La Corde au cou - Émile Gaboriau - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1873

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Émile Gaboriau

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Opis ebooka La Corde au cou - Émile Gaboriau

Ce roman de l'un des peres fondateurs du roman policier, souvent considéré comme son chef d'oeuvre, nous livre un subtil portrait de la société du 19e. Cette fois, on ne suit pas un enqueteur et, s'il y en a un, son rôle est tout a fait marginal. On suit le prévenu et les angoisses de ses proches. Jacques de Boiscoran, jeune rentier, a la veille d'un mariage qui le comble, est accusé d'un crime odieux. Clamant son innocence, il est vite submergé par les circonstances qui l'accablent et le désigne comme le coupable. La Justice se met alors en marche, impitoyable. Ses proches se démenent pour le blanchir. L'erreur judiciaire, l'échafaud ou le bagne ne sont pas loin...

Opinie o ebooku La Corde au cou - Émile Gaboriau

Fragment ebooka La Corde au cou - Émile Gaboriau

A Propos
Partie 1 - Le feu du Valpinson
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

A Propos Gaboriau:

Émile Gaboriau (November 9, 1832 - September 28, 1873), was a French writer, novelist, and journalist, and a pioneer of modern detective fiction. Gaboriau was born in the small town of Saujon, Charente-Maritime. He became a secretary to Paul Féval, and after publishing some novels and miscellaneous writings, found his real gift in L'Affaire Lerouge (1866). The book, which was Gaboriau's first detective novel, introduced an amateur detective. It also introduced a young police officer named Monsieur Lecoq, who was the hero in three of Gaboriau's later detective novels. Monsieur Lecoq was based on a real-life thief turned police officer, Eugene François Vidocq (1775-1857), whose memoirs, Les Vrais Mémoires de Vidocq, mixed fiction and fact. It may also have been influenced by the villainous Monsieur Lecoq, one of the main protagonists of Féval's Les Habits Noirs book series. The book was published in the Pays and at once made his reputation. Gaboriau gained a huge following, but when Arthur Conan Doyle created Sherlock Holmes, Monsieur Lecoq's international fame declined. The story was produced on the stage in 1872. A long series of novels dealing with the annals of the police court followed, and proved very popular. Gaboriau died in Paris of pulmonary apoplexy.

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Partie 1
Le feu du Valpinson


Chapitre 1

 

Du reste, voici les faits :

 

Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la jolie ville de Sauveterre, fut mis en émoi par le galop frénétique d'un cheval sonnant sur les pavés pointus.

Quantité de bourgeois se précipiterent a leurs fenetres. Ils ne virent dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la tete nue, talonnant et bâtonnant furieusement une grosse jument blanche qu'il montait a cru.

Ce paysan, apres avoir longé le faubourg, prit a droite la rue Nationale – rue Impériale jadis –, traversa la place du Marché-Neuf, tourna la rue Mautrec et s'arreta court devant la belle maison qui fait l'angle de la rue du Château. C'est la qu'habite le maire de Sauveterre, M. Séneschal, ancien avoué, membre du conseil général.

Ayant mis pied a terre, le campagnard empoigna la sonnette et se mit a la secouer si violemment, qu'a l'instant toute la maison fut debout. La minute d'apres, un gros et gras domestique, les yeux encore chargés de sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrité s'écriait tout d'abord :

– Qui etes-vous, l'homme ? Que voulez-vous ? Avez-vous bu un coup de trop ? Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes ?

– Je veux parler a monsieur le maire, répondit le paysan, a l'instant meme, réveillez-le…

M. Séneschal était tout réveillé. Drapé dans une ample robe de chambre de molleton gris, un bougeoir a la main, inquiet et dissimulant mal son inquiétude, il venait d'apparaître dans le vestibule et avait entendu.

– Le voila, le maire, prononça-t-il du ton le plus mécontent. Que lui voulez-vous a cette heure ou tous les honnetes gens sont couchés ?

Écartant le domestique, le paysan s'avança, et sans la moindre formule de politesse :

– Je viens, répondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.

– Les pompiers !

– Oui, tout de suite, dépechez-vous ! Le maire hochait la tete.

– Hum !… faisait-il, ce qui était chez lui la manifestation d'une vive perplexité, hum ! hum !

Et qui n'eut été perplexe a sa place !

Pour réunir les pompiers, faire battre la générale était indispensable ; or, en pleine nuit, faire battre la générale, c'était mettre la ville sens dessus dessous, c'était faire bondir d'épouvante dans leur lit les braves Sauveterriens, qui ne l'avaient que trop entendue, depuis un an, cette lugubre batterie, lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant la Commune. Aussi :

– S'agit-il d'un incendie sérieux ? demanda M. Séneschal.

– Sérieux ! s'écria le paysan ; comment ne le serait-il pas, par le vent qu'il fait ; un vent a décorner les boufs !

– Hum ! fit encore le maire, hum ! hum ! C'est que ce n'était pas la premiere fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il était ainsi réveillé par un campagnard venant crier sous ses fenetres : « Au secours ! au feu !… »

A ses débuts, saisi de compassion, il se hâtait de réunir les pompiers, il se mettait a leur tete et on courait au lieu du sinistre. Et quand on arrivait, essoufflé, suant, apres cinq ou six kilometres franchis au pas de course, on trouvait quoi ? Quelque méchant pailler valant bien dix écus, achevant de se consumer. On s'était dérangé pour rien.

Les paysans des environs avaient si souvent crié au loup, quand il y en avait a peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon, on devait hésiter a les croire.

– Voyons, reprit M. Séneschal, qu'est-ce qui brule, en définitive ?…

En présence de tant de délais, le paysan mordait de rage le manche de son fouet.

– Faut-il donc que je vous répete, interrompit-il, que tout est en feu, que tout flambe : granges, métairies, récoltes, maisons, château, tout !… Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus pierre sur pierre du Valpinson.

L'effet de ce nom fut prodigieux.

– Quoi ! demanda le maire d'une voix étranglée, c'est au Valpinson qu'est le feu ?

– Oui.

– Chez le comte de Claudieuse ?

– Comme de juste, pardi !

– Imbécile ! que ne le disiez-vous immédiatement ! s'écria le maire. (Il n'hésitait plus.) Vite, dit-il a son domestique, viens me donner de quoi m'habiller… C'est-a-dire, non ! Madame m'aidera, car il n'y a pas une seconde a perdre. Toi, tu vas courir chez Bolton, tu sais, le tambour, et tu lui commanderas de ma part de battre la générale, a l'instant, partout. Tu passeras ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui expliqueras ce qui en est et tu le prieras de prendre la clef des pompes a la mairie, chez le concierge. Attends !… Cela fait, tu reviendras ici, atteler… Le feu au Valpinson !… J'accompagnerai les pompiers !… Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu ! On se réunira place du Marché-Neuf !…

Et le domestique s'étant éloigné de toute la vitesse de ses jambes :

– Quant a vous, mon brave, reprit M. Séneschal en s'adressant au paysan, enfourchez votre bete et allez rassurer monsieur de Claudieuse, qu'on ne perde pas courage, qu'on redouble d'efforts, les secours arrivent.

Mais le paysan ne bougeait pas.

– Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une commission a faire en ville.

– Hein ! vous dites ?…

– Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi, monsieur Seignebos, le médecin…

– Le docteur ! Y a-t-il donc quelqu'un de blessé ?

– Oui, le maître, monsieur de Claudieuse.

– L'imprudent ! Il se sera jeté au danger, selon son habitude…

– Oh, non ! C'est qu'il a reçu deux coups de fusil.

Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laissât échapper son bougeoir.

– Deux coups de fusil ! s'écria-t-il. Ou ? Quand ? Comment ? De qui ?

– Ah ! je ne sais pas.

– Cependant…

– Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a porté dans une petite grange, ou le feu n'était pas encore. C'est la que je l'ai vu, étendu sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux fermés et tout couvert de sang.

– Mon Dieu ! serait-il donc mort ?

– Il ne l'était pas quand je suis parti.

– Et la comtesse ?

– La dame de Claudieuse, répondit le paysan, avec un accent marqué de vénération, était dans la grange, agenouillée pres de monsieur le comte, lavant ses blessures avec de l'eau fraîche. Les deux petites demoiselles étaient la aussi…

M. Séneschal frissonnait.

– Un crime aurait donc été commis, murmura-t-il.

– Pour cela, oui, surement.

– Par qui ? Dans quel but ?

– Ah ! voila !…

– Monsieur de Claudieuse est tres emporté, c'est vrai, tres violent, mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout le monde le sait.

– Tout le monde.

– Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.

– Personne n'oserait dire le contraire.

– Quant a la comtesse…

– Oh ! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.

Le maire essayait de conclure.

– Le coupable, poursuivit-il, serait donc un étranger. Nous sommes infestés de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est pas de jour qu'il ne se présente a la mairie, pour demander des secours de route, des hommes a figure patibulaire.

De la tete, le paysan approuvait.

– C'est bien mon idée, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant je songeais qu'apres avoir averti le médecin, je ferais peut-etre bien de prévenir la justice…

– Inutile ! interrompit M. Séneschal, c'est un soin qui me regarde. Avant dix minutes je serai chez le procureur de la République… Allons, ne ménagez pas votre cheval, et dites bien a madame de Claudieuse que nous vous suivons.

De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait été si rudement secoué. Il en perdait la tete, ni plus ni moins que ce fameux jour ou il lui était tombé a l'improviste neuf cents mobiles a nourrir et a loger. Jamais, sans l'assistance de sa femme, il n'en eut fini de se vetir. Pourtant, il était pret lorsque son domestique reparut.

Ce brave garçon s'était acquitté de toutes ses commissions, et déja, dans le lointain de la haute ville, retentissaient les roulements sourds de la générale.

– Maintenant, attelle, lui dit M. Séneschal. Que la voiture soit devant la maison quand je reviendrai.

Dehors, il trouva tout en rumeur. A chaque fenetre, une tete s'allongeait, curieuse ou terrifiée. De tous côtés, des portes brusquement refermées claquaient.

Pourvu, mon Dieu ! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.

Successivement procureur impérial, puis procureur de la République, M. Daubigeon était un des grands amis de M. Séneschal. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au regard fin, au visage souriant, qui s'était obstiné a rester célibataire et qui s'en vantait volontiers. On ne lui trouvait a Sauveterre ni le caractere ni l'extérieur de sa sévere profession. Certes, on l'estimait fort, mais on lui reprochait amerement sa philosophie optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse a requérir, une mollesse qui, disait-on, dégénérait en une coupable inertie dont le crime s'enhardissait.

