Le Monde perdu - Arthur Conan Doyle - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1912

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Arthur Conan Doyle

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Opis ebooka Le Monde perdu - Arthur Conan Doyle

Quand le jeune journaliste Malone demande a son rédacteur en chef qu'un grand reportage lui soit confié, il se voit convié le soin d'interviewer le célebre, l'irascible, le mégalomane professeur Challenger. Celui-ci de retour d'une expédition en Amérique du Sud prétend y avoir trouvé des animaux extraordinaires, mais il est la risée du monde scientifique. Lors d'une houleuse conférence scientifique a laquelle participe le professeur Challenger, une mission est décidée pour vérifier ses dires. L'équipe sera composée du Pr Summerlee, rival de Challenger, de Lord John Roxton, grand aventurier, et du jeune Malone...

Opinie o ebooku Le Monde perdu - Arthur Conan Doyle

Fragment ebooka Le Monde perdu - Arthur Conan Doyle

A Propos
Chapitre 1 - Tout autour de nous, des héroismes…
Chapitre 2 - Essayez votre chance avec le Pr Challenger !
Chapitre 3 - Un personnage parfaitement impossible

A Propos Doyle:

Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930) was a Scottish author most noted for his stories about the detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major innovation in the field of crime fiction, and the adventures of Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works include science fiction stories, historical novels, plays and romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given name, but Doyle used it as part of his surname in his later years. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Tout autour de nous, des héroismes…

M. Hungerton, son pere, n’avait pas de rival sur la terre pour le manque de tact. Imaginez un cacatoes duveteux, plumeux, malpropre, aimable certes, mais qui aurait centré le monde sur sa sotte personne. Si quelque chose avait pu m’éloigner de Gladys, ç’aurait été la perspective d’un pareil beau-pere. Trois jours par semaine je venais aux Chesnuts, et il croyait dans le fond de son cour que j’y étais attiré uniquement par le plaisir de sa société, surtout pour l’entendre discourir sur le bimétallisme ; il traitait ce sujet avec une autorité croissante.

Un soir, j’écoutais depuis plus d’une heure son ramage monotone : la mauvaise monnaie qui chasse la bonne, la valeur symbolique de l’argent, la dépréciation de la roupie, ce qu’il appelait le vrai taux des changes, tout y passait.

– Supposez, s’écria-t-il soudain avec une véhémence contenue, que l’on batte partout le rappel simultané de toutes les dettes, et que soit exigé leur remboursement immédiat. Étant donné notre situation présente, que se produirait-il ?

J’eus le malheur de lui répondre par une vérité d’évidence : a savoir que je serais ruiné. Sur quoi il bondit de son fauteuil et me reprocha ma perpétuelle légereté qui, dit-il, « rendait impossible toute discussion sérieuse ». Claquant la porte, il quitta la piece ; d’ailleurs il avait a s’habiller pour une réunion maçonnique.

Enfin je me trouvais seul avec Gladys. Le moment fatal était arrivé ! Toute cette soirée j’avais éprouvé les sentiments alternés d’espoir et d’horreur du soldat qui attend le signal de l’attaque.

Elle était assise : son profil, fier, délicat, se détachait avec noblesse sur le rideau rouge. Qu’elle était belle ! Belle, mais inaccessible aussi, hélas ! Nous étions amis, tres bons amis ; toutefois, je n’avais pu me hasarder avec elle au-dela d’une camaraderie comparable a celle qui m’aurait lié tout aussi bien avec l’un de mes confreres reporters a la Daily Gazette : une camaraderie parfaitement sincere, parfaitement amicale, parfaitement asexuée… Il est exact que tous mes instincts se hérissent devant les femmes qui se montrent trop sinceres, trop aimables : de tels exces ne plaident jamais en faveur de l’homme qui en est l’objet. Lorsque s’ébauche d’un sexe a l’autre un vrai sentiment, la timidité et la réserve lui font cortege, par réaction contre la perverse Antiquité ou l’amour allait trop souvent de pair avec la violence. Une tete baissée, le regard qui se détourne, la voix qui se meurt, des tressaillements, voila les signes évidents d’une passion ! Et non des yeux hardis, ou un bavardage impudent. Je n’avais pas encore beaucoup vécu, mais cela je l’avais appris… a moins que je ne l’eusse hérité de cette mémoire de la race que nous appelons instinct.

Toutes les qualités de la femme s’épanouissaient en Gladys. Certains la jugeaient froide et dure, mais c’était trahison pure. Cette peau délicatement bronzée au teint presque oriental, ces cheveux noirs et brillants, ces grands yeux humides, ces levres charnues mais raffinées réunissaient tous les signes extérieurs d’un tempérament passionné. Pourtant, jusqu’ici j’avais été incapable de l’émouvoir. N’importe, quoi qu’il put advenir, ce soir meme j’irais jusqu’au bout ! Finies les hésitations ! Apres tout, elle ne pourrait faire pis que de refuser ; et mieux valait etre un amoureux éconduit qu’un frere agréé.

Mes pensées m’avaient conduit jusque-la, et j’allais rompre un silence long et pénible quand deux yeux noirs séveres me fixerent, je vis alors le fier visage que j’aimais se contracter sous l’effet d’une réprobation souriante.

– Je crois deviner ce que vous etes sur le point de me proposer, Ned, me dit-elle. Je souhaite que vous n’en fassiez rien, car l’actuel état de choses me plaît davantage.

J’approchai ma chaise.

– Voyons, comment savez-vous ce que j’étais sur le point de vous proposer ? demandai-je avec une admiration naive.

– Comme si les femmes ne savaient pas toujours ! Une femme se laisse-t-elle jamais prendre au dépourvu ? Mais, Ned, notre amitié a été si bonne et si agréable ! Ce serait tellement dommage de la gâcher ! Ne trouvez-vous pas merveilleux qu’un jeune homme et une jeune fille puissent se parler aussi librement que nous l’avons fait ?

– Peut-etre, Gladys. Mais, vous comprenez, je peux parler tres librement aussi avec… avec un chef de gare !

Je me demande encore pourquoi cet honorable fonctionnaire s’introduisit dans notre débat, mais son immixtion provoqua un double éclat de rire.

