Le Livre de mon ami - Anatole France - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1885

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Anatole France

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Opinie o ebooku Le Livre de mon ami - Anatole France

Fragment ebooka Le Livre de mon ami - Anatole France

A Propos
Partie 1 - LE LIVRE DE PIERRE
Dédicace
PREMIERES CONQUETES
NOUVELLES AMOURS

A Propos France:

Anatole France, de son nom exact François-Anatole Thibault, est un écrivain français, né le 16 avril 1844 a Paris, quai Malaquais, mort le 12 octobre 1924 a Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire). Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la Troisieme République dont il fut également l’un des plus importants critiques littéraires, et comme l’une des consciences les plus significatives de son temps, s’engageant en faveur de nombreuses causes sociales et politiques du début du xxe siecle. Lauréat du Prix Nobel de littérature en 1921.

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Partie 1
LE LIVRE DE PIERRE


Dédicace

31 décembre 188…

Nel mezzo del cammin di nostra vita…

Au milieu du chemin de la vie…

Ce vers, par lequel Dante commence la premiere cantate de La Divine Comédie, me vient a la pensée, ce soir, pour la centieme fois peut-etre. Mais c'est la premiere fois qu'il me touche.

Avec quel intéret je le repasse en esprit, et comme je le trouve sérieux et plein ! C'est qu'a ce coup j'en puis faire l'application a moi-meme. Je suis, a mon tour, au point ou fut Dante quand le vieux soleil marqua la premiere année du XIVe siecle. Je suis au milieu du chemin de la vie, a supposer ce chemin égal pour tous et menant a la vieillesse.

Mon Dieu ! je savais, il y a vingt ans, qu'il faudrait en arriver la : je le savais, mais je ne le sentais pas. Je me souciais alors du milieu du chemin de la vie comme de la route de Chicago. Maintenant que j'ai gravi la côte, je retourne la tete pour embrasser d'un regard tout l'espace que j'ai traversé si vite, et le vers du poete florentin me remplit d'une telle reverie, que je passerais volontiers la nuit devant mon feu a soulever des fantômes. Les morts sont si légers, hélas !

Il est doux de se souvenir. Le silence de la nuit y invite.

Son calme apprivoise les revenants, qui sont timides et fuyants par nature et veulent l'ombre avec la solitude pour venir parler a l'oreille de leurs amis vivants. Les rideaux des fenetres sont tirés, les portieres pendent a plis lourds sur le tapis. Seule une porte est entrouverte, la, du côté ou mes yeux se tournent par instinct. Il en sort une lueur d'opale ; il en vient des souffles égaux et doux, dans lesquels je ne saurais distinguer moi-meme celui de la mere de ceux des enfants.

Dormez, chéris, dormez !

Nel mezzo del cammin di nostra vita…

Au coin du feu qui meurt, je reve et je me figure que cette maison de famille, avec la chambre ou luit en tremblant la veilleuse et d'ou s'exhalent ces souffles purs, est une auberge isolée sur cette grand-route dont j'ai déja suivi la moitié.

Dormez, chéris ; nous repartirons demain !

Demain ! Il fut un temps ou ce mot contenait pour moi la plus belle des magies. En le prononçant, je voyais des figures inconnues et charmantes me faire signe du doigt et murmurer : « Viens ! » J'aimais tant la vie, alors ! J'avais en elle la belle confiance d'un amoureux, et je ne pensais pas qu'elle put me devenir sévere, elle qui pourtant est sans pitié.

Je ne l'accuse pas. Elle ne m'a pas fait les blessures qu'elle a faites a tant d'autres. Elle m'a meme quelquefois caressé par hasard, la grande indifférente ! En retour de ce qu'elle m'a pris ou refusé, elle m'a donné des trésors aupres desquels tout ce que je désirais n'était que cendre et fumée. Malgré tout, j'ai perdu l'espérance, et maintenant je ne puis entendre dire : « A demain ! » sans éprouver un sentiment d'inquiétude et de tristesse.

Non ! je n'ai plus confiance en mon ancienne amie la vie.

Mais je l'aime encore. Tant que je verrai son divin rayon briller sur trois fronts blancs, sur trois fronts aimés, je dirai qu'elle est belle et je la bénirai.

Il y a des heures ou tout me surprend, des heures ou les choses les plus simples me donnent le frisson du mystere.

Ainsi, il me paraît, en ce moment, que la mémoire est une faculté merveilleuse et que le don de faire apparaître le passé est aussi étonnant et bien meilleur que le don de voir l'avenir.