Lui-meme s'accusait de n'avoir pas le feu sacré, et, selon son expression, de dérober a la froide Thémis le plus de temps qu'il pouvait, pour le consacrer aux Muses familieres. Collectionneur éclairé, il avait la passion des beaux livres, des éditions rares, des reliures précieuses, des belles suites de gravures, et le plus clair de ses dix mille francs de rentes passait a ses chers bouquins. Érudit de la vieille école, il professait pour les poetes latins, pour Virgile et pour Juvénal, pour Horace surtout, un culte que trahissaient d'incessantes citations.

Réveillé en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme se dépechait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque sa vieille gouvernante, tout effarée, vint lui annoncer la visite de M. Séneschal.

– Qu'il entre ! s'écria-t-il, qu'il entre ! Et des que le maire parut :

– Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce tumulte, ces cris et ces roulements de tambour. Clamor que virum, clangorque tubarum.

– Un épouvantable malheur arrive, prononça M. Séneschal.

Tel était son accent, qu'on eut juré que c'était lui qui était atteint. Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout aussitôt :

– Qu'est-ce, mon cher ami ? fit-il. Quid ? Du courage, morbleu ! du sang-froid !… Souvenez-vous que le poete conseille de garder dans l'adversité une âme toujours égale : Aquam, memento, rebus in arduis, Servare mentem…

– Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson ! l'interrompit le maire.

– Que me dites-vous la ! grands dieux ! O Jupiter. Quod verbum audio…

– Victime d'une lâche tentative d'assassinat, le comte de Claudieuse se meurt peut-etre en ce moment.

– Oh !…

– Le tambour que vous entendez réunit les pompiers, que je vais envoyer combattre l'incendie, et si je me présente chez vous a cette heure, c'est officiellement, pour vous dénoncer le crime et demander bonne et prompte justice !

Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les levres du procureur de la République.

– Il suffit ! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos mesures pour que les coupables ne puissent échapper.

Lorsqu'ils arriverent dans la rue Nationale, elle était plus animée qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-préfectures ou les distractions sont trop rares pour qu'on n'y saisisse pas avidement tout prétexte d'émotion.

Déja les tristes événements étaient connus et commentés. On avait commencé par douter, mais on avait été sur, lorsqu'on avait vu passer au grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escorté d'un paysan a cheval.

Les pompiers, de leur côté, n'avaient pas perdu leur temps.

Des que le maire et M. Daubigeon furent signalés sur la place du Marché-Neuf, le capitaine Parenteau se précipita a leur rencontre, et portant militairement la main a son casque :

– Mes hommes sont prets, déclara-t-il.

– Tous ?

– Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de porter secours au comte et a la comtesse de Claudieuse, nom d'un tonnerre ! vous comprenez que personne ne s'est fait tirer l'oreille.

– Alors, partez et faites diligence, commanda M. Séneschal. Nous vous rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur Daubigeon et moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge d'instruction.

Ils n'eurent pas loin a aller. Ce juge, précisément, les cherchait par la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et venait de les apercevoir.

Vivant contraste du procureur de la République, M. Galpin-Daveline était bien l'homme de son état, et meme quelque chose de plus. Tout en lui, de la tete aux pieds, depuis ses guetres de drap jusqu'a ses favoris d'un blond risqué, dénonçait le magistrat. Il n'était pas grave, il était l'incarnation de la gravité. Nul, bien qu'il fut jeune encore, ne se pouvait flatter de l'avoir vu sourire ni entendu plaisanter. Et, telle était sa roideur, qu'au dire de M. Daubigeon, on l'eut cru empalé par le glaive meme de la loi.

A Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la réputation d'un homme supérieur. Il pensait l'etre. Aussi s'indignait-il d'opérer sur un théâtre trop étroit et de dépenser les grandes facultés dont il se croyait doué a des besognes vulgaires, a rechercher les auteurs d'un vol de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que ses démarches désespérées pour obtenir un poste en évidence avaient toujours échoué. Vainement, il avait mis tous ses amis en campagne. Inutilement, il s'était, en secret, melé de politique, disposé a servir le parti, quel qu'il fut, qui le servirait le mieux.

Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'était pas de celles qui se découragent, et en ces derniers temps, a la suite d'un voyage a Paris, il avait donné a entendre qu'un brillant mariage ne tarderait pas a lui assurer les protections qui, jusqu'alors, avaient manqué a ses mérites.

Lorsqu'il rejoignit M. Séneschal et M. Daubigeon :

– Eh bien ! commença-t-il, voici une terrible affaire, et qui va certainement avoir un immense retentissement.

Le maire voulait lui donner des détails.

– Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai rencontré et interrogé le paysan qui vous avait été expédié. (Puis, se retournant vers le procureur de la République) : Je pense, monsieur, poursuivit-il, que notre devoir est de nous transporter immédiatement sur le théâtre du crime.

– J'allais vous le proposer, répondit M. Daubigeon.

– Il faudrait avertir la gendarmerie…

– Monsieur Séneschal vient de la faire prévenir. L'agitation du juge d'instruction était grande, si grande qu'elle faisait en quelque sorte éclater son écorce d'impassible froideur.

– Il y a flagrant délit, reprit-il.

– Évidemment.

– De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et parallelement, chacun selon notre fonction, vous requérant, moi statuant sur vos réquisitions…

Un ironique sourire glissait sur les levres du procureur de la République.

– Vous devez assez me connaître, répondit-il, pour savoir qu'il n'y a jamais avec moi de conflit d'attributions ; je ne suis plus qu'un vieux bonhomme, ami du repos et de l'étude. Sum piger et senior, Pieridumque cornes…

– Alors, rien ne nous retient plus ! s'écria M. Séneschal, qui bouillait d'impatience, ma voiture est attelée ! Partons !


Chapitre 2

 

De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une lieue ; seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilometres.

Mais M. Séneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-etre de l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, a M. Galpin-Daveline et a M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de dix minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant eux.

Ces braves gens, presque tous maîtres ouvriers de Sauveterre, maçons, charpentiers et couvreurs, se hâtaient cependant de toute leur énergie. Éclairés par une demi-douzaine de torches fumeuses, ils allaient, peinant et soufflant, le long du chemin raboteux, poussant leurs deux pompes et le chariot qui contenait le matériel de sauvetage.

– Courage, mes amis ! leur cria le maire en les dépassant. Bon courage !

A trois minutes de la, galopant dans la nuit du train d'un cavalier de ballade, un paysan a cheval apparut sur la route.

M. Daubigeon lui commanda de s'arreter. Il obéit. C'était le meme homme qui déja était venu a Sauveterre donner l'alarme.

– Vous revenez du Valpinson ? lui demanda M. Séneschal.

– Oui, répondit le paysan.

– Comment va le comte de Claudieuse ?

– Il a repris connaissance.

– Qu'a dit le médecin ?

– Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le pharmacien chercher des remedes.

Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se penchait hors de la voiture.

– La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un ? demanda-t-il.

– Personne.

– Et l'incendie ?

– On a de l'eau, répondit le paysan, mais pas de pompes, que voulez-vous qu'on fasse !… Et le vent qui redouble !… Ah ! quel malheur, quel malheur !

Et il piqua des deux, pendant que M. Séneschal rouait de coups son pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin d'avancer plus vite, se cabrait et faisait des bonds de côté.

C'est que l'excellent maire était exaspéré. C'est que ce crime lui paraissait comme un défi a son adresse et la plus cruelle injure qu'on put faire a son administration.

– Car, enfin, répétait-il pour la dixieme fois a ses compagnons de route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un malfaiteur soit allé s'adresser précisément au comte et a la comtesse de Claudieuse, a l'homme le plus considérable et le plus considéré de l'arrondissement, a une femme dont le nom est synonyme de vertu et de charité ?

Et intarissable, malgré les cahots de la voiture, M. Séneschal racontait tout ce qu'il savait de l'histoire des propriétaires du Valpinson.

Le comte Trivulce de Claudieuse était le dernier descendant d'une des plus vieilles familles du pays. A seize ans, vers 1832, il s'était embarqué en qualité d'enseigne de vaisseau, et pendant de longues années il n'avait fait a Sauveterre que de rares et de breves apparitions. Il était capitaine de vaisseau en 1859, et désigné pour l'épaulette de contre-amiral, lorsque tout a coup il avait donné sa démission et était venu s'installer au château de Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses antiques splendeurs, que deux tourelles tombant en ruine au milieu d'énormes amas de pierres noircies et moussues. Deux années durant, il y avait vécu seul, se réédifiant tant bien que mal un logis, et, des bribes éparses de la fortune de ses ancetres, se reconstituant, a force de soin et d'activité, une modeste aisance.

On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit s'était répandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare, était vrai. M. de Claudieuse, un beau matin, était parti pour Paris, et par les lettres de faire-part qui étaient arrivées peu apres, on avait appris qu'il venait d'épouser la fille d'un de ses anciens camarades de promotion, Mlle Genevieve de Tassar de Bruc.

L'étonnement avait été grand. Le comte avait tout a fait grand air et était encore remarquablement bien de sa personne ; mais il venait d'avoir quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en avait a peine vingt. Ah ! si la nouvelle mariée eut été pauvre, on eut compris et meme approuvé le mariage. Il est si naturel qu'une fille sans dot sacrifie son cour a la question du pain quotidien. Mais tel n'était pas le cas. Le marquis de Tassar de Bruc passait pour riche et avait, disait-on, compté a son gendre cinquante mille écus.

Alors, on s'était imaginé que la jeune comtesse devait etre laide a faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-etre ou d'un caractere impossible. Erreur. Elle était apparue, et on était demeuré saisi de sa noble et calme beauté. Elle avait parlé, et chacun était resté sous le charme. Ce mariage était-il donc, comme on dit a Sauveterre, un mariage d'inclination ? On le crut. Ce qui n'empecha pas quantité de vieilles dames de hocher la tete et de déclarer que vingt-sept ans, c'est trop entre deux époux, et que cette union ne serait pas heureuse.

Les faits n'avaient pas tardé a démentir ces sombres pronostics. A dix lieues a la ronde, il n'existait pas de ménage aussi parfaitement uni que celui de M. et Mme de Claudieuse, et deux enfants, deux filles, qu'ils avaient eues a quatre ans d'intervalle, devaient avoir, pour toujours, fixé le bonheur a leur paisible foyer.

