La San-Felice - Tome V - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1865

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka La San-Felice - Tome V - Alexandre Dumas

Septembre 1798. Suite a son retour d'Aboukir ou il a vaincu Bonaparte, lord Nelson, accompagné de la flotte britannique, est reçu en triomphateur par la cour de Naples. L'ambassadeur français Garat fait irruption dans cette manifestation d'hostilité anti-française et promet la guerre au Royaume de Naples. Trop vite cependant: le soir meme, Salvato Palmieri, agent envoyé de Rome par le général Championnet, et qui devait l'informer de la situation des Français et l'inviter a gagner du temps, est attaqué par les sbires de la reine Marie-Caroline de Naples. Laissé pour mort, il est recueilli par Luisa San Felice, jeune Napolitaine épouse du chevalier San Felice, vieil homme de lumieres et bibliothécaire a la cour. Confié par le sort a ses soins, Salvato s'éprend de Luisa - et réciproquement. Marie-Caroline convainc le roi Ferdinand de la nécessité d'entrer sans retard en guerre contre les Français maîtres de Rome, en faisant valoir l'appui des Anglais que l'irrésistible Lady Hamilton a pu obtenir de Nelson. C'est bientôt chose faite. Les Français sont repoussés, le général Mack s'empare de Rome, Ferdinand y triomphe, mais, contre toute attente, la riposte française est fulgurante et sans appel: ils reprennent la ville, l'armée napolitaine est déconfite, et le roi rentre piteusement chez lui. C'est la porte ouverte aux soldats de la République, qui marchent sur Naples. La cour fuit vers Palerme, en Sicile...

Opinie o ebooku La San-Felice - Tome V - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La San-Felice - Tome V - Alexandre Dumas

A Propos
CXLIX – LA CAPITULATION
CL – LES ÉLUS DE LA VENGEANCE
CLI – LA FLOTTE ANGLAISE

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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CXLIX – LA CAPITULATION

Le 19 juin, comme nous l’avons dit, les bases de la capitulation avaient été jetées sur le papier.

Elles avaient été discutées pendant la journée du 20, au milieu de l’émeute qui ensanglantait la ville et faisait parfois croire a l’impossibilité de mener a bonne fin les négociations.

Le 21, a midi, l’émeute était calmée, et le repas libre avait eu lieu a quatre heures du soir.

Enfin, le 22 au matin, le colonel Mejean descendit du château Saint-Elme, escorté par la cavalerie royaliste, et vint conférer avec le directoire.

Salvato voyait avec une grande joie tous ces préparatifs de paix. La maison de Luisa pillée, le bruit généralement répandu qu’elle avait dénoncé les Backer et que la dénonciation était cause de leur mort, lui inspiraient de vives inquiétudes pour la sureté de la jeune femme. Insensible a toute crainte pour lui-meme, il était plus tremblant et plus timide qu’un enfant quand il s’agissait de Luisa.

Puis une seconde espérance pointait dans son cour. Son amour pour Luisa avait toujours été croissant, et la possession n’avait fait que l’augmenter. Apres la publicité qu’avait prise leur liaison, il était impossible que Luisa demeurât a Naples et y attendît le retour de son mari. Or, il était probable qu’elle profiterait de l’alternative donnée aux patriotes de rester a Naples ou de fuir, pour quitter non-seulement Naples, mais encore l’Italie. Alors, Luisa serait bien a lui, a lui pour toujours : rien ne pourrait la séparer de lui.

Au fait de la capitulation qui avait été discutée sous ses ordres, il avait plusieurs fois, avec intention, expliqué a Luisa l’article 5 de cette capitulation, qui portait que toutes les personnes qui y étaient comprises avaient le choix, ou de rester a Naples, ou de s’embarquer pour Toulon. Luisa, a chaque fois, avait soupiré, avait pressé son amant contre son cour, mais n’avait rien répondu.

C’est que Luisa, malgré son ardent amour pour Salvato, n’avait rien décidé encore et reculait, en fermant les yeux pour ne pas voir l’avenir, devant l’immense douleur qu’il lui faudrait causer, le moment arrivé, ou a son époux, ou a son amant.

Certes, si Luisa eut été libre, pour elle comme pour Salvato, c’eut été le supreme bonheur de suivre au bout du monde l’ami de son cour. Elle eut alors, sans regret, quitté ses amis, Naples et meme cette petite maison ou s’était écoulée son enfance, si calme, si tranquille et si pure. Mais, a côté de ce bonheur supreme, se dressait dans l’ombre un remords qu’elle ne pouvait écarter.

En partant, elle abandonnait a la douleur et a l’isolement la vieillesse de celui qui lui avait servi de pere.

Hélas ! cette entraînante passion qu’on appelle l’amour, cette âme de l’univers qui fait commettre a l’homme ses plus belles actions et ses plus grands crimes, si ingénieuse en excuses tant que la faute n’est pas commise, n’a plus que des pleurs et des soupirs a opposer au remords.

Aux instances de Salvato, Luisa ne voulait pas répondre : « Oui » et n’osait répondre : « Non. »

Elle gardait au fond du cour ce vague espoir des malheureux qui ne comptent plus que sur un miracle de la Providence pour les tirer de la situation sans issue ou ils se sont placés par une erreur ou par une faute.

Cependant, le temps passait, et, comme nous l’avons dit, le 22 juin, au matin, le colonel Mejean descendait du château Saint-Elme, pour venir, escorté de la cavalerie royaliste, conférer avec le directoire.

Le but de sa visite était de s’offrir comme intermédiaire entre les patriotes et le cardinal, le directoire n’espérant point obtenir les conditions qu’il demandait.

