Le Mouchoir rouge et autres nouvelles - Joseph Arthur (de) Gobineau - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1882

Le Mouchoir rouge et autres nouvelles darmowy ebook

Joseph Arthur (de) Gobineau

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Opis ebooka Le Mouchoir rouge et autres nouvelles - Joseph Arthur (de) Gobineau

Mademoiselle Irnois - Nous sommes sous le premier Empire. M. et Mme Irnois, bourgeois immensément riches, ont une fille de dix-sept ans, Emmelina qu'ils adorent. Contrefaite et mentalement attardée, celle-ci passe, dans un état de tristesse croissante, ses journées a la fenetre de sa chambre. L'Empereur a promis la main de la jeune fille au comte Cabarot. Tandis que celui-ci se réjouit d'épouser un aussi riche parti, Mme Irnois se désole de devoir se séparer de sa fille...

Opinie o ebooku Le Mouchoir rouge et autres nouvelles - Joseph Arthur (de) Gobineau

Fragment ebooka Le Mouchoir rouge et autres nouvelles - Joseph Arthur (de) Gobineau

A Propos
Partie 1 - SCARAMOUCHE
Chapitre 1 - Comment ledit Scaramouche se trouva épris d’une grande dame

A Propos (de) Gobineau:

Joseph Arthur de Gobineau, dit le comte de Gobineau, né le 14 juillet 1816 a Ville-d'Avray et mort le 13 octobre 1882 a Turin, est un diplomate et écrivain français. Il doit sa notoriété posthume a son Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), qui le range parmi les peres de la pensée racialiste. Il est également l'auteur d'une ouvre littéraire romantique, d'essais polémiques et de travaux historiques et philologiques sur l'Iran ancien. Sources : fr.wikipedia.org

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Partie 1
SCARAMOUCHE


Chapitre 1 Comment ledit Scaramouche se trouva épris d’une grande dame

 

Ami lecteur, t’attendrais-tu par hasard a me voir commencer cette historiette par : « La lune pâle se levait sur un ténébreux horizon… » ou par : « Trois jeunes hommes, l’un blond, l’autre brun et le troisieme rouge, gravissaient péniblement… » ou par… Ma foi, non ! tous ces débuts, étant vulgaires, sont ennuyeux et, puisque je n’ai pas assez d’imagination pour te jeter sur la scene de mon récit d’une maniere un peu neuve, j’aime mieux ne pas commencer du tout et t’avertir tout bonnement que Matteo Cigoli était, de l’aveu général, le meilleur garçon, le plus gai, le plus actif et le plus spirituel qu’eut produit son village, situé a quelques lieues de Bologne. Au moment ou nous le ramassons sur la grand-route, il est dix heures du matin ; le soleil brule la poussiere et Matteo vient de faire ses adieux a monsieur son pere. Que de tendresse dans ces adieux !

– Jeune homme, lui a dit le patriarche, grand et fort comme tu es, tu manges trop ; va te nourrir ailleurs. Surtout sois vertueux et que je ne te revoie jamais, sinon…

Ici l’orateur avait tracé du pied et de la main une sorte d’hiéroglyphe plus compréhensible que ceux de feu Champollion ; puis il avait ajouté :

– Voici un bâton et ta gourde pleine de vin. Bonjour.

Matteo, vivement stimulé par le geste de l’auteur de ses jours, était parti au pas de course. Et le voila, avec ses dix-huit ans, lancé dans le monde, comme jadis Sixte-Quint, Giotto, Salvator, Pierre de Cortone et tant d’autres. Marche, ô Matteo ! je ne doute pas qu’il ne t’arrive plus d’une étonnante aventure !

J’acheve en hâte mon invocation, car je m’aperçois que mon héros a rejoint sur la grand-route un vaste chariot qui se traîne paresseusement sous le soleil et qui me paraît contenir une joyeuse société.

– Ohé ! l’ami ! s’écria d’une voix forte un personnage décoré de magnifiques favoris noirs et lustrés, et qu’au fouet qu’il tenait en main on reconnaissait pour le conducteur, sommes-nous encore loin d’un village ?

– Je ne sais pas, mon bon seigneur, répondit Matteo, je ne suis pas du pays.

– J’ai terriblement soif, grommela l’automédon.

– Et moi furieusement, répéterent deux personnages assez fantastiquement accoutrés qui se tenaient pres de lui.

Aussitôt quatre ou cinq voix d’hommes, de femmes et d’enfants sortirent du creux de la machine et s’écrierent :

– J’ai soif, moi ! J’ai faim ! J’ai chaud !

Bref, ce fut un concert qui proclamait tous les besoins tourmentant la frele humanité.

Matteo, en homme qui s’ennuie d’aller a pied, offrit la gourde qui pendait a son bâton, elle fut acceptée avec reconnaissance, vidée avec soin et rendue au preteur par le gros cocher qui l’accompagna de ces paroles gracieuses :

– Es-tu fatigué, toi ?

– Certes, oui.

– Monte dans la patache.

Matteo accepta avec une reconnaissance tellement empressée qu’il écrasa le pied d’un enfant et tomba sur les genoux d’une des femmes. En se relevant, il s’aperçut qu’elle était jolie et salua.

La carriole continua sa route du meme pas traînard qu’auparavant, mais la présence de Matteo avait ranimé la conversation prete a s’éteindre. Il narra sa courte et prosaique biographie, et il eut la satisfaction d’entendre la jeune femme sur les genoux de laquelle il avait fait son entrée dans le chariot s’écrier : « Poverino ! » d’une maniere toute compatissante. Ensuite il s’enquit d’une voix timide de la profession de ses nouveaux amis.

– Corpo di Baccho ! s’écria le gros cocher, il faut que tu sois un rustre bien ignorant et bien peu favorisé de la fortune pour ne pas nous connaître. Jeune homme ! je suis Polichinelle ; ce monsieur brun et sec est l’honnete et bergamasque Arlequin ; Pizzi, leve ton nez et montre a ce brave garçon la face extravagante de l’honnete Tartaglia. Tu viens d’écraser le pied de l’Amour ; c’est sur les genoux de Colombine que tu es tombé, et, quant a cette vénérable matrone qui surcharge de son poids l’arriere de notre brouette, elle n’est artiste que dans les grandes circonstances ; d’ordinaire elle reçoit l’argent a la porte. Découvre-toi cependant, Matteo Cigoli, dame Barbara a produit deux chefs-d’ouvre : Colombine et moi !

Matteo ne put assez se féliciter en lui-meme d’etre, des son début, tombé dans la société d’aussi augustes personnages ; il devint fort gai, partant spirituel, et se concilia l’affection de toute la société, a l’exception de Tartaglia, qui en lui-meme trouva ridicules les regards que le nouvel arrivé jetait fréquemment du côté de Colombine.

– Cher ami ! s’écria tout a coup Arlequin d’un ton sentencieux, le contenu de ta gourde t’a conquis a jamais ma tendresse ; écoute-moi, je te prie, avec une grande attention. Dans ce coffre, dit-il en frappant du doigt sur la caisse a demi défoncée qui lui servait de siege, dans ce coffre se trouvent la fortune et la gloire, consistant en un nez postiche, un pantalon, une perruque et autres accessoires.

– Matteo Cigoli, reprit Polichinelle en second dessus, notre cousin Carpaccio a eu la sottise de déserter le culte des Muses pour se faire chaudronnier ; je me joins a Arlequin pour t’offrir sa dépouille. Quelle magnifique position nous te présentons la ! D’abord part a nos bénéfices ! Quand je dis part, c’est demi-part ! mais part entiere a notre vie aventureuse, a notre incomparable fainéantise, a nos délicieux plaisirs, a nos succes ! Oui, Matteo ! les duchesses, les marquises se font un devoir… tu remueras leurs cours a la pelle !

