La Case de l'oncle Tom - Harriet Elizabeth Beecher Stowe - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1851

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Harriet Elizabeth Beecher Stowe

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Opis ebooka La Case de l'oncle Tom - Harriet Elizabeth Beecher Stowe

Au XIXe siecle, dans le Kentucky, état sudiste, Mr Shelby, riche planteur, et son épouse, Emily, traitent leurs esclaves avec bonté. Mais le couple craint de perdre la plantation pour cause de dettes et décide alors de vendre deux de leurs esclaves: Oncle Tom, un homme d'âge moyen ayant une épouse et des enfants, et Harry, le fils d'Eliza, servante d'Emily. Cette idée répugne a Emily qui avait promis a sa servante que son fils ne serait jamais vendu, et le fils d'Emily, George Shelby, ne souhaite pas voir partir Tom qu'il considere comme un ami et un mentor. Lorsque Eliza surprend Mr. and Mrs. Shelby en train de discuter de la vente prochaine de Tom et Harry, elle décide de s'enfuir avec son fils. Pendant ce temps, Oncle Tom est vendu et embarque sur un bateau qui s'apprete a descendre le Mississippi. A bord, Tom rencontre une jeune fille blanche nommée Eva et se lie d'amitié avec elle. Lorsque Eva tombe a l'eau, Tom la sauve. En reconnaissance, le pere d'Eva, Augustine St. Clare, achete Tom et l'emmene chez lui a La Nouvelle Orléans, ou Tom et Eva se rapprochent l'un de l'autre grâce a la profonde foi chrétienne qu'ils partagent...

Opinie o ebooku La Case de l'oncle Tom - Harriet Elizabeth Beecher Stowe

Fragment ebooka La Case de l'oncle Tom - Harriet Elizabeth Beecher Stowe

A Propos
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR
NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE
PRÉFACE DE L’AUTEUR
PRÉFACE – DE MADAME BEECHER STOWE – POUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION DE SON LIVRE
Chapitre 1 - Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité.
Chapitre 2 - La mere.
Chapitre 3 - Mari et pere.
Chapitre 4 - Une soirée dans la case de l’oncle Tom.

A Propos Stowe:

Harriet Elizabeth Beecher Stowe (June 14, 1811 – July 1, 1896) was an American abolitionist and novelist, whose Uncle Tom's Cabin (1852) attacked the cruelty of slavery; it reached millions as a novel and play, and became influential, even in Britain. It made the political issues of the 1850's regarding slavery tangible to millions, energizing anti-slavery forces in the American North. It angered and embittered the South. The impact is summed up in a commonly quoted statement apocryphally attributed to Abraham Lincoln. When he met Stowe, it is claimed that he said, "So you're the little woman that started this great war!" Harriet Beecher was born June 14, 1811, the seventh child of Protestant preacher, Lyman Beecher, whose children would later include the famed abolitionist theologian, Henry Ward Beecher. Harriet worked as a teacher with her older sister Catharine: her earliest publication was a geography for children, issued under her sister's name in 1833. In 1836, Harriet married Calvin Stowe, a clergyman and widower. Later she and her husband moved to Brunswick, Maine when he obtained an academic position at Bowdoin College. Harriet and Calvin had seven children, but some died in early childhood. Her first children, twin girls Hattie and Eliza, were born on September 29, 1836. Four years later, in 1840, her son Frederick William was born. In 1848 the birth of Samuel Charles occurred, but in the following year, he died from a cholera epidemic. Stowe helped to support her family financially by writing for local and religious periodicals. During her life, she wrote poems, travel books, biographical sketches, and children's books, as well as adult novels. She met and corresponded with people as varied as Lady Byron, Oliver Wendell Holmes, and George Eliot. While she wrote at least ten adult novels, Harriet Beecher Stowe is predominantly known for her first, Uncle Tom's Cabin (1852). Begun as a serial for the Washington anti-slavery weekly, the National Era, it focused public interest on the issue of slavery, and was deeply controversial. In writing the book, Stowe drew on her personal experience: she was familiar with slavery, the antislavery movement, and the underground railroad because Kentucky, across the Ohio River from Cincinnati, Ohio, where Stowe had lived, was a slave state. Following publication of the book, she became a celebrity, speaking against slavery both in America and Europe. She wrote A Key to Uncle Tom's Cabin (1853) extensively documenting the realities on which the book was based, to refute critics who tried to argue that it was inauthentic; and published a second anti-slavery novel, Dred in1856. Campaigners for other social changes, such as Caroline Norton, respected and drew upon her work. The historical significance of Stowe's antislavery writing has tended to draw attention away from her other work, and from her work's literary significance. Her work is admittedly uneven. At its worst, it indulges in a romanticized Christian sensibility that was much in favour with the audience of her time, but that finds little sympathy or credibility with modern readers. At her best, Stowe was an early and effective realist. Her settings are often accurately and detailedly described. Her portraits of local social life, particularly with minor characters, reflect an awareness of the complexity of the culture she lived in, and an ability to communicate that culture to others. In her commitment to realism, and her serious narrative use of local dialect, Stowe predated works like Mark Twain's Huckleberry Finn by 30 years, and influenced later regionalist writers including Sarah Orne Jewett and Mary Eleanor Wilkins Freeman. Source: Wikipedia

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AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR

Madame Weston Chapman, qui embrassa des premieres aux États-Unis la cause de l’abolition, et qui l’a si activement servie de sa fortune, de son cour et de son talent d’écrivain, avait engagé madame L. Sw. Belloc, au nom de madame Beecher Stowe, a traduire la Case de l’oncle Tom, lorsque nous eumes la meme pensée. Cette double circonstance décida madame L. Sw. Belloc a entreprendre cette traduction de concert avec mademoiselle Adélaide de Montgolfier, qui, depuis vingt ans, a partagé ses travaux sur la littérature anglaise.

En apprenant cette détermination, madame Beecher Stowe a adressé a ces deux dames une lettre de laquelle nous transcrivons le passage suivant :

« Je suis tres-flattée, mesdames, que mon humble ami, Oncle Tom, ait des interpretes tels que vous pour le présenter aux lecteurs français. J’ai lu une traduction de mon livre en votre langue, et quoique assez peu familiarisée avec le français, j’ai pu voir qu’elle laissait beaucoup a désirer ; mais j’ai remarqué aussi dans la gracieuse et sociable flexibilité de la langue française une aptitude toute particuliere a exprimer les sentiments variés de l’ouvrage, et je suis de plus convaincue qu’un esprit féminin prendra plus aisément l’empreinte du mien. »

Ces quelques lignes expliquent cette nouvelle traduction de la Case de l’oncle Tom. Les gens de gout ont depuis longtemps apprécié le mérite des différentes traductions de mesdames L. Sw. Belloc et A. de Montgolfier. Nous espérons que la scrupuleuse fidélité de celle-ci, et le bonheur avec lequel les nuances les plus délicates de l’original y ont été rendues, seront appréciés des lecteurs.

Nous avons ajouté a cette traduction un portrait de madame Beecher Stowe, gravé par M. Fr. Girard, d’apres un original tres-ressemblant.


NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE

La Case de l’Oncle Tom est moins un livre qu’un acte de foi, d’amour, d’ardente charité. Comme l’apôtre, l’auteur a dit a l’âme atrophiée : « Au nom de Jésus le Nazaréen, leve-toi et marche ! » Et l’âme engourdie s’est redressée, a secoué sa torpeur, et s’est sentie revivre. Tout ce qu’il y a en nous d’instincts nobles, bons, généreux, s’est réveillé a cette voix. Tous nous avons pleuré, aimé, admiré avec madame Beecher Stowe. C’est un des magnifiques attributs de notre nature que cette communion d’émotions pures et saintes, et c’est le plus glorieux privilege du vrai génie, du génie du bien, que d’éveiller cette sympathie universelle et féconde. Honneur donc, a la femme forte qui, malgré la pression d’un égoisme effréné, au milieu de l’ardent conflit d’intérets passionnés et aveugles, a obéi a l’élan instinctif et irrésistible de son cour : honneur aussi aux multitudes qui ont adopté son ouvre, et qui en ont fait le succes !

Ce qui distingue madame Beecher Stowe entre tous les écrivains, c’est qu’elle est appelée, et qu’elle a sa mission. « Lorsque Dieu commande de prendre la trompette, dit Milton, et d’envoyer un souffle au loin, il n’est pas donné a la volonté de l’homme de choisir ce qui se doit dire, ce qui se doit taire. »

Profondément pénétrée de l’esprit du christianisme, le regardant comme la source de toute vérité, de toute liberté, de toute justice, l’auteur de l’Oncle Tom ne s’est pas crue libre de « cacher la lumiere sous le boisseau, » et de garder plus longtemps le silence sur les souffrances des opprimés, et l’iniquité des oppresseurs.

« Jésus-Christ, nous écrivait madame Beecher Stowe en son langage biblique, réunissant en une meme personne Dieu et l’homme, a relevé l’humanité de la poussiere, et l’a faite vénérable : quiconque peche contre l’homme, peche donc aussi contre Dieu. »

Son livre est d’un bout a l’autre le saisissant commentaire de cette pensée et de l’admirable précepte évangélique : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cour, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit, et votre prochain comme vous-meme. »

Juger cette ouvre au point de vue littéraire serait, selon nous, une sorte de profanation. C’est le souffle d’une âme pieuse, « porté sur le courant puissant de l’inspiration divine [1] ; » c’est le sanglot d’une immense pitié pleurant sur les douleurs d’une race asservie ; c’est un cri d’amour, de régénération, d’espérance, retentissant du nouveau monde a l’ancien, et y éveillant des millions d’échos. Devant des accents d’une telle portée la question de talent prend de bien petites proportions.

Mais sous quelles influences se sont développés les sentiments de cette âme généreuse ? par quelles épreuves ce cour a-t-il passé pour etre a la fois si tendre et si vaillant ? ou cette observation profonde et vraie a-t-elle recueilli les faits dramatiques et la couleur pittoresque de tant d’émouvants récits ? Voila ce qu’il importe au public de savoir, et ce que nous apprendront quelques particularités de la vie de madame Stowe, d’ailleurs si pure, si chaste, si bien remplie.

