La Comtesse de Charny - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1855

La Comtesse de Charny - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Comtesse de Charny - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Voici la fin du cycle «Les mémoires d'un médecin». Suite a la révolte du peuple du 6 octobre 1789, la famille royale est ramenée de force de Versailles a Paris et installée aux Tuileries. La reine Marie-Antoinette est de plus en plus injuste envers Andrée (la comtesse de Charny) parce qu’elle se rend compte que son mariage arrangé avec le comte (qu’elle aime passionnément), peut devenir un mariage d’amour. Quittant alors le service de la reine, Andrée découvre enfin la joie de connaître son fils Sébastien, fruit de son viol par Gilbert lequel avait enlevé cet enfant a sa naissance. Connaissant la place de Gilbert en tant que conseiller du roi, Sébastien a donc quitté Villers-Cotterets, ou il faisait ses études, pour Paris dans la crainte de ce qui pourrait arriver a son pere et a effectué le trajet en compagnie d’Isidore de Charny, appelé par son frere (le comte de Charny) aupres de la reine, laissant en proie au désespoir sa maîtresse Catherine, fille du fermier Billot, ce héros de la prise de la Bastille (voir Ange Pitou) devenu député de Villers-Cotterets. Le roi, plein d’espérance dans ses partisans qui ont émigrés, essaye de gagner du temps en ayant l’air de coopérer avec l’assemblée constituante tout en organisant sa fuite et celle de sa famille vers Montmédy. Mais une succession de fatalités fait échouer cette tentative a Varennes ou Isidore de Charny meurt, laissant alors seuls la pauvre Catherine et leur fils. Ange Pitou, jeune capitaine de la garde nationale, qui aime depuis longtemps Catherine, les prendra tous les deux sous sa protection, Billot ne pouvant pardonner a sa fille d’avoir été déshonorée par un noble...

Opinie o ebooku La Comtesse de Charny - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Comtesse de Charny - Tome III (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Chapitre 1 - Ce que le roi avait dit; ce qu’avait dit la reine
Chapitre 2 - Vive Mirabeau !
Chapitre 3 - Fuir ! Fuir ! Fuir !
Chapitre 4 - Les funérailles

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Ce que le roi avait dit; ce qu’avait dit la reine

Gilbert s’acquitta scrupuleusement de la double promesse faite a Mirabeau.

En rentrant dans Paris, il rencontra Camille Desmoulins, la gazette vivante, le journal incarné du temps.

Il lui annonça la maladie de Mirabeau, qu’il fit, avec intention, plus grave, non pas qu’elle ne pouvait devenir si Mirabeau faisait quelque nouvelle imprudence, mais qu’elle n’était en ce moment.

Puis il alla aux Tuileries, et annonça cette meme maladie au roi.

Le roi se contenta de dire :

– Ah ! ah ! pauvre comte ! et a-t-il perdu l’appétit ?

– Oui, sire, répondit Gilbert.

– Alors, c’est grave, dit le roi.

Et il parla d’autre chose.

Gilbert, en sortant de chez le roi, entra chez la reine, et lui répéta la meme chose qu’il avait dite au roi.

Le front hautain de la fille de Marie-Thérese se plissa.

– Pourquoi, dit-elle, cette maladie ne l’a-t-elle point pris le matin du jour ou il a fait son beau discours sur le drapeau tricolore ?

Puis, comme si elle se repentait d’avoir laissé échapper devant Gilbert l’expression de sa haine pour ce signe de la nationalité française :

– N’importe, dit-elle, ce serait bien malheureux pour la France et pour nous si cette indisposition faisait des progres.

– Je croyais avoir eu l’honneur de dire a la reine, répéta Gilbert, que c’était plus qu’une indisposition, que c’était une maladie.

– Dont vous vous rendrez maître, docteur, dit la reine.

– J’y ferai mon possible, madame, mais je n’en réponds pas.

– Docteur, dit la reine, je compte sur vous, vous entendez bien ? pour me donner des nouvelles de M. de Mirabeau.

Et elle parla d’autre chose.

Le soir, a l’heure dite, Gilbert montait l’escalier du petit hôtel de Mirabeau.

Mirabeau l’attendait couché sur une chaise longue ; mais, comme on l’avait fait demeurer quelques instants au salon sous prétexte de prévenir le comte de sa présence, Gilbert jeta en entrant un regard autour de lui, et ses yeux s’arreterent sur une écharpe de cachemire oubliée sur un fauteuil.

Mais, soit pour détourner l’attention de Gilbert, soit qu’il attachât une grande importance a la question qui devait suivre les premieres paroles échangées entre lui et le docteur :

– Ah ! dit Mirabeau, c’est vous ! J’ai appris que vous aviez déja tenu une partie de votre promesse. Paris sait que je suis malade, et le pauvre Teisch n’a pas, depuis deux heures, été dix minutes sans donner de mes nouvelles a mes amis, qui viennent voir si je vais mieux, et peut-etre a mes ennemis, qui viennent voir si je vais plus mal. Voila pour la premiere partie. Maintenant, avez-vous été aussi fidele a la seconde ?

– Que voulez-vous dire ? demanda Gilbert en souriant.

– Vous le savez bien.

Gilbert haussa les épaules en signe de négation.

– Avez-vous été aux Tuileries ?

– Oui.

– Avez-vous vu le roi ?

– Oui.

– Avez-vous vu la reine ?

– Oui.

– Et vous leur avez annoncé qu’ils seraient bientôt débarrassés de moi ?

– Je leur ai annoncé que vous étiez malade du moins.

– Et qu’ont-ils dit ?

– Le roi a demandé si vous aviez perdu l’appétit.

– Et sur votre réponse affirmative ?

– Il vous a plaint tres sincerement.

– Bon roi ! le jour de sa mort, il dira a ses amis comme Léonidas : « Je soupe ce soir chez Pluton. » Mais la reine ?

– La reine vous a plaint et s’est informée de vous avec intéret.

– En quels termes, docteur ? dit Mirabeau, qui attachait évidemment une grande valeur a la réponse qu’allait lui faire Gilbert.

– Mais en tres bons termes, dit le docteur.

– Vous m’avez donné votre parole de me répéter textuellement ce qu’elle vous aurait dit.

– Oh ! je ne saurais me rappeler mot pour mot.

– Docteur, vous n’en avez pas oublié une syllabe.

– Je vous jure…

– Docteur, j’ai votre parole ; voulez-vous que je vous traite d’homme sans foi ?

– Vous etes exigeant, comte.

– Voila comme je suis.

– Vous voulez absolument que je vous répete les paroles de la reine ?

– Mot pour mot.

– Eh bien, elle a dit que cette maladie aurait du vous prendre le matin du jour ou vous avez défendu a la tribune le drapeau tricolore.

Gilbert voulait juger de l’influence que la reine avait sur Mirabeau.

Celui-ci bondit sur sa chaise longue comme s’il eut été mis en contact avec une pile de Volta.