– Bah ! reprit Pantalon qui était couché au fond de la voiture entre deux paquets, et qui n’avait pas encore parlé, pourquoi tant de frais d’éloquence ? Il n’a pas le sou, cela se lit sur sa mine ; nous lui proposons notre appui…

– Notre protection, dit Barbara.

– Notre amitié, siffla Colombine.

– Notre carriole pour voyager, hurla Polichinelle, de l’air dont on reproche un bienfait.

– Et surtout une portion de notre gloire, psalmodia de nouveau Arlequin : c’est a prendre ou a laisser.

– Mais si, au lieu de parler tous a la fois, vous me laissiez le temps de vous répondre, répliqua Matteo, cela vaudrait bien mieux, car j’accepterais.

– Vraiment ?

– Avec joie et…

– Avec joie suffit, interrompit le gros Polichinelle en lui tendant les bras ; qu’il subisse un embrassement général !

Ému jusqu’aux larmes, Matteo se preta volontiers a cette opération, espérant qu’apres la figure huileuse de Polichinelle, la face anguleuse d’Arlequin, la mine bouffie de Tartaglia, l’angle aigu de Pantalon et le facies inqualifiable de la vieille dame, il parviendrait a l’Eden semé de roses des joues de Colombine ; mais arrivé a cette derniere station, Tartaglia, n’y tenant plus, le jeta au fond de la voiture d’un coup de poing dans l’estomac, et il accompagna cette brutalité d’un regard si terrible, que le nouvel artiste dramatique jugea qu’il était prudent de ne pas l’exaspérer.

Cependant Polichinelle reprit :

– Veux-tu etre Cassandre ?

– J’aimerais mieux un autre rôle, dit Matteo d’un air boudeur, en se frictionnant le creux de l’estomac.

– Eh bien, jeune ambitieux, le rôle du Docteur te convient-il ?

– C’est trop bete.

– Nous avons besoin d’un Scaramouche, observa Colombine.

– Scaramouche ! dit Matteo en cessant tout a coup de se préoccuper de sa santé ; Scaramouche ! n’est-ce pas le résolu Scaramouche qui parle vite, beaucoup et bien, qui embrouille et débrouille les intrigues, porte une collerette blanche et une longue épée ? Vive Dieu ! je me sens capable de m’élever a la hauteur de ce rôle. Eh ! je puis etre mélancolique, sentimental, amoureux, voleur, escroc, honnete, stupide, fou, en un mot, le résumé de toutes les vertus et de toutes les faiblesses humaines comme ce grand modele ! Je joue des castagnettes et pince de la guitare !

Le rayon du Ciel venait d’éclairer Matteo, et sa vocation se décidait. Il versa quelques larmes, tribut de son émotion, et serrant la main de Polichinelle d’une maniere expressive :

– Ô mes freres ! s’écria-t-il, je suis Scaramouche !

Ici, donnant un vigoureux coup d’éperon a feu le cheval Pégase, que je ressuscite pour me servir dans cette narration noble et tout épique, je crois devoir, par égard pour le lecteur, sauter par-dessus les deux ou trois mois d’apprentissage de Matteo, non pas qu’ils aient été indignes de lui ; mais quand on a vu Phedre, va-t-on parler de l’Alexandre ? Sa réputation arriva promptement a un degré assez remarquable pour que la troupe, dans laquelle il avait déja pris une influence qui le disputait a celle de Polichinelle, résolut d’aller tenter la fortune a Venise la belle, la cité des plaisirs et de la fortune par excellence. Arlequin et Pantalon, qui étaient des gens de bon conseil, proposerent de déterrer quelque abbé meurt-de-faim, comme il s’en trouvait tant dans la ville, afin qu’il leur fît des pieces. L’avis fut adopté – et dame Barbara n’eut pas longtemps a chercher pour trouver le pauvre abbé Corybante, petit jeune homme maladroit et malingre, grand amoureux des Muses, et n’ayant pas le sou. Le prix de chaque piece fut fixé une fois pour toutes a dix écus, et l’abbé se mit au travail.

Comme il était heureux, ce pauvre abbé ! il allait enfin produire un fils de son imagination et empocher dix écus, chose rare, chose presque immémoriale dans sa vie ! Aussi, a dater de ce jour, combien il se montra distrait dans les leçons de latin dont il ennuyait les jeunes nobles, et dans les leçons de mandoline qui amusaient les jolies patriciennes ! Le matin de la représentation, l’abbé était completement hors de lui lorsqu’il se présenta au palais Tiepolo pour faire le professeur aupres de la belle Rosetta, dont il était plus particulierement le souffre-douleur. Il est bon de dire que la signora Rosetta Tiepolo était une riche héritiere que la mort de ses parents avait fait tomber sous la tutelle de la Sérénissime République ; elle possédait des biens immenses en Candie et dans l’Archipel, et son illustre tutrice n’eut pas été fâchée de trouver un prétexte pour accaparer ces richesses. Cependant, on avait autorisé le comte Jean Foscari, un des jeunes nobles les plus ruinés de la République, a faire la cour a la belle Rosetta. Tout cela procédait convenablement, régulierement, ennuyeusement et comme il convient a des personnes d’un haut rang.

– Arrivez donc, l’abbé ! dit la jeune fille. Ou etes-vous ? Que faites-vous ?

– Madame, je demande des millions d’excuses a Votre Excellence Illustrissime. Voici la musique ; commençons, s’il vous plaît… Ah ! pardon.

– Vous etes bien ennuyeux, l’abbé, de laisser tomber la musique comme cela, mais vous avez quelque chose ! Oh ! la drôle de figure ! Je veux savoir ce que vous avez. Etes-vous malade ?

– Non, Excellence.

– Vous ressemblez a un casse-noisettes.

– Excellence, je suis heureux quoique bien inquiet.

– Grands dieux ! que vos lenteurs m’impatientent ! s’écria l’irascible héritiere en frappant du pied.

L’abbé prévit un orage, et, se hâtant de le détourner, il avoua qu’il était l’auteur de la piece qui se jouait le soir meme au théâtre de Saint-Ange.

– Vraiment, l’abbé ; vous avez donc de l’esprit ?

– J’ai fait plusieurs acrostiches sur le nom de Votre Excellence.

– Ah ! c’est vrai. Je veux voir votre piece.

– Il est temps alors que Votre Excellence se hâte de faire retenir les places, dit le bon abbé en se rengorgeant ; car une grande partie en est déja prise par la plus haute société.

Rosetta se mit a courir dans sa chambre, en appelant :

– Zanna ! Theresa ! Lotta ! qu’on vienne m’habiller. Vite, vite, vite ! Préparez la gondole. L’abbé, courez me retenir ma loge. Zanna, donnez-moi mon masque. Dépechez-vous, grands dieux ! dépechez-vous. Partez donc, l’abbé ! Vous n’etes pas encore parti ? Il n’y aura plus de places ! Mon éventail, mes gants, mon bouquet. Bon, l’abbé est parti. Gondolier, chez la signora Cattarina Cornaro !

Et la gondole partit et arriva ; Rosetta s’élança avec vivacité vers le sofa ou était couchée son indolente amie.

– Je viens te chercher pour que nous nous promenions, lui dit-elle ; puis j’ai chargé l’abbé de nous retenir une loge au théâtre de Saint-Ange, pour voir une piece qu’il m’assure etre fort belle.

