La Piste du crime - Wilkie Collins - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1875

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Wilkie Collins

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Opis ebooka La Piste du crime - Wilkie Collins

Dans le train qui l'emmene en voyage de noces a Ramsgate, Valéria Woodville pense aux semaines qui ont précédé son mariage : sa rencontre avec Eustache, ses rapides fiançailles avec lui, l'inquiétude de son oncle pour ce projet de mariage faute d'informations sérieuses sur la situation personnelle d'Eustache, l'opposition de la mere d'Eustache a ce projet. Installés a Ramsgate, Valéria et Eustache rencontrent par hasard la mere de celui-ci. Quand il présente Valéria a sa mere, celle-ci se tourne alors vers lui avec mépris et indignation et lui déclare plaindre sa jeune épouse. Valéria va découvrir qu'Eustache ne lui a pas tout dit sur sa vie d'avant leur mariage. Elle n'aura de cesse de découvrir le secret qui entache le passé de son mari...

Opinie o ebooku La Piste du crime - Wilkie Collins

Fragment ebooka La Piste du crime - Wilkie Collins

A Propos
AU LECTEUR.
Chapitre 1 - LA MÉPRISE DE LA FIANCÉE.
Chapitre 2 - LES PENSÉES DE LA MARIÉE.
Chapitre 3 - LA PLAGE DE RAMSGATE.
Chapitre 4 - RETOUR AU LOGIS.
Chapitre 5 - LA DÉCOUVERTE DE L’HÔTESSE.

A Propos Collins:

William Wilkie Collins (8 January 1824 – 23 September 1889) was an English novelist, playwright, and writer of short stories. He was hugely popular in his time, and wrote 27 novels, more than 50 short stories, at least 15 plays, and over 100 pieces of non-fiction work. His best-known works are The Woman in White, The Moonstone, Armadale and No Name. Source: Wikipedia

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AU LECTEUR.

En vous soumettant cet ouvrage je n’ai pas de Préface a écrire. Je veux seulement vous inviter a vous souvenir de certaines vérités reconnues qui parfois échappent a votre mémoire lorsque vous lisez un ouvrage de fiction. Soyez donc assez bon pour vous rappeler : 1° que les actions humaines ne sont pas invariablement régies par les lois de la pure raison ; 2° que nous n’avons nullement l’habitude de n’accorder notre amour qu’aux objets qui en sont les plus dignes selon l’opinion de nos amis ; 3° enfin que les personnages qui n’ont pas agi sous nos yeux et les événements qui ne sont pas arrivés a notre propre connaissance n’en peuvent pas moins etre, malgré tout, des personnages naturels et des événements parfaitement probables. Ayant dit ce peu de mots, j’ai dit, pour le moment, tout ce qui me semble nécessaire pour recommander ce nouveau roman a votre approbation.

W. C.

Londres, 1er février 1875.


Chapitre 1 LA MÉPRISE DE LA FIANCÉE.

« … Car, dans les temps anciens, les saintes femmes qui croyaient en Dieu s’honoraient elles-memes en étant soumises a leur mari ; Sarah obéissait a Abraham et l’appelait son seigneur ; et vous serez ses filles tant que votre conduite sera droite et que vous ne vous laisserez dominer par aucune crainte. »

Mon oncle Starkweather, terminant par ces paroles connues l’Office du Mariage selon le rite de l’Église d’Angleterre, ferma son livre, et, du haut de l’autel, fixa sur moi son regard avec toute la tendresse que pouvait exprimer sa large face colorée. En meme temps, ma tante Starkweather, qui se tenait a côté de moi, me donna une forte tape sur l’épaule, et me dit :

« Valéria, vous etes mariée ! »

Quelles étaient en ce moment mes pensées ? dans quelle reverie étais-je plongée ? J’étais trop troublée pour m’en rendre compte. Je tressaillis, et je regardai celui qui était maintenant mon mari. Il me parut a peu pres aussi troublé que moi. Je crois que la meme idée nous était venue a tous deux dans le meme instant. Était-il bien possible qu’en dépit de l’opposition de sa mere, nous fussions mari et femme ? Ma tante résolut la question par une seconde tape qu’elle me donna sur l’épaule.

« Prenez le bras de votre mari ! » me dit-elle tout bas, du ton d’une femme qui perd patience.

Je pris le bras de mon mari.

« Suivez votre oncle ! »

Serrant le bras de mon mari contre le mien, je suivis mon oncle et le vicaire qui l’avait assisté dans la célébration du mariage.

Les deux ecclésiastiques nous conduisirent dans la sacristie. L’église était située dans celui des tristes quartiers de Londres qui s’étend entre la Cité et le West End. Le jour était sombre ; l’atmosphere pesante et humide. Nous formions une mélancolique petite noce, bien digne de ce triste quartier et de ce sombre jour. Aucun parent ou ami de mon mari n’était présent ; sa famille, comme je l’ai déja donné a entendre, désapprouvait ce mariage. Excepté mon oncle et ma tante, nul membre de la mienne ne m’accompagnait. J’avais perdu mon pere et ma mere, et n’avais que bien peu d’amis. M. Benjamin, l’ancien et fidele commis de mon pere, avait assisté au mariage, pour régler la livraison, comme il disait. Il me connaissait depuis mon enfance, et, dans mon isolement, il avait été aussi bon pour moi qu’aurait pu l’etre un pere.

La derniere formalité a remplir consistait, comme de coutume, a signer sur le registre des mariages. Dans la confusion du moment et en l’absence de tout avertissement qui put me guider, je commis une méprise : je signai de mon nom de femme, au lieu de signer de mon nom de fille.

« Ah ! c’est de fâcheux augure ! s’écria ma tante.

– Eh quoi ! reprit mon oncle de sa voix la plus joyeuse, vous avez déja oublié votre nom propre ! Espérons que vous ne vous repentirez jamais d’y avoir renoncé si promptement ! signez de nouveau, Valéria !… signez comme il faut signer. »

Je biffai d’une main tremblante ma premiere signature et je la remplaçai par mon nom de fille, écrit dans ces caracteres qui ne brillaient guere par l’élégance.

Quand ce fut le tour de mon mari, je remarquai, avec surprise, que sa main tremblait aussi et qu’il nous donna un bien pauvre spécimen de sa signature accoutumée.

Quand ma tante fut invitée a signer, elle fit ses réserves.

« Mauvais début ! répéta-t-elle, en indiquant de sa plume ma premiere signature. Je dis comme mon mari… j’espere qu’elle n’aura pas a regretter ce nom. »

Meme alors, dans ces jours de mon ignorance et de ma candeur, cette boutade bizarre de l’esprit superstitieux de ma tante produisit un certain malaise dans mon âme. Ce fut une consolation pour moi de sentir la main de mon mari presser la mienne en ce moment, comme pour me rassurer, et je ne saurais dire combien je me sentis soulagée d’entendre la voix sympathique de mon oncle me souhaiter cordialement en se séparant de nous, une vie heureuse et prospere. L’excellent homme avait laissé momentanément son presbytere dans le Nord, qui était ma demeure depuis la mort de mes parents, uniquement pour venir officier a mon mariage ; et il avait décidé avec ma tante qu’ils prendraient pour y retourner le train de midi. Il me serra dans ses bras robustes et me donna un gros baiser, qui dut etre certainement entendu par les badauds qui attendaient, a la porte de l’église, la sortie de la mariée et de son époux.

« Je vous souhaite santé et bonheur, ma chérie, du plus profond de mon cour. Vous étiez d’âge a faire vous-meme votre choix… et je puis, sans vous offenser, monsieur Woodville, puisque nous sommes encore des amis de date récente… demander a Dieu qu’il lui plaise, Valéria, de permettre que vous ayez fait un bon choix. Notre maison va etre bien triste, sans vous. Mais je ne m’en plains pas, mon enfant. Au contraire, je m’en réjouis, si ce changement dans votre existence doit vous rendre plus heureuse. Allons ! allons ! ne pleurez pas, ou vous mettriez votre tante en colere… ce qui ne vaut rien a son âge. D’ailleurs, vos larmes gâteraient votre beauté. Essuyez-les, et regardez-vous dans cette glace, vous verrez que j’ai raison. Au revoir, ma fille… et que le Seigneur vous bénisse ! »

Il prit ma tante sous son bras, et tous deux sortirent précipitamment. Malgré mon profond amour pour mon mari, mon cour saigna quand je vis s’éloigner ce fidele ami, le protecteur de mes années de jeune fille.

Le vieux Benjamin vint ensuite prendre congé de moi.

« Je vous souhaite toutes sortes de bonheur, ma chere enfant ; ne m’oubliez pas. »

Il ne me dit rien de plus. Mais cela suffit pour rappeler a mon souvenir les jours que j’avais passés dans la maison paternelle. Benjamin dînait toujours avec nous, le dimanche, du vivant de mon pere, et apportait toujours avec lui quelques petits présents pour l’enfant de son maître. J’étais bien pres de gâter ma beauté, comme mon oncle venait de dire, quand je tendis ma joue au vieux bonhomme, et je l’entendis soupirer, comme si lui non plus n’augurait pas tout a fait bien de ma future existence.

La voix de mon mari me rappela a moi-meme et tourna mon esprit vers de plus agréables pensées.

« Partons-nous, Valéria ? » me dit-il.

Je l’arretai encore une minute avant de sortir de la sacristie, pour suivre le conseil de mon oncle, en d’autres termes pour savoir comment je me trouverais en me regardant dans la glace placée sur la cheminée.

 

Qu’est-ce que me montre cette glace ?

