre eux. Ma veste râpée et déchirée aux coudes signalait a tout venant la classe a laquelle j'appartenais, et dont ils faisaient eux aussi partie. Nous étions désormais de la meme race : a la place de la flagornerie servile et de l'attention trop respectueuse dont j'avais été l'objet jusqu'ici, je partageais maintenant avec eux une sorte de camaraderie familiere. L'homme en costume de velours côtelé et au foulard crasseux ne s'adressait plus a moi en me disant « Monsieur » ou « Gouverneur », mais me donnait maintenant du « mon pote » gros comme le bras ! C'est un terme exquis et plein de cordialité, dont la sonorité a une chaleur, une intimité que l'autre terme ne possede pas. Gouverneur ! Cela sent la puissance, l'autorité, la supériorité – c'est le tribut que rend l'inférieur au supérieur dans l'espoir secret que celui a qui ce vocable s'adresse voudra bien s'alléger de quelques menues monnaies. C'est, en fait, une façon déguisée de mendier. Tout cela m'apporta une satisfaction imprévue, que je savourai dans mes guenilles, satisfaction qui sera toujours refusée a l'Américain qui voyage a l'étranger, spécialement en Europe. Si celui-ci n'est pas riche comme Crésus, il se trouvera rapidement réduit a l'état de pauvreté, et il en aura tres nettement conscience, par la horde des voleurs qui s'attachent a ses basques du matin au soir, rampent a ses pieds, et mettent a plat son porte feuille d'une façon qui ferait rougir meme les usuriers les plus aguerris. Dans mes guenilles, j'échappais a la peste du pourboire, et pouvais coudoyer les autres hommes sur un pied d'égalité. Bien plus, avant la fin de la journée, les rôles s'étaient completement inversés, et c'est moi qui disais un « merci » reconnaissant a un gentleman dont j'avais tenu le cheval, et qui avait laissé tomber un penny au creux de ma main avide. Je découvris un tas d'autres changements, survenus a cause de mon nouvel accoutrement. Lorsque je traversais, par exemple aux carrefours, les encombrements de voitures, je devais décupler mon agilité pour ne pas me faire écraser. Je fus frappé par le fait que ma vie avait diminué de prix en proportion directe avec la modicité de mes vetements. Avant, quand je demandais mon chemin a un policeman, il me demandait toujours si je voulais prendre un omnibus ou un cab. Maintenant cette question se résumait a : « A pied ou en omnibus ? » Aux gares de chemin de fer, on me tendait automatiquement un ticket de troisieme classe avant meme que j'aie pu formuler mes intentions. Mais tous ces inconvénients trouvaient leur compensation. Pour la premiere fois de ma vie, je me trouvais face a face avec la classe la plus basse de l'Angleterre, et j'apprenais a connaître ces gens pour ce qu'ils étaient. Quand, au hasard d'une rencontre dans un bar ou au coin d'une rue, les badauds et les ouvriers s'adressaient a moi, ils me parlaient d'égal a égal, exactement comme ils se parlaient entre eux, sans l'arriere-pensée de me voir leur donner quelque chose pour les propos qu'ils me tenaient ou pour la façon dont ils les tenaient. Et quand, enfin, je pus pénétrer dans l'East End, je fus tout heureux de constater que ma peur de cette foule avait disparue. J'en faisais partie maintenant. L'immonde et nauséabond océan ou je m'étais fourré s'était refermé sur moi, j'y avais imperceptiblement glissé. Et je n'y éprouvais plus rien de désagréable, sauf cette ignoble veste de chauffeur, qui continuait a me gratter la peau.