– En effet, répondit Cattarina, qui savait toujours tous les bruits de la ville, on parle beaucoup de cette représentation. Il paraît meme que le Scaramouche est assez bien tourné.

– Vraiment ?

– On le dit.

– Il faut voir cela.

– J’y consens.

– Nous partons ?

– D’accord.

Et, comme deux oiseaux, les charmantes filles s’élancerent dans la gondole et s’y assirent. En passant dans le canal Saint-Georges, la signora Cornaro dit a son amie :

– Voila ton beau fiancé.

En effet, une gondole élégante longeait la leur en ce moment.

Rosetta étouffa un bâillement profond avec son éventail, et répondit :

– Ah ! charmante, si tu savais comme il m’ennuie ! Cachons-nous de peur qu’il ne nous voie.

– Il n’a garde, répondit Cattarina : ne t’aperçois-tu pas qu’il est absorbé dans une conversation intime avec la Fiorella, prima donna du théâtre de Saint-Jean-Chrysostome ?

– Il a donc toujours cette Fiorella ? dit nonchalamment la future épouse. Quelle fidélité ! Ah ! voila l’abbé. Gondolier, approchez du traghetto. L’abbé, sautez, et ne perdez pas votre perruque. La, bien ! Les billets ?

– Les voila, Excellence.

– Hâtons-nous !

La salle ou Scaramouche et sa troupe donnaient leurs représentations était loin d’etre digne du public d’élite qui s’y était réuni ce jour-la. Cependant, on paraissait faire peu d’attention a la rusticité du local, et de tous côtés on préludait par des rires de bon aloi au plaisir que l’on paraissait certain d’avoir et qu’on eut ; car jamais Polichinelle n’avait été plus vantard et plus colere, Tartaglia plus niais, Arlequin plus vif, Pantalon plus lourd et plus fin, Colombine plus jolie ; mais que dirai-je de Scaramouche ? Rappellerai-je qu’il fit pâmer un inquisiteur des Dix, qui de son existence n’avait ri, et que le morceau de musique qu’il chanta – car l’abbé avait eu le bon sens d’exploiter la voix magnifique que Matteo possédait a son insu – fit déclarer que, si ce garçon-la travaillait, il irait loin. De toutes parts ce ne furent qu’applaudissements, et, en sortant du spectacle, les nouveaux acteurs furent portés aux nues. Le comte Foscari décida que Colombine était digne d’attention ; mille guitares s’accorderent pour elle ; quant a Rosetta, elle trouva Matteo si charmant, si charmant… (ma foi, j’ai peur que le lecteur ne craigne un conte de fées !) ; elle le trouva, dis-je, si charmant, qu’elle ne dormit pas de la nuit, se tourna et retourna sur sa blanche couchette, et mangea des confitures jusqu’a l’aurore pour s’occuper.

Le jour venu, elle envoya chercher l’abbé ; et, apres quelques circonlocutions qui l’étonnerent elle-meme, tant elle avait la bonne habitude de céder a tous ses caprices, elle lui déclara qu’elle avait envie de voir un théâtre derriere la toile, et qu’il fallait qu’il la conduisît a celui de Polichinelle. L’abbé pâlit a cette proposition plus que hasardée : il balbutia, puis trouva, dans sa stupéfaction, la force de se roidir ; mais tout cela fut inutile : la résistance rendit a la belle Vénitienne sa force d’âme, et elle insista si bien que, quelques minutes apres l’entrée de l’abbé au palais Tiepolo, Scaramouche et ses compagnons virent arriver au milieu d’eux le digne Corybante donnant le bras a un masque dont la taille semblait assez bien prise.

Cette entrée parut singuliere au fantasque Arlequin, car la pureté des mours de l’abbé était hors de toute atteinte. Mais surtout, ce qui étonna tout le monde, c’est que le joli masque ne quitta pas le bras de son protecteur ; tandis que le protecteur paraissait fort embarrassé de sa personne, ménageait ses paroles comme des perles, et appelait Polichinelle Excellence. On était en train de répéter ; sur l’invitation spéciale de l’abbé, on continua. Par une sorte d’instinct, de coquetterie, pourrais-je dire, Matteo fut sémillant au dernier point, tant et tant que Colombine, qui voyait tout, lui dit bas en lui montrant le masque : « Gare au cour ! » La répétition finie, le masque parla bas a l’abbé, et l’abbé dit : « Nous partons ! » Tartaglia, qui ne comprenait jamais pourquoi le timbre d’une horloge frappait douze coups quand l’aiguille était sur douze, lui répondit brutalement : « Eh bien, va-t’en ! » Scaramouche escorta galamment les visiteurs jusqu’a la porte et l’abbé, avec une répugnance visible, lui jeta ces paroles : « La signora vous invite a vous promener quelquefois sur la Piazzetta vers neuf heures. »

Ô premieres sensations de l’amour, qu’on vous a décrites de fois avec justesse, et que vous serez encore décrites a l’infini ! Matteo se promena sur la Piazzetta ; Matteo aima ; une gondole venait le prendre a l’heure dite ; il y trouvait le masque et l’inévitable abbé qui se chargeait des réponses et qui bientôt accapara aussi les demandes ; car plus Matteo voyait sa silencieuse et invisible divinité, plus il devenait amoureux et – le mot est difficile a dire mais il est vrai – plus il perdait le sens. Que ces promenades étaient délicieuses ! Pendant deux heures, dans le plus absolu silence, on fendait les ondes de la lagune, et rien dans cet accord parfait de deux cours, rien absolument ne se faisait entendre que les prosaiques bâillements de l’abbé.

Matteo le torturait ; tous les jours c’était une nouvelle instance pour obtenir le nom de sa belle ; une fois meme, il lui proposa de l’étrangler. L’abbé se moucha et lui tourna les talons.

Et vous croyez que Rosetta n’avait pas trouvé un but a son existence ? Vraiment elle était heureuse comme dix reines et cent princesses. L’abbé la tenait au courant de toutes les folies que le pauvre Scaramouche accumula bientôt et, comme elle sentit le besoin de faire partager son bonheur a quelqu’un, elle prit pour confidente la belle Cattarina Cornaro, et toutes deux riaient a la journée du comédien amoureux. On discutait gravement le genre de faveur qu’on lui accorderait ; un jour, c’était la silencieuse promenade en gondole ; un autre jour, une rencontre fortuite sous les arcades sombres des Procuraties ; on lui pinçait le bras et l’on s’éloignait rapidement. Divine plaisanterie ! vous faites le bonheur de la jeunesse !

Dans tout cela le plus malheureux, c’était ce bon Corybante.

Cependant, comme on ne peut manquer de trouver la vérité lorsqu’on la cherche avec ardeur, Matteo, apres de longs calculs, avait découvert que sa maîtresse invisible était la femme d’un marchand de soieries qui demeurait a l’angle de la rue San-Giuliano, et dont les jalousies étaient toujours hermétiquement fermées. Peste ! je le crois ; elle recevait tour a tour ses trois amants. Il fit part, bien entendu, de cette belle découverte a l’abbé et elle causa de vifs éclats de rire.