Elle me montre une grande et svelte jeune femme de vingt-trois ans. Elle n’est pas du tout de ces personnes qui attirent l’attention dans les rues, vu qu’elle n’a ni les cheveux blonds ni les joues roses en si grande admiration chez mes chers compatriotes. Ses cheveux sont noirs, et arrangés encore, dans ces derniers jours, comme ils l’avaient été, il y a bien des années, pour plaire a son pere, c’est-a-dire en larges bandeaux rejetés du front en arriere et réunis la en un seul noud, comme ceux de la Vénus de Médicis, pour laisser mieux voir le cou. Son teint est mat et ne laisse apercevoir aucune coloration sur sa figure, excepté dans certains moments de violente agitation. Ses yeux sont d’un bleu si foncé qu’on croit généralement qu’ils sont noirs. Ses sourcils sont bien dessinés, mais trop noirs et trop fortement marqués. Son nez est bien pres d’etre aquilin, et considéré comme un peu trop large par les personnes difficiles a contenter en matiere de nez. Sa bouche est le trait le plus parfait de son visage ; elle est tres-délicatement modelée et peut exprimer une grande variété de sensations. Dans l’ensemble, sa figure est trop menue et trop allongée dans la partie inférieure ; trop large et trop basse, dans la région plus élevée des yeux et de la tete. Tout le portrait reflété dans la glace est celui d’une femme de quelque élégance, mais un peu trop pâle, un peu trop calme, un peu trop sérieuse, dans ses moments de silence et de repos ; en un mot une femme qui ne fait pas du premier coup impression sur l’observateur superficiel, mais qui gagne a la seconde ou a la troisieme vue. Quant a son costume, il cache soigneusement, au lieu de le proclamer bien haut, qu’elle a été mariée le matin. Elle porte une tunique de cachemire gris, bordée de soie grise, et en dessous une jupe de meme étoffe et de meme couleur. Sur sa tete, un chapeau relevé par une ruche de mousseline blanche, avec une rose d’un rouge foncé, fait ressortir l’effet de l’ensemble de la toilette.

Ai-je réussi ou échoué dans ma description de ma propre personne, telle qu’elle m’est apparue dans la glace ? Ce n’est pas a moi de le dire. J’ai fait de mon mieux pour éviter ces deux écueils : la vanité de déprécier et la vanité de louer mon apparence extérieure. Du reste, que ce portrait soit bien ou mal tracé, j’en ai fini, Dieu merci !

Et qui voyais-je dans la glace, debout a côté de moi ?

Un homme dont la taille n’égale pas tout a fait la mienne, et qui a le désavantage de paraître un peu plus âgé qu’il ne l’est réellement. Son épaisse barbe châtain et ses longues moustaches sont prématurément mélangées de gris. Sa figure a le coloris et la vigueur qui manquent a la mienne. Il me regarde avec des yeux d’un brun clair, qui me paraissent les plus tendres et les plus charmants que j’aie jamais vus chez aucun homme. Son sourire est rare et doux ; ses façons, parfaitement calmes et réservées, ont cependant une force de persuasion latente qui gagne irrésistiblement le cour des femmes. Il boite légerement en marchant. Cela lui vient d’une blessure qu’il a reçue au service, dans l’Inde, il y a quelques années, et il porte une canne en bambou pour s’aider a marcher a la maison et au dehors. A part cette petite défectuosité, si tant est que c’en soit une, il n’est rien en lui qui manque d’élégance ou de jeunesse. Sa démarche a meme une grâce non commune, du moins a mes yeux prévenus, et elle plaît mieux que la désinvolture des autres hommes. Enfin, et ceci répond a tout, je l’aime ! C’est par ou je finirai le portrait de mon mari, tel que je le vis le jour de nos noces.

La glace m’avait dit tout ce que je voulais savoir. Nous sortîmes alors de la sacristie.

Le ciel, nuageux depuis le matin, s’est encore plus assombri, pendant que nous étions a l’église. La pluie commença a tomber abondamment. Les curieux, qui stationnent au dehors abrités de leurs parapluies, nous regardent avec des yeux médiocrement sympathiques quand nous traversons leurs rangs pour regagner en toute hâte notre voiture. Pas le moindre salut amical, pas le moindre rayon de soleil, pas la moindre fleur jetée sur notre passage ; point de grand déjeuner, point de discours joyeux, point de demoiselles d’honneur, point de bénédiction d’un pere ou d’une mere ! Une triste noce… il faut en convenir… et, si ma tante a raison, un fâcheux commencement de notre nouvelle vie !

Un coupé avait été retenu pour nous au chemin de fer. L’homme préposé a l’ouverture des portieres, ne perdant pas de vue son pourboire, avait eu le soin de baisser les stores de notre coupé, pour nous soustraire aux regards indiscrets. Apres un temps qui nous parut d’une longueur infinie, le train se mit en marche. Mon mari m’enveloppa la taille d’un de ses bras.

« Enfin ! » murmura-t-il, en attachant sur moi un regard d’amour que nulle expression ne saurait rendre, et en me serrant tendrement sur son cour.

Je lui passai aussi le bras autour du cou. Mon regard répondit a son regard. Nos levres se rencontrerent dans le premier long baiser de la vie commune ou nous entrions.

Oh ! quels souvenirs se réveillent en moi a l’instant ou j’écris ces lignes ! Permettez-moi d’essuyer mes yeux et de replier mon papier jusqu’a demain.


Chapitre 2 LES PENSÉES DE LA MARIÉE.

Nous roulions sur les rails depuis un peu plus d’une heure, lorsqu’insensiblement un changement s’opéra en nous.

Toujours assis a côté l’un de l’autre, ma main dans la sienne, ma tete appuyée sur son épaule, nous tombâmes peu a peu dans un complet silence. Avions-nous déja épuisé le mince mais éloquent vocabulaire de la langue de l’amour… ou avions-nous pris le parti, par un consentement tacite, apres avoir savouré les joies de la passion qui parle, de savourer celles de la passion qui pense ? Je puis difficilement le dire. Je sais seulement qu’un moment vint ou, sous l’effet d’une influence inexplicable, nos levres se fermerent. Nous restâmes longtemps absorbés l’un et l’autre dans nos reveries. Pensait-il exclusivement a moi dans ce moment… comme je pensais exclusivement a lui ? Avant la fin du voyage j’eus des doutes ; un peu plus tard, j’eus la certitude que ses pensées, errant loin de sa femme, s’étaient tournées vers les malheurs de sa vie passée.

Pour moi, le secret plaisir de n’occuper mon esprit que de lui, tandis que je le sentais a mes côtés avait par lui-meme un indicible attrait.

Je rappelais dans mes souvenirs notre premiere rencontre dans le voisinage de la maison de mon oncle.

Le célebre cours d’eau, si abondant en truites, de nos régions septentrionales, roulait ses flots écumeux et fumants a travers une ravine creusée dans les roches de ce sol marécageux. C’était pendant une apres-midi sombre et agitée par le vent ; le soleil couchant était nuageux et déja fort bas sur l’horizon, qu’il colorait de ses rouges rayons. Un pecheur solitaire agitait au-dessus de l’eau sa ligne, armée d’un moucheron qui est l’appât dont la truite est avide ; il se tenait sur le rivage, au bord d’un tournant ou l’eau, revenant sur elle-meme, était tranquille et profonde, sous une levée de terre qui la surplombait. Une jeune fille, c’était moi, debout sur cette levée, invisible au pecheur placé en contre-bas, attendait, avec une vive curiosité, le moment ou elle verrait la truite s’élancer au-dessus de l’eau pour happer sa proie.

Ce moment vint, le poisson fit un bond et saisit le moucheron.

Alors se mettant a marcher, tantôt sur l’étroite bande de sable que l’eau effleurait au pied de la levée, tantôt, quand la riviere faisait un coude, dans l’eau meme qui courait plus sombre sur son lit de roche, le pecheur marchait de conserve avec la truite qui avait mordu a l’hameçon ; parfois laissant sa ligne suivre les mouvements de la truite ; la ramenant parfois a lui, et se jouant avec sa proie dans une lutte difficile et délicate. Je marchai, de mon côté, le long de la levée, pour ne pas perdre de vue ce combat de science et d’adresse entre l’homme et le poisson. J’avais assez longtemps vécu avec mon oncle pour partager un peu son enthousiasme pour les amusements de la campagne et spécialement pour la peche a la ligne. Marchant du meme pas que l’étranger, mes yeux attentivement fixés sur les mouvements de sa ligne, et sans prendre aucunement garde a la nature du sentier inégal que je suivais, je montai par hasard sur le rebord sablonneux dela levée ; le sable céda sous mes pieds, et je tombai dans l’eau, au meme instant.

La hauteur d’ou je tombais était insignifiante ; l’eau peu profonde ; le lit de la riviere, fort heureusement pour moi, était sablonneux. Excepté la peur que j’éprouvai et le bain que je pris, il ne résulta de ma chute aucun mal. Je me retrouvai bientôt debout, sur la terre ferme, toute honteuse de mon accident. Si peu qu’il eut duré, il avait donné pourtant a la truite le temps de s’échapper. Le pecheur avait entendu le cri d’alarme que j’avais poussé instinctivement, et, jetant sa ligne sur le rivage, il était accouru a mon secours. Nous nous regardâmes pour la premiere fois, moi en haut sur la levée, et lui en bas les pieds dans l’eau. Nos yeux se rencontrerent, et je crois vraiment que nos cours se rencontrerent aussi, au meme instant. Ce dont je suis certaine, c’est que nous oubliâmes, moi, la politesse d’une fille bien élevée, lui, celle d’un homme du monde ; nous nous regardâmes mutuellement en gardant un silence sauvage.

Je fus la premiere a le rompre. Que lui dis-je ?

Je lui dis quelque chose relativement a l’insignifiance de ma chute ; puis j’insistai pour qu’il allât essayer de rattraper son poisson.