On se rappelle la réponse de Manthonnet : « Nous ne traiterons que lorsque le dernier sanfédiste aura abandonné la ville. »

Voulant savoir si les forts étaient en mesure de soutenir les paroles hautaines de Manthonnet, le corps législatif, qui siégeait dans le palais national, fit appeler le commandant du Château-Neuf.

Oronzo Massa, dont nous avons plusieurs fois déja prononcé le nom, sans nous arreter autrement sur sa personne, a droit, dans un livre comme celui que nous nous sommes imposé le devoir d’écrire, a quelque chose de plus qu’une simple inscription au martyrologe de la patrie.

Il était né de famille noble. Officier d’artillerie des ses jeunes années, il avait donné sa démission lorsque, quatre ans auparavant, le gouvernement était entré dans la voie sanglante et despotique ouverte par l’exécution d’Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Galiani. La république proclamée, il avait demandé a servir comme simple soldat.

La République l’avait fait général.

C’était un homme éloquent, intrépide, plein de sentiments élevés.

Ce fut Cirillo qui, au nom de l’assemblée législative, adressa la parole a Massa.

– Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir de vous quel espoir nous reste pour la défense du château et le salut de la ville. Répondez-nous franchement, sans rien exagérer ni dans le bien ni dans le mal.

– Vous me demandez de vous répondre en toute franchise, répliqua Oronzo Massa : je vais le faire. La ville est perdue ; aucun effort, chaque homme fut-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Château-Neuf, nous en sommes encore maîtres, mais par cette seule raison que nous n’avons contre nous que des soldats sans expérience, des bandes inexpérimentées, commandées par un pretre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de l’ennemi. Le palais n’a aucune défense contre l’artillerie. La courtine est ruinée, et si, au lieu d’assiégé, j’étais assiégeant, dans deux heures j’aurais pris le château.

– Vous accepteriez donc la paix ?

– Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous pussions la faire a des conditions qu’il fut possible de concilier avec notre honneur, comme soldats et comme citoyens.

– Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix a des conditions honorables ? Ne connaissez-vous point celles que le directoire propose ?

– Je les connais, et c’est pour cela que je doute que le cardinal les accepte. L’ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l’a conduit jusque sous nos murs, poussé par la lâcheté de Ferdinand, par la haine de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la liberté aux chefs de la République. Il faudra donc, a mon avis, que vingt citoyens au moins s’immolent au salut de tous. Ceci étant ma conviction, je demande a etre inscrit, ou plutôt a m’inscrire le premier sur la liste.

Et alors, au milieu d’un frémissement d’admiration, s’avançant vers le Bureau du président, en haut d’une feuille de papier blanc, il écrivit d’une main ferme :

ORONZO MASSA. – POUR LA MORT.

Les applaudissements éclaterent, et, d’une seule voix, les législateurs s’écrierent :

– Tous ! tous ! tous !

Le commandant du château de l’Ouf, L’Aurora, était, sur l’impossibilité de tenir, du meme avis que son collegue Massa.

Restait Manthonnet, qu’il fallait ramener a l’avis des autres chefs : aveuglé par son merveilleux courage, il était toujours le dernier a se rendre aux prudents avis.

On décida que le général Massa monterait a San-Martino et conférerait avec les patriotes établis au pied du château Saint-Elme, et, s’il tombait d’accord avec eux, préviendrait le colonel Mejean que sa présence était nécessaire au directoire.

Un sauf-conduit du cardinal fut donné au commandant du château de l’Ouf.

Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti a prendre était de traiter aux conditions proposées par le directoire, et meme a des conditions pires ; et, comme il était convenu, il prévint le colonel Mejean qu’on l’attendait pour porter ces conditions au cardinal.

Voila pourquoi, le 22 juin, le commandant du château Saint-Elme quittait sa forteresse et descendait vers la ville.

Il se rendit droit a la maison qu’occupait le cardinal, au pont de la Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu’il n’avait pas grand espoir que le cardinal acceptât de pareilles conditions.

Il fut immédiatement introduit pres de Son Éminence, a laquelle il présenta les articles de la capitulation, déja signés du général Massa et du commandant L’Aurora.

Le cardinal, qui l’attendait, avait pres de lui le chevalier Micheroux, le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie, et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.

Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre a côté, avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et turc, pour en délibérer avec eux.

Dix minutes apres, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit son nom au-dessous de celui de L’Aurora.

Puis il passa la plume au commandant Foote ; celui-ci, a son tour, la passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.

La seule exigence du cardinal fut que le traité, quoique signé le 22, portât la date du 18.

Cette exigence, a laquelle n’hésita point a se rendre le colonel Mejean, et qui fut un mystere pour tout le monde, grâce a la connaissance approfondie que nous avons de cette époque, et a la correspondance du roi et de la reine, sur laquelle nous eumes, en 1800, le bonheur de mettre la main, n’en est pas un pour nous.

Il voulait que la date fut antérieure a la lettre qu’il avait reçue de la reine et qui lui défendait de traiter, sous aucun prétexte, avec les rebelles.

Il aurait cette excuse de dire que la lettre était arrivée quand la capitulation était déja signée.

Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant a cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de nos lecteurs le texte meme des dix articles, qui n’a jamais été publié qu’incomplet ou altéré.

Il s’agit d’un proces terrible, ou le cardinal Ruffo, condamné en premiere instance par l’histoire, ou plutôt par un historien, juge partial ou mal renseigné, en appelle a la postérité contre Ferdinand, contre Caroline, contre Nelson.

Voici la capitulation :

« Article 1er. – Le Château-Neuf et le château de l’Ouf seront remis au commandant des troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, et de celles de ses alliés, le roi d’Angleterre, l’empereur de toutes les Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espece existant dans les magasins, et qui seront reconnus par l’inventaire des commissaires respectifs, apres la signature de la présente capitulation.

