La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux - Marquis de Sade - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1795

La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux darmowy ebook

Marquis de Sade

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Opis ebooka La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux - Marquis de Sade

Sade a fait de sa sexualité une éthique, qu'il a manifestée dans une oeuvre littéraire. C'est par ce mouvement réfléchi de sa vie d'adulte qu'il a conquis sa véritable originalité. L'ouvrage se présente comme une série de dialogues retraçant l'éducation érotique et sexuelle d'une jeune fille de 15 ans. Une libertine, Mme de Saint-Ange, veut initier Eugénie «dans les plus secrets mysteres de Vénus». Elle est aidée en cela par son frere (le chevalier de Mirvel), un ami de son frere (Dolmancé) et par son jardinier (Augustin). Avis donné sur ce texte par la correctrice qui l'a préparé: Il est intéressant de voir comment, en partant de postulats semblables (un matérialisme athée, pour simplifier), on arrive a des theses completement divergentes. Car mon éthique personnelle, comme celle de beaucoup de gens fort heureusement, m'interdit le viol, le meurtre, la torture, toutes choses que Sade justifie allegrement a longueur de pages. Il est amusant aussi de voir les méthodes qu'il utilise pour défendre ses propres gouts (je n'ai jamais lu un tel éloge de la sodomie), l'hypocrisie derriere laquelle il masque sa misogynie, son besoin pathologique de transgresser pour jouir. C'est d'ailleurs une contradiction essentielle chez lui, puisque la morale qu'il défend tuerait la source de son plaisir si elle venait a s'imposer. Reste que son propos est souvent redondant - ce défaut est cependant propre a nombre de livres a these -, que certains échanges frisent le ridicule et qu'on finit par s'ennuyer ferme. Mais ce n'en est pas moins une lecture dérangeante, il est stimulant de penser contre Sade, ce qui est une raison suffisante pour ne pas le bruler...

Opinie o ebooku La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux - Marquis de Sade

Fragment ebooka La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux - Marquis de Sade

A Propos

AUX LIBERTINS
PREMIER DIALOGUE
SECOND DIALOGUE

A Propos Marquis de Sade:

Donatien Alphonse François, marquis de Sade, né le 2 juin 1740 a Paris et mort le 2 décembre 1814 a l'asile de Charenton, est un écrivain et un philosophe français. Longtemps voué a l’anatheme en raison de la part accordée dans son ouvre a un érotisme de la violence et de la cruauté (fustigations, tortures, incestes, viols, sodomie, etc). Le néologisme « sadisme », formé d’apres son nom, est apparu des 1834 dans le Dictionnaire universel de Boiste comme « aberration épouvantable de la débauche : systeme monstrueux et antisocial qui révolte la nature ». C’est Krafft-Ebing, médecin allemand, qui a donné a la fin du xixe siecle un statut scientifique au mot sadisme, comme antonyme de masochisme pour désigner une perversion sexuelle dans laquelle la satisfaction est liée a la souffrance ou a l’humiliation infligée a autrui. Occultée et clandestine pendant tout le xixe siecle, son ouvre littéraire est réhabilitée au xxe siecle, malgré une censure officielle qui durera jusqu’en 1960, la derniere étape étant sans doute représentée par l’entrée de Sade dans la Bibliotheque de la Pléiade en 1990. Il signait « de Sade » ou « D.-A.-F. Sade ». Marquis ou comte pour ses contemporains, il est pour la postérité le « marquis de Sade », et, des la fin du xixe siecle, le « divin marquis », a la suite du « divin Arétin », premier auteur érotique des temps modernes (xvie siecle), un peu oublié de nos jours. « Les entractes de ma vie ont été trop longs », notera ce passionné de théâtre. Détenu sous tous les régimes (monarchie, république, empire), jamais jugé, il est resté enfermé – en plusieurs fois et dans des conditions fort diverses – vingt-sept ans.

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La mere en prescrira la lecture a sa fille.

 


AUX LIBERTINS

Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est a vous seuls que j’offre cet ouvrage ; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l’homme aux vues qu’elles a sur lui ; n’écoutez que ces passions délicieuses, leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur.

Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modele ; méprisez, a son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l’enchaînerent toute sa vie.

Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoutante, imitez l’ardente Eugénie, détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d’imbéciles parents.

Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n’avez plus d’autres freins que vos désirs, et d’autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d’exemple ; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare ; convainquez-vous a son école que ce n’est qu’en étendant la sphere de ses gouts et de ses fantaisies, que ce n’est qu’en sacrifiant tout a la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d’homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir a semer quelques roses sur les épines de la vie.


PREMIER DIALOGUE

MME DE SAINT-ANGE, LE CHEVALIER DE MIRVEL

MME DE SAINT-ANGE : Bonjour, mon frere, eh bien, M. Dolmancé ?

LE CHEVALIER : Il arrivera a quatre heures précises, nous ne dînons qu’a sept, nous aurons, comme tu vois, tout le temps de jaser.

MME DE SAINT-ANGE : Sais-tu, mon frere, que je me repens un peu, et de ma curiosité, et de tous les projets obscenes formés pour aujourd’hui ? En vérité, mon ami, tu es trop indulgent ; plus je devrais etre raisonnable, plus ma maudite tete s’irrite et devient libertine : tu me passes tout, cela ne sert qu’a me gâter… A vingt-six ans, je devrais etre déja dévote, et je ne suis encore que la plus débordée des femmes… On n’a pas idée de ce que je conçois, mon ami, de ce que je voudrais faire. J’imaginais qu’en m’en tenant aux femmes, cela me rendrait sage ; … que mes désirs concentrés dans mon sexe, ne s’exhaleraient plus vers le vôtre ; projets chimériques, mon ami, les plaisirs dont je voulais me priver ne sont venus s’offrir qu’avec plus d’ardeur a mon esprit, et j’ai vu que quand on était, comme moi, née pour le libertinage, il devenait inutile de songer a s’imposer des freins, de fougueux désirs les brisent bientôt. Enfin, mon cher, je suis un animal amphibie ; j’aime tout, je m’amuse de tout, je veux réunir tous les genres ; mais, avoue-le, mon frere, n’est-ce pas une extravagance complete a moi, que de vouloir connaître ce singulier Dolmancé qui de ses jours, dis-tu, n’a pu voir une femme comme l’usage le prescrit, qui, sodomite par principe, non seulement est idolâtre de son sexe, mais ne cede meme pas au nôtre que sous la clause spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accoutumé de se servir chez les hommes ? Vois, mon frere, quelle est ma bizarre fantaisie ! je veux etre le Ganymede de ce nouveau Jupiter, je veux jouir de ses gouts, de ses débauches, je veux etre la victime de ses erreurs : jusqu’a présent tu le sais, mon cher, je ne me suis livrée ainsi qu’a toi, par complaisance, ou qu’a quelqu’un de mes gens qui, payé pour me traiter de cette façon, ne s’y pretait que par intéret ; aujourd’hui ce n’est plus ni la complaisance ni le caprice, c’est le gout seul qui me détermine… Je vois, entre les procédés qui m’ont asservie, et ceux qui vont m’asservir a cette manie bizarre, une inconcevable différence, et je veux la connaître. Peins-moi ton Dolmancé, je t’en conjure, afin que je l’aie bien dans la tete avant que de le voir arriver ; car tu sais que je ne le connais que pour l’avoir rencontré l’autre jour dans une maison ou je ne fus que quelques minutes avec lui.

LE CHEVALIER : Dolmancé, ma sour, vient d’atteindre sa trente-sixieme année ; il est grand, d’une fort belle figure, des yeux tres vifs et tres spirituels, mais quelque chose d’un peu dur et d’un peu méchant se peint malgré lui dans ses traits ; il a les plus belles dents du monde, un peu de mollesse dans la taille et dans la tournure, par l’habitude, sans doute, qu’il a de prendre si souvent des airs féminins ; il est d’une élégance extreme, une jolie voix, des talents, et principalement beaucoup de philosophie dans l’esprit.

MME DE SAINT-ANGE : Il ne croit pas en Dieu, j’espere ?

LE CHEVALIER : Ah ! que dis-tu la ? c’est le plus célebre athée, l’homme le plus immoral… Oh ! c’est bien la corruption la plus complete et la plus entiere, l’individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister au monde.

MME DE SAINT-ANGE : Comme tout cela m’échauffe, je vais raffoler de cet homme, et ses gouts, mon frere ?