Chapitre 2 Johnny Upright

Je ne vais pas vous donner l'adresse de Johnny Upright[5]. Qu'il me suffise de vous dire qu'il demeure dans l'une des rues les plus respectables de l'East End. Elle serait considérée comme minable aux États-Unis, mais ici elle fait figure de verte oasis dans ce désert de l'est londonien. Elle est environnée de tous côtés d'un innommable entassement de misere, et de rues ou viennent jouer une ribambelle de gosses déja contaminés et sales. Mais ses propres pavés sont comparativement vides de toute cette marmaille qui n'a pas d'autre place pour s'ébattre, et elle semble désertique, tant elle est délaissée. Chaque maison dans cette rue, comme dans toutes les autres d'ailleurs, est appuyée sur sa voisine, avec une seule entrée, et mesure a peu pres six metres de large. Elle possede sur l'arriere une petite courette entourée d'un mur de briques d'ou, lorsqu'il ne pleut pas, on peut admirer le ciel couleur d'ardoise. Mais il est bon de noter que c'est l'opulence, dans cet East End. Quelques-uns des habitants de la rue sont meme si bien huppés qu'ils peuvent se payer le luxe d'une « esclave ». Johnny Upright en a une. Je le sais bien : elle a été la premiere personne que j'aie connue dans cette partie si étonnante du monde. J'arrivai donc a la maison de Johnny Upright, et l'« esclave » vint m'ouvrir. Sa condition dans la vie était pitoyable et méprisable, mais c'est un air de pitié et de mépris qu'elle laissa tomber sur moi. Elle manifesta le désir évident de voir s'abréger notre conversation – nous étions dimanche, Johnny Upright n'était pas a la maison, et c'était tout. Comme je continuais a discuter pour voir si c'était vraiment tout, Madame Johnny Upright, attirée par le bruit arriva. Elle commença par réprimander la fille pour ne pas m'avoir claqué la porte au nez, puis elle tourna vers moi ses regards. Non, M. Johnny Upright n'était pas a la maison, et d'ailleurs, il ne voyait personne le dimanche. C'est bien dommage, dis-je. Est-ce que je voulais du travail ? Non, c'était tout a fait le contraire. J'étais venu voir Johnny Upright pour lui proposer une affaire qui pourrait lui etre profitable. Un changement intervint immédiatement sur le déroulement des événements. Le gentleman dont nous parlions était a l'église, mais serait de retour dans une petite heure, et pourrait sans doute me recevoir. « Voulez-vous vous donner la peine d'entrer ? » – non, non, la femme n'alla quand meme pas jusque-la, bien que je sollicitais cette invitation en lui racontant que j'allais me promener jusqu'au coin de la rue pour attendre dans un café. J'allai donc au coin de la rue, mais, comme c'était l'heure de l'Office, le « pub » était fermé. Une petite pluie ridicule tombait, et, faute de mieux, je m'assis sur le seuil d'une porte voisine. L'« esclave », toujours aussi mal soignée et tres embarrassée, vint me prévenir que Madame m'autorisait a entrer chez elle et a patienter dans la cuisine. « Il y a tellement de gens qui viennent pour chercher du travail ! » s'excusa Madame Johnny Upright. « J'espere que vous n'avez pas été vexé par la façon dont je vous ai reçu. » « Non, non, pas du tout », répondis-je d'une maniere seigneuriale, me drapant dans toute la dignité de mes guenilles. « Je comprends tres bien, je vous assure. Je suppose que vous devez etre empoisonnée toute la journée par des gens qui cherchent du travail ! » « C'est vrai », répondit-elle avec un regard éloquent. Elle me fit alors pénétrer non pas dans la cuisine, mais dans la salle a manger – faveur que je mis sur le compte de mes manieres élégantes. La salle a manger, qui se trouvait sur le meme palier que la cuisine, était creusée a un metre au-dessous du niveau du sol, et si sombre que, bien qu'il soit midi, je dus attendre quelques instants avant que mes yeux s'habituent a l'obscurité ambiante. Une pauvre lueur filtrait a travers une fenetre au niveau du trottoir, et je constatai qu'elle était toutefois suffisante pour permettre de lire son journal. Tandis que j'étais en train d'attendre la venue de Johnny Upright, je voudrais ouvrir une parenthese et vous expliquer mon but : je voulais vivre, manger et dormir avec les