» Art. 2. – Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts jusqu’a ce que les bâtiments dont on parlera ci-apres, destinés a transporter les personnes qui voudront aller a Toulon, soient prets a mettre a la voile.

» Art. 3. – Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, c’est-a-dire avec armes et bagages, tambour battant, meches allumées, enseignes déployées, chacune avec deux pieces de canon ; elles déposeront leurs armes sur le rivage.

» Art. 4. – Les personnes et les propriétés mobilieres de tous les individus composant les deux garnisons seront respectées et garanties.

» Art. 5. – Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s’embarquer sur les bâtiments parlementaires qui seront préposés pour les conduire a Toulon, ou de rester a Naples, sans etre inquiétés, ni eux ni leurs familles.

» Art. 6. – Les conditions arretées dans la présente capitulation sont communes a toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les forts.

» Art. 7. – Jouiront du bénéfice de ces conditions, tous les prisonniers faits sur les troupes régulieres par les troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ou par celles de ses alliés, dans les divers combats qui ont eu lieu avant le blocus des forts.

Art. 8. – MM. l’archeveque de Salerne, Micheroux, Dillon et l’éveque d’Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort Saint-Elme jusqu’a l’arrivée a Toulon des patriotes expatriés.

» Art. 9. – Excepté les personnages nommés ci-dessus, tous les otages et prisonniers d’État renfermés dans les forts seront mis en liberté aussitôt la signature de la présente capitulation.

» Art. 10. – Les articles de la présente capitulation ne pourront etre exécutés qu’apres avoir été complétement approuvés par le commandant du fort Saint-Elme.

» Fait au Château-Neuf, le 18 juin 1799.

» Ont signé :

» Massa, commandant du Château-Neuf ; L’Aurora, commandant du château de l’Ouf ; cardinal Ruffo, vicaire général du royaume de Naples ; Antonio, chevalier Micheroux, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles pres les troupes russes ; E.-T. Foote, commandant les navires de Sa Majesté Britannique ; Baillie, commandant les troupes de Sa Majesté l’empereur de Russie ; Achmet, commandant les troupes ottomanes. »

Sous les signatures des différents chefs prenant part a la capitulation, on lisait les lignes suivantes :

« En vertu de la délibération prise par le conseil de guerre dans le fort Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du général Massa, commandant le Château-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du château Saint-Elme approuve la susdite capitulation.

» Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la république française (21 juin 1799.)

» Mejean. »

Le meme jour ou la capitulation fut réellement signée, c’est-a-dire le 22 juin, le cardinal, enchanté d’en etre arrivé a un si heureux résultat, écrivit au roi le récit détaillé des opérations accomplies, et chargea le capitaine Foote, l’un des signataires de la capitulation, de remettre sa lettre a Sa Majesté en personne.

Le capitaine Foote partit aussitôt pour Palerme, sur le Sea-Horse. – Depuis quelques jours, il avait succédé, dans le commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappelé par Nelson pres de lui.

Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres nécessaires pour que les bâtiments qui devaient transporter a Toulon la garnison patriote fussent prets le plus tôt possible.

Le meme jour, le cardinal écrivit a Ettore Caraffa pour l’inviter a céder les forts de Civitella et de Pescara a Pronio, aux memes conditions que venaient d’etre cédés le Château-Neuf et le château de l’Ouf.

Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fiât point a sa parole ou vit quelque piege dans sa lettre, il fit demander s’il n’y avait point, dans l’un ou l’autre des deux châteaux, un ami d’Ettore Caraffa dans lequel celui-ci eut toute confiance, pour porter sa lettre et donner au comte une idée exacte de la situation des choses.

Nicolino Caracciolo s’offrit, reçut la lettre des mains du cardinal et partit.

Le meme jour, un édit signé du vicaire général fut imprimé, publié et affiché.

Cet édit déclarait que la guerre était finie, qu’il n’y avait plus dans le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni républicains ni sanfédistes, mais seulement un peuple de freres et de citoyens soumis également au prince, que le roi voulait confondre dans un meme amour.

La certitude de la mort avait été telle chez les patriotes, que ceux memes qui, n’ayant pas confiance entiere dans la promesse de Ruffo, avaient décidé de s’exiler, regardaient l’exil comme un bien, en comparant l’exil au sort auquel ils se croyaient réservés.


CL – LES ÉLUS DE LA VENGEANCE

Au milieu du chour de joie et de tristesse qui s’élevait de cette foule d’exilés, selon qu’ils tenaient plus a la vie ou a la patrie, deux jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrassés dans une des chambres du Château-Neuf.

Ces deux jeunes gens étaient Salvato et Luisa.

Luisa n’avait pris encore aucun parti, et c’était le lendemain, 24 juin, qu’il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester a Naples ou partir pour la France.

Luisa pleurait, mais, de toute la soirée, n’avait point eu la force de prononcer une parole.

Salvato était resté longtemps a genoux et, lui aussi, muet devant elle ; puis enfin il l’avait prise entre ses bras, et la tenait serrée contre son cour.

Minuit sonna.

Luisa releva ses yeux baignés de larmes et brillants de fievre, et compta, les unes apres les autres, les douze vibrations du marteau sur le timbre ; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme :

– Oh ! non, dit-elle, je ne pourrai jamais !

– Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aimée ?

– Te quitter, mon Salvato. Jamais ! jamais !

– Ah ! fit le jeune homme respirant avec joie.

– Dieu fera de moi ce qu’il voudra, mais ou nous vivrons ou nous mourrons ensemble !

Et elle éclata en sanglots.

– Écoute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcés de nous arreter en France ; ou tu voudras aller, j’irai.

– Mais ton grade ? mais ton avenir ?

– Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aimée Luisa. Je te le répete, si tu veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j’irai au bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de pureté, ce ne sera pas trop de ma présence et de mon amour éternels pour te faire oublier.

– Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une fugitive, comme une adultere ; je lui écrirai, je lui dirai tout. Son beau, son grand, son sublime cour me pardonnera un jour, il me donnera l’absolution de ma faute, et, a partir de ce jour seulement, je me pardonnerai a moi-meme.

Salvato détacha son bras du cou de Luisa, s’approcha d’une table, y prépara du papier, une plume et de l’encre ; puis, revenant a elle et l’embrassant au front :

– Je te laisse seule, sainte pécheresse, dit-il. Confesse-toi a Dieu et a lui. Celle sur laquelle Jésus a étendu son manteau n’était pas plus digne de pardon que toi.

– Tu me quittes ! s’écria la jeune femme presque effrayée de rester seule.

– Il faut que ta parole coule dans toute sa pureté, de ton âme chaste a ton cour dévoué : ma présence en troublerait le limpide cristal. Dans une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.

Luisa tendit son front a son amant, qui l’embrassa et sortit.

Puis elle se leva, et, a son tour, s’approchant de la table, s’assit devant elle.

Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les moments supremes ; son oil fixe semblait chercher a reconnaître, a travers la distance et l’obscurité, la place ou le coup frapperait, et a quelle profondeur s’enfoncerait le glaive de la douleur.

Un sourire triste passa sur ses levres, et elle murmura en secouant la tete :

– Oh ! mon pauvre ami ! comme tu vas souffrir !

Puis, plus bas, et d’une voix presque inintelligible :

– Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n’ai souffert moi-meme.

Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et écrivit :

« Mon bien-aimé pere ! mon ami miséricordieux !

» Pourquoi m’avez-vous quittée quand je voulais vous suivre ! pourquoi n’etes-vous pas revenu quand je vous ai crié du rivage, a vous qui disparaissiez dans la tempete :

« Ne savez-vous pas que je l’aime ! »

» Il était temps encore : je partais avec vous, j’étais sauvée !

» Vous m’avez abandonnée, je suis perdue !

» Il y a eu fatalité.

» Je ne veux pas m’excuser, je ne veux pas vous répéter les paroles que, la main étendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du prince de Caramanico, lorsqu’il insistait et que j’insistais moi-meme peur que je devinsse votre épouse. Non : je suis sans excuse ; mais je connais votre cour. La miséricorde sera toujours plus grande que la faute.

» Compromise politiquement par cette meme fatalité qui me poursuit, je quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s’exilent, et parmi lesquels, ô mon doux juge ! je suis la plus malheureuse, je pars pour la France.

» Les derniers moments de mon exil sont a vous comme les dernieres heures de ma vie seront a vous. En quittant la patrie, c’est a vous que je songe ; en quittant l’existence, c’est a vous que je songerai.

» Expliquez cet inexplicable mystere ; mon cour a failli, mon âme est restée pure ; la meilleure partie de moi-meme, vous l’avez prise et gardée.

» Écoutez, mon ami ! écoutez, mon pere !

» Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour l’homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde ; mais, pour vous, mon salut dans l’autre. Partout ou je serai, vous le saurez. Si, pour un dévouement quelconque, vous aviez besoin de moi, rappelez-moi, et je reviendrai tomber a genoux devant vous.

» Maintenant, laissez-moi vous prier pour une créature innocente, qui non-seulement ne sait pas encore qu’elle devra le jour a une faute, mais qui meme ne sait pas encore qu’elle vit. Elle peut se trouver seule sur la terre. Son pere est soldat : il peut etre tué ; sa mere est désespérée : elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne sera point orphelin.

» Je n’emporte point avec moi un seul ducat de l’argent déposé chez les Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de leur mort, et que j’eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les compromit ! Sur cet argent, vous ferez a l’enfant que je vous legue, en cas de mort, la part que vous voudrez.

» Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon pere adoré, que je vous ai tout dit ; il n’en est rien. Mon âme est pleine, ma tete déborde. Depuis que je vous écris, je vous revois, je repasse dans mon cour les dix-huit ans de bontés que vous avez eues pour moi, je vous tends les bras comme au dieu qu’on adore, que l’on offense, et vers lequel on voudrait s’élancer. Oh ! que n’etes-vous la, au lieu d’etre a deux cents lieues de moi ! je sens que c’est a vous que j’irais, et qu’appuyée a votre cour, rien ne pourrait m’en arracher.

» Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je suis non-seulement épouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j’ai a rendre compte, tout a la fois, et de votre bonheur perdu et de votre loyauté compromise. Mon départ vous sauvegarde, ma fuite vous innocente, et vous avez a dire : « Il n’y a pas a s’étonner qu’étant femme adultere, elle soit sujette déloyale. »

» Adieu, mon ami, adieu, mon pere ! Quand vous voudrez vous faire une idée de ma souffrance, songez a ce que vous avez souffert vous-meme. Vous n’avez que la douleur ; moi, j’ai le remords.

» Adieu, si vous m’oubliez et si je vous suis inutile !

» Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir !

» Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre miséricorde,

« Luisa. »

Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l’entendit, se retourna, lui tendit la lettre ; mais, en voyant le papier tout baigné de larmes et en comprenant ce qu’elle aurait a souffrir tandis qu’il lirait ce papier, il le repoussa.

Elle comprit cette délicatesse de son amant.

– Merci, mon ami, dit-elle.

Elle plia la lettre, la cacheta, mit l’adresse.

– Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier San-Felice ? Vous comprenez bien, n’est-ce pas, qu’il faut qu’il la reçoive, lui et non pas un autre ?

– C’est bien simple, répondit Salvato, le commandant Massa a un sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi meme la lettre au cardinal, avec priere de la faire passer a Palerme, en lui disant de quelle importance il est qu’elle arrive surement.