– Ingratitude des rois ! murmura-t-il. Ce discours a suffi pour lui faire oublier la liste civile de vingt-quatre millions du roi, et son douaire de quatre millions, a elle ! Mais elle ne sait donc pas, cette femme, elle ignore donc, cette reine, qu’il s’agissait de reconquérir d’un seul coup ma popularité perdue pour elle ! mais elle ne se souvient donc plus que j’ai proposé l’ajournement de la réunion d’Avignon a la France pour soutenir les scrupules religieux du roi ! – faute ! Elle ne se souvient donc plus que, pendant ma présidence aux Jacobins, présidence de trois mois qui m’a pris dix ans de ma vie, j’ai défendu la loi de la garde nationale restreinte aux citoyens actifs ! – faute ! Elle ne se souvient donc plus que, dans la discussion a l’Assemblée du projet de loi sur le serment des pretres, j’ai demandé qu’on restreignît le serment aux pretres confesseurs ! – faute ! Oh ! ces fautes ! ces fautes ! je les ai bien payées ! continua Mirabeau, et, cependant, ce ne sont point ces fautes qui m’ont fait tomber ; car il y a des époques étranges, singulieres, anormales, ou l’on ne tombe point par les fautes que l’on commet. Un jour, pour eux encore, j’ai défendu une question de justice, d’humanité : on attaquait la fuite des tantes du roi ; on proposait une loi contre l’émigration : « Si vous faites une loi contre les émigrants, me suis-je écrié, je jure de n’y obéir jamais ! » Et le projet de loi a été rejeté a l’unanimité. Eh bien, ce que n’avaient pu faire mes échecs, mon triomphe l’a fait. On m’a appelé dictateur, on m’a lancé a la tribune par la voie de la colere, la pire des routes que puisse prendre un orateur ! Je triomphai une seconde fois, mais en attaquant les jacobins. Alors, les jacobins jurerent ma mort, les niais ! Duport, Lameth, Barnave, ils ne voient pas qu’en me tuant ils donnent la dictature de leur tripot a Robespierre. Moi qu’ils eussent du garder comme la prunelle de leurs yeux, ils m’ont écrasé sous leur stupide majorité ; ils ont fait couler sur mon front la sueur de sang ; ils m’ont fait boire le calice d’amertume jusqu’a la lie ; ils m’ont couronné d’épines, mis le roseau entre les mains, crucifié enfin ! Heureux d’avoir subi cette Passion, comme le Christ, pour une question d’humanité… Le drapeau tricolore ! ils ne voient donc pas que c’est le seul refuge ; que, s’ils voulaient venir légalement, publiquement s’asseoir a son ombre, cette ombre les sauverait encore peut-etre ? Mais, la reine, elle ne veut pas etre sauvée, elle veut etre vengée ; elle ne goute aucune idée raisonnable. Le moyen que je propose comme étant le seul efficace est celui qu’elle repousse le plus : etre modéré, etre juste, et, autant que possible, avoir toujours raison. J’ai voulu sauver deux choses a la fois, la royauté et la liberté : lutte ingrate, dans laquelle je combats seul, abandonné, contre quoi ? si c’était contre des hommes, ce ne serait rien ; contre des tigres, ce ne serait rien ; contre des lions, ce ne serait rien ; mais c’est contre un élément, contre la mer, contre le flot qui monte, contre la marée qui grandit ! Hier, j’en avais jusqu’a la cheville ; aujourd’hui, j’en ai jusqu’au genou ; demain, j’en aurai jusqu’a la ceinture ; apres-demain, par-dessus la tete… Aussi, tenez, docteur, il faut que je sois franc avec vous. Le chagrin m’a pris d’abord, puis le dégout. J’avais revé le rôle d’arbitre entre la Révolution et la monarchie. Je croyais prendre ascendant sur la reine comme homme, et, comme homme, un beau jour qu’elle se serait aventurée imprudemment dans le fleuve et aurait perdu pied, me jeter a l’eau et la sauver. Mais non ; on a voulu me compromettre, me dépopulariser, me perdre, m’annihiler, me rendre impuissant au mal comme au bien. Aussi, maintenant, ce que j’ai de mieux a faire, docteur, je vais vous le dire : c’est de mourir a temps ; c’est surtout de me coucher artistement comme l’athlete antique, c’est de tendre la gorge avec grâce ; c’est de rendre le dernier soupir convenablement.

Et Mirabeau se laissa retomber sur sa chaise longue, dont il mordit l’oreiller a pleines dents.

Gilbert savait ce qu’il voulait savoir, c’est-a-dire ou étaient la vie et la mort de Mirabeau.

– Comte, demanda-t-il, que diriez-vous si demain le roi envoyait prendre de vos nouvelles ?

Le malade fit un mouvement des épaules qui voulait dire : « Cela me serait bien égal ! »

– Le roi… ou la reine, ajouta Gilbert.

– Hein ? fit Mirabeau en se redressant.

– Je dis le roi ou la reine, répéta Gilbert.

Mirabeau se souleva sur ses deux poings comme un lion accroupi, et essaya de lire jusqu’au fond du cour de Gilbert.

– Elle ne le fera pas, dit-il.

– Mais enfin, si elle le faisait ?

– Vous croyez, dit Mirabeau, qu’elle descendrait jusque-la ?

– Je ne crois rien ; je suppose, je présume.

– Soit, dit Mirabeau, j’attendrai jusqu’a demain au soir.

– Que voulez-vous dire ?

– Prenez les mots dans le sens qu’ils ont, docteur, et ne voyez pas en eux autre chose que ce qu’ils veulent dire. J’attendrai jusqu’a demain au soir.

– Et demain au soir ?

– Eh bien, demain au soir, si elle a envoyé, docteur ; si par exemple, M. Weber est venu, vous avez raison, et c’est moi qui ai tort. Mais si, au contraire, il n’est pas venu, oh ! alors, c’est vous qui avez tort, docteur, et c’est moi qui ai raison.

– Soit, a demain au soir. Jusque-la, mon cher Démosthene, du calme, du repos, de la tranquillité.

– Je ne quitterai pas ma chaise longue.

– Et cette écharpe ?

Gilbert montra du doigt l’objet qui le premier avait frappé ses yeux en entrant dans la chambre.

Mirabeau sourit.

– Parole d’honneur ! dit-il.

– Bon ! dit Gilbert, tâchez de passer une nuit paisible, et je réponds de vous.

Et il sortit.

A la porte, Teisch l’attendait.

– Eh bien, mon brave Teisch, ton maître va mieux, dit le docteur.

Le vieux serviteur secoua tristement la tete.

– Comment, reprit Gilbert, tu doutes de ma parole ?

– Je doute de tout, monsieur le docteur, tant que son mauvais génie sera pres de lui.

Et il poussa un soupir en laissant Gilbert dans l’étroit escalier.

A l’angle d’un des paliers, Gilbert vit comme une ombre voilée qui l’attendait.

Cette ombre, en l’apercevant, jeta un léger cri, et disparut derriere une porte entrouverte pour lui faciliter cette retraite qui ressemblait a une fuite.

– Quelle est cette femme ? demanda Gilbert.

– C’est elle, répondit Teisch.

– Qui, elle ?

– La femme qui ressemble a la reine.

Gilbert, pour la seconde fois, parut frappé de la meme idée en entendant la meme phrase ; il fit deux pas en avant comme s’il eut voulu poursuivre le fantôme ; mais il s’arreta en murmurant :

– Impossible !

Et il continua son chemin, laissant le vieux domestique désespéré qu’un homme aussi savant que l’était le docteur n’entreprit point d’adjurer le démon qu’il tenait, dans sa conviction la plus profonde, pour un envoyé de l’enfer.

Mirabeau passa une assez bonne nuit. Le lendemain de bonne heure, il appela Teisch, et il fit ouvrir ses fenetres pour respirer l’air du matin.

La seule chose qui inquiétât le vieux serviteur, c’était l’impatience fébrile a laquelle le malade paraissait en proie.

Quand, interrogé par son maître, il avait répondu qu’il était huit heures a peine, Mirabeau n’avait pas voulu le croire, et s’était fait apporter sa montre pour s’en assurer.

Cette montre, il l’avait posée sur la table a côté de son lit.

– Teisch, dit-il au vieux domestique, vous prendrez en bas la place de Jean, qui fera aujourd’hui le service pres de moi.

– Oh ! mon Dieu, dit Teisch, aurais-je eu le malheur de mécontenter monsieur le comte ?

– Au contraire, mon bon Teisch, dit Mirabeau attendri, c’est parce que je ne me fie qu’a toi que je te place aujourd’hui a la porte. A chaque personne qui viendra demander de mes nouvelles, tu diras que je vais mieux, mais que je ne reçois pas encore ; seulement, si l’on vient de la part de la… – Mirabeau s’arreta et se reprit –, seulement, si l’on vient du château, si l’on envoie des Tuileries, tu feras monter le messager, tu entends bien ? sous quelque prétexte que ce soit, tu ne le laisseras en aller sans que je lui parle. Tu vois, mon bon Teisch, qu’en t’éloignant de moi je t’éleve a l’emploi de confident.

Teisch prit la main de Mirabeau et la baisa.

– Oh ! monsieur le comte, dit-il, si seulement vous vouliez vivre !

Et il sortit.

– Parbleu ! dit Mirabeau en le regardant s’éloigner, voila justement le difficile.

A dix heures, Mirabeau se leva et s’habilla avec une sorte de coquetterie. Jean le coiffa et le rasa, puis il lui approcha un fauteuil de la fenetre.

De cette fenetre, il pouvait voir dans la rue.

A chaque coup de marteau, a chaque vibration de la sonnette, on eut pu voir de la maison d’en face son visage anxieux apparaître derriere le rideau soulevé, son regard perçant plonger jusque dans la rue, puis le rideau retomber pour se relever de nouveau a la prochaine vibration de la sonnette, au prochain coup de marteau.

A deux heures, Teisch monta suivi d’un laquais. Le cour de Mirabeau battit violemment ; le laquais était sans livrée.

La premiere idée qui lui passa par l’esprit, c’est que cette espece de grison venait de la part de la reine, et ainsi vetu pour ne point compromettre celle qui l’envoyait.

Mirabeau se trompait.

– De la part de M. le docteur Gilbert, dit Teisch.

– Ah ! fit Mirabeau en pâlissant comme s’il eut eu vingt-cinq ans, et que, attendant un messager de Mme de Monnier il eut vu arriver un coureur de son oncle le bailli.

– Monsieur, dit Teisch, comme ce garçon vient de la part de M. le docteur Gilbert, et qu’il est porteur d’une lettre pour vous, j’ai cru pouvoir faire en sa faveur une exception a la consigne.

– Et tu as bien fait, dit le comte.