Hélas ! il en vint a un tel degré d’amour qu’il méprisa l’insouciance heureuse et sans fatigue dans laquelle il avait vécu jusque-la. Il se prit a rever palmes et couronnes. « Ah ! pensait-il, on dit que ma voix est belle et douce ! Si je pouvais la rendre assez mélodieuse pour en faire un appeau a l’amour !… Ne serais-je pas plus digne d’etre aimé ? N’a-t-il pas fallu tout le génie d’un ange de bonté pour deviner sous ces habits grotesques tout ce que je suis peut-etre ! Ô ma déesse, ô puissance encore inconnue qui me tires de la poussiere, qui m’éleves a la gloire, je ne serai pas ingrat envers toi ! je travaillerai ! je… »

Le tout était débité en regardant les étoiles et les larmes aux yeux, comme cela se pratique généralement. Il confia son amour et ses projets a la belle et bonne Colombine. Elle pleura beaucoup ; car, a seize ans, on n’aime pas a perdre un ami ; elle lui conseilla de se défier de cette passion, n’augurant rien de favorable d’une femme aussi mystérieuse ; et enfin elle lui dit avec un gros soupir :

– Travaille ta voix, mon bon Matteo, réussis et pense a nous.

Scaramouche profita beaucoup avec les nouveaux maîtres qu’il se donna. La danse surtout et l’escrime firent de lui un des hommes les plus élégamment gracieux qui se pussent voir. Il n’apprit pas moins bien la grammaire et la belle prononciation toscane ; bientôt on n’eut pu le reconnaître pour le grossier comédien qui, a un an de la, était arrivé a Venise. Non ; sa main, désormais blanche et délicate, devint habile a faire naître l’harmonie sur le luth et sur la guitare, sur le violon et sur la difficile épinette. Sa voix incisive et sonore, dirigée par un maître célebre et par son gout naturel, atteignit bientôt un grand degré de souplesse. Enfin la nouvelle de ses progres se répandit de jour en jour par toute la ville ou Scaramouche était adoré, et le bruit d’une heureuse semaine fut que le sans égal Matteo Cigoli, quittant les planches de la comédie, allait débuter sur la scene plus noble de l’Opéra, au théâtre de Saint-Jean-Chrysostome.

Et c’était l’amour qui avait opéré cette merveille. Si j’étais un écrivain classique, je pourrais ajouter une phrase plus ou moins fleurie, dont le sens serait : le petit drôle en a fait bien d’autres.

Pendant le temps que j’ai mis a vous tenir au courant des immenses travaux accomplis par Scaramouche, je n’ai pu vous raconter le sort du mobile de ces memes travaux, de son amour ; et, comme je n’aime point a retourner sur mes pas, sachez seulement qu’il avait été de mal en pis, c’est-a-dire qu’il était plus fort que jamais. Du côté de la signora Rosetta, les choses ne se passaient pas tout a fait ainsi ; cependant la nouvelle des succes de son amoureux, l’idée que c’était pour elle que cela était ainsi, l’avaient flattée ; et une fois, ô bonheur supreme pour un amant ! au moment ou elle sortait de la gondole pour s’éloigner, elle s’était écriée d’une voix haute et intelligible :

– Bonsoir, monsieur !

Matteo faillit, de joie, en faire une maladie.

Cependant ; a Venise, tout se sait. Le cavalier Tiepolo, oncle de la belle héritiere, avait appris de bonne source que sa niece commettait des légeretés capables de la compromettre ; il en avait averti le fiancé Foscari qui avait ri aux larmes du récit de l’intrigue ; car l’abbé, soumis tout d’abord a un interrogatoire, avait avoué, avec force pleurs de repentir, que les amoureux n’en étaient a se parler que depuis deux jours. Du palais Foscari on s’était transporté en corps chez la signora Cattarina ; elle avait achevé d’exalter la gaîté de l’oncle et du fiancé en leur confirmant les faits ; et tous ensemble on s’était rendu chez la belle héritiere, qui, aux premiers mots, avait ri a se tenir les côtes. Je ne sais cependant par quel caprice cette preuve de froideur parut ou insuffisante ou bizarre a messire Foscari, généralement peu jaloux ; il demanda des preuves, et la Vénitienne promit de lui en donner.

Effectivement, le lendemain, l’abbé Corybante entra dans la chambre de Matteo avec la répugnance d’un chien qu’on fouette : métaphore vulgaire, mais frappante d’exactitude. Il dit a son ami d’un air lugubre :

– Matteo, je viens vous annoncer une bien bonne nouvelle.

– Laquelle, l’abbé ? dit le jeune acteur.

– il m’est permis de vous dire le nom du masque.

– Ah ! parlez, parlez vite !

– C’est…

– La marchande de soieries ?

– Non.

– Parlez donc !

– C’est la signora Rosetta Tiepolo.

– La pupille de la République, qui demeure sur le grand canal, dans ce palais bâti par le Sansovino ? Impossible !

Matteo était anéanti. L’abbé prit une prise de tabac.

– Tres possible, plus que possible : c’est vrai. Ce soir, a minuit, elle vous attend a une fenetre basse ; vous lui parlerez de votre gondole.

– Que de bonheurs ! que de bonheurs ! s’écria l’amant en frappant des mains avec frénésie ; et je débute demain soir. Ah ! l’abbé, l’abbé, vous etes mon ange gardien.

L’excellent Corybante, qui n’était pas un crocodile, se dit en lui-meme :

– Je suis un bien grand misérable !

Et il se moucha. Il se jugeait mal ; il était tout simplement incapable de faire du mal a une puce et du bien a son pere, c’est-a-dire le dernier insecte de la création.

La représentation était affichée en grosses lettres par toute la ville pour le lendemain : Adonis, par…

Avant de s’habiller pour son rendez-vous, l’ex-Scaramouche alla faire ses adieux a ses camarades. Polichinelle le bouda, puis l’embrassa tendrement. Pantalon l’envoya promener. La mere noble l’appela ingrat, et menaça ses yeux d’une cohésion fort vive avec ses ongles. Arlequin lui donna de sages conseils, et Tartaglia, ayant mis Colombine sous clef, le serra dans ses bras avec transport et lui souhaita beaucoup de prospérité.

Il sortit du théâtre ; le soir vint, puis la nuit, puis minuit.

Rosetta, sans masque, dans toute sa jeune beauté, fraîche comme les roses, était appuyée sur son balcon a l’heure ou la gondole de Matteo s’arreta au-dessous. Les rideaux pourpres de la croisée étaient fermés derriere elle, de sorte qu’elle semblait devoir etre toute a celui qu’elle attendait.

Pour Matteo, il osait a peine la regarder ; la beauté de la patricienne était pour lui quelque chose de céleste qu’un regard, pensait-il, pourrait peut-etre profaner. Il s’élança cependant hors de la gondole, et se tint debout, les deux pieds sur une pierre sculptée qui ressortait de la muraille, de telle sorte que, la tete au niveau de la fenetre, il appuyait son bras sur le tapis de Perse qu’on y avait étalé. Il était rouge, embarrassé, ému, heureux enfin !

Rosetta lui dit :

– Quand débutez-vous ?

– Demain soir, madame.

– Le cour vous tremble-t-il ?

– Ah ! jugez-en, mon amour !… (et il se reprit modestement), ma vie est attachée a cette gloire. Sans elle, je perds tout et je deviens indigne a jamais !…

– Je voudrais bien entendre quelque chose de cet opéra nouveau.

– Je vais chanter, dit-il avec une simplicité pleine de douceur.

Et, se redressant avec une sorte d’inspiration noble et calme, il livra au vent cette cavatine passionnée :

Morir per te non mi doglie…

On assure que le célebre Marchesi la regardait comme un chef-d’ouvre.

