La Clique dorée - Émile Gaboriau - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1871

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Émile Gaboriau

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Opis ebooka La Clique dorée - Émile Gaboriau

Melle Henriette, fille du comte de la Ville-Handry, est sauvée in-extrémis du suicide par le pere Ravinet, brocanteur de son état. «Trop fiere pour se plaindre, isolée par les pudeurs de la pauvreté, la malheureuse qui gisait la avait du subir bien des angoisses. Ainsi pensait le pere Ravinet, quand une feuille de papier sur la commode attira ses regards. Il la prit. C'était comme le testament de la pauvre fille. Qu'on n'accuse personne. Je meurs volontairement. Je prie Mme Chevassat de porter a leur adresse les lettres jointes. Henriette.» Touché par son malheur, il décide de l'aider a retrouver fortune, honneur et amour et de châtier les escrocs qui cherchent a la dépouiller...

Opinie o ebooku La Clique dorée - Émile Gaboriau

Fragment ebooka La Clique dorée - Émile Gaboriau

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Gaboriau:

Émile Gaboriau (November 9, 1832 - September 28, 1873), was a French writer, novelist, and journalist, and a pioneer of modern detective fiction. Gaboriau was born in the small town of Saujon, Charente-Maritime. He became a secretary to Paul Féval, and after publishing some novels and miscellaneous writings, found his real gift in L'Affaire Lerouge (1866). The book, which was Gaboriau's first detective novel, introduced an amateur detective. It also introduced a young police officer named Monsieur Lecoq, who was the hero in three of Gaboriau's later detective novels. Monsieur Lecoq was based on a real-life thief turned police officer, Eugene François Vidocq (1775-1857), whose memoirs, Les Vrais Mémoires de Vidocq, mixed fiction and fact. It may also have been influenced by the villainous Monsieur Lecoq, one of the main protagonists of Féval's Les Habits Noirs book series. The book was published in the Pays and at once made his reputation. Gaboriau gained a huge following, but when Arthur Conan Doyle created Sherlock Holmes, Monsieur Lecoq's international fame declined. The story was produced on the stage in 1872. A long series of novels dealing with the annals of the police court followed, and proved very popular. Gaboriau died in Paris of pulmonary apoplexy.

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Chapitre 1

 

S’il est a Paris une maison bien tenue et d’apparences engageantes, c’est a coup sur celle qui porte le numéro 23 de la rue Grange-Bateliere.

Des le seuil, éclate et reluit une propreté hollandaise, méticuleuse, jalouse, presque ridicule en ses recherches.

Les passants se feraient la barbe dans les cuivres de la porte cochere, les dalles polies au gres étincellent, la pomme de l’escalier resplendit.

Dans le vestibule, trois ou quatre écriteaux révelent le caractere du propriétaire et rappellent incessamment les locataires au respect du au bien d’autrui, alors meme qu’on en paye trop cherement la jouissance.

« Essuyez vos pieds, s. v. p. ! » disent ces écriteaux aux allants et venants ; – « il est défendu de cracher dans l’escalier ; – l’acces de la maison est interdit aux chiens !… »

Cependant, cet immeuble tant soigné « jouissait » dans le quartier du plus fâcheux renom.

Que s’y passait-il de pire qu’ailleurs, qu’au numéro 21, par exemple, ou au numéro 25 ? Rien, tres-probablement ; mais les maisons, comme les gens, ont leur destinée.

Au premier étage, avaient planté leur tente deux familles de rentiers, gens paisibles s’il en fut, aussi simples de mours que d’esprit. Un receveur de rentes, quelque peu courtier-marron, avait au deuxieme son appartement et ses bureaux. Le troisieme était loué a un homme fort riche, un baron, disait-on, qui n’y faisait que de rares et courtes apparitions, préférant, a ce qu’il prétendait, le séjour de ses terres de Saintonge. Un brocanteur, on l’appelait le pere Ravinet, encore qu’il n’eut qu’une cinquantaine d’années, moitié marchand de meubles et de curiosités, moitié marchand a la toilette, occupait tout le quatrieme, ou il entassait les mille objets de ses commerces divers, qu’il achetait a l’Hôtel des Ventes.

Au cinquieme étage, enfin, divisé en quantité de chambres et de cabinets, demeuraient des ménages peu aisés ou des employés, qui, presque tous, décampaient des l’aurore, pour ne reparaître que le soir, le plus tard possible.

Le deuxieme corps de logis, desservi par l’escalier de service, était peut-etre moins honorablement habité, – mais les petits logements sont si difficiles a louer !…

Quoi qu’il en soit, il rejaillissait quelque chose de la mauvaise renommée de la maison sur tous les locataires. Pas un n’eut trouvé seulement cent sous de crédit chez les fournisseurs du quartier.

Mais les plus compromis, a tort ou a raison, étaient les concierges, le sieur Chevassat et son épouse. Leurs « collegues » de la rue les évitaient, et il courait a leur propos nombre d’histoires des moins édifiantes.

Le sieur Chevassat « avait de quoi », pensait-on, mais on l’accusait de preter ses écus a la petite semaine et d’en tirer jusqu’a cent pour cent par mois. Il était encore, assurait-on, l’homme de paille de deux de ses locataires, le brocanteur et le receveur de rentes, et se chargeait, pour leur compte, de l’exécution des pauvres débiteurs en retard.

Les imputations dont on chargeait la Chevassat étaient bien autrement graves. On la garantissait prete a tout pour de l’argent et habituée a favoriser ou meme a provoquer la mauvaise conduite des femmes qui habitaient sa maison.

Les Chevassat, ajoutait-on, avaient été établis, autrefois, au faubourg Saint-Honoré, et y avaient fait de mauvaises affaires.

On contait aussi qu’ils avaient un fils nommé Justin, beau garçon de trente-cinq ans, lancé dans le plus grand monde, qu’ils adoraient bien qu’il rougit d’eux et les méprisât, et qui venait les visiter de nuit, quand il avait besoin d’argent… Personne, il est vrai, ne le connaissait, ce fils, personne, jamais, ne l’avait vu…

Les Chevassat, eux, haussaient les épaules, soucieux seulement de bien vivre, disant qu’on serait fou de s’inquiéter de l’opinion du monde, quand on a sa conscience pour soi et qu’on ne doit rien a personne.

Cependant, vers la fin du mois de décembre dernier, un samedi soir, sur les cinq heures, les Chevassat allaient se mettre a table, quand le brocanteur du quatrieme, le pere Ravinet, se précipita dans leur loge comme un tourbillon.

C’était un homme de taille moyenne, scrupuleusement rasé, dont les petits yeux d’un jaune clair brillaient d’un éclat inquiétant sous d’épais sourcils en broussaille. Bien qu’habitant Paris depuis des années, il était vetu en « monsieur de campagne », portant gilet de soie a fleurs voyantes et longue lévite droite a grand collet.

– Vite, Chevassat, s’écria-t-il d’une voix troublée, prenez votre lampe et suivez-moi ; il est arrivé quelque malheur la-haut !

L’émotion du brocanteur – il passait pour ne se pas émouvoir aisément – devait, bien plus que ses paroles, effrayer les époux Chevassat.

– Un malheur ! gémit la femme, il ne manquerait plus que cela ! Mais enfin qu’arrive-t-il, cher monsieur Ravinet ?

– Eh ! le sais-je !… Il n’y a qu’un instant, je sortais de chez moi, quand j’entends comme le râle d’un agonisant… Cela venait du cinquieme. Naturellement, je monte quelques marches, pretant l’oreille… Silence complet ; plus rien. Je redescendais, croyant m’etre trompé, quand arrive jusqu’a moi un gémissement, un sanglot, je ne sais trop comment vous expliquer cela, mais on aurait juré le dernier soupir d’une personne qui souffre horriblement et qui rend l’âme…

– Et alors ?

– Alors, vite je suis venu vous prévenir et vous chercher… Je ne puis rien garantir, bien entendu, mais il me semble, je parierais que j’ai reconnu la voix de cette jolie jeune fille qui demeure la-haut, Mlle Henriette… Allons, venez-vous ?…

Mais les concierges ne bougerent pas.

– Mlle Henriette n’est pas chez elle, déclara froidement la Chevassat, et quand elle est sortie ce tantôt, elle m’a dit qu’elle ne rentrerait pas avant neuf heures… Ainsi, cher monsieur Ravinet, vous vous serez trompé, les oreilles vous auront tinté…

– Non, je suis sur que non !… Mais n’importe, il faut aller voir.

Durant cette explication, la porte de la loge n’avait pas été refermée, et plusieurs locataires qui traversaient le vestibule, entendant la voix du brocanteur et les exclamations de la portiere, s’étaient arretés et écoutaient…

– Oui, il faut aller voir ! insisterent-ils.

La volonté générale se manifestant ainsi impérieusement, le sieur Chevassat n’osa élever aucune objection nouvelle.

– Marchons donc, puisque vous le voulez, soupira-t-il.

Et s’armant de sa lampe, il s’engagea dans l’escalier, suivi du brocanteur, de son épouse et de cinq ou six personnes.

Les pas de tout ce monde ébranlaient les marches, et d’étage en étage les locataires entrebâillaient leur porte pour savoir d’ou venait tant de bruit. Et presque tous, en apprenant qu’il y avait peut-etre quelque chose, s’empressaient de monter.

Si bien que le sieur Chevassat avait une douzaine de curieux derriere lui quand il s’arreta, pour souffler, sur le palier du cinquieme étage.

La porte de la chambre de Mlle Henriette était la premiere du couloir de gauche, il y frappa doucement d’abord et du bout du doigt, puis plus violemment, puis enfin de toutes ses forces, a grands coups de poing et jusqu’a ébranler les cloisons de tout l’étage.

Et entre chaque coup :

– Mademoiselle Henriette, criait-il, mademoiselle Henriette, on vous demande !…

Rien, pas de réponse.

– Ah ! fit-il d’un air niaisement triomphant, vous voyez bien !…

Mais, pendant que frappait le concierge, M. Ravinet s’était agenouillé devant la porte, s’efforçant de l’écarter de l’huisserie, appliquant tour a tour l’oil et l’oreille au trou de la serrure et aux fentes.

Tout a coup il se redressa bleme.

– C’est que c’est fini, cria-t-il, c’est que nous arrivons trop tard !…

Et comme un murmure de doute s’élevait :

– Vous n’avez donc pas de nez ! ajouta-t-il, furieux, vous ne sentez donc pas cette abominable odeur de charbon !…

Toutes les narines se dilaterent, et il fallut bien reconnaître que le brocanteur n’avait que trop raison. A la suite de l’ébranlement de la porte, l’étroit couloir s’emplissait d’âcres vapeurs.