– Et cela ne me satisfait pas le moins du monde, repris-je. Je veux mes bras autour de vous, votre tete sur ma poitrine et, Gladys, je veux…

Comme elle vit que j’allais passer a la démonstration de quelques-uns de mes voux, elle se leva de sa chaise.

– Vous avez tout gâché, Ned ! me dit-elle. Tant que cette sorte de chose n’intervient pas, tout est si beau, si normal !… Quel malheur ! Pourquoi ne pouvez-vous pas garder votre sang-froid ?

– Cette sorte de chose, ce n’est pas moi qui l’ai inventée ! argumentai-je. C’est la nature. C’est l’amour.

– Hé bien ! si nous nous aimions tous deux, ce serait différent. Mais je n’ai jamais aimé !

– Mais vous devez aimer ! Vous, avec votre beauté, avec votre âme !… Gladys, vous etes faite pour l’amour ! Vous devez aimer !

– Encore faut-il attendre que l’amour vienne…

– Mais pourquoi ne pouvez-vous pas m’aimer, Gladys ? Est-ce ma figure qui vous déplaît, ou quoi ?

Elle se contracta un peu. Elle étendit la main (dans quel gracieux mouvement !…) et l’appuya sur ma nuque pour contempler avec un sourire pensif le visage que je levais anxieusement vers elle.

– Non, ce n’est pas cela, dit-elle enfin. Vous n’etes pas naturellement vaniteux : aussi puis-je vous certifier en toute sécurité que ce n’est pas cela. C’est… plus profond !

– Alors, mon caractere ?

Elle secoua la tete séverement, affirmativement.

– Que puis-je faire, repris-je, pour le corriger ? Asseyez-vous, et parlons. Non, réellement, je me tiendrai tranquille si seulement vous vous asseyez.

Elle me regarda avec une surprenante défiance qui me transperça le cour. Ah ! plut au Ciel qu’elle fut restée sur le ton de la confidence ! (Que tout cela paraît grossier, bestial meme, quand on l’écrit noir sur blanc ! Mais peut-etre est-ce la un sentiment qui m’est personnel ?…). Finalement, elle s’assit.

– Maintenant, dites-moi ce qui ne vous plaît pas en moi.

– Je suis amoureuse de quelqu’un d’autre, me répondit-elle.

A mon tour, je sautai de ma chaise.

– De personne en particulier, m’expliqua-t-elle en riant du désarroi qu’elle lut sur ma physionomie. Seulement d’un idéal. Je n’ai jamais rencontré l’homme qui pourrait personnifier cet idéal.

– Dites-moi a qui il ressemble. Parlez-moi de lui.

– Oh ! il pourrait tres bien vous ressembler !

– Je vous chéris pour cette parole ! Bon, que fait-il que je ne fasse pas ? Prononcez hardiment le mot ; serait-il antialcoolique, végétarien, aéronaute, théosophe, surhomme ? Si vous consentiez a me donner une idée de ce qui pourrait vous plaire, Gladys, je vous jure que je m’efforcerais de la réaliser !

L’élasticité de mon tempérament la fit sourire :

– D’abord je ne pense pas que mon idéal s’exprimerait comme vous. Il serait un homme plus dur, plus ferme, qui ne se déclarerait pas si vite pret a se conformer au caprice d’une jeune fille. Mais par-dessus tout il serait un homme d’action, capable de regarder la mort en face et de ne pas en avoir peur, un homme qui accomplirait de grandes choses a travers des expériences peu banales. Jamais je n’aimerais un homme en tant qu’homme, mais toujours j’aimerais les gloires qu’il ceindrait comme des lauriers autour de sa tete, car ces gloires se réfléchiraient sur moi. Pensez a Richard Burton ! Quand je lis la vie de sa femme, comme je comprends qu’elle l’ait aimé ! Et lady Stanley ! Avez-vous lu le dernier et magnifique chapitre de ce livre sur son mari ? Voila le genre d’homme qu’une femme peut adorer de toute son âme, puisqu’elle est honorée par l’humanité entiere comme une inspiratrice d’actes nobles.

Son enthousiasme l’embellissait ! Pour un rien j’aurais mis un terme a notre discussion… Mais je me contins et me bornai a répliquer :

– Nous ne pouvons pas etre tous des Stanley ni des Burton ! En outre, nous n’avons pas la chance de pouvoir le devenir… Du moins, a moi, l’occasion ne s’est jamais présentée : si elle se présentait un jour, j’essaierais de la saisir au vol.

– Mais tout autour de vous il y a des occasions ! Et je reconnaîtrais justement l’homme dont je vous parle au fait que c’est lui qui saisit sa propre chance ! Personne ne pourrait l’en empecher… Jamais je ne l’ai rencontré, et cependant il me semble que je le connais si bien ! Tout autour de nous, des héroismes nous invitent. Aux hommes il appartient d’accomplir des actes héroiques, aux femmes de leur réserver l’amour pour les en récompenser. Rappelez-vous ce jeune Français qui est monté en ballon la semaine derniere. Le vent soufflait en tempete, mais comme son envol était annoncé, il a voulu partir quand meme. En vingt-quatre heures le vent l’a poussé sur deux mille cinq cents kilometres ; savez-vous ou il est tombé ? En Russie, en plein milieu de la Russie ! Voila le type d’homme dont je reve. Songez a la femme qu’il aime, songez comme cette femme a du etre enviée par combien d’autres femmes ! Voila ce qui me plairait : qu’on m’envie mon mari !

– J’en aurais fait autant, pour vous plaire !

– Mais vous n’auriez pas du le faire tout bonnement pour me plaire ! Vous auriez du le faire… parce que vous n’auriez pas pu vous en empecher, parce que ç’aurait été de votre part un acte naturel, parce que la virilité qui est en vous aurait exigé de s’exprimer par l’héroisme… Tenez, quand vous avez fait le reportage sur l’explosion dans les mines de Wigan, vous auriez du descendre et aider les sauveteurs malgré la mofette.

– Je suis descendu.

– Vous ne l’avez pas raconté !

– Ça ne valait pas la peine d’en parler.

– Je ne le savais pas…

Elle me gratifia d’un regard intéressé, et murmura :

– De votre part, c’était courageux.