L’oncle Tiepolo, le chevalier Foscari et Cattarina, qui étaient dans le salon, furent quasi attendris par la mélodieuse voix de l’amant ; cependant ils revinrent bien vite de leur distraction et, s’avançant tous trois vers la croisée :

– Madame, dit Foscari a Rosetta en tirant le rideau, vous avez convaincu mon amour avec autant d’esprit que de force. Nul soupçon ne m’est plus permis. Et toi, brave garçon, tu chantes a faire envie a un rossignol ; avec cela tu grimpes bien aux murs ; c’est en considération de ces qualités que tu ne seras pas bâtonné comme tu le mérites ! va-t’en en paix, et que je ne te revoie jamais sous mes pas.

Matteo, pendant ce discours, était devenu plus blanc que ses dentelles ; car, en voyant Rosetta rester calme et sourire tandis qu’on l’insultait, il lui fallut reconnaître qu’il était victime d’un infâme guet-apens auquel elle avait preté les mains.

– Gondoliers, approchez ! dit l’oncle. Recevez monsieur, ajouta le comte en riant.

Et il le poussa d’une telle façon que Matteo tomba la tete la premiere dans le canal. Il eut le temps d’entendre le rire de Rosetta se meler a celui des autres, puis il s’enfonça dans l’eau verdâtre, et s’évanouit.

Ses gondoliers, bonnes gens, au lieu de s’en aller, le retirerent a grand-peine ; il est vrai qu’ils n’étaient pas encore payés ; puis, comme ils connaissaient le comédien, ils le porterent a son logement. On le mit au lit ; deux heures s’écoulerent et il ne reprenait pas connaissance. Le médecin que l’on fit appeler le traita comme un noyé, puis comme un asphyxié, puis comme un mort. Matteo revint a lui sur ces entrefaites ; mais il avait reçu un coup funeste. Il eut quelque peine a retrouver le souvenir de ce qui venait de se passer. Son amour le remit sur la voie ; son esprit, par habitude, courut a l’image de Rosetta, et, le rire moqueur de la jeune fille lui revenant tout a coup en mémoire, il se mit a pleurer comme un enfant.

La nouvelle de son aventure s’était bien vite répandue. Les acteurs principaux en avaient amusé les oisifs des Procuraties ; et Rosetta, craignant comme le feu qu’on ne soupçonnât son cour d’avoir été pour quelque chose dans cette affaire, s’empressa d’en régaler toutes ses amies. L’impresario de l’Opéra n’apprit pas plus tôt l’événement qu’il trembla pour sa représentation du soir ; le doge et la Seigneurie tout entiere devaient s’y trouver, il n’y avait donc pas de retard possible. Je me trompe : le digne directeur était parfaitement libre de retarder le plaisir de tant de nobles patriciens en courant le risque de passer quelques jours en prison. A tort ou a raison, cette idée lui répugnait. Il prit sa canne et son chapeau, et courut chez l’infortuné ténor aussi vite que ses jambes le purent porter.

– Ah ! per lo bambino, cher seigneur, vous voila bien malade ? Quelle douleur pour moi ! quel désespoir ! je voudrais etre en votre place, mon cher amour ! Laissez-moi relever cet oreiller. Vous donnerai-je cette potion ? Prenez cette tisane ; ah ! prenez-la pour l’amour de moi !

– Monsieur, dit la vigilante hôtesse, qui s’était installée dans la chambre du malade pour voir un peu de quoi se composait sa garde-robe, connaissance bonne a avoir en cas de mort, monsieur, on lui a recommandé le repos.

– Le repos ? le repos, chere dame ? Ah ! le pauvre ami, qu’il se repose ! Ne parlez pas, ne parlez pas, mon enfant ; reposez-vous bien jusqu’a cinq heures.

– Comment ! jusqu’a cinq heures ! dit l’hôtesse ; est-ce que vous voulez le faire jouer ce soir ?

– Moi ? non, oh ! certainement non. Mais la Sérénissime République, vénérable dame, la Sérénissime République veut qu’il joue ! Ah ! Seigneur Dieu, s’il ne jouait pas, je serais perdu, ruiné, emprisonné ! Il jouera ! N’est-ce pas que tu joueras, mon enfant, mon ami, mon fils, mon… ? Ah ! ah ! ah ! s’il ne jouait pas, je le ferais jeter au cachot !

– Mort-Dieu ! s’écria le malade, va-t’en a tous les millions de diables, je jouerai !

– Benissime, caro mio, tres bien ; je m’en vais. Surtout pas d’imprudence ; il est deux heures, jusqu’a cinq heures, vous avez amplement le temps de vous reposer.

Jusqu’au moment de paraître sur la scene, le temps s’écoula pour Matteo dans une espece d’assoupissement douloureux. Le souvenir de Rosetta jouissant de son humiliation ne quittait pas le cerveau de l’infortuné Scaramouche. Enfin l’heure fatale sonna. L’impresario envoya prendre son ténor ; du plus loin qu’il l’aperçut, il ne se fit pas illusion, mais il se dit : « Pourvu qu’il paraisse, on saura bien que le reste ne dépendait pas de moi. »

La salle était remplie : la curiosité de voir Scaramouche devenu le sentimental et infortuné amant de Vénus était universelle. Le doge et ses conseillers, le corps diplomatique, les belles dames, les élégants cavaliers s’encombraient dans les loges tapissées de velours, galonnées d’or, ou une illumination a giorno jetait des flots de lumiere. L’ouverture obtint un grand succes ; cependant on voulait le chanteur et non la musique ; le chanteur, le pauvre chanteur, dont le cour était déchiré pour l’amour d’une femme qui brillait a l’une des plus belles loges.

La toile se leva, Vénus parut. C’était la ravissante Fiorella qui faisait ce rôle ; elle fut fort applaudie et elle le méritait ; puis vint Mars, le dieu de la guerre. Je me souviens qu’il avait un ventre énorme et des jambes torses ; mais, avec cela, une de ces basses formidables, indispensables a un guerrier. Puis vint Adonis : il était pâle comme la fleur née de la dépouille de Narcisse ; il s’avança lentement du fond de la scene, et sa démarche était si noble, sa pose si nonchalamment reveuse et triste, sa pâleur meme se mariait avec tant de charme a la couronne de fleurs diverses qui ceignait sa tete, qu’un murmure flatteur passa sur toutes les levres. Il ouvrit la bouche, étendit les bras vers Vénus, rencontra les yeux de Rosetta… l’orchestre se tut ; la salle profondément stupéfaite s’effraya ; aucun son ne sortit des levres bleues de l’acteur ; il fit des efforts inouis, déchirants, hélas, inutiles ! Sa tete se perdit, et il tomba comme foudroyé sur les planches d’ou il fallut l’emporter.

Préalablement on le mit a la porte. L’amour lui coutait : I la paix de l’ignorance ; 2 sa voix ; 3 son pain.

Comme il fallait manger avant tout, opération préparatoire sans laquelle on est bientôt hors d’état de soupirer, il retourna au théâtre de Polichinelle qui, depuis son départ, avait un peu perdu de sa vogue. On l’embrassa, on s’attendrit sur ses douleurs et, agréant sa proposition, on se résolut a quitter l’ingrate Venise pour Florence. La vue des lagunes poignardait Scaramouche. D’ailleurs, le grand-duc de Toscane, homme de plaisir et de gout, qui avait entendu exalter la supériorité de Matteo sur toutes les autres troupes du meme genre, faisait depuis longtemps, par l’organe de son envoyé a Venise, de tres belles propositions qui, cette fois, furent acceptées. Inutile de dire que le prince fut aussi enchanté des acteurs que l’avaient été les Vénitiens, et que Scaramouche vit commencer l’aurore d’une faveur telle que les courtisans et ses camarades n’en pouvaient prévoir la portée.