Puis, au laquais :

– La lettre ? demanda-t-il.

Celui-ci la tenait a la main et la présenta au comte.

Mirabeau l’ouvrit ; elle ne contenait que ces quelques mots :

« Donnez-moi de vos nouvelles. Je serai chez vous a onze heures du soir. J’espere que le premier mot que vous me direz, c’est que j’avais raison, et que vous aviez tort. »

– Tu diras a ton maître que tu m’as trouvé debout, et que je l’attends ce soir, dit Mirabeau au laquais.

Puis, a Teisch :

– Que ce garçon s’en aille content, dit-il.

Teisch fit signe qu’il comprenait et emmena le grison.

Les heures se succéderent. La sonnette ne cessait de vibrer, le marteau de retentir. Paris tout entier s’inscrivait chez Mirabeau. Il y avait dans la rue des groupes d’hommes du peuple qui, ayant appris la nouvelle, non pas telle que les journaux l’avaient dite, ne voulaient pas croire aux bulletins rassurants de Teisch, et forçaient les voitures de prendre a droite et a gauche de la rue pour que le bruit des roues ne fatiguât point l’illustre malade.

Vers les cinq heures, Teisch jugea a propos de faire une seconde apparition dans la chambre de Mirabeau afin de lui annoncer cette nouvelle.

– Ah ! dit Mirabeau, en te voyant, mon pauvre Teisch, j’avais cru que tu avais quelque chose de mieux a m’apprendre.

– Quelque chose de mieux ! dit Teisch étonné. Je ne croyais pas que je pusse annoncer a monsieur le comte quelque chose de mieux qu’une pareille preuve d’amour.

– Tu as raison, Teisch, dit Mirabeau, et je suis un ingrat.

Aussi, quand Teisch eut refermé la porte, Mirabeau ouvrit-il la fenetre.

Il s’avança sur le balcon, et fit de la main un signe de remerciement aux braves gens qui s’étaient établis les gardiens de son repos.

Ceux-ci le reconnurent, et les cris de « Vive Mirabeau ! » retentirent d’un bout a l’autre de la rue de la Chaussée-d’Antin.

A quoi pensait Mirabeau pendant qu’on lui rendait cet hommage inattendu, qui en toute autre circonstance eut fait bondir son cour de joie ?

Il pensait a cette femme hautaine qui ne s’inquiétait point de lui, et son oil allait chercher au-dela des groupes pressés aux alentours de sa maison, s’il n’apercevait pas quelque laquais en livrée bleue venant du côté des boulevards.

Il rentra dans sa chambre le cour serré. L’ombre commençait a venir : il n’avait rien vu.

La soirée s’écoula comme la journée. L’impatience de Mirabeau s’était changée en une sombre amertume. Son cour sans espérance n’allait plus au-devant de la sonnette ou du marteau. Non ; il attendait, le visage empreint d’une sombre amertume, cette preuve d’intéret qui lui était presque promise, et qui n’arrivait pas.

A onze heures, la porte s’ouvrit, et Teisch annonça le docteur Gilbert.

Celui-ci entrait souriant ; il fut effrayé de l’expression du visage de Mirabeau.

Ce visage était le miroir fidele des bouleversements de son cour.

Gilbert se douta de tout.

– N’est-on pas venu ? demanda-t-il.

– D’ou cela ? dit Mirabeau.

– Vous savez bien ce que je veux dire.

– Moi ? non, sur mon honneur !

– Du château… de sa part… au nom de la reine ?

– Pas le moins du monde, mon cher docteur ; il n’est venu personne.

– Impossible ! fit Gilbert.

Mirabeau haussa les épaules.

– Naif homme de bien ! dit-il.

Puis, saisissant la main de Gilbert avec un mouvement convulsif :

– Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait aujourd’hui, docteur ? demanda-t-il.

– Moi ? dit le docteur. J’ai fait a peu pres ce que je fais tous les jours.

– Non, car tous les jours vous n’allez pas au château, et, aujourd’hui, vous y avez été ; non, car tous les jours vous ne voyez pas la reine, et, aujourd’hui, vous l’avez vue ; non, car tous les jours vous ne vous permettez pas de lui donner des conseils, et, aujourd’hui, vous lui en avez donné un.

– Allons donc ! dit Gilbert.

– Tenez, cher docteur, je vois ce qui s’est passé, et j’entends ce qui s’est dit comme si j’avais été la.

– Eh bien, voyons, monsieur l’homme a double vue, que s’est-il passé ? que s’est-il dit ?

– Vous vous etes présenté aux Tuileries aujourd’hui a une heure : vous avez demandé a parler a la reine ; vous lui avez parlé ; vous lui avez dit que mon état empirait, qu’il serait bon a elle comme reine, bien a elle comme femme d’envoyer demander des nouvelles de ma santé, sinon par sollicitude, du moins par calcul. Elle a discuté avec vous ; elle a paru convaincue que vous aviez raison ; elle vous a congédié en disant qu’elle allait envoyer chez moi ; vous vous en etes allé heureux et satisfait, comptant sur la parole royale, et, elle, elle est restée hautaine et amere, riant de votre crédulité, qui ignore qu’une parole royale n’engage a rien… Voyons, foi d’honnete homme, dit Mirabeau en regardant Gilbert en face, est-ce cela, docteur ?

– En vérité, dit Gilbert, vous eussiez été la, mon cher comte, que vous n’eussiez pas mieux vu ni mieux entendu.

– Les maladroits ! dit Mirabeau avec amertume. Quand je vous disais qu’ils ne savaient rien faire a propos… La livrée du roi entrant chez moi aujourd’hui, au milieu de cette foule qui criait : « Vive Mirabeau ! » devant ma porte et sous mes fenetres, leur redonnait pour un an de popularité.

Et Mirabeau, secouant la tete, porta vivement la main a ses yeux.

Gilbert étonné le vit essuyer une larme.

– Qu’avez-vous donc, comte ? lui demanda-t-il.

– Moi ? rien ! dit Mirabeau. Avez-vous des nouvelles de l’Assemblée nationale, des Cordeliers ou des Jacobins ? Robespierre a-t-il distillé quelque nouveau discours, ou Marat vomi quelque nouveau pamphlet ?

– Y a-t-il longtemps que vous n’avez mangé ? demanda Gilbert.

– Pas depuis deux heures de l’apres-midi.

– En ce cas, vous allez vous mettre au bain, mon cher comte.

– Tiens, en effet, c’est une excellente idée que vous avez la, docteur. Jean, un bain.

– Ici, monsieur le comte ?

– Non, non, a côté, dans le cabinet de toilette.

Dix minutes apres, Mirabeau était au bain, et, comme d’habitude, Teisch reconduisait Gilbert.

Mirabeau se souleva de sa baignoire pour suivre des yeux le docteur ; puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il tendit l’oreille pour écouter le bruit de ses pas ; puis il resta immobile ainsi jusqu’a ce qu’il eut entendu s’ouvrir et se refermer la porte de l’hôtel.

Alors, sonnant violemment :

– Jean, dit-il, faites dresser une table dans ma chambre et allez demander de ma part a Oliva si elle veut me faire la grâce de souper avec moi.

Puis, comme le laquais sortait pour obéir :

– Des fleurs, surtout des fleurs ! cria Mirabeau, j’adore les fleurs.

A quatre heures du matin, le docteur Gilbert fut réveillé par un violent coup de sonnette.

– Ah ! dit-il, en sautant a bas de son lit, je suis sur que M. de Mirabeau est plus mal !

Le docteur ne se trompait pas. Mirabeau, apres s’etre fait servir a souper, apres avoir fait couvrir la table de fleurs, avait renvoyé Jean et ordonné a Teisch d’aller se coucher.

Puis il avait fermé toutes les portes, excepté celle qui donnait chez la femme inconnue que le vieux domestique appelait son mauvais génie.

Mais les deux serviteurs ne s’étaient point couchés ; Jean seulement, quoique le plus jeune, s’était endormi sur un fauteuil dans l’antichambre.

Teisch avait veillé.

A quatre heures moins un quart, un violent coup de sonnette avait retenti. Tous deux s’étaient précipités vers la chambre a coucher de Mirabeau.

Les portes en étaient fermées.

Alors, ils eurent l’idée de faire le tour par l’appartement de la femme inconnue, et purent pénétrer ainsi jusqu’a la chambre a coucher.

Mirabeau, renversé, a demi évanoui, retenait cette femme entre ses bras, sans doute pour qu’elle ne put pas appeler du secours, et elle, épouvantée, sonnait avec la sonnette de la table, n’ayant pu aller jusqu’au cordon de sonnette de la cheminée.

En apercevant les deux domestiques, elle avait appelé autant a son secours qu’au secours de Mirabeau ; dans ses convulsions, Mirabeau l’étouffait.

On eut dit la Mort déguisée et essayant de l’entraîner dans le tombeau.

