La Conquete de Plassans - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1874

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Emile Zola

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Opis ebooka La Conquete de Plassans - Emile Zola

La Conquete de Plassans est un roman d’Émile Zola publié en 1874, le quatrieme de la série Les Rougon-Macquart. L’action se situe a Plassans, le berceau des Rougon-Macquart, petite ville que Zola a imaginée en s'inspirant d'Aix-en-Provence. La ville, acquise a Napoléon III grâce aux intrigues de la famille Rougon (La Fortune des Rougon), est passée aux légitimistes. Un pretre bonapartiste, l’abbé Faujas, y est envoyé par le pouvoir pour la reconquérir.

Opinie o ebooku La Conquete de Plassans - Emile Zola

Fragment ebooka La Conquete de Plassans - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Désirée battit des mains. C’était une enfant de quatorze ans, forte pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.

« Maman, maman ! cria-t-elle, vois ma poupée ! »

Elle avait pris a sa mere un chiffon, dont elle travaillait depuis un quart d’heure a faire une poupée, en le roulant et en l’étranglant par un bout, a l’aide d’un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas qu’elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit a Désirée.

« C’est un poupon, ça ! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il faut qu’elle ait une jupe, comme une dame. »

Elle lui donna une rognure d’indienne qu’elle trouva dans sa table a ouvrage ; puis elle se remit a son bas, soigneusement. Elles étaient toutes deux assises, a un bout de l’étroite terrasse, la fille sur un tabouret, aux pieds de la mere. Le soleil couchant, un soleil de septembre, chaud encore, les baignait d’une lumiere tranquille ; tandis que, devant elles, le jardin, déja dans une ombre grise, s’endormait. Pas un bruit, au-dehors, ne montait de ce coin désert de la ville.

Cependant, elles travaillerent dix grandes minutes en silence. Désirée se donnait une peine infinie pour faire une jupe a sa poupée. Par moments, Marthe levait la tete, regardait l’enfant avec une tendresse un peu triste. Comme elle la voyait tres embarrassée :

« Attends, reprit-elle ; je vais lui mettre les bras, moi. »

Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe.

« Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C’est moi qui ai mené Serge a la musique… Il y avait un monde, sur le cours Sauvaire !

– Je vous ai crus retenus au college, murmura la mere, sans cela, j’aurais été bien inquiete. »

Mais Désirée, sans plus songer a la poupée, s’était jetée au cou de Serge, en lui criant :

« J’ai un oiseau qui s’est envolé, le bleu, celui dont tu m’avais fait cadeau. »

Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mere, qui croyait ce chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de son frere, elle répétait, en l’entraînant vers le jardin :

« Viens voir. »

Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant a la consoler. Elle le conduisit a une petite serre, devant laquelle se trouvait une cage posée sur un pied. La, elle lui expliqua que l’oiseau s’était sauvé au moment ou elle avait ouvert la porte pour l’empecher de se battre avec un autre.

« Pardi ! ce n’est pas étonnant, cria Octave, qui s’était assis sur la rampe de la terrasse : elle est toujours a les toucher, elle regarde comment ils sont faits et ce qu’ils ont dans le gosier pour chanter. L’autre jour, elle les a promenés tout une apres-midi dans ses poches, afin qu’ils aient bien chaud.

– Octave !… dit Marthe d’un ton de reproche ; ne la tourmente pas, la pauvre enfant. »

Désirée n’avait pas entendu. Elle racontait a Serge, avec de longs détails, de quelle façon l’oiseau s’était envolé.

« Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser a côté, sur le grand poirier de M. Rastoil. De la, il a sauté sur le prunier, au fond. Puis, il a repassé sur ma tete, et il est entré dans les grands arbres de la sous-préfecture, ou je ne l’ai plus vu, non, plus du tout. » Des larmes parurent au bord de ses yeux.

« Il reviendra peut-etre, hasarda Serge.

– Tu crois ?… J’ai envie de mettre les autres dans une boîte et de laisser la cage ouverte toute la nuit. »

Octave ne put s’empecher de rire ; mais Marthe rappela Désirée.

« Viens donc voir, viens donc voir ! »

Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe ; elle avait une jupe roide, une tete formée d’un tampon d’étoffe, des bras faits d’une lisiere cousue aux épaules. Le visage de Désirée s’éclaira d’une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus a l’oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une puérilité de gamine.

Serge était venu s’accouder pres de son frere. Marthe avait repris son bas.

« Alors, demanda-t-elle, la musique a joué ?

– Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne pas venir. Toute la ville est la, les demoiselles Rastoil, Mme de Condamin, M. Paloque, la femme et la fille du maire !… Pourquoi ne viens-tu pas ? »

Marthe ne leva pas les yeux ; elle murmura, en achevant une reprise :

« Vous savez bien, mes enfants, que je n’aime pas sortir. Je suis si tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu’un reste avec Désirée. »

Octave ouvrait les levres, mais il regarda sa sour et se tut. Il demeura la, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant les poiriers de M. Rastoil, derriere lesquels descendait le soleil. Serge avait sorti de sa poche un livre qu’il lisait attentivement. Il y eut un silence recueilli, chaud d’une tendresse muette, dans la bonne lumiere jaune qui pâlissait peu a peu sur la terrasse. Marthe, couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir, tirait de grandes aiguillées régulieres.

« Tout le monde est donc en retard aujourd’hui ? reprit-elle au bout d’un instant. Il est pres de six heures, et votre pere ne rentre pas… Je crois qu’il est allé du côté des Tulettes.

– Ah bien ! dit Octave, ce n’est pas étonnant, alors… Les paysans des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent… Est-ce pour un achat de vin ?

– Je l’ignore, répondit Marthe ; vous savez qu’il n’aime pas a parler de ses affaires. »

Un silence se fit de nouveau. Dans la salle a manger, dont la fenetre était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et d’argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis, elle alla se planter a la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la place de la Sous-Préfecture. Apres quelques minutes d’attente, elle vint sur le perron, criant :

« Alors, M. Mouret ne rentrera pas dîner ?

– Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement.

– C’est que tout brule. Il n’y a pas de bon sens. Quand Monsieur fait de ces tours-la, il devrait bien prévenir… Moi, ça m’est égal, apres tout. Le dîner ne sera pas mangeable.