Cependant le destin avait résolu de ne pas le laisser en paix de quelque temps. Pour connaître les menées de ce Dieu aveugle, je ramene brusquement le lecteur a Venise, ou Rosetta, revenue des frayeurs que lui avait causées son invasion dans la vie théâtrale, recommençait a mener la vie la plus ennuyeuse. Pour surcroît de malheur, l’abbé, ayant hérité d’une de ses tantes religieuse, était parti pour Rome et ne pouvait plus lui servir de jouet. Aussi regrettait-elle beaucoup son petit Scaramouche avec ses airs passionnés si amusants ; et en faisait-elle d’interminables lamentations avec son inséparable amie.

Un jour, elle apprit que son ex-amoureux obtenait les triomphes les plus flatteurs en Toscane, et que le grand-duc lui avait donné le titre de premier valet de chambre, emploi qui pouvait le mener tres loin. Cette heureuse fortune de Matteo lui parut une taquinerie de la destinée a son endroit et, tout en se lissant les cheveux avec sa jolie main, elle dit a la signora Cornaro :

– Veux-tu que je le fasse revenir ?

– Revenir ! Sainte mere de Dieu ! Matteo revenir ! Tu n’y penses pas, ma toute charmante ? Il doit te hair plus que Lucifer et tu veux te mettre en balance avec les grands succes qu’il obtient, l’argent qu’il gagne et les faveurs dont on le comble ? Permets-moi de te dire que c’est la démence de l’amour-propre.

– Démence ou bon sens, a ton gré, continua la belle enfant ; mais, si je veux, il viendra a Venise.

Cattarina continua a nier, Rosetta a affirmer. Pari fait et tenu. Six mois furent fixés pour la durée de la négociation et le plus grand silence juré, attendu que la réputation de la signora Tiepolo aurait pu souffrir si l’histoire s’était répandue. Elle prit la plume et, apres quelque réflexion, fit partir le billet suivant :

« Ingrat ! fuir ainsi et m’abandonner a la tyrannie d’une famille soupçonneuse et d’un fiancé jaloux ! Revenez ; j’ai besoin de voir un ami, peut-etre ne voudrai-je plus le quitter quand j’aurai pressé sa main.

Le Masque. »

Cette lettre fut remise a Matteo au sortir d’une représentation donnée au palais. Il la lut avec la plus louable attention, bien qu’en grinçant des dents et en frappant du pied, car c’était un naturel violent ; au bout d’un instant, il se calma et reprit l’épître sur laquelle il médita pendant une heure, assis dans un grand fauteuil et buvant un sorbet a petits coups, tandis que ses camarades et Colombine et Barbara bruissaient et cabriolaient dans la chambre.

– Que fait donc le favori du prince ? A quoi pense le ministre futur ? dit Arlequin.

– Vous répétez toujours la meme chose, répondit Matteo, reveur.

– Voyez donc le dissimulé, reprit Colombine ; il connaît bien l’histoire de Farinelli et il sait qu’il vaut tout autant.

– J’ai grand besoin d’aller a Venise, murmura Scaramouche en se parlant a lui-meme.

– A Venise ! a Venise ! s’écria la sage et prudente assemblée avec stupéfaction ; es-tu devenu fou ?

– Non, j’ai des affaires a régler.

– Des affaires d’intéret sans doute, observa ironiquement Tartaglia, avec le directeur de l’Opéra.

– Je te casse la tete si tu parles de ce damné théâtre, dit Matteo furieux et brandissant une chaise au-dessus du crâne du malencontreux jaloux ; quelle que soit la raison que j’en aie, je veux aller et j’irai a Venise.

Il prit son chapeau et sortit pour se rendre au palais et demander au grand-duc un congé pour lui et pour sa troupe ; je dis sa, car il en était directeur, et c’était justice. Si Polichinelle, en costume civil, pouvait se pavaner dans un bel habit de velours coquelicot, si le sombre Tartaglia avait pu garnir de verrous dans toute sa hauteur la porte de ces dames, si ces dames elles-memes prodiguaient tout le satin, la soie, le brocart, les fleurs et la toile d’argent dans leurs atours, c’était incontestablement a l’esprit incomparable du cent fois spirituel Scaramouche que tous en étaient redevables.

Le duc reçut Matteo gracieusement, comme a son ordinaire.

– Eh bien, dit Son Altesse, trop délicieux Scaramouche, que nous veut Votre Jovialité ?

– Monseigneur, répondit le saltimbanque touché de cette bonté parfaite, et s’inclinant avec émotion sur la main de l’illustre prince, j’oserai solliciter de Votre Altesse un moment d’entretien ?

– Volontiers Matteo. Messieurs, dit-il a ses courtisans, laissez-nous seuls un peu.

On put voir de loin le comédien s’exprimer avec les gestes d’une personne qui raconte. Le prince riait, puis bientôt sa gaieté fit place a une attention plus grave ; il parut laisser échapper des paroles de blâme, puis de compassion, puis enfin refuser une demande. Mais, quand il se rapprocha de la compagnie, on l’entendit s’exprimer en ces termes :

– Puisque tu y mets tant d’obstination, je consens ; emmene-les tous, mais souviens-toi bien que ton absence ne doit pas dépasser quelques semaines, sous peine de tomber dans ma disgrâce. Mon trésorier te portera ce soir 6.000 livres : accepte-les comme don de voyage.

– Le bon prince ! comme il fait le bonheur de ses peuples ! disait dame Barbara, en essuyant méthodiquement une larme qui n’était pas sur son vieil oil, tandis que Matteo racontait cette particularité et que Pantalon déplorait la perte de la veuve d’un conseiller. Scaramouche, pressé de partir, n’écouta aucune réclamation ; et, aidé de l’honnete Polichinelle, il eut bientôt déterré un carrosse commode, deux voitures de suite et un fourgon pour le bagage, de sorte que le lendemain, de grand matin, la caravane se mit en route pour Venise, ou, apres un voyage qui n’offrir aucune particularité remarquable, la bande arriva en parfait état de conservation.

Sitôt que la signora Tiepolo apprit l’arrivée de son soupirant, elle n’eut rien de plus pressé que de prendre sa mantille et son loup, de se jeter dans sa gondole et de se faire conduire chez Cattarina :

– Ah ! divine, lui dit-elle d’un petit ton triomphalement railleur ; le voila, notre infidele ! notre amant transi ! notre amoureux frénétique !

– Que dis-tu ?… Matteo !…

– Matteo, lui-meme, belle confidente ! Serait-ce le Grand Turc, par hasard ? Il est vrai que si je me mettais en tete de le marier avec la République, j’y réussirais certainement.

– Bah ! Matteo est a Venise ! répéta la patricienne avec le plus grand étonnement. Ce gaillard-la n’a donc ni entrailles, ni amour-propre, a défaut de fierté ?

– Ah ! oui, fierté ! un comédien ! Pour toucher le bout du doigt d’une dame, ces gens-la tueraient pere et mere ; mais je viens te chercher ; il va sans doute venir ; allons chez moi.

– Que prétends-tu faire, étourdie ?

– Moi ? rien ; quand j’aurai ri, je l’enverrai…

– Je comprends que tu l’enverras promener. Mais, tiens, a vrai dire, ce retour si prompt m’étonne, et je m’attends a quelque ennui.

– Je voudrais bien qu’il fît le fier, dit l’arrogante Rosetta ; il prendrait un second bain dans le canal.

Cependant, au milieu de tous ces discours, Cattarina avait appelé ses femmes ; une toilette élégante avait remplacé le déshabillé paresseux ou l’avait trouvée son amie ; et elles partirent.