Harriet Beecher naquit en 1812, a Litchfield, dans le Connecticut, au milieu d’une famille nombreuse, vouée presque toute a l’active propagation des saintes Écritures. Élevée a Boston ou son pere était ministre presbytérien, elle y reçut une de ces excellentes éducations, dont la conscience est l’inébranlable base, et le devoir, l’inflexible pivot autour duquel s’accomplissent les obligations de chaque jour. Des talents variés, joints a une instruction solide beaucoup plus étendue que celle que reçoivent d’ordinaire les femmes, lui permirent d’aider de bonne heure sa sour aînée, Catherine Beecher, a diriger une maison d’éducation de jeunes filles. La, sans doute, commencerent a son insu ses études sur les grâces mystérieuses de l’enfance, sur les généreux élans de jeunes âmes, a peine échappées du sein de Dieu et qui aspirent a y rentrer.

L’institution prospérait, lorsqu’en 1832 le docteur Beecher fut appelé a la direction d’un college de théologie et de littérature, fondé dans l’Ouest par ses coreligionnaires, et ou l’instruction devait marcher de pair avec l’apprentissage de métiers, qui permettraient plus tard aux étudiants de gagner le pain du corps, en meme temps qu’ils distribueraient le pain de l’âme ; car c’était dans cette espece de séminaire que devaient se recruter les missions domestiques et étrangeres. On comptait aussi sur le produit des travaux des éleves pour couvrir une partie des frais. L’acceptation du docteur entraîna pour toute sa famille une émigration complete de l’Est al’Ouest. Il fallut quitter la haute civilisation de Boston pour aller s’enterrer dans l’Ohio, aux environs de Cincinnati ; cette ville, peuplée aujourd’hui de cent vingt mille âmes, n’avait alors que quarante mille habitants a peine ; située sur l’extreme limite des États a esclaves, elle pouvait, d’un moment a l’autre, devenir le théâtre de la lutte, déja engagée par l’éloquent Garrisson entre les partisans de l’abolition et les défenseurs de l’esclavage : lutte toute morale et toute pacifique de la part des premiers, mais que l’inique violence des seconds ne tarda pas a rendre agressive.

Cincinnati est assise sur la rive nord de l’Ohio, dans une vallée demi-circulaire ; les collines, qui semblent s’etre reculées pour lui faire place, s’avancent de nouveau au bord du fleuve, se recourbent au-dessus et forment le croissant. Sur la plus haute, dominant la ville, était bâti Lane Seminary. De modestes habitations, semées alentour, et a demi enfouies sous des bouquets d’acacias, de chevrefeuille, de clématite, étaient destinées au docteur Beecher et a sa famille, ainsi qu’aux professeurs du nouveau college. Elles faisaient partie d’un joli village nommé Walnut-Hills.

A peine installées dans leur nouvelle résidence, les deux sours y reprirent leur tâche d’institutrices, et la poursuivirent de concert jusqu’au mariage de la plus jeune, Harriet Beecher, avec le révérend E. Stowe, professeur de littérature biblique a Lane Seminary. Riche de science, et classé parmi les théologiens les plus distingués de l’Amérique, M. Stowe n’avait pour patrimoine que ses livres, et pour revenu que les émoluments de sa place, rendus précaires par les circonstances. En effet, le college si prospere au début, et qui avait compté des centaines d’éleves adultes accourus de tous les points de l’Union, se trouva tout a coup presque désert, par un concours fortuit d’événements. La crise commerciale qui, en 1833, atteignit l’Amérique, y détermina la faillite d’un grand nombre de banques publiques et particulieres. Les fonds destinés a l’entretien du séminaire furent gravement compromis. Le docteur Beecher, trouvant aussi que les travaux manuels entravaient la marche des études théologiques, résolut de les réformer tout a fait ; enfin une cause, encore plus active, concourut a l’amoindrissement du college. La Convention abolitionniste, d’ou est sortie la Société pour l’abolition de l’esclavage en Amérique qui a pris depuis une si grande extension, s’assembla en 1833, a Philadelphie, et fit un appel, qui devait surtout retentir dans les cours jeunes et généreux. Bien que plusieurs des étudiants fussent fils de propriétaires d’esclaves, que quelques-uns eussent toute leur fortune engagée dans cette denrée humaine, tous prirent parti contre l’esclavage. Ceux qui possédaient des esclaves les affranchirent. L’idée des missions étrangeres fut abandonnée, comme absurde, quand on avait a ses portes, au centre du pays, des paiens qui languissaient dans les ténebres de l’ignorance et les horreurs de la servitude. La libre discussion, d’abord encouragée par le directeur et les professeurs du séminaire, devint orageuse, et absorba le temps et les facultés des éleves. Désertant les classes, ils assemblerent la population de couleur de Cincinnati, lui firent des prédications, ouvrirent des écoles aux enfants, des asiles aux orphelins, aiderent les fugitifs a gagner le Canada : bref, ce fut une sorte de croisade de la jeunesse en faveur de la justice et de l’humanité.

D’autre part, la réaction s’annonçait terrible. Le commerce avait pris l’alarme. Des propriétaires d’esclaves, venus du Kentucky, ameutaient la population. Pendant plusieurs semaines le bâtiment principal et les maisons du docteur Beecher et du professeur Stowe furent en danger d’etre démolis. Dans cette extrémité on essaya de rétablir le calme en interdisant, au sein du séminaire, toute discussion sur ce sujet brulant ; mais presque tous les éleves, hommes faits, et enrôlés sous la banniere de l’abolition, se retirerent en masse, et les efforts persévérants du directeur, pendant dix-huit années, ne parvinrent point a rendre a l’institution sa prospérité premiere.

La gene qui en résulta pour son ménage fut certainement la moindre des épreuves de madame Stowe durant ce douloureux conflit, prolongé de 1834 a 1847. En ce long espace de treize années, il ne se passa pas un mois qui ne fut marqué a Cincinnati par quelque terrible épisode : tantôt la destruction d’une presse libérale, le pillage d’une maison, l’enlevement d’un negre libre, un jugement inique devant les tribunaux, l’évasion d’une troupe d’esclaves, l’attaque a main armée du quartier des noirs, la démolition d’une école ouverte aux negres, un esclave jeté en prison, tuant sa femme et ses enfants pour les empecher d’etre vendus dans le Sud. Toutes ces iniquités se passaient au grand jour, et souvent avec la sanction des principales autorités de la ville. Une fois, entre autres, le maire, congédiant a minuit les émeutiers qui venaient d’abattre les maisons de gens de couleur, leur dit : « Allons, mes enfants, rentrons chez nous ! je crois que nous en avons fait assez. »

En 1840, les traqueurs d’esclaves, soutenus par la lie de la population, et lancés par certains hommes politiques, assaillirent les quartiers des noirs libres, les pillerent, et en firent le sac. Les malheureux negres qui essayerent de défendre leurs propriétés furent tués ; on jeta dans les rues leurs corps mutilés : il y eut des femmes violées, et quelques-unes moururent par suite des outrages auxquels elles furent en butte. Pendant plusieurs jours la ville fut livrée au plus affreux désordre, et au milieu de la confusion générale, des hommes, des femmes, des enfants de couleur, furent enlevés et vendus au Sud, quoique affranchis.

Du haut de la colline qu’elle habitait, madame Stowe pouvait entendre les cris des victimes, les clameurs de la populace, le bruit de la fusillade ; elle pouvait voir les lueurs de l’incendie. Plus d’un fugitif tremblant fut accueilli et caché par elle. Quand la fureur de l’émeute s’apaisa d’elle-meme, car il n’y avait eu, hélas ! ni répression, ni résistance, beaucoup de gens de couleur réunirent le peu qui leur restait et partirent pour le Canada. Ils passerent par centaines devant la maison de madame Stowe, a pied, chargés de leurs ustensiles de ménage, tenant leurs enfants par la main ; des meres allaitaient leurs nourrissons tout en marchant, et pleuraient leurs maris morts ou repris par fraude, et ramenés en esclavage.

La route qui traversait Walnut-Hills, et passait a quelques pas de la demeure de madame Stowe, était précisément une de ces « voies souterraines, » auxquelles il est si souvent fait allusion dans l’Oncle Tom. On donne ce nom a une ligue de quakers et autres abolitionnistes, qui, habitant a des intervalles de dix, quinze, ou vingt milles, entre la riviere Ohio et les lacs du Nord, avaient formé entre eux une association pour aider les esclaves en fuite a gagner le Canada. Tout fugitif était conduit, de nuit, a cheval, ou en chariot fermé, de station en station, jusqu’a ce qu’il touchât le sol libre, et fut a l’abri sous le drapeau de l’Angleterre.

La premiere station au nord de Cincinnati, en haut de la crique du Moulin, était la maison du pieux John Vanzandt, « au cour de lion, » qui figure sous le nom de John Van Trompe dans le chapitre X de la Case de l’oncle Tom. Plus d’une fois madame Stowe fut réveillée en sursaut par le roulement rapide des chariots couverts, et le galop des chevaux lancés a leur poursuite sous l’éperon des constables et des traqueurs d’esclaves. « L’honnete John » était pret a toute heure, lui et son attelage, et les chasseurs d’hommes étaient rarement assez alertes pour l’atteindre. Obscur martyr, il dort maintenant dans sa tombe. Le corps du « géant » s’est usé dans les veilles, dans l’anxiété, a braver les intempéries des plus rudes hivers ; son esprit, fortement trempé, s’est affaissé sous le poids des persécutions. Des propriétaires d’esclaves l’ont accusé d’avoir favorisé la fuite de leurs vivants immeubles, et des cours de justice l’ont condamné a d’énormes dommages et intérets. De jugement en jugement il s’est vu dépouillé de sa ferme et de tout ce qu’il possédait. Madame Stowe a donc fait une bonne et courageuse action en assurant au dévouement du brave John une part de sa popularité.