C'est un bienfait que le souvenir. La nuit est calme, j'ai rassemblé les tisons dans la cheminée et ranimé le feu.

Dormez, chéris, dormez !

J'écris mes souvenirs d'enfance et c'est

POUR VOUS TROIS


PREMIERES CONQUETES

I – LES MONSTRES

Les personnes qui m'ont dit ne rien se rappeler des premieres années de leur enfance m'ont beaucoup surpris.

Pour moi, j'ai gardé de vifs souvenirs du temps ou j'étais un tres petit enfant. Ce sont, il est vrai, des images isolées, mais qui, par cela meme, ne se détachent qu'avec plus d'éclat sur un fond obscur et mystérieux. Bien que je sois encore assez éloigné de la vieillesse, ces souvenirs, que j'aime, me semblent venir d'un passé infiniment profond.

Je me figure qu'alors le monde était dans sa magnifique nouveauté et tout revetu de fraîches couleurs. Si j'étais un sauvage, je croirais le monde aussi jeune ou, si vous voulez, aussi vieux que moi. Mais j'ai le malheur de n'etre point un sauvage. J'ai lu beaucoup de livres sur l'antiquité de la terre et l'origine des especes, et je mesure avec mélancolie la courte durée des individus a la longue durée des races. Je sais donc qu'il n'y a pas tres longtemps que j'avais mon lit a galerie dans une grande chambre d'un vieil hôtel fort déchu, qui a été démoli depuis pour faire place aux bâtiments neufs de l'École des beaux-arts. C'est la qu'habitait mon pere, modeste médecin et grand collectionneur de curiosités naturelles. Qui est-ce qui dit que les enfants n'ont pas de mémoire ? Je la vois encore, cette chambre, avec son papier vert a ramages et une jolie gravure en couleurs qui représentait, comme je l'ai su depuis, Virginie traversant dans les bras de Paul le gué de la riviere Noire.

Il m'arriva dans cette chambre des aventures extraordinaires.

J'y avais, comme j'ai dit, un petit lit a galerie qui restait tout le jour dans un coin et que ma mere plaçait, chaque nuit, au milieu de la chambre, sans doute pour le rapprocher du sien, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d'admiration. C'était toute une affaire de me coucher. Il y fallait des supplications, des larmes, des embrassements. Et ce n'était pas tout : je m'échappais en chemise et je sautais comme un lapin. Ma mere me rattrapait sous un meuble pour me mettre au lit. C'était tres gai.

Mais a peine étais-je couché, que des personnages tout a fait étrangers a ma famille se mettaient a défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un oil rond au milieu de la joue, et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus. Laids comme ils étaient, ils n'auraient pas du se montrer ; mais je dois leur rendre une justice : ils se coulaient sans bruit le long du mur, et aucun d'eux, pas meme le plus petit et le dernier, qui avait un soufflet au derriere, ne fit jamais un pas vers mon lit. Une force les retenait visiblement aux murs le long desquels ils glissaient sans présenter une épaisseur appréciable. Cela me rassurait un peu ; d'ailleurs, je veillais. Ce n'est pas en pareille compagnie, vous pensez bien, qu'on ferme l'oil.

Je tenais mes yeux ouverts. Et pourtant (cela est un autre prodige) je me retrouvais tout a coup dans la chambre pleine de soleil, n'y voyant que ma mere en peignoir rose et ne sachant pas du tout comment la nuit et les monstres s'en étaient allés.

« Quel dormeur tu fais ! » disait ma mere en riant.

Il fallait, en effet, que je fusse un fameux dormeur.

Hier, en flânant sur les quais, je vis dans la boutique d'un marchand de gravures un de ces cahiers de grotesques dans lesquels le Lorrain Callot exerça sa pointe fine et dure et qui se sont faits rares. Au temps de mon enfance, une marchande d'estampes, la mere Mignot, notre voisine, en tapissait tout un mur, et je les regardais chaque jour, en allant a la promenade et en en revenant ; je nourrissais mes yeux de ces monstres, et, quand j'étais couché dans mon petit lit a galerie, je les revoyais sans avoir l'esprit de les reconnaître. O magie de Jacques Callot !

Le petit cahier que je feuilletais réveilla en moi tout un monde évanoui, et je sentis s'élever dans mon âme comme une poussiere embaumée au milieu de laquelle passaient des ombres chéries.