– Tu crois, Rose ? dit derriere elle une voix tranquille. Nous le mangerons tout de meme, ton dîner. »

C’était Mouret qui rentrait. Rose se tourna, regarda son maître en face, comme sur le point d’éclater ; mais, devant le calme absolu de ce visage ou perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle ne trouva pas une parole, elle s’en alla. Mouret descendit sur la terrasse, ou il piétina, sans s’asseoir. Il se contenta de donner, du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui sourit. Marthe avait levé les yeux ; puis, apres avoir regardé son mari, elle s’était mise a ranger son ouvrage dans sa table.

« Vous n’etes pas fatigué ? demanda Octave, qui regardait les souliers de son pere, blancs de poussiere.

– Si, un peu », répondit Mouret, sans parler autrement de la longue course qu’il venait de faire a pied.

Mais il aperçut, au milieu du jardin, une beche et un râteau que les enfants avaient du oublier la.

« Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils ? s’écria-t-il. Je l’ai dit cent fois. S’il venait a pleuvoir, ils seraient rouillés. »

Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla lui-meme chercher la beche et le râteau, qu’il revint accrocher soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour voir si chaque chose était bien en ordre.

« Tu apprends tes leçons, toi ? demanda-t-il en passant a côté de Serge, qui n’avait pas quitté son livre.

– Non, mon pere, répondit l’enfant. C’est un livre que l’abbé Bourrette m’a preté, la relation des Missions en Chine. »

Mouret s’arreta net devant sa femme.

« A propos, reprit-il, il n’est venu personne ?

– Non, personne, mon ami », dit Marthe d’un air surpris.

Il allait continuer, mais il parut se raviser ; il piétina encore un instant, sans rien dire ; puis, s’avançant vers le perron :

« Eh bien ! Rose, et ce dîner qui brulait ?

– Pardi ! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisiniere, il n’y a plus rien de pret maintenant ; tout est froid. Vous attendrez, monsieur. »

Mouret eut un rire silencieux ; il cligna l’oil gauche, en regardant sa femme et ses enfants. La colere de Rose semblait l’amuser fort. Il s’absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de son voisin.

« C’est surprenant, murmura-t-il, M. Rastoil a des poires magnifiques, cette année. »

Marthe, inquiete depuis un instant, semblait avoir une question sur les levres. Elle se décida, elle dit timidement :

« Est-ce que tu attendais quelqu’un aujourd’hui, mon ami ?

– Oui et non, répondit-il, en se mettant a marcher de long en large.

– Tu as loué le second étage, peut-etre ?

– J’ai loué, en effet. »

Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix paisible :

« Ce matin, avant de partir pour les Tulettes, je suis monté chez l’abbé Bourrette ; il a été tres pressant, et, ma foi ! j’ai conclu… Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n’es pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait a rien ; il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres entretenaient la une humidité qui décollait les papiers… Pendant que j’y songe, n’oublie pas de faire enlever les fruits, des demain : notre locataire peut arriver d’un moment a l’autre.

– Nous étions pourtant si a l’aise, seuls dans notre maison ! laissa échapper Marthe a demi-voix.

– Bah ! reprit Mouret, un pretre, ce n’est pas bien genant. Il vivra chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler un verre d’eau… Tu sais si je les aime, moi ! Des fainéants, la plupart… Eh bien ! ce qui m’a décidé a louer, c’est que justement j’ai trouvé un pretre. Il n’y a rien a craindre pour l’argent avec eux, et on ne les entend pas meme mettre leur clef dans la serrure. »

Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d’elle, la maison heureuse, baignant dans l’adieu du soleil le jardin, ou l’ombre devenait plus grise ; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi qui tenait la, dans ce coin étroit.

« Et sais-tu quel est ce pretre ? reprit-elle.

– Non, mais l’abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L’abbé Bourrette est un brave homme… Je sais que notre locataire s’appelle Faujas, l’abbé Faujas, et qu’il vient du diocese de Besançon. Il n’aura pas pu s’entendre avec son curé ; on l’aura nommé vicaire ici, a Saint-Saturnin. Peut-etre qu’il connaît notre éveque, Mgr Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends… Moi, dans tout ceci, je me fie a l’abbé Bourrette. »

Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tete a son mari, ce qui lui arrivait rarement.

« Tu as raison, dit-elle, apres un court silence, l’abbé est un digne homme. Seulement, je me souviens que, lorsqu’il est venu pour visiter l’appartement, il m’a dit ne pas connaître la personne au nom de laquelle il était chargé de louer. C’est une de ces commissions comme on s’en donne entre pretres, d’une ville a une autre… Il me semble que tu aurais pu écrire a Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu vas introduire chez toi. »

Mouret ne voulait point s’emporter ; il eut un rire de complaisance.

« Ce n’est pas le diable, peut-etre… Te voila toute tremblante. Je ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins que les pretres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas bonheur non plus, c’est vrai. Ils sont comme les autres hommes… Ah bien ! tu verras, lorsque cet abbé sera la, si sa soutane me fait peur !

– Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J’ai comme un gros chagrin, voila tout. »

Il se planta devant elle, il l’interrompit d’un geste brusque.

« C’est assez, n’est-ce pas ? dit-il. J’ai loué, n’en parlons plus. »

Et il ajouta, du ton railleur d’un bourgeois qui croit avoir conclu une bonne affaire :

« Le plus clair, c’est que j’ai loué cent cinquante francs : ce sont cent cinquante francs qui entreront chaque année dans la maison. »

Marthe avait baissé la tete, ne protestant plus que par un balancement vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser tomber les larmes dont ses paupieres étaient toutes gonflées. Elle jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l’explication qu’elle venait d’avoir avec leur pere, n’avaient pas paru entendre, habitués sans doute a ces sortes de scenes ou se complaisait la verve moqueuse de Mouret.

« Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa voix maussade, en s’avançant sur le perron.

– C’est cela. Les enfants, a la soupe ! » cria gaiement Mouret, sans paraître garder la moindre méchante humeur.

La famille se leva. Alors Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au cou de son pere, elle balbutia :

« Papa, j’ai un oiseau qui s’est envolé.