Tant que ces tristes scenes se succéderent au dehors, madame Stowe ne jouit qu’imparfaitement de l’affectueuse sérénité de son intérieur. Le contraste était trop pénible pour un esprit aussi juste, pour un cour aussi aimant, il existait aux environs de Walnut-Hills un petit hameau peuplé d’esclaves affranchis. C’est la que s’exerçait son active sollicitude pour les pauvres parias : elle les visitait souvent ; elle écoutait les naifs récits de leurs souffrances passées, de leurs longues luttes. A défaut d’école ou les enfants de couleur fussent admis, elle leur ouvrait sa maison et les appelait a prendre leur part des instructions qu’elle faisait chaque jour a sa famille. C’est la aussi qu’elle trouvait des aides fideles, serviables, dévouées pour aider aux soins de son ménage : leur affection lui allégea un peu l’une des plus grandes douleurs qu’elle ait ressenties.

Le choléra sévissait avec une effroyable intensité ; plus de neuf mille personnes avaient succombé en quelques jours dans le voisinage de Cincinnati. La panique était si grande que tous fuyaient devant le redoutable fléau. D’une santé délicate, restée seule avec six enfants, par suite d’une absence momentanée de son mari, qu’elle avait supplié de ne pas revenir, le médecin assurant qu’il y allait de sa vie s’il rentrait dans cette atmosphere viciée, madame Stowe eut l’inexprimable angoisse de voir un de ses bien-aimés pris de l’horrible mal. Elle assista, impuissante, a la cruelle agonie du cher petit Etre qu’elle eut voulu sauver au prix de tout son sang.

A cette heure supreme une pauvre négresse, qui, elle, n’avait pas songé a fuir, souffrit, pleura et pria avec elle. La meme bonne et fidele créature la soigna pendant l’accablement qui suivit cette perte. Elle put apprécier toute la profondeur de dévouement de cette race sympathique, et sa propre douleur lui révéla ce que ressentent ces milliers de pauvres meres, auxquelles on arrache leurs enfants comme on ôte aux brebis leurs agneaux.

En 1850, lorsqu’un acte impie de la législation américaine commanda a tous les citoyens des États libres, sous peine d’amendes ruineuses, de livrer les esclaves fugitifs, madame Beecher Stowe, de retour a la Nouvelle-Angleterre, sentit bouillonner dans son sein une indignation trop longtemps contenue. Elle se dit que pour discuter, meme l’application d’une semblable loi, des chrétiens devaient ignorer les horreurs de l’esclavage. Elle ne les connaissait que trop bien. Pendant son séjour sur les limites des États a esclaves, elle avait fait de fréquentes excursions au Kentucky, a la Virginie, au Maryland, dans une partie de l’extreme Sud ; elle y avait vu fonctionner ce mécanisme impitoyable qui broie les cours et les corps pour en extraire plus d’efforts et de labeurs. Elle avait rencontré, il est vrai, quelques propriétaires humains, nobles, généreux, tels qu’elle s’est plu a les peindre dans le manufacturier Wilson, Saint-Clair, madame Shelby et son fils George ; mais, elle n’en avait pas moins rapporté l’intime conviction que « la chose en elle-meme était haissable, » et le systeme légal qui la sanctionnait, odieux. Son désir de faire passer cette conviction dans les âmes lui inspira le pathétique récit de « la mort de l’oncle Tom. » Elle l’écrivit tout d’abord ; le plan de l’ouvrage ne fut conçu qu’apres. Publié par chapitre dans « l’Ere nationale, » a Washington, au commencement de l’été de 1851, il parut en volume le 20 mars 1852, a Boston. Plus de cinq mille exemplaires se vendirent la premiere semaine, et cent cinquante mille étaient écoulés en novembre dernier. Aujourd’hui on ne saurait assigner de limites a une popularité qui, des États-Unis, a gagné le monde entier [2].

Ce livre est, nous l’espérons, le précurseur de l’abolition complete de l’esclavage. L’humanité tout entiere ne se sera pas émue en vain. L’Europe n’aura pas en vain compati aux tortures, assisté au martyre de l’humble Tom. Cités a la barre des nations, les États du Sud rougiraient démettra plus longtemps leur or dans la balance comme contre-poids aux larmes, aux gémissements, au sang de tout un peuple.

Mais pour cette ouvre de régénération si délicate et si compliquée, nous avons foi en une influence, qu’a notre grand regret madame Beecher Stowe a trop laissée dans l’ombre, celle du clergé catholique ; le seul qui, aux États-Unis, admette dans l’enceinte de ses églises tous les fideles, sans distinction de couleurs ni de rangs ; le seul qui, en présence de l’antagonisme des sectes, de la virulence des partis, ose consacrer et bénir les unions entre la race noire et la race blanche. Exposé aux attaques brutales d’une population furieuse qui, en 1833, démolit une église a New-York, et incendia un couvent a une lieue de Boston, le clergé catholique américain a toujours maintenu intactes les hautes doctrines d’égalité, de justice, de charité, qui sont la force et la vie du christianisme. En secondant le grand mouvement de l’émancipation, il s’efforcera certainement de le rendre pacifique : nul n’a plus d’autorité pour precher a l’esclave l’oubli, le pardon des injures, pour imposer au maître réparation et repentir.

LOUISE SW. BELLOC.


PRÉFACE DE L’AUTEUR

Les scenes de cette histoire se passent, ainsi que son titre l’annonce, au milieu d’une race que le monde civilisé et poli ne connaît point ; dont les ancetres, nés sous le soleil des tropiques, apporterent de leur patrie, et est perpétué chez leurs descendants, un caractere essentiellement opposé a la nature altiere et ferme des peuples Anglo-Saxons. Aussi, depuis de longues années, cette race exotique, qui n’a pu se faire comprendre de ses oppresseurs, reste prosternée sous le poids de leur mépris.

Mais d’autres temps s’annoncent : un meilleur jour va poindre, et toutes les influences de la littérature, de la poésie et de l’art, cherchent, de plus en plus, a se mettre a l’unisson avec cette grande voix du christianisme qui crie : « Bonne volonté envers les hommes ! »

Le peintre, le poëte, l’artiste s’efforcent maintenant d’embellir les plus modestes, les plus humbles conditions de la vie humaine, et le souffle vivifiant, qui circule au travers des plus attrayantes fictions, développe et murit les grands principes de la fraternité chrétienne.

La main de la bienveillance s’étend sur tout : elle sonde les abus, redresse les torts, allege les miseres, et signale a la connaissance et aux sympathies du monde, l’humble, l’opprimé, le délaissé.

Dans ce mouvement général, on s’est enfin rappelé la malheureuse Afrique, elle qui, la premiere, ouvrit aux clartés douteuses et grisâtres du crépuscule la carriere de la civilisation et du progres ; elle qui, apres des siecles entiers, enchaînée et saignante aux pieds de l’humanité chrétienne et civilisée, implore en vain la compassion.

Mais la race dominatrice s’est laissé fléchir ; le cour des maîtres, des conquérants s’est amolli ; on a senti qu’il est plus noble aux nations de protéger le faible que de l’opprimer : loué soit Dieu, le monde a vu la traite des noirs abolie !

Le but de ces esquisses est d’éveiller les sympathies en faveur de la race africaine, telle qu’elle existe au milieu de nous. Elles ne dévoilent encore qu’une bien faible partie des douleurs, des outrages que les malheureux noirs endurent sous l’oppression d’un systeme qui rend funestes pour eux jusqu’aux efforts tentés en leur faveur par leurs meilleurs amis.

C’est bien sincerement, c’est du fond de l’âme que l’auteur désavoue toute irritation contre ceux que les circonstances ont jetés, souvent malgré eux, dans les tribulations qu’entraînent les relations légales de maître a esclave.

Des esprits élevés, des âmes nobles, l’auteur le sait par expérience, ont été soumis a cette épreuve, et nul ne connaît mieux qu’eux les maux qu’accumule l’esclavage. Les propriétaires d’esclaves savent que ces faibles aperçus ne contiennent qu’une bien petite part de l’inexprimable tout.

Si dans les États du Nord on soupçonne ces récits de quelque exagération, il se trouve dans les États du Sud assez de témoins qui pourraient en attester la fidélité. Ce que l’auteur a vu et su par elle-meme des événements racontés paraîtra en son temps.

C’est une consolation d’espérer que, comme les douleurs et les crimes du monde s’allegent et s’effacent de siecle en siecle, le jour viendra ou des esquisses de ce genre n’auront d’autre valeur que d’enregistrer, pour mémoire, des maux depuis longtemps évanouis.

Quand une nation éclairée et chrétienne aura, sur les rivages d’Afrique, des lois, une langue, une littérature, les scenes des temps qu’elle a passés dans la terre de servitude ne seront plus pour elle, que ce qu’étaient pour les Hébreux les souvenirs de l’Égypte, un motif de plus d’élever un cour reconnaissant vers celui qui l’aura rachetée.

Car, tandis que les politiques discutent, et que les hommes s’égarent entraînés par le flux et reflux des intérets et des passions, la grande cause de la liberté humaine est dans les mains de celui duquel il est dit :

« Il ne se trompera point ni ne se précipitera point jusqu’a ce qu’il ait établi sa justice sur la terre [3].

« Car il délivrera le misérable qui criera a lui, et l’affligé et celui qui n’a personne qui l’aide [4].

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux [5]. »

HARRIET BEECHER STOWE.


PRÉFACE – DE MADAME BEECHER STOWE – POUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION DE SON LIVRE

Au moment de mettre sous presse la derniere feuille de ce volume, nous recevons cette préface que l’auteur de la Case de l’Oncle Tom a bien voulu écrire a notre demande, tout expres pour cette traduction.

L’auteur de la Case de l’Oncle Tom est profondément touchée de l’enthousiaste sympathie avec laquelle le beau pays de France répond au cri de fraternité et d’émancipation poussé par l’esclave américain. C’est l’honneur de la France d’avoir aboli l’esclavage dans toutes ses colonies ; c’est sa gloire que pas une goutte du sang de l’esclave ne souille son manteau d’hermine.