Les deux dames s’attendaient a trouver Matteo sur leur route ; elles ne le virent pas. Arrivées au palais Tiepolo, elles s’informerent ; il n’était pas venu. Lecteur, je ne te tiendrai pas longtemps dans l’ignorance ; Matteo, était en ce moment dans une des prisons du palais ducal, et voici comme, a peine arrivé a Venise, il nous a échappé ; nous allons retourner a lui. Il se leva de bonne heure, fit venir un coiffeur et, s’étant fait poudrer convenablement, il mit sa veste ventre de biche brodée – veste sans égale lorsqu’elle dessinait sa taille svelte et souple – et ce magnifique habit de velours prune pailleté d’argent qui, depuis, a fait tant de victimes. Il donnait un dernier coup d’oil a sa toilette quand Colombine entra et, le voyant en si grands frais d’élégance, s’écria de la porte :

– Eh ! bon cher jésus ! ou vas-tu, mon Adonis ?

– Ou irais-je, Colombine, répondit gravement Scaramouche, sinon chez cette ingrate, cette infâme, cette…

– Treve d’épithetes, je l’ai reconnue a la premiere. Sais-tu qu’en partant je soupçonnais une escapade de ce genre ? Tu ne m’as rien confié et dans le voyage je n’ai pu trouver l’occasion de te parler en secret. C’est une grande imprudence, Matteo !

– Peut-etre. Tiens, elle m’a écrit ; voila sa lettre.

– Le style en est pressant. C’est une impudente drôlesse ; te croit-elle assez bete pour ajouter foi a son maladroit verbiage ?

– Probablement, dit Matteo d’un air fat en donnant un dernier coup d’oil au miroir et en glissant avec indifférence un tout petit stylet dans la poche gauche de sa veste.

– Mais que veux-tu lui faire ?

Scaramouche prit un ton jovial :

– Rien ; lui planter ce bijou dans la gorge.

– Malheureux !… Au fait, tu n’as pas tort. Mais la police ? Songe que c’est une patricienne.

– Songe, toi, reprit le jeune homme, avec une fureur sans pareille, qu’elle s’est jouée d’un homme qui ne pensait pas a elle, l’a ensorcelé, l’a rendu plus idiot qu’un idiot ; puis, apres l’avoir livré a la risée de ses amis, elle veut reprendre son jouet pour le fouler encore aux pieds ! Ah ! c’est trop !…

Matteo prononça ces paroles avec le plus grand emportement et, s’élançant de la chambre sans écouter Colombine, il sortit de la maison et s’achemina vers le canal pour y prendre une gondole. A ce moment, deux messieurs excessivement polis l’inviterent a arreter son choix sur la leur, qui était la a attendre, au bord du traghetto ; Scaramouche les remercia gracieusement et voulut continuer sa recherche, car, malgré leurs formes pleines d’aménité, ses interlocuteurs avaient des figures passablement patibulaires ; alors ils lui firent observer qu’ils avaient l’honneur d’appartenir aux trois inquisiteurs d’État, lesquels étaient fort désireux de l’entretenir. Le pauvre Matteo frémit de tout son corps et, comprenant qu’il était impossible de ne pas se rendre a une telle invitation, il entra dans la malencontreuse gondole et vint débarquer a une porte assez basse, sombre, et a laquelle il trouva un aspect tres maussade. On le fit monter par un escalier éclairé au moyen de lampes fumeuses, attendu que le jour arrivait mal ou n’arrivait point a travers les murs épais ; et, toujours guidé par les deux messieurs si polis, il fut introduit dans un petit cabinet ou on le laissa seul.

Dire qu’il se hâta, aussitôt qu’il fut assis, de réfléchir a sa position, ce serait lui faire copier tous les prisonniers présents, passés et futurs ; or je désire lui voir une nature d’exception, et en route il avait fait ce raisonnement tres simple : un pauvre diable de comédien comme moi ne peut avoir affaire aux trois inquisiteurs, a moins de complot ou de crime d’État ; or, il est facile de prouver que je n’ai conspiré ni en action, ni en pensée, ni meme en paroles ; si, supposant que je voulusse du mal a Rosetta, on m’eut arreté par précaution, j’aurais tout bonnement comparu devant la « quarantie » criminelle, et non devant Eaque, Minos et Rhad… « Au fait, avait conclu Matteo avec beaucoup d’esprit, attendons et ne nous troublons pas, parce que ma main serait tantôt mal assurée. »

Il terminait ce consolant monologue, lorsque la porte s’ouvrit ; deux geôliers vinrent le prendre et, apres quelques tours et détours dans des corridors dont la description serait peut-etre de rigueur, il arriva dans une grande salle ou il ne fut pas peu étonné de trouver, outre les figures rébarbatives des trois juges et des familiers, et la mine plombée d’un grand coquin dont l’air paraissait assez décontenancé, les figures joviales, bien qu’un peu stupéfaites, de ses camarades, bravement encadrés dans une bordure de sbires le sabre au poing.

– Matteo Cigoli, dit Scaramouche, commença le président d’une voix non moins digne que nasillarde, avant de répondre a nos questions, pénétrez-vous bien de cette vérité : comme Dieu, dont il est le représentant sur la terre, le vénérable Conseil n’ignore rien ; aucun détour, aucun mensonge n’est impénétrable pour lui, et ce que, dans votre intéret, vous pouvez faire de mieux, c’est de dire toute la vérité. Déclarez-nous donc le jour ou vous avez été pour la premiere fois chez l’ambassadeur d’Espagne.

Matteo répondit :

– Illustrissime juge, je ne connais pas du tout ce digne seigneur.

– Coquin ! s’écria le magistrat avec un air de dignité tout a fait imposant, ne cherche pas de subterfuges. Quand as-tu vu l’ambassadeur d’Espagne ? Quand as-tu transporté chez lui huit caisses contenant des fusils, des canons et meme des couleuvrines ? Réponds catégoriquement.

L’étonnement de Matteo était devenu démesuré : cependant il se posa en victime, les deux pieds joints, les mains unies, le dos légerement vouté, comme surchargé du poids d’une fortune adverse, la tete pendante sur la poitrine, et il fit cette courte harangue :

– Mon digne seigneur, si vous voulez faire comparaître l’envoyé de Florence, il vous dira que je n’ai quitté son maître que depuis huit jours ; que nous avons cependant habité cette ville auparavant, mes camarades et moi, et que jamais, pauvres artistes que nous sommes, nous n’avons cessé de mériter la confiance de l’Illustrissime République.

– Mais vous, Matteo Cigoli, dit Scaramouche, interrompit un second inquisiteur, vous ne nierez pas avoir eu personnellement des rapports avec des patriciens ?

– Au contraire, Illustrissime, je le nie.

– Qui donc aurait écrit cette lettre ? s’écrierent en chour les juges en montrant le brouillon de l’épître de Rosetta. Qui donc aurait caché sous une correspondance galante le fil d’une intrigue coupable ?

– Ma foi, monseigneur, puisqu’il s’agit du cou de tous mes camarades aussi bien que du mien, je vais vous narrer cette histoire.

La-dessus, sans leur faire grâce d’un détail, depuis la visite premiere de l’abbé et du masque jusqu’a la chute de l’opéra d’Adonis, il raconta toute sa liaison avec la belle patricienne ; puis, pour donner un nouveau poids a sa déclaration, en disant ce qu’on ne lui demandait pas, il exhiba la lettre, la remit a ses juges ; et, en racontant la douleur et la honte qui n’avaient cessé de le poursuivre depuis la scene du plongeon, et la rage qui s’y était jointe depuis la nouvelle preuve d’outrecuidance de Rosetta, il se mit, avec une vivacité vraiment italienne, a pleurer, a crier, et il raconta tout du long la maniere dont il avait résolu de se débarrasser de la perfide, quelques signes d’effroi que laissât échapper son inébranlable amie, la fidele Colombine.