Grâce aux efforts réunis des deux domestiques, les bras du moribond s’étaient écartés ; Mirabeau était retombé sur son siege, et elle, tout éplorée, était rentrée dans son appartement.

Jean avait, alors, couru chercher le docteur Gilbert, tandis que Teisch essayait de donner les premiers soins a son maître.

Gilbert ne prit ni le temps de faire atteler, ni celui de faire approcher une voiture. De la rue Saint-Honoré a la Chaussée-d’Antin, la course n’était pas longue ; il suivit Jean, et, dix minutes apres, il était arrivé a l’hôtel de Mirabeau.

Teisch attendait dans le vestibule du bas.

– Eh bien, mon ami, qu’y a-t-il encore ? demanda Gilbert.

– Ah ! monsieur, dit le vieux serviteur, cette femme, toujours cette femme, et puis ces maudites fleurs ; vous allez voir, vous allez voir !

En ce moment, on entendit quelque chose comme un sanglot. Gilbert monta précipitamment ; comme il arrivait aux dernieres marches de l’escalier, une porte voisine de la porte de Mirabeau s’ouvrit et une femme enveloppée d’un peignoir blanc apparut tout a coup, et vint tomber aux pieds du docteur.

– Oh ! Gilbert, Gilbert ! dit-elle en lui jetant ses deux mains sur la poitrine, au nom du ciel sauvez-le !

– Nicole ! s’écria Gilbert, Nicole ! Oh ! malheureuse, c’était donc vous !

– Sauvez-le ! sauvez-le ! dit Nicole.

Gilbert resta un instant comme abîmé dans une idée terrible.

– Oh ! murmura-t-il, Beausire vendant des pamphlets contre lui. Nicole sa maîtresse ! Il est bien véritablement perdu, car il y a du Cagliostro la dessous.

Et il s’élança dans l’appartement de Mirabeau, comprenant bien qu’il n’y avait pas un instant a perdre.


Chapitre 2 Vive Mirabeau !

Mirabeau était sur son lit : il avait repris connaissance. Les débris du souper, les plats, les fleurs étaient la, témoins aussi accusateurs que le sont au fond d’un vase les restes du poison pres du lit d’un suicidé.

Gilbert s’avança vivement vers lui et respira en le voyant.

– Ah ! dit-il, il n’est pas encore aussi mal que je le craignais.

Mirabeau sourit.

– Vous croyez, docteur ? dit-il.

Et il secoua la tete en homme qui pense connaître son état au moins aussi bien que le docteur, qui parfois veut se tromper lui-meme afin de mieux tromper les autres.

Cette fois, Gilbert ne s’arreta point aux diagnostics extérieurs. Il tâta le pouls : le pouls était vite et élevé ; il regarda la langue : la langue était pâteuse et amere ; il s’enquit de l’état de la tete : la tete était lourde et douloureuse.

Un commencement de froid se faisait sentir aux extrémités inférieures.

Tout a coup, les spasmes que le malade avait éprouvés deux jours auparavant reparurent, se jetant tour a tout sur l’omoplate, sur les clavicules et sur le diaphragme. Le pouls, qui, ainsi que nous l’avons dit, était vite et élevé, devint intermittent et convulsif.

Gilbert ordonna les memes révulsifs qui avaient amené une premiere amélioration.

Par malheur, soit que le malade n’eut point la force de supporter le douloureux remede, soit qu’il ne voulut point etre guéri, au bout d’un quart d’heure, il se plaignit de souffrances si vives sur toutes les régions sinapisées, qu’il fallut lui enlever les sinapismes.

Des lors, le mieux qui s’était manifesté pendant cette application disparut.

Notre intention n’est point de suivre dans toutes leurs variations les phases de la terrible maladie ; seulement, des le matin de ce jour, le bruit s’en répandit dans la ville, et, cette fois, plus sérieusement que la veille.

Il y avait eu rechute, disait-on, et cette rechute menaçait de mort.

C’est alors qu’il fut réellement permis de juger de la place gigantesque que peut occuper un homme au milieu d’une nation. Paris tout entier fut ému, comme aux jours ou une calamité générale menace a la fois les individus et la population. Toute la journée, comme cela avait déja eu lieu la veille, la rue fut barrée et gardée par des hommes du peuple, afin que le bruit des voitures ne parvînt pas jusqu’au malade. D’heure en heure, les groupes rassemblés sous les fenetres demandaient des nouvelles ; des bulletins étaient remis, qui a l’instant meme circulaient de la rue de la Chaussée-d’Antin aux extrémités de Paris. La porte était assiégée par une foule de citoyens de tous les états, de toutes les opinions, comme si chaque parti, si opposé qu’il fut aux autres, eut eu quelque chose a perdre en perdant Mirabeau. Pendant ce temps, les amis, les parents et les connaissances particulieres du grand orateur remplissaient les cours, les vestibules et l’appartement d’en bas, sans que lui-meme eut l’idée de cet encombrement.

Au reste, peu de paroles avaient été échangées entre Mirabeau et le docteur Gilbert.

– Décidément, vous voulez donc mourir ? avait dit le docteur.

– A quoi bon vivre ?… avait répondu Mirabeau.

Et Gilbert s’étant rappelé les engagements pris par Mirabeau envers la reine, et les ingratitudes de celle-ci, Gilbert n’avait pas insisté autrement, se promettant a lui-meme de faire jusqu’au bout son devoir de médecin, mais sachant d’avance qu’il n’était pas un dieu pour lutter contre l’impossible.

Le soir de ce premier jour de la rechute, la société des Jacobins envoya, pour s’informer de la santé de son ex-président une députation a la tete de laquelle était Barnave. On avait voulu adjoindre a Barnave les deux Lameth ; mais ceux-ci avaient refusé.

Lorsque Mirabeau fut instruit de cette circonstance :

– Ah ! dit-il, je savais bien que c’étaient des lâches, mais je ne savais pas que ce fussent des imbéciles !

Pendant vingt-quatre heures, le docteur Gilbert ne quitta pas un instant Mirabeau. Le mercredi soir, vers onze heures, il était assez bien pour que Gilbert consentît a passer dans une chambre voisine afin d’y prendre quelques heures de repos.

Avant de se coucher, le docteur ordonna qu’a la moindre réapparition des accidents, on vînt l’avertir a l’instant meme.

Au point du jour, il se réveilla. Personne n’avait troublé son sommeil, et, cependant, il se leva inquiet : il lui semblait impossible qu’un mieux se fut soutenu ainsi sans un accident quelconque.

En effet, en descendant, Teisch annonça au docteur, avec des larmes plein les yeux et plein la voix, que Mirabeau était au plus mal, mais qu’il avait défendu, quelques souffrances qu’il eut éprouvées, que l’on réveillât le docteur Gilbert.

Et pourtant, le malade avait du cruellement souffrir : le pouls avait repris le caractere le plus effrayant ; les douleurs s’étaient développées avec férocité ; enfin, les étouffements et les spasmes étaient revenus.

Plusieurs fois – et Teisch avait attribué cela a un commencement de délire – le malade avait prononcé le nom de la reine.

– Les ingrats ! avait-il dit, ils n’ont pas meme fait demander de mes nouvelles !

Puis, comme se parlant a lui-meme :

– Je m’étonne bien, avait-il ajouté, ce qu’elle dira quand elle apprendra, demain ou apres-demain, que je suis mort…

Gilbert pensa que tout allait dépendre de la crise qui se préparait ; aussi, se disposant a lutter vigoureusement contre la maladie, il ordonna une application de sangsues a la poitrine ; mais, comme si elles eussent été complices du moribond, les sangsues mordirent mal ; on les remplaça par une seconde saignée au pied et par des pilules de musc.

L’acces dura huit heures. Pendant huit heures, comme un habile duelliste, Gilbert fit, pour ainsi dire, assaut avec la mort, parant chaque coup qu’elle portait, allant au-devant de quelques-uns, mais touché quelquefois aussi par elle. Enfin, au bout de huit heures, la fievre tomba, la mort battit en retraite ; mais, comme un tigre qui fuit pour revenir, elle imprima sa griffe terrible sur le visage du malade.

Gilbert demeura debout et les bras croisés devant ce lit ou venait de s’accomplir la terrible lutte. Il était trop avant dans les secrets de l’art, non seulement pour conserver quelque espoir, mais meme pour douter encore.

Mirabeau était perdu ; et, dans le cadavre étendu devant ses yeux, malgré un reste d’existence, il lui était impossible de voir Mirabeau vivant.

A partir de ce moment, chose étrange ! le malade et Gilbert, d’un commun accord, et comme frappés d’une meme idée, parlerent de Mirabeau ainsi que d’un homme qui avait été, mais qui avait cessé d’etre.

