La Reine Margot - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1845

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Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Reine Margot - Alexandre Dumas

On marie Marguerite de Valois a Henri de Navarre dans le but politique d'établir la paix entre protestants et catholiques dans une époque secouée par les guerres de religion. Le mariage de la sour de Charles IX de France est l'occasion de grandes fetes en France et notamment a Paris ou le peuple est en liesse. A cette occasion, le roi de Navarre et l'amiral de Coligny ont réuni autour d'eux tous les grands chefs huguenots et croient la paix possible. Cependant, au-dela de la politique, on a marié deux etres qui ne s'aiment guere, et l'on observe des le début du roman que les nouveaux mariés ont chacun d'autres liaisons.

Opinie o ebooku La Reine Margot - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Reine Margot - Alexandre Dumas

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - Le latin de M. de Guise
Chapitre 2 - La chambre de la reine de Navarre
Chapitre 3 - Un roi poete
Chapitre 4 - La soirée du 24 aout 1572
Chapitre 5 - Du Louvre en particulier et de la vertu en général
A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Le latin de M. de Guise

Le lundi, dix-huitieme jour du mois d’aout 1572, il y avait grande fete au Louvre.

Les fenetres de la vieille demeure royale, ordinairement si sombres, étaient ardemment éclairées ; les places et les rues attenantes, habituellement si solitaires, des que neuf heures sonnaient a Saint-Germain-l’Auxerrois, étaient, quoiqu’il fut minuit, encombrées de populaire.

Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans l’obscurité, a une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante ; cette mer, épandue sur le quai, ou elle se dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de l’Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et de son reflux la base de l’hôtel de Bourbon qui s’élevait en face.

Il y avait, malgré la fete royale, et meme peut-etre a cause de la fete royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennité, a laquelle il assistait comme spectateur, n’était que le prélude d’une autre remise a huitaine, et a laquelle il serait convié et s’ébattrait de tout son cour.

La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille du roi Henri II et sour du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. En effet, le matin meme, le cardinal de Bourbon avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces des filles de France, sur un théâtre dressé a la porte de Notre-Dame.

Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné a songer a quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres ; on comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que l’étaient a cette heure le parti protestant et le parti catholique : on se demandait comment le jeune prince de Condé pardonnerait au duc d’Anjou, frere du roi, la mort de son pere assassiné a Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le jeune duc de Guise pardonnerait a l’amiral de Coligny la mort du sien assassiné a Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus : Jeanne de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui l’attendaient, était morte il y avait deux mois a peine, et de singuliers bruits s’étaient répandus sur cette mort subite. Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu’un secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de Médicis, craignant la révélation de ce secret, l’avait empoisonnée avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matieres. Ce bruit s’était d’autant plus répandu et confirmé, qu’apres la mort de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins, desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés a ouvrir et a étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme c’était par l’odorat qu’avait été empoisonnée Jeanne de Navarre, c’était le cerveau, seule partie du corps exclue de l’autopsie, qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car personne ne doutait qu’un crime n’eut été commis.

Ce n’était pas tout : le roi Charles, particulierement, avait mis a ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son royaume, mais encore attirait a Paris les principaux huguenots de France, une persistance qui ressemblait a de l’entetement. Comme les deux fiancés appartenaient, l’un a la religion catholique, l’autre a la religion réformée, on avait été obligé de s’adresser pour la dispense a Grégoire XIII, qui tenait alors le siege de Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue reine de Navarre ; elle avait un jour exprimé a Charles IX ses craintes que cette dispense n’arrivât point, ce a quoi le roi avait répondu :

– N’ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape, et aime plus ma sour que je ne le crains. Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape fait trop la bete, je prendrai moi-meme Margot par la main, et je la menerai épouser votre fils en plein preche.

Ces paroles s’étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné a penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.

C’était vis-a-vis de l’amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de Charles IX paraissait inexplicable : apres avoir mis sa tete a prix a cent cinquante mille écus d’or, le roi ne jurait plus que par lui, l’appelant son pere et déclarant tout haut qu’il allait confier désormais a lui seul la conduite de la guerre ; c’est au point que Catherine de Médicis, elle-meme, qui jusqu’alors avait réglé les actions, les volontés et jusqu’aux désirs du jeune prince, paraissait commencer a s’inquiéter tout de bon, et ce n’était pas sans sujet, car, dans un moment d’épanchement Charles IX avait dit a l’amiral a propos de la guerre de Flandre :

– Mon pere, il y a encore une chose en ceci a laquelle il faut bien prendre garde : c’est que la reine mere, qui veut mettre le nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette entreprise ; que nous la tenions si secrete qu’elle n’y voie goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait tout.

Or, tout sage et expérimenté qu’il était, Coligny n’avait pu tenir secrete une si entiere confiance ; et quoiqu’il fut arrivé a Paris avec de grands soupçons, quoique a son départ de Châtillon une paysanne se fut jetée a ses pieds, en criant : « Oh ! monsieur, notre bon maître, n’allez pas a Paris, car si vous y allez vous mourrez, vous et tous ceux qui iront avec vous » ; ces soupçons s’étaient peu a peu éteints dans son cour et dans celui de Téligny, son gendre, auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l’appelant son frere comme il appelait l’amiral son pere, et le tutoyant, ainsi qu’il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, a part quelques esprits chagrins et défiants, étaient donc entierement rassurés : la mort de la reine de Navarre passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes salles du Louvre s’étaient emplies de tous ces braves protestants auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour de fortune bien inespéré. L’amiral de Coligny, La Rochefoucault, le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien venus a Paris ceux-la memes que trois mois auparavant le roi Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre a des potences plus hautes que celles des assassins. Il n’y avait que le maréchal de Montmorency que l’on cherchait vainement parmi tous ses freres, car aucune promesse n’avait pu le séduire, aucun semblant n’avait pu le tromper, et il restait retiré en son château de l’Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la douleur que lui causait encore la mort de son pere le connétable Anne de Montmorency, tué d’un coup de pistolet par Robert Stuart, a la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une vertu assez peu a la mode a cette époque, on n’avait cru de ce deuil prolongé outre mesure que ce qu’on avait bien voulu en croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency ; le roi, la reine, le duc d’Anjou et le duc d’Alençon faisaient a merveille les honneurs de la royale fete.

Le duc d’Anjou recevait des huguenots eux-memes des compliments bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour, qu’il avait gagnées avant d’avoir atteint l’âge de dix-huit ans, plus précoce en cela que n’avaient été César et Alexandre, auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l’infériorité aux vainqueurs d’Issus et de Pharsale ; le duc d’Alençon regardait tout cela de son oil caressant et faux ; la reine Catherine rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de Cleves ; enfin MM. de Guise eux-memes souriaient aux formidables ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec M. de Tavannes et l’amiral sur la prochaine guerre qu’il était plus que jamais question de déclarer a Philippe II.

Au milieu de ces groupes allait et venait, la tete légerement inclinée et l’oreille ouverte a tous les propos, un jeune homme de dix-neuf ans, a l’oil fin, aux cheveux noirs coupés tres court, aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d’aigle, au sourire narquois, a la moustache et a la barbe naissantes. Ce jeune homme, qui ne s’était fait remarquer encore qu’au combat d’Arnay-le-Duc ou il avait bravement payé de sa personne, et qui recevait compliments sur compliments, était l’éleve bien-aimé de Coligny et le héros du jour ; trois mois auparavant, c’est-a-dire a l’époque ou sa mere vivait encore, on l’avait appelé le prince de Béarn ; on l’appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant qu’on l’appelât Henri IV.

De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front ; sans doute il se rappelait qu’il y avait deux mois a peine que sa mere était morte, et moins que personne il doutait qu’elle ne fut morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait comme une ombre flottante ; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-la memes qui avaient assassiné la courageuse Jeanne d’Albret.

A quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque aussi soucieux que le premier affectait d’etre joyeux et ouvert, le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le Béarnais, a vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle de son pere, le grand François de Guise. C’était un élégant seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que pres de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune qu’il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d’abord porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siege d’Orléans, ses premieres armes sous son pere, qui était mort dans ses bras en lui désignant l’amiral Coligny pour son assassin. Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel : c’était de venger la mort de son pere sur l’amiral et sur sa famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans treve ni relâche, ayant promis a Dieu d’etre son ange exterminateur sur la terre jusqu’au jour ou le dernier hérétique serait exterminé. Ce n’était donc pas sans un profond étonnement qu’on voyait ce prince, ordinairement si fidele a sa parole, tendre la main a ceux qu’il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer familierement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort a son pere mourant.

Mais, nous l’avons dit, cette soirée était celle des étonnements.

En effet, avec cette connaissance de l’avenir qui manque heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les cours qui n’appartient malheureusement qu’a Dieu, l’observateur privilégié auquel il eut été donné d’assister a cette fete, eut joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les annales de la triste comédie humaine.

Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du Louvre, continuait dans la rue a regarder de ses yeux flamboyants et a gronder de sa voix menaçante : cet observateur c’était le peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le curieux devant les fenetres d’une salle de bal hermétiquement fermée. La musique enivre et regle le danseur, tandis que le curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s’agite sans raison, car le curieux, lui, n’entend pas la musique.

La musique qui enivrait les huguenots, c’était la voix de leur orgueil.

Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la nuit, c’étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient l’avenir.

Et cependant tout continuait d’etre riant a l’intérieur, et meme un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce moment par tout le Louvre : c’est que la jeune fiancée, apres etre allée déposer sa toilette d’apparat, son manteau traînant et son long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son frere Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.

Cette fiancée, c’était la fille de Henri II, c’était la perle de la couronne de France, c’était Marguerite de Valois, que, dans sa familiere tendresse pour elle, le roi Charles IX n’appelait jamais que ma sour Margot.

Certes jamais accueil, si flatteur qu’il fut, n’avait été mieux mérité que celui qu’on faisait en ce moment a la nouvelle reine de Navarre. Marguerite a cette époque avait vingt ans a peine, et déja elle était l’objet des louanges de tous les poetes, qui la comparaient les uns a l’Aurore, les autres a Cythérée. C’était en effet la beauté sans rivale de cette cour ou Catherine de Médicis avait réuni, pour en faire ses sirenes, les plus belles femmes qu’elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint brillant, l’oil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et, perdu dans une mule de satin, un pied d’enfant. Les Français, qui la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France s’en retournaient éblouis de sa beauté s’ils l’avaient vue seulement, étourdis de sa science s’ils avaient causé avec elle. C’est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l’on citait le mot d’un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, apres avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin et en grec, l’avait quittée en disant dans son enthousiasme : « Voir la cour sans voir Marguerite de Valois, c’est ne voir ni la France ni la cour. »

Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et a la reine de Navarre ; on sait combien les huguenots étaient harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour l’avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces harangues ; mais a toutes ces allusions, il répondait avec ses levres pâles et son sourire rusé :

– En donnant ma sour Margot a Henri de Navarre, je donne mon cour a tous les protestants du royaume.

Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il avait réellement deux sens : l’un paternel, et dont en bonne conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée ; l’autre injurieux pour l’épousée, pour son mari et pour celui-la meme qui le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la chronique de la cour avait déja trouvé moyen de souiller la robe nuptiale de Marguerite de Valois.

Cependant M. de Guise causait, comme nous l’avons dit, avec Téligny ; mais il ne donnait pas a l’entretien une attention si soutenue qu’il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole, et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et agitée.

La princesse Claude, sour aînée de Marguerite, qui depuis quelques années déja avait épousé le duc de Lorraine, avait remarqué cette inquiétude, et elle s’approchait d’elle pour lui en demander la cause, lorsque chacun s’écartant devant la reine mere, qui s’avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la princesse se trouva refoulée loin de sa sour. Il y eut alors un mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher de madame de Nevers, sa belle-sour, et par conséquent de Marguerite. Madame de Lorraine, qui n’avait pas perdu la jeune reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu’elle avait remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues. Cependant le duc s’approchait toujours, et quand il ne fut plus qu’a deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour donner a son visage le calme et l’insouciance ; alors le duc salua respectueusement, et, tout en s’inclinant devant elle, murmura a demi-voix :

– Ipse attuli.

Ce qui voulait dire :

« Je l’ai apporté, ou apporté moi-meme. »

Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant, laissa tomber cette réponse :

– Noctu pro more. Ce qui signifiait : « Cette nuit comme d’habitude. » Ces douces paroles, absorbées par l’énorme collet goudronné de la princesse comme par l’enroulement d’un porte-voix, ne furent entendues que de la personne a laquelle on les adressait ; mais si court qu’eut été le dialogue, sans doute il embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient a se dire, car apres cet échange de deux mots contre trois, ils se séparerent, Marguerite le front plus reveur, et le duc le front plus radieux qu’avant qu’ils se fussent rapprochés. Cette petite scene avait eu lieu sans que l’homme le plus intéressé a la remarquer eut paru y faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre n’avait d’yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour d’elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois, cette personne était la belle madame de Sauve.

Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une des dames d’atours de Catherine de Médicis, et l’une des plus redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait a ses ennemis le philtre de l’amour quand elle n’osait leur verser le poison florentin ; petite, blonde, tour a tour pétillante de vivacité ou languissante de mélancolie, toujours prete a l’amour et a l’intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans, occupaient la cour des trois rois qui s’étaient succédé ; femme dans toute l’acception du mot et dans tout le charme de la chose, depuis l’oil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu’aux petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame de Sauve s’était, depuis quelques mois déja, emparée de toutes les facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carriere amoureuse comme dans la carriere politique ; si bien que Marguerite de Navarre, beauté magnifique et royale, n’avait meme plus trouvé l’admiration au fond du cour de son époux ; et, chose étrange et qui étonnait tout le monde, meme de la part de cette âme pleine de ténebres et de mysteres, c’est que Catherine de Médicis, tout en poursuivant son projet d’union entre sa fille et le roi de Navarre, n’avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette aide puissante et en dépit des mours faciles de l’époque, la belle Charlotte avait résisté jusque-la ; et de cette résistance inconnue, incroyable, inouie, plus encore que de la beauté et de l’esprit de celle qui résistait, était née dans le cour du Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s’était repliée sur elle-meme et avait dévoré dans le cour du jeune roi la timidité, l’orgueil et jusqu’a cette insouciance, moitié philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son caractere.

Madame de Sauve venait d’entrer depuis quelques minutes seulement dans la salle de bal : soit dépit, soit douleur, elle avait résolu d’abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le prétexte d’une indisposition, elle avait laissé son mari, secrétaire d’État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis s’était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte éloignée ; et, apprenant que ce n’était qu’une légere indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d’appel, auxquels la jeune femme s’était empressée d’obéir. Henri, tout attristé qu’il avait été d’abord de son absence, avait cependant respiré plus librement lorsqu’il avait vu M. de Sauve entrer seul ; mais au moment ou, ne s’attendant aucunement a cette apparition, il allait en soupirant se rapprocher de l’aimable créature qu’il était condamné, sinon a aimer, du moins a traiter en épouse, il avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve ; alors il était demeuré cloué a sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui l’enchaînait a elle comme un lien magique, et, au lieu de continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d’hésitation qui tenait bien plus a l’étonnement qu’a la crainte, il s’avança vers madame de Sauve.

De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on connaissait déja le cour inflammable, se rapprochait de la belle Charlotte, n’eurent point le courage de s’opposer a leur réunion ; ils s’éloignerent complaisamment, de sorte qu’au meme instant ou Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé pres de madame de Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique saupoudré d’accent gascon, une conversation beaucoup moins mystérieuse.

– Ah ! ma mie ! lui dit-il, vous voila donc revenue au moment ou l’on m’avait dit que vous étiez malade et ou j’avais perdu l’espérance de vous voir ?

– Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la prétention de me faire croire que cette espérance lui avait beaucoup couté a perdre ?

– Sang-diou ! je crois bien, reprit le Béarnais ; ne savez-vous point que vous etes mon soleil pendant le jour et mon étoile pendant la nuit ? En vérité je me croyais dans l’obscurité la plus profonde, lorsque vous avez paru tout a l’heure et avez soudain tout éclairé.

– C’est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.

– Que voulez-vous dire, ma mie ? demanda Henri.

– Je veux dire que lorsqu’on est maître de la plus belle femme de France, la seule chose qu’on doive désirer, c’est que la lumiere disparaisse pour faire place a l’obscurité, car c’est dans l’obscurité que nous attend le bonheur.

– Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu’il est aux mains d’une seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre Henri.

– Oh ! reprit la baronne, j’aurais cru, au contraire, moi, que c’était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de Navarre.

Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il réfléchit qu’elle trahissait le dépit, et que le dépit n’est que le masque de l’amour.

– En vérité, dit-il, chere Charlotte, vous me faites la un injuste reproche, et je ne comprends pas qu’une si jolie bouche soit en meme temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi qui me marie ? Eh ! non, ventre saint gris ! ce n’est pas moi !

– C’est moi, peut-etre ! reprit aigrement la baronne, si jamais peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous reproche de ne pas l’aimer.

– Avec vos beaux yeux n’avez-vous pas vu plus loin, baronne ? Non, non, ce n’est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de Valois.

– Et qui est-ce donc alors ?

– Eh, sang-diou ! c’est la religion réformée qui épouse le pape, voila tout.

– Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre a vos jeux d’esprit, moi : Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne vous en fais pas un reproche, Dieu m’en garde ! elle est assez belle pour etre aimée.

Henri réfléchit un instant, et tandis qu’il réfléchissait, un bon sourire retroussa le coin de ses levres.

– Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et cependant vous n’en avez pas le droit ; qu’avez-vous fait, voyons ! pour m’empecher d’épouser madame Marguerite ? Rien ; au contraire, vous m’avez toujours désespéré.

– Et bien m’en a pris, Monseigneur ! répondit madame de Sauve.

– Comment cela ?

– Sans doute, puisque aujourd’hui vous en épousez une autre.

– Ah ! je l’épouse parce que vous ne m’aimez pas.

– Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans une heure !

– Dans une heure ! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-vous morte ?

– De jalousie… car dans une heure la reine de Navarre renverra ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.

– Est-ce la véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie ?

– Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me préoccuperait horriblement.

– Eh bien, s’écria Henri au comble de la joie d’entendre cet aveu, le premier qu’il eut reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait pas ses gentilshommes ce soir ?

– Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement qui cette fois n’était pas joué, vous dites la des choses impossibles et surtout incroyables.

– Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire ?

– Il faudrait m’en donner la preuve, et cette preuve, vous ne pouvez me la donner.

– Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri ! je vous la donnerai, au contraire, s’écria le roi en dévorant la jeune femme d’un regard embrasé d’amour.

– Ô Votre Majesté ! … murmura la belle Charlotte en baissant la voix et les yeux. Je ne comprends pas… Non, non ! il est impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.

– Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée ! reprit le roi : Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n’y a qu’un Henri de Navarre.

– Eh bien ?

– Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre pres de vous toute cette nuit…

– Toute cette nuit ?

– Oui ; serez-vous certaine qu’il ne sera pas pres d’une autre ?

– Ah ! si vous faites cela, Sire, s’écria a son tour la dame de Sauve.

– Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi, dont le cour s’emplit d’une joie enivrante.

– Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous ?

– Oh ! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je suis véritablement aimée de Votre Majesté.

– Ventre-saint-gris ! vous le direz donc, car cela est, baronne.

– Mais comment faire ? murmura madame de Sauve.

– Oh ! par Dieu ! baronne, il n’est point que vous n’ayez autour de vous quelque camériere, quelque suivante, quelque fille dont vous soyez sure ?

– Oh ! j’ai Dariole, qui m’est si dévouée qu’elle se ferait couper en morceaux pour moi : un véritable trésor.

– Sang-diou ! baronne, dites a cette fille que je ferai sa fortune quand je serai roi de France, comme me le prédisent les astrologues.

Charlotte sourit ; car des cette époque la réputation gasconne du Béarnais était déja établie a l’endroit de ses promesses.

– Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole ?

– Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.

– Enfin ?

– Votre appartement est au-dessus du mien ?

– Oui.

– Qu’elle attende derriere la porte. Je frapperai doucement trois coups ; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai offerte.

Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes ; puis, comme si elle eut regardé autour d’elle pour n’etre pas entendue, elle fixa un instant la vue sur le groupe ou se tenait la reine mere ; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que Catherine et sa dame d’atours échangeassent chacune un regard.

– Oh ! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirene qui eut fait fondre la cire dans les oreilles d’Ulysse, si je voulais prendre Votre Majesté en mensonge.

– Essayez, ma mie, essayez…

– Ah ! ma foi ! j’avoue que j’en combats l’envie.

– Laissez-vous vaincre : les femmes ne sont jamais si fortes qu’apres leur défaite.

– Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour ou vous serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.

C’était juste au moment ou ce cri s’échappait de la bouche du Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise :

« Noctu pro more : Cette nuit comme d’habitude. »

Alors Henri s’éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l’était le duc de Guise en s’éloignant lui-meme de Marguerite de Valois.

Une heure apres cette double scene que nous venons de raconter, le roi Charles et la reine mere se retirerent dans leurs appartements ; presque aussitôt les salles commencerent a se dépeupler, les galeries laisserent voir la base de leurs colonnes de marbre. L’amiral et le prince de Condé furent reconduits par quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs lorrains et les catholiques, sortirent a leur tour, escortés des cris de joie et des applaudissements du peuple.

Quant a Marguerite de Valois, a Henri de Navarre et a madame de Sauve, on sait qu’ils demeuraient au Louvre meme.


Chapitre 2 La chambre de la reine de Navarre

Le duc de Guise reconduisit sa belle-sour, la duchesse de Nevers, en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de Brac, et apres l’avoir remise a ses femmes, passa dans son appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et s’armer d’un de ces poignards courts et aigus qu’on appelait une foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l’épée ; mais au moment ou il le prenait sur la table ou il était déposé, il aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit :

« J’espere bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au Louvre, ou, s’il y retourne, qu’il prendra au moins la précaution de s’armer d’une bonne cotte de mailles et d’une bonne épée. »

– Ah ! ah ! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre, voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont pénétré ici pendant mon absence.