La France, l’Angleterre, jadis ennemies acharnées, se sont unies de nos jours pour donner un grand exemple au monde : elles ont ouvert les cachots, brisé les chaînes, délivré les opprimés. Avec quel calme, avec quelle tranquillité cette ouvre d’amour s’est accomplie ! Les insurrections, les tumultes, l’affreux désordre, l’effusion de sang dont on nous menaçait, – ou sont-ils ? – Le soleil de la liberté s’est levé radieux dans une aube sans nuages, tandis que les chants, les prieres des esclaves affranchis montaient, encens précieux, jusqu’aux pieds de celui pour qui la liberté de l’homme est d’un prix infini.

Faut-il, hélas ! que l’Amérique, incrédule et sans foi, tarde encore, et refuse d’entrer dans la noble carriere que l’Angleterre et la France ont si glorieusement ouverte ? Oh ! que les cours bienveillants et pleins d’ardeur de la nation française unissent leurs prieres aux nôtres, afin que, digne d’elle-meme, ma patrie délivrée rejette cette liane parasite, qui s’enlace a l’arbre vigoureux de l’indépendance, et dont l’étreinte est mortelle.

L’auteur s’est proposé, dans ce livre, un but encore plus élevé que celui de l’émancipation ; elle a voulu porter nos regards vers la source de toute liberté, vers le Sauveur Jésus. – De faux prophetes, des ministres, menteurs, venus, disent-ils, en son nom, mais qu’il n’a point envoyés, diront vainement que le Christ autorise l’oppression et sanctionne l’esclavage, l’apôtre saint Paul répond a tous par ces paroles : « La ou est l’esprit du Seigneur, la est la liberté [6]. ».

L’Église chrétienne, des l’origine, enseigna que Dieu et l’homme sont inséparablement unis dans la personne de Jésus-Christ. Ne nous apprit-elle pas ainsi, avec une égale certitude, que la cause de Dieu et la cause de l’homme sont identiques, et qu’il ne peut y avoir divorce entre la vraie religion et la véritable humanité ?

Oh ! combien cette pensée d’un Rédempteur, homme et Dieu tout ensemble, exalte et rehausse la race humaine ! De quelle confiance ne remplit-elle pas tous ceux qui prient pour le progres de l’humanité ! De quelle terreur ne doit-elle pas frapper ceux qui oppriment leurs freres ! Si chaque etre humain est frere du Seigneur, l’injustice envers l’homme n’est plus seulement cruauté, barbarie, c’est impiété et sacrilege.

« Nous voyons se lever l’aurore du grand jour, du jour du Christ. Comme le son d’eaux vives entendu au premier crépuscule de l’aube, les prieres des justes montent et environnent son trône.

« Cependant encore un peu de temps, et sa présence rayonnera encore plus sur le monde.

« Alors paraîtra ce royaume ou habite la justice, alors viendra ce roi qui regne par le joyeux suffrage de tous les cours.

« Il délivrera le misérable qui criera a lui, et l’affligé, et celui qui n’a personne qui l’aide.

« Il aura compassion du pauvre et du misérable, et il sauvera les âmes des malheureux.

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux.

« Il vivra donc, et on lui donnera de l’or de Schéba ; on priera pour lui continuellement, et on le bénira chaque jour.

« Sa renommée durera a toujours ; son nom ira de pere en fils, tant que le soleil durera, et on sera béni en lui ; toutes les nations le publieront heureux.

« Béni soit éternellement son nom, et que toute la terre soit remplie de sa gloire [7]. »

H. BEECHER STOWE.


Chapitre 1 Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité.

A une heure avancée d’une glaciale apres-midi de février, deux gentilshommes étaient assis, en tiers avec une bouteille, dans une confortable salle a manger de la ville de P***, au Kentucky. Pas un domestique n’était présent ; et les chaises rapprochées indiquaient que le sujet en question était chaudement débattu.

Pour les convenances nous disons deux gentilshommes ; mais, envisagé au point de vue critique, l’un n’avait nul droit a ce titre. C’était un homme gros, épais, carré, dont les traits communs, l’allure fanfaronne et prétentieuse, trahissaient un individu de bas étage, qui cherche, avec ses coudes, a se frayer une route en haut. Sa mise, d’une recherche de mauvais gout, son gilet bariolé de couleurs voyantes, sa cravate bleue parsemée de points jaunes, s’étalant avec impudence en un large noud, complétaient l’aspect général du personnage. Une quantité de bagues alourdissaient encore ses grosses et larges mains. Il portait une massive chaîne de montre en or, a laquelle pendait un énorme faisceau de breloques et de cachets que, dans la chaleur de l’entretien, il maniait et faisait résonner avec une évidente satisfaction. Sa conversation était un continuel défi porté a la grammaire, entrelardé, a courts intervalles, d’expressions profanes que, malgré notre respect pour la vérité, nous nous dispenserons de transcrire.

Son compagnon, M. Shelby, avait, lui, la tenue et l’apparence d’un gentilhomme. Le luxe de l’ameublement, les détails intérieurs, annonçaient l’aisance et meme la fortune. Tous deux paraissaient engagés dans une vive discussion.

« C’est ainsi que je réglerais », dit M. Shelby.

– Impossible ! je ne peux pas traiter a ce taux. Je ne le peux vraiment pas, monsieur Shelby, répliqua l’autre en élevant son verre entre son oil et le jour.

– Le fait est, Haley, que Tom est un sujet hors ligne. Il vaut cette somme-la, n’importe ou. Rangé, honnete, capable, régissant toute ma ferme comme une horloge.

– Vous voulez dire honnete, a la façon des negres, reprit Haley, en se versant un verre d’eau-de-vie.

– Non ; Tom est réellement un excellent sujet, sobre, sensé, pieux. Il a gagné de la religion, il y a quatre ans, a un de leurs campements [8], et je crois qu’il l’a gagnée tout de bon. Depuis lors je lui ai confié sans réserve argent, maison, chevaux ; je l’ai laissé aller et venir dans le pays, et je l’ai toujours trouvé fidele et sur.

– Il y a des gens qui ne croient pas aux negres pieux, Shelby, dit Haley, mais moi j’y crois. J’avais un homme, dans le dernier lot que j’ai mené a la Nouvelle-Orléans – rien que d’entendre prier cette créature, ça valait un sermon. Un véritable agneau pour la douceur et la tranquillité ! J’en ai tiré aussi une bonne somme ronde. Je l’avais acheté au rabais d’un maître qui était forcé de vendre ; j’ai réalisé sur lui six cents louis de bénéfice. Oh ! je considere la religion comme une denrée de prix, pourvu qu’elle soit de bon aloi, et sans tare.

– Eh bien ! Tom a la vraie et la bonne, si jamais il en fut. A la derniere chute des feuilles je l’envoyai seul a Cincinnati pour affaires de négoce ; au retour, il me rapporta cinq cents dollars. « Tom, lui avais-je dit, je me fie a vous parce que je vous crois chrétien ; je sais que vous ne voudriez pas me tromper. » Il n’eut garde vraiment. J’étais sur qu’il me reviendrait ; et pourtant la-bas il ne manquait pas de drôles pour lui dire : « Tom, que ne prenez-vous le chemin du Canada ? » – « Oh ! moi, pas pouvoir : maître s’etre fié a Tom ! » Je l’ai su par d’autres. Je suis fâché de me séparer de Tom, je l’avoue. Allons ! il faut qu’il couvre la différence, et solde ma dette ; vous diriez oui, Haley, si vous aviez un peu de conscience.

– J’en ai autant qu’il en faut dans les affaires – tout juste assez pour jurer dessus, dit le marchand d’un ton badin ; et je ne demande pas mieux que de faire ce qui est raisonnable pour obliger des amis, mais c’est par trop exiger d’un pauvre homme – vrai, c’est trop dur ! »

Le marchand soupira d’un air de componction, et se versa une nouvelle rasade.

« Eh bien ! donc, Haley, comment vous plait-il de traiter ?

– N’avez-vous pas quelque chose, garçon ou fille, a jeter dans la balance avec Tom ?

– Hem !… personne dont je puisse me passer. A dire vrai, il faut une nécessité absolue pour me décider a vendre. Je n’aime pas a me défaire de mes mains – c’est un fait. »

Ici, la porte s’ouvrit, et un petit quarteron, de quatre a cinq ans, fit son entrée dans la salle. Il était remarquablement beau et attrayant. Ses cheveux, aussi fins que de la soie grege, tombaient en boucles autour de ses joues rondes, a riantes fossettes, tandis que deux grands yeux noirs, pleins de feu et de douceur, lançaient de dessous ses longs cils des regards curieux. Une jaquette a raies écarlates et jaunes serrait sa taille bien prise et faisait ressortir son opulente et sombre beauté. A un certain mélange de timidité et d’assurance comique, on devinait un petit favori du maître, accoutumé a etre remarqué et caressé par lui.

« Hola ! Jim Crow [9], dit M. Shelby en sifflant, et lui tendant une grappe de raisin : happe-moi cela ! »

L’enfant rassembla ses petites forces, et sauta pour atteindre l’appât, aux éclats de rire du maître.

« Ici, Jim ! ici, petit corbeau ! »

L’enfant s’avança : le maître passa la main sur sa tete et lui prit le menton.

« A présent, Jim, montre a ce monsieur comment tu sais danser et chanter. »

Le petit garçon entonna, d’une voix claire et sonore, un de ces chants grotesques qu’affectionnent les negres, et qu’il accompagna d’évolutions comiques des mains, des pieds, de tout le corps, a l’unisson de la musique.

« Bravo ! s’écria Haley, lui jetant un quartier d’orange.

– A présent, Jim, reprit le maître, marche comme le vieil oncle Cudjoe quand il a son rhumatisme. »

A l’instant les membres flexibles de l’enfant se contournerent, tandis que, le dos courbé en deux, la canne du maître a la main, il faisait en boitant le tour de la chambre, grimant de rides son visage enfantin, et crachant de droite a gauche, a l’imitation du vieillard. Les deux spectateurs riaient a gorge déployée.

« Maintenant montre-nous comment le vieux Robbins entonne la psalmodie. »

L’enfant allongea démesurément sa mine de chérubin, et nasilla l’air du psaume avec une imperturbable gravité.