gens de l'East End, mais je devais en meme temps avoir un port d'attache, pas trop loin, pour m'y réfugier de temps a autre, ne serait-ce que pour constater que les bons vetements et la propreté existaient toujours. Je pourrais aussi, par la meme occasion, y recevoir mon courrier, rédiger mes notes et m'y changer éventuellement. Dans tout ceci, il y avait néanmoins un sérieux probleme. Une chambre ou mes affaires seraient en sécurité, cela voulait dire automatiquement une propriétaire susceptible d'avoir des soupçons sur un gentleman menant double vie. D'autre part, une propriétaire qui ne se serait pas occupée des activités de ses locataires ne m'aurait inspiré aucune confiance quant a la sécurité de mes biens. C'est pour résoudre ce dilemme que je venais voir Johnny Upright. Un détective en activité pendant une bonne trentaine d'années dans ces quartiers de l'East End, bien connu sous le nom que lui avait donné l'un des accusés a la barre, était exactement le genre d'individu qui pouvait a la fois m'indiquer l'adresse d'une propriétaire honnete, et la tranquilliser sur mes étranges allées et venues. Ses deux filles arriverent de l'église avant Johnny Upright, élégantes dans leurs atours du dimanche. On pouvait malgré tout retrouver en elles cette beauté fragile et délicate qui caractérise les filles cockneys : une simple promesse qui ne résiste pas au temps, condamnée qu'elle est a s'estomper rapidement, comme la couleur d'un ciel au soleil couchant. Elles me dévisagerent avec une franche curiosité, et déciderent que je devais etre une sorte d'animal extraordinaire, car elles ne s'occuperent plus de moi pendant toute la suite de mon attente. Johnny Upright arriva enfin, et me pria de bien vouloir monter pour discuter avec lui. « Parlez fort, m'interrompit-il des les premiers mots, j'ai un mauvais rhume et je n'entends pas tres bien. » Les trucs de ce vieux limier de Sherlock Holmes ! Je me demandais ou pouvait bien se terrer le complice dont le rôle était de noter toutes les informations intéressantes que je laisserai échapper a haute et intelligible voix. Plus je connais Johnny Upright, plus je suis intrigué : je n'arrive pas a savoir s'il avait vraiment un rhume, ou si l'un de ses comparses était dissimulé dans la piece voisine. Mais une chose est certaine, je m'étais donné la peine d'expliquer bien clairement a Johnny Upright ce qui m'amenait chez lui et quels étaient mes projets ; il remit malgré tout son jugement au lendemain. A l'heure dite, je débarquai donc chez lui d'un cab avec mes vetements normaux. Il me salua de façon fort aimable, et m'invita a descendre dans la salle a manger pour rejoindre sa famille qui prenait le thé. « Nous sommes des gens de condition modeste, fit-il, on n'est pas riches et il faut nous prendre pour ce que nous sommes, vous savez, juste de pauvres diables qui essayent de s'en tirer. » Les deux filles rougirent, et se trouverent tout embarrassées en venant me dire bonjour. Il faut reconnaître qu'il ne leur rendait pas la tâche tres facile : « Ah ! ah ! ah ! », hurla-t-il de joie tout en claquant la table a main nue jusqu'a en faire trembler le couvert. « Mes filles ont pensé hier que vous veniez nous mendier un bout de pain ! Ah ! ha ! ho ! ho ! » Elles protesterent violemment, tout en écarquillant les yeux et en affichant le rouge de la honte sur leurs joues, comme si c'était une marque de réelle subtilité que d'etre capable de discerner sous ses guenilles un homme qui n'avait nul besoin d'etre vetu de la sorte. Puis, tandis que je mangeais du pain tartiné de marmelade, le malentendu se poursuivit, les deux filles croyant m'avoir manqué de respect en me prenant pour un mendiant, et le pere voulut bien considérer que c'était le plus magnifique compliment a mon art du déguisement, que d'avoir pu ainsi se tromper sur mon compte. Je m'amusai de tout cela, et pris bien du plaisir a avaler mon pain, ma marmelade et mon thé. Puis Johnny Upright pensa a m'indiquer une chambre. Elle était située a quelques pas, dans sa propre rue si opulente et si respectable, dans une maison toute pareille a la sienne – ce qui était la une marque d'estime amicale, croyez-moi.