Il y eut parmi les assistants un frisson d’horreur, et une voix de femme dit :

– Elle se sera fait périr !

Chose singuliere, mais trop fréquente en pareil cas, l’hésitation de tous les gens rassemblés la était visible.

– Je vais aller quérir le commissaire, déclara enfin le sieur Chevassat.

– C’est cela, fit le brocanteur, en ce moment il est peut-etre temps encore de secourir cette jeune fille ; quand vous reviendrez, il sera trop tard.

– Que faut-il donc faire ?

– Briser la porte.

– C’est que je n’ose…

– Eh bien ! j’oserai, moi !

Et, appuyant son épaule contre le bois vermoulu, le digne homme n’eut qu’une secousse a donner pour chasser le pene de sa gâche.

Aussitôt il y eut parmi les curieux un mouvement instinctif de recul, une véritable panique.

De la porte grande ouverte des flots de gaz mortels s’échappaient.

Cependant, la curiosité ne tarda pas a triompher de la peur. Nul ne doutait que la malheureuse jeune fille ne fut la, morte, et chacun insensiblement se rapprochait tendant le cou pour tâcher de voir…

Vains efforts ! La lumiere de la lampe s’était éteinte dans l’atmosphere viciée par l’acide carbonique, et l’obscurité y était profonde, intense, effrayante.

On n’y distinguait rien, rien que la lueur rougeâtre du charbon achevant de se consumer sous la cendre, dans deux réchauds posés a terre.

On parlait d’entrer, personne ne se proposait.

Mais le pere Ravinet ne s’était pas tant avancé pour rester la, dans le couloir.

– Ou est la fenetre ? demanda-t-il au sieur Chevassat.

– A droite, tenez, la !…

– Bien, laissez-moi faire.

Et bravement le digne brocanteur s’élança, et presque aussitôt, retentit le bruit des carreaux qu’il brisait.

L’instant d’apres, l’air de la chambre était devenu respirable et tout le monde s’y précipitait.

Hélas ! C’était bien un râle d’agonie qu’avait entendu M. Ravinet.

Sur le lit, garni d’une maigre paillasse, sans couvertures ni draps, une jeune fille d’une vingtaine d’années, vetue d’une méchante robe de mérinos noir, était étendue, immobile, roide, inanimée…

Toutes les femmes sanglotaient.

– Mourir si jeune, répétaient-elles, et mourir ainsi !…

Cependant, le brocanteur, s’étant approché de l’infortunée, l’examinait.

– Elle n’est pas morte ! s’écria-t-il ; non, elle ne peut etre morte… Allons, mesdames, avancez-vous et faites-lui l’aumône des premiers secours en attendant le médecin…

Et tout aussitôt, avec une assurance singuliere, il indiqua ce qu’il y avait a tenter pour la rappeler a la vie.

– De l’air, expliquait-il, de l’air, tâchez de faire entrer un peu d’air dans ses poumons, débarrassez-la de ce qui la serre, répandez sur elle de l’eau vinaigrée, frictionnez-la avec de la laine…

Il s’était emparé de la situation, il commandait, on lui obéissait passivement, encore qu’on ne conservât aucun espoir.

– Malheureuse enfant ! disait une femme, c’est quelque amour contrarié qui l’aura menée la !…

– Ou la misere… murmurait une autre.

C’est que la misere, en effet, inexorable, avait passé par cette triste chambre ; on ne reconnaissait que trop ses traces, visibles autant que celles de l’incendie. Une commode et deux chaises constituaient avec le lit tout le mobilier. Plus de rideaux a la fenetre, nul vetement de rechange au porte-manteau, pas un chiffon dans les tiroirs…

Évidemment, tout ce qu’il y avait eu de vendable avait été vendu, petit a petit, piece a piece… Les matelas avaient suivi les effets, la laine d’abord, poignée par poignée, puis les enveloppes…

Trop fiere pour se plaindre, isolée par les pudeurs de la pauvreté, la malheureuse qui gisait la avait du subir en cette chambre toutes les angoisses du naufragé accroché a une épave au milieu de l’Océan…

Ainsi pensait le pere Ravinet, quand une feuille de papier, sur la commode, attira ses regards…

Il la prit. C’était comme le testament de la pauvre fille.

« Qu’on n’accuse personne, avait-elle écrit. Je meurs volontairement. Je prie Mme Chevassat de porter a leur adresse les lettres ci-jointes. On lui remettra ce que je dois au propriétaire.

« HENRIETTE. »

Les deux lettres étaient la, en effet. Sur la premiere, le brocanteur lut :

A M. le comte de la Ville-Haudry,

Rue de Varennes, 115.

Et sur la seconde :

A M. Maxime de Brévan,

62, rue Laffitte.

Une flamme soudaine s’était allumée dans les petits yeux jaunes du vieux brocanteur, un sourire mauvais plissa ses levres minces et meme une exclamation lui échappa :

– Oh !…

Mais ce ne fut qu’un éclair.

Son front s’assombrit, et d’un regard inquiet et rapide il embrassa la chambre, tremblant qu’on n’eut surpris quelque chose des impressions dont il n’avait pas été le maître.

Non, personne ne l’avait épié ni meme ne songeait a lui, l’attention de tous se concentrant sur Mlle Henriette.

Alors, d’un mouvement leste et précis, que lui eut envié un voleur a la tire, il fit disparaître dans la vaste poche de son immense lévite et la feuille de papier et les deux lettres.

Il était temps.

La plus vive agitation se manifestait parmi les femmes penchées sur le lit de la jeune fille.

L’une d’elles, pâle d’émotion, affirmait avoir senti le corps tressaillir sous sa main, et les autres soutenaient qu’elle s’était trompée… On allait bien voir, au surplus.

Il y eut vingt secondes d’une indicible angoisse, vingt secondes solennelles, pendant lesquelles chacun retint sa respiration… Et enfin un meme cri d’espérance et de joie s’échappa de toutes les poitrines :

– Elle a tressailli !… Elle a bougé !…

Il n’y avait pas a douter ni a nier, cette fois ! L’infortunée avait eu un mouvement, bien faible il est vrai, a peine sensible, mais enfin un mouvement…

Un peu de sang remontait a ses joues blemies, sa poitrine se soulevait par saccades, ses dents, convulsivement serrées, se desserraient, et sa bouche s’entr’ouvrant, on la voyait tendre le col en avant, cherchant instinctivement de l’air.

– Elle vit !… exclamaient les femmes, non sans une sorte d’effroi, et comme si elles, eussent vu s’accomplir un miracle, elle vit !…

D’un bond, M. Ravinet fut pres du lit.

Une des femmes – c’était une des rentieres du premier – soutenait dans le pli de son bras la tete de la jeune fille, et la malheureuse promenait autour d’elle ce regard terne, sans chaleur et sans expression, qui est celui des fous.

On lui adressa la parole, elle ne répondit pas ; visiblement elle n’entendait rien.

– N’importe, prononça le brocanteur, elle est sauvée maintenant, et quand le médecin arrivera, il trouvera le plus fort de la besogne fait… Mais elle a besoin de soins encore, cette enfant, et nous ne pouvons la laisser ainsi.

Ce que cela signifiait, tous les assistants le comprirent tres-bien, et cependant, c’est a peine si un timide « c’est juste ! » accueillit la proposition.

Cette froideur ne déconcerta pas le bonhomme.

– Il va falloir la coucher, poursuivit-il, et pour cela il faudrait des matelas, des draps, des couvertures… Il faudrait du bois, car il fait un froid de loup, et aussi du sucre pour de la tisane, et de la bougie…

Il ne disait pas tout, a beaucoup pres, mais il disait bien assez, trop meme pour les gens qui étaient la.

Et la preuve, c’est que des le début, la dame du courtier marron du second déposa noblement une piece de cinq francs sur le coin de la cheminée et sans bruit gagna la porte. Plusieurs autres pareillement s’esquiverent, qui, par exemple, ne déposerent rien…

Si bien que lorsqu’il acheva, le pere Ravinet n’avait plus pres de lui que le couple Chevassat et les deux rentieres du premier.

Et encore, ces deux dames échangeaient des regards de détresse, calculant sans doute mentalement ce qu’allait leur couter leur curiosité.

Le brocanteur avait-il prévu cette généreuse désertion ? on l’eut dit, a regarder sa physionomie narquoise.

– Bons petits cours, va !… fit-il.

Puis haussant les épaules :

– Heureusement, ajouta-t-il, je vends un peu de tout et encore d’autres choses… Attendez-moi une minute ; je descends, et en deux tours j’aurai remonté le plus pressé… pour le reste, on s’arrangera.

Le visage de la portiere était a peindre. De sa vie elle n’avait été si étonnée.

– On m’a changé mon pere Ravinet, murmura-t-elle, ou je deviens folle !

Il est de fait que le brocanteur ne passait pas précisément pour un mortel sensible et magnifique. On citait de lui des traits a rendre Harpagon reveur et a tirer une larme de l’oil d’un huissier.

Ce qui n’empeche qu’il ne tarda pas a reparaître, pliant sous le faix de deux matelas presque neufs, et qu’a un second voyage il rapporta bien plus qu’il n’avait annoncé…

Mlle Henriette maintenant respirait plus librement, mais sa physionomie gardait encore sa désolante immobilité. La vie s’était réveillée avant l’intelligence, et il était clair qu’elle n’avait aucunement conscience de sa situation ni de ce qui se passait autour d’elle.

Meme, cela ne laissait pas que d’inquiéter les deux rentieres, prodigues de dévouement a cette heure qu’elles ne tremblaient plus pour leur bourse.

– Bast ! c’est toujours comme cela, affirma carrément le pere Ravinet, et d’ailleurs le docteur la saignera, s’il en est besoin.

Et, se retournant vers le sieur Chevassat :

– Mais nous genons ces dames, mon brave, continua-t-il, allons, descendons chez moi prendre quelque chose ; nous remonterons quand l’enfant sera bien douillettement installée dans son lit.

Le logis de ce digne homme n’était, a vrai dire, que le magasin ou il entassait pele-mele les objets les plus disparates.

Il vivait au milieu de ce chaos sans endroit fixe pour se tenir, campant ici ou la, suivant que le hasard des achats et des ventes laissait un espace vide dans une piece ou dans l’autre, dormant une nuit dans un lit Louis XV de cent louis et la nuit d’apres sur une couchette de fer de quinze francs.

Pour l’instant, il était établi dans un étroit cabinet aux trois quarts encombré seulement, et c’est la qu’il introduisit le portier.

Il commença par emplir d’eau-de-vie deux petits verres, plaça une bouillotte devant le feu, et se laissant tomber sur un fauteuil :

– Eh bien ! monsieur Chevassat, commença-t-il, voila un événement !