– J’y étais obligé. Quand un journaliste veut faire de la bonne copie, il faut bien qu’il se trouve a l’endroit ou se passent les événements.

– Quel prosaisme ! Nous voila loin évidemment du romanesque, de l’esprit d’aventure… Cependant, quel qu’ait été le mobile qui vous a inspiré, je suis heureuse que vous soyez descendu dans cette mine.

Elle me donna sa main, mais avec une telle douceur et une telle dignité que je ne sus que m’incliner vers elle et la baiser délicatement.

« J’avoue, reprit-elle, que je suis une femme un peu folle, avec des caprices de jeune fille. Et pourtant ces caprices sont si réels, font tellement partie de mon moi que ma vie s’y conformera ; si je me marie, j’épouserai un homme célebre !

– Et pourquoi pas ? m’écriai-je. Ce sont des femmes comme vous qui exaltent les hommes. Donnez-moi une chance, et vous verrez si je ne la saisis pas ! D’ailleurs, comme vous l’avez souligné, les hommes doivent susciter leurs propres chances, sans attendre qu’elles leur soient offertes. Considérez Clive, un petit secrétaire, et il a conquis les Indes. Par Jupiter ! je ferai quelque chose dans ce monde, moi aussi !

Le bouillonnement de mon sang irlandais la fit rire.

– Et pourquoi pas ? dit-elle. Vous possédez tout ce qu’un homme peut souhaiter : la jeunesse, la santé, la force, l’instruction, l’énergie. J’étais désolée que vous parliez… Mais a présent je me réjouis que vous ayez parlé… Oui, j’en suis tres heureuse… Si notre entretien a éveillé en vous une volonté…

– Et si je…

Comme un velours tiede, sa main se posa sur mes levres.

– Plus un mot, monsieur ! Vous devriez etre a votre bureau depuis une demi-heure déja pour votre travail du soir ; mais je n’avais pas le cour de vous le rappeler. Un jour peut-etre, si vous vous etes taillé une place dans le monde, nous reprendrons cette conversation.

Voila les paroles sur lesquelles, par une brumeuse soirée de novembre, je courus a la poursuite du tram de Camberwell, j’avais la tete en feu, le cour en fete ; je pris la décision que vingt-quatre heures ne s’écouleraient pas sans que j’eusse inventé l’occasion de réaliser un exploit digne de ma dame. Mais qui aurait imaginé la forme incroyable que cet exploit allait revetir, ainsi que les invraisemblables péripéties auxquelles j’allais etre melé ?

Oui ! Il se peut que ce premier chapitre donne l’impression qu’il n’a rien a voir avec mon récit. Pourtant, sans lui, il n’y aurait pas de récit. Quand un homme s’en va de par le monde avec la conviction que tout autour de lui des actes héroiques l’invitent, quand il est possédé du désir forcené de réaliser le premier qui se présentera, c’est alors qu’il rompt (comme je l’ai fait) avec la vie quotidienne, et qu’il s’aventure dans le merveilleux pays des crépuscules mystiques ou le guettent les grands exploits et les plus hautes récompenses.

Me voyez-vous dans mon bureau de la Daily Gazette (dont je n’étais qu’un rédacteur insignifiant), tout animé de ma fraîche résolution ? Cette nuit, cette nuit meme je trouverais l’idée d’une enquete digne de ma Gladys ! Bien sur, vous vous demandez si ce n’était pas par dureté de cour, par égoisme, qu’elle me poussait a risquer ma vie pour sa seule gloire ! De telles suppositions peuvent ébranler un homme mur, mais pas un instant elles n’effleurerent un garçon de vingt-trois ans enfiévré par son premier amour.


Chapitre 2 Essayez votre chance avec le Pr Challenger !

J’ai toujours aimé McArdle, notre vieux rédacteur en chef grognon, vouté, rouquin. J’avais l’espoir qu’il m’aimait aussi. Bien sur, Beaumont était le vrai patron, mais il vivait dans l’atmosphere raréfiée d’un olympe particulier d’ou il ne distinguait rien en dehors d’une crise internationale ou d’une dislocation ministérielle. Parfois nous le voyions passer, dans sa majesté solitaire, pour se rendre a son sanctuaire privé : il avait les yeux vagues, car son esprit errait dans les Balkans ou au-dessus du golfe Persique. Il nous dominait de tres haut ; de si haut qu’il était a part. Mais McArdle était son premier lieutenant, et c’était lui que nous connaissions. Lorsque je pénétrai dans son bureau, le vieil homme me fit un signe de tete et remonta ses lunettes sur son front dégarni.

– Monsieur Malone, me dit-il avec son fort accent écossais, il me semble que, d’apres tout ce qui m’est rapporté a votre sujet, vous travaillez tres bien.

Je le remerciai.

« L’explosion dans les mines, c’était excellent. Excellent aussi l’incendie a Southwark. Vous etes doué pour la description. Pourquoi désirez-vous me voir ?

– Pour vous demander une faveur.

Il parut inquiet ; ses yeux se détournerent des miens.

– Tut, tut, tut ! De quoi s’agit-il ?

– Pensez-vous, monsieur, que vous pourriez m’envoyer sur une grande enquete, me confier une mission pour le journal ? Je ferais de mon mieux pour la réussir et vous rapporter de la bonne copie.

– Quel genre de mission avez-vous en tete, monsieur Malone ?

– Mon Dieu, monsieur, n’importe quoi qui cumule l’aventure et le danger. Réellement, je ferais de mon mieux. Plus ce serait difficile, mieux cela me conviendrait.

– On dirait que vous avez tres envie de risquer votre vie.

– De la justifier, monsieur !

– Oh ! oh ! Voici qui est, monsieur Malone, tres… tres excessif. J’ai peur que l’époque pour ce genre de travail ne soit révolue. Les frais que nous engageons pour un envoyé spécial sont généralement supérieurs au bénéfice qu’en tire le journal… Et puis, naturellement, de telles missions sont uniquement octroyées a des hommes expérimentés, dont le nom représente une garantie pour le public qui nous fait confiance. Regardez la carte : les grands espaces blancs qui y figurent sont en train de se remplir, et nulle part il ne reste de place pour le romanesque… Attendez, pourtant !…

Un sourire imprévu éclaira son visage. Il réfléchit, puis : « En vous parlant de ces espaces blancs sur la carte, une idée m’est venue. Pourquoi ne démasquerions-nous pas un fraudeur… un Münchhausen moderne… et n’exposerions-nous pas ses ridicules ? Vous pourriez le présenter au public pour ce qu’il est : c’est-a-dire un menteur ! Eh ! eh ! ça ne serait pas mal ! Qu’est-ce que vous en pensez ?