Lorsqu’il eut terminé son récit, les trois inquisiteurs se mirent a se consulter entre eux a voix basse. Le colloque dura longtemps ; mais enfin il finit, et celui qui avait presque toujours parlé, appelant un familier, lui dit quelques mots a l’oreille et s’adressa ensuite a l’assistance en ces termes :

– Le Conseil n’ignore rien ; les choses les plus cachées sont bientôt découvertes par sa haute sagesse. Il sait que le nommé Domenico Ragazzo, observateur des Dix, s’est trompé, sciemment ou a son insu, dans sa déposition ; il le condamne aux plombs pour le reste de ses jours. La troupe d’histrions, a savoir Polichinelle, Tartaglia, Colombine, Barbara, Arlequin, Pantalon et l’Amour, seront immédiatement mis en liberté et bannis a tout jamais de Venise, d’ou ils devront sortir dans les deux heures qui vont suivre. Quant a Matteo Cigoli, dit Scaramouche, il sera remis entre les mains d’un huissier du Conseil, pour que les ordres du dit Conseil soient exécutés dans toute leur plénitude.

Cela dit, les trois juges se retirerent. Domenico Ragazzo, l’observateur qui s’était trompé, fut emmené a son nouveau domicile, et toute la troupe, moins Matteo, fut mise a la porte du palais ducal. Colombine croyait bien que c’en était fait de son pauvre Scaramouche ; Polichinelle essayait de tromper sa douleur en se bourrant le nez de tabac, ce qui le faisait éternuer, et Arlequin, mécontent de l’air de béatitude que ne pouvait dissimuler Tartaglia en se voyant débarrassé d’un aussi épouvantable rival, s’était uni a Pantalon, qui déja se distrayait en lui infligeant son pied dans la chute des reins.

Cependant Matteo, livré a son guide silencieux, avait été également conduit hors du palais ; une gondole élégante s’approcha ; le familier souffla deux mots dans l’oreille du gondolier, et l’on partit.

– Tenez-vous de maniere a ce qu’on vous voie du dehors, dit gravement l’huissier en s’enfonçant dans un coin.

Matteo obéit.

Il était environ cinq heures de l’apres-dînée. Cattarina et Rosetta, lasses d’attendre, étaient cependant restées a la croisée, et l’oncle Tiepolo et le fiancé Foscari badinaient avec elles.

– Par la Vierge, dit tout a coup Foscari, quel est ce gentilhomme qui se pavane dans une gondole ? C’est un étranger, je pense ; mais j’ai vu cette figure-la quelque part.

– Ce gentilhomme, dit Tiepolo apres l’avoir examiné avec attention, ce gentilhomme est Scaramouche.

Rosetta échangea un brillant regard avec son amie ; ce regard voulait dire bien des choses ! Le triomphe, l’orgueil, la moquerie s’en disputaient l’éclat ; mais aussi le dépit de se voir si bien et si mal a propos entourée.

– Je crois vraiment, s’écria le fiancé, que la gondole s’arrete ici ! Le saltimbanque aurait-il pris la passion des bains froids ?

– Comment ! il revient encore ?, répondit l’oncle Tiepolo.

– Précisément, répliqua Foscari. Quelle effronterie ! Que diable peut-il avoir a nous dire ?

– Mais, interrompit Cattarina, quel est ce petit homme noir qui entre avec lui ?

– Est-ce que ces faquins-la n’ont pas des laquais comme nous ! observa dédaigneusement le vieil oncle.

– A coup sur, reprit la belle Rosetta, ce n’est pas son laquais, car il fait bien des façons pour le laisser passer devant.

La compagnie se perdait ainsi en conjectures quand les arrivants furent introduits.

– Au nom du Conseil des Dix, s’écria l’huissier, qui avait un fausset tres remarquable, Rosetta Tiepolo, patricienne de Venise, Votre Excellence connaît-elle cet homme ?

A cette redoutable interpellation, Rosetta pâlit étrangement. L’oncle et le fiancé reculerent et Cattarina, prenant son voile, se hâta de sortir. L’huissier ne s’y opposa pas. Apres quelques minutes d’attente, Rosetta répondit d’une voix faible :

– Oui.

– Avez-vous écrit cette lettre ?

– Oui.

– Le Conseil, considérant que la Sérénissime République, votre marraine et tutrice, doit prendre soin de votre honneur et ne peut vous permettre de le compromettre impunément, engage Votre Excellence a se retirer dans le couvent de Sainte-Marie. La gestion de ses biens appartiendra désormais au sérénissime prince.

L’arret était dur : payer une plaisanterie – cruelle, il est vrai, mais qui ne l’avait pas étonnamment amusée – de la perte de sa liberté et de ses biens, et de l’acquisition d’une vocation religieuse, était aussi pénible qu’on le peut dire. Mais que faire ? Obéir fut inévitable. Ce qui parut le plus affreux a la fiere Rosetta, ce fut la présence de Scaramouche qui, tout généreux qu’il voulut etre, laissa voir sa satisfaction. Pour lui, il s’empressait, voyant l’exécution faite, de prendre congé ; mais l’huissier, ordonnant au fiancé (assez bizarre commission) de mener Rosetta jusqu’a son couvent, ne voulut pas abandonner Matteo jusqu’a ce qu’il l’eut conduit en terre ferme ; la, il le quitta en le priant de se souvenir que, s’il mettait jamais les pieds a Venise, il n’aurait a accuser que lui seul de ce qui pourrait advenir.

Apres le départ de l’huissier, Matteo se dirigea vers la plus prochaine auberge ; il y trouva ses compagnons qui le croyaient déja au fond du canal Orfano, et qui eurent tant de joie de son retour que Tartaglia lui-meme fut gagné par l’enthousiasme général ; ce n’étaient que trépignements joyeux, sauts de carpes, embrassades et cris, ou plutôt hurlements de joie. Cependant le jaloux reprit bientôt l’air le plus lugubre, quand Matteo, profitant d’un instant de silence, s’écria d’une voix émue :

– Mes chers, mes bons camarades, apres bien des folies, je puis meme dire des erreurs causées par un indigne amour, je reconnais enfin que je n’ai pas de meilleurs amis que vous, de plus tendre affection que toi, ma chere Colombine ! Dame Barbara, vos pigeons a la crapaudine étant incomparables, je vous prie de nous en confectionner en y mettant toute la science que vous tenez du cuisinier français, votre défunt époux ; mais avant tout, mais surtout je vous prie de m’accorder la main de mon adorable Colombine, a qui je prétends m’unir en légitime…

– Imbécile ! lui dit prestement la jolie fille en lui riant au nez, te voila aussi bete que Tartaglia ; embrasse-moi ; ne sois amoureux de personne, pas meme de ta tres humble servante ; vivons tranquilles ou plutôt joyeux, et ne nous épousons que le moins possible.

Cela dit, elle se jeta a son cou.

Ce fut un signal général de renouvellement d’embrassades : le souper parut un moment apres ; puis, apres avoir bien mangé et bu davantage, on se mit a dormir, et la caravane repartit le matin pour Florence, ou le grand-duc, apprenant ce qui était arrivé, la reçut avec plus de ferveur que jamais.