Stylé sans doute par son épouse, le concierge ne répondit ni oui ni non, mais l’autre savait son monde et connaissait les secrets qui délient certaines langues.

– Ce que cela aura d’ennuyeux pour vous, poursuivit-il d’un air détaché, c’est que le commissaire de police, tres-probablement, sera prévenu par le médecin et ouvrira une enquete…

Du coup, le sieur Chevassat faillit lâcher son petit verre.

– La police fera une descente ici, s’écria-t-il. Alors, bonsoir les voisins, la maison est définitivement perdue… La peste étouffe cette coquine de la-haut ! Mais vous vous trompez sans doute, cher monsieur Ravinet.

– Point ! Seulement, vous vous exagérez les conséquences. On vous demandera tout bonnement qui est cette jeune fille, de quoi elle vit, ou elle demeurait avant de venir.

– C’est que précisément je n’en sais rien.

Le vieux brocanteur parut tomber des nues, ses sourcils se froncerent, et hochant la tete :

– Bigre ! fit-il, voila qui complique la question. Comment donc mademoiselle Henriette habite-t-elle votre maison ?

Manifestement le portier était dans ses petits souliers, sinon pour cela, du moins pour autre chose.

– Oh ! c’est simple comme bonjour, répondit-il, et si vous voulez que je vous conte l’affaire, vous verrez qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

– Soit, parlez.

– Pour lors, donc, c’était il y a un an, presque jour pour jour, voila qu’un matin m’arrive un particulier tout ce qu’il y a de mieux couvert, le lorgnon a l’oil, insolent comme un valet de bourreau, enfin un jeune homme tres comme il faut. Il me dit qu’il vient de voir a notre porte l’écriteau d’une chambre a louer présentement, et il me demande de la lui montrer. Naturellement je lui réponds que c’est un taudis qui n’est pas fait pour une personne comme lui, mais il insiste et ma foi ! je le conduis…

– A la chambre qu’occupe mademoiselle Henriette ?…

– Précisément. Je pensais qu’il allait faire le dégouté, pas du tout. Il regarde ou donne la fenetre, comment ferme la porte, si la cloison est épaisse, et finalement il me dit : « Cela me convient, voici le denier a Dieu. » Et v’lan, il me met vingt francs dans la main… Les bras me tombaient.

Si M. Ravinet était intéressé, il n’y paraissait guere, son visage gardant l’air distrait et ennuyé de l’homme forcé d’écouter les affaires d’autrui.

– Et… qui est-ce ce jeune homme si comme il faut ? interrogea-t-il.

– Ah ! dame, ni moi non plus… tout ce que je sais de lui c’est qu’il s’appelle Maxime.

A ce nom, comme sous une douche lui tombant sur la tete, le vieux brocanteur tressauta sur son fauteuil ; il pâlit et un regard étrange traversa ses petits yeux jaunes.

Mais il se remit vite, si vite que le concierge ne remarqua rien, et d’un ton indifférent :

– Ce beau fils ne vous a donc pas dit son nom de famille ? demanda-t-il.

– Non.

– Cependant, pour aller aux informations…

– Eh ! voila bien le diable !… je n’y suis pas allé !…

Peu a peu, et non sans de visibles efforts, le sieur Chevassat se redressait. C’était a croire que d’avance il assurait son maintien contre les questions possibles d’un commissaire de police.

– Je sais bien que je suis fautif, poursuivit-il, mais a ma place, cher monsieur Ravinet, vous n’auriez pas agi autrement que moi. Jugez plutôt. Ma chambre était louée a ce jeune homme, a ce M. Maxime, n’est-ce pas, puisque j’avais son louis en poche. Poliment je lui demande, comme d’usage, ou il demeure et s’il a des meubles pour répondre du loyer. Ah ! bien ouitche ! Sans seulement me laisser finir, il se met a me rire au nez, oh ! mais a rire !… « Ai-je donc l’air, me dit-il, d’un homme a habiter un pareil chenil !… » Et voyant que je restais tout interloqué, il m’explique qu’il loue ça pour y établir une jeune personne de province a laquelle il s’intéresse et que meme la location et les quittances doivent etre au nom de cette personne qui est donc mademoiselle Henriette. Cela se comprenait, n’est-ce pas ? Néanmoins, comme il était du devoir de mon état de m’informer de cette demoiselle, je m’informe, toujours poliment. Mais lui m’envoie promener, me disant qu’il n’a pas de comptes a me rendre et qu’il va envoyer des meubles pour garnir la chambre…

Il s’arreta, attendant un mot, un signe d’approbation du vieux brocanteur. Cet encouragement ne venant pas, il continua :

– Bref, je n’osai pas insister, et tout se passa comme l’avait voulu M. Maxime. Le jour meme, un marchand apporta les meubles que vous avez vus la-haut, et le lendemain soir, sur les onze heures, Mlle Henriette arriva. Ah ! son bagage n’était pas lourd ! Tout son saint frusquin tenait dans un petit sac de voyage qu’elle portait a la main…

Penché vers la cheminée, le digne brocanteur ne semblait préoccupé que d’activer l’ébullition de l’eau qu’il venait de placer devant le feu.

– M’est avis, mon brave homme, prononça-t-il, que vous avez agi fort légerement. Pourtant, s’il n’y a que ce que vous dites, je ne crois pas qu’on puisse vous inquiéter.

– Quelle autre chose voulez-vous donc qu’il y ait ?

– Dame !… je ne sais pas, moi… Si cette jeune fille avait été enlevée par M.… Maxime, si vous aviez preté la main a son enlevement… je vous verrais dans de vilains draps. Le code ne plaisante pas, quand il s’agit de mineures !…

Le portier eut un beau geste de protestation.

– J’ai dit toute la vérité, déclara-t-il.

Mais c’est ce dont le pere Ravinet ne semblait pas parfaitement convaincu.

– Cela vous regarde, dit-il, avec un haussement d’épaules… Cependant, tenez pour sur qu’on vous demandera comment une de vos locataires a pu tomber dans un si extreme dénuement sans que vous ayez prévenu personne…

– Oh ! moi, d’abord, je ne m’occupe pas de mes locataires ; ils sont maîtres chez eux…

– Bien, cela, monsieur Chevassat, tres-bien !… Ainsi vous ignoriez que M. Maxime eut cessé de voir Mlle Henriette ?…

– Il n’avait pas cessé de la voir…

D’un mouvement, le plus naturel du monde, le pere Ravinet leva les bras au ciel, et d’un accent d’horreur :

– Est-ce possible !… s’écria-t-il. Ce beau fils aurait donc connu la détresse de la pauvre enfant, il aurait donc su qu’elle mourait de faim !…

De plus en plus le sieur Chevassat semblait sur des charbons ardents. Il commençait a entrevoir et la portée des questions du vieux brocanteur et l’ineptie de ses propres réponses.

– Ah ! vous m’en demandez trop long ! Interrompit-il… Je ne suis pas chargé de surveiller M. Maxime, n’est-ce pas… Pour ce qui est de Mlle Henriette, des qu’elle sera sur pied, la petite poison, je vais vous la faire déguerpir et plus vivement que ça !…

Le vieux brocanteur hochait gravement la tete :

– Cher monsieur Chevassat, prononça-t-il de sa plus douce voix, vous ne ferez pas ce que vous dites, par la raison que des ce moment je réponds du loyer de cette jeune fille. Bien plus, si vous voulez m’obliger, vous serez bon pour elle, tres-bon, et meme… respectueux.

Il n’y avait pas a se méprendre a la signification du mot « obliger » tel qu’il le soulignait, et cependant il allait ajouter d’autres recommandations encore, quand une voix éraillée retentit dans l’escalier, criant :

– Chevassat !… Ou donc es-tu, Chevassat !

– Mon épouse ! fit le portier.

Et ravi d’échapper au pere Ravinet :

– Compris ! dit-il fort vite. On la traitera, votre demoiselle, aussi délicatement que la fille du propriétaire en personne… Sur quoi, excusez, la loge est seule, on m’appelle, il faut que je descende…

Et sans attendre, il s’esquiva, ne concevant rien au soudain intéret du vieux brocanteur pour la locataire du cinquieme.

– Gredin, va ! murmurait alors le pere Ravinet, vil gredin !…

Mais il avait appris ce qu’il souhaitait, il était seul et il n’avait pas, estimait-il, une minute a perdre.

Vivement il retira du feu la bouillotte, et sortant de sa poche les lettres soustraites a Mlle Henriette, il plaça au-dessus de l’eau bouillante celle qui portait l’adresse de M. Maxime de Brévan.

En moins de rien, la vapeur eut humecté puis liquéfié la gomme qui fermait l’enveloppe. Des lors, il devenait facile, moyennant quelques précautions, de l’ouvrir et de la refermer ensuite, sans qu’il restât trace de l’abus de confiance.

Ainsi fit le vieux brocanteur.

Et voici ce qu’avait écrit Mlle Henriette :

« Vous triomphez, M. de Brévan. Quand vous lirez cette lettre, je serai morte.

« Allez, redressez la tete, soyez délivré de vos terreurs. Daniel peut revenir, j’emporte dans la tombe le secret de votre lâcheté et de votre infamie…

« Non, cependant, non !

« Je puis vous pardonner, moi qui n’ai plus que quelques instants a vivre, Dieu ne vous pardonnera pas. Je serai vengée, je le sens. Et s’il faut un miracle, il se fera, pour que l’honnete homme qui vous croyait son ami, pour que Daniel sache comment est morte et pourquoi la malheureuse confiée a son honneur. – H. »

Les poings du bonhomme se crispaient.

– L’honneur de Maxime de Brévan ! grondait-il avec un de ces ricanements qui sont la derniere expression de la haine, l’honneur de Maxime de Brévan !…

Mais sa terrible agitation ne l’empechait pas de répéter pour la lettre adressée au comte de la Ville-Haudry l’opération qui venait de lui si bien réussir.

Bientôt il la tint en sa possession, et sans plus de scrupules, il lut :

« Jusqu’a ce matin, mon pere, brisée d’angoisses et défaillante de besoin, j’ai attendu une réponse a la lettre suppliante que je vous écrivais a genoux.

« Vous ne m’avez pas répondu, vous restez impitoyable. C’est donc qu’il faut que je meure… je vais mourir. Hélas ! je ne puis dire que ce soit volontairement.