A partir de ce moment aussi, la physionomie de Mirabeau prit ce caractere de solennité qui appartient essentiellement a l’agonie des grands hommes : sa voix devint lente, grave, presque prophétique ; il y eut des lors dans sa parole quelque chose de plus sévere, de plus profond, de plus vaste ; dans ses sentiments quelque chose de plus affectueux, de plus abandonné, de plus sublime.

On lui annonça qu’un jeune homme qui ne l’avait vu qu’une fois, et qui ne voulait pas dire qui il était, insistait pour entrer.

Il se retourna du côté de Gilbert, comme pour lui demander la permission de recevoir ce jeune homme.

Gilbert le comprit.

– Faites entrer, dit-il a Teisch.

Teisch ouvrit la porte. Un jeune homme de dix-neuf a vingt ans parut sur le seuil, s’avança lentement, s’agenouilla devant le lit de Mirabeau, prit sa main, et la baisa en éclatant en sanglots.

Mirabeau semblait chercher dans sa mémoire un vague souvenir.

– Ah ! dit-il tout a coup, je vous reconnais ; vous etes le jeune homme d’Argenteuil.

– Mon Dieu, soyez béni ! dit le jeune homme ; voila tout ce que je vous demandais.

Et, se levant en appuyant ses deux mains sur ses yeux, il sortit.

Quelques secondes apres, Teisch entra tenant a la main un billet que le jeune homme avait écrit dans l’antichambre.

Il contenait ces simples paroles :

« En baisant la main de M. de Mirabeau a Argenteuil, je lui ai dit que j’étais pret a mourir pour lui.

« Je viens acquitter ma parole.

« J’ai lu hier dans un journal anglais que la transfusion du sang avait, dans un cas pareil a celui ou se trouve l’illustre malade, été exécutée avec succes a Londres.

« Si, pour sauver M. de Mirabeau, la transfusion du sang était jugée utile, j’offre le mien, il est jeune et pur.

« Marnais »

En lisant ces quelques lignes, Mirabeau ne put retenir ses larmes.

Il ordonna qu’on fît rentrer le jeune homme ; mais, voulant sans doute échapper a cette reconnaissance si bien méritée, celui-ci était parti en laissant sa double adresse a Paris et a Argenteuil.

Quelques instants apres, Mirabeau consentit a recevoir tout le monde : MM. de La Marck et Frochot, ses amis ; Mme du Saillant, sa sour ; Mme d’Arragon, sa niece.

Seulement, il refusa de voir un autre médecin que Gilbert ; et, comme celui ci insistait :

– Non, docteur, dit-il ; vous avez eu tous les inconvénients de ma maladie ; si vous me guérissez, il faut que vous ayez tout le mérite de la guérison.

De temps en temps, il voulait savoir qui avait pris de ses nouvelles, et, quoiqu’il ne demandât point : « La reine a-t-elle envoyé du château ? » Gilbert devinait, au soupir que poussait le moribond quand il arrivait a la fin de la liste, que le seul nom qu’il eut désiré y trouver était justement celui qui ne s’y trouvait pas.

Alors, sans parler du roi ni de la reine – Mirabeau n’était pas encore assez mourant pour en arriver la –, il se lançait avec une éloquence admirable dans la politique générale, et particulierement dans celle qu’il eut suivie vis a-vis de l’Angleterre s’il eut été ministre.

C’était avec Pitt surtout qu’il se fut trouvé heureux de lutter corps a corps.

– Oh ! ce Pitt, s’écria-t-il une fois, c’est le ministre des préparatifs : il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu’avec ce qu’il fait. Si j’eusse vécu, je lui eusse donné du chagrin !

De temps en temps, une clameur montait jusqu’aux fenetres : c’était un triste cri de « Vive Mirabeau ! » poussé par le peuple, cri qui semblait une priere, et plutôt une plainte qu’une espérance.

Alors, Mirabeau écoutait et faisait ouvrir la fenetre, pour que ce bruit rémunérateur de tant de souffrances endurées arrivât jusqu’a lui. Pendant quelques secondes, il demeurait les mains et les oreilles tendues, aspirant a lui et comme absorbant en lui toute cette rumeur.

Puis il murmurait :

– Oh ! bon peuple ! peuple calomnié, injurié, méprisé comme moi, il est juste que ce soit eux qui m’oublient et toi qui me récompenses !

La nuit arriva. Gilbert ne voulut point quitter le malade ; il fit approcher du lit la chaise longue et se coucha dessus.

Mirabeau se laissa faire ; depuis qu’il était sur de mourir, il semblait ne plus craindre son médecin.

Des que le jour parut, il fit ouvrir les fenetres.

– Mon cher docteur, dit-il a Gilbert, c’est aujourd’hui que je mourrai. Quand on en est ou je suis, on n’a plus qu’a se parfumer et a se couronner de fleurs, afin d’entrer le plus agréablement possible dans le sommeil dont on ne se réveille plus. Ai-je la permission de faire ce que je voudrai ?

Gilbert lui fit signe qu’il était parfaitement le maître.

Alors, il appela les deux domestiques.

– Jean, dit-il, ayez-moi les plus belles fleurs que vous pourrez trouver ; tandis que Teisch va se charger, lui, de me faire le plus beau possible.

Jean sembla demander des yeux permission a Gilbert, qui de la tete lui fit signe que oui.

Il sortit.

Quant a Teisch, qui avait été fort malade la veille, il commença a raser et a friser son maître.

– A propos, lui dit Mirabeau, tu étais malade hier, mon pauvre Teisch ; comment vas-tu aujourd’hui ?

– Oh ! tres bien, mon cher maître, répondit l’honnete serviteur ; et je vous souhaite d’etre a ma place.

– Eh bien, moi, répondit Mirabeau en riant, pour peu que tu tiennes a la vie, je ne te souhaite pas d’etre a la mienne.

En ce moment, un coup de canon retentit. D’ou venait-il ? On n’en sut jamais rien.

Mirabeau tressaillit.

– Oh ! dit-il en se redressant, sont-ce déja les funérailles d’Achille ?

A peine Jean, vers lequel tout le monde s’était précipité a sa sortie de l’hôtel, afin d’avoir des nouvelles de l’illustre malade, eut-il dit qu’il allait chercher des fleurs, que des hommes coururent par les rues en criant : « Des fleurs pour M. de Mirabeau ! » et que toutes les portes s’ouvrirent, chacun offrant ce qu’il en avait, soit dans ses appartements, soit dans ses serres, de sorte qu’en moins d’un quart d’heure l’hôtel fut encombré des fleurs les plus rares.

A neuf heures du matin, la chambre de Mirabeau était transformée en un véritable parterre.

En ce moment, Teisch venait de lui achever sa toilette.

– Mon cher docteur, dit Mirabeau, je vous demanderai un quart d’heure pour faire mes adieux a quelqu’un qui doit quitter l’hôtel avant moi. Si on voulait insulter cette personne, je vous la recommande.

Gilbert comprit.

– Bien, dit-il, je vais vous laisser.

– Oui ; mais vous attendrez dans la chambre a côté. Cette personne une fois sortie, vous ne me quitterez plus jusqu’a ma mort ?

Gilbert fit un signe affirmatif.

– Donnez-moi votre parole, dit Mirabeau.

Gilbert la donna en balbutiant. Cet homme stoique était tout étonné de se trouver des larmes, lui qui croyait, a force de philosophie, etre arrivé a l’insensibilité.

Puis il s’avança vers la porte.

Mirabeau l’arreta.

– Avant de sortir, dit-il, ouvrez mon secrétaire, et donnez-moi une petite cassette qui s’y trouve.

Gilbert fit ce que désirait Mirabeau.

Cette cassette était lourde. Gilbert jugea qu’elle devait etre pleine d’or.

Mirabeau lui fit signe de la poser sur la table de nuit ; puis il lui tendit la main.

– Vous aurez la bonté de m’envoyer Jean, dit-il ; Jean, vous entendez bien ? pas Teisch ; il me fatigue d’appeler ou de sonner.

Gilbert sortit. Jean attendait dans la chambre voisine, et, par la meme ouverture qui donnait sortie a Gilbert, il entra.

Derriere Jean, Gilbert entendit la porte se refermer au verrou.

La demi-heure qui suivit fut employée par Gilbert a donner des nouvelles du malade a tous ceux qui encombraient la maison.

Les nouvelles étaient désespérées ; il ne cacha point a toute cette foule que Mirabeau ne passerait sans doute point la journée.

Une voiture s’arreta devant la porte de l’hôtel.

Un instant il eut l’idée que c’était une voiture de la cour qu’on avait, par considération, laissé approcher malgré la défense générale.

Il courut a la fenetre. C’eut été une si douce consolation pour le mourant de savoir que la reine s’occupait de lui !

C’était une simple voiture de place que Jean venait d’aller chercher.

Le docteur devina pour qui.

En effet, quelques minutes apres, Jean sortit conduisant une femme voilée par une grande mante.