– Un oiseau, ma chérie ? Nous le rattraperons. »

Et il la caressait, il se faisait tres câlin. Mais il fallut qu’il allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l’enfant, Marthe et ses deux fils se trouvaient déja dans la salle a manger. Le soleil couchant, qui entrait par la fenetre, rendait toutes gaies les assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche. La piece était tiede, recueillie, avec l’enfoncement verdâtre du jardin.

Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle de la soupiere, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée, accourut, en balbutiant :

« M. l’abbé Faujas est la. »


Chapitre 2

 

Mouret fit un geste de contrariété. Il n’attendait réellement son locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, lorsque l’abbé Faujas parut a la porte, dans le corridor. C’était un homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux. Derriere lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui lui ressemblait étonnamment, plus petite, l’air plus rude. En voyant la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d’hésitation ; ils reculerent discretement, sans se retirer. La haute figure noire du pretre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi a la chaux.

« Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il a Mouret. Nous venons de chez M. l’abbé Bourrette ; il a du vous prévenir…

– Mais pas du tout ! s’écria Mouret. L’abbé n’en fait jamais d’autres ; il a toujours l’air de descendre du paradis… Ce matin encore, monsieur, il m’affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux jours… Enfin, il va falloir vous installer tout de meme. »

L’abbé Faujas s’excusa. Il avait une voix grave, d’une grande douceur dans la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d’arriver a un pareil moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirerent d’un pli de sa soutane une bourse, dont on n’aperçut que les anneaux d’acier ; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec précaution, la tete baissée. Puis, sans qu’on eut vu la piece de monnaie, le commissionnaire s’en alla. Lui, reprit de sa voix polie :

« Je vous en prie, monsieur, remettez-vous a table… Votre domestique nous indiquera l’appartement. Elle m’aidera a monter ceci. »

Il se baissait déja pour prendre une poignée de la malle. C’était une petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle ; elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, a l’aide d’une traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres bagages du pretre ; mais il n’aperçut qu’un grand panier, que la dame âgée tenait a deux mains, devant ses jupes, s’entetant, malgré la fatigue, a ne pas le poser a terre. Sous le couvercle soulevé, parmi des paquets de linge, passaient le coin d’un peigne enveloppé dans du papier, et le cou d’un litre mal bouché.

« Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légerement la malle du pied. Elle ne doit pas etre lourde ; Rose la montera bien toute seule. »

Il n’eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs ; puis, elle revint a la salle a manger, a la table servie, qu’elle examinait depuis qu’elle était la. Elle passait d’un objet a l’autre, les levres pincées. Elle n’avait pas prononcé une parole. Cependant, l’abbé Faujas consentit a laisser la malle. Dans la poussiere jaune du soleil qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute rouge ; des reprises en brodaient les bords ; elle était tres propre, mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-la avec une sorte de réserve inquiete, se leva a son tour. L’abbé, qui n’avait jeté sur elle qu’un coup d’oil rapide, aussitôt détourné, la vit quitter sa chaise, bien qu’il ne parut nullement la regarder.

« Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas ; nous serions désolés de troubler votre dîner.

– Eh bien ! c’est cela, dit Mouret, qui avait faim. Rose va vous conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin… Installez-vous, installez-vous a votre aise. »

L’abbé Faujas, apres avoir salué, se dirigeait déja vers l’escalier, lorsque Marthe s’approcha de son mari, en murmurant :

« Mais, mon ami, tu ne songes pas…

– Quoi donc ? demanda-t-il, voyant qu’elle hésitait.

– Les fruits, tu sais bien.

– Ah ! diantre ! c’est vrai, il y a les fruits », dit-il d’un ton consterné.

Et, comme l’abbé Faujas revenait, l’interrogeant du regard :

« Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le pere Bourrette est surement un digne homme, seulement il est fâcheux que vous l’ayez chargé de votre affaire… Il n’a pas pour deux liards de tete… Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que nous voila maintenant avec un déménagement a faire… Vous comprenez, nous utilisions les chambres. Il y a la-haut, sur le plancher, toute notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin… »

Le pretre l’écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne réussissait plus a cacher.

« Oh ! mais ça ne sera pas long, continua Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine d’attendre, Rose va débarrasser vos chambres. »

Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l’abbé.

« Le logement est meublé, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

– Du tout, il n’y a pas un meuble ; nous ne l’avons jamais habité. » Alors, le pretre perdit son calme ; une lueur passa dans ses yeux gris. Il s’écria avec une violence contenue :

« Comment ! mais j’avais formellement recommandé dans ma lettre de louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans ma malle, bien sur.

– Hein ! qu’est-ce que je disais ? cria Mouret d’un ton plus haut. Ce Bourrette est incroyable… Il est venu, monsieur, et il a vu certainement les pommes, puisqu’il en a meme pris une dans la main, en déclarant qu’il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit que tout lui semblait tres bien, que c’était ça qu’il fallait, et qu’il louait. »

L’abbé Faujas n’écoutait plus ; tout un flot de colere était monté a ses joues. Il se tourna, il balbutia, d’une voix anxieuse :

« Mere, vous entendez ? il n’y a pas de meubles. »

La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter le rez-de-chaussée, a petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle s’était avancée jusqu’a la porte de la cuisine, en avait inspecté les quatre murs ; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d’un regard, pris possession du jardin. Mais la salle a manger surtout l’intéressait ; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta :

« Entendez-vous, mere ? il va falloir aller a l’hôtel. »

Elle leva la tete sans répondre ; toute sa face refusait de quitter cette maison, dont elle connaissait déja les moindres coins. Elle eut un imperceptible haussement d’épaules, les yeux vagues, allant de la cuisine au jardin et du jardin a la salle a manger.

Mouret, cependant, s’impatientait. Voyant que ni la mere ni le fils ne paraissaient décidés a quitter la place, il reprit :

« C’est que nous n’avons pas de lits, malheureusement… Il y a bien, au grenier, un lit de sangle, dont madame, a la rigueur, pourrait s’accommoder jusqu’a demain ; seulement, je ne vois pas trop sur quoi coucherait monsieur l’abbé. »

Alors Mme Faujas ouvrit enfin les levres ; elle dit d’une voix breve, au timbre un peu rauque :

« Mon fils prendra le lit de sangle… Moi, je n’ai besoin que d’un matelas par terre, dans un coin. »

L’abbé approuva cet arrangement d’un signe de tete. Mouret allait se récrier, chercher autre chose ; mais, devant l’air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se contentant d’échanger avec sa femme un regard d’étonnement.

« Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise ; vous pourrez vous meubler comme vous l’entendrez. Rose va monter enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un instant sur la terrasse… Allons, donnez deux chaises, mes enfants. »

Les enfants, depuis l’arrivée du pretre et de sa mere, étaient demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient curieusement.

L’abbé n’avait pas semblé les apercevoir ; mais Mme Faujas s’était arretée un instant a chacun d’eux, les dévisageant, comme pour pénétrer d’un coup dans ces jeunes tetes. En entendant les paroles de leur pere, ils s’empresserent tous trois et sortirent des chaises.

La vieille dame ne s’assit pas. Comme Mouret se tournait, ne l’apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenetres entrebâillées du salon ; elle allongeait le cou, elle achevait son inspection, avec l’aisance tranquille d’une personne qui visite une propriété a vendre. Au moment ou Rose soulevait la petite malle, elle rentra dans le vestibule, en disant simplement :

« Je monte l’aider. »

Et elle monta derriere la domestique. Le pretre ne tourna pas meme la tete ; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait, malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche.

« C’est toute votre famille, madame ? demanda-t-il a Marthe, qui s’était approchée.

– Oui, monsieur », répondit-elle, genée par le regard clair qu’il fixait sur elle.

Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua :

« Voila deux grands garçons qui seront bientôt des hommes… Vous avez fini vos études, mon ami ? »

Il s’adressait a Serge. Mouret coupa la parole a l’enfant.

« Celui-ci a fini, bien qu’il soit le cadet. Quand je dis qu’il a fini, je veux dire qu’il est bachelier, car il est rentré au college pour faire une année de philosophie : c’est le savant de la famille… L’autre, l’aîné, ce grand dadais ne vaut pas grand-chose, allez. Il s’est déja fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec cela, toujours le nez en l’air, toujours polissonnant. »

Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait baissé la tete sous les éloges. Faujas parut un instant encore les étudier en silence ; puis, passant a Désirée, retrouvant son air tendre :

« Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d’etre votre ami ? »

Elle ne répondit pas ; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage contre l’épaule de sa mere. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face, la serra davantage, en lui passant un bras a la taille.

« Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse ; elle n’a pas la tete forte, elle est restée petite fille… C’est une innocente… Nous ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne sait encore qu’aimer les betes. »

Désirée, sous les caresses de sa mere, s’était rassurée ; elle avait tourné la tete, elle souriait. Puis, d’un air hardi :

« Je veux bien que vous soyez mon ami… Seulement vous ne faites jamais de mal aux mouches, dites ? »

Et, comme tout le monde s’égayait autour d’elle :

« Octave les écrase, les mouches, continua-t-elle gravement. C’est tres mal. »

L’abbé Faujas s’était assis. Il semblait tres las. Il s’abandonna un moment a la paix tiede de la terrasse, promenant ses regards ralentis sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. Son visage se tacha de plaques sombres.

« On est tres bien ici », murmura-t-il.

Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire :

« Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre a table. »

Et, sur le regard de sa femme :

« Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela vous éviterait d’aller dîner a l’hôtel… Ne vous genez pas, je vous en prie.

– Je vous remercie mille fois, nous n’avons besoin de rien », répondit l’abbé d’un ton d’extreme politesse, qui n’admettait pas une seconde invitation.

Alors, les Mouret retournerent dans la salle a manger, ou ils s’attablerent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires clairs, en écoutant une histoire que son pere racontait, enchanté d’etre enfin a table. Cependant, l’abbé Faujas, qu’ils avaient oublié, restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. Il ne tournait pas la tete ; il semblait ne pas entendre. Comme le soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. Marthe, placée devant la fenetre, aperçut sa grosse tete nue, aux cheveux courts, grisonnant déja vers les tempes. Une derniere lueur rouge alluma ce crâne rude de soldat, ou la tonsure était comme la cicatrice d’un coup de massue ; puis, la lueur s’éteignit, le pretre, entrant dans l’ombre, ne fut plus qu’un profil noir sur la cendre grise du crépuscule.

Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-meme une lampe et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle rencontra, au pied de l’escalier, une femme qu’elle ne reconnut pas d’abord. C’était Mme Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge ; elle ressemblait a une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au corsage par un fichu jaune, noué derriere la taille ; et, les poignets nus, encore toute soufflante de la besogne qu’elle venait de faire, elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor.

« Voila qui est fait, n’est-ce pas, madame ? lui dit Marthe en souriant.

– Oh ! une misere, répondit-elle ; en deux coups de poing, l’affaire a été bâclée. »

Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix :

« Ovide, mon enfant, veux-tu monter ? Tout est pret la-haut. »

Elle dut toucher son fils a l’épaule pour le tirer de sa reverie. L’air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il passait devant la porte de la salle a manger, toute blanche de la clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il allongea la tete, disant de sa voix souple :

« Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce dérangement… Nous sommes confus…

– Mais non, mais non ! cria Mouret ; c’est nous autres qui sommes désolés de n’avoir pas mieux a vous offrir pour cette nuit. »

Le pretre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce regard d’aigle qui l’avait émotionnée. Il semblait qu’au fond de l’oil, d’un gris morne d’ordinaire, une flamme passât brusquement, comme ces lampes qu’on promene derriere les façades endormies des maisons.

« Il a l’air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit railleusement Mouret, quand la mere et le fils ne furent plus la.

– Je les crois peu heureux, murmura Marthe.

– Pour ça, il n’apporte certainement pas le Pérou dans sa malle… Elle est lourde, sa malle ! Je l’aurais soulevée du bout de mon petit doigt. »

Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait de descendre l’escalier en courant, afin de raconter les choses surprenantes qu’elle avait vues.

« Ah ! bien, dit-elle en se plantant devant la table ou mangeaient ses maîtres, en voila une gaillarde ! Cette dame a au moins soixante-cinq ans, et ça ne paraît guere, allez ! Elle vous bouscule, elle travaille comme un cheval.