LE CHEVALIER : Tu les sais ; les délices de Sodome lui sont aussi chers comme agent que comme patient ; il n’aime que les hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois néanmoins il consent a essayer les femmes, ce n’est qu’aux conditions qu’elles seront assez complaisantes pour changer de sexe avec lui. Je lui ai parlé de toi, je l’ai prévenu de tes intentions ; il accepte et t’avertit a son tour des clauses du marché. Je t’en préviens, ma sour, il te refusera tout net, si tu prétends l’engager a autre chose : ce que je consens a faire avec votre sour, est, prétend-il, une licence… une incartade dont on ne se souille que rarement et avec beaucoup de précautions.

MME DE SAINT-ANGE : Se souiller !… des précautions ! J’aime a la folie le langage de ces aimables gens ; entre nous autres femmes, nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent comme ceux-la, l’horreur profonde dont elles sont pénétrées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis… Eh, dis-moi, mon cher… il t’a eu ? Avec ta délicieuse figure et tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme !

LE CHEVALIER : Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui, tu as trop d’esprit pour les blâmer. Dans le fait, j’aime les femmes moi, et je ne me livre a ces gouts bizarres que quand un homme aimable m’en presse. Il n’y a rien que je ne fasse alors ; je suis loin de cette morgue ridicule qui fait croire a nos jeunes freluquets qu’il faut répondre par des coups de canne a de semblables propositions ; l’homme est-il le maître de ses gouts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais, leur tort est celui de la nature, ils n’étaient pas plus les maîtres d’arriver au monde avec des gouts différents que nous ne le sommes de naître ou bancal ou bien fait. Un homme vous dit-il d’ailleurs une chose désagréable en vous témoignant le désir qu’il a de jouir de vous ? non, sans doute, c’est un compliment qu’il vous fait ; pourquoi donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n’y a que les sots qui puissent penser ainsi, jamais un homme raisonnable ne parlera de cette matiere différemment que je ne fais ; mais c’est que le monde est peuplé de plats imbéciles qui croient que c’est leur manquer que de leur avouer qu’on les trouve propres a des plaisirs, et qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses de ce qui a l’air d’attenter a leurs droits, s’imaginent etre les Don Quichotte de ces droits ordinaires, en brutalisant ceux qui n’en reconnaissent pas toute l’étendue.

MME DE SAINT-ANGE : Ah ! mon ami, baise-moi, tu ne serais pas mon frere si tu pensais différemment ; mais un peu de détails, je t’en conjure, et sur le physique de cet homme et sur ses plaisirs avec toi.

LE CHEVALIER : M. Dolmancé était instruit par un de mes amis, du superbe membre dont tu sais que je suis pourvu, il engagea le marquis de V*** a me donner a souper avec lui. Une fois la, il fallut bien exhiber ce que je portais ; la curiosité parut d’abord etre le seul motif, un tres beau cul qu’on me tourna, et dont on me supplia de jouir, me fit bientôt voir que le gout seul avait eu part a cet examen. Je prévins Dolmancé de toutes les difficultés de l’entreprise, rien ne l’effaroucha. Je suis a l’épreuve du bélier, me dit-il, et vous n’aurez meme pas la gloire d’etre le plus redoutable des hommes qui perforerent le cul que je vous offre. Le marquis était la, il nous encourageait en tripotant, maniant, baisant tout ce que nous mettions au jour l’un et l’autre. Je me présente… je veux au moins quelques apprets : « Gardez-vous-en bien, me dit le marquis, vous ôteriez la moitié des sensations que Dolmancé attend de vous ; il veut qu’on le pourfende… il veut qu’on le déchire. – Il sera satisfait », dis-je en me plongeant aveuglément dans le gouffre… et tu crois peut-etre, ma sour, que j’eus beaucoup de peine…, pas un mot ; mon vit, tout énorme qu’il est, disparut sans que je m’en doutasse, et je touchai le fond de ses entrailles sans que le bougre eut l’air de le sentir. Je traitai Dolmancé en ami, l’excessive volupté qu’il goutait, ses frétillements, ses propos délicieux, tout me rendit bientôt heureux moi-meme, et je l’inondai. A peine fus-je dehors que Dolmancé, se retournant vers moi, échevelé, rouge comme une bacchante : « Tu vois l’état ou tu m’as mis, cher Chevalier, me dit-il, en m’offrant un vit sec et mutin, fort long et d’au moins six pouces de tour, daigne, je t’en conjure, ô mon amour ! me servir de femme apres avoir été mon amant, et que je puisse dire que j’ai gouté dans tes bras divins tous les plaisirs du gout que je chéris avec tant d’empire. » Trouvant aussi peu de difficultés a l’un qu’a l’autre, je me pretai ; le marquis se déculottant a mes yeux, me conjura de vouloir bien etre encore un peu homme avec lui pendant que j’allais etre la femme de son ami ; je le traitai comme Dolmancé, qui me rendant au centuple toutes les secousses dont j’accablais notre tiers, exhala bientôt au fond de mon cul, cette liqueur enchanteresse dont j’arrosais presque en meme temps celui de V***.

