La Comtesse de Charny - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1855

La Comtesse de Charny - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) darmowy ebook

Alexandre Dumas

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Opis ebooka La Comtesse de Charny - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Voici la fin du cycle «Les mémoires d'un médecin». Suite a la révolte du peuple du 6 octobre 1789, la famille royale est ramenée de force de Versailles a Paris et installée aux Tuileries. La reine Marie-Antoinette est de plus en plus injuste envers Andrée (la comtesse de Charny) parce qu’elle se rend compte que son mariage arrangé avec le comte (qu’elle aime passionnément), peut devenir un mariage d’amour. Quittant alors le service de la reine, Andrée découvre enfin la joie de connaître son fils Sébastien, fruit de son viol par Gilbert lequel avait enlevé cet enfant a sa naissance. Connaissant la place de Gilbert en tant que conseiller du roi, Sébastien a donc quitté Villers-Cotterets, ou il faisait ses études, pour Paris dans la crainte de ce qui pourrait arriver a son pere et a effectué le trajet en compagnie d’Isidore de Charny, appelé par son frere (le comte de Charny) aupres de la reine, laissant en proie au désespoir sa maîtresse Catherine, fille du fermier Billot, ce héros de la prise de la Bastille (voir Ange Pitou) devenu député de Villers-Cotterets. Le roi, plein d’espérance dans ses partisans qui ont émigrés, essaye de gagner du temps en ayant l’air de coopérer avec l’assemblée constituante tout en organisant sa fuite et celle de sa famille vers Montmédy. Mais une succession de fatalités fait échouer cette tentative a Varennes ou Isidore de Charny meurt, laissant alors seuls la pauvre Catherine et leur fils. Ange Pitou, jeune capitaine de la garde nationale, qui aime depuis longtemps Catherine, les prendra tous les deux sous sa protection, Billot ne pouvant pardonner a sa fille d’avoir été déshonorée par un noble...

Opinie o ebooku La Comtesse de Charny - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

Fragment ebooka La Comtesse de Charny - Tome I (Les Mémoires d'un médecin) - Alexandre Dumas

A Propos
Avant-propos
Chapitre 1 - Le cabaret du Pont de Sevres
Chapitre 2 - Maître Gamain

A Propos Dumas:

Alexandre Dumas, pere, born Dumas Davy de la Pailleterie (July 24, 1802 – December 5, 1870) was a French writer, best known for his numerous historical novels of high adventure which have made him one of the most widely read French authors in the world. Many of his novels, including The Count of Monte Cristo, The Three Musketeers, and The Man in the Iron Mask were serialized, and he also wrote plays and magazine articles and was a prolific correspondent. Source: Wikipedia

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Avant-propos

Ceux de nos excellents lecteurs qui se sont en quelque sorte inféodés a nous ; ceux qui nous suivent partout ou nous allons ; ceux pour lesquels il est curieux de ne jamais abandonner, meme dans ses écarts, un homme qui, comme nous, a entrepris cette tâche curieuse de dérouler feuille a feuille chacune des pages de la monarchie, ont bien du comprendre, en lisant le mot fin – au bas du dernier feuilleton d’Ange Pitou, dans La Presse, et meme au bas de la derniere page du huitieme volume de ce meme ouvrage, dans l’édition dite de Cabinet de lecture – qu’il y avait la quelque monstrueuse erreur qui lui serait, un jour ou l’autre, expliquée par nous.

En effet, comment supposer qu’un auteur dont la prétention peut-etre fort déplacée, est, avant tout, de savoir faire un livre avec toutes les conditions de ce livre – comme un architecte a la prétention de savoir faire une maison avec toutes les conditions d’une maison, un constructeur de bâtiments un vaisseau avec toutes les conditions d’un vaisseau – va laisser sa maison abandonnée au troisieme étage, son vaisseau inachevé au grand hunier ?

Voila pourtant ce qu’il en serait du pauvre Ange Pitou, si le lecteur avait pris au sérieux le mot fin placé justement a l’endroit le plus intéressant du livre, c’est-a-dire quand le roi et la reine s’appretent a quitter Versailles pour Paris ; quand Charny commence a s’apercevoir qu’une femme charmante a laquelle, depuis cinq ans, il n’a pas fait la moindre attention, rougit des que son regard rencontre ses yeux, des que sa main touche sa main ; quand Gilbert et Billot plongent un oil sombre et résolu dans l’abîme révolutionnaire qui s’ouvre devant eux, creusé par les mains monarchiques de la Fayette et de Mirabeau, représentant, l’un la popularité, l’autre le génie de l’époque ; enfin, quand le pauvre Ange Pitou, l’humble héros de cette humble histoire, tient en travers de ses genoux, sur le chemin de Villers-Cotterets a Pisseleu, Catherine, évanouie aux derniers adieux de son amant, lequel, a travers champs, au galop de son cheval, regagne avec son domestique le grand chemin de Paris.

Et puis il y a encore d’autres personnages dans ce roman, personnages secondaires, c’est vrai, mais auxquels nos lecteurs ont bien voulu, nous en sommes sur, accorder leur part d’intéret ; et nous, on le sait, notre habitude est, des que nous avons mis un drame en scene, d’en suivre jusqu’aux lointains les plus vaporeux du théâtre, non seulement les héros principaux, mais encore les personnages secondaires, mais encore jusqu’aux moindres comparses.

Il y a l’abbé Fortier, ce monarchiste rigide, qui bien certainement ne voudra pas se transformer en pretre constitutionnel, et qui préférera la persécution au serment.

Il y a ce jeune Gilbert, composé des deux natures en lutte a cette époque, des deux éléments en fusion depuis dix ans, de l’élément démocratique auquel il tient par son pere, de l’élément aristocratique d’ou il sort par sa mere.

Il y a Mme Billot, pauvre femme, mere avant tout, et qui, aveugle comme une mere, vient de laisser sa fille sur le chemin par lequel elle a passé et rentre seule a la ferme, déja si esseulée elle-meme depuis le départ de Billot.

Il y a le pere Clouis, dans sa hutte au milieu de la foret, et qui ne sait encore si, avec le fusil que vient de lui donner Pitou, en échange de celui qui lui a emporté deux ou trois doigts de la main gauche, il tuera, comme avec le premier, cent quatre-vingt-trois lievres et cent quatre-vingt-deux lapins dans les années ordinaires, et cent quatre-vingt-trois lievres et cent-quatre-vingt-trois lapins dans les années bissextiles.

Enfin, il y a Claude Tellier et Désiré Maniquet, ces révolutionnaires de village, qui ne demandent pas mieux que de marcher sur les traces des révolutionnaires de Paris, mais auxquels, il faut l’espérer, l’honnete Pitou, leur capitaine, leur commandant, leur colonel, leur officier supérieur enfin, servira de guide et de frein.