– N’importe quoi. N’importe ou. Ça m’est égal.

McArdle se plongea dans une longue méditation, d’ou il sortit pour murmurer :

– Je me demande si vous pourriez avoir des rapports amicaux… ou meme des rapports tout court avec ce phénomene. Il est vrai que vous paraissez posséder un vague génie pour vous mettre bien avec les gens : appelons cela de la sympathie, ou un magnétisme animal, ou la vitalité de la jeunesse, ou je ne sais quoi… Moi-meme je m’en rends compte.

– Vous etes tres aimable, monsieur !

– Dans ces conditions, pourquoi ne tenteriez-vous pas votre chance aupres du Pr Challenger, de Enmore Park ?

Je conviens que je fus momentanément désarçonné.

– Challenger ! m’écriai-je. Le Pr Challenger, le zoologiste célebre ? Celui qui fracassa le crâne de Blundell, du Telegraph ?

Mon rédacteur en chef me dédia son plus large sourire.

– Et apres ? Ne m’avez-vous pas dit que vous cherchiez des aventures ?

Je m’empressai de rectifier :

– En rapport avec mon travail, monsieur !

– Que vous dis-je d’autre ? Je ne suppose pas qu’il soit toujours aussi violent… Il est probable que Blundell l’a pris au mauvais moment, ou maladroitement. Peut-etre aurez-vous plus de chance, ou plus de tact, en le maniant. Je discerne la quelque chose qui vous irait comme un gant, et dont la Gazette pourrait profiter.

– Je ne sais rien du tout sur lui. Je me rappelle son nom parce qu’il a comparu devant le tribunal pour avoir frappé Blundell…

– J’ai quelques renseignements pour votre information, monsieur Malone.

« J’ai tenu le professeur a l’oil pendant quelque temps, ajouta-t-il en tirant un papier d’un tiroir. Voici un résumé biographique ; je vais vous en donner rapidement connaissance : Challenger George Edward, né a Largs en 1863, a fait ses études a l’académie de Largs et a l’université d’Édimbourg. Assistant au British Museum en 1892. Conservateur adjoint de la section d’anthropologie comparée en 1893. Démissionné la meme année a la suite d’une correspondance acerbe. Lauréat de la médaille Crayston pour recherches zoologiques. Membre étranger de… bah ! de toutes sortes de sociétés, il y en a plusieurs lignes imprimées en petit !… Société belge, Académie américaine des sciences, La Plata, etc. Ex-président de la Société de paléontologie. Section H. British Association… et j’en passe !… Publications : Quelques observations sur une collection de crânes kalmouks ; Grandes Lignes de l’évolution des vertébrés ; et de nombreux articles de revues, parmi lesquels : L’Erreur de base de la théorie de Weissmann, qui a suscité de chaudes discussions au congres zoologique de Vienne. Distractions favorites : la marche a pied, l’alpinisme. Adresse : Enmore Park, Kensington, West. Prenez ce papier avec vous. Ce soir, je n’ai rien d’autre a vous offrir.

Je mis le papier dans ma poche.

– Une minute, monsieur ! dis-je en réalisant soudain que j’avais encore en face de moi une tete rose et non un dangereux sanguin. Je ne vois pas tres bien pourquoi j’interviewerais ce professeur. Qu’a-t-il fait ?

– Il est allé en Amérique du Sud. Une expédition solitaire. Il y a deux ans. Rentré l’année derniere. Indiscutablement s’est bien rendu en Amérique du Sud, mais a refusé de dire ou exactement. A commencé a raconter ses aventures d’une maniere imprécise… Mais quelqu’un s’est mis a lui chercher des poux dans la tete, et il s’est refermé comme une huître. Il a trouvé je ne sais quoi de merveilleux… a moins qu’il ne soit le champion du monde des menteurs, ce qui est l’hypothese la plus probable. A produit quelques photographies en mauvais état, qu’on suppose truquées. Est devenu si susceptible qu’il boxe le premier venu qui l’interroge, et balance les journalistes dans l’escalier. Selon moi, c’est un mégalomane qui a d’égales dispositions pour le meurtre et pour la science. Tel est votre homme, monsieur Malone ! Maintenant filez, et voyez ce que vous pouvez en tirer. Vous etes assez grand pour vous défendre. De toute façon, vous n’avez rien a craindre : il y a une loi sur les accidents du travail, n’est-ce pas ?

Il ne me restait plus qu’a me retirer.

Je sortis donc, et je me dirigeai vers le club des Sauvages : mais, au lieu d’y pénétrer, je m’accoudai sur la balustrade d’Aldelphi Terrace, ou je demeurai un long moment a regarder couler l’eau brune, huileuse. A ciel ouvert, je pense toujours plus sainement, et mes idées sont plus claires. Je sortis de ma poche la notice sur le Pr Challenger, et je la relus a la lumiere du lampadaire. C’est alors que j’eus une inspiration (je ne peux pas trouver un autre mot). D’apres ce que je venais d’entendre, j’étais certain que je ne pourrais jamais approcher le hargneux professeur en me présentant comme journaliste. Mais les manifestations de sa mauvaise humeur, deux fois mentionnées dans sa biographie, pouvaient simplement signifier qu’il était un fanatique de la science. Par ce biais, ne me serait-il pas possible d’entrer en contact avec lui ? J’essaierais.

 

J’entrai dans le club. Il était onze heures passées, la grande salle était presque pleine, mais on ne s’y bousculait pas encore. Je remarquai au coin du feu un homme grand, mince, anguleux, assis dans un fauteuil. Lorsque j’approchai une chaise, il se retourna. C’était exactement l’homme qu’il me fallait. Il s’appelait Tarp Henry, il appartenait a l’équipe de Nature ; sous son aspect desséché, parcheminé, il témoignait aux gens qu’il connaissait une gentille compréhension. Immédiatement, j’entamai le sujet qui me tenait a cour.