« Hourra ! bravo ! dit Haley, voila un curieux petit singe ! Ce gaillard-la promet. Tenez, ajouta-t-il, frappant tout a coup sur l’épaule de Shelby, mettez ce petit drôle pour appoint, et je regle l’affaire. – Vrai ! – voyons, c’est ce qui s’appelle etre raisonnable. »

A ce moment, la porte, doucement entrouverte, laissa passer une jeune quarteronne d’environ vingt-cinq ans.

Il suffisait de comparer l’enfant a la femme pour reconnaître la mere ; memes yeux profonds et noirs, memes longs cils, memes ondes de cheveux soyeux. A travers la teinte brune de sa peau on voyait rougir ses joues sous le regard hardi que l’étranger fixait sur elle avec une impudente admiration. Ses vetements propres et soignés faisaient ressortir l’élégance de sa taille. Une main délicate, un pied petit et bien fait, une cheville moulée, étaient des valeurs de prix qui n’échapperent pas a l’examen scrutateur du marchand, accoutumé a juger d’un coup d’oil les points capitaux de l’article femelle.

« Que veux-tu, Éliza ? dit son maître en la voyant s’arreter sur le seuil avec hésitation.

– Je venais chercher Henri, s’il vous plaît, monsieur. »

L’enfant bondit vers elle, et lui montra le butin qu’il avait rassemblé dans un pli de sa robe.

« Eh bien ! emmene-le, dit M. Shelby. »

Elle prit l’enfant dans ses bras et sortit précipitamment.

« Par Jupiter ! s’écria le marchand, voila un fameux article ! A la Nouvelle-Orléans vous pourriez, ma foi, faire votre fortune rien qu’avec cette fille. J’ai vu payer un millier de dollars des créatures qui n’étaient pas moitié si belles.

– Je ne compte pas sur elle pour m’enrichir, » dit sechement M. Shelby ; et afin de donner un autre tour a la conversation, il déboucha une nouvelle bouteille, et pria son hôte de lui en dire son avis.

« Capital monsieur ! – du premier cru ! » Puis, frappant encore familierement sur l’épaule de Shelby, il ajouta : Voyons, traitons de cette fille. Que vous en offrirai-je ?… Combien en voulez-vous ?

– Monsieur Haley, elle n’est pas a vendre, dit Shelby ; ma femme ne s’en déferait pas pour son pesant d’or.

– Bah ! c’est ce que disent toujours les femmes, parce qu’elles n’entendent rien au calcul ; mais montrez-leur seulement ce qu’on peut acheter de bijoux, de plumes, de babioles, avec le poids en or de leur négresse favorite, et cela change la these.

– Je vous dis une fois pour toutes qu’il n’y a pas a en parler, Haley ; j’ai dit non, et c’est non, reprit Shelby d’un ton décidé.

– Vous me donnerez au moins l’enfant. Convenez qu’a cause de lui j’ai joliment rabattu de mes prétentions.

– Et que pourriez-vous faire de l’enfant ?

– Oh ! j’ai un ami qui exploite cette branche de commerce. Il lui faut de beaux garçons a élever pour le marché. Article de fantaisie – ça se vend aux riches, qui ont de quoi payer la beauté, pour le service de la table et de l’antichambre. Un joli garçon qui ouvre la porte, qui vient au premier coup de sonnette, donne du relief a une grande maison. L’article est en hausse, et ce petit lutin est si comique, si bon chanteur, qu’il ira a mon ami comme un gant.

– J’aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby d’un ton soucieux. Le fait est que je suis un homme humain, et qu’il me répugne d’enlever l’enfant a sa mere.

– Ah ! ça vous répugne ? – oui – c’est assez naturel. Je comprends. Il est horriblement désagréable quelquefois d’avoir affaire aux femmes. Je hais toutes ces criailleries, toutes ces pleurnicheries ! mais j’ai ma façon d’arranger les choses. Il n’y a qu’a envoyer la mere un peu loin, pour un jour, ou deux, pour une semaine, c’est selon ; alors tout se fait tranquillement – c’est fini quand elle revient. Votre femme pourrait lui donner une paire de pendants d’oreilles, une robe neuve, ou quelque autre bagatelle, pour l’indemniser.

– Je craindrais que cela ne suffît pas.

– Oh ! que si, Dieu vous bénisse ! Ces créatures-la ne sont pas comme les blanches, voyez-vous : elles passent vite la-dessus, pour peu qu’on sache s’y prendre. Il y en a qui prétendent, ajouta le marchand d’un air candide et confidentiel, que notre genre de commerce endurcit le cour. Eh bien, je ne m’en suis jamais aperçu. Il est vrai que je n’opere pas comme certaines gens. J’en ai vu arracher l’enfant des bras de la mere, et le mettre en vente, la femme criant tout le temps comme une folle. – C’est une détestable méthode ! – l’article s’endommage, et devient quelquefois tout a fait impropre au service. J’ai connu, a Orléans [10] une superbe fille que ce procédé a completement perdue. L’homme qui la marchandait ne voulait pas de son marmot. C’était une de ces femmes de race, qui ne sont pas commodes quand le sang leur monte a la tete. Elle serrait l’enfant dans ses bras, elle s’y cramponnait ; elle parlait !… C’était terrible a voir et a entendre ! Rien que d’y songer, mon sang se fige ! Quand, apres lui avoir enlevé l’enfant de force, ils l’enfermerent, elle tourna folle furieuse, et mourut au bout d’une semaine. Un déficit net de mille dollars, monsieur ! et cela faute de s’y bien prendre. Il vaut toujours mieux faire les choses humainement : c’est mon principe. »

Le marchand se renversa sur sa chaise, et croisa les bras d’un air de vertueux contentement, se croyant pour le moins un second Wilberforce.

Il semblait avoir ce sujet fort a cour ; car tandis que M. Shelby, tout pensif, pelait une orange, il reprit avec une certaine modestie, et comme poussé par la force de ses convictions :

« Il ne convient guere de se louer soi-meme ; mais je le dis parce que c’est la pure vérité. Je passe pour amener au marché les plus beaux troupeaux de negres, – du moins on me l’a dit, non pas une fois, mais cent, – tous articles en bon état – gras, dispos ! je perds aussi peu d’hommes que n’importe lequel de mes confreres, – et cela, grâce a ma maniere de procéder. Je m’en vante, monsieur, l’humanité est mon fort, la clef de voute de mes opérations.

M. Shelby, ne sachant que dire, murmura : « En vérité !

– Eh bien ! on s’est moqué de mes principes, monsieur ; on m’en raille : ils ne sont pas populaires ; mais j’y ai tenu, j’y tiens, et j’y tiendrai ; d’autant plus que j’ai réalisé par eux d’assez beaux bénéfices ; ils ont payé leur fret, intéret et capital, monsieur ! » Le marchand se mit a rire de sa plaisanterie.

Il y avait quelque chose de si piquant, de si original dans ces commentaires sur l’humanité, que M. Shelby ne put s’empecher de rire de compagnie. Peut-etre riez-vous aussi, ami lecteur ? mais vous savez que l’humanité revet de nos jours des formes si étranges et si diverses, qu’il n’y a point de terme aux étrangetés que se permettent de dire et de faire ceux qui se prétendent humains.

Le rire de M. Shelby encouragea le marchand d’hommes.

« C’est singulier, poursuivit-il, je n’ai jamais pu faire entrer mes idées dans la tete des gens. Par exemple, Tom Loker, mon ancien associé, la-bas, a Natchez. C’était un habile homme, mais un vrai démon avec les negres. Affaire de principe, voyez-vous ! car jamais un meilleur garçon ne mangea le pain du bon Dieu. C’était son systeme, monsieur. Je lui disais souvent : « Tom, quand les filles se mettent a pleurer, a quoi sert de les frapper si fort sur la tete, de les assommer a coup de poing les unes apres les autres ? C’est ridicule ; et qu’en résulte-t-il de bon ? Je ne vois pas de mal a ce qu’elle pleurent : je dis que c’est la nature, et si la nature ne peut pas se dégonfler d’un côté, il faut bien qu’elle se dégonfle de l’autre. D’ailleurs, ça vous les gâte, vos filles ; elles deviennent maladives ; leur bouche pend : il y en a qui tournent tout a fait laides – particulierement les jeunes, et alors c’est le diable pour s’en défaire. » Je lui disais aussi : « Ne pourriez-vous les cajoler un peu, leur lâcher de temps en temps quelque bonne parole ? Comptez-y, Tom, un brin d’humanité jeté par-ci, par-la, va plus loin que tous vos coups de fouet et de bâton, et il y a plus de bénéfice, soyez-en sur. » Mais Tom Loker n’y avait pas la main : et il m’en a tant éreinté que je me suis vu forcé de rompre avec lui, quoique ce fut un bon cour et un homme d’affaires fini.

– Et votre méthode donne-t-elle réellement de meilleurs résultats ?

– Oui, certes, monsieur. Pour peu que la chose se puisse, je prends mes précautions, comme d’éloigner les meres lors de la vente des petits – loin des yeux, loin du cour, vous savez. Quand c’est fait, et qu’on n’y peut plus rien, il faut bien prendre son parti. Ce n’est pas comme les blancs, qui sont élevés dans l’idée qu’ils pourront garder leurs femmes, leurs enfants, et tout le reste. Des negres, bien dressés, ne doivent s’attendre a rien de pareil, et les choses ne s’en passent que mieux.

– Alors, j’ai peur que les miens ne soient pas bien dressés, dit M. Shelby.

– Je me doute que non. Vous autres gens du Kentucky, vous gâtez vos negres. A bonne intention ; mais c’est leur rendre un fichu service, apres tout. Un beau cadeau a faire a un negre, qui est destiné a etre ballotté, fouetté, ébréché, vendu a Pierre, a Paul, a Dieu sait qui ; beau cadeau que de lui donner des idées et des espérances ! S’il a été dorloté au début, il n’en sera que plus mal préparé aux chutes et aux chocs de la route. Tenez, je parierais que vos negres auraient la mine terriblement allongée, la ou les negres des plantations ne font que chanter et sauter comme des possédés. Chacun, monsieur Shelby, a naturellement bonne opinion de sa méthode. Moi, je crois que je traite les negres précisément comme il faut les traiter.