Tout ce que nous venons de dire ne peut que renouveler l’étonnement du lecteur a l’endroit de ce mot fin, si bizarrement placé au bout du chapitre qu’il termine, qu’on dirait du sphinx antique, accroupi a l’entrée de son antre sur la route de Thebes, et proposant une insoluble énigme aux voyageurs béotiens.

Nous allons donc en donner l’explication.

Il y eut un temps ou les journaux publiaient simultanément :

Les Mysteres de Paris d’Eugene Sue,

La Confession générale de Frédéric Soulié,

Mauprat de George Sand,

Monte-Cristo, Le Chevalier de Maison-Rouge et La Guerre des Femmes de moi.

Ce temps, c’était le beau temps de feuilleton, mais c’était le mauvais temps de la politique.

Qui s’occupait, a cette époque, des premiers-Paris de M. Armand Bertin, de M. le docteur Véron et de M. le député Chambolle ?

Personne.

Et l’on avait bien raison ; car, puisqu’il n’en est rien resté, de ces malheureux premiers-Paris, c’est qu’ils ne valaient pas la peine qu’on s’en occupât.

Tout ce qui a une valeur quelconque surnage toujours, et aborde infailliblement quelque part.

Il n’y a qu’une mer qui engloutisse a jamais tout ce que l’on y jette : c’est la mer Morte.

Il paraît que c’était dans cette mer-la qu’on jetait les premiers-Paris de 1845,1846,1847 et 1848.

Puis, avec ces premiers-Paris de M. Armand Bertin, de M. le docteur Véron et de M. le député Chambolle, on jetait encore pele-mele les discours de M. Thiers et de M. Guizot, de M. Odilon Barrot et de M. Berryer, de M. Molé et de M. Duchâtel ; ce qui ennuyait pour le moins autant MM. Duchâtel, Molé, Berryer, Barrot, Guizot et Thiers, que cela ennuyait M. le député Chambolle, M. le docteur Véron et M. Armand Bertin.

Il est vrai, qu’en échange on découpait avec le plus grand soin les feuilletons des Mysteres de Paris, de La Confession générale, de Mauprat, de Monte- Cristo, du Chevalier de Maison-Rouge et de La Guerre des Femmes ; qu’apres les avoir lus le matin, on les mettait de côté pour les relire le soir ; il est vrai que cela faisait des abonnés aux journaux, et des clients aux cabinets littéraires ; il est vrai que cela apprenait l’histoire aux historiens et au peuple ; il est vrai que cela créait quatre millions de lecteurs a la France ; et cinquante millions de lecteurs a l’étranger ; il est vrai que la langue française, devenue la langue diplomatique depuis le XVIIeme siecle, devenait la langue littéraire au XIXeme ; il est vrai que le poete, qui gagnait assez d’argent pour se faire indépendant, échappait a la pression exercée sur lui jusqu’alors par l’aristocratie et la royauté ; il est vrai qu’il se créait dans la société une nouvelle noblesse et un nouvel empire : c’étaient la noblesse du talent et l’empire du génie ; il est vrai, enfin, que cela amenait tant de résultats honorables pour les individus et glorieux pour la France, qu’on s’occupa sérieusement de faire cesser cet état de choses, qui produisait ce bouleversement, que les hommes considérables d’un royaume fussent réellement les hommes considérés, et que la réputation, la gloire et meme l’argent d’un pays allassent a ceux qui les avaient véritablement gagnés.

Les hommes d’État de 1847 songeaient donc, comme je l’ai dit, a mettre fin a ce scandale, quand M. Odilon Barrot, qui voulait aussi qu’on parlât de lui, eut l’idée de faire, non pas de bons et beaux discours a la tribune, mais de mauvais dîners dans les différentes localités ou son nom était encore en honneur.

Il fallait donner un nom a ces dîners.

En France, peu importe que les choses portent le nom qui leur convient, pourvu que les choses portent un nom.

En conséquence, on appela ces dîners des banquets réformistes.

Il y avait alors a Paris un homme qui, apres avoir été prince, avait été général ; qui, apres avoir été général, avait été exilé, et qui, étant exilé, avait été professeur de géographie ; qui, apres avoir été professeur de géographie, avait voyagé en Amérique ; qui, apres avoir voyagé en Amérique, avait résidé en Sicile ; qui, apres avoir épousé la fille d’un roi en Sicile, était rentré en France ; qui, apres etre rentré en France, avait été fait altesse royale par Charles X, et qui, enfin, apres avoir été fait altesse royale par Charles X, avait fini par se faire roi.

Eh bien, ce prince, ce général, ce professeur, ce voyageur, ce roi, cet homme, enfin, a qui le malheur et la prospérité eussent du apprendre tant de choses, et n’avaient rien appris – cet homme eut l’idée d’empecher M. Odilon Barrot de donner ses banquets réformistes, s’enteta dans cette idée, ne se doutant pas que c’était un principe auquel il déclarait la guerre, et, comme tout principe vient d’en haut et, par conséquent, est plus fort que ce qui vient d’en bas, comme tout ange doit terrasser l’homme avec lequel il lutte, cet homme fut-il Jacob, l’ange terrassa Jacob, le principe terrassa l’homme, et Louis-Philippe fut renversé avec sa double génération de princes, avec ses fils et ses petits-fils.

L’Écriture n’a-t-elle pas dit :

« La faute des peres retombera sur les enfants jusqu’a la troisieme et la quatrieme génération ? »

Cela fit assez de bruit en France pour qu’on ne s’occupât plus, pendant quelque temps, ni des Mysteres de Paris ni de La Confession générale, ni de Mauprat, ni de Monte-Cristo, ni du Chevalier de Maison-Rouge, ni de La Guerre des Femmes, ni meme, nous devons l’avouer, de leurs auteurs.

Non, on s’occupa de Lamartine, de Ledru-Rollin, de Cavaignac et du prince Louis-Napoléon.

Mais, comme, au bout du compte, un peu de calme s’étant rétabli, on s’aperçut que ces messieurs étaient infiniment moins amusants que M. Eugene Sue, que M. Frédéric Soulié, que Mme George Sand, et meme que moi, qui me mets humblement le dernier de tous ; comme on reconnut que leur prose, a part celle de Lamartine – a tout seigneur tout honneur – ne valait pas celle des Mysteres de Paris, de La Confession générale, de Mauprat, de Monte-Cristo, du Chevalier de Maison-Rouge et de La Guerre des Femmes, on invita M. de Lamartine, sagesse des nations, a faire de la prose, pourvu qu’elle ne fut pas politique, et les autres messieurs, moi compris, a faire de la prose littéraire.

Ce a quoi nous nous mîmes immédiatement, n’ayant pas, croyez-moi, besoin d’y etre invités pour cela.

Alors reparurent les feuilletons, alors redisparurent les premiers-Paris, alors continuerent a reparler sans écho les memes parleurs qui avaient parlé avant la révolution, qui parlaient apres la révolution, qui parleront toujours.