Luisa avait grand besoin de la présence de Salvato. Tant qu’il était la, sa voix écartait les fantômes qui l’assaillaient des qu’il avait disparu. Mais, comme elle l’avait dit, il était nécessaire que cette lettre parvînt au chevalier.

Salvato monta a cheval : Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un homme pour porter devant lui le drapeau blanc ; de sorte qu’il arriva sans accident au camp du cardinal.

Celui-ci n’était pas encore couché. A peine Salvato se fut-il nommé, que le cardinal ordonna de l’introduire aupres de lui.

Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il avait faits pendant le siege. Brave lui-meme, il appréciait les hommes braves.

Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu’il avait voulu venir en personne non seulement pour veiller a la sureté de la lettre, mais encore pour voir l’homme extraordinaire qui venait d’accomplir l’ouvre de la restauration. Malgré le mal qu’a son avis cette restauration faisait, Salvato ne pouvait s’empecher de reconnaître que le cardinal avait été tempérant dans la victoire, et que les conditions qu’il avait accordées étaient celles d’un vainqueur généreux.

Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu’il semblait faire avec toutes les apparences de l’orgueil satisfait, le cardinal jeta les yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l’adresse du chevalier San-Felice.

Il tressaillit malgré lui.

– Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la femme du chevalier ?

– D’elle-meme, Votre Éminence.

Le cardinal se promena un instant soucieux.

Puis, tout a coup, s’arretant devant Salvato :

– Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous intéresse-t-elle ?

Salvato ne put réprimer une expression d’étonnement.

– Oh ! dit le cardinal, ce n’est point une question de curiosité que je vous fais, et vous le verrez tout a l’heure ; d’ailleurs, je suis pretre, et un secret qu’on me confie devient des lors une confession sacrée.

– Oui, Votre Éminence, elle m’intéresse, et infiniment !

– Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l’admiration que j’ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que la personne a laquelle vous vous intéressez est cruellement compromise, et, si elle était dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans la capitulation des forts, il faudrait la conduire immédiatement soit au château de l’Ouf, soit au Château-Neuf, et trouver moyen d’y antidater son entrée de cinq ou six jours.

– Mais, dans le cas contraire, Votre Éminence, aurait-elle encore a craindre ?

– Non, ma signature la couvrirait, je l’espere. Seulement, dans l’un ou l’autre cas, prenez toutes vos précautions pour qu’elle soit embarquée une des premieres. Une personne tres-puissante la poursuit et veut sa mort.

Salvato pâlit affreusement.

– La signora San-Felice, dit-il d’une voix étouffée, n’a pas quitté le Château-Neuf depuis le commencement du siege. Elle se trouve donc jouir du bénéfice de la capitulation que le général Massa a signée avec Votre Éminence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de l’avis que vous m’avez donné et dont j’ai pris bonne note.

Salvato salua et s’appreta a se retirer ; mais le cardinal lui posa la main sur le bras.

– Encore un mot, lui dit-il.

– J’écoute, Éminence, répliqua le jeune homme.

Quoi qu’en eut dit le cardinal, il était évident qu’il hésitait a parler et qu’un combat se livrait en lui.

Enfin, le premier mouvement l’emporta.

– Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n’est point mon ami, mais que j’estime a cause de son courage et de son génie. Cet homme, je voudrais le sauver.

– Cet homme est condamné ? demanda Salvato.

– Comme la chevaliere San-Felice, répliqua le cardinal.

Salvato sentit une sueur froide perler a la racine de ses cheveux.

– Et par la meme personne ? demanda Salvato.

– Par la meme personne, répéta le cardinal.

– Et Votre Éminence dit que cette personne est tres-puissante ?

– Ai-je dit tres-puissante ? Je me suis trompé alors : j’aurais du dire toute-puissante.

– J’attends que Votre Éminence me nomme celui qu’elle honore de son estime et couvre de sa protection.

– François Caracciolo.

– Et que lui dirai-je ?

– Vous lui direz ce que vous voudrez ; mais, a vous, je vous dis que sa vie n’est en sureté, ou plutôt ne sera en sureté que lorsqu’il aura les deux pieds hors du royaume.

– Je remercie pour lui Votre Éminence, dit Salvato ; il sera fait selon ses désirs.

– On ne confie de pareils secrets qu’a un homme comme vous, monsieur Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain qu’il en comprend la valeur.

Salvato s’inclina.

– Votre Éminence, demanda-t-il, a-t-elle d’autres recommandations a me faire ?

– Une seule.

– Laquelle ?

– De vous ménager, général. Les plus braves de mes hommes qui vous ont vu combattre vous ont accusé de témérité. Votre lettre sera remise au chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi.

Salvato comprit que le cardinal lui donnait congé. Il salua, et, toujours précédé de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout reveur le chemin du Château-Neuf.

Mais, avant d’y rentrer, Salvato s’arreta au môle, descendit dans une barque et se fit conduire dans le port militaire, ou Caracciolo s’était réfugié avec sa flottille.

Les marins s’étaient dispersés ; quelques-uns de ces hommes seulement qui ne quittent le pont de leur bâtiment qu’a la derniere extrémité, étaient restés a bord.

Il parvint a la chaloupe canonniere qui avait porté Caracciolo dans le combat du 13.

Trois hommes seulement se trouvaient a bord.

L’un d’eux était le contre-maître, vieux marin qui avait fait toutes les campagnes avec l’amiral.

Salvato le fit venir et l’interrogea.

Le matin meme, l’amiral, voyant que le cardinal n’avait pas traité directement avec lui, et qu’il n’était pas compris dans la capitulation des forts, s’était fait mettre a terre, déguisé en campagnard, disant qu’on ne s’inquiétât point de son sort, et qu’en attendant qu’il put quitter le royaume, il avait un asile sur chez un de ses serviteurs, du dévouement duquel il était certain.