– Elle t’a aidée a déménager les fruits ? demanda curieusement Mouret.

– Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans son tablier ; des charges a tout casser. Je me disais : « Bien sur, la robe va y rester. » Mais pas du tout ; c’est de l’étoffe solide, de l’étoffe comme j’en porte moi-meme. Nous avons du faire plus de dix voyages. Moi, j’avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que ça ne marchait pas. Je crois que je l’ai entendue jurer, sauf votre respect. »

Mouret semblait s’amuser beaucoup.

« Et les lits ? reprit-il.

– Les lits, c’est elle qui les a faits… Il faut la voir retourner un matelas. Ça ne pese pas lourd, je vous en réponds ; elle le prend par un bout, le jette en l’air comme une plume… Avec ça, tres soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d’enfant. Elle aurait eu a coucher l’enfant Jésus, qu’elle n’aurait pas tiré les draps avec plus de dévotion… Des quatre couvertures, elle en a mis trois sur le lit de sangle. C’est comme des oreillers : elle n’en a pas voulu pour elle ; son fils a les deux.

– Alors elle va coucher par terre ?

– Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher de l’autre chambre, en disant qu’elle allait dormir la, mieux que dans le paradis. Jamais je n’ai pu la décider a s’arranger plus proprement. Elle prétend qu’elle n’a jamais froid et que sa tete est trop dure pour craindre le carreau… Je leur ai donné de l’eau et du sucre, comme madame me l’avait recommandé, et voila… N’importe, ce sont de drôles de gens. »

Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-la, firent traîner le repas. Ils causerent longuement des nouveaux locataires. Dans leur vie d’une régularité d’horloge, l’arrivée de ces deux personnes étrangeres était un gros événement. Ils en parlaient comme d’une catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident a tuer les longues soirées de province. Mouret, particulierement, se plaisait aux commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans la tiédeur de la salle a manger, il répéta pour la dixieme fois, de l’air satisfait d’un homme heureux :

« Ce n’est pas un beau cadeau que Besançon fait a Plassans… Avez-vous vu le derriere de sa soutane, quand il s’est tourné ?… Ça m’étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient apres celui-la. Il est trop râpé ; les dévotes aiment les jolis curés.

– Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente.

– Pas lorsqu’il est en colere, toujours, reprit Mouret. Vous ne l’avez donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l’appartement n’était pas meublé ? C’est un rude homme ; il ne doit pas flâner dans les confessionnaux, allez ! Je suis bien curieux de savoir comment il va se meubler, demain. Pourvu qu’il me paye, au moins. Tant pis ! je m’adresserai a l’abbé Bourrette ; je ne connais que lui. »

On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-memes se moquerent de l’abbé et de sa mere. Octave imita la vieille dame, lorsqu’elle allongeait le cou pour voir au fond des pieces, ce qui fit rire Désirée.

Serge, plus grave, défendit « ces pauvres gens ». D’ordinaire, a dix heures précises, lorsqu’il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret prenait un bougeoir et allait se coucher ; mais, ce soir-la, a onze heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par s’endormir, la tete sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de sa femme.

« Quel âge lui donnes-tu ? demanda-t-il brusquement.

– A qui ? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, a s’assoupir.

– A l’abbé, parbleu ! Hein ? entre quarante et quarante-cinq ans, n’est-ce pas ? C’est un beau gaillard. Si ce n’est pas dommage que ça porte la soutane ! Il aurait fait un fameux carabinier. »

Puis, au bout d’un silence, parlant seul, continuant a voix haute des réflexions qui le rendaient tout songeur :

« Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n’ont donc eu que le temps de passer chez l’abbé Bourrette et de venir ici… Je parie qu’ils n’ont pas dîné. C’est clair. Nous les aurions bien vus sortir pour aller a l’hôtel… Ah ! par exemple, ça me ferait plaisir de savoir ou ils ont pu manger. »

Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle a manger, attendant que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les fenetres.

« Moi je le sais, ou ils ont mangé », dit-elle.

Et comme Mouret se tournait vivement :

« Oui, j’étais remontée pour voir s’ils ne manquaient de rien. N’entendant pas de bruit, je n’ai point osé frapper ; j’ai regardé par la serrure.

– Mais c’est mal, tres mal, interrompit Marthe séverement. Vous savez bien, Rose, que je n’aime point cela.

– Laisse donc, laisse donc ! s’écria Mouret, qui, dans d’autres circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé par la serrure ?

– Oui, monsieur, c’était pour le bien.

– Évidemment… Qu’est-ce qu’ils faisaient ?

– Eh bien ! donc, monsieur, ils mangeaient… Je les ai vus qui mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une serviette. Chaque fois qu’ils se servaient du vin, ils recouchaient le litre bouché contre l’oreiller.

– Mais que mangeaient-ils ?

– Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m’a paru un reste de pâté, dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de rien du tout.

– Et ils causaient, n’est-ce pas ? Vous avez entendu ce qu’ils disaient ?

– Non, monsieur, ils ne causaient pas… Je suis restée un bon quart d’heure a les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez ! Ils mangeaient, ils mangeaient ! »

Marthe s’était levée, réveillant Désirée, faisant mine de monter ; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci se décida enfin a se lever également ; tandis que la vieille Rose, qui était dévote, continuait d’une voix plus basse :

« Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim… Sa mere lui passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un plaisir… Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins que l’odeur des fruits ne l’incommode. C’est que ça ne sent pas bon dans la chambre ; vous savez, cette odeur aigre des poires et des pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j’aurais peur, je garderais la lumiere toute la nuit. »

Mouret avait pris son bougeoir. Il resta un instant debout devant Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées accoutumées :

« C’est extraordinaire. »

Puis, il rejoignit sa femme au pied de l’escalier. Elle était couchée, elle dormait déja, qu’il écoutait encore les bruits légers qui venaient de l’étage supérieur. La chambre de l’abbé était juste au-dessus de la sienne. Il l’entendit ouvrir doucement la fenetre, ce qui l’intrigua beaucoup. Il leva la tete de l’oreiller, luttant désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le pretre resterait a la fenetre. Mais le sommeil fut le plus fort ; Mouret ronflait a poings fermés, avant d’avoir pu saisir de nouveau le sourd grincement de l’espagnolette.