Au nombre de tous ces parleurs, il y en avait un qui ne parlait pas, d’habitude du moins.

On lui en savait gré, et on le saluait quand il passait avec son ruban de représentant.

Un jour, il monta a la tribune… Mon Dieu ! je voudrais bien vous dire son nom, mais je l’ai oublié.

Un jour, il monta a la tribune… Ah ! il faut que vous sachiez une chose, la Chambre était de fort mauvaise humeur ce jour-la.

Paris venait de choisir pour son représentant un de ces hommes qui faisaient des feuilletons.

Le nom de cet homme, je me le rappelle, par exemple.

Il s’appelait Eugene Sue.

La Chambre était donc de fort mauvaise humeur qu’on eut élu Eugene Sue ; elle avait, comme cela, sur ses bancs déja quatre ou cinq taches littéraires qui lui étaient insupportables :

Lamartine, Hugo, Félix Pyat, Quinet, Esquiros, etc.

Ce député, dont je ne me rappelle pas le nom, monta donc a la tribune, profitant adroitement de la mauvaise humeur de la Chambre. Tout le monde fit : « Chut ! » Chacun écouta.

Il dit que c’était le feuilleton qui était cause que Ravaillac avait assassiné Henri IV,

Que Louis XIII avait assassiné le maréchal d’Ancre,

Que Louis XIV avait assassiné Fouquet,

Que Damiens avait assassiné Louis XV,

Que Louvel avait assassiné le duc de Berry,

Que Fieschi avait assassiné Louis-Philippe,

Et enfin que M. de Praslin avait assassiné sa femme.

Il ajouta :

Que tous les adulteres qui se commettaient, toutes les concussions qui se faisaient, tous les vols qui s’accomplissaient, c’était le feuilleton qui en était cause ;

Qu’il n’y avait qu’a supprimer le feuilleton ou a le timbrer : le monde a l’instant faisait halte, et, au lieu de continuer sa route vers l’abîme, rétrogradait du côté de l’âge d’or, qu’il ne pouvait manquer d’atteindre un jour, pourvu qu’il fît a reculons autant de pas qu’il en avait fait en avant.

Un jour, le général Foy s’écria :

« Il y a de l’écho en France lorsqu’on y prononce les mots d’honneur et de patrie. »

Oui, c’est vrai, du temps du général Foy, il y avait cet écho-la, nous l’avons entendu, nous qui parlons, et nous sommes bien content de l’avoir entendu.

– Ou est cet écho-la ? nous demandera-t-on.

– Lequel ?

– L’écho du général Foy.

– Il est ou sont les vieilles lunes du poete Villon ; peut-etre le trouvera-t-on un jour ; espérons !

 

Tant il y a que, ce jour-la – pas le jour du général Foy – il y avait a la tribune un autre écho.

C’était un étrange écho, il disait :

« Il est enfin temps que nous flétrissions ce que l’Europe admire, et que nous vendions le plus cher possible ce que tout autre gouvernement, s’il avait le bonheur de l’avoir, donnerait pour rien :

« Le génie. »

Il faut dire que ce pauvre écho ne parlait point pour son compte, il ne faisait que répéter les paroles de l’orateur.

La Chambre, a quelques exceptions pres, se fit l’écho de l’écho.

Hélas ! c’était, depuis trente-cinq ou quarante ans, le rôle des majorités. A la Chambre comme au théâtre, il y a des traditions bien fatales !

Or, la majorité étant de l’avis que tous les vols qui s’accomplissaient, que toutes les concussions qui se faisaient, que tous les adulteres qui se commettaient, c’était par la faute du feuilleton ;

Que si M. de Praslin avait assassiné sa femme,

Que si Fieschi avait assassiné Louis-Philippe,

Que si Louvel avait assassiné le duc de Berry,

Que si Damiens avait assassiné Louis XV,

Que si Louis XIV avait assassiné Fouquet,

Que si Louis XIII avait assassiné le maréchal d’Ancre,

Enfin, que si Ravaillac avait assassiné Henri IV,

Tous ces assassinats étaient évidemment la faute du feuilleton, meme avant qu’il fut créé ;

La majorité adopta le timbre.

Peut-etre le lecteur n’a-t-il pas bien réfléchi a ce que c’était que le timbre, et se demande-t-il comment le timbre, c’est-a-dire un centime par feuilleton, pouvait tuer le feuilleton ?

Cher lecteur, un centime par feuilleton, si votre journal est tiré a quarante mille exemplaires, c’est, savez-vous combien ? quatre cents francs par feuilleton !

C’est-a-dire le double de ce qu’on le paye, quand l’auteur s’appelle Eugene Sue, Lamartine, Méry, George Sand ou Alexandre Dumas.

C’est le triple, c’est le quadruple, quand l’auteur se nomme d’un nom fort honorable souvent, mais cependant moins en vogue que les noms que nous venons de citer.

Or, dites-moi, est-ce qu’il y a une grande moralité a un gouvernement de mettre sur une marchandise quelconque, un impôt quatre fois plus considérable que la valeur intrinseque de la marchandise ?

Surtout quand cette marchandise est une marchandise dont on nous conteste la propriété :

L’esprit.

Il en résulte qu’il n’y a plus de journal assez cher pour acheter des feuilletons-romans.

Il en résulte que presque tous les journaux publient des feuilletons-histoire.

Cher lecteur, que dites-vous des feuilletons-histoire du Constitutionnel ?

– Peuh !…

Eh bien, c’est cela justement !

Voila ce que voulaient les hommes politiques, afin qu’on ne parlât plus des hommes littéraires.

Sans compter que cela pousse le feuilleton dans une voie bien morale.

Ainsi par exemple, on vient me proposer, a moi qui ai fait Monte-Cristo, les Mousquetaires, La Reine Margot, etc., on vient me proposer de faire l’Histoire du Palais-Royal.

Une espece de compte en partie double fort intéressant :

D’un côté, l’histoire des maisons de jeu ;

De l’autre côté, l’histoire des maisons de filles !

On vient me proposer, a moi, l’homme religieux par excellence :

L’Histoire des crimes des papes !

On vient me proposer… Je n’ose pas vous dire tout ce que l’on vient me proposer.

Ce ne serait rien encore si l’on se bornait a me proposer de faire.

Mais on vient me proposer de ne plus faire.

Ainsi, un matin, je reçus cette lettre d’Emile de Girardin :

« Mon cher ami,

« Je désire qu’Ange Pitou n’ait plus qu’un demi-volume, au lieu de six volumes ; que dix chapitres, au lieu de cent.

Arrangez-vous comme vous voudrez, et coupez, si vous ne voulez pas que je coupe. »

Je compris parfaitement, parbleu !