De son ancienne profession, de ce temps ou il administrait les possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai, gardé ses habitudes hautaines de commandement, une attitude sévere et froide, une parole breve. Il était, de plus, d'une si extreme violence que la plus légere contradiction empourprait son visage. Mais la comtesse était le calme et la douceur memes, et comme elle savait toujours se jeter entre la colere de son mari et celui qui se l'était attirée, comme ils étaient l'un et l'autre justes, bons jusqu'a la faiblesse, généreux et pitoyables aux malheureux, ils étaient adorés.

Il n'y avait guere que sur l'article chasse que M. de Claudieuse n'entendait pas raison. Chasseur passionné, il veillait toute l'année sur son gibier avec la sollicitude inquiete d'un avare, multipliant les gardes et les défenses, poursuivant les braconniers avec un tel acharnement qu'on disait : « Mieux vaut lui voler cent pistoles que lui tuer un merle. »

M. et Mme de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isolés, absorbés par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'éducation de leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas quatre fois par hiver a Sauveterre, chez les demoiselles de Lavarande ou chez le vieux baron de Chandoré. Tous les étés, par exemple, vers la fin de juillet, ils s'installaient, pour un mois, a Royan, ou ils avaient un chalet. Tous les ans, également, a l'ouverture de la chasse, la comtesse allait, avec ses filles, passer quelques semaines pres de ses parents qui habitaient Paris.

Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins que les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens vainqueurs foulaient le sol sacré de la patrie, l'ancien capitaine de vaisseau sentit se réveiller en lui tous ses instincts de Français et de soldat. Quoi qu'on put faire pour le retenir, il partit. Légitimiste obstiné, il se déclarait pret a mourir pour la République, pourvu que la France fut sauvée. Sans l'ombre d'une hésitation, il offrit son épée a Gambetta, qu'il détestait. Nommé colonel d'un régiment de marche, il se battit comme un lion, depuis le premier jour jusqu'au dernier, ou il fut renversé et foulé aux pieds en essayant d'arreter l'affreuse débandade d'un des corps d'armée de Chanzy.

Revenu au Valpinson a la signature de l'armistice, personne, hormis sa femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette douloureuse campagne. On l'engageait a se présenter aux élections, et certainement il eut été élu ; il refusa, disant que s'il savait se battre, il ne savait pas discourir.

Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la République et le juge d'instruction écoutaient ces détails, qu'ils connaissaient aussi bien que M. Séneschal.

Aussi tout a coup :

– N'avançons-nous donc pas ? demanda M. Galpin-Daveline ; j'ai beau regarder, je n'aperçois aucune apparence d'incendie.

– C'est que nous sommes dans un bas-fond, répondit le maire. Mais nous approchons, et lorsque nous serons en haut de cette côte que nous gravissons, soyez tranquille, vous verrez…

Cette côte est bien connue dans le département, et meme célebre sous le nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et formée d'un granit si dur que les ingénieurs qui ont tracé la route nationale de Bordeaux a Nantes se sont détournés d'une demi-lieue pour l'éviter. Elle domine donc tout le pays, et, parvenus a son sommet, M. Séneschal et ses compagnons ne purent retenir un cri.

Horresco ! murmura le procureur de la République.

Le foyer meme de l'incendie leur était encore caché par les hautes futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'élançaient bien au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de sinistres lueurs…

Toute la campagne était en mouvement. Le tocsin sonnait a coups précipités a l'église de Bréchy, dont le clocher tronqué se détachait en noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre, retentissaient les rauques mugissements de ces conques marines dont on se sert pour appeler les ouvriers des champs. Des pas effarés sonnaient le long des sentiers, et des paysans passaient en courant, un seau de chaque main.

– Les secours arriveront trop tard ! dit M. Galpin-Daveline.

– Une si belle propriété, dit le maire, si savamment aménagée !

Et, au risque d'un accident, il lança son cheval au galop sur le revers de la côte, car le Valpinson est tout au fond de la vallée, a cinq cents metres de la petite riviere.

Tout y était terreur, désordre, confusion. Et pourtant les bras n'y manquaient pas, ni la bonne volonté. Aux premiers cris d'alarme, tous les gens des environs étaient accourus, et il en arrivait encore a chaque minute, mais personne ne se trouvait la pour diriger.

Le sauvetage du mobilier surtout les préoccupait. Les plus hardis tenaient bon dans les appartements et, en proie a une sorte de vertige, jetaient par les fenetres tout ce qui leur tombait sous la main. Et dans le milieu de la cour, s'amoncelaient pele-mele les lits, les matelas, les chaises, le linge, les livres, les vetements…

Cependant une immense clameur salua l'arrivée de M. Séneschal et de ses compagnons.

– Voila monsieur le maire ! s'écriaient les paysans, rassurés par sa seule présence et prets a lui obéir.

M. Séneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'oil la situation.

– Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous félicite de votre empressement, il s'agit, a cette heure, de ne pas gaspiller nos forces. La ferme, les chais et les bâtiments d'exploitation sont perdus, abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le château… Organisons-nous ! La riviere est tout proche, formons la chaîne. Tout le monde a la chaîne, hommes et femmes !… Et de l'eau, de l'eau… voila les pompes.

On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours. Et, enfin, M. Séneschal put s'informer du comte de Claudieuse.

– Le maître est la, lui répondit une vieille femme en montrant, a cent pas, une maisonnette a toit de chaume, c'est le médecin qui l'y a fait transporter.

– Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur de la République et au juge d'instruction.

Mais ils s'arreterent au seuil de l'unique piece de cette pauvre demeure. C'était une grande chambre, au sol de terre battue, aux solives noircies et toutes chargées d'outils et de paquets de graines. Deux lits a colonnes torses et a rideaux de serge jaunâtre, deux bons grands lits de Saintonge, occupaient tout le fond. Sur celui de gauche, une petite fille de quatre a cinq ans dormait, roulée dans une couverture, sous la garde de sa sour, de deux ou trois ans plus âgée. Sur le lit de droite, le comte de Claudieuse était étendu, ou plutôt assis, car on avait entassé sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers a l'incendie.

Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le docteur Seignebos, en bras de chemise et les manches retroussées jusqu'au coude, s'inclinait vers lui et, une éponge d'une main, un bistouri de l'autre, semblait absorbé par quelque grave et délicate opération. Vetue d'une robe de mousseline claire, la comtesse de Claudieuse était debout au pied du lit de son mari, pâle, mais sublime de calme et de fermeté résignée. Elle tenait une lampe et en dirigeait la lumiere selon les indications du docteur. Dans un coin, deux servantes étaient assises sur un coffre et, leur tablier relevé sur la tete, pleuraient.

Singulierement ému, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui d'entrer. Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperçut :

– Eh ! c'est ce brave Séneschal ! dit-il. Approchez, cher ami, approchez !… L'année 1871, vous le voyez, est une année fatale. De tout ce que je possédais, il ne restera plus, au jour, que quelques pelletées de cendres…

– C'est un grand malheur, répondit le digne maire, mais nous en avons craint un bien plus irréparable… Dieu merci, vous vivrez…

– Qui sait ! Je souffre terriblement…

Mme de Claudieuse tressaillit.

– Trivulce ! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante, Trivulce !

Jamais amant n'arreta sur l'amie de son âme un regard plus tendre que celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.

– Pardonne-moi, chere Genevieve, pardonne-moi mon manque de courage…

Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitôt, d'une voix éclatante comme une trompette :

– Monsieur ! s'écria-t-il, docteur ! Tonnerre du ciel !… Vous m'écorchez !

– J'ai la du chloroforme, prononça froidement le médecin.

– Je n'en veux pas !

– Résignez-vous alors a souffrir… Et tenez-vous tranquille, car chacun de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi, épongeant un filet de sang qui venait de jaillir sous son bistouri) : Du reste, ajouta-t-il, nous allons prendre quelques minutes de repos. Mes yeux et ma main se fatiguent… Je ne suis plus jeune, décidément.

Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'était un petit homme au teint bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que négligée, et porteur d'une paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie a retirer, a essuyer et a remettre.

Sa réputation médicale était grande, on citait de lui, a Sauveterre, des cures merveilleuses ; cependant il n'avait que peu d'amis. Les ouvriers lui reprochaient sa morgue dédaigneuse, les paysans son âpreté au gain, et les bourgeois ses opinions politiques.

On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'était écrié en levant son verre : « Je bois a la mémoire du seul médecin dont j'envie la pure et noble gloire : a la mémoire de mon compatriote le docteur Guillotin, de Saintes ! » Avait-il vraiment porté ce toast ? Le positif, c'est qu'il se posait en démocrate farouche, et qu'il était l'âme et l'oracle des petits conciliabules socialistes des environs. Il étonnait quand il entamait le chapitre des réformes qu'il revait et des progres qu'il concevait. Et il faisait frémir par le don dont il parlait de « porter le fer et le feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la société ».

Ces opinions, des théories utilitaires souvent étranges, certaines expériences plus étranges encore qu'il poursuivait au su et vu de tous, avaient fait douter parfois de l'intégrité de l'intellect du docteur Seignebos. Les plus bienveillants disaient : « C'est un original. »

Cet original, comme de raison, n'aimait guere M. Séneschal, un ancien avoué réactionnaire. Il tenait en pietre estime le procureur de la République, un inutile fureteur de bouquins. Mais il détestait cordialement M. Galpin-Daveline.

Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'etre ou non entendu de son malade :

– Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en tres fâcheux état. C'est avec un fusil chargé de plomb de chasse qu'on lui a tiré dessus, et les désordres des blessures de cette origine sont incalculables. J'inclinerais volontiers a croire qu'aucun organe essentiel n'a été atteint, mais je n'en répondrais pas. J'ai vu souvent, dans ma pratique, des lésions minuscules telles qu'en peut produire un grain de plomb, lésions mortelles cependant, ne se révéler qu'apres douze ou quinze heures.

Il eut continué longtemps, s'il n'eut été brusquement interrompu :

– Monsieur le docteur, prononça le juge d'instruction, c'est parce qu'un crime a été commis que je suis ici. Il faut que le coupable soit retrouvé et puni. Et c'est au nom de la justice que, des ce moment, je requiers le concours de vos lumieres.


Chapitre 3

 

Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait despotiquement de la situation et reléguait au second plan le docteur Seignebos, M. Séneschal et le procureur de la République lui-meme. Rien plus n'existait qu'un crime dont l'auteur était a découvrir, et un juge : lui.

Mais il avait beau exagérer sa raideur habituelle et ce dédain des sentiments humains qui a fait a la justice plus d'ennemis que ses plus cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction contenue, tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taillée comme les buis de Versailles.