NOUVELLES AMOURS

I – L'ERMITAGE DU JARDIN DES PLANTES

Je ne savais pas lire, je portais des culottes fendues, je pleurais quand ma bonne me mouchait et j'étais dévoré par l'amour de la gloire. Telle est la vérité : dans l'âge le plus tendre, je nourrissais le désir de m'illustrer sans retard et de durer dans la mémoire des hommes. J'en cherchais les moyens tout en déployant mes soldats de plomb sur la table de la salle a manger. Si j'avais pu, je serais allé conquérir l'immortalité dans les champs de bataille, et je serais devenu semblable a quelqu'un de ces généraux que j'agitais dans mes petites mains et a qui je dispensais la fortune des armes sur une toile cirée.

Mais il n'était pas en moi d'avoir un cheval, un uniforme, un régiment et des ennemis, toutes choses essentielles a la gloire militaire. C'est pourquoi je pensai devenir un saint. Cela exige moins d'appareil et rapporte beaucoup de louanges. Ma mere était pieuse. Sa piété – comme elle aimable et sérieuse – me touchait beaucoup. Ma mere me lisait souvent La vie des Saints, que j'écoutais avec délices et qui remplissait mon âme de surprise et d'amour. Je savais donc comment les hommes du Seigneur s'y prenaient pour rendre leur vie précieuse et pleine de mérites.

Je savais quelle céleste odeur répandent les roses du martyre. Mais le martyre est une extrémité a laquelle je ne m'arretai pas. Je ne songeai pas non plus a l'apostolat et a la prédication, qui n'étaient guere dans mes moyens. Je m'en tins aux austérités, comme étant d'un usage facile et sur.

Pour m'y livrer sans perdre de temps, je refusai de déjeuner. Ma mere, qui n'entendait rien a ma nouvelle vocation, me crut souffrant et me regarda avec une inquiétude qui me fit de la peine. Je n'en jeunai pas moins. Puis, me rappelant saint Siméon stylite, qui vécut sur une colonne, je montai sur la fontaine de la cuisine ; mais je ne pus y vivre, car Julie, notre bonne, m'en délogea promptement. Descendu de ma fontaine, je m'élançai avec ardeur dans le chemin de la perfection et résolus d'imiter saint Nicolas de Patras, qui distribua ses richesses aux pauvres. La fenetre du cabinet de mon pere donnait sur le quai. Je jetai par la fenetre une douzaine de sous qu'on m'avait donnés parce qu'ils étaient neufs et qu'ils reluisaient ; je jetai ensuite des billes et des toupies et mon sabot avec son fouet de peau d'anguille.

« Cet enfant est stupide ! » s'écria mon pere en fermant la fenetre.

J'éprouvai de la colere et de la honte a m'entendre juger ainsi. Mais je considérai que mon pere, n'étant pas saint comme moi, ne partageait pas avec moi la gloire des bienheureux, et cette pensée me fut une grande consolation.

Quand vint l'heure de m'en aller promener, on me mit mon chapeau ; j'en arrachai la plume, a l'exemple du bienheureux Labre, qui, lorsqu'on lui donnait un vieux bonnet tout crasseux, avait soin de le traîner dans la fange avant de le mettre sur sa tete. Ma mere, en apprenant l'aventure des richesses et celle du chapeau, haussa les épaules et poussa un gros soupir. Je l'affligeais vraiment.

Pendant la promenade, je tins les yeux baissés pour ne pas me laisser distraire par les objets extérieurs, me conformant ainsi a un précepte souvent donné dans la Vie des Saints.

C'est au retour de cette promenade salutaire que, pour achever ma sainteté, je me fis un cilice en me fourrant dans le dos le crin d'un vieux fauteuil. J'en éprouvai de nouvelles tribulations, car Julie me surprit au moment ou j'imitais ainsi les fils de saint François. S'arretant a l'apparence sans pénétrer l'esprit, elle vit que j'avais crevé un fauteuil et me fessa par simplicité.