Emile de Girardin avait mes Mémoires dans ses vieux cartons ; il préférait publier mes Mémoires, qui ne payaient pas de timbre, plutôt qu’Ange Pitou, qui en payait.

Aussi me supprima-t-il six volumes de romans pour publier vingt volumes de Mémoires.

Et voila, cher et bien-aimé lecteur, comment le mot fin fut mis avant la fin ;

Comment Ange Pitou fut étranglé a la maniere de l’empereur Paul Ier, non point par le cou, mais par le milieu du corps.

Mais, vous le savez par les Mousquetaires, que vous avez crus morts deux fois, et qui, deux fois, ont ressuscité, mes héros, a moi, ne s’étranglent pas si facilement que des empereurs.

Eh bien, il en est d’Ange Pitou comme des Mousquetaires. Pitou, qui n’était pas mort le moins du monde, mais qui était disparu seulement, va reparaître ; et moi, je vous prie, au milieu de ces temps de troubles et de révolutions qui allument tant de torches et qui éteignent tant de bougies, de ne tenir mes héros pour trépassés que lorsque vous aurez reçu un billet de faire part, signé de ma main.

Et encore !…


Chapitre 1 Le cabaret du Pont de Sevres

Si le lecteur veut bien se reporter un instant a notre roman d’Ange Pitou, et, ouvrant le roman au second volume, jeter un instant les yeux sur le chapitre intitulé : La nuit du 5 au 6 octobre, il y retrouvera quelques faits qu’il n’est point sans importance qu’il se remette en mémoire avant de commencer ce livre, qui s’ouvre lui-meme dans la matinée du 6 du meme mois.

Apres avoir cité nous-meme quelques lignes importantes de ce chapitre, nous résumerons les faits qui doivent précéder la reprise de notre récit, dans le moins de paroles possible.

Ces lignes les voici :

« A trois heures, comme nous l’avons dit, tout était tranquille a Versailles. L’Assemblée elle-meme, rassurée par le rapport de ses huissiers, s’était retirée.

« On comptait bien que cette tranquillité ne serait pas troublée.

« On comptait mal.

« Dans presque tous les mouvements populaires qui préparent les grandes révolutions, il y a un temps d’arret pendant lequel on croit que tout est fini, et que l’on peut dormir tranquille. On se trompe.

« Derriere les hommes qui font les premiers mouvements, il y a ceux qui attendent que les premiers mouvements soient finis, et que, fatigués ou satisfaits, mais, dans l’un et l’autre cas, ne voulant pas aller plus loin, ceux qui ont accompli ce premier mouvement se reposent.

« C’est alors qu’a leur tour, ces hommes inconnus, mystérieux agents des passions fatales, se glissent dans les foules, reprennent le mouvement ou il a été abandonné, et, le poussant jusqu’a ses dernieres limites, épouvantent, a leur réveil, ceux qui leur ont ouvert le chemin, et qui s’étaient couchés a la moitié de la route, croyant la route faite, croyant le but atteint. »

Nous avons nommé trois de ces hommes dans le livre auquel nous empruntons les quelques lignes que nous venons de citer.

Qu’on nous permette d’introduire sur notre scene, c’est-a-dire a la porte du cabaret du pont de Sevres, un personnage qui, pour n’avoir pas encore été nommé par nous, n’en avait pas joué pour cela un moindre rôle dans cette nuit terrible.

C’était un homme de quarante-cinq a quarante-huit ans, vetu en ouvrier, c’est-a-dire d’une culotte de velours garantie par un tablier de cuir a poches, comme les tabliers des maréchaux-ferrants et des serruriers. Il était chaussé de bas gris et de souliers a boucles de cuivre, coiffé d’une espece de bonnet de poil, ressemblant a un bonnet de uhlan coupé par la moitié ; une foret de cheveux grisonnants s’échappaient de dessous ce bonnet pour se joindre a d’énormes sourcils, et ombrager, de compte a demi avec eux, de grands yeux a fleur de tete, vifs et intelligents, dont les reflets étaient si rapides et les nuances si changeantes, qu’il était difficile d’arreter s’ils étaient verts ou gris, bleus ou noirs. Le reste de la figure se composait d’un nez plutôt fort que moyen, de grosses levres, de dents blanches, et d’un teint hâlé par le soleil.

Sans etre grand, cet homme était admirablement pris dans sa taille ; il avait les attaches fines, le pied petit, et l’on eut pu voir aussi qu’il avait la main petite et meme délicate, si sa main n’eut eu cette teinte bronzée des ouvriers habitués a travailler le fer.

Mais, en remontant de cette main au coude, et du coude jusqu’a l’endroit du bras ou la chemise retroussée laissait voir le commencement d’un muscle vigoureusement dessiné, on eut pu remarquer que, malgré la vigueur de ce muscle, la peau qui le recouvrait était fine, mince, presque aristocratique.

Cet homme, debout a la porte du cabaret du pont de Sevres, avait a portée de sa main un fusil a deux coups, richement incrusté d’or, sur le canon duquel on pouvait lire le nom de Leclere, armurier qui commençait a avoir une grande vogue dans l’aristocratie des chasseurs parisiens.

Peut-etre nous demandera-t-on comment une si belle arme se trouvait entre les mains d’un simple ouvrier. A ceci nous répondrons qu’aux jours d’émeute, et nous en avons vu quelques-uns, Dieu merci ! ce n’est pas toujours aux mains les plus blanches que se trouvent les plus belles armes. Cet homme était arrivé de Versailles, il y avait une heure a peu pres et savait parfaitement ce qui s’était passé ; car, aux questions que lui avait faites l’aubergiste, en lui servant une bouteille de vin qu’il n’avait pas meme entamée, il avait répondu :

Que la reine venait avec le roi et le dauphin ;

Qu’ils étaient partis vers midi, a peu pres ;

Qu’ils s’étaient enfin décidés a habiter le palais des Tuileries, ce qui faisait qu’a l’avenir Paris ne manquerait probablement plus de pain, puisqu’il allait posséder le Boulanger, la Boulangere et le Petit Mitron.

Et que lui attendait pour voir passer le cortege.

Cette derniere assertion pouvait etre vraie, et cependant il était facile de remarquer que son regard se tournait plus curieusement du côté de Paris que du côté de Versailles ; ce qui donnait lieu de croire qu’il ne s’était pas cru obligé de rendre un compte bien exact de son intention au digne aubergiste qui s’était permis de la lui demander.

Au bout de quelques instants, du reste, son intention parut satisfaite. Un homme vetu a peu pres comme lui, et paraissant exercer une profession analogue a la sienne, se dessina au haut de la montée qui bornait l’horizon de la route.

Cet homme marchait d’un pas alourdi, et comme un voyageur qui a déja fait un long chemin.

A mesure qu’il approchait, on pouvait distinguer ses traits et son âge.

Son âge pouvait etre celui de l’inconnu, c’est-a-dire que l’on pouvait affirmer hardiment, comme disent les gens du peuple, qu’il était du mauvais côté de la quarantaine.