Il le fit comme malgré lui, et, naturellement, il revint a moi les mains vides. Sachant combien mon oncle aurait été amerement désappointé, dans une circonstance pareille, je m’excusai avec vivacité aupres du pecheur, et, dans mon empressement a diminuer ses regrets, je m’offris meme a lui indiquer un endroit un peu plus bas, dans la riviere, ou il pourrait renouveler ses tentatives.

Il ne voulut pas en entendre parler, et me supplia de retourner chez moi pour changer mes vetements mouillés. Je ne tenais nullement a prendre ce soin. Néanmoins, je cédai a sa priere, sans savoir pourquoi.

Il marcha a côté de moi. Mon chemin pour retourner au presbytere était aussi celui qui le ramenait a son auberge. Il était venu dans nos environs, me dit-il, plus pour gouter les charmes de la tranquillité et de la solitude que pour le plaisir de pecher. Il m’avait aperçue une fois ou deux de la fenetre de sa chambre. Il me demanda si je n’étais pas la fille du pasteur.

Je le tirai d’erreur. Je lui dis que le pasteur avait épousé la sour de ma mere, et que sa femme et lui, depuis la mort de mes parents, m’en avaient tenu lieu. Il me demanda s’il pouvait prendre la liberté de se présenter chez le Docteur Starkweather, le lendemain, et me nomma un de ses amis, qu’il croyait etre de la connaissance du Vicaire. Je l’invitai a nous visiter, comme si la maison de mon oncle avait été la mienne. J’étais dominée par le charme de ses yeux et de sa voix. Dans ma candeur d’enfant, je m’étais figuré mainte et mainte fois, avant ce temps, que j’étais bel et bien amoureuse. Mais jamais, en présence d’aucun autre homme, je n’avais senti rien de ce que je sentais en ce moment devant celui-ci. Il me sembla qu’il fit nuit subitement autour de moi, quand il me quitta. Je m’appuyai contre la porte du presbytere. Je ne pouvais pas respirer ; je ne pouvais pas penser ; mon cour s’agitait, comme s’il eut voulu s’élancer hors de ma poitrine… et tout cela a cause d’un étranger ! J’en rougissais de honte ; mais, en dépit de tout, j’étais heureuse, bien heureuse !

Et maintenant, apres que quelques semaines se sont écoulées depuis cette premiere rencontre, je l’ai la, pres de moi ! Il est a moi pour la vie ! Je levai la tete de dessus son épaule pour le regarder. J’étais comme un enfant possesseur d’un nouveau jouet… j’avais besoin de m’assurer qu’il était bien réellement a moi.

Il ne bougeait pas de son coin. Était-il profondément enfoncé dans ses propres pensées ? Et était-ce moi qui étais le sujet de ses pensées ?

Je replaçai ma tete sur son épaule de façon a ne pas le déranger. Mes pensées se remirent a errer a l’aventure, et me rappelerent un autre tableau de la galerie dorée du passé.

 

La scene se passe cette fois dans le jardin du presbytere. Il fait nuit. Nous nous sommes donné un rendez-vous secret. Nous marchons lentement, hors de la vue de la maison, tantôt sous le feuillage des bosquets, tantôt a ciel découvert, sur la pelouse ou brille un charmant clair de lune.

Il y avait longtemps déja que nous nous étions avoué notre mutuel amour, et que nous avions promis et juré d’etre pour toujours l’un a l’autre. Déja nos intérets étaient communs ; déja nous partagions les memes peines et les memes joies. J’étais allée cette nuit a sa rencontre, le cour attristé, pour chercher un soulagement dans sa présence, un encouragement dans sa voix. Il remarqua que je soupirai, quand il me donna le bras, et il tourna gentiment ma tete vers le clair de lune, pour mieux voir les traces de ma douleur sur ma figure. Combien de fois avait-il lu mon bonheur de la meme maniere, dans les premiers temps de notre amour !

« Vous m’apportez de mauvaises nouvelles, mon ange, me dit-il, en écartant tendrement mes cheveux de mon front. Je vois des lignes la qui me disent que vous avez du chagrin. Peu s’en faut que je ne souhaite de vous aimer moins ardemment, Valéria.

– Pourquoi ?

– Je pourrais vous rendre votre liberté. Je n’aurais qu’a quitter ce pays, et votre oncle serait satisfait, et vous seriez délivrée de toutes les peines dont vous souffrez maintenant.

– Ne parlez pas ainsi, Eustache. Si vous voulez que j’oublie mes peines, dites-moi que vous m’aimez plus tendrement que jamais. »

Il me répondit par un baiser ; et, pendant un moment exquis, ce fut un profond oubli des rudes sentiers de la vie… une délicieuse absorption de nos deux âmes l’une dans l’autre. Je revins a la réalité, fortifiée et tranquille, récompensée par un autre baiser de toutes mes souffrances passées, prete a supporter avec résignation toutes celles qui pouvaient m’attendre dans l’avenir. Allumez l’amour dans le cour d’une femme et il n’est rien qu’elle ne veuille tenter et souffrir.

« Ont-ils donc fait de nouvelles objections a notre mariage ? me demanda Eustache, tandis que nous nous promenions a pas lents.

– Non ; ils en ont fini avec les objections. Ils se sont souvenus enfin que j’étais majeure, et que je pouvais choisir mon mari moi-meme. Mais ils ont insisté pour me faire renoncer a vous, Eustache. Ma tante, qui n’est pas sensible, a pleuré… pour la premiere fois depuis que je la connais. Mon oncle, qui m’a toujours témoigné de l’affection et de la bonté, s’est montré encore plus tendre et plus affectueux que jamais. Il m’a dit que si je persiste a devenir votre femme, il ne m’abandonnera pas, au jour de mes noces ; en quelque endroit que nous puissions nous marier, il sera la pour célébrer le service, et ma tante m’accompagnera a l’église. Mais il me conjure de réfléchir sérieusement a ce que je vais faire… de consentir a votre éloignement momentané, de consulter d’autres amis, si je ne suis pas satisfaite de son opinion. Oh ! mon bien-aimé, ils sont aussi désireux de nous séparer, que si vous étiez le pire des hommes au lieu d’en etre le meilleur.

– Est-il survenu quelque incident, depuis hier, qui ait augmenté leur défiance a mon égard ?

– Oui.

– Quel est cet incident ?

– Vous vous rappelez que vous avez indiqué a mon oncle, comme pouvant le renseigner sur votre compte, un de vos amis, qui se trouve etre l’un des siens.

– Oui. Le Major Fitz-David.

– Mon oncle a écrit a ce Major Fitz-David.

– Pourquoi ?… »

Eustache prononça ce mot d’un ton si absolument différent de celui qui lui était ordinaire, que j’en fus frappée d’étonnement.

« Vous ne serez pas fâché, Eustache, de ce que je vais vous dire, ajoutai-je. Mon oncle, a ce que j’ai compris, avait plusieurs motifs pour écrire au Major. L’un de ces motifs était de lui demander s’il connaissait l’adresse de votre mere. »

Eustache devint soudain muet.

Je m’arretai aussitôt, comprenant que je ne pouvais pas m’aventurer a en dire davantage, sans courir le risque de l’offenser.

Pour dire la vérité, sa conduite, quand il avait parlé pour la premiere fois de mariage a mon oncle, avait été, quant aux apparences, quelque peu légere et étrange. Le Vicaire l’avait naturellement questionné sur sa famille. Il avait répondu que son pere était mort, et il n’avait consenti qu’avec quelque répugnance a annoncer a sa mere son mariage projeté. En nous apprenant qu’elle aussi vivait a la campagne, il était allé la voir, sans nous faire connaître plus précisément son adresse. Au bout de deux jours, il était revenu au presbytere avec une nouvelle fort surprenante. Sa mere, sans vouloir mettre en doute mon honorabilité ni celle de ma famille, désapprouvait si absolument le mariage projeté par son fils qu’elle-meme et les membres de sa famille, qui partageaient tous sa maniere de voir, se refuseraient a assister a la cérémonie, si M. Woodville persistait a tenir l’engagement qu’il avait pris avec la niece du Docteur Starkweather. Sollicité d’expliquer cette réponse extraordinaire, Eustache nous avait dit que sa mere et ses sours tenaient a lui faire épouser une autre dame, et qu’elles étaient amerement mortifiées et désappointées de voir qu’il eut fait choix d’une personne inconnue a sa famille. Cette explication était suffisante pour moi. Elle impliquait, en ce qui me concernait, un aveu de mon influence sur Eustache qu’une femme entend toujours avec plaisir. Mais elle ne satisfit ni mon oncle ni ma tante. Le Vicaire fit connaître a M. Woodville qu’il désirait écrire a sa mere ou l’aller voir, au sujet de son étrange réponse. Eustache refusa obstinément d’indiquer l’adresse de sa mere prétendant que l’intervention du pasteur serait absolument inutile. Mon oncle en conclut aussitôt que le mystere qu’on lui faisait de cette adresse cachait quelque chose de plus grave. Il refusa de favoriser les prétentions de M. Woodville a ma main, et il écrivit le meme jour pour obtenir des renseignements a la personne que lui avait indiquée M. Woodville, et qu’il connaissait aussi… au Major Fitz-David.

Dans de telles circonstances, parler des motifs qu’avait eus mon oncle d’écrire au Major, c’était se hasarder sur un terrain délicat. Eustache me délivra de tout embarras en m’adressant une question a laquelle je pouvais facilement répondre.

« Votre oncle a-t-il reçu une réponse du Major Fitz-David ?… me demanda-t-il.

– Oui.

– Vous a-t-il été permis de la lire ?… »

Sa voix faiblit, en prononçant ces mots, et sa figure trahit une soudaine inquiétude, que je remarquai avec peine.

« J’ai apporté cette réponse avec moi pour vous la montrer, » dis-je.