– Une seule, Monseigneur.

– Laquelle ?

– M. du Gast.

– Ah ! ah ! En effet, il me semblait bien reconnaître l’écriture. Et tu es sur que du Gast est venu, tu l’as vu ?

– J’ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.

– Bon ; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.

Le valet de chambre, habitué a ces mutations de costumes, apporta l’une et l’autre. Le duc alors revetit sa jaquette, qui était en chaînons de mailles si souples que la trame d’acier n’était guere plus épaisse que du velours ; puis il passa par-dessus son jaque des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu’au milieu de ses cuisses, se coiffa d’un toquet de velours noir sans plume ni pierreries, s’enveloppa d’un manteau de couleur sombre, passa un poignard a sa ceinture, et, mettant son épée aux mains d’un page, seule escorte dont il voulut se faire accompagner, il prit le chemin du Louvre.

Comme il posait le pied sur le seuil de l’hôtel, le veilleur de Saint-Germain-l’Auxerrois venait d’annoncer une heure du matin.

Si avancée que fut la nuit et si peu sures que fussent les rues a cette époque, aucun accident n’arriva a l’aventureux prince par le chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du vieux Louvre, dont toute les lumieres s’étaient successivement éteintes, et qui se dressait, a cette heure, formidable de silence et d’obscurité.

En avant du château royal s’étendait un fossé profond, sur lequel donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais. L’appartement de Marguerite était situé au premier étage.

Mais ce premier étage, accessible s’il n’y eut point eu de fossé, se trouvait, grâce au retranchement, élevé de pres de trente pieds, et, par conséquent, hors de l’atteinte des amants et des voleurs, ce qui n’empecha point M. le duc de Guise de descendre résolument dans le fossé.

Au meme instant, on entendit le bruit d’une fenetre du rez-de-chaussée qui s’ouvrait. Cette fenetre était grillée ; mais une main parut, souleva un des barreaux descellés d’avance, et laissa pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.

– Est-ce vous, Gillonne ? demanda le duc a voix basse.

– Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d’un accent plus bas encore.

– Et Marguerite ?

– Elle vous attend.

– Bien. A ces mots le duc fit signe a son page, qui, ouvrant son manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha l’une des extrémités de l’échelle au lacet qui pendait. Gillonne tira l’échelle a elle, l’assujettit solidement ; et le prince, apres avoir bouclé son épée a son ceinturon, commença l’escalade, qu’il acheva sans accident. Derriere lui, le barreau reprit sa place, la fenetre se referma, et le page, apres avoir vu entrer paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenetres duquel il l’avait accompagné vingt fois de la meme façon, s’alla coucher, enveloppé dans son manteau, sur l’herbe du fossé et a l’ombre de la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d’eau tombaient tiedes et larges des nuages chargés de soufre et d’électricité.

Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n’était rien moins que la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France ; c’était la confidente toute particuliere de Marguerite, qui n’avait aucun secret pour elle, et l’on prétendait qu’au nombre des mysteres qu’enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si terribles que c’étaient ceux-la qui la forçaient de garder les autres.

Aucune lumiere n’était demeurée ni dans les chambres basses ni dans les corridors ; de temps en temps seulement un éclair livide illuminait les appartements sombres d’un reflet bleuâtre qui disparaissait aussitôt.

Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans l’épaisseur d’un mur et qui s’ouvrait par une porte secrete et invisible dans l’antichambre de l’appartement de Marguerite.

L’antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus profonde obscurité.

Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s’arreta.

– Avez-vous apporté ce que désire la reine ? demanda-t-elle a voix basse.

– Oui, répondit le duc de Guise ; mais je ne le remettrai qu’a Sa Majesté elle-meme.

– Venez donc et sans perdre un instant ! dit alors au milieu de l’obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la reconnut pour celle de Marguerite.

Et en meme temps une portiere de velours violet fleurdelisé d’or se soulevant, le duc distingua dans l’ombre la reine elle-meme, qui, impatiente, était venue au-devant de lui.

– Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de l’autre côté de la portiere qui retomba derriere lui. Alors ce fut, a son tour, a Marguerite de Valois de servir de guide au prince dans cet appartement d’ailleurs bien connu de lui, tandis que Gillonne, restée a la porte, avait, en portant le doigt a sa bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eut compris les jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans sa chambre a coucher ; la elle s’arreta.

– Eh bien, lui dit-elle, etes-vous content, duc ?

– Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie ?

– De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un léger accent de dépit, que j’appartiens a un homme qui, le soir de son mariage, la nuit meme de ses noces, fait assez peu de cas de moi pour n’etre pas meme venu me remercier de l’honneur que je lui ai fait non pas en le choisissant, mais en l’acceptant pour époux.

– Oh ! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra, surtout si vous le désirez.

– Et c’est vous qui dites cela, Henri, s’écria Marguerite, vous qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites ! Si j’avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de venir au Louvre ?

– Vous m’avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous avez le désir d’éteindre tout vestige de notre passé, et que ce passé vivait non seulement dans mon cour, mais dans ce coffre d’argent que je vous rapporte.

– Henri, voulez-vous que je vous dise une chose ? reprit Marguerite en regardant fixement le duc, c’est que vous ne me faites plus l’effet d’un prince, mais d’un écolier ! Moi nier que je vous ai aimé ! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-etre, mais dont le reflet ne mourra pas ! Car les amours des personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute l’époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc ! Vous pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu’elle vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous en demande qu’une seule, et encore parce que cette lettre est aussi dangereuse pour vous que pour elle.

– Tout est a vous, dit le duc ; choisissez donc la-dedans celle que vous voudrez anéantir.

Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d’une main frémissante prit l’une apres l’autre une douzaine de lettres dont elle se contenta de regarder les adresses, comme si a l’inspection de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient ces lettres ; mais arrivée au bout de l’examen elle regarda le duc, et, toute pâlissante :

– Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n’est pas la. L’auriez-vous perdue, par hasard ; car, quant a l’avoir livrée…

– Et quelle lettre cherchez-vous, madame ?

– Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.

– Pour excuser votre infidélité ? Marguerite haussa les épaules.

– Non, mais pour vous sauver la vie. Celle ou je vous disais que le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour rompre votre future union avec l’infante de Portugal, avait fait venir son frere le bâtard d’Angouleme et lui avait dit en lui montrant deux épées : « De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou de celle-la je te tuerai demain. » Cette lettre, ou est-elle ?

– La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine. Marguerite la lui arracha presque des mains, l’ouvrit avidement, s’assura que c’était bien celle qu’elle réclamait, poussa une exclamation de joie et l’approcha de la bougie. La flamme se communiqua aussitôt de la meche au papier, qui en un instant fut consumé ; puis, comme si Marguerite eut craint qu’on put aller chercher l’imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa sous son pied.

Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi des yeux sa maîtresse.

– Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, etes-vous contente maintenant ?

– Oui ; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de Porcian, mon frere me pardonnera votre amour ; tandis qu’il ne m’eut pas pardonné la révélation d’un secret comme celui que, dans ma faiblesse pour vous, je n’ai pas eu la puissance de vous cacher.

– C’est vrai, dit le duc de Guise ; dans ce temps-la vous m’aimiez.

– Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.

– Vous ?…

– Oui, moi ; car jamais plus qu’aujourd’hui je n’eus besoin d’un ami sincere et dévoué. Reine, je n’ai pas de trône ; femme, je n’ai pas de mari.

Le jeune prince secoua tristement la tete.

– Mais quand je vous dis, quand je vous répete, Henri, que mon mari non seulement ne m’aime pas, mais qu’il me hait, mais qu’il me méprise ; d’ailleurs, il me semble que votre présence dans la chambre ou il devrait etre fait bien preuve de cette haine et de ce mépris.

– Il n’est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s’il n’est pas venu, il ne tardera pas a venir.

– Et moi je vous dis, s’écria Marguerite avec un dépit croissant, moi je vous dis qu’il ne viendra pas.

– Madame, s’écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la portiere, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.

– Oh ! je le savais bien, moi, qu’il viendrait ! s’écria le duc de Guise.

– Henri, dit Marguerite d’une voix breve et en saisissant la main du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et si l’on peut compter sur ce que j’ai promis une fois. Henri, entrez dans ce cabinet.

– Madame, laissez-moi partir s’il en est temps encore, car songez qu’a la premiere marque d’amour qu’il vous donne je sors de ce cabinet, et alors malheur a lui !

– Vous etes fou ! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout. Et elle poussa le duc dans le cabinet.

Il était temps. La porte était a peine fermée derriere le prince que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur le seuil de la chambre.

Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.

– Vous n’etes pas encore au lit, madame ? demanda le Béarnais avec sa physionomie ouverte et joyeuse ; m’attendiez-vous, par hasard ?

– Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m’avez dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance politique, et que vous ne me contraindriez jamais.

– A la bonne heure ; mais ce n’est point une raison pour ne pas causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-nous.

Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme pour ordonner aux pages de rester.

– Faut-il que j’appelle vos femmes ? demanda le roi. Je le ferai si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses que j’ai a vous dire, j’aimerais mieux que nous fussions en tete-a-tete.

Et le roi de Navarre s’avança vers le cabinet.

– Non ! s’écria Marguerite en s’élançant au-devant de lui avec impétuosité ; non, c’est inutile, et je suis prete a vous entendre.

Le Béarnais savait ce qu’il voulait savoir ; il jeta un regard rapide et profond vers le cabinet, comme s’il eut voulu, malgré la portiere qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres profondeurs ; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle de terreur :

– En ce cas, madame, dit-il d’une voix parfaitement calme, causons donc un instant.

– Comme il plaira a Votre Majesté, dit la jeune femme en retombant plutôt qu’elle ne s’assit sur le siege que lui indiquait son mari.

Le Béarnais se plaça pres d’elle.

– Madame, continua-t-il, quoi qu’en aient dit bien des gens, notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien a vous et vous etes bien a moi.

– Mais…, dit Marguerite effrayée.

– Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans paraître remarquer l’hésitation de Marguerite, agir l’un avec l’autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd’hui juré alliance devant Dieu. N’est-ce pas votre avis ?

– Sans doute, monsieur.

– Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes ; or, je suis jeune, et, quoique je n’aie jamais fait de mal a personne, j’ai bon nombre d’ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger celle qui porte mon nom et qui m’a juré affection au pied de l’autel ?

– Oh ! monsieur, pourriez-vous penser…

– Je ne pense rien, madame, j’espere, et je veux m’assurer que mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n’est qu’un prétexte ou qu’un piege.

Marguerite tressaillit, car peut-etre aussi cette pensée s’était-elle présentée a son esprit.

– Maintenant, lequel des deux ? continua Henri de Navarre. Le roi me hait, le duc d’Anjou me hait, le duc d’Alençon me hait, Catherine de Médicis haissait trop ma mere pour ne point me hair.

– Oh ! monsieur, que dites-vous ?