– Qu’est-ce que vous savez du Pr Challenger ?

– Challenger ? répéta-t-il en rassemblant ses sourcils en signe de désaccord scientifique. Challenger est l’homme qui est rentré d’Amérique du Sud avec une histoire jaillie de sa seule imagination.

– Quelle histoire ?

– Oh ! une grossiere absurdité a propos de quelques animaux bizarres qu’il aurait découverts. Je crois que depuis il s’est rétracté. En tout cas, il n’en parle plus. Il a donné une interview a l’agence Reuter, et ses déclarations ont soulevé un tel tollé qu’il a compris que les gens ne marcheraient pas. Ce fut une affaire plutôt déshonorante. Il y eut deux ou trois personnes qui paraissaient disposées a le prendre au sérieux, mais il n’a pas tardé a les en dissuader.

– Comment cela ?

– Hé bien ! il les a rebutées par son insupportable grossiereté, par des manieres impossibles. Tenez : le pauvre vieux Wadley, de l’Institut de zoologie ! Wadley lui envoie ce message : « Le président de l’Institut de zoologie présente ses compliments au Pr Challenger et considérerait comme une faveur particuliere s’il consentait a lui faire l’honneur de participer a sa prochaine réunion ». La réponse a été… impubliable !

– Dites-la-moi !

– Voici une version expurgée : Le Pr Challenger présente ses compliments au président de l’Institut de zoologie et considérerait comme une faveur particuliere s’il allait se faire…

– Mon Dieu !

– Oui, je crois que c’est ainsi que le vieux Wadley traduisit sa réponse. Je me rappelle ses lamentations a la réunion : « En cinquante années d’expérience de relations scientifiques… » Ça l’a pratiquement achevé !

– Rien de plus sur Challenger ?

– Vous savez moi, je suis un bactériologiste : je vis penché sur un microscope qui grossit neuf cents fois, et il me serait difficile de dire que je tiens compte sérieusement de ce que je vois a l’oil nu. Je suis un frontalier qui vagabonde sur l’extreme bord du connaissable ; alors je me sens tout a fait mal a l’aise quand je quitte mon microscope et que j’entre en rapport avec vous autres, créatures de grande taille, rudes et pataudes. Je suis trop détaché du monde pour parler de choses a scandales ; cependant, au cours de réunions scientifiques, j’ai entendu discuter de Challenger, car il fait partie des célébrités que nul n’a le droit d’ignorer. Il est aussi intelligent qu’on le dit : imaginez une batterie chargée de force et de vitalité ; mais c’est un querelleur, un maniaque mal équilibré, un homme peu scrupuleux. Il est allé jusqu’a truquer quelques photographies relatives a son histoire d’Amérique du Sud.

– Un maniaque, dites-vous ? Quelle manie particuliere ?

– Il en a des milliers, mais la derniere en date a trait a Weissmann et a l’évolution. Elle a déclenché un beau vacarme a Vienne, je crois.

– Vous ne pouvez pas me donner des détails précis ?

– Pas maintenant, mais une traduction des débats existe. Nous l’avons au bureau. Si vous voulez y passer…

– Oui, c’est justement ce que je désirerais. Il faut que j’interviewe ce type, et j’ai besoin d’un fil conducteur. Ce serait vraiment chic de votre part si vous me le procuriez. En admettant qu’il ne soit pas trop tard, j’irais bien tout de suite a votre bureau avec vous.

Une demi-heure plus tard, j’étais assis dans le bureau de Tarp Henry, avec devant moi un gros volume ouvert a l’article : « Weissmann contre Darwin. » En sous-titre : « Fougueuse protestation a Vienne. Débats animés. » Mon éducation scientifique ayant été quelque peu négligée, j’étais évidemment incapable de suivre de pres toute la discussion ; mais il m’apparut bientôt que le professeur anglais avait traité son sujet d’une façon tres agressive et avait profondément choqué ses collegues du continent. « Protestations », « Rumeurs », « Adresses générales au président », telles furent les trois premieres parentheses qui me sauterent aux yeux. Mais le reste me semble aussi intelligible que du chinois.

– Pourriez-vous me le traduire ? demandai-je sur un ton pathétique a mon collaborateur occasionnel.

– C’est déja une traduction, voyons !

– Alors j’aurais peut-etre plus de chance avec l’original…

– Dame, pour un profane, c’est assez calé !

– Si seulement je pouvais découvrir une bonne phrase, pleine de suc, qui me communiquerait quelque chose ressemblant a une idée précise, cela me serait utile… Ah ! tenez ! Celle-la fera l’affaire. Je crois vaguement la comprendre. Je la recopie. Elle me servira a accrocher ce terrible professeur.

– Je ne peux rien de plus pour vous ?

– Si, ma foi ! Je me propose de lui écrire. Si vous m’autorisez a écrire ma lettre d’ici et a donner votre adresse, l’atmosphere serait créée.

– Pour que ce phénomene vienne ici, fasse un scandale, et casse le mobilier !

– Non, pas du tout ! Vous allez voir la lettre : elle ne suscitera aucune bagarre, je vous le promets !

– Bien. Prenez mon bureau et mon fauteuil. Vous trouverez la du papier, je préfere vous censurer avant que vous n’alliez a la poste.

Elle me donna du mal, cette lettre, mais je peux certifier sans me flatter qu’elle était joliment bien tournée ! Je la lus fierement a mon censeur :

L’humble étudiant en histoire naturelle que je suis a toujours éprouvé le plus profond intéret pour vos spéculations touchant les différences qui séparent Darwin de Weissmann. J’ai eu récemment l’occasion de me rafraîchir la mémoire en relisant…

– Infernal menteur ! murmura Tarp Henry.