Il arracha presque la lettre de ma main. Il me tourna le dos, pour la lire a la clarté de la lune. La lettre était assez courte pour etre bientôt lue. J’aurais pu la dire par cour a l’instant. Je puis la répéter maintenant.

« Cher Vicaire,

« M. Eustache Woodville vous dit exactement la vérité, en affirmant qu’il est gentleman de naissance et de situation, et qu’il a hérité, en vertu du testament de son pere, d’une fortune indépendante de deux mille livres de revenu.

« Toujours a vous,

« LAWRENCE FITZ-DAVID. »

« Peut-on désirer une réponse plus nette que celle-la ? me dit Eustache en me rendant la lettre du Major.

– Si c’était moi qui eusse écrit pour demander des informations sur votre compte, répondis-je, elle m’aurait pleinement suffi.

– Mais elle n’a pas paru pleinement suffisante a votre oncle ?

– Non.

– Que lui reproche-t-il ?

– Pourquoi voulez-vous le savoir, mon bien aimé ?

– J’ai besoin de le savoir, Valéria. Entre nous, il ne doit pas y avoir de secret sur ce point. Votre oncle vous a-t-il dit quelque chose, en vous montrant la lettre du Major ?

– Oui.

– Quoi ?

– Il m’a dit que la lettre qu’il avait écrite au Major contenait trois pages, et m’a fait remarquer que la réponse du Major ne contenait qu’une seule phrase. Il a ajouté : – Je lui proposais d’aller le voir et de causer avec lui de cette affaire. Vous voyez qu’il ne fait aucune mention de ma proposition. Je lui demandais l’adresse de la mere de M. Woodville. Il passe sous silence cette demande, comme il a passé sous silence ma proposition. Il se renferme soigneusement dans la mention la plus breve de quelques simples faits. Rapportez-vous en a votre propre bon sens, Valéria. Cette sécheresse n’est-elle pas au moins singuliere de la part d’un homme qui est gentleman par sa naissance et par son éducation, et qui de plus est un de mes amis ? »

Eustache m’arreta ici.

« Avez-vous répondu a la question de votre oncle ? demanda-t-il.

– Non ; je lui ai dit seulement que je ne comprenais pas la conduite du Major.

– Et qu’est-ce que votre oncle a ajouté ensuite ? Si vous m’aimez, Valéria, dites-moi la vérité.

– Il a employé un langage tres-sévere. Mais c’est un vieillard ; il ne faut pas vous en offenser.

– Je ne m’en offenserai pas. Qu’a-t-il dit ?

– Il m’a dit : – Remarquez bien mes paroles, Valéria ! Il y a la-dessous, par rapport a M. Woodville ou a sa famille, quelque secret sur lequel le Major n’est pas libre de s’expliquer. Bien interprétée, cette lettre est un avertissement. Montrez-la a M. Woodville, et rapportez-lui, si vous voulez, ce que je viens de vous dire… »

Eustache m’interrompit encore une fois.

« Vous etes sure que votre oncle a bien employé ces propres termes ? me demanda-t-il en examinant attentivement ma figure a la lueur de la lune.

– Parfaitement sure. Mais moi, je ne pense pas comme mon oncle, croyez-le bien, je vous en prie. »

Il me pressa dans ses bras et fixa ses yeux sur les miens. Son regard m’effraya.

« Adieu. Valéria ! dit-il. Jugez-moi et pensez a moi avec indulgence, quand vous aurez épousé un homme plus heureux, ma bien-aimée. »

Il allait me quitter ! Je me cramponnai a lui, dans l’angoisse d’une terreur qui me saisit de la tete aux pieds.

« Que voulez-vous dire ? m’écriai-je aussitôt que je pus parler. Je suis a vous, a vous uniquement. Qu’ai-je dit, qu’ai-je fait, pour mériter que vous me teniez cet effrayant langage ?

– Il faut nous séparer, mon ange, répondit-il tristement. La faute n’en est pas a vous. C’est le malheur qui me poursuit. Chere Valéria, comment pourriez-vous épouser un homme qui est suspect a vos plus proches, a vos plus chers amis ! J’ai mené une triste existence. Je n’ai jamais rencontré dans aucune autre femme la douce sympathie, la conformité de sentiments que j’ai trouvées en vous. Oh ! il m’est bien cruel de me séparer de vous. Il est dur pour moi de retourner a ma vie solitaire. Mais il faut que je fasse ce sacrifice, ma chérie, pour l’amour de vous. Je ne sais pas plus que vous ce que contenait cette lettre. Votre oncle ne me croira pas, vos amis ne me croiront pas. Un dernier baiser, Valéria ! Pardonnez-moi de vous avoir aimée… passionnément, religieusement aimée. Pardonnez-moi… et laissez-moi m’éloigner. »

Je le retins avec l’énergie du désespoir ; ses regards me mettaient hors de moi, ses paroles me pénétraient d’une intolérable douleur.

« Allez ou vous voudrez, dis-je, je vais avec vous. Amis… réputation… je ne m’inquiete de rien de ce que je perds ni de ce que je puis perdre… Ô Eustache, je ne suis qu’une femme… ne me rendez pas folle ! je ne puis vivre sans vous. Je dois, je veux etre votre femme… »

Je ne pus en dire davantage. Mon angoisse et ma folie éclaterent en sanglots et en larmes.

Il n’y résista pas. Il me calma en me parlant de sa plus douce voix ; il me rendit a moi-meme par ses tendres caresses. Il attesta le ciel qui brillait sur nos tetes, qu’il me dévouerait sa vie entiere. Il fit vou… oh ! en quels termes solennels ! en quels termes éloquents !… qu’il n’aurait d’autre pensée, jour et nuit, que de se montrer digne d’un amour comme le mien. N’a-t-il pas noblement tenu son serment ? Nos fiançailles, dans cette nuit mémorable, n’ont-elles pas été suivies de notre union au pied de l’autel, de notre serment devant Dieu ? Ah ! quelle vie j’avais devant moi ! Quelle félicité au-dessus de toutes les félicités était alors la mienne !

Je relevai encore une fois ma tete appuyée sur sa poitrine, pour gouter les cheres délices de le voir a côté de moi… lui, ma vie, mon amour, mon mari, mon trésor !

A peine ramenée de mes absorbants souvenirs du passé aux douces réalités du présent, je touchais sa joue de la mienne et je murmurais tout bas :

« Oh ! comme je vous aime !… comme je vous aime !… »

Mais, soudain, je redressai ma tete en tressaillant. Mon cour cessa de battre. Je portai ma main a ma figure. Qu’est-ce que je sentais sur ma joue ?… Je n’avais pas pleuré !… J’étais si heureuse ! Qu’est-ce que je sentais sur ma joue ? Une larme !

Sa figure était tournée du côté opposé a la mienne. Je le forçai a la retourner de mon côté.

Je le regardai… et je vis que mon mari, le jour de nos noces, avait les yeux pleins de larmes.


Chapitre 3 LA PLAGE DE RAMSGATE.

Eustache réussit a calmer mes alarmes. Mais je ne saurais dire qu’il réussit a satisfaire aussi mon esprit.

Il avait pensé, me dit-il, au contraste entre sa vie passée et sa vie présente. D’amers souvenirs des années écoulées lui étaient revenus et l’avaient rempli de douloureuses craintes sur son impuissance a me rendre heureuse. Il s’était demandé s’il ne m’avait pas rencontrée trop tard ? s’il n’était pas déja un homme aigri et fatigué par les désappointements et les désenchantements de son passé ? Ces souvenirs, pesant de plus en plus sur son âme, avaient rempli ses yeux des larmes que j’y avais surprises ; larmes qu’il me conjurait, au nom de mon amour pour lui, d’oublier pour toujours.

Je l’excusai, je le rassurai, je le ranimai. Mais il y eut des moments ou le souvenir de ce que j’avais vu me troublait en secret, et ou je me demandais si je possédais en réalité la pleine confiance de mon mari, comme il possédait la mienne.

Nous laissâmes le train a Ramsgate.

Cette ville d’eau, si fréquentée, était déserte ; la saison venait de finir. Nos projets de voyage, pendant notre lune de miel, comprenaient une excursion a travers la Méditerranée dans un yacht preté a Eustache par un ami. Nous aimions tous deux la mer et nous étions également désireux, a cause des circonstances qui avaient accompagné notre mariage, d’éviter la rencontre de nos amis et de nos connaissances. En conséquence de ce projet, apres la célébration tout intime de notre mariage a Londres, nous avions décidé, en donnant nos instructions au capitaine du yacht, qu’il irait nous rejoindre a Ramsgate. Nous pouvions, la saison des bains étant achevée, nous embarquer dans ce port bien plus incognito que dans toute autre station de yachts, située dans l’Île de Wight.

Trois jours se passerent, jours de délicieuse solitude, d’exquise félicité, qui ne sauraient etre oubliés de toute notre vie, que nous ne retrouverons jamais plus avant la fin !

De bonne heure, durant la matinée du quatrieme jour, un peu avant le lever du soleil, il survint un incident, insignifiant en soi, mais que je remarquai néanmoins, parce qu’il me parut étrange, avec la connaissance que j’avais de moi-meme.

Je me réveillai subitement, et sans savoir pourquoi, d’un profond sommeil, avec un malaise nerveux qui avait envahi toute ma personne et que je n’avais jamais ressenti jusque-la. Dans le temps passé au presbytere, ma réputation de parfaite dormeuse avait été le sujet de bien des innocentes plaisanteries. Du moment ou je posais la tete sur mon oreiller, je n’avais jamais su ce que c’était que de me réveiller jusqu’a ce que la servante vînt frapper a ma porte. Dans toutes les saisons, a toutes les époques, mon sommeil avait toujours été le long et paisible repos d’un enfant.