Quant a ses traits, c’étaient ceux d’un homme du commun aux inclinaisons basses, aux instincts vulgaires.

L’oil de l’inconnu se fixa curieusement sur lui avec une expression étrange, et comme s’il eut voulu mesurer par un seul regard tout ce que l’on pouvait tirer d’impur et de mauvais du cour de cet homme.

Quand l’ouvrier venant du côté de Paris ne fut plus qu’a une vingtaine de pas du personnage qui attendait sur la porte, celui-ci rentra, versa le premier vin de la bouteille dans un des deux verres placés sur la table, et revenant a la porte, ce verre a la main et levé :

– Eh ! camarade ! dit-il, le temps est froid, la route est longue ; est-ce que nous ne prenons pas un verre de vin pour nous soutenir et nous réchauffer ?

L’ouvrier venant de Paris regarda autour de lui comme pour voir si c’était bien a lui que s’adressait l’invitation.

– C’est a moi que vous parlez ? demanda-t-il.

– A qui donc, s’il vous plaît, puisque vous etes seul ?

– Et vous m’offrez un verre de vin ?

– Pourquoi pas ?

– Ah !

– Est-ce qu’on n’est pas du meme métier ou a peu pres ?

L’ouvrier regarda une seconde fois l’inconnu.

– Tout le monde, dit-il, peut etre du meme métier ; l’important est de savoir si dans le métier on est compagnon ou maître.

– Eh bien, c’est ce que nous vérifierons en prenant un verre de vin et en causant.

– Allons, soit, dit l’ouvrier en s’acheminant vers la porte du cabaret.

L’inconnu lui montra la table et lui désigna le verre.

L’ouvrier prit le verre, en regarda le vin, comme s’il eut conçu pour lui une certaine défiance, qui disparut lorsque l’inconnu se fut versé un second verre de liquide bord a bord comme le premier.

– Eh bien, demanda-t-il, est-ce qu’on est trop fier pour trinquer avec celui que l’on invite ?

– Non, ma foi, et au contraire, a la nation !

Les yeux gris de l’ouvrier se fixerent un moment sur celui qui venait de porter ce toast.

Puis il répéta :

– Eh ! parbleu ! oui, vous dites bien : A la nation !

Et il avala le contenu du verre tout d’un trait. Apres quoi, il essuya ses levres avec sa manche.

– Eh ! eh ! fit-il, c’est du bourgogne !

– Et du chenu, hein ? On m’a recommandé le bouchon ; en passant, j’y suis venu, et je ne m’en repens pas. Mais asseyez-vous donc, camarade ; il y en a encore dans la bouteille, et quand il n’y en aura plus dans la bouteille, il y en aura encore dans la cave.

– Ah ça ! dit l’ouvrier, que faites-vous donc la ?

– Vous le voyez, je viens de Versailles, et j’attends le cortege pour l’accompagner a Paris.

– Quel cortege ?

– Eh ! mais celui du roi, de la reine et du dauphin, qui reviennent a Paris en compagnie des dames de la halle et de deux cents membres de l’Assemblée, et sous la protection de la garde nationale et de M. de La Fayette.

– Il s’est donc décidé a aller a Paris, le bourgeois ?

– Il a bien fallu.

– Je me suis douté de cela, cette nuit a trois heures du matin, quand je suis parti pour Paris.

– Ah ! ah ! vous etes parti cette nuit, a trois heures du matin, et vous avez quitté Versailles comme cela, sans curiosité de savoir ce qui allait s’y passer ?

– Si fait, j’avais bien quelque envie de savoir ce que deviendrait le bourgeois, d’autant plus que, sans me vanter, c’est une connaissance ; mais, vous comprenez, l’ouvrage avant tout ! On a une femme et des enfants ; il faut nourrir tout cela, surtout maintenant qu’on n’aura plus la forge royale.

L’inconnu laissa passer les deux allusions sans les relever.

– C’était donc de la besogne pressée que vous etes allé faire a Paris ? insista-t-il.

– Ma foi, oui, a ce qu’il paraît, et bien payée, ajouta l’ouvrier en faisant sonner quelques écus dans sa poche, quoiqu’elle m’ait été payée tout simplement par un domestique – ce qui n’est pas poli – et encore par un domestique allemand – ce qui fait qu’on n’a pas pu causer le moindre brin.

– Et vous ne détestez pas causer, vous ?

– Dame ! quand on ne dit pas de mal des autres, ça distrait.

– Et meme quand on en dit, n’est-ce pas ?

Les deux hommes se mirent a rire, l’inconnu en montrant des dents blanches, l’ouvrier en montrant des dents gâtées.

– Ainsi donc, reprit l’inconnu – comme un homme qui avance pas a pas, c’est vrai, mais que rien ne peut empecher d’avancer – vous avez été faire de la besogne pressée et bien payée ?

– Oui.

– Parce que c’était de la besogne difficile sans doute ?

– Difficile, oui.

– Une serrure a secret, hein ?

– Une porte invisible… Imaginez-vous une maison dans une maison ; quelqu’un qui aurait intéret a se cacher, n’est-ce pas ? eh bien, il y est et il n’y est pas. On sonne ; le domestique ouvre la porte : « Monsieur ? – Il n’y est pas. – Si fait, il y est. – Eh bien, cherchez ! » On cherche. Bonsoir ! je défie bien qu’on trouve monsieur. Une porte en fer, comprenez-vous, qu’emboîte une moulure ric-a-rac. On va passer une couche de vieux chene par-dessus tout cela, impossible de distinguer le bois du fer.

– Oui, mais en frappant dessus ?

– Bah ! une couche de bois sur le fer mince d’une ligne, mais juste assez épaisse pour que le son soit de meme partout… Tac tac, tac tac… Voyez vous, la chose finie, moi-meme je m’y trompais.

– Et ou diable avez-vous été faire cela ?

– Ah ! voila.

– C’est ce que vous ne voulez pas dire ?

– Ce que je ne veux pas dire, attendu que je ne le sais pas.

– On vous a donc bandé les yeux ?

– Justement ! J’étais attendu avec une voiture a la barriere. On m’a dit : « Etes-vous un tel ? » J’ai dit : « Oui. – Bon ! c’est vous que nous attendons ; montez. – Il faut que je monte ? – Oui. » Je suis monté, on m’a bandé les yeux, la voiture a roulé une demi-heure a peu pres, puis une porte s’est ouverte, – une grande porte ; j’ai heurté la premiere marche d’un perron, j’ai monté dix degrés, je suis entré dans un vestibule ; la, j’ai trouvé un domestique allemand qui a dit aux autres : « Zet pien, allez-fous-zen, on n’a blus pesoin de fous. » Les autres s’en sont allés. Il m’a défait mon bandeau. et il m’a montré ce que j’avais a faire. Je me suis mis a la besogne en bon ouvrier. A une heure, c’était fait. On m’a payé en beaux louis d’or, on m’a rebandé les yeux, remis dans la voiture, descendu au meme endroit ou j’étais monté, on m’a souhaité bon voyage – et me voila !