En haut, a la fenetre, l’abbé Faujas, tete nue, regardait la nuit noire. Il demeura longtemps la, heureux d’etre enfin seul, s’absorbant dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, il sentait le sommeil tranquille de cette maison ou il était depuis quelques heures, l’haleine pure des enfants, le souffle honnete de Marthe, la respiration grosse et réguliere de Mouret. Et il y avait un mépris dans le redressement de son cou de lutteur, tandis qu’il levait la tete comme pour voir au loin, jusqu’au fond de la petite ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient des membres maigres et tordus ; puis, ce n’était plus qu’une mer de ténebres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une innocence de fille au berceau.

L’abbé Faujas tendit les bras d’un air de défi ironique, comme s’il voulait prendre Plassans pour l’étouffer d’un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura :

« Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! »


Chapitre 3

 

Le lendemain, Mouret passa la matinée a épier son nouveau locataire. Cet espionnage allait emplir les heures vides qu’il passait au logis a tatillonner, a ranger les objets qui traînaient, a chercher des querelles a sa femme et a ses enfants. Désormais, il aurait une occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. Il n’aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier pretre qui tombait dans son existence l’intéressait a un point extraordinaire. Ce pretre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu’il fit l’esprit fort, qu’il se déclarât voltairien, il avait en face de l’abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois, ou perçait une pointe de curiosité gaillarde.

Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement dans l’escalier, il se hasarda meme a monter au grenier. Comme il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de pantoufles qu’il crut entendre derriere la porte l’émotionna extremement. N’ayant rien pu surprendre de net, il descendit au jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, cherchant a voir par les fenetres ce qui se passait dans les pieces.

Mais il n’aperçut pas meme l’ombre de l’abbé. Mme Faujas, qui n’avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des draps de lit derriere les vitres.

Au déjeuner, Mouret parut tres vexé.

« Est-ce qu’ils sont morts, la-haut ? dit-il en coupant du pain aux enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe ?

– Non, mon ami ; je n’ai pas fait attention. »

Rose cria de la cuisine :

« Il y a beau temps qu’ils ne sont plus la ; s’ils courent toujours, ils sont loin. »

Mouret appela la cuisiniere et la questionna minutieusement.

« Ils sont sortis, monsieur : la mere d’abord, le curé ensuite. Je ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres n’avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la porte… J’ai regardé dans la rue, pour voir ; mais ils avaient filé, et raide, je vous en réponds.

– C’est bien surprenant… Mais ou étais-je donc ?

– Je crois que monsieur était au fond du jardin, a voir les raisins de la tonnelle. »

Cela acheva de mettre Mouret d’une exécrable humeur. Il déblatéra contre les pretres : c’étaient tous des cachottiers ; ils étaient dans un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien ; ils affectaient une pruderie ridicule, a ce point que personne n’avait jamais vu un pretre se débarbouiller. Il finit par se repentir d’avoir loué a cet abbé qu’il ne connaissait pas.

« C’est ta faute, aussi ! » dit-il a sa femme, en se levant de table.

Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille ; mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne se décidait pas a sortir, comme il en avait l’habitude. Il allait et venait, de la salle a manger au jardin, furetant, prétendant que tout traînait, que la maison était au pillage ; puis, il se fâcha contre Serge et Octave, qui, disait-il, étaient partis une demi-heure trop tôt pour le college.

« Est-ce que papa ne sort pas ? demanda Désirée a l’oreille de sa mere. Il va bien nous ennuyer, s’il reste. »

Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d’une affaire qu’il devait terminer dans la journée. Il n’avait pas un moment, il ne pouvait pas meme se reposer un jour chez lui, lorsqu’il en éprouvait le besoin. Il partit, désolé de ne pas demeurer la, aux aguets.

Le soir, quand il rentra, il avait toute une fievre de curiosité.

« Et l’abbé ? » demanda-t-il, avant meme d’ôter son chapeau.

Marthe travaillait a sa place ordinaire, sur la terrasse. « L’abbé ? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah ! oui, l’abbé… Je ne l’ai pas vu, je crois qu’il s’est installé. Rose m’a dit qu’on avait apporté des meubles.

– Voila ce que je craignais, s’écria Mouret. J’aurais voulu etre la ; car, enfin, les meubles sont ma garantie… Je savais bien que tu ne bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tete, ma bonne… Rose ! Rose ! »

Et lorsque la cuisiniere fut la :

« On a apporté des meubles pour les gens du second ?

– Oui, monsieur, dans une petite carriole. J’ai reconnu la carriole de Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n’y en avait pas lourd. Mme Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a meme donné un coup de main a l’homme qui poussait.

– Vous avez vu les meubles, au moins ; vous les avez comptés ?

– Certainement, monsieur ; je m’étais mise sur la porte. Ils ont tous passé devant moi, ce qui meme n’a pas paru faire plaisir a Mme Faujas. Attendez… On a d’abord monté un lit de fer, puis une commode, deux tables, quatre chaises… Ma foi, c’est tout… Et des meubles pas neufs. Je n’en donnerais pas trente écus.

– Mais il fallait avertir madame ; nous ne pouvons pas louer dans des conditions pareilles… Je vais de ce pas m’expliquer avec l’abbé Bourrette. »

Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit a l’arreter net, en disant :

« Écoute donc, j’oubliais… Ils ont payé six mois a l’avance.

– Ah ! ils ont payé ? balbutia-t-il d’un ton presque fâché.

– Oui, c’est la vieille dame qui est descendue et qui m’a remis ceci. »

Elle fouilla dans sa table a ouvrage, elle donna a son mari soixante-quinze francs en pieces de cent sous, enveloppées soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l’argent, en murmurant.

« S’ils payent, ils sont bien libres… N’importe, ce sont de drôles de gens. Tout le monde ne peut pas etre riche, c’est sur ; seulement, ce n’est pas une raison, quand on n’a pas le sou, pour se donner ainsi des allures suspectes.

– Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé : la vieille dame m’a demandé si nous étions disposés a lui céder le lit de sangle ; je lui ai répondu que nous n’en faisions rien, qu’elle pouvait le garder tant qu’elle voudrait.