Chapitre 3 Ma Chambre et quelques autres

Si l'on voulait bien se rendre compte qu'elle était située dans l'East End, la chambre, que je louais six shillings, ou un dollar et demi par semaine, n'était pas une si mauvaise affaire. Pour un Américain, elle paraissait grossierement meublée, inconfortable et minuscule. Et lorsque j'eus ajouté a son pietre ameublement une table pour ma machine a écrire, il me fut presque impossible de m'y retourner. Au mieux, je rampais par une sorte de marche vermiculaire qui exigeait de moi une grande dextérité et beaucoup de présence d'esprit.

M’étant installé, ou plutôt ayant déposé mes menus objets, j'enfilai mes vetements de gueux, et sortis faire un petit tour. Comme toute cette histoire d'appartements était encore bien fraîche dans ma mémoire je me mis a les regarder avec plus d'intéret, en me plaçant dans l'hypothese que j'étais un jeune homme pauvre, marié et pere d'une nombreuse famille.

Les maisons a louer étaient rares et tres espacées. Tellement éloignées les unes des autres, qu'apres avoir parcouru plusieurs miles en zig zags sur tout un quartier je n'étais pas plus avancé. Je n'avais pas pu trouver une seule maison a louer – preuve indiscutable que le quartier était « saturé ».

Bien sur le jeune homme pauvre et chargé de famille que je prétendais etre n'avait aucune chance de trouver une maison a louer dans cette région si peu hospitaliere. Je me rejetai donc sur les chambres, non meublées, ou il me serait possible de loger ma femme, mes gosses et mon mobilier. Il n'y en avait pas beaucoup, mais j'arrivai a en découvrir quelques-unes. C'étaient en général des chambres seules qu'on me proposait, et que l'on devait considérer comme bien suffisante pour toute la famille d'un pauvre diable, pour s'y loger, cuisiner, manger et y dormir. Lorsque je demandais s'il y avait deux chambres, les sous-loueurs me regardaient de la meme maniere insolite, je pense, qu'un des personnages d'Oliver Twist lorsque ce dernier redemandait a manger.

On estimait qu'une chambre devait etre suffisante pour y loger un homme pauvre et toute sa famille, et j'appris meme que plusieurs familles, qui occupaient des pieces uniques, avaient tellement de place disponible qu'on leur attribuait en plus un ou deux locataires supplémentaires. Lorsque l'on sait que de telles chambres se louent de trois a six shillings par semaine, il faut bien admettre qu'un locataire, chaudement recommandé, peut avoir une petite place sur le plancher pour, disons, huit pence a un shilling. En y ajoutant quelques shillings supplémentaires, il est également possible de prendre sa pension chez son sous-loueur. Je ne me suis pas renseigné sur ce sujet, ce qui est une fâcheuse erreur de ma part, surtout si l'on sait que je faisais toutes ces démarches en me faisant passer pour un pere de famille nombreuse.

Il n'y avait pas de tub dans les maisons que j'ai visitées, mais on m'a affirmé que c'était la regle générale dans les milliers de maisons que j'ai vues. Dans ces conditions, avec ma femme, mes gosses et un ou deux locataires supplémentaires, mal logés dans une piece trop étroite, le simple fait de se laver dans une cuvette en étain aurait été une opération impraticable. Par contre, on économisait sur le savon, et c'était la tout bénéfice. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et le bon Dieu est toujours dans les cieux.