« Il faut que je vous paraisse bien coupable, mon pere, pour que vous m’abandonniez ainsi a la haine atroce de Sarah Brandon et des siens, et cependant… Ah ! j’ai bien souffert, j’ai bien lutté, avant de quitter furtivement votre maison, cette maison ou ma mere est morte… ou j’ai été si heureuse et tant aimée, enfant, entre vous deux… Ah ! si vous saviez !…

« C’était bien peu de chose, pourtant, ce que j’implorais de votre pitié : les moyens d’ensevelir dans quelque couvent ma honte imméritée…

« Oui, imméritée, mon pere, car je peux vous le dire, et on ne ment pas au moment ou je suis, si la réputation est perdue, l’honneur est sauf… »

De grosses larmes roulaient le long des joues du bonhomme, et c’est d’une voix étranglée qu’il murmura :

– Pauvre, pauvre fille !… Et dire que depuis un an, sans le savoir, je vivais a deux pas d’elle, sous le meme toit… Mais me voici, j’arrive encore a temps !… Oh ! le hasard, quand il s’en mele, quel auxiliaire !…

Assurément les habitués de l’hôtel Drouot eussent hésité a reconnaître le pere Ravinet tant était prodigieuse sa soudaine transformation.

Non, ce n’était plus la le brocanteur rusé, le vieux malin a la face triviale et narquoise qu’ils voyaient a toutes les ventes ; assis au premier rang, guettant les bonnes occasions, de glace au plus fort du feu des encheres.

Les deux lettres qu’il venait de lire, avaient avivé en son âme des blessures atroces et mal cicatrisées. Il souffrait, et la douleur, la colere, l’espoir d’une vengeance longtemps attendue rehaussaient sa physionomie d’une étrange expression d’énergie et de noblesse.

Le coude sur une table, le front entre les mains, l’oil perdu dans l’espace, il semblait évoquer les miseres du passé ou suivre dans les brumes de l’avenir quelque projet a peine ébauché et mal défini encore dans son esprit.

Et sa pensée débordant, pour ainsi dire, comme l’eau d’un vase trop plein, se répandait en un monologue incohérent et a peine saisissable.

– Oui, murmurait-il, oui, je te reconnais la, Sarah Brandon !… Pauvre fille !… A quelles abominables intrigues succombe-t-elle !… Et ce Daniel, qui la confie a Maxime de Brévan !… Qui est-il ?… Comment en sa détresse ne s’est-elle pas adressée a lui !… Ah ! si elle voulait se confier a moi… quel coup du sort !… Par quel moyen lui arracher la vérité tout entiere !…

Le timbre d’une vieille pendule qui sonnait sept heures, fit tressaillir le bonhomme, et brusquement le rappela a la réalité.

– Bigre, grommela-t-il ; j’allais m’endormir sur la besogne, et ce n’est pas l’occasion… Il faut que je remonte confesser l’enfant…

Et aussitôt, avec une dextérité inquiétante, il remit les lettres dans les enveloppes, les sécha, les lissa et les soumit a une vigoureuse pression, jusqu’a faire totalement disparaître les boursoufflures occasionnées par la vapeur.

Puis au bout d’un moment, contemplant son ouvrage d’un air satisfait :

– Voila qui n’est pas mal, fit-il ; un directeur des postes n’y verrait que du feu ; je puis me risquer.

Et sur ce, s’élançant dehors, il regagnait d’un pied leste le cinquieme étage, quand la portiere, Mme Chevassat, lui barra l’escalier, descendant si fort a propos que tres-évidemment elle avait épié sa sortie.

– Eh bien ! cher monsieur Ravinet, fit-elle de son air le plus aimable, qui certes ne l’était guere, vous voila donc le banquier de Mlle Henriette ?

– Oui… qu’avez-vous a y redire ?…

– Oh ! rien… vos affaires ne sont pas les miennes, seulement…

Elle s’arreta, un sourire cynique effleura ses levres plates et elle ajouta :

– Seulement elle est fameusement jolie, Mlle Henriette, et a mon a part je me disais : « Tiens, tiens, il n’a pas mauvais gout, M. Ravinet… »

Une réplique indignée montait aux levres du bonhomme, mais il sut la retenir, comprenant combien il lui importait d’abuser la portiere, et se contraignant a sourire :

– Vous savez que je compte sur votre discrétion, fit-il. Et il monta.

Alors, il dut au moins rendre a la Chevassat et aux deux rentieres du premier étage cette justice, qu’elles avaient bien employé le temps et fort adroitement tiré parti des ressources qu’il avait mises a leur disposition.

La chambre, si froide et si désolée l’instant d’avant, de Mlle Henriette, avait pris, grâce a leurs soins, un air d’aisance qui réjouissait.

Une lampe, dont un abat-jour atténuait la lumiere, brulait sur la commode, un bon feu clair flambait dans la cheminée, on avait tendu un vieux rideau en plusieurs doubles devant la fenetre pour remplacer provisoirement les carreaux brisés, et sur la table, recouverte d’un tapis, il y avait une théiere, une tasse de porcelaine et deux petites fioles de pharmacien.

C’est que le médecin était venu, en l’absence de M. Ravinet, il avait saigné la malade, lui avait prescrit une potion et s’était retiré en déclarant qu’il n’y avait plus a garder l’ombre d’une inquiétude.

Seule, en effet, la pâleur de la pauvre jeune fille trahissait ses souffrances et le danger qu’elle avait couru.

Étendue dans son lit, maintenant garni de bons matelas et de draps bien blancs, la tete tres-haussée sur ses oreillers, elle respirait librement, on le voyait au mouvement égal et régulier de sa poitrine, soulevant les couvertures…

Mais avec la vie et l’intelligence, la liberté de réfléchir a l’horreur de sa situation et la faculté de souffrir lui étaient revenues.

Le front appuyé sur son bras, qui disparaissait presque sous les boucles d’or de sa chevelure, immobile, l’oil obstinément fixé dans le vide, comme si elle eut essayé de percer les ténebres de l’avenir, elle eut semblé la statue de la douleur ou plutôt de la résignation, sans les grosses larmes qui coulaient silencieuses le long de ses joues.

Sa beauté rare empruntait aux circonstances quelque chose d’immatériel et de si saisissant que le pere Ravinet en demeura cloué par l’admiration sur le seuil de la porte restée ouverte.

Mais il ne tarda pas a songer qu’il pouvait etre surpris la, en flagrant délit d’espionnage, et que certainement on se méprendrait sur ses sentiments.

Il toussa donc pour annoncer sa présence et entra.

Au bruit, Mlle Henriette s’était redressée. Apercevant le vieux brocanteur :

– Ah ! c’est vous, monsieur, prononça-t-elle d’une voix faible, ces dames qui m’ont soignée, m’ont tout appris… C’est vous qui m’avez sauvé la vie !…

Elle hocha la tete, et lentement :

– C’est un triste service que vous m’avez rendu la, monsieur.

Cela fut dit simplement, mais en meme temps avec une si navrante expression de douleur que le pere Ravinet en fut épouvanté.

– Malheureuse enfant, s’écria-t-il, songeriez-vous donc a renouveler votre horrible tentative ?…

Elle ne répondit pas. N’était-ce pas comme si elle eut répondu : Oui.

– Mais c’est de la folie ! s’écria le vieux brocanteur, en proie a la plus vive agitation. A vingt ans, désespérer de la vie ! cela ne s’est jamais vu. Vous souffrez, mais soupçonnez-vous seulement les compensations que l’avenir vous réserve !…

Du geste, elle l’interrompit :

– Il n’était plus d’avenir pour moi, monsieur, quand j’ai demandé a la mort un refuge…

– Cependant…

– Oh ! ne cherchez pas a me convaincre, monsieur ; ce que j’ai fait, je devais le faire. Je sentais la vie me quitter, j’ai voulu abréger les tortures… Il y avait trois jours que je n’avais mangé, quand j’ai allumé du charbon ici… Et pour me le procurer, ce charbon, j’ai eu recours a une supercherie, j’ai trompé la marchande qui me l’a donné a crédit… Ah ! Dieu sait cependant que ce n’était pas le courage qui me manquait !… Avec quelle joie et de quel cour j’eusse travaillé aux plus grossiers ouvrages ! Mais savais-je, moi, ou et comment on trouve de l’ouvrage !… Cent fois j’ai supplié Mme Chevassat de m’en procurer, mais toujours elle se moquait de moi en riant, et quand j’insistais, elle me disait…

Elle s’arreta et un flot de sang empourpra son visage. Ce que lui disait la portiere, elle n’osait le répéter. Mais c’est d’une voix que faisait trembler la rancune de sa dignité de femme et de toutes ses pudeurs outragées, qu’elle dit :

– Ah ! cette femme est une indigne créature !…

De quoi était capable la Chevassat, le vieux brocanteur ne pouvait l’ignorer. Il ne devinait que trop par quels conseils elle avait du répondre a cette malheureuse de vingt ans, qui en sa détresse profonde s’adressait a elle.

Cependant, un juron lui échappa, qui eut assurément bien étonné l’estimable portiere, et vivement :

– Assez, mademoiselle, s’écria-t-il, assez, je vous en prie… Ce que vous avez enduré, ne le sais-je pas ? J’ai vu la misere de pres aussi, moi. Votre résolution désespérée de ce soir, je ne l’ai que trop comprise. Comment ne s’abandonner pas soi-meme, quand on est abandonné de tout et de tous ?… Mais je ne m’explique plus votre découragement, a cette heure que la situation n’est plus la meme…

– Hélas ! monsieur, en quoi a-t-elle changé !…

– Comment, en quoi !… Ne suis-je donc pas la, moi ! Quoi, apres avoir eu la chance d’arriver a temps, je vous abandonnerais ! Ce serait du propre ! Non, non, jeune fille, reposez en paix, je veille, la misere n’approchera plus. Il vous faut un défenseur, un conseiller, me voila, solide au poste. Et si vous avez des ennemis, gare a eux ! Allons, souriez aux jours meilleurs qui vont se lever.

Mais elle ne souriait pas ; la stupeur, presque l’effroi, se peignaient sur son visage.

Concentrant en un puissant effort tout ce qu’elle avait de pénétration, elle attachait sur le bonhomme un regard obstiné, espérant arriver jusqu’au fond de sa pensée.

Lui ne laissait pas que d’etre déconcerté du peu de succes de son éloquence.

– Douteriez-vous donc de mes promesses ? demanda-t-il.

Elle secoua la tete, et laissant tomber ses paroles une a une, comme pour leur donner une valeur plus grande :

– Pardonnez-moi, monsieur, prononça-t-elle, je ne doute pas… Mais je me demande quels sont mes titres a la généreuse protection que vous m’offrez.

Affectant plus de surprise qu’il n’en ressentait, assurément, le pere Ravinet levait les bras au ciel.

– Mon Dieu ! interrompit-il, elle suspecte mes intentions !

– Monsieur…

– Eh ! que pouvez-vous craindre de moi ! Je suis vieux, vous etes une enfant, je vous viens en aide, n’est-ce pas tout naturel et tout simple !