Et, cette fois, je me réveillais, sans cause apparente, plusieurs heures avant mon heure habituelle. Je m’efforçai de me rendormir ; je n’y réussis pas. J’étais si agitée que je ne pus meme rester au lit. Mon mari dormait profondément a côté de moi. Dans la crainte de troubler son sommeil, je me levai, et ne pris que ma robe de chambre et mes pantoufles.

J’allai a la fenetre. Le soleil se levait sur la mer grise et calme. Pendant un moment, le spectacle majestueux que j’avais devant moi exerça une influence salutaire et calma l’irritation de mes nerfs. Mais bientôt cette irritation reprit le dessus. Je me mis a marcher sans bruit a travers la chambre, jusqu’a ce que je fusse fatiguée de la monotonie de cet exercice. Je pris un livre et le laissai presque aussitôt. Mon attention errait a l’aventure ; l’auteur fut impuissant a la fixer. Je me levai de ma chaise et regardai Eustache ; je l’admirais, je l’aimais dans son paisible sommeil. Je retournai a la fenetre, et me rassasiai de la beauté du matin. Je m’assis devant la glace et me regardai. Combien je me trouvai l’air hagard, fatigué, évidemment a cause de ce réveil avant l’heure accoutumée ! Je me relevai encore, mais je ne savais plus que faire. Il me devint intolérable de me sentir plus longtemps confinée dans les quatre murs de la chambre. J’ouvris la porte qui conduisait dans le cabinet de toilette de mon mari, et j’y entrai, pour essayer si le changement de place me ferait quelque bien.

Le premier objet qui frappa mes yeux fut son nécessaire de voyage, laissé ouvert sur la toilette.

J’en tirai les flacons, les pots, les brosses, les peignes ; les couteaux et les ciseaux, qui étaient dans un compartiment, et les objets pour écrire qui étaient dans un autre. Je respirai les parfums et les pommades ; je nettoyai soigneusement les flacons au fur et a mesure que je les retirais du nécessaire. Peu a peu je le vidai completement. Il était doublé en velours bleu. Dans un coin, je remarquai un petit ruban de soie bleue, libre par son extrémité visible. Le prenant entre l’index et le pouce, et le tirant a moi, je m’aperçus qu’il y avait un double fond dans le nécessaire, formant un compartiment secret pour des lettres et des papiers. Dans l’étrange situation d’esprit ou j’étais… cédant a un caprice ou a un sentiment de curiosité… je retirai les papiers, comme j’avais retiré les autres objets contenus dans le nécessaire.

C’étaient quelques notes et billets acquittés, qui ne pouvaient m’offrir aucun intéret, quelques lettres que je laissai naturellement de côté, apres en avoir lu seulement l’adresse ; mais, en dessous, je vis une photographie, sur le dos de laquelle je lus ces mots :

A mon cher fils Eustache.

Sa mere ! la femme qui s’était si obstinément et si impitoyablement opposée a notre mariage !

Je m’empressai de retourner la photographie, n’attendant a trouver une physionomie sévere, bourrue, reveche. A ma grande surprise, la figure montrait les restes d’une grande beauté ; l’expression, quoique indiquant un caractere plein de fermeté, avait du charme, et était empreinte de tendresse et de bonté. Les cheveux gris étaient disposés en touffes de gentilles petites boucles a l’ancienne mode, de chaque côté de la tete, et ombragés par un chapeau de dentelle unie. A un coin de la bouche, on remarquait un signe, évidemment un grain de beauté, qui ajoutait au caractere de la figure. Je regardai avec attention ce portrait et le fixai dans ma mémoire. Cette femme, qui nous avait presque insultés, moi et les miens, était sans aucun doute, et autant que les apparences l’indiquaient, une personne vers laquelle on se sentait invinciblement attiré… une personne qu’on serait heureux et fier de connaître.

Je m’abandonnai a mes réflexions. La découverte de cette photographie me calma plus que n’aurait pu faire toute autre chose.

Le bruit d’une cloche, qui sonna au bas de l’escalier, m’avertit de la rapidité avec laquelle le temps s’était enfui. Je remis soigneusement en place tous les objets contenus dans le nécessaire, en commençant par la photographie, que je replaçai exactement comme je l’avais trouvée, et je m’en retournai dans la chambre a coucher. Tandis que je regardais mon mari dormant toujours de son calme sommeil, une question s’imposa a mon esprit. D’ou sont venus, a cette charmante et gracieuse mere, la sévere résolution d’empecher notre mariage et son impitoyable refus de l’approuver ?

Pouvais-je soumettre ouvertement cette question a Eustache, a son réveil ? Non ; je n’osai m’y aventurer. Ilavait été tacitement entendu entre nous que nous ne parlerions jamais de sa mere… et d’ailleurs ne pouvait-il pas etre mécontent que j’eusse ouvert le compartiment secret de son nécessaire ?

 

Apres le déjeuner, nous eumes enfin des nouvelles du yacht. Il était venu mouiller en sureté dans l’intérieur du port, et le capitaine attendait a bord les ordres de mon mari.

Eustache ne me demanda pas de l’accompagner jusqu’au yacht : il lui fallait examiner l’inventaire du navire et décider quelques questions qui n’étaient pas de nature a intéresser une femme, relativement aux cartes, aux barometres, aux provisions, et a l’eau. Il me pria de vouloir bien attendre son retour. Le temps était admirablement beau et la marée en son plein. Je me décidai pour une promenade sur la plage, et la maîtresse de notre hôtel, qui se trouvait en ce moment dans notre chambre, s’offrit a m’accompagner et a prendre soin de moi. Il fut convenu que nous nous promenerions, aussi loin que nous en aurions envie, dans la direction de Broadstairs, et qu’Eustache viendrait nous retrouver sur le rivage, quand il aurait fini ses arrangements a bord du yacht.

Au bout d’une demi-heure, l’hôtesse et moi, nous étions descendues sur la plage.

Le tableau, dans cette belle matinée d’automne, était admirable. La douce brise, le ciel éclatant, la mer calme et bleue, les rochers miroitant au soleil, les sables de couleur fauve, enfin le va-et-vient des navires qui sillonnaient la Manche… tout cela formait un spectacle merveilleux, tout cela me ravissait au point que, si j’avais été seule, j’aurais dansé de joie comme un enfant. La seule compensation qui diminuât mon plaisir était le parlage intarissable de l’hôtesse. C’était une femme empressée, d’un bon naturel, mais dont la tete était vide d’idées ; qui ne cessait pas de parler, que je l’écoutasse ou non ; et qui avait la manie de m’adresser la parole en m’appelant perpétuellement Madame Woodville.

Nous étions sur le rivage depuis plus d’une demi-heure, lorsque nous aperçumes une dame qui marchait devant nous.

Précisément au moment ou nous allions la dépasser, elle tira son mouchoir de sa poche et en fit sortir en meme temps une lettre qui tomba, sans qu’elle s’en aperçut, sur le sable, presque a mes pieds. Je ramassai cette lettre et la présentai a la dame.

Elle se retourna pour me remercier. La vue de son visage me cloua sur place. Ce visage était le propre original de la photographie que j’avais trouvée, le matin meme, dans le nécessaire de mon mari. C’était sa mere que j’avais devant moi. Je reconnus les jolies petites boucles de ses cheveux gris, la charmante expression de sa physionomie, le petit grain de beauté qui se laissait voir a l’un des coins de sa bouche. Il n’était pas possible de s’y méprendre. C’était bien la mere d’Eustache !

La vieille dame, naturellement, prit ma surprise pour de la timidité. Avec un tact parfait et un air plein de bonté, elle engagea la conversation avec moi, et je me mis a marcher a côté de celle qui avait si cruellement refusé de m’accueillir dans sa famille. Je me sentais, je l’avoue, fort mal a l’aise, ne sachant nullement, si je devais ou non, en l’absence de mon mari, prendre sur moi de faire connaître a sa mere qui j’étais.

Mais bientôt mon hôtesse, qui marchait de l’autre côté de la dame, trancha la question en m’adressant la parole avec son ton familier. Je venais de dire que je croyais que nous étions en ce moment pres des petits bains de Broadstairs, le terme de notre promenade.

« Oh ! non, madame Woodville, dit ma babillarde hôtesse, nous n’en sommes pas aussi pres que vous pensez. »

Je regardai avec un battement de cour ma belle-mere.

A mon grand étonnement, elle n’eut pas le moins du monde l’air de me reconnaître. La vieille Mme Woodville continua a causer avec la jeune Mme Woodville aussi tranquillement que si elle n’avait jamais entendu de sa vie prononcer son nom.

Ma figure et ma contenance durent trahir jusqu’a un certain point mon agitation ; car Mme Woodville, ayant jeté par hasard les yeux sur moi en ce moment, tressaillit, et me dit avec bonté :

« Je crains que vous ne vous soyez fatiguée outre mesure. Vous etes bien pâle… vous paraissez vous soutenir a peine. Venez vous asseoir la et prenez mon flacon de sels. »

J’eus a peine la force de la suivre jusqu’au pied de la falaise, ou de grands quartiers de rochers tombés du sommet nous tinrent lieu de sieges. Je ne saisis que vaguement les longues effusions de tendre sollicitude auxquelles s’abandonna mon hôtesse avec une volubilité intarissable. Je pris, sans trop savoir ce que je faisais, le flacon que la mere de mon mari, apres avoir entendu mon nom, m’offrit avec bienveillance, comme elle l’aurait offert a une étrangere.

S’il ne s’était agi que de moi, je crois que j’aurais provoqué sur-le-champ une explication. Mais je devais penser a Eustache. J’ignorais entierement si les relations qui existaient entre sa mere et lui étaient hostiles ou amicales. Que pouvais-je faire ?