Salvato rentra au Château-Neuf, monta a la chambre de Luisa et la retrouva assise devant la table, la tete appuyée dans sa main, dans l’attitude meme ou il l’avait laissée.


CLI – LA FLOTTE ANGLAISE

C’était, on se le rappelle, le 24 juin au matin que les exilés napolitains, c’est-a-dire ceux qui croyaient qu’il y avait plus de sureté pour eux a s’expatrier qu’a rester a Naples, devaient s’embarquer sur les bâtiments préparés et mettre a la voile pour Toulon.

Toute la nuit du 23 au 24 juin, en effet, on avait réuni une petite flotte de tartanes, de felouques, de balancelles que l’on avait approvisionnées de vivres. Mais le vent soufflait de l’ouest et mettait les navires dans l’impossibilité de gagner la haute mer.

Des le point du jour, les tours du Château-Neuf étaient couvertes de fugitifs qui attendaient qu’un vent favorable fît donner le signal de l’embarquement. Les parents et les amis se tenaient sur les quais et échangeaient des signes avec leurs mouchoirs.

Au milieu de tous ces bras mouvants, de tous ces mouchoirs agités, on pouvait distinguer un groupe immobile et ne faisant de signes a personne, quoique l’un de ceux qui le composaient cherchât évidemment a reconnaître quelqu’un dans la foule stationnant au bord de la mer.

Les trois individus composant ce groupe étaient Salvato, Luisa et Michele.

Salvato et Luisa se tenaient debout appuyés l’un a l’autre : ils étaient seuls au monde, et tout l’un pour l’autre, et l’on voyait bien qu’ils n’avaient rien a faire avec cette foule qui encombrait les quais.

Michele, au contraire, cherchait deux personnes : sa mere et Assunta. Au bout de quelque temps, il reconnut sa vieille mere ; mais, soit que son pere et ses freres l’empechassent de venir a ce dernier rendez-vous, soit que son chagrin fut si vif qu’elle craignait que la vue de Michele ne le rendît insupportable, Assunta resta invisible, quoique le regard perçant de Michele s’étendît des premieres maisons de la strada del Piliero a l’Immacolatella.

Tout a coup son attention, comme celle des autres spectateurs, fut détournée de cet objet, si attachant qu’il fut, pour se porter vers la haute mer.

En effet, derriere Capri, au plus lointain horizon, on voyait poindre de nombreuses voiles. Ayant le vent grand largue, ces voiles grandissaient et s’avançaient rapidement.

La premiere idée de tous les pauvres fugitifs, fut que c’était la flotte franco-espagnole qui venait leur porter secours, et l’on commença de déplorer la hâte avec laquelle on avait signé les traités.

Et, cependant, pas une voix n’osa hasarder la proposition de les annuler, ou, si cette idée se présenta a quelques esprits, ceux a qui elle s’était présentée, – les mauvaises pensées se présentent aux meilleurs esprits, – l’étoufferent en eux sans la communiquer a leurs voisins.

Mais un de ceux qui, la lunette a la main, du haut de la terrasse de sa maison, voyaient s’avancer ces vaisseaux avec le plus d’inquiétude, c’était, sans contredit, le cardinal.

En effet, le matin meme, par la voie de terre, le cardinal avait reçu, l’une du roi, l’autre de la reine, deux lettres dont nous donnerons des fragments. En les lisant, on verra dans quel embarras elles devaient mettre le cardinal.

« Palerme, 20 juin 1799.

» Mon éminentissime,

» Répondez-moi sur un autre point, qui me pese véritablement au cour, mais que, je vous l’avoue franchement, je crois impossible. On croit ici que vous avez traité avec les châteaux, et que, d’apres ce traité, il sera permis a tous les rebelles d’en sortir sains et saufs, meme a Caracciolo, meme a Manthonnet, et de se retirer en France. De ce bruit, je n’en crois rien, comme vous pouvez bien le comprendre. Du moment que Dieu nous délivre, ce serait insensé a nous de laisser en vie ces viperes enragées, et spécialement Caracciolo, qui connaît tous les coins et tous les recoins de nos côtes. Ah ! si je pouvais rentrer a Naples avec les douze mille Russes qui m’avaient été promis, et que ce brigand de Thugut, notre ennemi juré, a empeché de se rendre en Italie ! Alors, je ferais ce que je voudrais. Mais la gloire de tout terminer est réservée a vous et a nos braves paysans, et cela, sans autre aide que celle de Dieu et de sa miséricorde infinie.

» Ferdinand B. »

Voici maintenant la lettre de la reine. Pas plus qu’au fragment que nous venons de citer, la traduction ne changera une syllabe.

On y reconnaîtra toujours le meme génie hypocrite et persévérant.

« Je n’écris pas tous les jours a Votre Éminence, comme mon cour en a cependant l’ardent désir, respectant ses opérations pénibles et multipliées, et ressentant la plus vive reconnaissance, je le proclame, pour les promesses de clémence et les exhortations a la soumission auxquelles les obstinés patriotes n’ont point voulu se rendre, – ce qui m’attriste fort pour les maux que cette obstination va produire, – mais qui doivent vous prouver de plus en plus qu’avec de semblables gens, il n’y pas d’espérance de repentir.

» En meme temps que cette lettre vous arrivera, arrivera probablement Nelson, avec son escadre. Il intimera aux républicains l’ordre de se rendre sans conditions. On dit que Caracciolo échappera. Cela me ferait grand’peine, un pareil forban pouvant etre horriblement dangereux pour Sa Majesté sacrée. C’est pourquoi je voudrais que ce traître fut mis hors d’état de faire le mal.