– Sans que vous ayez rien vu, meme du coin de l’oil ? Que diable ! un bandeau n’est pas si bien serré qu’on ne puisse guigner a droite ou a gauche.

– Heu ! heu !

– Allons donc… allons donc, avouez que vous avez vu, dit vivement l’étranger.

– Voila : quand j’ai fait un faux pas contre la premiere marche du perron, j’ai profité de cela pour faire un geste ; en faisant ce geste, j’ai un peu dérangé le bandeau.

– Et en dérangeant le bandeau ? dit l’inconnu avec la meme vivacité.

– J’ai vu une ligne d’arbres a ma gauche, ce qui m’a fait croire que la maison était sur le boulevard, mais voila tout.

– Voila tout ?

– Ah ! ça, parole d’honneur !

– Ça ne dit pas beaucoup.

– Attendu que les boulevards sont longs, et qu’il y a plus d’une maison avec grande porte et perron, du café Saint-Honoré a la Bastille.

– De sorte que vous ne reconnaîtriez pas la maison ?

Le serrurier réfléchit un instant.

– Non, ma foi, dit-il, je n’en serais pas capable.

L’inconnu, quoique son visage ne parut dire d’habitude que ce qu’il voulait bien lui laisser dire, parut assez satisfait de cette assurance.

– Ah ça ! mais, dit-il tout a coup comme passant a un autre ordre d’idée, il n’y a donc plus de serruriers a Paris, que les gens qui y font faire des portes secretes envoient chercher des serruriers a Versailles ?

Et, en meme temps, il versa un plein verre de vin a son compagnon en frappant sur la table avec la bouteille vide, afin que le maître de l’établissement apportât une bouteille pleine.


Chapitre 2 Maître Gamain

Le serrurier leva son verre a la hauteur de son oil, mira le vin avec complaisance.

Puis, le goutant avec satisfaction :

– Si fait, dit-il, il y a des serruriers a Paris.

Il but encore quelques gouttes.

– Il y a meme des maîtres.

Il but encore.

– C’est ce que je me disais !

– Oui, mais il y a maître et maître.

– Ah ! ah ! fit l’inconnu en souriant, je vois que vous etes comme saint Éloi, non seulement maître, mais maître sur maître.

– Et maître sur tous. Vous etes de l’état ?

– Mais a peu pres.

– Qu’etes-vous ?

– Je suis armurier.

– Avez-vous la de votre besogne ?

– Voyez ce fusil.

Le serrurier prit le fusil des mains de l’inconnu, l’examina avec attention, fit jouer les ressorts, approuva d’un mouvement de tete le claquement sec des batteries ; puis, lisant le nom inscrit sur le canon et sur la platine :

– Leclere ? dit-il. Impossible, l’ami ! Leclere a vingt-huit ans tout au plus, et nous marchons tous les deux vers la cinquantaine, soit dit sans vous etre désagréable.

– C’est vrai, dit-il, je ne suis pas Leclere, mais c’est tout comme.

– Comment ; c’est tout comme ?

– Sans doute, puisque je suis son maître.

– Ah ! bon, s’écria en riant le serrurier, c’est comme si je disais, moi : « Je ne suis pas le roi, mais c’est tout comme. »

– Comment, c’est tout comme ? répéta l’inconnu.

– Eh ! oui, puisque je suis son maître, dit le serrurier.

– Oh ! oh ! fit l’inconnu en se levant, et en parodiant le salut militaire, serait-ce a M. Gamain que j’ai l’honneur de parler ?

– A lui-meme en personne, et pour vous servir si j’en étais capable, dit le serrurier, enchanté de l’effet que son nom avait produit.

– Diable ! fit l’inconnu, je ne savais pas avoir affaire a un homme si considérable.

– Hein ?

– A un homme si considérable, répéta l’inconnu.

– Si conséquent, vous voulez dire.

– Eh ! oui, pardon, reprit en riant l’inconnu ; mais, vous le savez, un pauvre armurier ne parle pas français comme un maître, et quel maître, le maître du roi de France !

Puis, reprenant la conversation sur un autre ton :

– Dites donc, ça ne doit pas etre amusant d’etre le maître du roi ?

– Pourquoi cela ?

– Dame ? quand il faut prendre éternellement des mitaines pour dire bonjour ou bonsoir.

– Mais non.

– Quand il faut dire : « Votre Majesté, prenez cette clef de la main gauche. Sire, prenez cette lime de la main droite. »

– Eh ! justement, voila ou était le charme avec lui, car il est bonhomme, au fond, voyez-vous. Une fois dans la forge, quand il avait le tablier devant lui, et les bras de sa chemise retroussés, on n’aurait jamais dit le fils aîné de Saint Louis, comme ils l’appellent.

– En effet, vous avez raison, c’est extraordinaire comme un roi ressemble a un autre homme.

– Oui, n’est-ce pas ? Il y a longtemps que ceux qui les approchent se sont aperçus de cela.

– Oh ! ce ne serait rien, s’il n’y avait que ceux qui les approchent qui s’en soient aperçus, dit l’inconnu en riant d’un rire étrange, mais ce sont ceux qui s’en éloignent surtout, qui commencent a s’en apercevoir.

Gamain regarda son interlocuteur avec un certain étonnement.

Mais celui-ci, qui avait déja oublié son rôle, en prenant un mot pour un autre, ne lui donna pas le temps de peser la valeur de la phrase qu’il venait de prononcer, et, faisant retour a la conversation :

– Raison de plus, dit-il ; un homme comme un autre qu’il faut appeler sire et majesté, moi, je trouve cela humiliant !

– Mais c’est qu’il ne fallait pas l’appeler sire ni majesté ! Une fois dans la forge, il n’y avait plus de tout cela ; je l’appelais bourgeois, et il m’appelait Gamain ; seulement, je ne le tutoyais pas, et il me tutoyait.

– Oui ; mais, lorsqu’arrivait l’heure du déjeuner ou du dîner, on envoyait Gamain dîner a l’office, avec les gens, avec les laquais ?

– Non pas, oh ! non pas, il n’a jamais fait cela au contraire, il me faisait apporter une table toute servie dans la forge, et souvent, au déjeuner surtout, il se mettait a table avec moi, et disait : « Bah ! je n’irai pas déjeuner chez la reine, cela fait que je n’aurai pas besoin de me laver les mains. »

– Je ne comprends pas bien.