Elle se tut, et lui pendant un moment demeura pensif, comme s’il eut cherché la cause de cette résistance. Tout a coup, se frappant le front :

– J’y suis ! fit-il, la Chevassat vous aura parlé de moi… Ah ! langue de vipere, je l’écraserai quelque jour ! Voyons, soyez franche, que vous a-t-elle dit ?

Il espérait un mot, au moins ; il attendit… Rien. Alors, avec une violence contenue, et en un langage inattendu, certes, de sa part :

– Eh bien ! reprit-il, ce qu’elle vous a dit, cette vieille coquine, je vais vous le répéter. Elle vous a dit que le pere Ravinet est un personnage équivoque et dangereux, exerçant dans l’ombre toutes sortes d’industries inconnues et inavouables… Elle vous a dit que ce vieux est une maniere d’usurier sans foi ni loi, sans autre morale que le gain, trafiquant de tout avec tous, vendant selon le gout des gens de la vieille ferraille ou des cachemires, hypothéquant son argent sur des gages qui n’en sont pas, le talent des hommes et la beauté des femmes. Elle a du vous dire, en un mot, que pour une femme, etre protégée par moi est un bonheur, et vous avez compris que ce serait un opprobre.

Il s’arreta, comme pour laisser a la jeune fille le temps de porter un jugement, et d’un ton plus calme :

– Admettons, poursuivit-il, que ce pere Ravinet que vous a dit la Chevassat existe… Il en est un autre, que bien peu connaissent, que certains malheurs troublent profondément, c’est celui-la qui s’offre a vous.

Se faire mauvais a plaisir, se charger meme de vices qu’on n’a pas, c’est une tactique excellente pour ensuite etre cru sur parole quand on se vante de certaine qualité qu’on a ou qu’on voudrait paraître avoir.

Si tel fut le calcul du vieux brocanteur, il échoua completement. Mlle Henriette demeura de glace.

– Croyez, monsieur, fit-elle, que je vous suis reconnaissante, comme il convient, des efforts que vous faites pour me convaincre…

Le bonhomme eut un geste de dépit.

– En un mot, vous repoussez mes offres parce que je ne trouve pas une raison vulgaire pour les justifier… Que vous dire, cependant !… Voyons, supposez que j’aie une fille, qu’elle s’est enfuie, que je ne sais ce qu’elle est devenue, et que c’est en souvenir d’elle que je voudrais étendre sur vous ma protection… Ne puis-je pas m’etre dit que peut-etre, de meme que vous, elle se débat dans les angoisses de la faim, abandonnée par son amant…

La jeune fille, a ce mot, pâlit, et se haussant sur ses oreillers :

– Vous vous méprenez, monsieur, interrompit-elle. Ma situation, je ne le sais que trop, justifie tous les soupçons, cependant, je n’ai pas d’amant.

Alors, lui :

– Je vous crois, mademoiselle, je vous jure que je vous crois… Mais, cela étant, comment vous trouvez-vous ici, réduite aux dernieres extrémités de la misere, vous ?

Enfin, le pere Ravinet venait de frapper juste. L’émotion gagnait la jeune fille, deux larmes brulantes jaillirent de ses yeux.

– Il est de ces secrets, murmura-t-elle, qu’il n’est pas permis de révéler.

– Meme pour défendre son honneur et sa vie ?

– Oui.

– Cependant…

– Oh ! n’insistez pas, monsieur.

Si Mlle Henriette eut connu le vieux brocanteur, elle eut lu dans le regard qu’il lui jeta, la satisfaction qu’il éprouvait.

C’est que désespérant, l’instant d’avant, de rien obtenir, il se croyait désormais assuré du succes.

Le moment lui paraissait venu de frapper le coup décisif.

– J’ai essayé de forcer votre confiance, mademoiselle, prononça-t-il, je l’avoue, mais votre intéret seul me guidait. S’il en était autrement, me serais-je adressé a vous, quand pour surprendre les confidences que je vous demande, je n’avais qu’a déchirer une mince feuille de papier ?

La malheureuse ne put retenir un cri.

– Mes lettres !

– Je les ai.

– Ah ! c’est donc cela, que les dames qui me soignaient les ont en vain cherchées partout.

– J’ai voulu les soustraire a la curiosité des personnes qui étaient la.

– Et… vous ne les avez pas ouvertes !

Pour toute réponse, il les tira de sa poche, et avec un beau geste, le geste de l’innocence injustement soupçonnée, il les posa sur le lit.

Les enveloppes, en apparence du moins, étaient parfaitement intactes. Mlle Henriette le constata d’un coup d’oil, et tendant la main au vieux brocanteur :

– Je vous remercie, monsieur, dit-elle.

Lui ne sourcilla pas. Il sentait que cette preuve menteuse de probité avançait plus ses affaires que tous ses discours ; aussi se hâta-t-il de poursuivre :

Par exemple, mademoiselle, je n’ai pu m’empecher de lire les adresses et d’en tirer des conjectures. Qui est le comte de la Ville-Haudry ?… Votre pere, n’est-ce pas ? Et M. Maxime de Brévan ?… C’est le jeune homme qui venait vous visiter. Ah ! si vous vouliez vous fier a moi… Si vous saviez combien il est aisé, parfois, avec un peu d’expérience, de dénouer les situations qui semblent le plus inextricables…

Visiblement, elle était ébranlée.

– Du reste, ajouta-t-il, attendez d’etre remise pour prendre une détermination… Réfléchissez, nous sommes gens de revue… Et vous ne me direz que ce que vous jugerez indispensable pour que je puisse vous conseiller…

– Oui, en effet, comme cela, peut-etre…

– Alors, j’attendrai, oh ! tant que vous voudrez, deux jours, dix jours…

– Soit.

– Seulement, mademoiselle, je vous en prie, jurez moi de renoncer a vos horribles projets de suicide…

– Je vous le jure, monsieur, sur mon honneur de jeune fille !…

Le pere Ravinet eut une exclamation joyeuse.

– Adjugé !… s’écria-t-il, et a demain, mademoiselle, car tel que vous me voyez, je tombe de sommeil et je vais me coucher.

Mais il mentait, car il ne regagna pas son appartement.

Si exécrable que fut le temps, il sortit, et, une fois dans la rue, il alla se blottir dans une encoignure, d’ou il pouvait surveiller exactement l’entrée de sa maison.

Il y resta longtemps, au froid et a la pluie, jurant de temps a autre et battant la semelle pour se réchauffer.

Enfin, comme onze heures sonnaient, une voiture de place s’arreta devant le n° 23. Un jeune homme en descendit, qui sonna a la porte. On lui ouvrit. Il entra.

– Maxime de Brévan ! murmura le vieux brocanteur…

Et d’une voix sourde :

– Je savais bien qu’il viendrait, le brigand, voir si le charbon a fait son ouvre…

Mais déja le jeune homme ressortait et remontait dans la voiture qui partit grand train.

– Eh ! eh ! ricana le vieux brocanteur, pas de chance, mon garçon… le coup est manqué, et il va falloir chercher autre chose… Et je suis la, cette fois, et je te tiens, et au lieu d’un compte a régler, nous en aurons deux…


Chapitre 2

 

Ce n’est guere que dans les romans qu’on voit des inconnus se prendre soudainement d’une confiance illimitée et se raconter leur vie entiere sans restrictions, sans réserver meme leurs secrets les plus intimes et les plus chers.

Dans la vie réelle, on y met plus de façons.

Longtemps apres que le vieux brocanteur l’eut quittée, Mlle Henriette délibérait encore, indécise de ce qu’elle ferait le lendemain quand elle le reverrait.

Et d’abord, elle se demandait qui pouvait etre ce singulier bonhomme, qui lui-meme s’était qualifié de « personnage équivoque et dangereux ? »

Était-il réellement ce qu’il paraissait ? La jeune fille en doutait presque.

Encore qu’elle n’eut guere d’expérience, elle avait été frappée de certaines transformations singulieres et tres-sensibles du pere Ravinet.

S’animait-il, ses attitudes, ses manieres et son geste juraient avec ses habits de « Monsieur de campagne, » comme s’il eut oublié une leçon apprise. Et en meme temps, son langage trivial et incorrect d’habitude, et tout émaillé de locutions de son métier, s’épurait.

Que faisait-il ? Était-il brocanteur avant de venir s’établir dans cette maison de la rue Grange-Bateliere, qu’il n’habitait que depuis trois ans.

Il n’était pas besoin de grands efforts pour imaginer le pere Ravinet, – était-ce meme son vrai nom ? – en une situation tout autre.

Et pourquoi non ? Paris n’est-il pas par excellence le refuge des déclassés, des vaincus de toutes les luttes de la civilisation ? N’est-ce pas a Paris seulement que, perdus dans la foule, les malheureux et les coupables, oubliés et inconnus, peuvent recommencer une existence nouvelle ?

Ah ! si on cherchait un peu !… Que de gens tout a coup disparus apres avoir jeté un certain éclat, on retrouverait sous des habits d’emprunt, gagnant a des métiers infimes leur pain de chaque jour.

Qui empechait que le vieux brocanteur ne fut un de ceux-la !

Mais tout cela n’expliquait pas suffisamment a Mlle Henriette, et de façon a calmer ses appréhensions, l’empressement du pere Ravinet, ses offres de service, son insistance a donner des conseils. Était-ce pure charité de sa part ? Hélas ! la charité désintéressée a rarement de ces ardeurs.

Connaissait-il donc Mlle Henriette ? S’était-il, a un moment donné, récent ou éloigné, trouvé en relations avec elle, melé a sa vie ou a la vie des siens ? Payait-il ainsi un service rendu, espérait-il au contraire dans l’avenir quelque récompense ? Autant de problemes !…

– Me mettre a la merci de cet homme, pensait la jeune fille, n’est-ce pas une imprudence énorme !

D’un autre côté, en le repoussant, elle retombait dans cet abîme de misere ou elle n’avait aperçu d’autre issue que le suicide.

Or, il lui arrivait ce qui toujours advient a ceux qui, ayant attenté a leurs jours, ont été sauvés lorsque déja ils avaient épuisé les angoisses de l’agonie et qu’ils avaient fini de souffrir.

Comme si l’effroyable contact de la mort eut effacé les douleurs du passé et les menaces de l’avenir, elle se remettait a aimer la vie d’une passion désespérée.