– Tu as bien fait, il faut les obliger… Moi, je te l’ai dit, ce qui me contrarie avec ces diables de curés, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’ils pensent ni ce qu’ils font. A part cela, il y a souvent des hommes tres honorables parmi eux. »

L’argent paraissait l’avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge sur la relation des Missions en Chine, qu’il lisait dans ce moment. Pendant le dîner, il affecta de ne plus s’occuper des gens du second. Mais, Octave ayant raconté qu’il avait vu l’abbé Faujas sortir de l’éveché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était d’esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré ; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la province.

« Apres tout, dit-il en allant se coucher, ce n’est pas bien de mettre son nez dans les affaires des autres… L’abbé peut faire ce qu’il lui plaît. C’est ennuyeux de toujours causer de ces gens ; moi, je m’en lave les mains maintenant. »

Huit jours se passerent. Mouret avait repris ses occupations habituelles ; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, passait ses apres-midi au-dehors a conclure pour le plaisir des affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour qui l’existence est une pente douce, sans secousses ni surprises d’aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était a sa place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table a ouvrage. Désirée jouait, a son côté. Les deux garçons ramenaient aux memes heures la meme turbulence. Et Rose, la cuisiniere, se fâchait, grondait contre tout le monde ; tandis que le jardin et la salle a manger gardaient leur paix endormie.

« Ce n’est pas pour dire, répétait Mouret a sa femme, mais tu vois bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles qu’auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse. »

Et il levait parfois les yeux vers les fenetres du second étage, que Mme Faujas, des le deuxieme jour, avait garnies de gros rideaux de coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait. Ils avaient un air béat, une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derriere eux, semblaient s’épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin en loin, les fenetres étaient entrouvertes, laissant voir, entre les blancheurs des rideaux, l’ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait beau se mettre aux aguets, jamais il n’apercevait la main qui ouvrait et qui fermait ; il n’entendait meme pas le grincement de l’espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l’appartement.

Au bout de la premiere semaine, Mouret n’avait pas encore revu l’abbé Faujas. Cet homme qui vivait a côté de lui, sans qu’il put seulement apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d’inquiétude nerveuse. Malgré les efforts qu’il faisait pour paraître indifférent, il retomba dans ses interrogations, il commença une enquete.

« Tu ne le vois donc pas, toi ? demanda-t-il a sa femme.

– J’ai cru l’apercevoir hier, quand il est rentré ; mais je ne suis pas bien sure… Sa mere porte toujours une robe noire ; c’était peut-etre elle. »

Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu’elle savait.

« Rose assure qu’il sort tous les jours ; il reste meme longtemps dehors… Quant a la mere, elle est réglée comme une horloge ; elle descend le matin, a sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter : le charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun fournisseur venir chez eux… Ils sont tres polis, d’ailleurs. Rose dit qu’ils la saluent, lorsqu’ils la rencontrent. Mais, le plus souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l’escalier. »

« Ils doivent faire une drôle de cuisine, la-haut », murmura Mouret, auquel ces renseignements n’apprenaient rien.

Un autre soir, Octave ayant dit qu’il avait vu l’abbé Faujas entrer a Saint-Saturnin, son pere lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le regardaient, ce qu’il devait aller faire a l’église.

« Ah ! vous etes trop curieux, s’écria le jeune homme en riant… Il n’était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voila ce que je sais. J’ai meme remarqué qu’il marchait le long des maisons, dans le filet d’ombre, ou la soutane semblait plus noire. Allez, il n’a pas l’air fier, il baisse la tete, il trotte vite… Il y a deux filles qui se sont mises a rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la tete, les a regardées avec beaucoup de douceur, n’est-ce pas, Serge ? »

Serge raconta a son tour que plusieurs fois, en rentrant du college, il avait accompagné de loin l’abbé Faujas, qui revenait de Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler a personne ; il semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la sourde moquerie qu’il sentait autour de lui.

« Mais on cause donc de lui dans la ville ? demanda Mouret, au comble de l’intéret.

– Moi, personne ne m’a parlé de l’abbé, répondit Octave.

– Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l’abbé Bourrette m’a dit qu’il n’était pas tres bien vu a l’église ; on n’aime pas ces pretres qui viennent de loin. Puis, il a l’air si malheureux… Quand on sera habitué a lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. Dans les premiers temps, il faut bien qu’on sache. »

Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si on les interrogeait au-dehors sur le compte de l’abbé.

« Ah ! ils peuvent répondre, s’écria Mouret. Ce n’est bien sur pas ce que nous savons sur lui qui le compromettra. »

A partir de ce moment, avec la meilleure foi du monde et sans songer a mal, il fit de ses enfants des espions qu’il attacha aux talons de l’abbé. Octave et Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, ils reçurent aussi l’ordre de suivre le pretre, quand ils le rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. La sourde rumeur occasionnée par la venue d’un vicaire étranger au diocese s’était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce « au pauvre homme », a cette soutane râpée qui se glissait dans l’ombre de ses ruelles ; elle ne gardait pour lui qu’un grand dédain. D’autre part, le pretre se rendait directement a la cathédrale, et en revenait, en passant toujours par les memes rues. Octave disait en riant qu’il comptait les pavés.

A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. Il l’emmenait, le soir, au fond du jardin, l’écoutant bavarder sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait vu, dans la journée ; il tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second.

« Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenetre sera ouverte, tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander. »

Le lendemain, elle jeta sa balle ; mais elle n’était pas au perron que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la terrasse. Son pere, qui avait compté sur la gentillesse de l’enfant pour renouer des relations rompues des le premier jour, désespéra alors de la partie ; il se heurtait évidemment a une volonté bien nette prise par l’abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne faisait que rendre sa curiosité plus ardente. Il en vint a commérer dans les coins avec la cuisiniere, au vif déplaisir de Marthe, qui lui fit des reproches sur son peu de dignité ; mais il s’emporta, il mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas avec Rose qu’en cachette.

Un matin, Rose lui fit signe de la suivre dans sa cuisine.

« Ah bien ! monsieur, dit-elle en fermant la porte, il y a plus d’une heure que je vous guette descendre de votre chambre.

– Est-ce que tu as appris quelque chose ?