– Vous ne comprenez pas que, quand le roi venait de travailler avec moi, de manier le fer, pardieu ! il avait les mains comme nous les avons, quoi ! ce qui ne nous empeche pas d’etre d’honnetes gens ; de sorte que la reine lui disait, avec son petit air bégueule : « Fi ! sire, vous avez les mains sales ! » Comme si on pouvait avoir les mains propres, quand on vient de travailler a la forge !

– Ne m’en parlez pas, dit l’inconnu, ça fait pleurer.

– Voyez-vous, en somme, il ne se plaisait que la, cet homme, ou dans son cabinet géographique, avec moi ou avec son bibliothécaire ; mais je crois que c’était encore moi qu’il aimait le mieux.

– N’importe, il n’est pas amusant d’etre le maître d’un mauvais éleve.

– D’un mauvais éleve ? s’écria Gamain. Oh ! non ! il ne faut pas dire cela ; il est meme bien malheureux, voyez-vous, qu’il soit venu au monde roi, et qu’il ait eu a s’occuper d’un tas de betises comme celles dont il s’occupe, au lieu de continuer a faire des progres dans son art. Ça ne fera jamais qu’un pauvre roi, il est trop honnete, et ça aurait fait un excellent serrurier. Il y en a un, par exemple, que j’exécrais, pour le temps qu’il lui faisait perdre : c’était M. Necker. Lui en a-t-il fait perdre du temps, mon Dieu, lui en a-t-il fait perdre !

– Avec ses comptes, n’est-ce pas ?

– Oui, avec ses comptes bleus, ses comptes en l’air, comme on disait.

– Eh bien, mais, mon ami, dites donc…

– Quoi ?

– Ça devait etre une fameuse pratique pour vous qu’un éleve de ce calibre la.

– Eh bien, non ; justement, voila ce qui vous trompe, voila ce qui fait que je lui en veux, a votre Louis XVI, a votre pere de la patrie, a votre restaurateur de la nation française ; c’est qu’on me croit riche comme un Crésus et que je suis pauvre comme Job.

– Vous etes pauvre ? Mais, son argent, qu’en faisait-il donc ?

– Bon ! il en donnait la moitié aux pauvres, et l’autre moitié aux riches, de sorte qu’il n’avait jamais le sou. Les Coigny, les Vaudreuil et les Polignac le rongeaient, pauvre cher homme ! Un jour, il a voulu réduire les appointements de M. de Coigny, M. de Coigny est venu l’attendre a la porte de la forge, de sorte qu’apres etre sorti cinq minutes, le roi est rentré tout pâle, en disant : « Ah ! ma foi, j’ai cru qu’il me battrait. – Et les appointements, sire ? que je lui ai demandé. – Je les lui ai laissés ; m’a-t-il répondu ; le moyen de faire autrement ? » Un autre jour, il a voulu faire des observations a la reine, sur une layette de Mme de Polignac, une layette de trois cent mille francs, dites donc !

– C’est joli !

– Eh bien ! ça n’était pas assez, la reine lui en a fait donner une de cinq cent mille. Aussi, voyez tous ces Polignac, qui, il y a dix ans, n’avaient pas le sou, les voila qui viennent de quitter la France avec des millions ! Si ça avait des talents encore, mais donnez-moi a tous ces gaillards-la une enclume et un marteau, ils ne sont pas capables de forger un fer a cheval ; donnez-leur une lime et un étau, ils ne sont pas capables de fabriquer une vis de serrure… mais, en échange, de beaux parleurs, des chevaliers, comme ils disent, qui ont poussé le roi en avant, et qui, aujourd’hui, le laissent se tirer de la comme il pourra, avec M. Bailly, M. La Fayette et M. Mirabeau, tandis que moi, moi qui lui aurais donné de si bons conseils, s’il eut voulu les écouter, il me laisse la avec quinze cents livres de rente qu’il m’a faites, moi son maître, moi son ami, moi qui lui ai mis la lime a la main !

– Oui ; mais, quand vous travaillez avec lui, il y a toujours quelque revenant-bon.

– Allons, est-ce que je travaille avec lui maintenant ? D’abord, ça serait me compromettre ! Depuis la prise de la Bastille, je n’ai pas mis le pied au palais. Une fois ou deux, je l’ai rencontré : la premiere fois, il y avait du monde dans la rue, il s’est contenté de me saluer ; la seconde fois, c’était sur la route de Satory, nous étions seuls, il a fait arreter sa voiture. « Eh bien, mon pauvre Gamain, bonjour, a-t-il dit avec un soupir. – Eh ! oui, n’est-ce pas, ça ne va pas comme vous voulez ? mais ça vous apprendra… – Et ta femme, tes enfants, a-t-il interrompu, tout cela se porte-t-il bien ?… – Parfaitement ! des appétits d’enfer, voila tout… – Tiens, a dit le roi, tu leur feras ce cadeau de ma part. » Et il a fouillé dans ses poches, dans toutes, et il a réuni neuf louis. « C’est tout ce que j’ai sur moi, mon pauvre Gamain, a-t-il dit, et je suis tout honteux de te faire un si triste présent. » Et en effet, vous en conviendrez, il y a de quoi etre honteux : un roi qui n’a que neuf louis dans ses poches, un roi qui fait a un camarade, a un ami, un cadeau de neuf louis !… Aussi…

– Aussi vous avez refusé ?

– Non, j’ai dit : « Il faut toujours prendre, il en rencontrerait un autre moins honteux qui les accepterait ! » Mais c’est égal, il peut bien etre tranquille, je ne remettrai pas le pied a Versailles qu’il ne m’envoie chercher, et encore, et encore !

– Cour reconnaissant ! murmura l’inconnu.

– Vous dites ?

– Je dis que c’est attendrissant, maître Gamain, de voir un dévouement comme le vôtre survivre a la mauvaise fortune ! Un dernier verre de vin a la santé de votre éleve.

– Ah ! ma foi, il ne le mérite guere, mais n’importe ! A sa santé tout de meme.

Il but.

– Et quand je pense, continua-t-il, qu’il en avait dans ses caves plus de dix mille bouteilles dont le moins bon valait dix fois mieux que celui-ci, et qu’il n’a jamais dit a un valet de pied : « Un tel, prenez un panier de vin, et portez-le chez mon ami Gamain. » Ah ! oui, il a mieux aimé le faire boire par ses gardes du corps, par ses Suisses et par ses soldats du régiment de Flandre : ça lui a bien réussi !

– Que voulez-vous ! dit l’inconnu en vidant son verre a petits coups, les rois sont ainsi – des ingrats ! Mais, chut ! nous ne sommes plus seuls.

En effet, trois individus, deux hommes du peuple et une poissarde, venaient d’entrer dans le meme cabaret, et s’étaient assis a la table faisant le pendant de celle ou l’inconnu achevait de vider sa seconde bouteille avec maître Gamain.

Le serrurier jeta les yeux sur eux, et les examina avec une attention qui fit sourire l’inconnu.

En effet, ces trois nouveaux personnages semblaient dignes de quelque attention.