– On est heureux d’etre content de soi, dit M. Shelby, avec un léger haussement d’épaules et en laissant percer une nuance de dégout.

– Eh bien, reprit Haley, apres que tous deux eurent épluché leurs noix en silence pendant quelque temps, qu’en dites-vous ?

– J’y réfléchirai, et j’en causerai avec ma femme. En attendant, Haley, si vous voulez opérer d’une façon tranquille, veillez a ce que votre genre de trafic ne s’ébruite pas dans le voisinage. Pour peu qu’il en transpire quelque chose, vous n’aurez pas bon marché de mes hommes, je vous en avertis.

– Oh ! c’est entendu : motus. Mais, je suis diablement pressé, et je voudrais savoir le plus tôt possible a quoi m’en tenir. » Tout en parlant, il se leva, et passa son surtout.

« En ce cas, revenez ce soir, de six a sept, vous aurez ma réponse. » Le marchand salua et sortit. « Que j’aurais eu plaisir a lancer le drôle d’un coup de pied au bas des marches, lui et son impudence ! murmura M. Shelby, quand la porte fut bien refermée. Mais il m’a en son pouvoir. Si quelqu’un m’eut jamais dit que je vendrais Tom a l’un de ces misérables trafiquants du Sud, j’aurais répondu : « Ton serviteur est-il un chien que tu le juges capable d’une telle chose ? » Et maintenant, il en faut venir la. Et l’enfant d’Éliza donc ! Je sais que j’aurai maille a partir avec ma femme a ce propos, et aussi pour l’affaire de Tom. Voila ou aboutissent les dettes !… Ah ! le drôle connaît ses avantages et en profite. »

Il n’est peut-etre pas d’État ou le systeme de l’esclavage revete une forme plus douce que dans le Kentucky. La, les travaux des champs, calmes et gradués, n’amenant pas ces retours périodiques d’activité fébrile, d’efforts surhumains qu’exige le genre de culture et de commerce du Sud, rendent la tâche du negre plus saine et plus équitable : tandis que, de son côté, le maître, satisfait d’accroître peu a peu son bien, n’est point exposé aux tentations d’endurcissement qui prennent si vite le dessus de notre frele humanité, quand la perspective d’un gain soudain et rapide n’a d’autre contre-poids que les intérets de pauvres travailleurs, sans appui et sans protection.

Quiconque visite quelques-unes des habitations du Kentucky, quiconque voit l’affectueuse indulgence de certains maîtres, de certaines maîtresses, la fidélité dévouée de quelques esclaves, peut rever la fabuleuse et poétique légende des institutions patriarcales, et tout ce qui s’en suit ; mais autour et au-dessus du riant tableau plane une ombre funeste – l’ombre de la loi. Tant que la loi classera tous ces etres humains, aux cours palpitants, aux affections vivaces, comme choses appartenant au maître ; – tant que la ruine, le malheur, l’imprévoyance ou la mort du meilleur propriétaire d’esclaves, pourront, en un jour, faire passer ceux-ci d’une vie calme et douce a des travaux forcés, a une misere sans espoir, il sera impossible de tirer rien de bon ou de beau du systeme d’esclavage le mieux régularisé.

M. Shelby était, en moyenne, un brave homme. Doux, affectueux, disposé a l’indulgence pour ceux qui l’approchaient, il n’avait jamais lésiné sur ce qui pouvait contribuer au bien-etre matériel de ses noirs. Seulement, entraîné a spéculer sur grande échelle, il s’était endetté, et ses billets, pour une somme considérable, étaient tombés aux mains de Haley. C’est ce qui explique la conversation précédente.

Or, il advint qu’en approchant de la porte, Éliza entendit assez pour comprendre qu’un trafiquant d’esclaves faisait a son maître des propositions.

Elle eut bien voulu s’arreter en sortant pour en savoir davantage, mais sa maîtresse l’appelait.

Elle croyait avoir entendu qu’il s’agissait de son garçon. – Sans doute elle se trompait. Le cour gros et serré, elle pressa instinctivement l’enfant contre son sein avec une telle force, qu’il la regarda tout étonné.

« Éliza, ma fille, qu’as-tu donc aujourd’hui ? » demanda sa maîtresse, lorsqu’apres avoir renversé la cruche a eau et fait tomber la table a ouvrage, elle apporta un peignoir du matin, au lieu de la robe de soie qu’on l’avait envoyé chercher.

Éliza tressaillit. « Oh ! maîtresse ! dit-elle, en levant les yeux ; puis fondant en larmes, elle s’assit et se mit a sangloter.

– Éliza, enfant ! qu’as-tu ? qu’y a-t-il ?

– Oh ! maîtresse ! maîtresse ! il y avait dans la salle a manger un marchand d’esclaves qui parlait au maître. Je l’ai entendu.

– Eh bien, folle ! supposons que cela soit.

– Oh ! maîtresse, croyez-vous que le maître voulut vendre mon Henri ? et la pauvre créature sanglota de plus belle.

– Le vendre ! Eh non, enfant que tu es ! ne sais-tu pas que ton maître n’a jamais eu affaire a ces trafiquants du Sud, et qu’il n’a jamais songé a vendre aucun de ses esclaves, tant qu’ils se conduisent bien ? Folle tete ! aller s’imaginer que quelqu’un voudrait acheter son Henri ! Crois-tu que tout le monde en raffole comme toi ? – Allons, seche tes larmes, et agrafe ma robe. La, maintenant, releve mes cheveux ; fais-moi cette jolie tresse que tu as apprise l’autre jour, et ne t’avise plus d’écouter aux portes.

– Bien sur, maîtresse, vous ne donneriez pas votre consentement a… a…

– Certes non. Mais c’est absurde, pourquoi meme en parler ? Je songerais tout aussi bien a vendre un de mes propres enfants ! Réellement, Éliza, tu deviens par trop fiere de ce marmot. Un homme ne peut mettre le nez dans la maison que tu ne te figures qu’il vient tout expres pour acheter ton Henri !

Rassurée par l’air de sincérité de sa maîtresse, Éliza put vaquer avec adresse a ses devoirs de femme de chambre, et finit par rire elle-meme de ses terreurs.

Madame Shelby était une femme d’une haute distinction, comme intelligence et comme moralité. Elle joignait a la grandeur d’âme qui caractérise souvent les femmes du Kentucky, une sensibilité vraie, et des principes religieux qu’elle appliquait avec énergie et tenue dans la pratique journaliere de la vie. Son mari, quoiqu’il ne se rattachât a aucune Église en particulier [11], respectait la fermeté des croyances de sa femme, et redoutait peut-etre un peu son opinion. Du moins, laissait-il libre cours a tous ses bienveillants efforts pour l’instruction, le bien-etre et l’amélioration de ses esclaves, tout en s’abstenant d’y prendre une part active. De fait, sans avoir une foi complete dans l’efficacité pour autrui des bonnes ouvres des saints, M. Shelby semblait penser que sa digne moitié avait de la bienveillance et de la piété pour deux ; – peut-etre meme nourrissait-il un vague espoir de gagner le ciel, grâce a un surplus de qualités dont il se dispensait pour son compte.

Ce qui lui pesait surtout apres sa conversation avec le marchand d’hommes, c’était la nécessité de s’en ouvrir a sa femme et d’avoir a combattre les objections qu’il prévoyait.

De son côté, madame Shelby, ne soupçonnant pas la gene de son mari, et connaissant la douceur générale de son caractere, était de bonne foi incrédule aux soupçons d’Éliza. Elle ne s’y arreta qu’un moment, et tout entiere aux préparatifs d’une visite qu’elle devait faire le soir meme, elle n’y pensa plus.


Chapitre 2 La mere.

Des sa plus tendre enfance, Éliza avait été élevée et choyée en enfant gâté par sa maîtresse. Le voyageur qui a parcouru les États du sud a du souvent y remarquer l’élégance singuliere, la douceur de manieres et de voix, qui semblent des dons particuliers aux quarteronnes et aux mulâtresses. Citez les premieres, ces grâces naturelles s’allient souvent a une éclatante beauté, et presque toujours a un extérieur agréable et avenant. Éliza, telle que nous l’avons dépeinte, n’est point une figure de fantaisie, mais un portrait d’apres nature, fait de souvenir, et dont nous avons vu l’original au Kentucky. Elle avait grandi sous la protection de sa maîtresse, a l’abri des tentations qui font de la beauté un si fatal héritage pour l’esclave. Plus tard elle épousa un mulâtre, Georges Harris, d’une habitation voisine.

Le jeune homme avait été loué par son maître a une fabrique de toile a sac, et son adresse, son intelligence, en avaient fait le meilleur ouvrier. Il avait inventé une machine a teiller le chanvre [12] qui, si l’on considere l’éducation et les précédents de l’inventeur, témoignait d’autant de génie pour la mécanique, qu’en a pu déployer Whitney dans sa machine a épurer le coton.

Beau, bien fait, doué de manieres agréables, Georges avait su se faire aimer de toute la fabrique. Néanmoins, comme ce n’était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités étaient soumises au contrôle d’un maître despotique, vulgaire et borné. Ledit gentilhomme, ayant oui parler avec éloge de l’invention de Georges, monta a cheval un beau matin et se rendit a la fabrique pour voir ce qu’y faisait son immeuble.

Il fut reçu avec enthousiasme par le fabricant, qui le félicita d’avoir un esclave d’un tel prix. Il visita la manufacture, la machine lui fut expliquée et montrée par Georges qui, dans sa joie, parlait si couramment, se tenait si droit, avait la mine si haute et si mâle, qu’une inquiete conscience de son infériorité s’empara peu a peu du maître. Qu’avait a faire son esclave de parcourir le pays, d’inventer des machines, d’oser lever la tete parmi des gentilshommes ? Il y couperait court ; il le ramenerait au sillon ; il le mettrait a creuser la terre et a becher, « pour voir s’il aurait toujours l’allure aussi fringante. » En conséquence, a la grande stupéfaction du fabricant et de ses ouvriers, il réclama tout a coup le loyer de Georges, et annonça son intention de le ramener chez lui.