– La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu’on ne crut pas que je suis dupe de l’assassinat de M. de Mouy et de l’empoisonnement de ma mere, je voudrais qu’il y eut ici quelqu’un qui put m’entendre.

– Oh ! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l’air le plus calme et le plus souriant qu’elle put prendre, vous savez bien qu’il n’y a ici que vous et moi.

– Et voila justement ce qui fait que je m’abandonne, voila ce qui fait que j’ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de Lorraine.

– Sire ! Sire ! s’écria Marguerite.

– Eh bien, qu’y a-t-il, ma mie ? demanda Henri souriant a son tour.

– Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.

– Non, pas quand on est en tete-a-tete, reprit le roi. Je vous disais donc…

Marguerite était visiblement au supplice ; elle eut voulu arreter chaque parole sur les levres du Béarnais ; mais Henri continua avec son apparente bonhomie :

– Je vous disais donc que j’étais menacé de tous côtés, menacé par le roi, menacé par le duc d’Alençon, menacé par le duc d’Anjou, menacé par la reine mere, menacé par le duc de Guise, par le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le monde, enfin. On sent cela instinctivement ; vous le savez, madame. Eh bien ! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours ; car vous etes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.

– Moi ? dit Marguerite.

– Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite ; oui, vous etes aimée du roi Charles ; vous etes aimée, il appuya sur le mot, du duc d’Alençon ; vous etes aimée de la reine Catherine ; enfin, vous etes aimée du duc de Guise.

– Monsieur…, murmura Marguerite.

– Eh bien ! qu’y a-t-il donc d’étonnant que tout le monde vous aime ? ceux que je viens de vous nommer sont vos freres ou vos parents. Aimer ses parents ou ses freres, c’est vivre selon le cour de Dieu.

– Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, ou voulez-vous en venir, monsieur ?

– J’en veux venir a ce que je vous ai dit ; c’est que si vous vous faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout braver ; tandis qu’au contraire, si vous vous faites mon ennemie, je suis perdu.

– Oh ! votre ennemie, jamais, monsieur ! s’écria Marguerite.

– Mais mon amie, jamais non plus ?…

– Peut-etre.

– Et mon alliée ?

– Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au roi.

Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes bien plus dans un désir d’investigation que par un sentiment de tendresse :

– Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous connussions, sans que nous nous aimassions ; on nous a mariés sans nous consulter, nous qu’on mariait. Nous ne nous devons donc rien comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de vos voux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne nous y force, nous, nous allions comme deux cours loyaux qui se doivent protection mutuelle et s’allient ; c’est bien comme cela que vous l’entendez ?

– Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.

– Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la porte du cabinet, comme la premiere preuve d’une alliance franche est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter dans ses détails les plus secrets le plan que j’ai formé a l’effet de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.

– Monsieur…, murmura Marguerite en tournant a son tour et malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais, voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.

– Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître remarquer le trouble de la jeune femme ; je vais…

– Monsieur, s’écria Marguerite en se levant vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez que je respire ; l’émotion… la chaleur… j’étouffe.

En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit a une fenetre située a bonne distance et l’ouvrit. Cette fenetre donnait sur la riviere.

Marguerite le suivit.

– Silence ! silence ! Sire ! par pitié pour vous, murmura-t-elle.

– Eh ! madame, fit le Béarnais en souriant a sa maniere, ne m’avez-vous pas dit que nous étions seuls ?

– Oui, monsieur ; mais n’avez-vous pas entendu dire qu’a l’aide d’une sarbacane, introduite a travers un plafond ou a travers un mur, on peut tout entendre ?

– Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous ne m’aimez pas, c’est vrai ; mais vous etes une honnete femme.

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous m’eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul. Vous m’avez arreté. Je sais maintenant que quelqu’un est caché ici ; que vous etes une épouse infidele, mais une fidele alliée, et dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j’ai plus besoin, je l’avoue, de fidélité en politique qu’en amour…

– Sire…, murmura Marguerite confuse.

– Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix :

– Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement a cette heure, madame ?

– Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

– En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de bonne amitié ; veuillez les accepter comme je vous les offre, de tout mon cour. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oil brillant de reconnaissance et a son tour lui tendit la main.

– C’est convenu, dit-elle.

– Alliance politique, franche et loyale ? demanda Henri.

– Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis, lorsque la portiere fut retombée entre eux et la chambre a coucher :

– Merci, Marguerite, dit vivement Henri a voix basse, merci ! Vous etes une vraie fille de France. Je pars tranquille. A défaut de votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu, madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement ; puis, d’un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le corridor :

– Qui diable est chez elle ? Est-ce le roi, est-ce le duc d’Anjou, est-ce le duc d’Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frere, est-ce un amant, est-ce l’un et l’autre ? En vérité, je suis presque fâché d’avoir demandé maintenant ce rendez-vous a la baronne ; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole m’attend… n’importe ; elle perdra un peu, j’en ai peur, a ce que j’ai passé par la chambre a coucher de ma femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris ! cette Margot, comme l’appelle mon beau-frere Charles IX, est une adorable créature.

Et d’un pas dans lequel se trahissait une légere hésitation Henri de Navarre monta l’escalier qui conduisait a l’appartement de madame de Sauve.

Marguerite l’avait suivi des yeux jusqu’a ce qu’il eut disparu, et alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc a la porte du cabinet : cette vue lui inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait une amere préoccupation.

– Marguerite est neutre aujourd’hui, dit-il, Marguerite sera hostile dans huit jours.

– Ah ! vous avez écouté ? dit Marguerite.

– Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet ?

– Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se conduire la reine de Navarre ?

– Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc de Guise.

– Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, mais personne n’a le droit d’exiger de moi que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian, votre femme ?

– Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tete, c’est bien. Je vois que vous ne m’aimez plus comme aux jours ou vous me racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

– Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le faible et vous etes les forts. Je joue toujours le meme rôle, vous le voyez bien.

– Seulement vous passez d’un camp a l’autre.

– C’est un droit que j’ai acquis, monsieur, en vous sauvant la vie.

– Bien, madame ; et comme quand on se sépare on se rend entre amants tout ce qu’on s’est donné, je vous sauverai la vie a mon tour, si l’occasion s’en présente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc s’inclina et sortit sans que Marguerite fît un geste pour le retenir. Dans l’antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit jusqu’a la fenetre du rez-de-chaussée, et dans les fossés son page avec lequel il retourna a l’hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, reveuse, alla se placer a sa fenetre.

– Quelle nuit de noces ! murmura-t-elle ; l’époux me fuit et l’amant me quitte !

En ce moment passa de l’autre côté du fossé, venant de la Tour du Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le poing sur la hanche et chantant :

Pourquoi doncques, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher a ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloître enfermée ?

Pour qui gardes-tu tes yeux

Et ton sein délicieux,

Ton front, ta levre jumelle ?

En veux-tu baiser Pluton,

La-bas, apres que Caron

T’aura mise en sa nacelle ?

Apres ton dernier trépas,

Belle, tu n’auras la-bas

Qu’une bouchette blemie ;

Et quand, mort, je te verrai,

Aux ombres je n’avouerai

Que jadis tu fus ma mie.

Doncques, tandis que tu vis,

Change, maîtresse, d’avis,

Et ne m’épargne ta bouche ;

Car au jour ou tu mourras,

Lors tu te repentiras

De m’avoir été farouche.

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie ; puis, lorsque la voix de l’écolier se fut perdue dans le lointain, elle referma la fenetre et appela Gillonne pour l’aider a se mettre au lit.


Chapitre 3 Un roi poete

Le lendemain et les jours qui suivirent se passerent en fetes, ballets et tournois.

La meme fusion continuait de s’opérer entre les deux partis. C’étaient des caresses et des attendrissements a faire perdre la tete aux plus enragés huguenots. On avait vu le pere Cotton dîner et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frere Henri. Enfin la reine mere était si joyeuse et si occupée de broderies, de joyaux et de panaches, qu’elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, commençaient a revetir les pourpoints de soie, a arborer les devises et a parader devant certains balcons comme s’ils eussent été catholiques. De tous côtés c’était une réaction en faveur de la religion réformée, a croire que toute la cour allait se faire protestante. L’amiral lui-meme, malgré son expérience, s’y était laissé prendre comme les autres, et il en avait la tete tellement montée, qu’un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher son cure-dent, occupation a laquelle il se livrait d’ordinaire depuis deux heures de l’apres-midi, moment ou son dîner finissait, jusqu’a huit heures du soir, moment auquel il se remettait a table pour souper.

Le soir ou l’amiral s’était laissé aller a cet incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX avait invité a gouter avec lui, en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et la il leur expliquait l’ingénieux mécanisme d’un piege a loups qu’il avait inventé lui-meme, lorsque, s’interrompant tout a coup :

– Monsieur l’amiral ne vient-il donc pas ce soir ? demanda-t-il ; qui l’a aperçu aujourd’hui et qui peut me donner de ses nouvelles ?

– Moi, dit le roi de Navarre, et au cas ou Votre Majesté serait inquiete de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l’ai vu ce matin a six heures et ce soir a sept.

– Ah ! ah ! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se reposerent avec une curiosité perçante sur son beau-frere, vous etes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié !

– Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de l’amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j’attends encore ne sont point en route pour venir.

– Des gentilshommes encore ! vous en aviez huit cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir ? dit Charles IX en riant.

Le duc de Guise fronça le sourcil.

– Sire, répliqua le Béarnais, on parle d’une entreprise sur les Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des environs que je crois pouvoir etre utiles a Votre Majesté.

Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé a Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.

– Bon ! bon ! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en aura, plus nous serons contents ; amenez, amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes ? des vaillants, j’espere ?

– J’ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d’Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les connais et sais qu’ils feront de leur mieux.

– En attendez-vous beaucoup ?

– Dix ou douze encore.

– Vous les appelez ?

– Sire, leurs noms m’échappent, et, a l’exception de l’un d’eux, qui m’est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et qui s’appelle de la Mole, je ne saurais dire…

– De la Mole ! n’est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi fort versé dans la science généalogique, un Provençal ?

– Précisément, Sire ; comme vous voyez, je recrute jusqu’en Provence.

– Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais chercher jusqu’en Piémont tous les catholiques surs que j’y puis trouver.

– Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m’importe, pourvu qu’ils soient vaillants.

Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, melaient huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que le duc de Guise en fut étonné lui-meme.

– Votre Majesté s’occupe de nos Flamands ? dit l’amiral a qui le roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d’entrer chez lui sans etre annoncé, et qui venait d’entendre les dernieres paroles du roi.

– Ah ! voici mon pere l’amiral, s’écria Charles IX en ouvrant les bras ; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il arrive ; ce que c’est que l’aimant, le fer s’y tourne ; mon beau-frere de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts pour votre armée. Voila ce dont il était question.

– Et ces renforts arrivent, dit l’amiral.

– Avez-vous eu des nouvelles, monsieur ? demanda le Béarnais.

– Oui, mon fils, et particulierement de M. de La Mole ; il était hier a Orléans, et sera demain ou apres-demain a Paris.

– Peste ! monsieur l’amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi ce qui se fait a trente ou quarante lieues de distance ! Quant a moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s’est passé devant Orléans !