… en relisant votre magistrale communication a Vienne. Cette déclaration lucide et en tous points admirable me paraît clore le débat. Elle contient cependant une phrase que je cite : « Je proteste vigoureusement contre l’assertion intolérable et purement dogmatique que chaque élément séparé est un microcosme en possession d’une architecture historique élaborée lentement a travers des séries de générations. » Ne désireriez-vous pas, en vue de recherches ultérieures, modifier cette déclaration ? Ne croyez-vous pas qu’elle est trop catégorique ? Avec votre permission, je vous demanderais la faveur d’un entretien, car il s’agit d’un sujet que je sens tres vivement, et j’aurais certaines suggestions a vous faire, que je pourrais seulement présenter dans une conversation privée. Avec votre consentement, j’espere avoir l’honneur d’etre reçu chez vous a onze heures du matin, apres-demain mercredi.

Avec l’assurance de mon profond respect, je reste, Monsieur, votre tres sincere

Edward D. Malone.

– Comment trouvez-vous cela ? demandai-je triomphalement.

– Si votre conscience ne vous fait pas de reproches…

– Dans ces cas-la, jamais !

– Mais qu’est-ce que vous avez l’intention de faire ?

– Me rendre la-bas. Une fois que je serai chez lui, je trouverai bien une ouverture. Je peux aller jusqu’a une confession complete. Si c’est un sportif, ça ne lui déplaira pas.

– Ah ! vous croyez ça ? Revetez alors une cotte de mailles, ou un équipement pour le rugby américain ! ça vaudra mieux… Eh bien ! mon cher, bonsoir ! J’aurai mercredi matin la réponse que vous espérez… s’il daigne vous répondre. C’est un tempérament violent, dangereux, hargneux, détesté par tous ceux qui ont eu affaire a lui ; la tete de turc des étudiants, pour autant qu’ils osent prendre une liberté avec lui. Peut-etre aurait-il été préférable pour vous que vous n’ayez jamais entendu prononcer son nom !


Chapitre 3 Un personnage parfaitement impossible

L’espoir ou la crainte de mon ami ne devaient pas se réaliser. Quand je passai le voir mercredi, il y avait une lettre timbrée de West Kensington ; sur l’enveloppe mon nom était griffonné par une écriture qui ressemblait a un réseau de fils de fer barbelés. Je l’ouvris pour la lire a haute voix a Tarp Henry.

J’ai bien reçu votre billet, par lequel vous affirmez souscrire a mes vues. Apprenez d’abord qu’elles ne dépendent pas d’une approbation quelconque, de vous ou de n’importe qui. Vous avez aventuré le mot « spéculation » pour qualifier ma déclaration sur le darwinisme, et je voudrais attirer votre attention sur le fait qu’un tel mot dans une telle affaire est offensant jusqu’a un certain point. Toutefois, le contexte me convainc que vous avez péché plutôt par ignorance et manque de tact que par malice, aussi je ne me formaliserai pas. Vous citez une phrase isolée de ma conférence, et il apparaît que vous éprouvez de la difficulté a la comprendre. J’aurais cru que seule une intelligence au-dessous de la moyenne pouvait avoir du mal a en saisir le sens ; mais si réellement elle nécessite un développement, je consentirai a vous recevoir a l’heure indiquée, bien que je déteste cordialement les visites et les visiteurs de toute espece. Quant a votre hypothese que je pourrais modifier mon opinion, sachez que je n’ai pas l’habitude de le faire une fois que j’ai exprimé délibérément des idées muries. Vous voudrez bien montrer cette enveloppe a mon domestique Austin quand vous viendrez, car il a pour mission de me protéger contre ces canailles indiscretes qui s’appellent « journalistes ».

George Edward Challenger.

Le commentaire qui tomba des levres de Tarp Henry fut bref :

– Il y a un nouveau produit, la cuticura, ou quelque chose comme ça, qui est plus efficace que l’arnica.

Les journalistes ont vraiment un sens extraordinaire de l’humour !

Il était pres de dix heures et demie quand le message me fut remis, mais un taxi me fit arriver en temps voulu pour mon rendez-vous. Il me déposa devant une imposante maison a portique ; aux fenetres, de lourds rideaux défendaient le professeur contre la curiosité publique ; tout l’extérieur indiquait une opulence certaine.

La porte me fut ouverte par un étrange personnage au teint basané, sans âge ; il portait une veste noire de pilote et des guetres de cuir fauve. Je découvris plus tard qu’il servait de chauffeur, mais qu’également il comblait les trous dans la succession de maîtres d’hôtel tres éphémeres. Son oil bleu clair, inquisiteur en diable, me dévisagea.

– Convoqué ? me demanda-t-il.

– Un rendez-vous.

– Avez-vous votre lettre ?

Je lui montrai l’enveloppe.

– Ça va !

Il semblait avare de paroles. Je le suivis dans le corridor, mais je fus assailli au passage par une petite bonne femme qui jaillit de la porte de la salle a manger. Elle était vive et pétillante, elle avait les yeux noirs, elle inclinait davantage vers le type français que vers le type anglais.

– Un instant ! dit-elle. Attendez, Austin. Rentrez par ici, monsieur. Puis-je vous demander si vous avez déja rencontré mon mari ?

– Non, madame, je n’ai pas eu cet honneur.

– Alors d’avance je vous présente des excuses. Je dois vous prévenir qu’il est un personnage parfaitement impossible… absolument impossible ! Vous voila averti : tenez-en compte !

– C’est tres aimable a vous, madame.

– Quittez rapidement la piece s’il paraît disposé a la violence. Ne perdez pas votre temps a vouloir discuter avec lui. Plusieurs visiteurs ont couru ce risque : ils ont été abîmés plus ou moins gravement ; il s’ensuit toujours un scandale public qui nous éclabousse tous, et moi en particulier.

« Je suppose que ce n’est pas a propos de l’Amérique du Sud que vous désirez le voir ?

Comment mentir a une dame ?

– Mon Dieu ! C’est le sujet le plus dangereux ! Vous ne croirez pas un mot de ce qu’il vous dira… J’en suis sure ! Je n’en serais pas surprise !… Mais ne le lui faites pas voir, car sa violence atteindrait son paroxysme. Faites semblant de le croire : peut-etre alors tout se passera-t-il bien. Rappelez-vous qu’il y croit lui-meme. Je m’en porte garante. Il n’y a pas plus honnete que lui ! Mais je vous quitte, autrement ses soupçons pourraient s’éveiller… Si vous sentez qu’il devient dangereux… réellement dangereux, alors sonnez la cloche et échappez-lui jusqu’a ce que j’arrive. Généralement, meme dans ses pires moments, je parviens a l’apaiser.