« Mais, monsieur Harris, lui remontra le fabricant, c’est bien subit !

– Qu’importe ? Est-ce que l’homme n’est pas a moi ?

– Nous serions disposés, monsieur, a hausser le prix de compensation.

– Du tout. Je n’ai nul besoin de louer une de mes mains, si cela ne me convient pas.

– Mais, monsieur, il semble particulierement propre a ce genre de travail.

– C’est possible. Il n’a jamais été propre a rien de ce que j’ai voulu lui faire faire.

– Songez qu’il a inventé cette machine, dit assez maladroitement un des ouvriers.

– Oui ! – une machine a épargner le travail ! Il en inventera de reste, j’en réponds. Fiez-vous aux negres pour cela ! Que sont-ils autre chose que des machines a épargner le travail ? Non, non, il marchera ! »

Georges était resté pétrifié sous le coup de cette sentence, prononcée par un pouvoir qu’il savait irrésistible. Les bras croisés, les levres serrées, tout un volcan de sentiments amers brulait dans son sein, et envoyait des flots de feu dans ses veines. Sa respiration était courte, et ses grands yeux noirs, pareils a deux charbons ardents, dardaient des étincelles. Il y avait a craindre quelque dangereuse explosion, si le fabricant ne lui eut touché le bras, et dit tout bas :

« Cédez, Georges, suivez-le pour l’instant : nous tâcherons de vous venir en aide. »

Le tyran observa l’aparté, et en devina le sens, qui le confirma encore dans sa détermination.

Georges, ramené chez le maître, eut en partage les travaux les plus vils et les plus pénibles. Il avait pu retenir toute parole offensante ; mais l’éclair de son oil, le pli de son front assombri, disaient assez clairement et assez haut que l’homme ne pouvait pas devenir une chose.

C’était pendant l’heureux temps passé a la manufacture qu’il avait connu et épousé Éliza. Jouissant de l’estime et de la confiance de son chef, il pouvait aller et venir en toute liberté. Le mariage avait été approuvé par madame Shelby, qui, avec un peu de la tendance qu’ont les femmes a se meler de ces sortes d’affaires, était charmée d’unir sa belle favorite a un homme de la meme classe, et qui paraissait si bien lui convenir. La cérémonie s’était faite dans le grand salon, et la maîtresse avait de ses propres mains melé les fleurs d’oranger aux beaux cheveux de la fiancée, et recouvert sa tete charmante du voile nuptial. Il y avait eu a profusion des gants blancs, des gâteaux, du vin, et des convives empressés de la beauté de la jeune fille et la générosité de la maîtresse.

Pendant un an ou deux, Éliza put voir fréquemment son mari, et le bonheur du jeune ménage ne fut troublé que par la perte de deux petits enfants, passionnément aimé de leur mere, et qu’elle pleura avec un désespoir qui lui attira les douces remontrances de madame Shelby, anxieuse de ramener ces sentiments trop fougueux dans les limites de la raison et de la religion.

Apres la naissance du petit Henri, la jeune femme s’était peu a peu calmée. Chaque lien saignant, chaque nerf ébranlé, enlacé de nouveau a cette frele existence, se raffermissait et se fortifiait avec elle. Éliza avait été une heureuse femme jusqu’au jour ou son mari, brutalement arraché a un chef bienveillant, était retombé sous la verge de fer de son propriétaire légal.

Fidele a sa parole, le fabricant alla voir M. Harris une semaine ou deux apres l’enlevement de Georges, et mit en avant tout ce qui devait décider le maître a rendre a l’esclave son premier emploi.

« Vous pouvez vous épargner la peine d’en dire plus long, répliqua sournoisement le propriétaire : je suis juge de mes propres affaires.

– Je ne prétends pas non plus m’en meler, monsieur ; seulement je pensais que dans votre intéret vous pourriez consentir a nous louer votre homme aux termes proposés.

– Oh ! je comprends de reste. Je vous ai vu cligner de l’oil et chuchoter le jour ou je l’ai repris. Mais vous avez affaire a aussi fin que vous ! Nous sommes dans un pays libre, monsieur. Cet homme est a moi, et j’en fais ce qu’il me plaît. – Voila ! »

Ainsi s’évanouit le dernier espoir de Georges. – Rien, plus rien qu’une vie d’abjects et pénibles travaux, rendue plus amere encore par toutes les indignités, toutes les cuisantes vexations de détail que la tyrannie est si habile a inventer.

Un jurisconsulte des plus humains disait une fois : « Le pire usage qu’on puisse faire d’un homme, c’est de le pendre, » Non ; il y a une maniere d’en user qui est encore PIRE !


Chapitre 3 Mari et pere.

Madame Shelby venait de partir pour sa visite : Éliza, debout dans la véranda [13] suivait tristement de l’oil la voiture qui s’éloignait, lorsqu’une main se posa sur son épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina ses beaux yeux.

« Oh ! Georges, est-ce toi ? Tu m’as fait peur ! que je suis contente que tu sois venu ! Maîtresse est sortie pour toute l’apres-midi : viens dans ma chambrette, nous aurons tout le temps de causer. »

En parlant elle l’introduisit dans une jolie petite piece, ouvrant sur la galerie, ou elle cousait d’ordinaire, a portée de la voix de sa maîtresse.

« Que je suis donc contente ! – Mais pourquoi ne me souris-tu pas ? – Regarde notre Henri ! – comme le voila grand ! » L’enfant, pendu a la robe de sa mere, considérait timidement son pere a travers sa longue chevelure bouclée. « N’est-ce pas qu’il est beau ? » dit Éliza. Elle écarta ses cheveux et l’embrassa.

« Je voudrais qu’il ne fut pas né ! s’écria Georges avec amertume. Je voudrais n’etre pas né moi-meme ! »

Surprise, effrayée, Éliza s’assit, pencha sa tete sur l’épaule de son mari, et fondit en larmes.

« La, maintenant… c’est mal a moi de te faire toute cette peine, pauvre femme, c’est tres-mal ! Oh ! pourquoi m’as-tu jamais vu – tu pouvais etre si heureuse !

– Georges ! Georges ! comment peux-tu dire cela ?… Qu’est-il donc arrivé de si terrible ? N’étions-nous pas heureux, tres-heureux, encore dernierement ?

– Oui, nous l’étions, chere ! » dit Georges. Il attira l’enfant sur ses genoux, regarda attentivement ses brillants yeux noirs, et passa ses doigts dans les anneaux soyeux de sa chevelure.

« Tout juste ton portrait, Lizie, et tu es bien la plus belle femme que j’aie jamais vue, et la meilleure que je souhaite jamais voir, et pourtant il vaudrait mieux ne nous etre jamais rencontrés.

– Oh ! Georges. Comment peux-tu…

– Oui, Éliza, souffrir, toujours souffrir, rien que souffrir ! Ma vie est plus amere que l’absinthe : elle s’use et se consume de minute en minute. Je suis un pauvre misérable souffre-douleur, abandonné a son mauvais sort. Je t’entraînerai dans la fange avec moi, voila tout ! A quoi bon essayer de faire quelque chose, de savoir quelque chose, d’etre quelqu’un ? A quoi bon vivre ? Je voudrais etre mort !

– Oh ! Georges, voila qui est vraiment mal ! Je sais tout ce que tu as souffert en perdant ta place a la fabrique : tu as un dur maître ; mais prends patience, et peut-etre…

– Patience ! dit-il en l’interrompant. N’ai-je pas été patient ? Ai-je dit un seul mot quand, sans aucun prétexte raisonnable, il est venu m’arracher du lieu ou j’étais bien, ou tout le monde m’aimait ! Je lui rendais fidelement jusqu’au dernier liard de mon gain, et tous disent que je travaillais comme deux.

– C’est vrai que c’est terrible, dit Éliza. Mais apres tout, c’est ton maître, vois-tu.

– Mon maître ! Qui l’a fait mon maître ? c’est la ce que je me demande. – Quel droit a-t-il sur moi ? Je suis un homme comme lui – un meilleur homme que lui ! Je me connais mieux en affaires. Je suis plus habile régisseur qu’il ne l’est. Je lis plus couramment ; j’ai une plus belle écriture, et j’ai tout appris seul ; – je ne lui dois rien. J’ai appris malgré lui ! – Et quel droit a-t-il de faire de moi une bete de somme ? – de m’enlever aux occupations dont je suis capable, plus capable que lui, pour me mettre a la place d’un cheval ? C’est la ce qu’il veut : il dit qu’il me rompra, qu’il me rendra humble, et il me donne expres les tâches les plus rudes, les plus viles, les plus sales !

– Oh ! Georges, Georges… tu m’épouvantes ! jamais je ne t’avais entendu parler ainsi : j’ai peur que tu ne fasses quelque mauvais coup. Je sais tout ce que tu souffres ; mais sois prudent – Oh ! je t’en supplie pour l’amour de moi – pour notre Henri !

– J’ai été prudent, j’ai été patient ; mais les choses empirent d’heure en heure. – La chair et le sang n’y peuvent plus tenir. Il n’y a pas une occasion de m’insulter, de me tourmenter, qu’il ne saisisse ! Je croyais pouvoir m’acquitter de mon travail, me tenir tranquille, et ma tâche finie, trouver encore du temps pour lire et pour apprendre. Mais plus j’en fais, plus il me surcharge ; il dit que j’ai beau me taire, qu’il voit bien qu’un démon habite en moi, et qu’il l’en fera sortir ! Et un de ces jours le démon sortira, mais d’une façon qui ne lui plaira pas, ou je me trompe fort.

– Oh ! cher, que ferons-nous ? dit Éliza tristement.

– Pas plus tard qu’hier, poursuivit Georges, je chargeais des pierres dans une charrette ; le jeune maître Tommy était la, faisant claquer son fouet si pres du cheval, que la bete prit peur. Je lui demandai tout doucement de cesser ; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se retourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa les hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire a son pere que je m’étais battu avec lui. Le pere vint en fureur, jurant qu’il m’apprendrait a connaître mon maître. Il m’attacha a un arbre, coupa des branches pour son fils, et lui dit qu’il eut a me fouetter jusqu’a ce qu’il fut las ; – et il fut long a se lasser !… Si je ne le lui rappelle un jour ! »

Le front du mulâtre s’obscurcit, et dans ses yeux s’alluma un feu sombre qui fit trembler la jeune femme. « Qui a fait de cet homme mon maître ? – c’est la ce que je veux savoir.