Pendant que toutes ces questions s’agitaient en moi, la vieille dame continuait a me parler avec la plus vive sympathie. Elle aussi, était fatiguée ; elle avait passé une mauvaise nuit, aupres du lit d’une proche parente qui habitait Ramsgate. Elle avait reçu, la veille seulement, un télégramme lui annonçant qu’une de ses sours était sérieusement malade. Quant a elle, elle était encore, grâce a Dieu, pleine d’activité et de force, et elle avait cru qu’il était de son devoir d’accourir aussitôt a Ramsgate. Vers le matin, l’état de la malade s’était amélioré.

« Le docteur m’a assuré, madame, qu’il n’y a aucun danger immédiat a redouter ; et j’ai pensé qu’un tour de promenade sur la plage, apres une longue nuit passée aupres de la malade, ne pouvait que me faire du bien. »

J’entendis ces mots… j’en compris le sens… mais j’étais encore trop intimidée et trop bouleversée pour etre en état de soutenir la conversation. L’hôtesse avait grande envie de le faire, aussi l’hôtesse fut-elle la premiere personne qui parla.

« Voici un gentleman qui vient de ce côté, dit-elle, en indiquant la direction de Ramsgate. Il ne vous serait pas possible de marcher ; voulez-vous que je le prie d’envoyer une chaise a porteurs a la breche de la falaise ? »

Le gentleman continua d’avancer.

L’hôtesse et moi, nous le reconnumes en meme temps. C’était Eustache, venant au-devant de nous, comme il avait été convenu. L’hôtesse, ne pouvant contenir sa satisfaction en le voyant, s’écria :

« Oh ! madame Woodville ! voici M. Woodville en personne, n’est-ce pas heureux ? »

Je regardai encore ma belle-mere, et je vis que, cette fois encore, elle n’éprouva pas la moindre émotion en entendant de nouveau prononcer son nom. Ses yeux ne voyaient pas d’aussi loin que les nôtres : elle n’avait pas encore reconnu son fils. Pendant un court moment, Eustache s’arreta, comme frappé de la foudre. Puis il s’avança… son visage coloré devint pâle d’une émotion contenue ; ses yeux se fixerent sur sa mere.

« Vous ici !… lui dit-il.

– Comment vous portez-vous, Eustache ? dit-elle tranquillement. Aviez-vous donc appris aussi la maladie de votre tante ? Saviez-vous qu’elle était a Ramsgate ? »

Il ne répondit pas. L’hôtesse, tirant l’inévitable conclusion qui ressortait des mots qu’elle venait d’entendre, me regarda tour a tour, moi et ma belle-mere, dans un état d’étonnement qui paralysa sa langue. J’attendis, les yeux fixés sur mon mari, pour voir ce qu’il ferait. S’il avait tardé un moment de plus a me reconnaître, tout le reste de ma vie eut pu en etre empoisonné.

Il ne tarda pas un moment. Il vint a moi et me prit par la main.

« Savez-vous qui est cette dame ? » dit-il a sa mere.

Celle-ci répondit en me regardant et en faisant avec la tete un signe gracieux d’affirmation.

« C’est une dame que j’ai rencontrée sur la plage, Eustache, et qui a eu l’obligeance de me rendre une lettre que j’avais laissé tomber. Je crois que j’ai entendu son nom. Et, se tournant vers l’hôtesse : N’avez-vous pas dit : Mme Woodville ? »

La main de mon mari serra involontairement la mienne, au point de me faire mal. Cependant, il n’hésita pas une seconde.

« Mere, dit-il avec le plus grand calme, cette dame est ma femme. »

Elle était jusqu’a ce moment restée assise. Elle se leva alors, lentement, et regarda son fils en silence. Puis l’expression premiere de surprise de son visage disparut et fut remplacée par le plus terrible regard d’indignation et de mépris que j’aie jamais vu éclater dans les yeux d’une femme.

« Je plains votre femme, » dit-elle.

Elle ne prononça que ces seuls mots. Elle leva la main en lui faisant signe de s’éloigner d’elle, et reprit d’un pas grave sa promenade solitaire.


Chapitre 4 RETOUR AU LOGIS.

Laissés a nous-memes, nous restâmes un moment silencieux. Eustache parla le premier.

« Etes-vous en état de marcher et de retourner a pied ? me dit-il, ou devons-nous aller jusqu’a Broadstairs, et revenir a Ramsgate par le chemin de fer ? »

Il me fit cette question aussi tranquillement que si rien de remarquable n’était arrivé. Mais ses yeux et ses levres le trahissaient et me disaient qu’il souffrait beaucoup intérieurement. La scene extraordinaire qui venait de se passer, au lieu de m’enlever le reste de mon courage, avait fortifié mes nerfs et m’avait rendu maîtresse de moi-meme. J’aurais été plus ou moins qu’une femme, si mon amour-propre n’avait pas été surexcité au plus haut point, par l’attitude incompréhensible de la mere de mon mari, pendant que son fils me présentait a elle. Quel était le secret de son mépris pour lui et de sa pitié pour moi ? Qu’est-ce qui pouvait expliquer son incompréhensible indifférence, quand mon nom avait frappé deux fois son oreille ? Pourquoi nous avait-elle laissés, comme si la seule idée de rester dans notre compagnie lui eut été insupportable ? L’intéret capital de ma vie était maintenant l’intéret que j’avais a pénétrer ces mysteres. Marcher ? J’éprouvais une si fiévreuse impatience de les connaître, qu’il me semblait que je serais allée au bout du monde, si j’avais pu seulement avoir mon mari a côté de moi, et le questionner pendant la route.

« Je suis tout a fait remise, lui dis-je. Retournons a pied, comme nous sommes venus. »

Eustache lança un regard a l’hôtesse. Elle le comprit.

« Je ne voudrais pas vous imposer ma compagnie, monsieur, lui dit-elle vivement. J’ai affaire a Broadstairs… et j’en suis si voisine ici, que je ferais bien d’y aller. Bonjour, madame Woodville. »

Elle prononça ce nom avec emphase, et l’accompagna, en s’éloignant, d’un coup d’oil significatif que, dans l’état de préoccupation ou se trouvait mon esprit, je ne compris pas le moins du monde ; je n’avais ni le temps, ni l’envie de lui demander ce qu’il signifiait. Apres avoir fait aEustache une petite révérence assez raide, elle nous laissa, a son tour, en prenant d’un pas rapide le chemin de Broadstairs.

Enfin, nous étions seuls !

Je ne perdis pas de temps pour commencer mon enquete. Je ne prodiguai pas mes paroles en préliminaires superflus. La question que j’adressai a Eustache fut parfaitement nette et claire.

« Qu’est-ce que signifie la conduite de votre mere ? »

Au lieu de me répondre, il partit d’un éclat de rire… d’un éclat de rire bruyant, grossier, violent, si completement différent de tous ceux auxquels je l’avais jamais vu se laisser aller, si étrangement contraire a ce que je connaissais de son caractere, que je demeurai immobile.

« Eustache ! lui dis-je, je ne vous reconnais pas. Vous m’effrayez presque. »

Il ne prit pas garde a ce que je lui disais. Il semblait poursuivre quelque idée plaisante qui venait de se réveiller dans son esprit.

« C’est de cette façon que m’aime ma mere ! s’écria-t-il avec l’air d’un homme irrésistiblement entraîné par une pensée qui s’est emparée de lui. Dites-moi tout ce que vous savez a ce propos, Valéria.

– Vous dire ce que je sais ? répétai-je. Apres ce qui vient d’arriver, c’est certainement a vous qu’il appartient de m’éclairer.

– Vous ne voyez pas la plaisanterie ? dit-il.

– Non-seulement je ne vois pas la plaisanterie, mais je vois quelque chose, dans le langage et dans la conduite de votre mere, qui m’autorise a vous en demander une sérieuse explication.

– Ma chere Valéria ! si vous connaissiez ma mere aussi bien que je la connais, une sérieuse explication de sa conduite serait la derniere chose dans le monde que vous attendriez de moi. Prendre ma mere au sérieux !… Il éclata de rire encore une fois. Ma chérie ! vous ne savez pas combien vous m’amusez. »

Tout cela n’avait rien de naturel ; tout cela était forcé. Lui, le plus délicat, le plus distingué des hommes… lui, un gentleman dans la plus haute expression du mot… était en me parlant ainsi, lourd, bruyant, vulgaire ! Mon cour fut soudainement saisi d’une terreur a laquelle, malgré tout mon amour pour lui, il me fut impossible de résister. Dans l’exces de mon chagrin et de mes alarmes, je me demandai si mon mari commençait a me tromper, a jouer… et a jouer mal, la comédie avec moi… apres une semaine a peine de mariage !

J’essayai de gagner sa confiance d’une autre façon. Il était évidemment déterminé a me faire partager sa maniere de voir. Je résolus, de mon côté, d’accepter son point de vue.

« Vous prétendez que je ne comprends pas votre mere, lui dis-je doucement. Voulez-vous m’aider a la comprendre ?

– Il n’est pas facile de vous aider a comprendre une femme qui ne se comprend pas elle-meme, me répondit-il. Mais je vais essayer. La clef du caractere de ma pauvre mere est dans un seul mot : Excentricité. »

S’il avait cherché dans tout le dictionnaire le mot le moins propre a peindre la dame que j’avais rencontrée sur la greve, excentricité eut été ce mot. Un enfant qui aurait vu ce que j’avais vu, qui aurait entendu ce que j’avais entendu, aurait découvert qu’il se moquait… et se moquait grossierement… de la vérité.

« Rappelez-vous ce que je viens de vous dire, continua-t-il, et, si vous voulez comprendre ma mere, faites ce que je vous ai demandé de faire, il n’y a qu’une minute… dites-moi tout ce qui vient d’arriver. Comment en etes-vous venue a lui parler, a entrer en conversation avec elle ?