Ce fut sur ces propos tres encourageants que la dame me remit aux mains du taciturne Austin qui, comme la discrétion statufiée en bronze, avait attendu la fin de notre entretien. Il me conduisit au bout du corridor. La, il y eut d’abord un petit coup a la porte ; ensuite, émis de l’intérieur, un beuglement de taureau ; enfin, seul a seul, le Pr Challenger et votre serviteur.

Il était assis sur un fauteuil tournant, derriere une large table couverte de livres, de cartes, de schémas. Il fit virer de cent quatre-vingts degrés son siege lorsque j’entrai : le choc de son apparition me cloua sur place. Je m’étais préparé a un spectacle étrange, certes ; mais cette personnalité formidable, accablante, irrésistible ! Son volume vous coupait le souffle : son volume et sa stature imposante. Il avait une tete énorme ; je n’en avais jamais vu d’aussi grosse qui couronnât un etre humain ; je suis sur que son haut-de-forme, si je m’étais hasardé a m’en coiffer, me serait tombé sur les épaules. Tout de suite j’associai son visage et sa barbe a l’image d’un taureau d’Assyrie ; sur le visage rubicond, la barbe était si noire qu’elle avait des reflets bleus ; mais elle était taillée en forme de beche et elle descendait jusqu’au milieu du buste. Sur son front massif les cheveux retombaient, bien cosmétiqués en un long accroche-cour. Les yeux gris-bleu s’abritaient sous de grandes touffes noires : ils étaient tres clairs, tres dédaigneux, tres dominateurs. Au-dessus de sa table émergeaient encore des épaules immensément larges et un torse comme une barrique… Ah ! j’oublie les mains : énormes, velues ! Cette image, associée a une voix beuglante, rugissante, grondante, constitua la premiere impression que je reçus du réputé Pr Challenger.

– Alors ? dit-il en me couvrant d’un regard insolent. Qu’est-ce que vous me voulez, vous ?

Il fallait bien que je persévérasse un moment dans ma supercherie ; sinon j’étais proprement éjecté.

– Vous avez été assez bon, monsieur, pour m’accorder un rendez-vous, dis-je de mon air le plus humble en présentant mon enveloppe.

Il s’en empara, déplia la lettre et l’étira sur sa table.

– Oh ? Vous etes ce jeune homme incapable de comprendre votre langue maternelle, n’est-ce pas ? et cependant assez bon pour approuver mes conclusions générales, d’apres ce que j’ai compris ?

– C’est cela, monsieur ! Tout a fait cela !

J’étais tres positif.

– Hé bien ! Voila qui consolide grandement ma position, hein ? Votre âge et votre mine confirment doublement la validité de votre appui… Tout de meme, vous valez mieux que ce troupeau de porcs viennois dont le grognement grégaire n’est pas plus désobligeant, en fin de compte, que la hargne solitaire du pourceau britannique.

Il me lança un regard qui me fit comprendre qu’il me tenait pour le représentant actuel de cette espece.

– Leur conduite me semble avoir été abominable ! hasardai-je.

– Je vous assure que je suis capable de me battre tout seul, et que votre sympathie m’indiffere totalement. Laissez-moi seul, monsieur, seul le dos au mur. C’est alors que G. E. C. est l’homme le plus heureux du monde… Bien, monsieur ! Faisons ce que nous pouvons l’un et l’autre pour écourter cette visite : elle ne vous offrira pas grand-chose d’agréable, et pour moi elle m’ennuie au-dela de toute expression. Vous aviez, a vous en croire, des commentaires a ajouter a la proposition que j’ai formulée dans ma these ?

Ses méthodes étaient empreintes d’une brutalité directe qui rendait difficile toute échappatoire. Pourtant je devais continuer a jouer le jeu, jusqu’a ce que j’entrevisse une ouverture. De loin, cela m’avait semblé facile… Esprits de l’Irlande, qu’attendiez-vous pour m’aider ? J’avais si grand besoin d’etre secouru !

Il me transperça de ses deux yeux aigus, durs comme de l’acier.

« Allons, allons ! gronda-t-il.

– Bien sur, je ne suis qu’un simple étudiant, dis-je avec un sourire imbécile. A peine mieux qu’un curieux. Pourtant il m’est apparu que vous avez été un peu sévere a propos de Weissmann dans cette affaire. Est-ce que depuis cette date la position de Weissmann n’a pas été… renforcée pas de nombreux témoignages ?

– Quels témoignages ?

Il parlait avec un calme menaçant.

– Hé bien ! naturellement, je sais qu’il n’y en a aucun a qui vous pourriez attribuer la qualité de preuve définitive. Je faisais simplement allusion a la tendance générale de la pensée moderne et au point de vue de la science prise collectivement, si j’ose ainsi m’exprimer.

Il se pencha en avant avec une grande gravité.

– Je suppose que vous savez, dit-il en comptant sur ses doigts, que l’indice crânien est un facteur constant ?

– Naturellement !

– Et que cette télégonie est encore sub judice ?

– Sans aucun doute.

– Et que le protoplasme du germe est différent de l’ouf parthéno-génétique ?

– Mais voyons, surement ! m’écriai-je.

J’étais tout émoustillé par ma propre audace.

– Mais qu’est-ce que cela prouve ? interrogea-t-il d’une voix aimablement persuasive.

– Ah ! en vérité ! murmurai-je. Qu’est-ce que cela prouve ?

– Vous le dirai-je ? roucoula-t-il.

– Je vous en prie !

– Cela prouve, rugit-il dans un subit éclat de fureur, que vous etes le plus répugnant imposteur de Londres ! Un journaliste de l’espece la plus vile, la plus rampante, et qui n’a pas plus de science que de décence !

Il s’était dressé sur ses pieds ; une rage folle étincelait dans son regard. Meme a ce moment de tension entre tous, je trouvai le temps de m’étonner parce que je découvrais qu’il était de petite taille : sa tete me venait a l’épaule. Le professeur était une sorte d’Hercule rabougri dont la vitalité sensationnelle s’était réfugiée dans la profondeur, dans la largeur, et dans le cerveau.