– Donc, monsieur le médecin, reprit-il, voyez-vous quelque inconvénient a ce que j'interroge le blessé ?

– Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le docteur Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je vais dans un moment recommencer a extraire les grains de plomb dont ses chairs sont criblées. Cependant, si vous y tenez…

– J'y tiens…

– Eh bien ! dépechez-vous, car la fievre ne va pas tarder a le prendre.

M. Daubigeon ne cachait guere son mécontentement.

– Daveline ! faisait-il a demi-voix, Daveline !

L'autre n'y prenait garde. Ayant tiré de sa poche un calepin et un crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du meme ton :

– Vous sentez-vous en état, monsieur le comte, demanda-t-il, de répondre a mes questions ?

– Oh ! parfaitement.

– Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes événements de cette nuit.

Aidé de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse se haussa sur ses oreillers.

– Ce que je sais, commença-t-il, n'aidera guere, malheureusement, les investigations de la justice… Il pouvait etre onze heures, car je ne saurais meme préciser l'heure, j'étais couché, et depuis un bon moment j'avais soufflé ma bougie, lorsqu'une lueur tres vive frappa mes vitres. Je m'en étonnai, mais tres confusément, car j'étais dans cet état d'engourdissement qui, sans etre le sommeil, n'est déja plus la veille. Je me dis bien : « Qu'est-ce que cela ? », mais je ne me levai pas. C'est un grand bruit, comme le fracas d'un mur qui s'écroule, qui me rendit au sentiment de la réalité. Oh ! alors, je bondis hors de mon lit, en me disant : « C'est le feu !… » Ce qui redoublait mon inquiétude, c'est que je me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des bâtiments, seize mille fagots de la coupe de l'an dernier… A demi vetu, je m'élançai dans les escaliers. J'étais fort troublé, je l'avoue, a ce point que j'eus toutes les peines du monde a ouvrir la porte extérieure. J'y parvins cependant. Mais a peine mettais-je le pied sur le seuil que je ressentis au côté droit, un peu au-dessus de la hanche, une affreuse douleur et que j'entendis tout pres de moi une détonation…

D'un geste, le juge d'instruction interrompit.

– Votre récit, monsieur le comte, dit-il, est certes d'une remarquable netteté. Cependant, il est un détail qu'il importe de préciser. C'est bien au moment juste ou vous paraissiez qu'on a tiré sur vous ?

– Oui, monsieur.

– Donc l'assassin était tout pres, a l'affut. Il savait que, fatalement, l'incendie vous attirerait dehors et il attendait…

– Telle a été, telle est encore mon impression, déclara le comte.

M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.

– Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit retenir la prévention ; l'incendie n'est qu'une circonstance aggravante, le moyen imaginé par le coupable pour arriver plus surement a la perpétration du crime… (Apres quoi, revenant au comte) : Poursuivez, monsieur, dit le juge d'instruction.

– Me sentant blessé, continua M. de Claudieuse, mon premier mouvement, mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me précipiter vers l'endroit d'ou m'avait paru venir le coup de fusil. Je n'avais pas fait trois pas que je me sentis atteint de nouveau a l'épaule et au cou. Cette seconde blessure était plus grave que la premiere, car le cour me faillit, la tete me tourna, et je tombai…

– Vous n'aviez pas meme entrevu le meurtrier ?

– Pardonnez-moi. Au moment ou je tombais, il m'a semblé voir… j'ai vu un homme s'élancer de derriere une pile de fagots, traverser la cour et disparaître dans la campagne.

– Le reconnaîtriez-vous ?

– Non.

– Mais vous avez vu comment il était vetu, vous pouvez me donner a peu pres son signalement ?

– Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a passé comme une ombre.

Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dépit.

– N'importe, fit-il, nous le retrouverons… Mais continuez, monsieur.

Le comte hocha la tete.

– Je n'ai plus rien a vous apprendre, monsieur, répondit-il. J'étais évanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que j'ai repris connaissance, ici, sur ce lit.

Avec un soin extreme, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. Lorsqu'il eut terminé :

– Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les circonstances du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il importe de savoir ce qui s'est passé apres votre chute. Qui pourrait me l'apprendre ?

– Ma femme, monsieur.

– Je le pensais. Madame la comtesse a du se lever en meme temps que vous ?

– Ma femme n'était pas couchée, monsieur.

Vivement le juge se retourna vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'oil pour reconnaître que le costume de la comtesse n'était pas celui d'une femme éveillée en sursaut par l'incendie de sa maison.

– En effet, murmura-t-il.

– Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle qui est la sur ce lit, enveloppée d'une couverture, est atteinte de la rougeole et sérieusement souffrante. Ma femme était restée pres d'elle. Malheureusement, les fenetres de nos filles donnent sur le jardin, du côté opposé a celui ou le feu a été mis…

– Comment donc madame la comtesse a-t-elle été avertie du désastre ? demanda le juge d'instruction.

Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse s'avança.

– Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, répondit-elle, j'avais tenu a veiller ma petite Berthe. Ayant déja passé pres d'elle la nuit précédente, j'étais un peu lasse, et j'avais fini par m'assoupir, lorsque je fus réveillée par une détonation… a ce qui m'a semblé. Je me demandais si ce n'était pas une illusion, quand un second coup retentit presque immédiatement. Plus étonnée qu'inquiete, je quittai la chambre de mes filles. Ah ! monsieur, telle était déja la violence de l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein jour. Je descendis en courant. La porte extérieure était ouverte, je sortis… A cinq ou six pas, a la lueur des flammes, j'aperçus le corps de mon mari. Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus, son cour avait cessé de battre, je le crus mort, j'appelai au secours d'une voix désespérée…

M. Séneschal et M. Daubigeon frémissaient.

– Bien ! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, tres bien !

– Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est profond le sommeil des gens de la campagne… Il me semble que je suis restée bien longtemps seule, agenouillée pres de mon mari. A la longue, cependant, les clartés de l'incendie éveillaient nos métayers, les ouvriers de la ferme et nos domestiques. Ils se précipitaient dehors en criant : « Au feu ! » M'apercevant, ils vinrent a moi et m'aiderent a transporter mon mari loin du danger, qui grandissait de minute en minute. Attisé par un vent furieux, l'incendie se propageait avec une effrayante rapidité. Les granges n'étaient plus qu'une immense fournaise, la métairie brulait, les chais remplis d'eau-de-vie étaient en feu, et la toiture de notre maison s'allumait de tous côtés. Et personne de sang-froid !… Ma tete était a ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que leur chambre était déja pleine de fumée, lorsqu'un honnete et courageux garçon est allé les arracher au plus horrible des périls… Pour me rappeler a moi-meme, il m'a fallu l'arrivée du docteur Seignebos et ses paroles d'espoir… Cet incendie nous ruine peut-etre ; que m'importe, puisque mes enfants et mon mari sont sauvés !

C'est d'un air d'impatience dédaigneuse que le docteur Seignebos assistait a ces préliminaires inévitables. Les autres, M. Séneschal, le procureur de la République, les deux servantes, meme, avaient peine a maîtriser leur émotion. Lui haussait les épaules et grommelait entre les dents :

– Formalités ! Subtilités ! Puérilités !

Apres avoir retiré, essuyé et remis sur son nez ses lunettes d'or, il s'était assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et il comptait et alignait, dans une écuelle, les quinze ou vingt grains de plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de Claudieuse.

Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un ton bref, s'adressant a M. Galpin-Daveline :

– Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans doute ?

Offensé – on l'eut été a moins –, le juge d'instruction fronça le sourcil, et froidement :

– Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais ma tâche n'est ni moins grave ni moins urgente.

– Oh !…

– Par conséquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore, monsieur le docteur…

– Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous déclare que chaque minute qui s'écoule désormais peut compromettre la vie du blessé.

Ils s'étaient rapprochés et, la tete rejetée en arriere, ils se toisaient avec des yeux ou éclatait la plus violente animosité. Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet meme de M. de Claudieuse ?

La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche :

– Messieurs, prononça-t-elle, messieurs, de grâce…

Peut-etre son intervention n'eut-elle pas suffi, si M. Séneschal et M. Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en meme temps a l'un des adversaires.

Des deux, M. Galpin-Daveline était encore le plus obstiné ; car, en dépit de tout, reprenant la parole :

– Je n'ai plus, monsieur, dit-il a M. de Claudieuse, qu'une question a vous adresser : ou et comment étiez-vous placé ? Ou et comment pensez-vous qu'était placé l'assassin au moment du crime ?

– Monsieur, répondit le comte d'une voix évidemment fatiguée, j'étais, je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte, faisant face a la cour. L'assassin devait etre posté a une vingtaine de pas, sur ma droite, derriere une pile de fagots.

Ayant écrit la réponse du blessé, le juge se retourna vers le médecin.

– Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est a vous maintenant a fixer la prévention sur ce point décisif : a quelle distance était le meurtrier lorsqu'il a fait feu ?

– Je ne suis pas devin, répondit brutalement le médecin.

– Ah ! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la justice, dont je suis ici le représentant, a le droit et les moyens de se faire respecter. Vous etes médecin, monsieur, et la médecine est arrivée a répondre d'une façon presque mathématique a la question que je vous pose…

M. Seignebos ricanait.

– Vraiment, la médecine est arrivée a ce prodige ! fit-il. Quelle médecine ? La médecine légale, sans doute, celle qui est a la dévotion des parquets et a la discrétion des présidents d'assises…

– Monsieur !…

Mais le médecin n'était pas d'un naturel a supporter un second échec.

– Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement. Il n'est pas un manuel de médecine légale qui ne tranche souverainement le probleme dont il s'agit. Je les ai étudiés, ces manuels, qui sont vos armes a vous autres, messieurs les magistrats instructeurs. Je connais l'opinion de Devergie et celle d'Orfila, et celle encore de Casper, de Tardieu et de Briant et Chaudey… Je n'ignore pas que ces messieurs prétendent décider a un centimetre pres la distance d'ou un coup de fusil a été tiré. Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre médecin de campagne, moi, un simple guérisseur… Et, avant de donner une opinion qui peut faire tomber la tete d'un pauvre diable, la tete d'un innocent, peut-etre, j'ai besoin de réfléchir, de me consulter, de recourir a des expériences.

Il avait si évidemment raison quant au fond, sinon quant a la forme, que M. Galpin-Daveline se radoucit.

– C'est a titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je vous demande votre avis. Votre opinion raisonnée et définitive fera nécessairement l'objet d'un rapport motivé.

– Ah !… comme cela…

– Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que vous a inspirées l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.

D'un geste prétentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.