En réfléchissant aux pénibles incidents de cette journée, je reconnus qu'il est bien difficile de pratiquer la sainteté dans la famille. Je compris pourquoi les saints Antoine et Jérôme s'en étaient allés au désert parmi les lions et les aegipans ; et je résolus de me retirer des le lendemain dans un ermitage. Je choisis, pour m'y cacher, le labyrinthe du Jardin des plantes. C'est la que je voulais vivre dans la contemplation, vetu, comme saint Paul l'Ermite, d'une robe de feuilles de palmier. Je pensais : « Il y aura dans ce jardin des racines pour ma nourriture. On y découvre une cabane au sommet d'une montagne. La, je serai au milieu de toutes les betes de la création ; le lion qui creusa de ses ongles la tombe de sainte Marie l'Égyptienne viendra sans doute me chercher pour rendre les devoirs de la sépulture a quelque solitaire des environs. Je verrai, comme saint Antoine, l'homme aux pieds de bouc et le cheval au buste d'homme. Et peut-etre que les anges me souleveront de terre en chantant des cantiques. » Ma résolution paraîtra moins étrange quand on saura que, depuis longtemps, le Jardin des plantes était pour moi un lieu saint, assez semblable au paradis terrestre, que je voyais figuré sur ma vieille Bible en estampes. Ma bonne m'y menait souvent et j'y éprouvais un sentiment de sainte allégresse. Le ciel meme m'y semblait plus spirituel et plus pur qu'ailleurs, et, dans les nuages qui passaient sur la voliere des aras, sur la cage du tigre, sur la fosse de l'ours et sur la maison de l'éléphant, je voyais confusément Dieu le Pere avec sa barbe blanche et dans sa robe bleue, le bras étendu pour me bénir avec l'antilope et la gazelle, le lapin et la colombe ; et quand j'étais assis sous le cedre du Liban, je voyais descendre sur ma tete, a travers les branches, les rayons que le Pere éternel laissait échapper de ses doigts.

Les animaux qui mangeaient dans ma main en me regardant avec douceur me rappelaient ce que ma mere m'enseignait d'Adam et des jours de l'innocence premiere.

La création réunie la, comme jadis dans la maison flottante du patriarche, se reflétait dans mes yeux, toute parée de grâce enfantine. Et rien ne me gâtait mon paradis. Je n'étais pas choqué d'y voir des bonnes, des militaires et des marchands de coco. Au contraire, je me sentais heureux pres de ces humbles et de ces petits, moi le plus petit de tous. Tout me semblait clair, aimable et bon, parce que, avec une candeur souveraine, je ramenais tout a mon idéal d'enfant.

Je m'endormis dans la résolution d'aller vivre au milieu de ce jardin pour acquérir des mérites et devenir l'égal des grands saints dont je me rappelais l'histoire fleurie.

Le lendemain matin, ma résolution était ferme encore.

J'en instruisis ma mere. Elle se mit a rire.

« Qui t'a donné l'idée de te faire ermite sur le labyrinthe du Jardin des plantes ? me dit-elle en me peignant les cheveux et en continuant de rire.

– Je veux etre célebre, répondis-je, et mettre sur mes cartes de visite : « Ermite et saint du calendrier », comme papa met sur les siennes : «Lauréat de l'Académie de médecine et secrétaire de la Société d'anthropologie. » A ce coup, ma mere laissa tomber le peigne qu'elle passait dans mes cheveux.

« Pierre ! s'écria-t-elle, Pierre ! quelle folie et quel péché !

Je suis bien malheureuse ! Mon petit garçon a perdu la raison a l'âge ou l'on n'en a pas encore. » Puis, se tournant vers mon pere :

« Vous l'avez entendu, mon ami ; a sept ans il veut etre célebre !

– Chere amie, répondit mon pere, vous verrez qu'a vingt ans il sera dégouté de la gloire.

– Dieu le veuille ! dit ma mere ; je n'aime point les vaniteux. » Dieu l'a voulu et mon pere ne se trompait pas. Comme le roi d'Yvetot, je vis fort bien sans gloire et n'ai plus la moindre envie de graver le nom de Pierre Noziere dans la mémoire des hommes.

Toutefois, quand maintenant je me promene, avec mon cortege de souvenirs lointains, dans ce Jardin des plantes, bien attristé et abandonné, il me prend une incompréhensible envie de conter aux amis inconnus le reve que je fis jadis d'y vivre en anachorete, comme si ce reve d'enfant pouvait, en se melant aux pensées d'autrui, y faire passer la douceur d'un sourire.

C'est aussi pour moi une question de savoir si vraiment j'ai bien fait de renoncer des l'âge de six ans a la vie militaire ; car le fait est que je n'ai pas songé depuis a etre soldat. Je le regrette un peu. Il y a, sous les armes, une grande dignité de vie. Le devoir y est clair et d'autant mieux déterminé que ce n'est pas le raisonnement qui le détermine.

L'homme qui peut raisonner ses actions découvre bientôt qu'il en est peu d'innocentes. Il faut etre pretre ou soldat pour ne pas connaître les angoisses du doute.

Quant au reve d'etre un solitaire, je l'ai refait toutes les fois que j'ai cru sentir que la vie était foncierement mauvaise : c'est dire que je l'ai fait chaque jour. Mais, chaque jour, la nature me tira par l'oreille et me ramena aux amusements dans lesquels s'écoulent les humbles existences.