Je ne louai donc aucune chambre, et retournai dans la mienne, dans la rue de Johnny Upright. En pensant a ma femme, mes gosses et aux sous-locataires, et a toutes ces petites cages a poules qu'on m'avait proposées et ou j'aurais du accommoder tout mon monde, ma vision des choses s'était modifiée, et je ne pouvais me faire a l'immensité de ma propre chambre, qui me semblait démesurée. Était-ce bien la la chambre que j'avais louée pour six shillings par semaine ? Impossible ! Mais ma propriétaire, en frappant a ma porte pour voir si tout allait bien, vint dissiper mes doutes.

« Oh, oui, monsieur répondit-elle a une de mes questions, cette rue est une des dernieres qui nous reste. Toutes les autres rues étaient comme celle-ci il y a huit ou dix ans, et elles étaient toutes habitées par des gens fort respectables. Mais les autres nous ont forcés a déloger. Tout le monde est parti, maintenant, sauf ici. C'est terrible, monsieur ! »

Elle m'expliqua le procédé de la saturation, par laquelle la valeur locative de tout un quartier monte, en meme temps que la qualité de ses habitants descend.

« Vous voyez, monsieur, les gens comme nous ne sont pas habitués a s'entasser comme les autres. Nous avons besoin de plus d'espace. Les autres, les étrangers et ceux des basses classes, peuvent se mettre a cinq ou six familles dans une maison comme la mienne, qui nous suffit tout juste, pour une seule famille. Ils peuvent alors payer bien plus de loyer que nous ne pouvons le faire. C'est vraiment terrible, monsieur. Pensez donc, il y a seulement quelques années, tout le quartier était on ne peut plus respectable. »

Je la regardai – j'avais devant moi une femme, du meilleur rang de la classe laborieuse anglaise, bien élevée, qui se laissait lentement submerger par la marée nauséabonde et bourbeuse de l'humanité que les pouvoirs refoulent a l'est de Londres. Les banques, les usines, les hôtels et les bureaux sortent de terre, et comme les pauvres sont d'une race plutôt nomade, ils émigrent vers l'est, par vagues successives, saturant et contaminant l'un apres l'autre tous les quartiers. Ils obligent les meilleurs ouvriers a s'expatrier sur les bords de la Cité, ou l'Abîme les attend. Si cela ne se passe pas a la premiere génération, c'est le fait de la seconde ou de la troisieme.

La disparition de la rue de Johnny Upright est une simple question de mois. Lui-meme ne se fait pas beaucoup d'illusions.

« Dans deux ans, me dit-il, mon bail expire. Mon propriétaire est un homme comme moi. Il n'a pas augmenté le loyer des maisons qu'il possede dans ce coin, et c'est ce qui nous a permis de rester. Mais un jour ou l'autre, il peut vendre, ou mourir, pour nous, c'est la meme chose. La maison sera alors achetée par un spéculateur, qui construira un atelier dans le petit bout de cour ou je fais pousser ma vigne, puis une autre maison, et la louera a une autre famille. Et voila, Johnny Upright n'aura plus qu'a s'en aller ! »

Et je vis nettement Johnny Upright, avec sa femme, ses filles, et le souillon qui leur servait de bonne, fuyant comme autant de fantômes vers l'est, a travers l'obscurité, la ville tentaculaire grondant a leurs pieds.

Mais Johnny Upright ne lutte pas seul. Loin, tres loin, sur les bords de la ville, les petits hommes d'affaires, les petits industriels et les notaires opulents ont installé leurs pénates. Ils vivent dans de petits cottages, dans des villas isolées les unes des autres, avec un petit bout de jardin. Ils ont la de quoi remuer, et de l'espace pour respirer. Ils sont tout bouffis d'orgueil, et manifestent un profond mépris pour l'Abîme auquel ils ont échappé, et remercient le Seigneur de n'etre pas comme ces gens inférieurs. Et voila que Johnny Upright arrive, avec la cité tentaculaire a ses trousses. Les maisons de rapport surgissent comme par magie, on construit sur les jardins, les villas sont divisées et subdivisées en plusieurs appartements, et le manteau noir de Londres vient tout engloutir dans son linceul crasseux.