– Mon sentiment, répondit-il, sous toutes réserves, bien entendu, est que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des faits. Je crois volontiers que l'assassin était embusqué a la distance qu'il indique. Ce que je puis affirmer, par exemple, c'est que les deux coups de fusil ont été tirés de distances différentes, l'un de beaucoup plus pres que l'autre, et la preuve, c'est que si l'un d'eux, celui de la hanche, a, comme disent les chasseurs, « écarté » légerement, l'autre, celui de l'épaule, a presque « fait balle »…

– Mais on sait a combien de metres un fusil fait balle, interrompit M. Séneschal, qu'agaçait le ton dogmatique du docteur.

M. Seignebos salua.

– On sait cela ? fit-il. Qui ? Vous, monsieur le maire ? Moi je déclare l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous semblez l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou trois types seulement de fusils de chasse. Avez-vous réfléchi a l'immense variété d'armes françaises, anglaises, américaines et allemandes qui sont aujourd'hui répandues partout ? Comment osez-vous, monsieur, vous prononcer si délibérément ? Ignorez-vous donc, vous, un ancien avoué et un magistrat municipal, que c'est sur cette grave question que roulera tout le débat de la cour d'assises ?

Apres quoi, décidé a ne plus rien répondre, le médecin reprenait son bistouri et ses pinces, lorsque tout a coup, au-dehors, des clameurs éclaterent, si terribles que M. Séneschal, M. Daubigeon et Mme de Claudieuse elle-meme se précipiterent vers la porte.

Et ces clameurs, hélas !, n'étaient que trop justifiées.

La toiture du bâtiment principal venait de s'effondrer, ensevelissant sous ses décombres embrasés le pauvre tambour qui, deux heures plus tôt, avait battu la générale, Bolton, et un pompier, nommé Guillebault, le plus estimé des charpentiers de Sauveterre, un pere de cinq enfants. Le capitaine Parenteau semblait pres de devenir fou, et c'était a qui se dévouerait pour arracher a la plus horrible des morts ces infortunés, dont on entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements désespérés.

Toutes les tentatives pour les secourir devaient échouer. Un gendarme et un fermier des environs, qui avaient essayé d'arriver jusqu'a eux, faillirent rester dans la fournaise et ne furent retirés qu'au prix d'efforts inouis, et dans le plus triste état, le gendarme surtout.

Alors, véritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de l'incendiaire… Alors, en meme temps que les colonnes de fumée et les tourbillons d'étincelles, monterent vers le ciel des cris de vengeance :

– A mort, l'incendiaire, a mort !…

C'est a ce moment que la plus légitime des fureurs inspira M. Séneschal. Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes et combien il est difficile d'arracher a un paysan ce qu'il sait. Se dressant donc sur un monceau de débris, d'une voix claire et forte :

– Oui, mes amis, s'écria-t-il, oui, vous avez raison ; a mort ! Oui, les courageuses victimes du plus lâche des crimes doivent etre vengées… Il faut retrouver l'incendiaire, il le faut absolument !… Vous le voulez, n'est-ce pas ? Cela dépend de vous… Il est impossible qu'il ne soit pas parmi vous un homme qui sache quelque chose… Que celui-la se montre et parle. Souvenez-vous que le plus léger indice peut guider la justice… Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Réfléchissez, consultez-vous…

De rapides chuchotements coururent a travers la foule, puis tout a coup :

– Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.

– Qui ?

– Cocoleu ! Il était la tout au commencement. C'est lui qui est allé chercher dans leur chambre les filles de la dame de Claudieuse. Qu'est-il devenu ? Cocoleu !… Cocoleu !…

Il faut avoir vécu tout au fond des campagnes, en pleins champs, pour imaginer, pour comprendre l'émotion et la colere de tous ces braves gens qui se pressaient autour des ruines embrasées du Valpinson. L'habitant des villes, lui, n'a nul souci du brigand sinistre qui, pour voler, tue. Il a le gaz, des portes solides, et la police veille sur son sommeil. Il redoute peu l'incendie : a la premiere étincelle, toujours quelque voisin se trouve pour crier « au feu ! » Les pompes accourent, et l'eau jaillit comme par enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des périls de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul n'est chargé d'assurer la sécurité de ses nuits. Attaqué par un assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le feu soit mis a sa maison, elle sera en cendres avant l'arrivée des premiers secours, trop heureux s'il se sauve et s'il réussit a sauver sa famille des flammes.

Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de M. Séneschal, s'employaient fiévreusement a retrouver celui qui, pensaient-ils, savait quelque chose : Cocoleu.

Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en était pas un seul, parmi eux, qui ne lui eut donné une beurrée ou une écuellée de soupe, quand il avait faim ; pas un seul qui ne lui eut abandonné une botte de paille dans le coin d'une écurie, quand il pleuvait ou qu'il faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que Cocoleu était de ces infortunés qui traînent a travers la campagne le poids de quelque terrible difformité physique ou morale.

Quelque vingt ans plus tôt, un des gros propriétaires de Bréchy, ayant fait bâtir, avait fait venir d'Angouleme une demi-douzaine de peintres-décorateurs qui passerent chez lui presque tout l'été. Un de ces peintres avait mis a mal une pauvre fille de ferme des environs, nommée Colette, qu'avaient affolée sa longue blouse blanche, ses fines moustaches brunes, sa gaieté, ses chansons et ses propos galants.

Mais les travaux achevés, le séducteur s'était envolé avec ses camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier cigare qu'il avait fumé. Elle était enceinte, pourtant.

Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son état, elle fut jetée a la porte de la maison ou elle était employée, et ses parents, qui avaient bien du mal a se suffire, la repousserent impitoyablement. Des lors, hébétée de douleur, de honte et de regrets, elle erra de ferme en ferme, demandant l'aumône, insultée, raillée, brutalisée meme quelquefois.

C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours, elle mit au monde un garçon. Comment la mere et l'enfant n'étaient-ils pas morts de froid, de faim et de misere !… Il est des grâces d'état incompréhensibles.

Pendant plusieurs années, on les vit traîner leurs haillons autour de Sauveterre, vivant de la générosité, cherement achetée, des paysans. Puis la mere mourut, abandonnée, comme elle avait vécu. On ramassa son corps un matin, sur le revers d'un fossé. L'enfant restait seul.

Il avait huit ans, il était assez fort pour son âge ; un fermier en eut pitié et le prit pour garder ses vaches. Le petit misérable n'en était pas capable.

Tant qu'il avait eu sa mere, on avait attribué a son existence sauvage son mutisme, ses regards effarés, ses allures de bete traquée. Lorsqu'on essaya de s'occuper de lui, on reconnut que nulle intelligence ne s'était éveillée en ce pauvre cerveau déprimé. Il était idiot, et de plus atteint d'une de ces effroyables maladies nerveuses dont les acces agitent tout le corps, et particulierement les muscles du visage, de mouvements convulsifs. Il n'était pas muet, mais ce n'est qu'avec des efforts inouis et en bégayant lamentablement qu'il parvenait a articuler quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui criaient :

– Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.

Il en avait pour cinq minutes a bégayer, avec toutes sortes de contorsions, le nom de sa mere :

– Co… co… co… lette.

De la son surnom.

On avait constaté qu'il n'était bon a rien ; on cessa de s'intéresser a lui ; il se remit a vagabonder comme jadis.

C'est vers cette époque que le docteur Seignebos, en allant a ses visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent docteur, entre autres théories surprenantes, soutenait alors que l'imbécillité n'est qu'une façon d'etre du cerveau, un oubli de la nature aisément réparable par l'adjonction de certaines substances connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une expérience mémorable était trop belle pour qu'il ne s'empressât pas de la saisir.

Il fit monter Cocoleu pres de lui, dans son cabriolet, l'installa dans sa maison et le soumit a un traitement dont le secret est resté entre lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour ses opinions avancées.

Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considérablement maigri. Il parlait peut-etre un peu moins malaisément, mais son intelligence n'avait fait aucun progres appréciable.

Découragé, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il avait données a son pensionnaire, les lui mit dans la main et le poussa dehors en lui défendant de revenir jamais.

Le médecin avait rendu un triste service a Cocoleu. Désaccoutumé des privations, déshabitué d'aller de porte en porte demander son pain, le pauvre idiot eut péri de besoin si sa bonne étoile ne l'eut amené au Valpinson. Touchés de sa détresse, le comte et la comtesse de Claudieuse résolurent de se charger de lui.

Seulement, c'est en vain qu'ils essayerent de le fixer a l'une de leurs métairies, ou ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur vagabonde de Cocoleu l'emportait sur tout, meme sur la faim. L'hiver, par le froid et la neige, on le tenait encore. Mais des les premieres feuilles, il reprenait ses courses sans but a travers les bois et les champs, restant souvent des semaines entieres sans reparaître.

A la longue, pourtant, s'était éveillé en lui quelque chose qui ressemblait assez a l'instinct d'un animal domestique patiemment dressé. Son affection pour Mme de Claudieuse se traduisait comme celle d'un chien, par des gambades et des cris de joie des qu'il l'apercevait. Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait, courant et bondissant autour d'elle, toujours comme un chien. Il aimait aussi les petites filles, et il paraissait souffrir qu'on l'écartât d'elles, car on l'en écartait, redoutant pour des enfants si jeunes la contagion de ses tics nerveux.

Avec le temps aussi, il était devenu capable de rendre quelques petits services. Il était certaines commissions faciles dont on pouvait le charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un domestique, il savait porter une lettre a la poste de Bréchy. Meme, ses progres avaient été assez sensibles pour inspirer des doutes a quelques paysans défiants, lesquels prétendaient que Cocoleu n'était pas si « innocent » qu'il en avait l'air, que c'était « un malin » au contraire, qui faisait la bete pour bien vivre sans travailler.

– Nous le tenons ! crierent enfin quelques voix ; le voila ! le voila !…

La foule s'écarta vivement, et presque aussitôt, maintenu et poussé en avant par plusieurs hommes, un jeune garçon parut.

– Il s'était caché la-bas, derriere une haie, disaient ces hommes, et il ne voulait pas venir, le mâtin !

Le désordre des vetements de Cocoleu attestait en effet une résistance opiniâtre.

C'était un garçon de dix-huit ans, imberbe, tres grand, extraordinairement maigre, et si dégingandé qu'il en paraissait contrefait. Une foret de rudes cheveux roux s'emmelait au-dessus de son front étroit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche meublée de dents aiguës, son nez, largement épaté, et ses immenses oreilles donnaient a sa physionomie une expression étrange d'effarement et d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.