– Daniel ! murmurait-elle toute frissonnante, Daniel mon unique ami, quelle ne serait pas ta souffrance, si tu savais que tu m’as perdue irrémissiblement en essayant d’assurer mon salut !…

Pour se soustraire a la périlleuse protection du pere Ravinet, elle se sentait capable de prodiges d’énergie ; mais ou, mais comment l’employer, cette énergie ? Toujours la voix de la froide raison lui criait :

– Ce vieux brocanteur est ton seul espoir !…

L’idée de mentir, d’abuser le pere Ravinet par des confidences inventées a plaisir ne lui venait pas. Elle ne songeait qu’au moyen de dire la vérité sans la dire tout entiere, cherchant comment en avouer assez pour qu’on put la servir, assez peu pour ne pas compromettre un secret qu’elle avait estimé plus précieux que son bonheur, que sa réputation, que sa vie.

C’est qu’elle était victime, l’infortunée, d’une de ces intrigues qui se nouent et se dénouent dans le cercle étroit du foyer domestique, intrigues abominables souvent, qu’on soupçonne, qu’on connaît meme quelquefois et qui cependant demeurent impunies, car la loi humaine ne saurait les atteindre…

Le pere de Mlle Henriette, le comte de la Ville-Haudry, était, vers 1845, un des plus riches propriétaires de l’Anjou.

Ce n’est pas sans orgueil que les gens des Rosiers et de Saint-Mathurin montraient aux étrangers le massif château de la Ville-Haudry, tapi au soleil levant, au milieu d’ombrages séculaires, dans un repli de ce coteau merveilleux qui domine la Loire.

– La, disaient-ils, demeure un brave homme, un peu fier peut-etre, mais brave homme tout de meme.

Chose rare a la campagne, ou l’envie couve des haines atroces, le comte, malgré son titre et sa grande fortune, était assez aimé.

C’était alors un homme d’une quarantaine d’années, assez grand et de bonne mine, solennel et poli, obligeant quoique froid, et tres-tolérant, pourvu qu’on ne discutât devant lui ni la religion, ni la légitimité, ni la noblesse, ni le clergé, ni ses chiens de chasse, ni la supériorité des vins d’Anjou, ni diverses choses encore, constituant l’ensemble de ce qu’il appelait fastueusement ses opinions.

Parlant peu et jamais au hasard, il disait moins de sottises que d’autres, et cela lui avait valu un renom d’esprit, de capacité et de savoir dont il n’était pas médiocrement fier, et qu’il entretenait soigneusement.

Libéral, presque prodigue, il ne mettait guere de côté, chaque année, que la moitié de ses revenus. Il se faisait habiller a Paris, était toujours coquettement chaussé, et ne sortait jamais sans gants.

Sa maison était tenue sur un pied respectable. Il dépensait deux mille francs par an, rien que pour l’entretien des jardins. Il avait une meute et six chevaux. Enfin, il entretenait une demi-douzaine de grands diables de domestiques dont les livrées armoriées étaient l’éternel ébahissement des gens de Saint-Mathurin.

Il eut été complet sans sa passion pour la chasse.

La saison venue, a cheval ou a pied, par tous les temps, on était sur de le rencontrer, le carnier au dos, arpentant les chaumes, sautant les haies ou barbotant dans les marais.

A ce point que les châtelaines des environs blâmaient hautement ses imprudences, lui reprochant de compromettre inutilement une santé précieuse.

Précieuse !… elle l’était en effet pour les familles pourvues de filles a marier.

Ce gentilhomme de quarante ans, comblé de toutes les faveurs de la destinée, était célibataire.

Et, certes, ce n’étaient pas les occasions qui lui avaient manqué. Il n’était pas une bonne mere a vingt lieues a la ronde qui ne guettât pour sa fille cette proie magnifique… 150,000 livres de rente et un beau nom !…

Il lui suffisait de paraître a un bal a Saumur ou a Angers pour en etre le roi. Meres et filles réservaient pour lui leurs plus accueillants sourires et leurs plus provocantes oillades.

Mais toutes les avances avaient échoué, et meme il avait su éviter plus d’un guet-apens conjugal adroitement tendu ; car on était allé jusqu’au guet-apens.

D’ou lui venait cette horreur du mariage ? Ses intimes l’expliquaient par la présence au château de certaine gouvernante, moitié lingere, moitié dame de compagnie, assez jolie et tres-intrigante. Mais il est des mauvaises langues partout.

Cependant, un événement arriva l’année suivante qui ne laissa pas que de donner beaucoup de consistance aux cancans – médisances ou calomnies.

Un beau matin du mois de juillet 1847, on apprit la mort de cette gouvernante, enlevée en quelques heures par une congestion cérébrale.

Et des les premiers jours de septembre, c’est-a-dire six semaines plus tard, le bruit se répandit du mariage du comte de la Ville-Haudry.

La nouvelle était exacte ; M. de la Ville-Haudry se mariait. On n’en put plus douter quand on vit ses bans affichés a la porte de la mairie de Saint-Mathurin.

Et qui épousait-il, s’il vous plaît ? La fille d’une pauvre veuve, la baronne de Rupert, qui traînait aux Rosiers une existence misérable, sans autres ressources que la maigre pension qui lui revenait du chef de son mari, mort colonel d’artillerie.

Si encore elle eut été de bonne et authentique noblesse ; si seulement elle eut été du pays !…

Mais point !… On ne savait meme au juste qui elle était ni d’ou elle venait, ayant été épousée a l’étranger, en Autriche, suivant les uns et selon les autres en Suede.

Quant a feu le colonel, on le disait baron de la façon du premier empire et on lui contestait la particule qu’il mettait devant son nom.

Il est vrai que Mlle Pauline de Rupert, âgée alors de vingt-trois ans, était dans tout l’éclat de la jeunesse et d’une merveilleuse beauté.

Il est vrai que jusqu’a ce jour elle avait eu la réputation d’une jeune fille modeste et sensée, d’un esprit supérieur, douce, aimante, dotée enfin de toutes ces qualités rares et exquises qui sont l’honneur d’une maison et fixent le bonheur au foyer domestique.

Mais quoi ! pas un sou vaillant, pas de dot, pas meme un trousseau…

La stupeur fut profonde, et suivie tout aussitôt d’un effroyable débordement d’indignes calomnies.

Était-il possible, naturel, qu’un gentilhomme tel que le comte finit ainsi, pietrement, ridiculement, qu’il épousât une fille sans le sou, une aventuriere, apres avoir eu a choisir entre les plus nobles et les plus riches partis du pays !…

M. de la Ville-Haudry n’était-il donc qu’un sot impertinent !… Ou plutôt ne s’était-on pas mépris sur le compte de la petite personne ?… Au lieu de ce qu’on croyait, n’était-elle pas une hypocrite intrigante, qui fort subtilement avait tissé dans l’ombre le filet ou on voyait pris le lion de l’Anjou !…

L’étonnement eut été moindre, si on eut su que madame veuve de Rupert avait été fort liée avec la gouvernante défunte du château de la Ville-Haudry. Cette circonstance, si elle eut été connue, eut servi de texte a de bien autres histoires…

Quoi qu’il en soit, le comte ne devait pas tarder a constater le prodigieux revirement de l’opinion publique a son endroit.

L’occasion lui en fut fournie lors de ses visites de noces, quand il présenta sa jeune femme a Angers et dans les châteaux des environs.

Plus de sourires accueillants, plus de provocantes oillades, plus de jolies mains blanches furtivement tendues aux siennes !…

Les portes qui jadis semblaient s’ouvrir seules a deux battants des qu’il se présentait, maintenant s’entre-bâillaient a peine de mauvaise grâce. Quelques-unes meme resterent fermées, les maîtres lui faisant dire qu’ils étaient absents, alors qu’il savait d’une façon sure et positive qu’ils étaient chez eux.

Une dame fort noble et encore plus dévote, en possession de donner le ton, avait prononcé ce mot décisif :

– Certes, je ne recevrai jamais une péronnelle qui enseignait la musique a mes nieces, eut-elle englué et épousé un Bourbon !

C’était vrai. Cruellement affligée de voir sa mere privée de ces douceurs de l’aisance que l’âge rend si nécessaires, Mlle Pauline avait donné dans le voisinage des leçons de piano, qu’on lui payait Dieu sait quel prix !

N’importe, on s’armait contre elle de son noble dévouement. On lui eut fait un crime des plus admirables vertus.

C’est que c’est a elle surtout qu’on en voulait. La rencontrait-on seule, on détournait la tete pour ne la pas saluer. Et lorsqu’elle était au bras de son mari, il y avait des gens qui parlaient fort amicalement au comte et qui n’adressaient pas la parole a la comtesse, comme s’ils ne l’eussent point vue ou comme si elle n’eut pas existé.

Meme les impertinences de ce genre allerent si loin, qu’un jour M. de la Ville-Haudry, exaspéré, hors de lui, saisit au collet un gentilhomme, son voisin, et le secoua rudement en lui criant a deux pouces du visage :

– Ne voyez-vous donc pas Mme la comtesse, ma femme !… Quelle correction vous faut-il pour vous guérir de votre myopie !…

Menacé d’un duel, l’insolent fit bravement les plus plates excuses, et cet acte de vigueur rendit les gens circonspects.

Mais les sentiments n’en furent point modifiés. La guerre ouverte dégénéra en une sourde hostilité, voila tout…

Cependant la destinée, meilleure que les hommes, réservait a M. de la Ville-Haudry une récompense bien inattendue de l’héroisme dont il avait fait preuve en épousant, lui, si riche, une fille pauvre.

Un frere de Mme de Rupert, banquier a Dresde, mourut, léguant a sa « chere niece Pauline » environ 1,500,000 francs.

Cet homme si riche, qui, de sa vie, n’avait envoyé un secours a sa sour, qui eut déshérité la fille du soldat de fortune, avait été flatté d’écrire entete de son testament le nom de « haute et puissante comtesse de la Ville-Haudry. »

Cet héritage inespéré eut du ravir la jeune femme. N’allait-il pas la venger victorieusement des plus ineptes calomnies et lui ramener l’opinion !… Et pourtant, jamais on ne la vit si triste que le jour ou la grande nouvelle parvint au château.

C’est que ce jour-la, peut-etre, elle maudit son mariage… C’est qu’en dedans d’elle-meme une voix s’éleva qui lui reprochait amerement d’avoir cédé aux ordres, aux supplications de sa mere…

Fille incomparable, de meme qu’elle devait etre la meilleure des meres et la plus chaste des épouses, elle s’était dévouée, et voici que les événements donnaient tort a son sacrifice et la punissaient de ce qu’elle avait fait son devoir.

Ah ! que n’avait-elle combattu, résisté, gagné du temps !…

C’est que, jeune fille, elle avait revé un autre avenir… C’est qu’avant d’accorder sa main au comte, spontanément et librement elle avait donné son cour a un autre… C’est qu’elle avait aimé du plus naif et du plus chaste amour un jeune homme de deux ou trois ans seulement plus âgé qu’elle, Pierre Champcey, le fils d’un de ces richissimes cultivateurs comme on en compte par centaines le long de la vallée de la Loire.