» Je sens combien doivent affliger votre cour toutes les horreurs que Votre Éminence raconte a Sa Majesté, dans sa lettre du 17 de ce mois ; mais il me semble, quant a moi, que nous avons fait ce que nous avons pu, et que nous nous sommes mis un peu trop en frais de clémence pour de semblables rebelles, et qu’en traitant avec eux, nous ne ferons que nous avilir sans en rien tirer. On peut traiter, je vous le répete, avec Saint-Elme, qui est dans la main des Français ; mais, si les deux autres châteaux ne se rendent pas immédiatement a l’intimation de Nelson, et cela sans condition aucune, ils seront pris de vive force et traités comme ils le méritent.

» Une des premieres et des plus nécessaires opérations a accomplir est de renfermer le cardinal-archeveque dans le couvent de Monte-Virgine ou dans quelque autre, pourvu qu’il soit hors de son diocese. Vous comprenez qu’il ne peut plus etre pasteur d’un troupeau qu’il a cherché a égarer par des pastorales factieuses, ni dispenser des sacrements dont il a fait un usage si abusif. En somme, il est impossible que celui qui a si indignement parlé et abusé de sa charge reste archeveque exerçant a Naples.

» Il y a – Votre Éminence ne l’oubliera point – beaucoup d’autres éveques dans le meme cas que notre archeveque. Il y a La Torre, il y a Natale, de Vico-Equense, il y a Rossini, malgré son Te Deum ; mais celui-ci, a cause de sa pastorale imprimée a Tarente, et beaucoup d’autres rebelles reconnus, ne peuvent point rester au gouvernement de leurs églises, non plus que trois autres éveques qui ont dénoncé un pauvre pretre, lequel n’avait commis d’autre crime que d’avoir crié : « Vive le roi ! » Ce sont des moines infâmes et des pretres scélérats qui ont scandalisé jusqu’aux Français eux-memes, et j’insiste sur leur punition, parce que la religion, influant sur l’opinion publique, quelle confiance les peuples pourraient-ils avoir dans des pretres prétendus pasteurs des peuples, en les voyant rebelles au roi ! Et jugez quel pernicieux effet ce serait pour ces memes peuples que de les voir, traîtres, rebelles et renégats, continuer d’exercer leur mandat sacré !

» Je ne vous parle pas de ce qui concerne Naples, puisque Naples n’est pas encore a nous. Tous ceux qui en viennent nous en racontent des horreurs. Cela m’a fait une véritable peine ; mais qu’y faire ? Je vis dans l’anxiété, attendant a tout moment la nouvelle que Naples est reprise et que le bon ordre y est rétabli. Alors, je vous parlerai de mes idées, les soumettant toujours aux talents, lumieres et connaissances de Votre Éminence, connaissances, talents, lumieres que j’admire chaque jour davantage et qui lui ont donné l’incroyable possibilité d’entreprendre sa glorieuse mission et de reconquérir sans argent et sans armée un royaume perdu. Il reste maintenant a Votre Éminence une gloire plus grande, celle de le réorganiser sur les bases d’une tranquillité vraie et solide ; et, avec ces sentiments d’équité et de reconnaissance que je dois a mon peuple fidele, je laisse au cour dévoué de Votre Éminence de réfléchir a ce qui est arrivé pendant ces six mois et de décider ce qu’elle a a faire, comptant sur toute sa pénétration.

» Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.

» J’ai vu hier la sour de Votre Éminence et son frere Pepe Antonio, qui se porte a merveille.

» Que Votre Éminence soit convaincue que ma reconnaissance est tellement grande, qu’elle s’étend a tous ceux qui lui appartiennent, et que je reste, en outre, avec un cour rempli de gratitude, sa vraie et éternelle amie,

» Caroline.

« 20 juin 1799. »

Ces deux lettres, suivies de l’arrivée de la flotte, donnaient au cardinal l’idée qu’il allait avoir, a l’endroit des traités, maille a partir avec Nelson ; tandis qu’au contraire, en voyant le nouveau bâtiment monté par le vainqueur d’Aboukir arborer le pavillon de la Grande-Bretagne, les patriotes, qui croyaient plus en la foi de l’amiral anglais qu’en celle de Ruffo, se réjouissaient d’avoir affaire a une grande nation, au lieu d’avoir affaire a un ramassis de bandits.

Du reste, au moment ou Nelson venait d’arborer le pavillon rouge et de l’assurer par un coup de canon, du milieu de la fumée répandue aux flancs du vaisseau, on vit se détacher la yole du commandant.

Cette yole, qui portait deux officiers, un contremaître et dix rameurs, se dirigea en droite ligne sur le port de la Madeleine, et, des lors, le cardinal n’eut plus aucun doute que ce fut lui que cherchassent les officiers qui montaient la yole.

En effet, ils aborderent a la Marinella.

Voyant qu’ils s’informaient aupres des lazzaroni qui se tenaient sur le quai, et présumant que ces informations avaient pour but de connaître sa demeure, il envoya au-devant d’eux son secrétaire Sacchinelli, avec invitation de les amener pres de lui.

Un instant apres, on annonçait au cardinal les capitaines Ball et Troubridge, et les deux officiers faisaient leur entrée dans le cabinet de Son Éminence avec cette roideur particuliere aux Anglais, roideur que ne diminuait en rien le grade éminent que Ruffo tenait dans la prélature catholique, Ball et Troubridge étant protestants.

Quatre heures sonnaient.

Troubridge, étant le plus ancien en grade, s’avança vers le cardinal, qui lui-meme avait fait un pas au-devant des deux officiers, et lui remit un large pli orné d’un grand cachet rouge aux armes d’Angleterre[1].

Le cardinal, modelant son maintien sur celui des deux messagers, fit un léger salut, brisa le cachet rouge, et lut ce qui suit :

« A bord du Foudroyant[2], a trois heures de l’apres midi, dans le golfe de Naples.