– Qu'est-ce que nous allons en faire ? demanderent les paysans a M. Séneschal.

– Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, répondit le maire, la, dans la petite maison ou vous avez porté monsieur de Claudieuse…

– Et il faudra bien qu'il parle, gronderent les paysans. Tu entends, n'est-ce pas ? Allons ! arrive…


Chapitre 4

 

Mettant leur amour-propre a lutter de flegme et d'impassibilité, ni le docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un mouvement pour reconnaître ce qui se passait au-dehors.

Le médecin s'appretait a reprendre son opération, et méthodiquement, tranquille autant que s'il eut été chez lui, dans son cabinet, il lavait l'éponge dont il venait de se servir et essuyait ses pinces et ses bistouris.

Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les bras croisés, semblait suivre de l'oil, dans le vide, d'insaisissables combinaisons. Peut-etre songeait-il que sa bonne étoile l'avait enfin guidé vers cette cause retentissante qu'il avait si longtemps et si inutilement appelée de tous ses voux.

Mais M. de Claudieuse était loin de partager leur indifférence. Il s'agitait sur son lit, et des que M. Séneschal et M. Daubigeon reparurent, pâles et bouleversés :

– Pourquoi tout ce tumulte ? interrogea-t-il.

Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe :

– Mon Dieu !… s'écria-t-il, et moi qui gémissais de me voir en partie ruiné. Deux hommes morts !… Voila le vrai malheur !… Pauvres gens, victimes de leur courage ! Bolton, un garçon de trente ans ! Guillebault, un pere de famille, qui laisse cinq enfants sans soutien !…

La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots prononcés par son mari.

– Tant qu'il nous restera une bouchée de pain, interrompit-elle, d'une voix profondément troublée, ni la mere de Bolton, ni les enfants de Guillebault ne manqueront de rien !

Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient découvert Cocoleu envahissaient la chambre, poussant devant eux leur prisonnier.

– Ou est le juge ? demandaient-ils. Voila un témoin…

– Quoi ! Cocoleu ! s'écria le comte.

– Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le répete a la justice et que l'incendiaire soit retrouvé.

M. Seignebos avait froncé le sourcil. Il exécrait Cocoleu, ce cher docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse expérience dont on fait encore des gorges chaudes a Sauveterre.

– Est-ce que véritablement vous allez l'interroger ? demanda-t-il a M. Galpin-Daveline.

– Pourquoi non ? fit sechement le juge.

– Parce qu'il est completement imbécile, monsieur, stupide, idiot. Parce qu'il est incapable de saisir la valeur de vos questions et la portée de ses réponses.

– Il peut nous fournir un indice précieux, monsieur…

– Lui !… un etre dénué de raison !… Vous n'y pensez pas ! Il est impossible que la justice tienne compte des réponses incohérentes d'un fou !

Le mécontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un redoublement de roideur.

– Je sais ce que j'ai a faire, monsieur, dit-il.

– Et moi, riposta le médecin, je connais mon devoir. Vous avez requis le concours de mes lumieres, je vous l'apporte. Je vous déclare que l'état mental de ce garçon est tel qu'il ne saurait etre entendu, meme a titre de renseignements. J'en appelle a monsieur le procureur de la République.

Il espérait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne venant pas :

– Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une voie sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux répond a vos questions par une accusation formelle ? Poursuivrez-vous celui qu'il accusera ?

Les paysans écoutaient, bouche béante, cette discussion.

– Oh ! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un d'eux.

– Il sait bien dire ce qu'il veut, le mâtin ! ajouta un autre.

– Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, prononça doucement Mme de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque j'étais comme frappée de vertige et que tout le monde les oubliait. Approche, Cocoleu, approche, mon ami, n'aie pas peur, personne ici ne te veut de mal…

Il était bien besoin de ces bonnes paroles. Effrayé au-dela de toute expression par les brutalités dont il venait d'etre l'objet, le pauvre idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.

– Je… je n'ai pas… pas… peur…, bégaya-t-il.

– Une fois encore, je proteste, insista le médecin.

Il venait de reconnaître qu'il n'était pas seul de son avis.

– Je crois, en effet, qu'il est peut-etre dangereux d'interroger Cocoleu, dit M. de Claudieuse.

– Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon.

Mais le juge était le maître de la situation, armé des pouvoirs presque illimités que la loi confere au magistrat instructeur.

– Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, laissez-moi agir a ma guise. (Et s'étant assis, et s'adressant a Cocoleu) : Voyons, mon garçon, reprit-il de sa meilleure voix, écoute-moi bien et tâche de me comprendre. Sais-tu ce qu'il y a eu, cette nuit, au Valpinson ?

– Le feu, répondit l'idiot.

– Oui, mon ami, le feu, qui a détruit la maison de tes bienfaiteurs, le feu ou viennent de périr deux pauvres pompiers… Et ce n'est pas tout : on a essayé d'assassiner le comte de Claudieuse. Le vois-tu, dans ce lit, blessé et couvert de sang ? Vois-tu la douleur de madame de Claudieuse ?…

Cocoleu comprenait-il ? Sa figure grimaçante ne trahissait rien de ce qui pouvait se passer en lui.

– Absurdité ! grommelait le docteur. Témérité ! Ténacité !

M. Galpin-Daveline l'entendit.

– Monsieur ! prononça-t-il vivement, ne m'obligez pas a me rappeler qu'il y a la, tout pres, des gens chargés de faire respecter mon caractere… (Et revenant au pauvre idiot) : Tous ces malheurs, mon ami, poursuivit-il, sont l'ouvre d'un lâche incendiaire. Tu le détestes, n'est-ce pas, ce misérable, tu le hais ?…

– Oui, dit Cocoleu.

– Tu désires qu'il soit puni…

– Oui, oui !

– Eh bien ! il faut m'aider a le découvrir, pour qu'il soit arreté par les gendarmes, mis en prison et jugé. Tu le connais, tu as dit toi-meme que tu le connaissais…

Il s'arreta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours :

– Dans le fait, demanda-t-il, a qui ce pauvre diable a-t-il parlé ?

C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit rien. Peut-etre Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui attribuait.

– Ce qui est sur, déclara un des métayers du Valpinson, c'est que ce pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes les nuits il rôde comme un chien de garde autour des bâtiments…

Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumiere. Changeant brusquement la forme de l'interrogatoire :

– Ou as-tu passé la soirée ? demanda-t-il a Cocoleu.

– Dans… dans… la cour…

– Dormais-tu, quand l'incendie s'est déclaré ?

– Non.

– Tu l'as donc vu commencer ?

– Oui.

– Comment a-t-il commencé ?

Obstinément, l'idiot tenait ses regards rivés sur Mme de Claudieuse, avec l'expression craintive et soumise du chien qui cherche a lire dans les yeux de son maître.

– Réponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obéis, parle…

Un éclair brilla dans les yeux de Cocoleu.

– On… on a mis le feu, bégaya-t-il.

– Expres ?

– Oui.

– Qui ?

– Un monsieur…

Il n'était pas un des témoins de cette scene qui, pour mieux entendre, ne retînt sa respiration. Seul le docteur se dressa.

– Cet interrogatoire est insensé ! s'écria-t-il.

Mais le juge d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers Cocoleu, d'une voix qu'altérait l'émotion :

– Tu l'as vu, ce monsieur ? demanda-t-il.

– Oui.

– Et tu le connais ?

– Tres… tres bien.

– Tu sais son nom ?

– Oh, oui !

– Comment s'appelle-t-il ?

Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure bleme de Cocoleu ; il hésita, puis enfin, avec un violent effort, il répondit :

– Bois… Bois… Boiscoran.

Des murmures de mécontentement et des ricanements incrédules accueillirent ce nom. D'hésitation, de doute, il n'y en eut pas l'ombre.

– Monsieur de Boiscoran, un incendiaire ? disaient les paysans ; a qui jamais fera-t-on accroire ça ?

– C'est absurde ! déclara M. de Claudieuse.

– Insensé ! approuverent M. Séneschal et M. Daubigeon.

Le docteur Seignebos avait retiré ses lunettes et les essuyait d'un air de triomphe.

– Qu'avais-je annoncé ! s'écria-t-il. Mais monsieur le juge d'instruction n'a pas daigné tenir compte de mes observations…

M. le juge d'instruction était de beaucoup le plus ému de tous. Il était devenu excessivement pâle, et les efforts étaient visibles qu'il faisait pour garder son impassible froideur.

Le procureur de la République se pencha vers lui.

– A votre place, murmura-t-il, j'en resterais la, considérant comme non avenu ce qui vient de se passer.

Mais M. Galpin-Daveline était de ces gens qu'aveugle l'opinion exagérée qu'ils ont d'eux-memes, et qui se feraient hacher en morceaux plutôt que de reconnaître qu'ils ont pu se tromper.

– J'irai jusqu'au bout, répondit-il.

Et s'adressant de nouveau a Cocoleu, au milieu d'un silence si profond qu'on eut entendu le bruissement des ailes d'une mouche :

– Comprends-tu bien, mon garçon, lui demanda-t-il, ce que tu dis ? Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable ?

Que Cocoleu comprît ou non, il était en tout cas agité d'une angoisse manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes déprimées, et des secousses nerveuses secouaient ses membres et convulsaient sa face.

– Je… je dis la vérité, bégaya-t-il.

– C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson ?

– Oui.

– Comment s'y est-il pris ?

L'oil égaré de Cocoleu allait incessamment du comte de Claudieuse, qui semblait indigné, a la comtesse, qui écoutait d'un air de douloureuse surprise.

– Parle ! insista le juge d'instruction.

Apres un moment d'hésitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer ce qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de contorsions et de bégaiements a faire comprendre qu'il avait vu M. de Boiscoran, qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa poche, les enflammer avec une allumette et les placer sous une meule de paille qui était tout proche de deux énormes piles de fagots, lesquelles piles s'appuyaient au mur d'un chai plein d'eau-de-vie.

– C'est de la démence ! s'écria le docteur, traduisant certainement l'opinion de tous.

Mais M. Galpin-Daveline avait réussi a maîtriser son trouble. Promenant autour de lui un regard méchant :

– A la premiere marque d'approbation ou d'improbation, déclara-t-il, je requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Apres quoi, revenant a Cocoleu) : Puisque tu as si bien vu monsieur de Boiscoran, interrogea-t-il, comment était-il vetu ?

– Il avait un pantalon blanchâtre, répondit l'idiot, toujours en bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de paille. Son pantalon était rentré dans ses bottes.