Lui l’adorait.

Malheureusement un obstacle des le premier jour s’était dressé entre eux, infranchissable : la pauvreté de Pauline.

Y avait-il a espérer que le pere et la mere Champcey, ces âpres paysans, permettraient a un de leurs fils, – ils en avaient deux, – cette folie qui s’appelle un mariage d’amour ?

Ils s’étaient imposé de rudes sacrifices pour leurs enfants. L’aîné, Pierre, se destinait au barreau ; l’autre, Daniel, qui voulait etre marin, travaillait pour entrer au Borda.

Et les Champcey n’étaient pas médiocrement fiers d’avoir fait des « messieurs » de leurs gars. Mais ils disaient a qui voulait l’entendre qu’en échange de cette dot, l’éducation, ils comptaient exiger de leurs brus force especes sonnantes.

Pierre connaissait si bien ses parents que jamais il ne leur parla de Pauline.

– Quand j’aurai l’âge des sommations respectueuses, pensait-il, ce sera une autre affaire…

Hélas ! pourquoi Mme de Rupert n’avait-elle pas voulu que sa fille restât libre jusque-la !

Pauvre jeune femme !… Le jour ou elle était entrée au château de la Ville-Haudry, elle s’était juré d’ensevelir cet amour si avant au fond de son cour que jamais il ne troublerait sa pensée… Et elle s’était tenu parole.

Mais voici que tout a coup il surgissait plus ardent et plus vivace qu’autrefois, l’oppressant jusqu’au spasme, doux et triste comme un souvenir de bonheur envolé, et en meme temps cruel et déchirant comme un remords.

Ainsi qu’en un songe, elle revoyait Pierre, tel qu’en leur premiere adolescence, alors qu’il se glissait a la brune jusqu’a son pauvre logis, alors que, furtivement, elle entr’ouvrait la fenetre pour l’apercevoir.

Qu’était-il devenu ?… Lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser le comte, il lui avait écrit une lettre désespérée, ou il l’accablait d’ironies et de mépris… Puis, qu’il eut oublié ou non, il s’était marié, lui-meme, et eux, qui s’étaient bercés de ce reve de cheminer dans la vie appuyés l’un sur l’autre, séparés a jamais, ils suivaient chacun son chemin…

Seule, enfermée dans sa chambre, longtemps la malheureuse se débattit contre ces spectres du passé qui l’obsédaient.

Mais si quelque pensée coupable fit monter le rouge a son front, elle sut en triompher.

Loyale et vaillante, elle renouvela le serment qu’elle s’était fait de se consacrer entiere a son mari… Il l’avait tirée de la misere pour lui donner sa fortune et son nom, en échange elle lui devait le bonheur.

Et certes, a s’affermir dans ces résolutions, il y avait de sa part quelque courage.

Apres deux ans de ménage, le caractere du comte n’avait plus pour elle de secrets… Elle avait mesuré l’étroitesse de son esprit, le vide désolant de sa pensée, la sécheresse de son cour…

Sous le brillant gentilhomme accepté comme « une capacité, » selon l’expression du pays, elle avait découvert un etre absolument nul, borné, incapable d’une idée si on ne la lui soufflait, et avec cela prétentieux, infatué de ses mérites et poussant l’obstination jusqu’a l’absurde.

Et, pour comble, M. la Ville-Haudry n’était pas loin de hair sa femme… On lui avait tant insinué qu’elle n’était pas a sa hauteur, qu’il avait fini par le croire… Enfin, il s’en prenait a elle de son prestige évanoui.

Accablée de la lourde tâche échue a Mme de la Ville-Haudry, une femme vulgaire eut pensé que garder la foi conjugale a un homme tel que le comte, ce serait assez de vertu.

Mais la comtesse n’était pas une femme vulgaire.

Résignée, elle se promit d’avoir du moins la coquetterie de la résignation.

Il est vrai que désormais un berceau adoré enchaînait son âme au foyer. Elle avait une fille, son Henriette, et, sur cette chere tete blonde, elle bâtissait un monde de merveilleux projets…

C’est de ce moment qu’elle sortit de l’inertie ou elle s’assoupissait depuis deux ans, et qu’elle se mit a étudier le comte avec cette prodigieuse perspicacité que développe un grand intéret en jeu.

Un mot de M. de la Ville-Haudry devait l’éclairer. Un matin, comme ils achevaient de déjeuner en tete a tete :

– Ah ! Nancy t’aimait bien, lui dit-il, la veille de sa mort, lorsqu’elle sentait qu’elle était perdue, elle me conjurait de t’épouser.

Cette Nancy, c’était la défunte gouvernante du château.

Apres cette maladresse du comte, point n’était besoin de longues réflexions pour comprendre le rôle qu’avait joué cette femme.

Il devenait évident que, modestement effacée dans l’ombre, protégée par l’intériorité meme de sa situation, elle avait été tout a la fois l’intelligence, l’énergie et la volonté de son maître.

Et son influence sur lui avait été si puissante qu’elle lui avait survécu et qu’elle avait été obéie par dela le tombeau.

Cruellement humiliée par l’aveu de son mari, la comtesse eut assez de puissance sur elle pour ne lui en point garder rancune.

– Eh bien !… soit, se dit-elle ; pour son bonheur et pour notre repos, je descendrai jusqu’au rôle de cette Nancy !…

C’était plus aisé a résoudre qu’a exécuter, M. de la Ville-Haudry n’étant pas de ceux qu’on manie ouvertement, ni meme qui se rendent a un conseil quand on leur en a démontré l’excellence.

Irritable, ombrageux et despote comme tous les faibles, il ne redoutait rien tant que ce qu’il appelait une atteinte a son autorité. En tout, pour tout, partout et toujours, il prétendait etre le maître, le souverain arbitre. Et ses susceptibilités sur ce point étaient si intraitables et si puériles, qu’il suffisait que sa femme manifestât l’ombre d’une volonté, pour que tout aussitôt il voulut obstinément le contraire.

– Je ne suis pas une girouette !… était une de ses déclarations favorites.

Pauvre homme, qui ne comprenait pas que pour tourner au sens contraire du vent qui souffle on n’en tourne pas moins.

La comtesse le comprit, et ce fut la sa force.

Apres plusieurs mois de patience et de tâtonnements, il lui sembla qu’elle avait atteint son but, et que désormais, des qu’elle le voudrait sérieusement, elle dirigerait a son gré les volontés de son mari.

Pour tenter l’expérience, une occasion se présentait.

Encore que la noblesse des environs eut bien rabattu de ses hauteurs, et meme lui fut presque revenue, surtout depuis son héritage, la comtesse estimait sa situation pénible et souhaitait ardemment quitter le pays. Il lui rappelait d’ailleurs trop de choses qu’elle voulait oublier. Il était de certaines routes ou elle ne pouvait passer sans que son cour bondît a briser sa poitrine.

Mais d’un autre côté il était bien connu que le comte s’était juré de finir ses jours en Anjou, qu’il avait les grandes villes en horreur et que la seule idée de quitter son château, ou il avait si bien toutes ses habitudes, le rendait d’une humeur massacrante.

On tomba donc des nues lorsqu’on l’entendit annoncer qu’il quittait la Ville-Haudry pour n’y plus revenir, qu’il avait acheté un hôtel a Paris, rue de Varennes, et qu’il ne tarderait pas a s’y fixer définitivement.

– C’est, du reste, bien malgré la comtesse, ajoutait-il en se rengorgeant, elle ne voulait pas absolument, mais je ne suis pas une girouette, j’ai tenu bon et elle a cédé.

Si bien que, dans les derniers jours d’octobre 1851, le comte et la comtesse de la Ville-Haudry prenaient possession de leur magnifique hôtel de la rue de Varennes, une demeure princiere, qui ne leur coutait pas le tiers de sa valeur, ayant été achetée a un moment ou les immeubles subissaient une ridicule dépréciation.

Mais avoir amené le comte a Paris n’était qu’un jeu. La difficulté sérieuse était de l’y maintenir.

Il était aisé de prévoir que, privé du mouvement et des fatigues de la campagne, des soucis d’une vaste exploitation et des exercices violents, il périrait d’ennui ou se jetterait dans les désordres.

Préoccupée de ces alternatives également redoutables, la comtesse avait cherché et trouvé un aliment a l’activité tracassiere de M. de la Ville-Haudry.

Avant de quitter l’Anjou, elle avait laissé tomber dans son cour le germe d’une passion qui, chez un homme de cinquante ans, peut remplacer toutes les autres, l’ambition.

Et il arrivait avec le secret désir, avec l’espoir de devenir quelqu’un, un homme de parti, un de ces politiques remuants dont la personnalité traverse toutes les grandes intrigues.

Seulement, avant de lancer son mari sur un terrain qu’elle jugeait fort glissant et semé de fondrieres, la comtesse s’était réservé de le reconnaître.

Pour cette reconnaissance, son nom et sa fortune la servirent puissamment. Aidée de ses relations, elle eut le talent de constituer un salon. Bientôt ses mercredis et ses samedis furent célebres ; on fit des démarches pour etre invité a ses dîners ou admis a ses soirées intimes du dimanche.

L’hôtel de la rue de Varennes devint comme un pays neutre ou les rancunes et les espérances politiques se donnerent la main.

Pendant tout l’hiver, Mme de la Ville-Haudry observa.

Jamais, a la voir modestement assise pres de la cheminée, on ne se fut douté qu’elle n’était pas uniquement occupée de sa fille, de sa jolie Henriette, qui jouait ou lisait a ses côtés.

Elle écoutait cependant, et de toutes les forces de son intelligence, se pénétrant des questions, cherchant la voie a suivre, aux éclairs des discussions s’exerçant a démeler les artifices des passions et des intérets, cherchant quels ennemis craindre et sur quels alliés s’appuyer.

Pareille a ces professeurs improvisés qui apprennent le matin ce qu’ils doivent enseigner le soir, elle étudiait la leçon qu’elle aurait bientôt a faire.

Un esprit supérieur, son instinct de femme, une finesse naturelle et des aptitudes qu’elle ne se soupçonnait meme pas devaient abréger ce pénible noviciat…

Les résultats ne tarderent pas a paraître.

Des l’hiver suivant, le comte qui, jusqu’alors, avait gardé une attitude ambiguë, sortit de sa réserve et se prononça. Il se montra et plut, bien servi qu’il était par un extérieur fort noble, de belles manieres et un imperturbable aplomb. Il parla et on fut charmé de son bon sens. Il donna des conseils, sa pénétration surprit. Il eut des partisans tres-chauds et d’ardents détracteurs, d’aucuns voulurent voir en lui un futur chef de parti, il en prenait l’essor, se remuant extraordinairement, s’agitant, écrivant, discourant.