Cette femme monta dans la voiture.

Devant cette voiture, sans s’inquiéter quelle était cette femme, la foule s’écarta respectueusement.

Jean rentra.

Un instant apres, la porte de la chambre de Mirabeau se rouvrit et l’on entendit la voix affaiblie du malade qui demandait le docteur.

Gilbert courut a lui.

– Tenez, dit Mirabeau, remettez cette cassette a sa place, mon cher docteur.

Puis, comme celui-ci semblait étonné de la trouver aussi lourde qu’auparavant :

– Oui, n’est-ce pas, dit Mirabeau, c’est curieux ? Ou diable le désintéressement va-t-il se nicher !

En revenant pres du lit, Gilbert trouva a terre un mouchoir brodé et tout garni de dentelles.

Il était trempé de larmes.

– Ah ! dit-il a Mirabeau, elle n’a rien emporté, mais elle a laissé quelque chose.

Mirabeau prit le mouchoir, et, le sentant tout humide, il l’appliqua sur son front.

– Oh ! murmura-t-il, il n’y a donc qu’elle qui n’a pas de cour !…

Et il retomba sur son lit, les yeux fermés ; de sorte qu’on eut pu le croire évanoui ou mort, sans le râle de sa poitrine qui indiquait qu’il était seulement en train de mourir.


Chapitre 3 Fuir ! Fuir ! Fuir !

En effet, a partir de ce moment, les quelques heures que vécut encore Mirabeau ne furent plus qu’une agonie.

Gilbert n’en tint pas moins la promesse donnée, et resta attaché a son lit jusqu’a la derniere minute.

D’ailleurs, si douloureux qu’il soit, c’est toujours un grand enseignement pour le médecin et le philosophe que le spectacle de cette derniere lutte entre la matiere et l’âme.

Plus le génie a été grand, plus il est curieux d’étudier comment ce génie soutient le combat contre la mort, qui doit finir par le dompter.

Puis l’âme du docteur trouvait encore, a la vue de ce grand homme expirant, une autre source de réflexions sombres.

Pourquoi Mirabeau mourait-il, lui, l’homme au tempérament athlétique, a la constitution herculéenne ?

N’était-ce point parce qu’il avait étendu la main pour soutenir cette monarchie qui allait croulant ? N’était-ce point parce que s’était appuyée un instant a son bras cette femme de malheur qu’on appelait Marie-Antoinette ?

Cagliostro ne lui avait-il pas prédit quelque chose de pareil a cette mort a l’endroit de Mirabeau ; et ces deux etres étranges qu’il avait rencontrés, l’un tuant la réputation, l’autre tuant la santé du grand orateur de la France devenu le soutien de la monarchie, n’étaient-ils pas pour lui, Gilbert, une preuve que toute chose faisant obstacle devait, comme la Bastille, s’écrouler devant cet homme ou plutôt devant l’idée qu’il représentait ?

Pendant que Gilbert était plongé au plus profond de ses pensées, Mirabeau fit un mouvement, et ouvrit les yeux.

Il rentrait dans la vie par la porte de la douleur.

Il essaya de parler ; ce fut inutilement. Mais, loin de paraître affecté de ce nouvel accident, des qu’il se fut bien assuré que sa langue était muette, il sourit et essaya de faire passer dans ses yeux le sentiment de reconnaissance qu’il éprouvait pour Gilbert et pour ceux dont les soins l’accompagnaient dans cette supreme et derniere étape dont le but était la mort.

Cependant, une idée unique semblait le préoccuper ; Gilbert pouvait seul la deviner et la devina.

Le malade ne pouvait apprécier la durée de l’évanouissement dont il venait de sortir. Avait-il duré une heure ? avait-il duré un jour ? pendant cette heure ou pendant ce jour, la reine avait-elle envoyé demander de ses nouvelles ?

On fit monter le registre qui se trouvait en bas, et ou chacun, soit qu’il vînt comme messager, soit qu’il vînt pour son propre compte, écrivait son nom.

Aucun nom connu pour etre de l’intimité royale ne dénonça de ce côté meme une sollicitude déguisée.

On fit venir Teisch et Jean, et on les interrogea ; personne, ni valet de chambre ni huissier, n’était venu.

On vit alors Mirabeau tenter un effort supreme pour prononcer encore quelques paroles, un de ces efforts comme dut en faire le fils de Crésus, lorsque, voyant son pere menacé de mort, il parvint a briser les liens qui enchaînaient sa langue, et a crier : « Soldat, ne tue pas Crésus ! »

Il réussit.

– Oh ! s’écria-t-il, ils ne savent donc pas que, moi mort, ils sont perdus ? J’emporte avec moi le deuil de la monarchie, et, sur ma tombe, les factieux s’en partageront les lambeaux…

Gilbert se précipita vers le malade. Pour un habile médecin, il y a espoir tant qu’il y a vie. D’ailleurs, ne fut-ce que pour permettre a cette bouche éloquente de prononcer encore quelques mots, ne devait-il pas employer toutes les ressources de l’art ?

Il prit une cuiller, y versa quelques gouttes de cette liqueur verdâtre dont une fois déja il avait donné un flacon a Mirabeau, et, sans la mélanger, cette fois, avec de l’eau-de-vie, il l’approcha des levres du malade.

– Oh ! cher docteur, dit celui-ci en souriant, si vous voulez que la liqueur de vie agisse sur moi, donnez-moi la cuiller pleine ou le flacon entier.

– Comment cela ? demanda Gilbert en regardant fixement Mirabeau.

– Croyez-vous, répondit celui-ci, que, moi, l’abuseur de tout par excellence, j’aie eu ce trésor de vie entre les mains sans en abuser ? Non pas. J’ai fait décomposer votre liqueur, mon cher esculape ; j’ai appris qu’elle se tirait de la racine du chanvre indien, et, alors, j’en ai bu, non seulement par gouttes, mais encore par cuillerées, non seulement pour vivre, mais encore pour rever.

– Malheureux ! malheureux ! murmura Gilbert, je m’étais bien douté que je vous versais du poison.

– Doux poison, docteur, grâce auquel j’ai doublé, quadruplé, centuplé les dernieres heures de mon existence ; grâce auquel, en mourant a quarante-deux ans, j’aurai vécu la vie d’un centenaire ; grâce auquel, enfin, j’ai possedé en reve tout ce qui m’échappait en réalité, force, richesse, amour… Oh ! docteur, docteur, ne vous repentez pas, mais, au contraire, félicitez-vous. Dieu ne m’avait donné que la vie réelle, vie triste, pauvre, décolorée, malheureuse, peu regrettable, et que l’homme devrait toujours etre disposé a lui rendre comme un pret usuraire ; docteur, je ne sais si je dois dire a Dieu merci de la vie, mais je sais que je dois vous dire a vous merci de votre poison. Emplissez donc la cuiller, docteur, et donnez-la-moi !

Le docteur fit ce que demandait Mirabeau, et lui présenta la liqueur, qu’il savoura avec délices

Alors, apres quelques secondes de silence :

– Ah ! docteur, dit-il, comme si, a l’approche de l’éternité, la mort permettait que se soulevât pour lui le voile de l’avenir, bienheureux ceux qui mourront dans cette année 1791 ! ils n’auront vu de la Révolution que sa face resplendissante et sereine. Jusqu’aujourd’hui, jamais révolution plus grande n’a couté moins de sang ; c’est que, jusqu’aujourd’hui, elle se fait dans les esprits seulement, et que le moment va venir ou elle se fera dans les faits et dans les choses. Peut-etre croyez-vous qu’ils vont me regretter la-bas, aux Tuileries ; point. Ma mort les débarrasse d’un engagement pris. Avec moi, il leur fallait gouverner d’une certaine façon ; je ne leur étais plus un soutien, je leur étais un obstacle ; elle s’excusait de moi a son frere. « Mirabeau croit qu’il me conseille, lui écrivait-elle, et il ne s’aperçoit pas que je l’amuse. » Oh ! voila pourquoi j’aurais voulu que cette femme fut ma maîtresse, et non ma reine. Quel beau rôle a jouer dans l’histoire, docteur, que celui d’un homme qui soutient d’une main la jeune liberté et de l’autre la vieille monarchie, qui les force a marcher du meme pas et vers un seul but, le bonheur du peuple et le respect de la royauté ! Peut-etre était-ce possible, peut-etre était-ce un reve ; mais ce reve, j’en ai la conviction, moi seul pouvais le réaliser. Ce qui me peine, docteur, ce n’est pas de mourir, c’est de mourir incomplet, c’est d’avoir entrepris une ouvre, et de comprendre que je ne puis mener cette ouvre a bout. Qui glorifiera mon idée, si mon idée est avortée, tronquée, décapitée ? Ce que l’on saura de moi, docteur, c’est justement ce qu’il ne faudrait pas qu’on en sut. C’est ma vie déréglée, folle, vagabonde ; ce qu’on lira de moi, ce sont mes Lettres a Sophie, l’Érotika BiblionLa Monarchie prussienne, des pamphlets et des livres obscenes ; ce qu’on me reprochera, c’est d’avoir pactisé avec la cour, et l’on me reprochera cela parce que, de ce pacte, il ne sera rien sorti de ce qui devait en sortir ; mon ouvre ne sera qu’un fotus informe, qu’un monstre auquel manquera la tete ; et, cependant, on me jugera, moi, mort a quarante-deux ans, comme si j’avais vécu une vie d’homme ; moi, disparu au milieu d’une tempete, comme si, au lieu d’etre obligé de marcher sans cesse sur les flots, c’est-a-dire sur un abîme, j’avais marché sur une grande route solidement pavée de lois, d’ordonnances et de reglements. Docteur, a qui léguerai-je, non pas ma fortune dilapidée – peu importe cela, je n’ai pas d’enfants –, mais a qui léguerai-je ma mémoire calomniée, ma mémoire qui pouvait etre un jour un héritage a faire honneur a la France, a l’Europe, au monde ?…