Coligny resta impassible a ce trait sanglant du duc de Guise, lequel faisait évidemment allusion a la mort de François de Guise, son pere, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon que l’amiral eut conseillé le crime.

– Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce qui importe a mes affaires ou a celles du roi.

Mon courrier est arrivé d’Orléans il y a une heure, et, grâce a la poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole, qui voyage sur son cheval, n’en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le 24. Voila toute la magie.

– Bravo, mon pere ! bien répondu, dit Charles IX. Montrez a ces jeunes gens que c’est la sagesse en meme temps que l’âge qui ont fait blanchir votre barbe et vos cheveux : aussi allons-nous les envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester ensemble a parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui font les bons rois, mon pere. Allez, messieurs, j’ai a causer avec l’amiral.

Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d’abord, le duc de Guise ensuite ; mais, hors de la porte, chacun tourna de son côté apres une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre qu’il n’en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son esprit, vint a lui, et appuyant son bras au sien :

– Soyez tranquille, mon pere, je suis la pour maintenir chacun dans l’obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis que ma mere n’est plus reine, et elle n’est plus reine depuis que Coligny est mon pere.

– Oh ! Sire, dit l’amiral, la reine Catherine…

– Est une brouillonne. Avec elle il n’y a pas de paix possible. Ces catholiques italiens sont enragés et n’entendent rien qu’a exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore je veux donner de la puissance a ceux de la religion. Les autres sont trop dissolus, mon pere, et ils me scandalisent par leurs amours et par leurs déreglements. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en redoublant d’épanchement, je me défie de tout ce qui m’entoure, excepté de mes nouveaux amis ! L’ambition des Tavannes m’est suspecte. Vieilleville n’aime que le bon vin, et il serait capable de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains : il n’y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne ! que moi, mon beau-frere de Navarre et toi. Mais, moi, je suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C’est tout au plus si on me laisse chasser a mon aise a Saint-Germain et a Rambouillet. Mon beau-frere de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté. D’ailleurs, il me semble en tout point tenir de son pere Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n’y a que toi, mon pere, qui sois a la fois brave comme Julius César, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité : te garder comme conseiller ici, ou t’envoyer la-bas comme général. Si tu me conseilles, qui commandera ? Si tu commandes, qui me conseillera ?

– Sire, dit Coligny, il faut vaincre d’abord, puis le conseil viendra apres la victoire.

– C’est ton avis, mon pere ? eh bien, soit. Il sera fait selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.

– Votre Majesté quitte Paris ?

– Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fetes. Je ne suis pas un homme d’action, moi, je suis un reveur. Je n’étais pas né pour etre roi, j’étais né pour etre poete. Tu feras une espece de conseil qui gouvernera tant que tu seras a la guerre ; et pourvu que ma mere n’en soit pas, tout ira bien. Moi, j’ai déja prévenu Ronsard de venir me rejoindre ; et la, tous les deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos grands bois, aux bords de la riviere, au murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu’il y ait en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels je l’invite a me rejoindre ; je les ai faits ce matin.

Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et poli comme de l’ivoire, et dit avec une espece de chant cadencé les vers suivants :

Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois

Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,

Mais, pour ton souvenir, pense que je n’oublie

Continuer toujours d’apprendre en poésie,

Et pour ce j’ai voulu t’envoyer cet écrit,

Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.

Donc ne t’amuse plus aux soins de ton ménage,

Maintenant n’est plus temps de faire jardinage ;

Il faut suivre ton roi, qui t’aime par sus tous,

Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,

Et crois, si tu ne viens me trouver a Amboise,

Qu’entre nous adviendra une bien grande noise.

– Bravo ! Sire, bravo ! dit Coligny ; je me connais mieux en choses de guerre qu’en choses de poésie, mais il me semble que ces vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et meme Michel de l’Hospital, chancelier de France.

– Ah ! mon pere ! s’écria Charles IX, que ne dis-tu vrai ! car le titre de poete, vois-tu, est celui que j’ambitionne avant toutes choses ; et, comme je le disais il y a quelques jours a mon maître en poésie :

L’art de faire des vers, dut-on s’en indigner, Doit etre a plus haut prix que celui de régner ; Tous deux également nous portons des couronnes : Mais roi, je les reçus, poete, tu les donnes ; Ton esprit, enflammé d’une céleste ardeur, Éclate par soi-meme et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l’avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n’ai que les corps ; Elle t’en rend le maître et te fait introduire Ou le plus fier tyran n’a jamais eu d’empire.

– Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté s’entretenait avec les Muses, mais j’ignorais qu’elle en eut fait son principal conseil.

– Apres toi, mon pere, apres toi ; et c’est pour ne pas me troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre a la tete de toutes choses. Écoute donc : il faut en ce moment que je réponde a un nouveau madrigal que mon grand et cher poete m’a envoyé… je ne puis donc te donner a cette heure tous les papiers qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, une espece de plan de campagne qui avait été fait par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain matin.

– A quelle heure, Sire ?

– A dix heures ; et si par hasard j’étais occupé de vers, si j’étais enfermé dans mon cabinet de travail… eh bien, tu entrerais tout de meme, et tu prendrais tous les papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge ; la couleur est éclatante, et tu ne t’y tromperas pas ; moi, je vais écrire a Ronsard.

– Adieu, Sire.

– Adieu, mon pere.

– Votre main ?

– Que dis-tu, ma main ? dans mes bras, sur mon cour, c’est la ta place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant a lui Coligny qui s’inclinait, posa ses levres sur ses cheveux blancs. L’amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu’il put le voir, tendit l’oreille tant qu’il put l’entendre ; puis, lorsqu’il ne vit et n’entendit plus rien, il laissa, comme c’était son habitude, retomber sa tete pâle sur son épaule, et passa lentement de la chambre ou il se trouvait dans son cabinet d’armes.

Ce cabinet était la demeure favorite du roi ; c’était la qu’il prenait ses leçons d’escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d’armes offensives et défensives des plus belles qu’il avait pu trouver. Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons, et le jour meme un célebre armurier lui avait apporté une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poete royal avait composés lui-meme :

Pour maintenir la foy,

Je suis belle et fidele ;

Aux ennemis du roy

Je suis belle et cruelle.

Charles IX entra donc, comme nous l’avons dit, dans ce cabinet, et, apres avoir fermé la porte principale par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage donnant sur une chambre ou une femme agenouillée devant un prie-Dieu disait ses prieres.

Comme ce mouvement s’était fait avec lenteur et que les pas du roi, assourdis par le tapis, n’avaient pas eu plus de retentissement que ceux d’un fantôme, la femme agenouillée, n’ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.

C’était une femme de trente-quatre a trente-cinq ans, dont la beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si fort a la mode a la Cour de France pendant le regne d’Isabeau de Baviere, et son corsage rouge était tout brodé d’or, comme le sont aujourd’hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. L’appartement qu’elle occupait depuis tantôt vingt ans était contigu a la chambre a coucher du roi, et offrait un singulier mélange d’élégance et de rusticité. C’est qu’en proportion a peu pres égale, le palais avait déteint sur la chaumiere, et la chaumiere sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était agenouillée était de bois de chene merveilleusement sculpté, recouvert de velours a crépines d’or ; tandis que la bible, car cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses prieres était un de ces vieux livres a moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres maisons.

Or, tout était a l’avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.

– Eh ! Madelon ! dit le roi.

La femme agenouillée releva la tete en souriant, a cette voix familiere ; puis, se levant :

– Ah ! c’est toi, mon fils ! dit-elle.

– Oui, nourrice, viens ici.

Charles IX laissa retomber la portiere et alla s’asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.

– Que me veux-tu, Charlot ? dit-elle.

– Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s’approcha avec cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle que la femme conçoit pour l’enfant qu’elle a allaité, mais a laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment moins pure.

– Me voila, dit-elle, parle.

– L’homme que j’ai fait demander est-il la ?

– Depuis une demi-heure.

Charles se leva, s’approcha de la fenetre, regarda si personne n’était aux aguets, s’approcha de la porte, tendit l’oreille pour s’assurer que personne n’était aux écoutes, secoua la poussiere de ses trophées d’armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas a pas, s’arretant quand son maître s’arretait, reprenant sa marche quand son maître se remettait en mouvement ; puis, revenant a sa nourrice :

– C’est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par le meme passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi allait s’appuyer a une table sur laquelle étaient posées des armes de toute espece. Il y était a peine, que la portiere se souleva de nouveau et donna passage a celui qu’il attendait. C’était un homme de quarante ans a peu pres, a l’oil gris et faux, au nez recourbé en bec de chat-huant, au facies élargi par des pommettes saillantes : son visage essaya d’exprimer le respect et ne put fournir qu’un sourire hypocrite sur ses levres blemies par la peur. Charles allongea doucement derriere lui une main qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui partait a l’aide d’une pierre mise en contact avec une roue d’acier, au lieu de partir a l’aide d’une meche, et regarda de son oil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en scene ; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et meme avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.

Apres quelques secondes, pendant lesquelles le visage de l’étranger se décomposa de plus en plus :

– C’est bien vous, dit le roi, que l’on nomme François de Louviers-Maurevel ?

– Oui, Sire.

– Commandant des pétardiers ?

– Oui, Sire.

– J’ai voulu vous voir. Maurevel s’inclina.

– Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que j’aime également tous mes sujets.

– Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le pere de son peuple.

– Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.

Maurevel resta muet ; seulement, le tremblement qui agitait son corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui auquel il adressait la parole fut presque caché dans l’ombre.

– Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si rude guerre aux huguenots ? Maurevel tomba a genoux.

– Sire, balbutia-t-il, croyez bien…

– Je crois, continua Charles IX en arretant de plus en plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu’il était d’abord, devenait presque flamboyant ; je crois que vous aviez bien envie de tuer a Moncontour M. l’amiral qui sort d’ici ; je crois que vous avez manqué votre coup, et qu’alors vous etes passé dans l’armée du duc d’Anjou, notre frere ; enfin, je crois qu’alors vous etes passé une seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale…

– Oh ! Sire !

– Un brave gentilhomme picard ?

– Sire, Sire, s’écria Maurevel, ne m’accablez pas !

– C’était un digne officier, continua Charles IX, – et au fur et a mesure qu’il parlait, une expression de cruauté presque féroce se peignait sur son visage, – lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.

Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

– Vous l’appeliez votre pere, je crois, continua impitoyablement le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son fils ?

Maurevel, toujours a genoux, se courbait de plus en plus, écrasé sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil a une statue dont les levres seules eussent été douées de vie.

– A propos continua le roi, n’était-ce pas dix mille écus que vous deviez toucher de M. de Guise au cas ou vous tueriez l’amiral ?

L’assassin, consterné, frappait le parquet de son front.

– Quant au sieur de Mouy, votre bon pere, un jour vous l’escortiez dans une reconnaissance qu’il poussait vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied a terre pour le ramasser. Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu’il se penchait, vous lui brisâtes les reins ; puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la fuite sur le cheval qu’il vous avait donné. Voila l’histoire, je crois ?

Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont chaque détail était vrai, Charles IX se remit a siffler avec la meme justesse et la meme mélodie le meme air de chasse.

– Or la, maître assassin, dit-il au bout d’un instant, savez-vous que j’ai grande envie de vous faire pendre ?

– Oh ! Majesté ! s’écria Maurevel.

– Le jeune de Mouy m’en suppliait encore hier, et en vérité je ne savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

– D’autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le pere de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me voila raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que les catholiques.

– Sire, dit Maurevel completement découragé, ma vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.

– Vous avez raison, et je n’en donnerais pas une obole.

– Mais, Sire, demanda l’assassin, n’y a-t-il donc pas un moyen de racheter mon crime ?

– Je n’en connais guere. Toutefois, si j’étais a votre place, ce qui n’est pas, Dieu merci ! …

– Eh bien, Sire ! si vous étiez a ma place ?… murmura Maurevel, le regard suspendu aux levres de Charles.

– Je crois que je me tirerais d’affaire, continua le roi.

Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux sur Charles pour s’assurer qu’il ne raillait pas.

– J’aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, mais j’aime beaucoup aussi mon cousin de Guise ; et si lui me demandait la vie d’un homme dont l’autre me demanderait la mort, j’avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant capitaine qu’il est, est bien petit compagnon, comparé a un prince de Lorraine.

Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un homme qui revient a la vie.

– Or, l’important pour vous serait donc, dans la situation extreme ou vous etes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise ; et a ce propos je me rappelle une chose qu’il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d’un pas.

– « Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, a dix heures, passe dans la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, revenant du Louvre, mon ennemi mortel ; je le vois passer d’une fenetre grillée du rez-de-chaussée ; c’est la fenetre du logis de mon ancien précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l’abîmer dans les entrailles de la terre. » Dites donc, maître Maurevel, continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa place, cela ferait peut-etre plaisir a mon cousin de Guise ?

Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses levres, pâles encore d’effroi, laisserent tomber ces mots :

– Mais, Sire, je n’ai pas le pouvoir d’ouvrir la terre, moi.

– Vous l’avez ouverte, cependant, s’il m’en souvient bien, au brave de Mouy. Apres cela, vous me direz que c’est avec un pistolet… Ne l’avez-vous plus, ce pistolet ?…

– Pardonnez, Sire, reprit le brigand a peu pres rassuré, mais je tire mieux encore l’arquebuse que le pistolet.

– Oh ! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon cousin de Guise, j’en suis sur, ne chicanera pas sur le choix du moyen !

– Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de laquelle je pusse compter, car peut-etre me faudra-t-il tirer de loin.

– J’ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec lesquelles je touche un écu d’or a cent cinquante pas. Voulez-vous en essayer une ?

– Oh ! Sire ! avec la plus grande joie, s’écria Maurevel en s’avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu’on avait apportée le jour meme a Charles IX.

– Non, pas celle-la, dit le roi, pas celle-la, je la réserve pour moi-meme. J’aurai un de ces jours une grande chasse, ou j’espere qu’elle me servira. Mais toute autre a votre choix.

Maurevel détacha une arquebuse d’un trophée.

– Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il ? demanda l’assassin.

– Est-ce que je sais cela, moi ? répondit Charles IX en écrasant le misérable de son regard dédaigneux.

– Je le demanderai donc a M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi haussa les épaules.

– Ne demandez rien, dit-il ; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce qu’on répond a ces choses-la ? C’est a ceux qui ne veulent pas etre pendus a deviner.

– Mais enfin a quoi le reconnaîtrai-je ?

– Je vous ai dit que tous les matins a dix heures il passait devant la fenetre du chanoine.

– Mais beaucoup passent devant cette fenetre. Que Votre Majesté daigne seulement m’indiquer un signe quelconque.

– Oh ! c’est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin rouge.

– Sire, il suffit.

– Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et qui court si bien ?

– Sire, j’ai un barbe des plus vites.

– Oh ! je ne suis pas en peine de vous ! seulement il est bon que vous sachiez que le cloître a une porte de derriere.

– Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.

– Eh ! mille démons ! priez le diable bien plutôt ; car ce n’est que par sa protection que vous pouvez éviter la corde.

– Adieu, Sire.

– Adieu. Ah ! a propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si d’une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix heures du matin, ou si l’on n’en entend pas parler apres, il y a une oubliette au Louvre !

Et Charles IX se remit a siffler tranquillement et plus juste que jamais son air favori.


Chapitre 4 La soirée du 24 aout 1572

Notre lecteur n’a pas oublié que dans le chapitre précédent il a été question d’un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l’avait annoncé l’amiral, entrait a Paris par la porte Saint-Marcel vers la fin de la journée du 24 aout 1572, et jetant un regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui étalaient a sa droite et a sa gauche leurs pittoresques enseignes, laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu’au cour de la ville, ou, apres avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-Dame, et longé les quais, il s’arreta au bout de la rue de Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l’Arbre-Sec, et a laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme a sa gauche une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une seconde halte pour lire ces mots : A la Belle-Étoile, écrits en légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus flatteur pour un voyageur affamé : c’était une volaille rôtissant au milieu d’un ciel noir, tandis qu’un homme a manteau rouge tendait vers cet astre d’une nouvelle espece ses bras, sa bourse et ses voux.

– Voila, se dit le gentilhomme, une auberge qui s’annonce bien, et l’hôte qui la tient doit etre, sur mon âme, un ingénieux compere. J’ai toujours entendu dire que la rue de l’Arbre-Sec était dans le quartier du Louvre ; et pour peu que l’établissement réponde a l’enseigne, je serai a merveille ici.

Pendant que le nouveau venu se débitait a lui-meme ce monologue, un autre cavalier, entré par l’autre bout de la rue, c’est-a-dire par la rue Saint-Honoré, s’arretait et demeurait aussi en extase devant l’enseigne de la Belle-Étoile.

Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et était vetu d’un pourpoint noir, garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé : il portait des bottes de cuir noir, une épée a poignée de fer ciselé, et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume a son visage, nous dirons que c’était un homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, a la fine moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure lorsque s’ouvrait, pour sourire d’un sourire doux et mélancolique, une bouche d’une forme exquise et de la plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, a bords retroussés, apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que blonds ; sous ses cheveux, un oil gris brillait a la moindre contrariété d’un feu si resplendissant, qu’on eut dit alors un oil noir.

Le reste du visage se composait d’un teint rosé, d’une levre mince, surmontée d’une moustache fauve et de dents admirables. C’était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses larges épaules, un fort beau cavalier dans l’acception ordinaire du mot, et depuis une heure qu’il levait le nez vers toutes les fenetres, sous le prétexte d’y chercher des enseignes, les femmes l’avaient fort regardé ; quant aux hommes, qui avaient peut-etre éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses chausses collantes et ses bottes d’une forme antique, ils avaient achevé ce rire commencé par un Dieu vous garde ! des plus gracieux, a l’examen de cette physionomie qui prenait en une minute dix expressions différentes, sauf toutefois l’expression bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial embarrassé.

Ce fut lui qui s’adressa le premier a l’autre gentilhomme qui, ainsi que nous l’avons dit, regardait l’hôtellerie de la Belle-Étoile.

– Mordi ! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas ici pres du Louvre ? En tout cas, je crois que vous avez eu meme gout que moi : c’est flatteur pour ma seigneurie.

– Monsieur, répondit l’autre avec un accent provençal qui ne le cédait en rien a l’accent piémontais de son compagnon, je crois en effet que cette hôtellerie est pres du Louvre. Cependant, je me demande encore si j’aurai l’honneur d’avoir été de votre avis. Je me consulte.

– Vous n’etes pas décidé, monsieur ? la maison est flatteuse, pourtant. Apres cela, peut-etre me suis-je laissé tenter par votre présence. Avouez néanmoins que voila une jolie peinture ?

– Oh ! sans doute ; mais c’est justement ce qui me fait douter de la réalité : Paris est plein de pipeurs, m’a-t-on dit, et l’on pipe avec une enseigne aussi bien qu’avec autre chose.

– Mordi ! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m’inquiete pas de la piperie, moi, et si l’hôte me fournit une volaille moins bien rôtie que celle de son enseigne, je le mets a la broche lui-meme et je ne le quitte pas qu’il ne soit convenablement rissolé. Entrons, monsieur.

– Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant ; montrez-moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

– Oh ! monsieur, sur mon âme, je n’en ferai rien, car je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

– Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-Boniface de Lerac de la Mole, tout a votre service.

– En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons ensemble.

Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jeterent la bride aux mains d’un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant leurs épées, se dirigerent vers la porte de l’hôtellerie, sur le seuil de laquelle se tenait l’hôte. Mais, contre l’habitude de ces sortes de gens, le digne propriétaire n’avait paru faire aucune attention a eux, occupé qu’il était de conférer tres attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur d’amadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si pres de l’hôte et de l’homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, impatienté de ce peu d’importance qu’on accordait a lui et a son compagnon, tira la manche de l’hôte. Celui-ci parut alors se réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un « Au revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l’heure. »

– Eh ! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l’on a affaire a vous ?

– Ah ! pardon, messieurs, dit l’hôte ; je ne vous voyais pas.

– Eh ! mordi ! il fallait nous voir ; et maintenant que vous nous avez vus, au lieu de dire « monsieur » tout court, dites « monsieur le comte », s’il vous plaît.

La Mole se tenait derriere, laissant parler Coconnas, qui paraissait avoir pris l’affaire a son compte.

Cependant il était facile de voir a ses sourcils froncés qu’il était pret a lui venir en aide quand le moment d’agir serait arrivé.

– Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte ? demanda l’hôte du ton le plus calme.

– Bien… c’est déja mieux, n’est-ce pas ? dit Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la tete un signe affirmatif. Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par votre enseigne, trouver a souper et a coucher dans votre hôtellerie.

– Messieurs, dit l’hôte, je suis au désespoir ; mais il n’y a qu’une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

– Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole ; nous irons loger ailleurs.

– Ah ! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi ; mon cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n’en voulez pas.

– Ah ! c’est autre chose, répondit l’hôte en conservant toujours le meme flegme impertinent. Si vous n’etes qu’un, je ne puis pas vous loger du tout.

– Mordi ! s’écria Coconnas, voici, sur ma foi ! un plaisant animal. Tout a l’heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes pas assez d’un ! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle ?

– Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous répondrai avec franchise.

– Réponds, alors, mais réponds vite.

– Eh bien, j’aime mieux ne pas avoir l’honneur de vous loger.

– Parce que ?… demanda Coconnas blemissant de colere.

– Parce que vous n’avez pas de laquais, et que, pour une chambre de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne pas louer les autres.

– Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous semble-t-il pas comme a moi que nous allons massacrer ce gaillard-la ?

– Mais c’est faisable, dit La Mole en se préparant comme son compagnon a rouer l’hôtelier de coups de fouet.

Mais malgré cette double démonstration, qui n’avait rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si déterminés, l’hôtelier ne s’étonna point, et se contentant de reculer d’un pas afin d’etre chez lui :

– On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de province. A Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs qu’on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais appeler mes voisins ; de sorte que ce sera vous qui serez roués de coups, traitement tout a fait indigne de deux gentilshommes.