– Encore que cela m’attire des ennuis dans mon intérieur, disait-il a ses intimes, la comtesse étant de ces femmes timides qui ne veulent pas comprendre que les hommes sont faits pour les émotions de la vie publique… Je serais encore en Anjou, si je l’avais écoutée.

Elle, délicieusement, jouissait de son ouvrage.

Les succes du comte ne la rehaussaient-ils pas dans sa propre estime en lui prouvant sa valeur !… Ses sensations durent etre celles d’un auteur dramatique lorsqu’il voit applaudir les types qu’il a créés.

Et ce qu’il y eut de merveilleux dans l’ouvre de Mme de la Ville-Haudry, c’est que personne ne la soupçonna.

Non, personne, pas meme sa fille. Pour Henriette plus encore que pour le monde, elle voulut que l’illusion fut entiere, et elle lui apprit non-seulement a aimer son pere, mais encore a respecter, a admirer en lui l’homme supérieur.

Comme de raison, M. de la Ville-Haudry eut été le dernier a reconnaître la vérité. On la lui eut révélée qu’il eut peut-etre haussé les épaules.

La ligne de conduite que lui avait tracée sa femme, c’est de bonne foi qu’il croyait l’avoir trouvée. Les discours qu’elle lui composait, il se persuadait, dans la sincérité de son âme, qu’il les avait pensés et coordonnés. Les articles de journaux et les lettres qu’elle lui dictait, il était bien convaincu qu’il les avait médités et écrits…

Et meme, quelquefois il s’étonnait du peu de jugement de la comtesse, lui faisant remarquer d’un air d’ironique pitié que les actes dont elle le détournait le plus fortement étaient précisément ceux qui lui réussissaient le mieux.

Mais il n’était pas de railleries capables de détourner Mme de la Ville-Haudry de ce qu’elle croyait son devoir ni de lui arracher un mot ou seulement un sourire qui l’eussent vengée.

Impassible sous les sarcasmes de son mari, elle baissait la tete.

Et plus il triomphait en son inepte suffisance, plus elle s’applaudissait de son ouvre, trouvant au-dedans d’elle-meme et dans l’approbation de sa conscience de sublimes compensations.

Le comte avait eu ce rare désintéressement de la prendre sans dot ; elle lui avait du un grand nom et une fortune considérable ; mais, en échange et sans qu’il s’en doutât, elle lui avait assuré une situation qui n’était pas sans éclat ; elle lui avait donné le seul bonheur que put gouter cette âme petite et vulgaire, insensible a tout ce qui n’était pas satisfaction de la vanité.

Des lors, elle ne lui devait plus rien.

– Oui, nous sommes quittes, se disait-elle, bien quittes !…

Et elle se reprochait moins les heures ou sa pensée échappant a sa volonté se reportait vers l’homme choisi par elle autrefois, vers Pierre.

Pauvre garçon !… elle lui avait porté malheur !…

Sa vie avait été brisée le jour ou il s’était vu abandonné de celle qu’il aimait plus que la vie. De ce moment, il n’avait plus eu de volonté. Et ses parents ayant enfin « déniché » – c’était leur mot – une bru a leur convenance, il l’épousa.

Mais le pere et la mere Champcey n’avaient pas eu la main heureuse.

La jeune fille, triée par eux entre cinquante, apportait cent mille écus de dot, c’est vrai, mais ce fut une mauvaise femme.

Et, apres huit années d’un ménage qui, des le premier jour, avait été un enfer, abreuvé de dégouts, atteint en son honneur par l’indigne conduite de celle qui portait son nom, n’ayant pas d’enfants, Pierre Champcey s’était brulé la cervelle.

Mais ce n’est pas a Angers, ou il occupait un poste important, qu’il accomplit cet acte de désespoir.

Il vint se tuer aux environs des Rosiers, dans un petit chemin creux conduisant a la maison jadis occupée par Mme de Rupert.

Des paysans qui se rendaient au marché de Saumur trouverent son cadavre, au matin, étendu sur le revers d’un fossé. La balle l’avait si affreusement mutilé qu’on ne le reconnut pas tout d’abord, et ce suicide fit un bruit énorme…

Ce fut M. de la Ville-Haudry qui apprit a sa femme cette lugubre histoire.

Il ne comprenait pas, il l’avouait, qu’un garçon bien posé, plein d’avenir, et qui avait vingt-cinq bonnes mille livres de rentes finit ainsi d’un coup de pistolet.

– Et quel singulier endroit il a été choisir pour ce suicide ! ajoutait le comte. Évidemment, il y avait de la folie dans son fait.

Mais la comtesse n’entendait plus son mari, elle s’était évanouie.

Pourquoi Pierre avait voulu mourir dans ce petit chemin, tout ombragé de vieux ormes, elle ne le comprenait que trop.

– C’est moi qui l’ai tué, pensait-elle, moi !

Si rude fut le coup qu’elle faillit n’y pas survivre. Meme, elle eut eu bien du mal a expliquer le changement qui s’opérait en elle, si a la meme époque elle n’eut perdu sa mere.

Mme de Rupert s’éteignit paisiblement, ayant eu ce qu’elle souhaitait, toutes les jouissances du luxe pendant ses dernieres années. Pelotonnée en son égoisme, jamais elle ne daigna s’apercevoir qu’elle avait sacrifié sa fille. C’était ainsi, cependant, car jamais femme ne souffrit ce que la comtesse endura a dater de cette heure, ou la mort de Pierre vint ajouter a toutes ses douleurs le plus cruel remords.

Ah ! si sa fille ne l’eut attachée a l’existence !… Mais elle voulait vivre, il fallait qu’elle vécut pour son Henriette…

Ainsi elle luttait seule, sans une âme a qui se confier, quand une apres-midi, comme elle venait de descendre au salon, un domestique vint lui annoncer qu’un jeune homme, portant l’uniforme d’officier de marine, sollicitait l’honneur d’etre reçu.

Ce visiteur avait remis sa carte au domestique ; Mme de la Ville-Haudry la prit et lut :

Daniel Champcey

Daniel, le frere de Pierre !… Plus pâle qu’une morte, la comtesse se dressa comme pour fuir.

– Que dois-je répondre ?… interrogea le valet un peu surpris de l’émotion de sa maîtresse.

La malheureuse femme se sentait défaillir.

– Qu’il entre, répondit-elle d’une voix a peine distincte, qu’il entre !…

L’instant d’apres entrait un jeune homme de vingt-trois a vingt-quatre ans, a la physionomie ouverte et franche, au regard droit et clair, rayonnant d’intelligence et d’énergie.

Du doigt la comtesse lui montra un fauteuil en face d’elle. Quand il se fut agi de la vie de sa fille, elle n’eut pu prononcer une parole.

Lui ne put faire autrement que de remarquer ce trouble étrange, mais il n’en devina pas la cause. Pierre n’avait jamais prononcé tout haut le nom de Pauline de Rupert.

Il s’assit donc, et sans embarras comme sans forfanterie, il expliqua les motifs qui l’amenaient.

Sorti du Borda avec un des premiers numéros, il était présentement enseigne de vaisseau a bord du Formidable. Victime d’un passe-droit qui risquait de compromettre sa carriere, il avait sollicité et obtenu un congé, et venait demander justice au ministre de la marine. Son droit était évident, mais il savait qu’une solide recommandation n’a jamais gâté une bonne cause… Bref, il espérait que M. de la Ville-Haudry, dont on vantait en Anjou l’influence et l’obligeance, consentirait a l’appuyer pres du ministre.

Peu a peu, en l’écoutant, la comtesse avait repris une partie de son sang-froid.

– Mon mari sera heureux de servir un compatriote, monsieur, répondit-elle, il vous le dira lui-meme si vous voulez bien l’attendre et nous rester a dîner…

Daniel resta.

A table, il se trouva placé pres de Mlle Henriette, alors âgée de quinze ans, et en les contemplant ainsi l’un pres de l’autre, si jeunes, si beaux tous les deux, la comtesse fut comme illuminée d’une idée soudaine qui lui parut, une inspiration du ciel.

Pourquoi ne confierait-elle pas la destinée, le bonheur de sa fille au frere de ce pauvre mort qui l’avait tant aimée ?… Ne serait-ce pas tout a la fois un hommage a sa mémoire et une sorte de réparation ?…

– Oui, il le faut, se répétait-elle, le soir avant de s’endormir, Daniel sera le mari de mon Henriette.

C’est pourquoi, moins de quinze jours plus tard, M. de la Ville-Haudry disait a un de ses confidents habituels, en lui montrant Daniel :

– C’est un fort remarquable sujet que ce jeune Champcey, plein d’avenir et qui ira loin… et quand il aura quelques années de plus et les épaulettes de lieutenant, s’il plaisait a ma fille et qu’il me la demandât, je ne sais si je ne répondrais pas oui. La comtesse en penserait et en dirait ce qu’elle voudrait, je suis le maître…

Avec cela, Daniel devait fatalement devenir l’hôte assidu de l’hôtel de la rue de Varennes.

Non-seulement il avait obtenu entiere satisfaction, mais encore une protection puissante venait de le faire attacher provisoirement au ministere de la marine, avec promesse d’un embarquement avantageux.

Ainsi Henriette et Daniel furent rapprochés, et, en apprenant a se connaître, apprirent a s’aimer…

– Mon Dieu ! pensait la comtesse, que n’ont-ils quelques années de plus !

C’est que depuis quelques mois les plus noirs pressentiments la troublaient. Il lui semblait qu’elle n’avait plus longtemps a vivre, et elle frémissait a l’idée de laisser sa fille sans autre protecteur que le comte…

Si encore Henriette eut connu la vérité ; si, au lieu d’admirer en son pere l’homme supérieur, elle eut appris a s’en défier !…

Vingt fois, Mme de la Ville-Haudry fut sur le point de livrer son secret… Hélas ! un exces de délicatesse la retint toujours…

Une nuit, comme elle revenait d’un bal officiel, elle se sentit prise de frissons et de vertiges.

Sans etre autrement inquiete, elle demanda une tasse de tilleul.

Elle était debout, devant la cheminée, se décoiffant, quand on la lui apporta… Mais au lieu de la prendre, elle porta brusquement les mains a sa poitrine, poussa un cri rauque et tomba a la renverse…

On la releva. En un instant, l’hôtel fut sur pied. On courut chercher des médecins… Soins inutiles…

La comtesse de la Ville-Haudry venait de succomber a la rupture d’un anévrisme.