MME DE SAINT-ANGE : Tu dois avoir eu le plus grand plaisir, mon frere, a te trouver ainsi entre deux, on dit que c’est charmant.

LE CHEVALIER : Il est bien certain, mon ange, que c’est la meilleure place ; mais quoi qu’on en puisse dire, tout cela sont des extravagances que je ne préférerai jamais au plaisir des femmes.

MME DE SAINT-ANGE : Eh bien ! mon cher amour, pour récompenser aujourd’hui ta délicate complaisance, je vais livrer a tes ardeurs une jeune fille vierge, et plus belle que l’amour.

LE CHEVALIER : Comment, avec Dolmancé… tu fais venir une femme chez toi ?

MME DE SAINT-ANGE : Il s’agit d’une éducation, c’est une petite fille que j’ai connue au couvent l’automne dernier, pendant que mon mari était aux eaux. La nous ne pumes rien, nous n’osâmes rien, trop d’yeux étaient fixés sur nous, mais nous nous promîmes de nous réunir des que cela serait possible ; uniquement occupée de ce désir j’ai, pour y satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son pere est un libertin… que j’ai captivé. Enfin la belle vient, je l’attends, nous passerons deux jours ensemble… deux jours délicieux, la meilleure partie de ce temps, je l’emploie a éduquer cette jeune personne. Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tete tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l’embraserons de nos feux, nous l’alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre un peu de pratique a la théorie, comme je veux qu’on démontre a mesure qu’on dissertera, je t’ai destiné, mon frere, a la moisson des myrtes de Cythere, Dolmancé a celle des roses de Sodome. J’aurai deux plaisirs a la fois, celui de jouir moi-meme de ces voluptés criminelles et celui d’en donner des leçons, d’en inspirer les gouts a l’aimable innocente que j’attire dans nos filets. Eh bien Chevalier, ce projet est-il digne de mon imagination ?

LE CHEVALIER : Il ne peut etre conçu que par elle, il est divin, ma sour, et je te promets d’y remplir a merveille le rôle charmant que tu m’y destines. Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d’éduquer cette enfant ; quelles délices pour toi de la corrompre, d’étouffer dans ce jeune cour toutes les semences de vertu et de religion qu’y placerent ses institutrices ! En vérité, cela est trop roué pour moi.

MME DE SAINT-ANGE : Il est bien sur que je n’épargnerai rien pour la pervertir, pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux principes de morale dont on aurait pu l’étourdir ; je veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi… aussi impie… aussi débauchée. Préviens Dolmancé, mets-le au fait des qu’il arrivera, pour que le venin de ses immoralités, circulant dans ce jeune cour avec celui que j’y lancerai, parvienne a déraciner dans peu d’instants toutes les semences de vertu qui pourraient y germer sans nous.

LE CHEVALIER : Il était impossible de mieux trouver l’homme qu’il te fallait, l’irréligion, l’impiété, l’inhumanité, le libertinage découlent des levres de Dolmancé, comme autrefois l’onction mystique, de celles du célebre archeveque de Cambrai ; c’est le plus profond séducteur, l’homme le plus corrompu, le plus dangereux… Ah ! ma chere amie, que ton éleve réponde aux soins de l’instituteur, et je te la garantis bientôt perdue.

MME DE SAINT-ANGE : Cela ne sera surement pas long avec les dispositions que je lui connais…

LE CHEVALIER : Mais dis-moi, chere sour, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait a jaser quand elle retournera chez elle.

MME DE SAINT-ANGE : Ne crains rien, j’ai séduit le pere… il est a moi, faut-il enfin te l’avouer, je me suis livrée a lui pour qu’il fermât les yeux, il ignore mes desseins, mais il n’osera jamais les approfondir… Je le tiens.

LE CHEVALIER : Tes moyens sont affreux.

MME DE SAINT-ANGE : Voila comme il les faut pour qu’ils soient surs.

LE CHEVALIER : Eh ! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne ?