– Pourquoi aussi vous etre tant hâté de mourir ? répondit tristement Gilbert

– Oui, dit Mirabeau, il y a, en effet, des moments ou je me demande cela a moi-meme comme vous me le demandez. Mais écoutez bien ceci ; je ne pouvais rien sans elle, et elle n’a pas voulu. Je m’étais engagé comme un sot ; j’avais juré comme un imbécile, toujours soumis a ces ailes invisibles de mon cerveau qui emportent le cour, tandis qu’elle, elle n’avait rien juré, elle n’était engagée a rien… Ainsi donc, tout est pour le mieux, docteur, et, si vous voulez me promettre une chose, aucun regret ne troublera plus les quelques heures que j’ai encore a vivre.

– Et que puis-je vous promettre, mon Dieu ?

– Eh bien, promettez-moi que, si mon passage de cette vie a l’autre était trop difficile, trop douloureux, promettez-moi, docteur – et c’est non seulement d’un médecin, mais encore d’un homme, mais encore d’un philosophe –, promettez-moi que vous y aideriez ?

– Pourquoi me faites-vous une pareille demande ?

– Ah ! je vais vous le dire ; c’est que, quoique je sente que la mort est la, je sens aussi qu’il reste bien de la vie en moi. Je ne meurs pas mort, cher docteur, je meurs vivant, et le dernier pas sera dur a franchir !

Le docteur inclina son visage sur celui de Mirabeau.

– Je vous ai promis de ne pas vous quitter, mon ami, dit-il, si Dieu – et j’espere encore que cela n’est point –, si Dieu a condamné votre vie, eh bien, au moment supreme, laissez a ma profonde tendresse pour vous le soin d’accomplir ce que j’aurai a faire ! Si la mort est la, j’y serai aussi.

On eut dit que le malade n’attendait que cette promesse.

– Merci, murmura-t-il.

Et il retomba la tete sur son oreiller.

Cette fois, malgré cette espérance qu’il est du devoir d’un médecin d’infiltrer jusqu’a la derniere goutte dans l’esprit du malade, Gilbert ne douta plus. La dose abondante de hachisch que venait de prendre Mirabeau avait pour un instant, comme les secousses de la pile voltaique, rendu au malade, avec la parole, le jeu des muscles – cette vie de la pensée, si on peut dire cela – qui l’accompagne. Mais, lorsqu’il cessa de parler, les muscles s’affaisserent ; cette vie de la pensée s’évanouit, et la mort, déja empreinte sur son visage depuis la derniere crise y reparut plus profondément gravée que jamais.

Pendant trois heures, sa main glacée resta entre les mains du docteur Gilbert ; pendant ces trois heures, c’est-a-dire de quatre a sept heures, l’agonie fut calme ; si calme, que l’on put faire entrer tout le monde. On eut cru qu’il dormait.

Mais, vers huit heures, Gilbert sentit tressaillir dans les siennes sa main glacée ; le tressaillement était si violent, qu’il ne s’y trompa point.

– Allons, dit-il, voici l’heure de la lutte, voici la vraie agonie qui commence.

Et, en effet, le front du moribond venait de se couvrir de sueur ; son oil venait de se rouvrir et avait lancé un éclair.

Il fit un mouvement qui indiquait qu’il voulait boire.

On s’empressa aussitôt de lui offrir de l’eau, du vin, de l’orangeade, mais il secouait la tete.

Ce n’était point la ce qu’il voulait.

Il fit signe qu’on lui apportât une plume, de l’encre et du papier.

On obéit, autant pour lui obéir qu’afin que pas une pensée de ce grand génie, meme celles du délire, ne fut perdue.

Il prit la plume, et, d’une main ferme, traça ces deux mots : « Dormir, mourir. »

C’étaient les deux mots d’Hamlet.

Gilbert fit semblant de ne pas comprendre.

Mirabeau lâcha la plume, prit sa poitrine a pleines mains comme pour la briser, jeta quelques cris inarticulés, reprit la plume, et, faisant un effort surhumain pour commander a la douleur de s’abstenir un instant, il écrivit : « Les douleurs sont devenues poignantes, insupportables. Doit-on laisser un ami sur la roue pendant des heures, pendant des jours peut-etre, quand on peut lui épargner la torture avec quelques gouttes d’opium ? »

Mais le docteur hésitait. Oui, comme il l’avait dit a Mirabeau, au moment supreme, il serait la en face de la mort, mais pour combattre la mort, et non pour la seconder.

Les douleurs devenaient de plus en plus violentes ; le moribond se raidissait, se tordait les mains, mordait son oreiller.

Enfin, elles rompirent les liens de la paralysie.

– Oh ! les médecins, les médecins ! s’écria-t-il tout a coup. N’etes-vous pas mon médecin et mon ami, Gilbert ? ne m’avez-vous pas promis de m’épargner les douleurs d’une pareille mort ? Voulez-vous que j’emporte le regret de vous avoir donné ma confiance ? Gilbert, j’en appelle a votre amitié ! j’en appelle a votre honneur !

Et, avec un soupir, un gémissement, un cri de douleur, il retomba sur son oreiller.

Gilbert, a son tour, poussa un soupir, et, tendant la main a Mirabeau :

– C’est bien, dit-il, mon ami, on va vous donner ce que vous demandez.

Et il prit la plume pour écrire une ordonnance qui n’était autre qu’une forte dose de sirop diacode dans de l’eau distillée.

Mais a peine avait-il écrit le dernier mot, que Mirabeau se dressa sur son lit, tendant la main, et demandant la plume.

Gilbert se hâta de la lui donner.

Alors, la main de l’agonisant, crispée par la mort, se cramponna au papier, et, d’une écriture a peine lisible, il écrivit : « Fuir ! fuir ! fuir ! »

Il voulut signer ; mais il put tracer tout au plus les quatre premieres lettres de son nom, et, étendant son bras convulsif vers Gilbert :

– Pour elle, murmura-t-il.

Et il retomba sur son oreiller sans mouvement, sans regard, sans souffle.

Il était mort.

Gilbert s’approcha du lit, le regarda, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cour ; puis, se retournant vers les spectateurs de cette scene supreme :

– Messieurs, dit-il, Mirabeau ne souffre plus.

Et, posant une derniere fois ses levres sur le front du mort, il prit le papier dont lui seul connaissait la destination, le plia religieusement, le mit sur sa poitrine, ne pensant pas qu’il eut le droit de garder un instant de plus que le temps nécessaire pour aller de la Chaussée-d’Antin aux Tuileries la recommandation de l’illustre trépassé.

Quelques secondes apres la sortie du docteur de la chambre mortuaire, une grande clameur s’éleva dans la rue.

C’était le bruit de la mort de Mirabeau qui commençait a se répandre.

Bientôt un sculpteur entra : il était envoyé par Gilbert pour conserver a la postérité l’image du grand orateur au moment meme ou, dans sa lutte contre la mort, il venait de succomber.

Quelques minutes d’éternité avaient déja rendu a ce masque la sérénité qu’une âme puissante reflete en quittant le corps sur la physionomie qu’elle a animée.

Mirabeau n’est pas mort, Mirabeau semble dormir d’un sommeil plein de vie et de songes riants.


Chapitre 4 Les funérailles

La douleur fut immense, universelle ; en un instant elle se répandit du centre a la circonférence, de la rue de la Chaussée-d’Antin aux barrieres de Paris. Il était huit heures et demie du matin.

Le peuple jeta une clameur terrible ; puis il se chargea de décréter le deuil.

Il courut aux théâtres, dont il déchira les affiches, et dont il ferma les portes.

Un bal avait lieu le soir meme dans un hôtel de la rue de la Chaussée-d’Antin ; il envahit l’hôtel, dispersa les danseurs, et brisa les instruments des musiciens.