– Mais il se moque de nous, s’écria Coconnas exaspéré, mordi !

– Grégoire, mon arquebuse ! dit l’hôte en s’adressant a son valet, du meme ton qu’il eut dit : « Un siege a ces messieurs. »

– Trippe del papa ! hurla Coconnas en tirant son épée ; mais échauffez-vous donc, monsieur de La Mole !

– Non pas, s’il vous plaît, non pas ; car tandis que nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.

– Comment ! vous trouvez ? s’écria Coconnas.

– Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison ; seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement : Messieurs, je ne veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse : Entrez, messieurs, quitte a mettre sur son mémoire : chambre de maître, tant ; chambre de laquais, tant ; attendu que si nous n’avons pas de laquais nous comptons en prendre.

Et, ce disant, La Mole écarta doucement l’hôtelier, qui étendait déja la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra derriere lui dans la maison.

– N’importe, dit Coconnas, j’ai bien de la peine a remettre mon épée dans le fourreau avant de m’etre assuré qu’elle pique aussi bien que les lardoires de ce gaillard-la.

– Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience ! Toutes les auberges sont pleines de gentilshommes attirés a Paris pour les fetes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne trouverions plus d’autres logis ; et puis, c’est peut-etre la coutume a Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.

– Mordi ! comme vous etes patient ! murmura Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en foudroyant l’hôte de ses regards. Mais que le coquin prenne garde a lui : si sa cuisine est mauvaise, si son lit est dur, si son vin n’a pas trois ans de bouteille, si son valet n’est pas souple comme un jonc….

– La, la, la, mon gentilhomme, fit l’hôte en aiguisant sur un repassoir le couteau de sa ceinture ; la, tranquillisez-vous, vous etes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tete :

– C’est quelque huguenot, murmura-t-il ; les traîtres sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle Margot !

Puis, avec un sourire qui eut fait frissonner ses hôtes s’ils l’avaient vu, il ajouta :

– Eh ! eh ! ce serait drôle qu’il me fut justement tombé des huguenots ici… et que…

– Ça ! souperons-nous ? demanda aigrement Coconnas, interrompant les apartés de son hôte.

– Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci, radouci sans doute par la derniere pensée qui lui était venue.

– Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis se retournant vers La Mole :

– Ça, monsieur le comte, tandis que l’on nous prépare notre chambre, dites moi : est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous ?

– Ma foi, non, dit La Mole ; il me semble n’y avoir vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-etre aussi les Parisiens ont-ils peur de l’orage. Voyez comme le ciel est noir et comme l’air est lourd.

– Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n’est-ce pas ?

– Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.

– Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.

– Hein ! fit La Mole, n’est-il pas un peu tard pour sortir.

– Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis. Arriver au plus vite a Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer avec le duc de Guise.

A ce nom du duc de Guise, l’hôte s’approcha, fort attentif.

– Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les voyageurs.

– Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main a son bonnet, mais pour vous servir. J’entends parler du grand duc de Guise et j’accours. A quoi puis-je vous etre bon, mes gentilshommes ?

– Ah ! ah ! ce mot magique, a ce qu’il paraît, car d’insolent te voila devenu obséquieux. Mordi ! maître, maître… comment t’appelles-tu ?

– Maître La Huriere, répondit l’hôte s’inclinant.

– Eh bien, maître La Huriere, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilege de te rendre si poli ?

– Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La Huriere. D’ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand Henri est notre idole, a nous autres Parisiens.

– Quel Henri ? demanda La Mole.

– Il me semble qu’il n’y en a qu’un, dit l’aubergiste.

– Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite a ne pas dire de mal ; c’est Henri de Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi son mérite.

– Ceux-la, je ne les connais pas, répondit l’hôte.

– Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite a n’en pas médire devant moi.

L’hôte, sans répondre a M. de La Mole, se contenta de toucher légerement a son bonnet, et continuant de faire les doux yeux a Coconnas :

– Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise ? Monsieur est un gentilhomme bien heureux ; et sans doute qu’il vient pour… ?

– Pour quoi ? demanda Coconnas.

– Pour la fete, répondit l’hôte avec un singulier sourire.

– Vous devriez dire pour les fetes, car Paris en regorge, de fetes, a ce que j’ai entendu dire ; du moins on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne s’amuse-t-on pas beaucoup a Paris, hein ?

– Mais modérément, monsieur, jusqu’a présent du moins, répondit l’hôte ; mais on va s’amuser, je l’espere.

– Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.

– Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La Huriere ; puis se reprenant : Ah ! pardon, dit-il ; ces messieurs sont peut-etre de la religion ?

– Moi, de la religion ! s’écria Coconnas ; allons donc ! je suis catholique comme notre saint-pere le pape.

La Huriere se retourna vers La Mole comme pour l’interroger ; mais ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point a propos d’y répondre autrement que par une autre question.

– Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre, maître La Huriere, dit-il, peut-etre connaissez-vous M. l’amiral ? J’ai entendu dire que M. l’amiral jouissait de quelque faveur a la cour ; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir ou il loge.

– Il logeait rue de Béthisy, monsieur, ici a droite, répondit l’hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s’empecher de devenir extérieure.

– Comment, il logeait ? demanda La Mole ; est-il donc déménagé ?

– Oui, de ce monde peut-etre.

– Qu’est-ce a dire ? s’écrierent ensemble les deux gentilshommes, l’amiral déménagé de ce monde !

– Quoi ! monsieur de Coconnas, poursuivit l’hôte avec un malin sourire, vous etes de ceux de Guise, et vous ignorez cela ?

– Quoi cela ?

– Qu’avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l’amiral a reçu un coup d’arquebuse.

– Et il est tué ? s’écria La Mole.

– Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux doigts ; mais on espere que les balles étaient empoisonnées.

– Comment, misérable ! s’écria La Mole, on espere ! …

– Je veux dire qu’on croit, reprit l’hôte ; ne nous fâchons pas pour un mot : la langue m’a fourché.

Et maître La Huriere, tournant le dos a La Mole, tira la langue a Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste d’un coup d’oil d’intelligence.

– En vérité ! dit Coconnas rayonnant.

– En vérité ! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.

– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, messieurs, répondit l’hôte.

– En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri ?

– C’est possible, puisqu’il y loge.

– Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le duc de Guise ?

– C’est probable, car je viens de le voir passer il n’y a qu’un instant, avec deux cents gentilshommes.

– Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.

– Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.

– Mais votre souper, mes gentilshommes ? demanda maître La Huriere.

– Ah ! dit La Mole, je souperai peut-etre chez le roi de Navarre.

– Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.

– Et moi, dit l’hôte, apres avoir suivi des yeux les deux gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui peut arriver.


Chapitre 5 Du Louvre en particulier et de la vertu en général

Les deux gentilshommes, renseignés par la premiere personne qu’ils rencontrerent, prirent la rue d’Averon, la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, et se trouverent bientôt devant le Louvre, dont les tours commençaient a se confondre dans les premieres ombres du soir.

– Qu’avez-vous donc ? demanda Coconnas a La Mole, qui, arreté a la vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-levis, ces fenetres étroites et ces clochetons aigus qui se présentaient tout a coup a ses yeux.

– Ma foi, je n’en sais rien, dit La Mole, le cour me bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure ; mais je ne sais pourquoi ce palais me paraît sombre, et, dirai-je ? terrible !

– Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m’arrive, mais je suis d’une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de voyage. Mais, bah ! on a l’air cavalier. Puis, mes ordres me recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque j’aurai ponctuellement obéi.

Et les deux jeunes gens continuerent leur chemin agités chacun des sentiments qu’ils avaient exprimés.

Il y avait bonne garde au Louvre ; tous les postes semblaient doublés. Nos deux voyageurs furent donc d’abord assez embarrassés. Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était une espece de talisman pres des Parisiens, s’approcha d’une sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, grâce a lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.

Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire ; cependant, il demanda a Coconnas s’il n’avait point le mot d’ordre.

Coconnas fut forcé d’avouer qu’il ne l’avait point.

– Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. A ce moment, un homme qui causait avec l’officier du poste, et qui, tout en causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre, interrompit son entretien, et, venant a lui :

– Goi fouloir, fous, a monsir di Gouise ? dit-il.

– Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.

– Imbossible ! le dugue il etre chez le roi.

– Cependant j’ai une lettre d’avis pour me rendre a Paris.

– Ah ! fous afre eine lettre d’afis ?

– Oui, et j’arrive de fort loin.

– Ah ! fous arrife de fort loin ?

– J’arrive du Piémont.

– Pien ! pien ! C’est autre chose. Et fous fous abbelez… ?

– Le comte Annibal de Coconnas.

– Pon ! pon ! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.

– Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se parlant a lui-meme ; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me conduire chez le roi de Navarre.

– Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en étendant la main vers Coconnas qui hésitait.

– Mordi ! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je ne sais si je dois… Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, moi, monsieur.

– Je suis Pesme. J’abbartiens a M. le dugue de Gouise.

– Pesme, murmura Coconnas ; je ne connais pas ce nom la.

– C’est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La prononciation vous trompe, voila tout. Donnez votre lettre a monsieur, allez, j’en réponds.

– Ah ! monsieur de Besme, s’écria Coconnas, je le crois bien si je vous connais ! … comment donc ! avec le plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on veut etre fidele.

– Pien, pien, dit de Besme, il n’y afre pas besoin d’exguses.

– Ma foi, monsieur, dit La Mole en s’approchant a son tour, puisque vous etes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon ?

– Comment fous abbelez-vous ?

– Le comte Lerac de La Mole.

– Le gonte Lerag de La Mole.

– Oui.

– Che ne gonnais pas.

– Il est tout simple que je n’ai pas l’honneur d’etre connu de vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas, j’arrive ce soir de bien loin.

– Et t’ou arrifez-vous ?

– De Provence.

– Avec eine lettre ?

– Oui, avec une lettre.

– Pourmonsir de Gouise ?

– Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.

– Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.

Et Besme, tournant les talons a La Mole, entra dans le Louvre en faisant signe a Coconnas de le suivre.

La Mole demeura seul.

Au meme moment, par la porte du Louvre, parallele a celle qui avait donné passage a Besme et a Coconnas, sortit une troupe de cavaliers d’une centaine d’hommes.

– Ah ! ah ! dit la sentinelle a son camarade, c’est de Mouy et ses huguenots ; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de l’assassin de l’amiral ; et comme c’est déja lui qui a tué le pere de Mouy, le fils fera d’une pierre deux coups.

– Pardon, fit La Mole s’adressant au soldat, mais n’avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy ?

– Oui-da, mon gentilhomme.

– Et que ceux qui l’accompagnaient étaient…

– Étaient des parpaillots… Je l’ai dit.

– Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris employé par la sentinelle. Voila tout ce que je voulais savoir.

Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers :

– Monsieur, dit-il en l’abordant, j’apprends que vous etes monsieur de Mouy.

– Oui, monsieur, répondit l’officier avec politesse.

– Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m’enhardit a m’adresser a vous, monsieur, pour vous demander un service.

– Lequel, monsieur ?… Mais, d’abord, a qui ai-je l’honneur de parler ?

– Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluerent.

– Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.

– Monsieur, j’arrive d’Aix, porteur d’une lettre de M. d’Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées… Comment puis-je lui remettre cette lettre ? comment puis-je entrer au Louvre ?

– Rien de plus facile que d’entrer au Louvre, monsieur, répliqua de Mouy ; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop occupé a cette heure pour vous recevoir. Mais n’importe, si vous voulez me suivre, je vous conduirai jusqu’a son appartement. Le reste vous regarde.

– Mille fois merci !

– Venez, monsieur, dit de Mouy.

de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son laquais, s’achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la porte de l’appartement du roi :

– Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui. L’antichambre était vide, une des portes intérieures était ouverte.

Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.

Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond silence régnait dans cette partie du Louvre.

– Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévere ? On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.

Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la premiere fois.

– Allons, marchons devant nous, pensa-t-il ; il faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu’un. Et il s’engagea dans le couloir, qui allait toujours s’assombrissant.

Tout a coup la porte opposée a celle par laquelle il était entré s’ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et éclairant une femme d’une taille imposante, d’un maintien majestueux, et surtout d’une admirable beauté.

La lumiere porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La femme s’arreta, de son côté, comme La Mole s’était arreté du sien.

– Que voulez-vous, monsieur ? demanda-t-elle au jeune homme d’une voix qui bruit a ses oreilles comme une musique délicieuse.

– Oh ! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l’obligeance de me conduire jusqu’ici, et je cherchais le roi de Navarre.

– Sa Majesté n’est point ici, monsieur ; elle est, je crois, chez son beau frere. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire a la reine…

– Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu’un daignait me conduire devant elle.

– Vous y etes, monsieur.

– Comment ! s’écria La Mole.

– Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.

La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d’effroi que la reine sourit.

– Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m’attend chez la reine mere.

– Oh ! madame, si vous etes si instamment attendue, permettez-moi de m’éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce moment. Je suis incapable de rassembler deux idées ; votre vue m’a ébloui. Je ne pense plus, j’admire.

Marguerite s’avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d’agir en courtisan raffiné.

– Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J’attendrai et l’on m’attendra.

– Oh ! pardonnez-moi, madame, si je n’ai point salué d’abord Votre Majesté avec tout le respect qu’elle a le droit d’attendre d’un de ses plus humbles serviteurs, mais…

– Mais, continua Marguerite, vous m’aviez prise pour une de mes femmes.

– Non, madame, mais pour l’ombre de la belle Diane de Poitiers. On m’a dit qu’elle revenait au Louvre.

– Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m’inquiete plus de vous, et vous ferez fortune a la cour. Vous aviez une lettre pour le roi, dites-vous ? C’était fort inutile. Mais, n’importe, ou est-elle ? Je la lui remettrai… Seulement, hâtez-vous, je vous prie.

En un clin d’oil La Mole écarta les aiguillettes de son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une enveloppe de soie.

Marguerite prit la lettre et regarda l’écriture.

– N’etes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.

– Oui, madame. Oh ! mon Dieu ! aurais-je le bonheur que mon nom fut connu de Votre Majesté ?

– Je l’ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frere le duc d’Alençon. Je sais que vous etes attendu.

Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et qui était encore tiede de la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.

– Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-dessous, et attendez jusqu’a ce qu’il vienne quelqu’un de la part du roi de Navarre ou du duc d’Alençon. Un de mes pages va vous conduire.

A ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie effleura l’habit du jeune homme, tandis qu’un parfum pénétrant s’épandait la ou elle avait passé.

La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu’il allait tomber, chercha un appui contre le mur.

Marguerite disparut comme une vision.

– Venez-vous, monsieur ? dit le page chargé de conduire La Mole dans la galerie inférieure.

– Oh ! oui, oui, s’écria La Mole enivré, car comme le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel venait de s’éloigner Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.

En effet en arrivant au haut de l’escalier, il l’aperçut a l’étage inférieur ; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fut arrivé jusqu’a elle, Marguerite ayant relevé la tete, il put la voir encore une fois.

– Oh ! dit-il, en suivant le page, ce n’est pas une mortelle, c’est une déesse ; et, comme dit Virgilius Maro :

Et vera incessu patuit dea.

– Eh bien ? demanda le jeune page.

– Me voici, dit La Mole ; pardon, me voici.

Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une premiere porte, puis une seconde et s’arretant sur le seuil :

– Voici l’endroit ou vous devez attendre, lui dit-il.

La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derriere lui.

La galerie était vide, a l’exception d’un gentilhomme qui se promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.

Déja le soir commençait a faire tomber de larges ombres du haut des voutes, et, quoique les deux hommes fussent a peine a vingt pas l’un de l’autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole s’approcha.

– Dieu me pardonne ! murmura-t-il quand il ne fut plus qu’a quelques pas du second gentilhomme, c’est M. le comte de Coconnas que je retrouve ici.

Au bruit de ses pas, le Piémontais s’était déja retourné, et le regardait avec le meme étonnement qu’il en était regardé.

– Mordi ! s’écria-t-il, c’est M. de La Mole, ou le diable m’emporte ! Ouf ! que fais-je donc la ! je jure chez le roi ; mais bah ! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et jusque dans les églises. Eh, mais ! nous voici donc au Louvre ?…

– Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit ?

– Oui. C’est un charmant Allemand que ce M. de Besme… Et vous, qui vous a servi de guide ?

– M. de Mouy… Je vous disais bien que les huguenots n’étaient pas trop mal en cour non plus… Et avez-vous rencontré M. de Guise ?

– Non, pas encore… Et vous, avez-vous obtenu votre audience du roi de Navarre ?

– Non ; mais cela ne peut tarder. On m’a conduit ici, et l’on m’a dit d’attendre.

– Vous verrez qu’il s’agit de quelque grand souper, et que nous serons côte a côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité ! Depuis deux heures le sort nous marie… Mais qu’avez-vous ? vous semblez préoccupé…

– Moi ! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était apparue ; non, mais le lieu ou nous nous trouvons fait naître dans mon esprit une foule de réflexions.

– Philosophiques, n’est-ce pas ? c’est comme moi. Quand vous etes entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me revenaient a l’esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous Plutarque ?

– Comment donc ! dit La Mole en souriant, c’est un de mes auteurs favoris.

– Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me paraît pas s’etre abusé quand il compare les dons de la nature a des fleurs brillantes, mais éphémeres, tandis qu’il regarde la vertu comme une plante balsamique d’un impérissable parfum et d’une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.

– Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas ? dit La Mole en regardant fixement son interlocuteur.

– Non pas ; mais mon précepteur le savait, et il m’a fort recommandé, lorsque je serais a la cour, de discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur ce sujet, je vous en avertis. A propos, avez-vous faim ?

– Non.

– Il me semblait cependant que vous teniez a la volaille embrochée de la Belle-Étoile ; moi, je meurs d’inanition.

– Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion d’utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part : Il est bon d’exercer l’âme a la douleur et l’estomac a la faim. Prepon esti ten men psuchen odune, ton de gastéra semô askein.

– Ah ça ! vous le savez donc, le grec ? s’écria Coconnas stupéfait.

– Ma foi, oui ! répondit La Mole ; mon précepteur me l’a appris, a moi.

– Mordi ! comte, votre fortune est assurée en ce cas ; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la reine Marguerite.

– Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.

En ce moment, l’issue de la galerie qui aboutissait chez le roi s’ouvrit ; un pas retentit, on vit dans l’obscurité une ombre s’approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de M. de Besme.

Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître le sien, et fit signe a Coconnas de le suivre.

Coconnas salua de la main La Mole.

De Besme conduisit Coconnas a l’extrémité de la galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la premiere marche d’un escalier.

Arrivé la, il s’arreta, et regardant tout autour de lui, puis en haut, puis en bas :

– Monsir de Gogonnas, dit-il, ou temeurez-fous ?

– A l’auberge de la Belle-Étoile, rue de l’Arbre-Sec.

– Pon, pon ! etre a teux pas t’izi… Rentez-fous fite a fotre hodel, et ste nuit… Il regarda de nouveau autour de lui.

– Eh bien, cette nuit ? demanda Coconnas.

– Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche a fotre jabeau. Li mot di basse, il sera Gouise. Chut ! pouche glose.

– Mais a quelle heure dois-je venir ?

– Gand fous ententrez le doguesin.

– Comment, le doguesin ? demanda Coconnas.

– Foui, le doguesin : pum ! pum ! …

– Ah ! le tocsin ?

– Oui, c’etre cela que che tisais.

– C’est bien ! on y sera, dit Coconnas.

Et saluant de Besme, il s’éloigna en se demandant tout bas :

– Que diable veut-il donc dire, et a propos de quoi sonnera-t-on le tocsin ? N’importe ! je persiste dans mon opinion : c’est un charmant Tédesco que M. de Besme. Si j’attendais le comte de La Mole ?… Ah ! ma foi, non ; il est probable qu’il soupera avec le roi de Navarre.

Et Coconnas se dirigea vers la rue de l’Arbre-Sec, ou l’attirait comme un aimant l’enseigne de la Belle-Étoile.

Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux appartements du roi de Navarre s’ouvrit, et un page s’avança vers M. de La Mole.

– C’est bien vous qui etes le comte de La Mole ? dit-il.

– C’est moi-meme.

– Ou demeurez-vous ?

– Rue de l’Arbre-Sec, a la Belle-Étoile.

– Bon ! c’est a la porte du Louvre. Écoutez… Sa Majesté vous fait dire qu’elle ne peut vous recevoir en ce moment ; peut-etre cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain matin vous n’aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.

– Mais si la sentinelle me refuse la porte ?

– Ah ! c’est juste… Le mot de passe est Navarre ; dites ce mot, et toutes les portes s’ouvriront devant vous.

– Merci.

– Attendez, mon gentilhomme ; j’ai ordre de vous reconduire jusqu’au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.

– A propos, et Coconnas ? se dit La Mole a lui-meme quand il se trouva hors du palais. Oh ! il sera resté a souper avec le duc de Guise.

Mais en rentrant chez maître La Huriere, la premiere figure qu’aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant une gigantesque omelette au lard.

– Oh ! oh ! s’écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que vous n’avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n’ai soupé chez M. de Guise.

– Ma foi, non.

– Et la faim vous est-elle venue ?

– Je crois que oui.

– Malgré Plutarque ?

– Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un autre endroit : « Qu’il faut que celui qui a partage avec celui qui n’a pas. » Voulez-vous, pour l’amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant ?

– Oh ! ma foi, non, dit Coconnas ; c’est bon quand on est au Louvre, qu’on craint d’etre écouté et qu’on a l’estomac vide. Mettez-vous la, et soupons.

– Allons, je vois que décidément le sort nous a faits inséparables. Couchez-vous ici ?

– Je n’en sais rien.

– Ni moi non plus.

– En tout cas je sais bien ou je passerai la nuit, moi.

– Ou cela ?

– Ou vous la passerez vous-meme, c’est immanquable.

Et tous deux se mirent a rire, en faisant de leur mieux honneur a l’omelette de maître La Huriere.