Deux ou trois paysans s'entre-regarderent comme si enfin ils eussent été effleurés d'un soupçon. C'était avec le costume décrit par Cocoleu qu'ils avaient l'habitude de rencontrer M. de Boiscoran.

– Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait ?

– Il s'est caché derriere les fagots.

– Et ensuite ?

– Il a préparé son fusil, et, quand le maître est sorti, il a tiré.

Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait d'indignation sur son lit.

– Il est monstrueux, s'écria-t-il, de laisser ce misérable idiot salir un galant homme de ses stupides accusations ! S'il a vu monsieur de Boiscoran mettre le feu et se cacher pour m'assassiner, pourquoi n'a-t-il pas donné l'alarme, pourquoi n'a-t-il pas crié !

Docilement, a la grande surprise de M. Séneschal et de M. Daubigeon, M. Galpin-Daveline répéta la question.

– Pourquoi n'as-tu pas appelé ? demanda-t-il a Cocoleu.

Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient épuisé le malheureux idiot. Il éclata d'un rire hébété et, presque aussitôt pris d'une crise de son mal, il tomba en se débattant et en criant, et il fallut l'emporter.

Le juge d'instruction s'était levé et, pâle, ému, les sourcils froncés, la levre contractée, il semblait réfléchir.

– Qu'allez-vous faire ? lui demanda a l'oreille le procureur de la République.

– Poursuivre ! dit-il a voix basse.

– Oh !

– Puis-je faire autrement, dans ma situation ? Dieu m'est témoin qu'en poussant ce malheureux idiot, mon but était de faire éclater l'absurdité de son accusation. Le résultat a trompé mon attente…

– Et maintenant…

– Il n'y a plus a hésiter : dix témoins ont assisté a l'interrogatoire, mon honneur est en jeu, il faut que je démontre l'innocence ou la culpabilité de l'homme accusé par Cocoleu… (Et tout aussitôt, s'approchant du lit de M. de Claudieuse) : Voulez-vous, a cette heure, monsieur, m'apprendre ce que sont vos relations avec monsieur de Boiscoran ?

La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.

– Est-il possible, monsieur, s'écria-t-il, que vous croyiez ce que vous venez d'entendre !

– Je ne crois rien, monsieur, prononça le juge. J'ai mission de découvrir la vérité, je la cherche…

– Le docteur vous a dit quel est l'état mental de Cocoleu…

– Monsieur, je vous prie de me répondre.

M. de Claudieuse eut un geste de colere, et vivement :

– Eh bien ! répondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran ne sont ni bonnes ni mauvaises ; nous n'en avons pas.

– On prétend, je l'ai entendu dire, que vous etes fort mal ensemble…

– Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de Boiscoran vit a Paris les trois quarts de l'année. Il n'est jamais venu chez moi, je n'ai jamais mis les pieds chez lui.

– On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu mesurés…

– C'est possible. Nous n'avons ni le meme âge, ni les memes gouts, ni les memes opinions, ni les memes croyances. Il est jeune, je suis vieux. Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma solitude et la chasse. Je suis légitimiste, il était orléaniste et est devenu démocrate. Je crois que seul le descendant de nos rois légitimes peut sauver notre pays, il est persuadé que la République est le salut de la France. Mais on peut etre ennemis politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran est un galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a été blessé.

Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les réponses du comte. Ayant fini :

– Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-il. Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits d'intérets…

– Insignifiants.

– Pardon, vous avez échangé du papier timbré.

– Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un malheureux cours d'eau qui est pour les riverains un éternel sujet de contestations.

M. Galpin-Daveline hochait la tete.

– Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous avez eu, au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.

Le comte de Claudieuse paraissait désolé.

– C'est vrai, nous avons échangé quelques propos… Monsieur de Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de leur chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils détruisaient de gibier…

– Précisément… Et un jour que vous avez rencontré monsieur de Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil a ses chiens…

– J'étais furieux, je le reconnais ; mais j'avais tort, mille fois tort, je l'ai menacé.

– C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous etes animés, vous menaciez, il vous a couché en joue… Ne le niez pas ; dix personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.


Chapitre 5

 

Il n'était personne dans le pays qui ne sut de quel mal affreux était atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fut bien persuadé qu'il n'y avait pas de soins a lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emporté avaient donc cru faire assez en le déposant sur un tas de paille humide. L'abandonnant ensuite a lui-meme, ils s'étaient melés a la foule pour raconter ce qu'ils venaient d'entendre.

C'est une justice a rendre aux quelques centaines de paysans qui se pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur premier mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions l'etre sans cervelle qui venait d'attribuer l'incendie a M. de Boiscoran.

Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans les villes, s'écria : « Pourquoi donc pas ? » Et ces seuls mots devinrent le point de départ des suppositions les plus hasardées.

Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient été publiques. Il était bien connu que presque toujours les premiers torts étaient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, n'aurait-il pas eu recours a ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait hair, pensait-on, et surtout craindre ?

« Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche ? » ricanait le garnement.

De la a chercher des circonstances a l'appui des affirmations de Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se formerent, et bientôt deux hommes et une femme donnerent a entendre qu'on serait peut-etre bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refuserent. Mais déja ils en avaient trop dit. Bon gré mal gré ils furent conduits a la maison ou, dans le moment meme, M. Galpin-Daveline interrogeait le comte de Claudieuse.

Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M. Séneschal, frémissant a l'idée d'un nouvel accident, se précipita vers la porte.

– Qu'est-ce encore ? s'écria-t-il.

– Des témoins ! voila d'autres témoins ! répondirent les paysans.

M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et apres un regard échangé avec M. Daubigeon :

– On vous amene des témoins, monsieur, dit-il au juge.

Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait a leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.

– Nous reviendrons plus tard a notre… entretien, monsieur le comte, dit-il a M. de Claudieuse. (Et répondant a M. Séneschal) : Que ces témoins entrent, dit-il, mais seuls et un a un…

Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé du bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt-cinq ans, large d'épaules, avec une tete toute petite, un front tres bas et de formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait a deux lieues a la ronde la réputation d'un séducteur irrésistible et n'en était pas médiocrement fier.

Apres lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge :

– Que savez-vous ? poursuivit M. Galpin-Daveline.

Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien compris que les paysans éclaterent de rire :

– J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire… tres importante, de l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard, je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes…

– Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.

Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.

– Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus de huit heures, et le jour commençait a baisser quand j'arrivai aux étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.

– Vous etes bien sur que c'était lui ?

– Pardi ! puisque je lui ai parlé !… Mais attendez. Il n'eut pas peur, lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon, le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas moins que lui. « Comment ! c'est vous, notre monsieur ! » lui dis-je. Il me répondit : « Oui, j'ai quelqu'un a voir a Bréchy. » C'était bien possible ; cependant je lui dis encore : « Tout de meme, vous prenez un drôle de chemin ! » Il se mit a rire. « Je ne savais pas que les étangs fussent débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau… » Et en disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien a répliquer, mais maintenant, apres ce qui s'est passé, je trouve que c'est drôle…

Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot. Ensuite :

– Comment était vetu monsieur de Boiscoran ? interrogea-t-il.

– Attendez… il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours marron et un panama a larges bords.

La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte et de la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et meme du docteur Seignebos. Une circonstance de la déposition de Ribot les frappait surtout : il avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour passer le déversoir…

– Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot : qu'un autre témoin se présente.

Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait seul une masure a une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le pere Gaudry.

Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme vetu de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.

Apres avoir donné son nom :

– Il pouvait etre onze heures du soir, déposa-t-il, et je traversais les bois de Rochepommier par un des petits sentiers…

– Vous alliez voler des fagots ! fit séverement le juge.

– Jour du bon Dieu ! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien possible de dire une chose pareille ! Voler des fagots, moi !… Non, mon bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour y etre tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des cepes, que j'aurais été vendre a Sauveterre… Donc, je suivais le routin, quand voila que tout a coup, derriere moi, j'entends les pas d'un homme. Naturellement, la peur me prend…

– Parce que vous voliez !

– Oh, non ! mon bon monsieur ; seulement, la nuit, vous comprenez… Enfin, je me cache derriere un arbre, et presque aussitôt je vois passer monsieur de Boiscoran, que je reconnais tres bien, malgré l'obscurité, et qui devait etre tres en colere, car il parlait tout haut, il jurait, il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignées de feuilles.

– Avait-il un fusil ?

– Oui, mon bon monsieur, puisque meme c'est a cause de ce fusil qu'il m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde…

Le troisieme et le dernier témoin était une bonne et brave métayere, maîtresse Courtois, dont la métairie était située de l'autre côté du bois de Rochepommier.

Interrogée, apres un moment d'indécision :

– Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle ; mais je vais toujours le dire : comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et que je voulais faire une fournée demain, j'étais allée avec mon âne au moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y en avait pas de prete, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je voulais attendre, et je restai a souper avec lui. Vers dix heures, on me livra un sac que les garçons attacherent sur mon âne, et je me mis en route. J'avais déja fait plus de la moitié du chemin, et il devait etre onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne fait un faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant pas de force a le recharger seule, lorsqu'a dix pas de moi, un homme sort du bois. Je l'appelle, il vient. C'était monsieur de Boiscoran. Je lui demande de m'aider, et aussitôt, sans se faire prier, il pose son fusil a terre, prend le sac et le remet sur l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y a pas de quoi, et… voila tout.

Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'acces a l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se résignait aux humbles fonctions d'appariteur.

Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déja peut-etre regrettant ce qu'elle venait de dire :

– Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose ? cria-t-il. (Et, comme nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en ajoutant) : Alors, éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.

La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en proie aux plus cruelles perplexités.

Consterné jusqu'a ce point de n'essayer pas meme de réagir, M. Galpin-Daveline demeurait accoudé a la table devant laquelle il s'était assis pour écrire, le front entre les mains, semblant chercher une issue a l'impasse ou il se trouvait engagé.

Tout a coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, laissant tomber son masque de glaciale impassibilité :

– Eh bien ! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eut espéré un secours ou imploré un conseil, eh bien !…

On ne lui répondit pas.

Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient : le comte et la comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la République, et meme le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était encore a se débattre contre ce résultat invraisemblable, inconcevable, inoui !