– Vous allez voir… Hier soir, j’ai causé plus d’une heure avec Mme Faujas. »

Mouret eut un tressaillement de joie. Il s’assit sur une chaise dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de la veille.

« Dis vite, dis vite, murmura-t-il.

– Donc, reprit la cuisiniere, j’étais sur la porte de la rue a dire bonsoir a la bonne de M. Rastoil, lorsque Mme Faujas est descendue pour vider un seau d’eau sale dans le ruisseau. Au lieu de remonter tout de suite sans tourner la tete, comme elle fait d’habitude, elle est restée la, un instant, a me regarder. Alors j’ai cru comprendre qu’elle voulait causer ; je lui ai dit qu’il avait fait beau dans la journée, que le vin serait bon… Elle répondait : « Oui, oui », sans se presser, de la voix indifférente d’une femme qui n’a pas de terre et que ces choses-la n’intéressent point. Mais elle avait posé son seau, elle ne s’en allait point ; elle s’était meme adossée contre le mur, a côté de moi…

– Enfin, qu’est-ce qu’elle t’a conté ? demanda Mouret, que l’impatience torturait.

– Vous comprenez, je n’ai pas été assez bete pour l’interroger ; elle aurait filé… Sans en avoir l’air, je l’ai mise sur les choses qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave M. Compan, est venu a passer, je lui ai dit qu’il était bien malade, qu’il n’en avait pas pour longtemps, qu’on le remplacerait difficilement a la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je vous assure. Elle m’a meme demandé quelle maladie avait M. Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre éveque. C’est un bien brave homme que Mgr Rousselot. Elle ignorait son âge. Je lui ai dit qu’il a soixante ans, qu’il est bien douillet, lui aussi, qu’il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez de M. Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu’il veut a l’éveché !… Elle était prise, la vieille ; elle serait restée la, dans la rue, jusqu’au lendemain matin. »

Mouret eut un geste désespéré.

« Dans tout cela, s’écria-t-il, je vois que tu causais toute seule… Mais elle, elle, que t’a-t-elle dit ?

– Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. J’arrivais a mon but… Pour l’inviter a se confier, j’ai fini par lui parler de nous. J’ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J’ai ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes a Plassans, une ville tranquille, ou demeurent les parents de votre femme. J’ai meme trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine ; que vous aviez quarante ans et elle trente-sept ; que vous faisiez tres bon ménage ; que, d’ailleurs, ce n’était pas vous autres qu’on rencontrait souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire… Elle a paru tres intéressée. Elle répondait toujours : « Oui, oui », sans se presser. Quand je m’arretais, elle faisait un signe de tete, comme ça, pour me dire qu’elle entendait, que je pouvais continuer… Et, jusqu’a la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le dos contre le mur. »

Mouret s’était levé, pris de colere.

« Comment ! s’écria-t-il, c’est tout !… Elle vous a fait bavarder pendant une heure, et elle ne vous a rien dit !

– Elle m’a dit, lorsqu’il a fait nuit : « Voila l’air qui devient frais. » Et elle a repris son seau, elle est remontée…

– Tenez, vous n’etes qu’une bete ! Cette vieille-la en vendrait dix de votre espece. Ah bien ! ils doivent rire, maintenant qu’ils savent sur nous tout ce qu’ils voulaient savoir… Entendez-vous Rose, vous n’etes qu’une bete ! »

La vieille cuisiniere n’était pas patiente ; elle se mit a marcher violemment, bousculant les poelons et les casseroles, roulant et jetant les torchons.

« Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c’est pour me dire des gros mots que vous etes venu dans ma cuisine, ce n’était pas la peine. Vous pouvez vous en aller… Moi, ce que j’en ai fait, c’était uniquement pour vous contenter. Madame nous trouverait la ensemble, a faire ce que nous faisons, qu’elle me gronderait, et elle aurait raison, parce que ce n’est pas bien… Apres tout, je ne pouvais pas lui arracher les paroles des levres, a cette dame. Je m’y suis prise comme tout le monde s’y prend. J’ai causé, j’ai dit vos affaires. Tant pis pour vous, si elle n’a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du moment ou ça vous tient tant au cour. Peut-etre que vous ne serez pas si bete que moi, monsieur… »

Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s’échapper, en refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n’entendit pas. Mais Rose rouvrit la porte derriere son dos, lui criant, dans le vestibule :

« Vous savez, je ne m’occupe plus de rien ; vous chargerez qui vous voudrez de vos vilaines commissions. »

Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par rancune, il se plut a dire que ces gens du second étaient des gens tres insignifiants. Peu a peu, il répandit parmi ses connaissances une opinion qui devint celle de toute la ville. L’abbé Faujas fut regardé comme un pretre sans moyens, sans ambition aucune, tout a fait en dehors des intrigues du diocese ; on le crut honteux de sa pauvreté, acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s’effaçant le plus possible dans l’ombre ou il semblait se plaire. Une seule curiosité resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon a Plassans. Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent hasardées. Mouret lui-meme, qui avait espionné ses locataires par agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux cartes ou aux boules, commençait a oublier qu’il logeait un pretre chez lui, lorsqu’un événement vint de nouveau occuper sa vie.

Une apres-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l’abbé Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l’examina a loisir. Depuis un mois que le pretre logeait dans sa maison, c’était la premiere fois qu’il le tenait ainsi en plein jour. L’abbé avait toujours sa vieille soutane ; il marchait lentement, son tricorne a la main, la tete nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, aux persiennes closes. Mouret, qui hâtait le pas, finit par marcher sur la pointe des pieds, de peur que le pretre ne l’entendît et ne se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la Sous-Préfecture, entrerent dans cette maison. L’abbé Faujas avait fait un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte se fermer. Puis, s’arretant brusquement, il se tourna vers son propriétaire, qui arrivait sur lui.

« Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi, dit-il avec sa grande politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir… Le jour de la derniere pluie, il s’est produit, dans le plafond de ma chambre, des infiltrations que je désire vous montrer. »

Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu’il était a sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui demander a quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond.

« Mais tout de suite, je vous prie, répondit l’abbé, a moins que cela ne vous gene par trop. »

Mouret monta derriere lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide d’étonnement.