« Du baragouin ! s’écria-t-il en se penchant toujours plus en avant, avec sa figure et ses doigts projetés vers moi. Voila ce que je vous ai raconté, monsieur ! Du baragouin scientifique ! Aviez-vous donc cru que vous pourriez rivaliser avec moi en astuce ? Vous qui n’avez qu’une noix a la place du cerveau ? Ah ! vous vous croyez omnipotents, vous, gribouilleurs de l’enfer ! Vous vous imaginez que vos louanges peuvent faire un homme et vos critiques le démolir ? Ah ! nous devrions tous nous incliner devant vous dans l’espoir d’obtenir un mot favorable, n’est-ce pas ? De celui-ci on se paie la tete, et a celui-la on adresse une verte semonce ! Je vous connais, vermine rampante ! Vous outrepassez constamment vos limites ! Il fut un temps ou on vous coupait les oreilles. Vous avez perdu le sens des proportions. Sacs bourrés de vent ! Je vous maintiendrai dans vos limites, moi ! Non, monsieur, vous n’avez pas eu G. E. C. ! Il y a encore un homme qui ne se soumet pas. Il vous a avertis, mais par le Seigneur, si vous venez, tant pis, c’est a vos risques et périls. Un gage, mon bon monsieur Malone ! Je réclame un gage ! Vous avez joué un jeu assez dangereux ; et vous avez tout l’air d’avoir perdu.

– Un instant, monsieur ! dis-je, faisant retraite vers la porte et l’entrouvrant. Vous pouvez etre aussi grossier que cela vous plaît. Mais il y a tout de meme des bornes : vous ne me toucherez pas !

– Ah ! je ne vous toucherai pas ?

Il avançait vers moi d’une façon tout a fait menaçante, mais il s’arreta brusquement et enfouit ses grosses mains dans les poches latérales d’une courte veste d’enfant. Il poursuivit :

« J’ai déja jeté a la porte de cette maison plusieurs d’entre vous. Vous seriez le quatrieme ou le cinquieme. Trois livres quinze shillings chacun, voila ce qu’ils m’ont couté en moyenne. Cher, mais indispensable ! Dans ces conditions, monsieur, pourquoi ne subiriez-vous pas le meme traitement que vos confreres ? Il me semble au contraire que vous le méritez…

Il repartit sur moi ; il avait une façon de marcher en relevant les orteils qui s’apparentait a celle d’un maître a danser.

J’aurais pu déguerpir et foncer vers la porte du vestibule, mais j’aurais eu honte ! Par ailleurs, une juste colere commençait a s’allumer en moi. Jusqu’ici je m’étais senti dans mon tort ; les menaces de ce Challenger me ramenerent dans mon droit.

– Je vous recommande de ne pas me toucher, monsieur ! Je ne le supporterais pas…

– Mon Dieu ! s’exclama-t-il en relevant sa moustache qui découvrit un croc blanc pret a mordre. Vous ne le supporteriez pas, eh ?

– Ne faites pas l’idiot, professeur ! criai-je. Qu’est-ce que vous espérez ? Je pese cent kilos, et chaque kilo est aussi dur qu’une pierre ; je joue trois-quarts centre tous les samedis chez les Irlandais de Londres, je ne suis pas homme…

Ce fut a cet instant qu’il se rua sur moi. Par chance, j’avais ouvert la porte, sinon nous serions passés a travers. Nous exécutâmes ensemble un magnifique soleil dans le corridor. Je ne me rappelle pas comment nous attrapâmes une chaise au passage dans notre melée ni comment nous nous engageâmes avec elle vers la rue. J’avais de sa barbe plein la bouche, nos bras étaient étroitement liés dans un corps a corps que compliquait encore cette maudite chaise dont les pieds s’acharnaient a nous faire des crocs-en-jambe. L’attentif Austin avait ouvert toute grande la porte du vestibule. Une sorte de saut périlleux nous fit dégringoler les marches ensemble. J’ai vu au cirque deux acrobates s’essayer a une gymnastique semblable, mais il faut sans doute beaucoup d’entraînement pour la pratiquer sans se faire mal ! La chaise se réduisit en allumettes, et nous roulâmes jusque dans le caniveau. Il se remit debout, agita ses poings, il respirait péniblement, comme un asthmatique.

– Ça vous suffit ? haleta-t-il.

– Taureau de l’enfer ! criai-je en me relevant.

Séance tenante, nous aurions repris le combat, tant son humeur batailleuse était effervescente, mais par bonheur je fus sauvé d’une situation odieuse. Un policeman se tenait a côté de nous, son calepin a la main.

– Qu’est-ce que c’est ? Vous devriez avoir honte ! dit l’agent. C’était la remarque la plus sensée que j’eusse entendue dans Enmore Park.

– Alors, insista-t-il en se tournant vers moi, de quoi s’agit-il ?

– Cet homme m’a attaqué ! répondis-je.

– L’avez-vous attaqué ? interrogea le policeman.

Le professeur soufflait comme un forgeron et se tut.

– Ce n’est pas la premiere fois, dit séverement le policeman en secouant la tete. Vous avez eu des ennuis le mois dernier pour les memes faits. Et vous avez mis l’oil de ce jeune homme au beurre noir. Portez-vous plainte contre lui, monsieur ?

Je me laissai attendrir.

– Non, dis-je. Je ne porte pas plainte.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda le policeman.

– Je suis moi-meme a blâmer. Je me suis introduit chez lui. Il m’avait loyalement averti.

Le policeman referma son calepin.

– Ne recommencez plus ! dit-il. Et maintenant, filez. Allons, filez !

Cela s’adressait a un garçon boucher, a une cuisiniere, ainsi qu’a deux badauds qui s’étaient rassemblés. Il descendit la rue de son pas lourd, en poussant devant lui ce petit troupeau. Le professeur me lança un coup d’oil ; dans ce regard, je crus discerner un reflet d’humour.

– Rentrez ! me dit-il. Je n’en ai pas encore terminé avec vous.

L’intonation était sinistre, mais je ne l’en suivis pas moins. Le domestique Austin, un vrai visage de bois, referma la porte derriere nous.