Enfin, apres un moment de silence :

– Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume étrange, j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh ! n'essayez pas de le nier : vous partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui de vous oserait soutenir que, sous l'empire d'une émotion terrible, ce malheureux n'a pas recouvré durant quelques minutes la plénitude de sa raison ! Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nommé le coupable, vous avez haussé les épaules. Mais d'autres témoins sont venus, et de l'ensemble de leurs dépositions résulte un faisceau de présomptions terribles… (Il s'animait. L'habitude professionnelle, plus forte que tout, reprenait le dessus) : Monsieur de Boiscoran, poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est désormais incontestable. Or, comment y est-il venu ? En se cachant. Du château de Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy et celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou l'autre ? Non. Pour venir, il coupe droit a travers les marais, au risque de s'embourber et d'etre forcé de se mettre a l'eau jusqu'aux épaules. Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dépit de l'obscurité, et malgré le danger évident de s'y perdre et d'y errer jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc ? N'etre pas vu, cela tombe sous le sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il ? Un coureur de femmes, Ribot, qui lui-meme se cache pour se rendre a un rendez-vous d'amour. Un voleur de fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une fermiere, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance toute fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais la Providence veillait…

– Oh ! la Providence !… gronda le docteur Seignebos, la Providence !…

Mais M. Galpin-Daveline n'entendit meme pas l'interruption. Et toujours plus vite :

– Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de Boiscoran certaines discordances de temps ?… Non. A quel moment est-il aperçu venant de ce côté ? A la tombée de la nuit. Il était huit heures et demie, déclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le déversoir des étangs de la Seille. Donc, il pouvait etre au Valpinson vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'était pas commis encore. A quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis ? Gaudry et la femme Courtois l'ont dit : apres onze heures. Monsieur de Claudieuse était blessé alors, et le Valpinson brulait. Savons-nous quelque chose des dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran ? Oui, encore. En venant, il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et cependant il lui explique sa présence en cet endroit presque dangereux, et aussi pourquoi il a un fusil sur l'épaule. Il a, prétend-il, quelqu'un a voir a Bréchy, et il se proposait de tirer des oiseaux d'eau. Est-ce admissible ? Est-ce meme vraisemblable ? Cependant, examinons son attitude au retour. Il marchait tres vite, dépose Gaudry ; il semblait furieux et arrachait aux branches des poignées de feuilles. Que dit-il a maîtresse Courtois ? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service qu'elle lui demande. Et apres ? Son chemin, pendant un quart d'heure, est le meme que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle ? Non. Il la quitte précipitamment, il prend les devants, il se hâte de rentrer chez lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin et crier au feu !…

Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procede la justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en général, trop au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil. Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enquete, il n'est pas, a proprement parler, de regles fixes. Du moment ou un juge d'instruction est saisi d'un crime, toute latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au coupable. Maître absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de pouvoirs exorbitants, il procede a sa guise…

Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été emporté par la rapidité des événements. Entre la premiere question adressée a Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le temps de se reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il était fatalement amené a l'expliquer.

– Décidément, c'est un réquisitoire en regle ! s'écria le docteur Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes d'or.) Et basé sur quoi ? poursuivait-il avec trop de véhémence pour qu'on put espérer l'interrompre ; basé sur les réponses d'un malheureux que moi, médecin, je déclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence ne s'allume pas et ne s'éteint pas dans un cerveau comme le gaz dans un réverbere. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours été, et toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dépositions sont concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi ? Parce que les accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela vous vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran ? Il s'est promené toute la soirée ! N'est-ce pas son droit ? Il a traversé les marais ! Qui l'en empechait ? Il a passé les bois ! Est-ce défendu ? On l'a rencontré ! N'est ce pas naturel ? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses gestes sont suspects. Il parle ! C'est le sang-froid du scélérat endurci. Il se tait ! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est alors mes démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu, d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore que celles de monsieur de Boiscoran ! Car voila le grand mot lâché : monsieur de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne reconnaît d'autre souveraineté, d'autre magistrature que celles du peuple…

– Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, vous ne pensez pas ce que vous dites…

– Je le pense, morbleu ! et meme…

Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois :

– Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des probabilités qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des probabilités, je place un fait positif : le caractere de l'homme accusé. Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de cour, incapable d'un crime lâche et odieux…

Les autres approuvaient.

– Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai : pourquoi ce crime ? Ah ! si monsieur de Boiscoran n'avait rien a perdre !… Mais est-il ici-bas un homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, doué d'une santé admirable, immensément riche, estimé et recherché de tous ! Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je puis vous dire et qui seul écarterait tout soupçon : monsieur de Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise de Chandoré, il est aimé d'elle a la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fixé au 20 du mois prochain.

Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumiere des lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si puissantes considérations réunissaient autour du lit de M. de Claudieuse.

Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez maître de soi pour qu'il fut difficile de discerner l'impression qu'il en ressentait. A la fin, hochant gravement la tete :

– Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire a l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce que je veux dire, peut vous l'affirmer… Mon cour, avant le vôtre, plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la loi ; mais, au-dessus de mes affections, il y a mon devoir… Dépend-il de moi d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de Cocoleu ! Puis-je faire que trois dépositions inattendues ne soient pas venues donner a cette dénonciation un caractere de vraisemblance inquiétant !

Le comte de Claudieuse se désolait :

– Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupçons indignes ont été suggérés par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me lever !… Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que j'ai déclaré répondre de lui comme de moi-meme !… Cocoleu, détestable idiot !… Ah ! Genevieve, chere femme aimée, pourquoi l'avoir engagé a parler ! Il se fut tu obstinément sans ton insistance !

Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse nuit. Pendant les premieres heures, elle avait été soutenue par cette exaltation qui suit les grandes crises ; mais, depuis un moment, elle s'était affaissée sur un escabeau, pres du lit ou reposaient ses deux filles ; et, la tete enfoncée dans l'oreiller, elle paraissait dormir. Elle ne dormait pas, pourtant.

Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits gonflés, les yeux rouges, et, d'une voix pénétrante :

– Quoi !… s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos enfants ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laissé échapper un moyen de découvrir le misérable assassin, le lâche incendiaire !… Non ! ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne regrette rien…

– Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Genevieve, il est impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense d'etre aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours qui le séparent de son mariage, eut-il pu combiner un crime si abominable ?

– Qu'il démontre donc son innocence ! fit durement la comtesse.

Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses levres.

– Voila pourtant la logique des femmes, grommelait-il.

– Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas a reconnaître l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera ombre a sa vie entiere. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de Boiscoran, on dira encore : « Ah ! oui, celui qui a mis le feu au Valpinson… »

Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République qui répondit.

– Je ne saurais, fit-il tristement, partager la maniere de voir de monsieur le maire, mais peu importe. Apres ce qui s'est passé, monsieur le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit, et plus encore l'intéret de l'homme accusé. Que diraient tous ces paysans, qui ont entendu la déclaration de Cocoleu et la déposition des témoins, si l'enquete était abandonnée ? Ils diraient que monsieur de Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il est noble et tres riche. Sur mon honneur, je crois a son innocence absolue. Mais précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens qu'il faut le mettre a meme de la démontrer victorieusement. Il doit en avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il se rendait a Bréchy pour voir quelqu'un…

– Et s'il n'y était pas allé ? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eut vu personne ? Si ce n'eut été la qu'un prétexte pour satisfaire l'indiscrete curiosité de Ribot ?

– Eh bien ! il en serait quitte pour dire la vérité a la justice. Je ne suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle qui, mieux que tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il eut eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'eut pas chargé son fusil a balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse…

– Et il ne m'eut point manqué a dix pas…, fit le comte.

Des coups précipités, frappés a la porte, les interrompirent.

– Entrez ! cria M. Séneschal.

La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais visiblement satisfaits.

– Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.

– Quoi ? interrogea M. Galpin-Daveline.

– On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est l'enveloppe d'une cartouche.

M. de Claudieuse s'était haussé sur ses oreillers.

– Montrez ! fit-il vivement. J'ai tiré, ces jours passés, plusieurs coups de fusil autour de la maison, pour écarter les oiseaux qui mangeaient nos fruits ; je verrai si cette enveloppe vient de moi.

Le paysan la lui tendit.

C'était une enveloppe de plomb, tres mince, comme en ont les cartouches de deux ou trois systemes de fusils de chasse américains. Fait singulier, elle avait été noircie par l'inflammation de la poudre, mais elle n'avait été ni déchirée, ni meme faussée par l'explosion. Elle était si parfaitement intacte qu'on y pouvait lire encore, en lettres repoussées, le nom du fabricant : Klebb.

– Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.

Mais il était devenu fort pâle en disant cela, si pâle que sa femme se rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard ou se lisait la plus horrible angoisse.

– Eh bien ?…

Il ne répondit pas. Et telle était en ce moment l'éloquence décisive de ce silence, que la comtesse parut sur le point de se trouver mal et murmura :

– Cocoleu avait donc toute sa raison !

Pas un détail de cette scene rapide n'avait échappé a M. Galpin-Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu surprendre l'expression d'une sorte d'épouvante. Pourtant, il ne fit aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette enveloppe métallique, qui pouvait devenir une piece a conviction de la plus terrible importance, et durant plus d'une minute il la retourna en tous sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse attention. Ensuite de quoi, s'adressant aux paysans, debout et respectueusement découverts a l'entrée :

– Ou avez-vous trouvé ce débris de cartouche, mes amis ? interrogea-t-il.

– Tout pres de cette vieille tour, qui reste du vieux château, ou l'on serre des outils et qui est toute couverte de lierre.

Déja M. Séneschal avait maîtrisé la stupeur dont il avait été saisi en voyant blemir et se taire le comte de Claudieuse.

– Assurément, fit-il, ce n'est pas de la que l'assassin a tiré. De cette place, on ne voit meme pas l'entrée de la maison.

– C'est possible, répondit le juge, mais l'enveloppe d'une cartouche ne tombe pas nécessairement a l'endroit d'ou l'on fait feu. Elle tombe quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour recharger…

C'était si exact que le docteur Seignebos lui-meme n'osa pas protester.

– Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous a trouvé ce débris de cartouche ?

– Nous étions ensemble quand nous l'avons aperçu et ramassé.

– Eh bien ! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour que je puisse, au besoin, vous faire citer régulierement.

Ils obéirent, et cette formalité remplie, ils se retiraient, apres force salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire qui précédait la maison.

L'instant d'apres, l'homme qui avait été expédié a Sauveterre pour chercher des médicaments entrait. Il était furieux.

– Gredin de pharmacien ! s'écria-t-il, j'ai cru que jamais il ne m'ouvrirait !

Le docteur Seignebos s'était emparé des objets qu'on lui rapportait.

S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air d'ironique respect :

– Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de faire couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de sauver la vie de l'assassiné. J'ai interrompu le pansement de monsieur de Claudieuse plus peut-etre que ne le permettait la prudence. Et je vous prie de vouloir bien me laisser seul faire en paix mon métier…