» Éminence,

» Milord Nelson me prie d’informer Votre Éminence qu’il a reçu du capitaine Foote, commandant la frégate le Sea-Horse, une copie de la capitulation que Votre Éminence a jugé a propos de faire avec les commandants de Saint-Elme, du Château-Neuf et du château de l’Ouf ; qu’il désapprouve entierement ces capitulations, et qu’il est résolu a ne point rester neutre avec les forces imposantes qu’il a l’honneur de commander. En conséquence, il a expédié a Votre Éminence les capitaines Troubridge et Ball, commandant les vaisseaux de Sa Majesté Britannique le Culloden et l’Alexandre.Ces deux capitaines sont parfaitement informés des sentiments de milord Nelson et auront l’honneur de les faire connaître a Votre Éminence. Milord espere que Votre Éminence sera de la meme opinion que lui, et que, demain, au point du jour, il pourra agir d’accord avec Votre Éminence.

» Leur but ne peut etre que le meme, c’est-a-dire de réduire l’ennemi commun et soumettre les sujets rebelles a la clémence de Sa Majesté Sicilienne.

» J’ai l’honneur de me dire,

» De Votre Éminence,

» Le tres-humble et tres-obéissant serviteur,

» W. Hamilton.

» Envoyé extraordinaire de Sa Majesté Britannique pres Sa Majesté Sicilienne. »

A quelque opposition que Ruffo s’attendît, il n’avait jamais pensé que cette opposition dut se formuler d’une maniere si positive et si insolente.

Il relut une seconde fois la lettre, écrite en français, c’est-a-dire dans la langue diplomatique ; la lettre était, en outre, signée, non-seulement du nom, mais encore de tous les titres de sir William, de sorte qu’il était évident que sir William parlait a la fois au nom de milord Nelson, et au nom de l’Angleterre.

Au moment ou, comme nous l’avons dit, le cardinal achevait de relire cette lettre, le capitaine Troubridge, avec une légere inclination de tete, demanda :

– Votre Éminence a-t-elle lu ?

– J’ai lu, oui, monsieur, répondit le cardinal ; mais je vous avoue que je n’ai pas compris.

– Votre Éminence a du voir, dans la lettre de sir William, qu’étant tout a fait au courant des intentions de milord Nelson, nous pouvions, le capitaine et moi, répondre a toutes les questions qu’elle daignerait nous faire.

– Je n’en ferai qu’une, monsieur.

Troubridge s’inclina légerement.

– Suis-je, continua le cardinal, dépouillé de mon pouvoir de vicaire général, et milord Nelson en est-il revetu ?

– Nous ignorons si Votre Éminence est destituée de ses pouvoirs de vicaire général et si milord Nelson en est revetu ; mais nous savons que milord Nelson a pris les ordres de Leurs Majestés Siciliennes, qu’il a eu l’honneur de faire savoir ses intentions a Votre Éminence, et qu’en cas de difficultés, il a sous ses ordres douze vaisseaux de ligne pour les appuyer.

– Vous n’avez rien autre chose a me dire de la part de milord Nelson, monsieur ?

– Si fait. Nous avons a demander a Votre Éminence une réponse positive a cette question : Au cas d’une reprise d’hostilités contre les rebelles, milord Nelson pourrait-il compter sur la coopération de Votre Éminence ?

– D’abord, messieurs, il n’y a plus de rebelles, puisque les rebelles ont fait leur soumission entre mes mains ; et, du moment qu’il n’y a plus de rebelles, il est inutile de marcher contre eux.

– Milord Nelson avait prévu cette subtilité. Je poserai donc de sa part la question ainsi : Dans le cas ou milord Nelson marcherait contre ceux avec lesquels Votre Éminence a traité, Votre Éminence fera-t-elle cause commune avec lui ?

– La réponse sera aussi claire que la demande, monsieur. Non-seulement ni moi ni mes hommes ne marcherons contre ceux avec lesquels j’ai traité, mais encore je m’opposerai de tout mon pouvoir a ce que la capitulation signée par moi soit violée.

Les officiers anglais échangerent un coup d’oil : il était évident qu’ils s’attendaient a cette réponse et que c’était surtout celle-la qu’ils étaient venus chercher.

Le cardinal sentit le frisson de la colere courir par tout son corps.

Seulement, il pensa que la chose allait prendre une tournure tellement grave, qu’il ne devait conserver aucun doute, et qu’une explication avec lord Nelson était indispensable.

– Milord Nelson, ajouta-t-il, a-t-il prévu le cas ou je désirerais avoir une conférence avec lui, et, dans ce cas, etes-vous autorisés, messieurs, a me conduire a son bord ?

– Milord Nelson, monsieur le cardinal, ne nous a rien dit a ce sujet ; mais nous avons tout lieu de penser qu’une visite de la part de Votre Éminence lui ferait toujours honneur et plaisir.

– Messieurs, dit le cardinal, je n’attendais pas moins de votre courtoisie. Quand vous voudrez partir, je suis pret.

Et il indiqua aux deux officiers la sortie de sa maison.

– C’est nous, répondit Troubridge, qui sommes prets a suivre Votre Éminence. Si elle est prete, a elle-meme de nous montrer le chemin.

Le cardinal descendit d’un pas rapide l’escalier qui conduisait a la cour, et, marchant droit au rivage, fit signe a la barque d’arriver.

La barque obéit ; le cardinal, des qu’elle fut a sa portée, y sauta avec la légereté d’un jeune homme et s’assit a la place d’honneur entre les deux officiers.

A l’ordre « Nagez ! » les dix avirons retomberent a la mer, et la barque rasa le sommet des vagues avec la rapidité d’un oiseau.