– Votre mere vous l’a dit, Eustache. Je marchais derriere elle, quand elle a laissé tomber une lettre par hasard…

– Non par hasard, dit-il en m’interrompant, mais a dessein.

– Impossible ! m’écriai-je. Pourquoi aurait-elle laissé tomber cette lettre a dessein ?

– Usez de la clé de son caractere, ma chere. Excentricité ! Une maniere bizarre employée par ma mere pour faire connaissance avec…

– Pour faire connaissance avec moi… ? Mais je viens de vous dire que je marchais derriere elle. Elle ne pouvait deviner ma présence avant que je lui eusse parlé la premiere.

– C’est une supposition, Valéria !

– C’est un fait certain !

– Pardonnez-moi… vous ne connaissez pas ma mere comme je la connais. »

Je commençai a perdre patience.

« Voulez-vous dire, repris je, que votre mere était sortie ce matin dans le dessein expres de faire connaissance avec moi ?

– Je n’ai pas le moindre doute la-dessus, me répondit-il froidement.

– Pourquoi ne m’a-t-elle pas reconnue en entendant mon nom ? Deux fois l’hôtesse m’a appelée Mme Woodville, de maniere a etre parfaitement entendue par elle, et deux fois, je vous le jure sur l’honneur, ce nom n’a fait aucune impression sur elle. Son regard, le jeu de sa physionomie ont été ceux d’une personne qui aurait entendu son nom pour la premiere fois de sa vie.

– Jeu est le mot propre, dit-il. Les femmes de théâtre ne sont pas les seules qui puissent jouer la comédie. Le but de ma mere était de vous connaître completement ; et, pour cela, d’empecher que vous ne vous missiez sur vos gardes, c’est-a-dire de vous parler comme pouvait le faire une personne qui vous eut été étrangere. C’est bien la un trait digne de ma mere, que de prendre ce détour pour arriver a satisfaire sa curiosité a l’égard d’une belle-fille, dont elle a désapprouvé le mariage. Si je ne vous avais pas rejointes, comme je l’ai fait, elle vous aurait examinée et interrogée, en ce qui vous concerne et en ce qui me concerne, et vous lui auriez répondu innocemment, dans la parfaite croyance que vous causiez avec une connaissance de hasard. Je reconnais bien la ma mere. Elle est votre ennemie, rappelez-vous-le… et non pas votre amie : elle n’est pas en quete de vos mérites, mais de vos défauts. Et vous vous étonnez que votre nom, quand elle l’a entendu, n’ait fait aucune impression sur elle ! Pauvre innocente ! Je puis vous dire ceci… vous n’avez vu ma mere dans son vrai caractere, que lorsque j’ai mis fin a la mystification, en vous présentant l’une a l’autre. »

Je le laissais aller, sans dire un mot. J’écoutais. Oh ! avec quel cour rempli de tristesse ! avec quel désenchantement et quel désespoir, qui me déchiraient l’âme ! L’idole de mon culte, le compagnon, le guide, le protecteur de ma vie, était-il donc tombé si bas ? Pouvait-il s’avilir par une ruse aussi éhontée ?

Y avait-il un seul mot de vérité dans tout ce qu’il m’avait dit ? Oui ! si je n’avais pas découvert le portrait de sa mere, il est certain que je n’aurais pas connu, que je n’aurais pas meme soupçonné qui était réellement la dame que je venais de rencontrer. A part cela, le reste n’était que mensonges… grossiers mensonges, qui ne permettaient de dire qu’une chose en sa faveur, c’est qu’il n’était pas accoutumé a la fausseté et a la tromperie. Bon Dieu !… s’il fallait en croire mon mari, sa mere nous aurait suivis a la piste a Londres, suivis a la piste a l’église, suivis a la piste a la station du chemin de fer, suivis a la piste a Ramsgate ! Affirmer qu’elle me connaissait de vue pour la femme d’Eustache, qu’elle m’attendait sur la greve, et qu’elle avait laissé tomber a dessein sa lettre, dans le but expres de faire connaissance avec moi, c’était affirmer que chacune de ces monstrueuses improbabilités était un fait qui était réellement arrivé !

Je ne pouvais plus trouver un mot. Je marchais a côté d’Eustache en silence, pénétrée de la malheureuse conviction qu’il y avait un abîme, sous la forme d’un secret de famille, entre mon mari et moi. En esprit, sinon en fait, nous étions séparés l’un de l’autre… apres une existence commune de seulement quatre jours !

« Valéria, me demanda-t-il, n’avez-vous rien a me dire ?

– Rien.

– Est-ce que vous n’etes pas satisfaite de mes explications ? »

Je remarquai un léger tremblement dans sa voix, quand il m’adressa cette question. Le son en était, pour la premiere fois depuis que nous causions, devenu semblable a celui que mon expérience associait, en lui, a certains traits de son humeur que j’avais appris déja a bien connaître. Parmi les milliers d’influences mystérieuses qu’un homme exerce sur la femme qui l’aime, je doute qu’il y en ait une plus irrésistible que l’influence de sa voix. Je ne suis pas de ces femmes qui versent des larmes si peu qu’elles y soient provoquées ; ce n’est pas, sans doute, dans mon tempérament. Mais quand je remarquai ce léger changement naturel dans le son de sa voix, mon esprit se reporta, je ne sais pourquoi, a ce jour heureux ou, pour la premiere fois, je lui avais avoué que je l’aimais. J’éclatai en sanglots.

Il s’arreta soudain et me prit par la main. Il essaya de regarder mon visage.

Mais je tins la tete baissée et mes yeux fixés sur le sol. J’étais honteuse de ma faiblesse et de mon défaut de courage. J’étais résolue a ne pas le regarder en face.

Durant l’instant de silence qui suivit, il tomba subitement a genoux devant moi, en poussant un cri de désespoir qui me déchira le cour.

« Valéria ! s’écria-t-il, je suis un homme méprisable… un homme faux… un homme indigne de vous. Ne croyez pas un mot de ce que je viens de vous dire. Ce sont autant de mensonges, de lâches et détestables mensonges. Vous ne savez pas par quelles épreuves j’ai passé ; vous ne savez pas combien j’ai été torturé. Oh ! ma bien-aimée, ne me méprisez pas ! Il faut que j’aie été hors de moi-meme quand je vous ai parlé comme je l’ai fait. Vous sembliez offensée ; je ne savais que faire. Je voulais vous épargner meme un moment de peine. Je voulais en détourner votre pensée, et je l’ai tenté par ces mensonges. Pour l’amour de Dieu, ne me demandez pas de vous en dire davantage ! Mon amour ! mon ange ! il s’agit de quelque chose entre ma mere et moi, mais qui ne vous touche en rien. Je vous aime, je vous adore ; tout mon cour, toute mon âme sont a vous. Que cela vous suffise ! Oubliez ce qui vient d’arriver. Vous ne reverrez plus jamais ma mere. Nous quitterons demain cette ville. Nous nous embarquerons sur le yacht. Qu’importe ou nous vivions, pourvu que nous vivions l’un pour l’autre ! Pardonnez et oubliez ! Oh ! Valéria, Valéria, pardonnez et oubliez ! »

Une indicible douleur se peignait sur sa figure. Une indicible douleur se laissait sentir dans sa voix. Rappelez-vous cela ; et rappelez-vous que je l’aimais.

« Pardonner est aisé ; dis-je avec tristesse. Pour l’amour de vous, Eustache, je tâcherai aussi d’oublier… »

Je l’obligeai a se relever. Il me baisa les mains, de l’air d’un homme qui était trop au-dessous de moi pour se permettre une expression plus familiere de sa gratitude. L’embarras qui nous tenait l’un et l’autre, pendant que nous continuions a marcher lentement, était si intolérable, que je m’efforçai de trouver, dans mon esprit, un sujet de conversation, comme si j’avais été dans la compagnie d’un étranger. Par pitié pour lui, je lui demandai de me parler de son yacht.

Il saisit ce sujet de conversation, comme un homme qui se noie saisit la main qui lui est tendue.

A propos de ce malheureux yacht, il parla, parla, parla, comme si sa vie avait tenu a ce qu’il ne cessât pas d’en parler jusqu’a ce que nous fussions rentrés a l’hôtel. Quant a moi, il m’était pénible de l’entendre. Je pus me faire idée de sa souffrance, par la violence qu’il faisait a son caractere et a ses habitudes, lui d’ordinaire silencieux et pensif. Ce ne fut qu’a grand’peine que je me contins, jusqu’a ce que nous eussions atteint la porte de notre appartement. Arrivée la, je prétextai ma fatigue et lui demandai de me laisser reposer quelques moments dans la solitude de ma chambre.

« Partirons-nous demain ? » me demanda-t-il tout a coup, comme je montais l’escalier.

S’embarquer avec lui pour la Méditerranée, le jour suivant ? Passer semaines sur semaines absolument seule avec lui, dans l’étroite enceinte d’un navire, avec son terrible secret qui s’interposerait entre nous, et nous éloignerait chaque jour davantage l’un de l’autre ? Je frémis d’y penser.

« Demain, n’est-ce pas un peu bien tôt ? dis-je. Voulez-vous me donner un peu plus de temps pour faire mes préparatifs ?

– Oh ! certainement ! Prenez tout le temps que vous voudrez, me répondit-il, un peu, je pense, a contre-cour. Pendant que vous vous reposerez, il y a encore une ou deux choses que je pourrai faire. Je pense que je dois retourner au yacht. N’avez-vous rien a me commander, Valéria, avant que je sorte ?