La perte qu’elle venait de faire fut annoncée a l’Assemblée nationale par son président.

Aussitôt Barrere monta a la tribune et demanda que l’Assemblée nationale déposât dans le proces-verbal de ce jour funebre le témoignage des regrets qu’elle donnait a la perte de ce grand homme et insista pour qu’il fut fait, au nom de la patrie, une invitation a tous les membres de l’Assemblée d’assister a ses funérailles.

Le lendemain, 3 avril, le département de Paris se présenta a l’Assemblée nationale, demanda et obtint que l’église Sainte-Genevieve fut érigée en panthéon, consacrée a la sépulture des grands hommes, et que, le premier, Mirabeau y fut inhumé.

Consignons ici ce magnifique décret de l’Assemblée. Il est bon qu’on retrouve dans ces livres que les hommes politiques tiennent pour frivoles, parce qu’ils ont le tort d’apprendre l’histoire sous une forme un peu moins lourde que celle qu’emploient les historiens, il est bon, disons-nous, qu’on rencontre, le plus souvent possible, et n’importe ou, pourvu que ce soit a la portée des yeux, ces décrets d’autant plus grands, qu’ils sont spontanément arrachés a l’admiration ou a la reconnaissance d’un peuple.

Voici ce décret dans toute sa pureté :

« L’Assemblée nationale décrete :

Article premier.

« Le nouvel édifice de Sainte-Genevieve sera destiné a recevoir les cendres des grands hommes, a dater de l’époque de la liberté française.

Article II.

« Le corps législatif décidera seul a quels hommes cet honneur sera décernée.

Article III.

« Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de cet honneur.

Article IV.

« La législature ne pourra pas a l’avenir décerner cet honneur a l’un de ses membres venant a décéder ; il ne pourra etre déféré que par la législature suivante.

Article V.

« Les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la Révolution ne pourront etre faites que par le corps législatif.

Article VI.

« Le directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l’édifice Sainte-Genevieve en état de remplir sa nouvelle destination, et fera graver au-dessus du fronton ces mots : AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.

Article VII.

« En attendant que la nouvelle église Sainte-Genevieve soit achevée, le corps de Riquetti Mirabeau sera déposé a côté des cendres de Descartes dans le caveau de l’église Sainte-Genevieve. »

Le lendemain, a quatre heures de l’apres-midi, l’Assemblée nationale tout entiere quitta la salle du Manege pour se rendre a l’hôtel de Mirabeau ; elle y était attendue par le directeur du département, par tous les ministres, et par plus de cent mille personnes.

Mais de ces cent mille personnes pas une n’était spécialement venue de la part de la reine.

Le cortege se mit en marche.

La Fayette marchait en tete, comme commandant général des gardes nationales du royaume.

Puis le président de l’Assemblée nationale Tronchet, entouré royalement des douze huissiers de la chaîne.

Puis les ministres.

Puis l’Assemblée, sans distinction de partis, Sieyes donnant le bras a Charles de Lameth.

Puis, apres l’Assemblée, le club des Jacobins, comme une seconde Assemblée nationale ; lui s’était signalé par sa douleur, probablement plus fastueuse que vraie : il avait décrété huit jours de deuil, et Robespierre, trop pauvre pour faire la dépense d’un habit, en avait loué un, comme il avait déja fait pour le deuil de Franklin.

Puis la population de Paris tout entiere, enfermée dans deux lignes de gardes nationales montant a plus de trente mille hommes.

Une musique funebre, dans laquelle on entendait, pour la premiere fois, deux instruments inconnus jusqu’alors, le trombone et le tam-tam, marquait le pas a cette foule immense.

Ce fut a huit heures seulement que l’on arriva a Saint-Eustache. L’éloge funebre fut prononcé par Cérutti ; au dernier mot, dix mille gardes nationaux qui étaient dans l’église déchargerent leurs fusils d’un seul coup. L’assemblée, qui ne s’attendait pas a cette décharge, jeta un grand cri. La commotion avait été si violente, que pas un carreau n’était resté intact. On put croire un instant que la voute du temple allait s’écrouler, et que l’église servirait de tombe au cercueil.

On se remit en marche aux flambeaux ; l’ombre était descendue, et non seulement avait envahi les rues par lesquelles on devait passer, mais encore la plupart des cours de ceux qui passaient.

La mort de Mirabeau, c’était, en effet, une obscurité politique. Mirabeau mort, savait-on dans quelle voie on allait entrer ? L’habile dompteur n’était plus la pour diriger ces fougueux coursiers qu’on appelle l’ambition et la haine. On sentait qu’il emportait avec lui quelque chose qui désormais manquerait a l’Assemblée : l’esprit de paix veillant meme au milieu de la guerre, la bonté du cour cachée sous la violence de l’esprit. Tout le monde avait perdu a cette mort ; les royalistes n’avaient plus d’aiguillon, les révolutionnaires plus de frein. Désormais le char allait rouler plus rapide, et la descente était encore longue. Qui pouvait dire vers quoi on roulait, et si c’était vers le triomphe ou vers l’abîme ?

On n’atteignit le Panthéon qu’au milieu de la nuit.

Un seul homme avait manqué au cortege, Pétion.

Pourquoi Pétion s’était-il abstenu ? Il le dit lui-meme, le lendemain, a ceux de ses amis qui lui faisaient un reproche de son absence.

Il avait lu, disait-il, un plan de conspiration contre-révolutionnaire écrit de la main de Mirabeau.

Trois ans apres, dans une sombre journée d’automne, non plus dans la salle du Manege, mais dans la salle des Tuileries, quand la Convention, apres avoir tué le roi, apres avoir tué la reine, apres avoir tué les girondins, apres avoir tué les cordeliers, apres avoir tué les jacobins, apres avoir tué les montagnards, apres s’etre tuée elle-meme, n’eut plus rien de vivant a tuer, elle se mit a tuer les morts. Ce fut alors qu’avec une joie sauvage elle déclara qu’elle s’était trompée dans le jugement qu’elle avait rendu sur Mirabeau, et qu’a ses yeux, le génie ne pouvait faire pardonner a la corruption.

Un nouveau décret fut rendu qui excluait Mirabeau du Panthéon.

Un huissier vint, et, sur le seuil du temple, il fit lecture du décret qui déclarait Mirabeau indigne de partager la sépulture de Voltaire, de Rousseau et de Descartes, et qui sommait le gardien de l’église de lui remettre le cadavre.

Ainsi, une voix plus terrible que celle qui doit etre entendue dans la vallée de Josaphat, criait avant l’heure :

– Panthéon, rends tes morts !

Le Panthéon obéit ; le cadavre de Mirabeau fut remis a l’huissier, qui fit, il le dit lui-meme, conduire et déposer ledit cercueil dans le lieu ordinaire des sépultures.

Or, le lieu ordinaire des sépultures, c’était Clamart, le cimetiere des suppliciés.

Et, sans doute pour rendre encore plus terrible la punition qui l’allait chercher jusque dans la mort, ce fut nuitamment et sans cortege aucun que le cercueil fut inhumé, sans nul indice du lieu de l’inhumation, sans croix, sans pierre, sans inscription.

Seulement, plus tard, un vieux fossoyeur, interrogé par un de ces esprits curieux de savoir ce que les autres ignorent, conduisit, un soir, un homme a travers le cimetiere désolé, et, s’arretant au milieu de l’enceinte, et frappant du pied, lui dit :

– C’est ici.

Puis, comme le curieux insistait pour avoir une certitude :

– C’est ici, répéta-t-il, j’en réponds ; car j’ai aidé a le descendre dans sa fosse, et meme j’ai manqué d’y rouler, tant était lourd son maudit cercueil de plomb.

Cet homme, c’était Nodier. Un jour, il me conduisit aussi a Clamart, frappa du pied au meme endroit, et me dit a son tour :

– C’est ici.

Or, voila plus de cinquante ans que les générations qui se sont succédé passent sur cette tombe inconnue de Mirabeau. N’est-ce pas une assez longue expiation pour un crime contestable, qui fut bien plus celui des ennemis de Mirabeau que celui de Mirabeau lui-meme, et ne sera-t-il pas temps, a la premiere occasion, de fouiller cette terre impure dans laquelle il repose, jusqu’a ce qu’on trouve ce cercueil de plomb qui pesait si fort aux bras du pauvre fossoyeur, et auquel on reconnaîtra le proscrit du Panthéon ?

Peut-etre Mirabeau ne mérite-t-il pas le Panthéon ; mais, a coup sur, beaucoup reposent et reposeront en terre chrétienne qui plus que lui méritent les gémonies.

France ! entre les gémonies et le Panthéon, une tombe a Mirabeau ! avec son nom pour toute épitaphe, avec son buste pour tout ornement, avec l’avenir pour tout juge !