MME DE SAINT-ANGE : On la nomme Eugénie, elle est la fille d’un certain Mistival, l’un des plus riches traitants de la capitale, âgé d’environ trente-six ans ; la mere en a tout au plus trente-deux, et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain, mon ami, que j’essaierais de te la peindre : elle est au-dessus de mes pinceaux, qu’il te suffise d’etre convaincu que ni toi, ni moi n’avons certainement jamais vu rien d’aussi délicieux au monde.

LE CHEVALIER : Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que sachant a peu pres a qui je vais avoir affaire, je me remplisse mieux l’imagination de l’idole ou je dois sacrifier.

MME DE SAINT-ANGE : Eh bien ! mon ami, ses cheveux châtains qu’a peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses, son teint est d’une blancheur éblouissante, son nez un peu aquilin, ses yeux d’un noir d’ébene, et d’une ardeur… Oh ! mon ami, il n’est pas possible de tenir a ces yeux-la… Tu n’imagines point toutes les sottises qu’ils m’ont fait faire… Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent… les intéressantes paupieres qui les bordent, sa bouche est tres petite, ses dents superbes, et tout cela d’une fraîcheur… Une de ses beautés est la maniere élégante dont sa belle tete est attachée sur ses épaules, l’air de noblesse qu’elle a quand elle la tourne… Eugénie est grande pour son âge, on lui donnerait dix-sept ans, sa taille est un modele d’élégance et de finesse, sa gorge délicieuse… ; ce sont bien les deux plus jolis tétons… a peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux… si frais… si blancs ; vingt fois j’ai perdu la tete en les baisant, et si tu avais vu comme elle s’animait sous mes caresses… comme ses deux grands yeux me peignaient l’état de son âme… ; mon ami, je ne sais pas comme est le reste. Ah ! s’il faut en juger par ce que je connais, jamais l’Olympe n’eut une divinité qui la valut… Mais je l’entends… Laisse-nous, sors par le jardin pour ne la point rencontrer, et sois exact au rendez-vous.

LE CHEVALIER : Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude… Oh ciel ! sortir… te quitter dans l’état ou je suis… Adieu… un baiser… un seul baiser, ma sour, pour me satisfaire au moins jusque-la.

Elle le baise, touche son vit au travers de sa culotte, et le jeune homme sort avec précipitation.


SECOND DIALOGUE

MME DE SAINT-ANGE, EUGÉNIE

MME DE SAINT-ANGE : Eh ! bonjour, ma belle, je t’attendais avec une impatience que tu devines bien aisément si tu lis dans mon cour.

EUGÉNIE : Oh ! ma toute bonne, j’ai cru que je n’arriverais jamais, tant j’avais d’empressement d’etre dans tes bras ; une heure avant que de partir j’ai frémi que tout ne changeât ; ma mere s’opposait absolument a cette délicieuse partie, elle prétendait qu’il n’était pas convenable qu’une jeune fille de mon âge allât seule ; mais mon pere l’avait si mal traitée avant-hier qu’un seul de ses regards a fait rentrer Mme de Mistival dans le néant ; elle a fini par consentir a ce qu’accordait mon pere, et je suis accourue. On me donne deux jours, il faut absolument que ta voiture et l’une de tes femmes me ramene apres-demain.

MME DE SAINT-ANGE : Que cet intervalle est court, mon cher ange, a peine pourrai-je, en si peu de temps, t’exprimer tout ce que tu m’inspires…, et d’ailleurs nous avons a causer ; ne sais-tu pas que c’est dans cette entrevue que je dois t’initier dans les plus secrets mysteres de Vénus ; aurons-nous le temps en deux jours ?

EUGÉNIE : Ah ! si je ne savais pas tout je resterais… je suis venue ici pour m’instruire et je ne m’en irai pas que je ne sois savante…

MME DE SAINT-ANGE, la baisant : Oh ! cher amour, que de choses nous allons faire et dire réciproquement ; mais a propos veux-tu déjeuner, ma reine, il serait possible que la leçon fut longue ?

EUGÉNIE : Je n’ai, chere amie, d’autre besoin que celui de t’entendre, nous avons déjeuné a une lieue d’ici, j’attendrais maintenant jusqu’a huit heures du soir sans éprouver le moindre besoin.

MME DE SAINT-ANGE : Passons donc dans mon boudoir, nous y serons plus a l’aise ; j’ai déja prévenu mes gens ; sois assurée qu’on ne s’avisera pas de nous interrompre.