– Rien… je vous remercie, Eustache. »

Il s’empressa de se rendre au port. Redoutait-il ses propres pensées, s’il restait livré a lui-meme dans son appartement, ou préférait-il la société du capitaine ou du steward a l’absence de toute société ?

Il était inutile de le lui demander. Que savais-je de lui et de ses pensées ? Je m’enfermai dans ma chambre.


Chapitre 5 LA DÉCOUVERTE DE L’HÔTESSE.

Je m’assis et j’essayai de remettre le calme dans mes esprits. C’était le moment ou jamais de décider ce que mon devoir envers mon mari et mon devoir envers moi-meme exigeaient que je fisse.

Je n’en vins pas a bout. Fatiguée d’esprit aussi bien que de corps, j’étais absolument incapable de suivre le développement régulier d’aucune idée. Je sentais vaguement que… si je laissais les choses dans l’état ou elles étaient… je ne pouvais espérer, de dissiper jamais les ténebres qui allaient s’épaississant sur notre vie a deux, si doucement commencée. Nous pouvions continuer a demeurer ensemble de façon a sauver les apparences. Mais, oublier ce qui était arrivé, me sentir satisfaite de mon sort, cela était au dela de mes forces. Ma tranquillité comme femme… peut-etre mes plus chers intérets comme épouse… me faisaient une loi impérieuse de pénétrer le mystere de la conduite de ma belle-mere, et aussi de découvrir ce que signifiaient les mots étranges de repentir et de reproche que mon mari s’était adressés a lui-meme, en revenant a notre logis.

Mais qu’est-ce que je pouvais ? Constater ma position… rien de plus. Quand, je me demandais ce que je devais faire ensuite, une confusion sans espoir d’en sortir, un doute qui me rendait folle, remplissaient mon âme et faisaient de moi la femme la moins capable de réfléchir et de s’aider elle-meme qu’il y eut au monde.

Je renonçai a mes efforts. Je me jetai sur mon lit, en proie a un désespoir sombre et a une morne stupeur, et je tombai, par le seul effet de la fatigue, dans un sommeil pénible et sans suite.

Je fus réveillée par un coup frappé a la porte de ma chambre.

Était-ce mon mari ? Je tressaillis de la tete aux pieds a cette idée. Ma patience et mon courage allaient-ils etre mis de nouveau a l’épreuve ?

« Qui est la ? » demandai-je, nerveuse et irritée.

La voix de mon hôtesse me répondit :

« Puis-je, s’il vous plaît, vous parler un moment ? »

J’ouvris la porte. Je ne peux le cacher… quoique j’aimasse mon mari si tendrement, quoique j’eusse laissé pour lui ma famille et mes amis… ce fut, en ce moment, un soulagement pour moi de voir que ce n’était pas lui qui revenait.

L’hôtesse entra et s’assit, sans y etre invitée, aupres de moi. C’était se mettre tout d’abord sur le pied de l’égalité ; mais elle ne s’en tint pas la, elle gravit un degré de plus dans l’échelle sociale, elle se posa en protectrice, et me jeta de haut un regard attendri, comme sur un pauvre etre digne de sa pitié.

« Je reviens a l’instant de Broadstairs, dit-elle en commençant. J’espere que vous me rendrez la justice de croire que je regrette sincerement ce qui est arrivé. »

Je m’inclinai et gardai le silence.

« Femme de condition moi-meme, quoique réduite par des malheurs de famille a tenir une maison meublée… je sympathise sincerement avec vous. J’irai plus loin ; je ne craindrai pas de dire que je ne saurais vous blâmer. Non, non, je ne vous blâme pas. J’ai vu que vous avez été aussi blessée de la conduite de votre belle-mere que je l’ai été moi-meme, et c’est beaucoup dire ; beaucoup dire, en vérité. Néanmoins, j’ai un devoir a remplir. Il est pénible, mais ce n’en est pas moins un devoir. Je vis dans le célibat, non que je n’aie eu bien des occasions d’en sortir… je vous prie de le croire… mais j’y suis restée par gout. Dans cette situation, je ne reçois dans ma maison que des locataires extremement respectables. Il ne doit y avoir aucun mystere dans leur position. Un mystere dans la position d’un locataire entraîne a sa suite… comment dirai-je ? car je désire ne pas vous offenser… je dirai une certaine tache. Tres-bien. Maintenant, je m’en remets a votre propre jugement. Une personne dans ma position doit-elle s’exposer… a une tache ? Je fais cette remarque dans un esprit de charité toute chrétienne. Comme vous etes une femme de condition vous-meme, j’irai meme jusqu’a dire une femme de condition avec qui on en a usé cruellement, vous me comprendrez, j’en suis sure… »

Je ne pus en supporter davantage ; je l’interrompis.

« Je comprends, dis-je, que vous désirez que nous quittions votre maison. Quand voulez-vous que nous en sortions ? »

L’hôtesse tendit sa main longue, maigre, rouge, comme pour protester de ses regrets.

« Oh ! quel ton !… quel regard !… dit-elle. Il est naturel que vous soyez ennuyée… que vous soyez chagrine… Mais voyez, jugez vous-meme, je vous prie. Mettons une semaine, c’est le délai ordinaire des congés. Pourquoi ne me tenez-vous pas pour une amie ! Vous savez quel sacrifice, quel cruel sacrifice j’ai fait uniquement pour vous !

– Vous !… un sacrifice ?… Quel sacrifice ?… m’écriai-je.

– Quel sacrifice ! Je me suis rabaissée comme femme de condition, j’ai oublié le respect que je me devais a moi-meme. »

Elle fit une courte pause et prit tout a coup ma main, comme dans un acces d’amitié frénétique.

« Oh ! ma pauvre chere dame ! s’écria l’insupportable femme, je sais tout ! Un misérable vous a trompée. Vous n’etes pas plus mariée que je ne le suis ! ».

Je dégageai brusquement ma main de la sienne et me levai avec colere de ma chaise.

« Etes-vous folle ?… » lui dis-je.

Elle leva ses yeux au plafond avec l’air d’une personne qui a mérité le martyre et qui s’y soumet avec résignation.

« Oui, dit-elle, je commence a croire que je suis folle… folle de m’etre dévouée a une ingrate, a une femme qui ne sait pas apprécier ce que j’ai fait pour elle, en bonne sour, en bonne chrétienne. Soit ! Je ne le ferai plus. Dieu me le pardonne… je ne le ferai plus.

– Qu’est-ce que vous ne ferez plus ? demandai-je.

– Suivre votre belle-mere ! s’écria-t-elle, en quittant soudain son air de martyre, pour prendre un air de mégere. J’en rougis, quand j’y pense ! J’ai suivi cette respectable dame, tout le long de son chemin, jusqu’a sa porte. »

Ma fierté, qui m’avait soutenue jusque-la, m’abandonna en ce moment. Je me laissai retomber sur ma chaise sans pouvoir cacher mon appréhension de ce qui allait suivre.

L’hôtesse éleva la voix de plus en plus et devint de plus en plus rouge.

« Je vous avais fait signe, en vous quittant sur la plage, reprit-elle. Une femme reconnaissante aurait compris ce que ce signe voulait dire. Soit ! je ne recommencerai plus. Je rejoignis votre belle-mere a la breche de la falaise. Je la suivis… oh ! comme je sens mon humiliation a présent… je la suivis jusqu’a la station de Broadstairs. Elle revint par le train a Ramsgate. Je fis comme elle. Elle se rendit a son logement ; je l’y suivis, comme un chien. Oh ! quelle honte ! Providentiellement, comme je le pensais alors… je ne sais plus ce que j’en dois penser maintenant… le maître de l’hôtel se trouva etre un de mes amis. Il était chez lui. Nous n’avons pas de secret entre nous, quand il s’agit de locataires. Je suis en position de vous dire, madame, quel est le véritable nom de votre belle-mere. Elle ne s’appelle nullement Woodville. Son nom, et, par conséquent, le nom de son fils, est Macallan, Mme Macallan, veuve de feu le Général Macallan. Oui ! votre mari n’est pas votre mari. Vous n’etes ni fille, ni femme, ni veuve. Vous etes au-dessous de rien, madame… et il faut que vous quittiez ma maison. »

Elle ouvrait la porte pour sortir ; je l’arretai. Elle m’avait mise hors de moi. Le doute qu’elle avait jeté sur mon mariage était au-dessus de tout ce que je pouvais endurer.

« Donnez-moi l’adresse de Mme Macallan, » lui dis-je.

La colere de l’hôtesse disparut et fit place au plus vif étonnement.

« Vous ne voulez pas me donner a entendre, dit-elle, que vous allez vous-meme chez la vieille dame ?

– Personne, si ce n’est la vieille dame ne peut me dire ce que j’ai besoin de savoir. Votre découverte, comme vous l’appelez, peut vous suffire, elle ne me suffit pas. Qui est-ce qui vous a dit que Mme Macallan ne s’est pas mariée deux fois, et que son premier mari ne s’appelait pas Woodville ? »

L’étonnement de l’hôtesse disparut a son tour, et la curiosité devint pour la minute son sentiment dominant. Au fond, comme je l’ai déja dit, ce n’était nullement une méchante nature de femme. Ses acces de colere, comme cela arrive chez les gens d’un bon naturel, étaient vifs et courts ; ils éclataient promptement, mais s’apaisaient de meme.

« Je n’avais pas réfléchi a cela, dit-elle. Voyons, si je vous donne l’adresse, promettez-vous de me dire, a votre tour, tout ce que vous aurez appris ? »

Je lui fis la promesse demandée, et reçus l’adresse en échange.

« Sans rancune, me dit l’hôtesse en reprenant aussitôt sa familiarité.

– Sans rancune, » répondis-je de l’air le plus cordial que je pus prendre de mon côté.

Dix minutes apres j’étais a la porte de ma belle-mere.