Des deux hommes, l’un était tout torse ; l’autre était tout jambes. Quant a la femme, il était difficile de savoir ce qu’elle était.

L’homme qui était tout torse ressemblait a un nain ; a peine atteignait-il a la taille de cinq pieds ; peut-etre aussi perdait-il un pouce ou deux de sa hauteur, au fléchissement de ses genoux, qui, lorsqu’il était debout, se touchaient a l’intérieur, malgré l’écartement de ses pieds. Son visage, au lieu de relever cette difformité, semblait la rendre plus sensible encore ; ses cheveux, gras et sales, s’aplatissaient sur un front déprimé ; ses sourcils, mal dessinés, semblaient avoir été rassortis par hasard ; ses yeux étaient vitreux dans l’état habituel, ternes et sans flamme comme ceux du crapaud : seulement, dans les moments d’irritation, ils jetaient une étincelle pareille a celle qui jaillit de la prunelle contractée d’une vipere furieuse ; son nez était aplati, et, déviant de la ligne droite, faisait d’autant plus ressortir la proéminence des pommettes de ses joues ; enfin, complétant ce hideux ensemble, sa bouche tordue recouvrait, de ses levres jaunâtres, quelques dents rares, branlantes et noires.

Cet homme, au premier abord, semblait avoir dans les veines du fiel au lieu de sang.

Le second, l’opposé du premier dont les jambes étaient courtes et tortues, semblait au contraire comme un héron monté sur une paire d’échasses. Sa ressemblance avec l’oiseau auquel nous venons de le comparer était d’autant plus grande que, bossu comme lui, sa tete completement perdue entre ses deux épaules ne se faisait distinguer que par deux yeux qui semblaient deux taches de sang et par un nez long et pointu comme un bec. Comme un héron encore, on eut cru, au premier moment, qu’il avait la faculté de distendre son cou en façon de ressort, et d’aller éborgner a distance l’individu auquel il aurait voulu rendre ce mauvais office. Mais il n’en était rien, ses bras seuls semblaient doués de cette élasticité refusée a son cou, et, assis comme il l’était, il n’eut qu’a allonger le doigt, sans incliner le moins du monde son corps, pour ramasser un mouchoir qu’il venait de laisser tomber, apres avoir essuyé son front, mouillé a la fois de sueur et de pluie.

Le troisieme ou la troisieme, comme on voudra, était un etre amphibie, dont on pouvait bien reconnaître l’espece, mais dont il était difficile de distinguer le sexe. C’était un homme ou une femme de trente a trente-quatre ans, portant un élégant costume de poissarde avec chaînes d’or et boucles d’oreilles, bavolet et mouchoir de dentelle ; ses traits, autant qu’on pouvait les distinguer a travers la couche de blanc et de rouge qui les couvrait, a travers les mouches de toutes formes qui constellaient cette couche de rouge et de blanc, étaient légerement effacés comme on les voit chez les races abâtardies. Une fois qu’on l’avait vu, une fois qu’a son aspect on était entré dans le doute que nous venons d’exprimer, on attendait avec impatience que sa bouche s’ouvrît pour prononcer quelques paroles, car on espérait que le son de sa voix donnerait a toute sa personne douteuse un caractere a l’aide duquel il serait possible de le reconnaître. Mais il n’en était rien : sa voix, qui semblait celle d’un soprano, laissait le curieux et l’observateur plus profondément encore plongés dans le doute éveillé par sa personne ; l’oreille n’expliquait point l’oil, l’ouie ne complétait pas la vue.

Les bas et les souliers des deux hommes, ainsi que les souliers de la femme, indiquaient que ceux qui les portaient traînaient depuis longtemps dans la rue.

– C’est étonnant, dit Gamain, il me semble que voila une femme que je connais.

– Soit ; mais, du moment ou ces trois personnes sont ensemble, mon cher monsieur Gamain, dit l’inconnu en prenant son fusil et en enfonçant son bonnet sur l’oreille, c’est qu’elles ont quelque chose a faire ; du moment ou elles ont quelque chose a faire, il faut les laisser ensemble.

– Mais vous les connaissez donc ? demanda Gamain.

– Oui, de vue, répondit l’inconnu. Et vous ?

– Moi, je répondrais que j’ai vu la femme quelque part.

– A la cour, probablement ? dit l’inconnu.

– Ah bien ! oui, une poissarde !

– Elles y vont beaucoup, depuis quelque temps.

– Si vous les connaissez, nommez-moi donc les deux hommes ; cela m’aidera bien certainement a reconnaître la femme.

– Les deux hommes ?

– Oui.

– Lequel voulez-vous que je vous nomme le premier ?

– Le bancal.

– Jean-Paul Marat.

– Ah ! ah !

– Apres ?

– Le bossu ?

– Prosper Verrieres.

– Ah ! ah !

– Eh bien, cela vous met-il sur la trace de la poissarde !

– Ma foi, non.

– Cherchez.

– Je donne ma langue aux chiens.

– Eh bien, la poissarde ?

– Attendez… Mais non, mais si, mais non…

– Si fait.

– C’est… impossible !

– Oui, cela a l’air d’etre impossible, au premier abord.

– C’est… ?

– Allons, je vois bien que vous ne le nommerez jamais, et qu’il faut que je le nomme : la poissarde, c’est le duc d’Aiguillon.

A ce nom prononcé, la poissarde tressaillit, et se retourna ainsi que les deux autres hommes.

Tous trois firent un mouvement pour se lever, comme on ferait devant un chef a qui l’on voudrait marquer sa déférence.

Mais l’inconnu mit son doigt sur ses levres et passa.

Gamain le suivit, croyant qu’il revait.

A la porte, il fut heurté par un individu qui semblait fuir, poursuivi par des gens qui criaient :

– Le coiffeur de la reine ! le coiffeur de la reine !

Parmi ces gens courant et criant, il y en avait deux qui portaient chacun une tete sanglante au bout d’une pique.

C’étaient les tetes des deux malheureux gardes, Varicourt et Deshuttes, qui, séparées du corps par un modele nommé le grand Nicolas, avaient été placées chacune au bout d’une pique.

Ces tetes, nous l’avons dit, faisaient partie de la troupe qui courait apres le malheureux qui venait de heurter Gamain.

– Tiens, M. Léonard, dit celui-ci.

– Silence, ne me nommez pas ! s’écria le coiffeur en se précipitant dans le cabaret.

– Que lui veulent-ils donc ? demanda le serrurier a l’inconnu.

– Qui sait ? répondit celui-ci ; ils veulent peut-etre lui faire friser les tetes de ces pauvres diables. On a de si singulieres idées en temps de révolution !

Et il se confondit dans la foule, laissant Gamain, dont, selon toute probabilité, il avait tiré tout ce dont il avait besoin, regagner comme il l’entendait son atelier de Versailles.