– J’avais toujours pensé que je devais obéissance au maître et a la maîtresse, ou que je ne serais pas chrétienne, dit Éliza.

– Oh ! toi, c’est différent : ils t’ont élevée toute petite ; ils t’ont nourrie, vetue, enseignée ; ce sont la des especes de droits. Mais moi, qu’ai-je reçu ? – des coups de pied, des coups de poing, des jurons, trop heureux d’etre quelquefois oublié dans un coin. Et que dois-je ? J’ai payé au centuple ce que j’ai couté. Je ne l’endurerai pas davantage. – non, je ne le veux pas ! dit-il le poing fermé et l’air menaçant. »

Éliza, tremblante, se taisait. Jamais elle n’avait vu son mari aussi exaspéré. Sa douce nature fléchissait comme un roseau sous le choc impétueux de cet ouragan.

« Tu sais, le pauvre petit Carlo que tu m’avais donné, poursuivit Georges ; c’était ma seule consolation : il couchait avec moi la nuit, me suivait au travail, et me regardait souvent comme s’il eut compris ce que je souffrais. Eh bien ! l’autre jour, je lui donnais quelques os de rebut que j’avais ramassés a la porte de la cuisine, quand le maître a passé ; il s’est plaint que je le nourrissais a ses dépens : il n’avait pas le moyen, a-t-il dit, d’entretenir le chien de chaque negre, et il m’a ordonné d’attacher une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dans la mare.

– Ah ! Georges, tu ne l’as pas fait !

– Non – pas moi, mais lui. Le maître et son fils Tommy l’ont noyé et assommé a coups de pierres. Pauvre animal ! il me regardait si tristement comme s’il en eut appelé a moi pour le sauver. Puis, j’ai été fouetté pour n’avoir pas voulu tuer mon chien. Mais que m’importe ? Le maître verra que je ne suis pas de ceux qu’on mate avec le fouet. Mon jour viendra ; qu’il y prenne garde !

– Que vas-tu faire, Georges ? Oh ! je t’en conjure, ne fais rien de mal. Si tu voulais seulement t’en fier a Dieu et patienter, il te délivrerait.

– Je ne suis pas chrétien comme toi, Éliza ; mon cour est plein de fiel : je ne peux pas m’en fier a Dieu ! Pourquoi laisse-t-il aller les choses de cette façon funeste ?

– Oh ! Georges, ayons de la foi ! Maîtresse dit que quand bien meme tout irait mal, nous devons croire que Dieu fait pour le mieux.

– C’est facile a dire a ceux qui sont assis sur des sofas, traînés dans des carrosses ; – qu’ils changent de place avec moi, et ils changeront de langage. Je voudrais pouvoir etre bon ; mais le cour me brule, et ne peut pas se résigner. Tu ne le pourrais pas non plus – tu ne le pourras pas, – quand je t’aurai dit ce que j’ai a te dire. Tu ne sais pas tout encore.

– Que peut-il y avoir de plus ?

– Le maître a déclaré récemment qu’il se repentait de m’avoir laissé prendre femme hors du domaine, qu’il détestait M. Shelby et toute sa race, parce que ce sont des orgueilleux qui levent la tete plus haut que lui ; il a dit que c’était de toi que je tenais mes idées d’indépendance, qu’il ne me permettrait plus de venir ici, et que j’aurais a prendre une autre femme, et a faire ménage sur la plantation. D’abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hier il m’a commandé de prendre Mina et de m’établir dans une case avec elle, sinon il me vendra pour la basse riviere.

– Mais tu as été marié avec moi par le ministre, ni plus ni moins que si tu avais été un blanc, dit ingénument Éliza.

– Ne sais-tu pas qu’un esclave ne peut se marier ? La loi n’en tient pas compte. Je ne saurais te garder pour ma femme, s’il lui plaît de nous séparer. C’est pourquoi je souhaiterais ne t’avoir jamais vue, – pourquoi je m’en veux d’etre né ! Mieux vaudrait pour tous deux, mieux vaudrait pour ce pauvre enfant n’etre pas au monde. Tout cela peut lui arriver aussi.

– Oh ! notre maître, a nous, est si bon !

– Oui, mais qui sait ? il peut mourir, et alors l’enfant sera vendu, Dieu sait a qui ? Est-ce un plaisir de le voir beau, alerte, intelligent ? Non ; je te dis, Éliza, qu’il n’y a pas en lui une qualité, une beauté qui ne te perce un jour le cour comme un glaive ; – il vaudra trop d’argent pour que tu puisses le garder, pauvre femme ! »

Ces paroles frapperent Éliza de stupeur. La vision du marchand d’esclaves lui revint ; elle pâlit, la respiration lui manqua comme si elle eut reçu un coup mortel. Elle chercha des yeux son Henri qui, las du ton grave de la conversation, était allé sous la véranda, ou il galopait triomphant sur la canne de M. Shelby. Elle eut envie de parler a son mari de ses craintes, mais elle se retint.

« Non, non, il en a déja bien assez, pauvre homme ! pensa-t-elle, je ne lui dirai rien. D’ailleurs, ce n’est pas vrai ; maîtresse ne m’a jamais trompée.

– Ainsi, Éliza, ma fille, dit son mari, courage et adieu, car je pars.

– Tu pars, et pour ou, Georges ?

– Pour le Canada. – Il se redressa de toute sa hauteur : – et une fois la-bas je te racheterai. Nous n’avons plus d’autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de te vendre. Je racheterai toi et le garçon. – Avec l’aide de Dieu j’en viendrai a bout !

– Ah ! malheur !… si tu allais etre pris ?

– Je ne serai pas pris, Éliza, – je mourrai auparavant. Je serai libre ou mort.

– Tu ne te tueras pas, au moins ?

– Je n’aurai pas cette peine. Ils me tueront assez vite : jamais ils ne m’emmeneront a la basse riviere vivant.

– Georges, pour l’amour de moi, prends garde ! ne commets de violence ni sur toi, ni sur personne !… la tentation est trop forte, je le sais. Pars, puisqu’il le faut, mais sois prudent, prie Dieu de t’aider.

– Écoute mon plan, Éliza. Le maître s’est mis en tete de m’envoyer ici proche porter un billet a M. Symmes. Il a compté, je crois, que je m’arreterais en passant pour te dire ce que j’ai sur le cour ; il serait ravi que la chose vexât les Shelby, « cette race ! » comme il les nomme. Je vais rentrer au logis résigné, tu comprends, comme si tout était fini. J’ai fait mes préparatifs, et il y a des gens qui m’aideront. Dans le cours d’une semaine ou deux, un certain jour, je manquerai a l’appel. Prie pour moi, Éliza – le bon Dieu t’écoutera peut-etre.

– Prie-le aussi, Georges : aie confiance en lui, et tu ne feras rien de mal.

– Maintenant, au revoir, dit Georges. »

Il prit les mains d’Éliza entre les siennes, et la regarda fixement dans les yeux sans bouger. Tous deux se taisaient. Puis vinrent les dernieres paroles, les pleurs amers – tout le déchirement de la séparation, quand l’espérance de se revoir repose sur une toile d’araignée. Enfin le mari et la femme se quitterent.


Chapitre 4 Une soirée dans la case de l’oncle Tom.

La case de l’oncle Tom [14], faite de troncs d’arbres a peine dégrossis, était a peu de distance de « la maison ; » le negre désigne ainsi par excellence la demeure du maître. Sur le devant s’étendait un gentil jardinet, ou des soins assidus faisaient croître, chaque été, des fraises, des framboises, et une diversité merveilleuse, vu l’espace, de fruits et de légumes. Toute la façade était tapissée d’un grand bignonia écarlate, et d’un beau rosier multiflore, dont les branches, se croisant et s’enlaçant, laissaient a peine voir la rustique construction. D’éclatantes plantes annuelles, des oillets d’Inde, des pétunias, des belles de jour, orgueil et délices de la tante Chloé, trouvaient aussi un petit coin ou déployer leur splendeur.

Mais ne nous arretons pas au dehors. Le repas du soir est fini dans la grande maison, et tante Chloé, apres avoir présidé aux préparatifs comme « chef, » laissant aux employés subalternes le soin de remettre les choses en ordre et de laver la vaisselle, a regagné son cher petit domaine, pour appreter le souper de son « vieux [15]. » C’est elle en personne qui la, devant le feu, surveille, avec un intéret plein d’anxiété, les progres d’une friture qui frissonne dans la poele. De temps en temps, elle souleve d’un air réfléchi le couvercle d’un four de campagne, d’ou s’échappent des émanations de bon présage. Sa grosse face ronde est si reluisante, qu’on serait tenté de croire qu’elle l’a passée au blanc d’ouf comme ses biscuits. Sous son turban, bigarré et empesé, rayonne une physionomie joviale, trahissant, il faut l’avouer, un peu de cette suffisance naturelle a une cuisiniere, réputée et reconnue « chef » dans tous les environs.

Il est vrai que tante Chloé était cuisiniere dans l’âme, jusqu’a la moelle des os. Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour, qui ne devint grave a son approche, et de fait sa constante préoccupation, de trousser, farcir, rôtir, était bien de nature a éveiller les terreurs de toute volaille réfléchie. Ses gâteaux de mais, dans toutes leurs variétés de noms et de formes, demeuraient d’impénétrables mysteres pour de moins habiles artistes, et elle riait a se tenir les côtes, en racontant, avec un naif orgueil, les vains efforts qu’avaient fait telle ou telle de ses compagnes pour atteindre a sa hauteur.

L’attente de convives a la grande maison, le menu des dîners, des soupers, servis dans « le grand genre, » éveillaient toute son énergie ; et rien ne pouvait lui etre plus agréable que de voir décharger une pile de malles sous la véranda : c’étaient les précurseurs de nouveaux efforts, de nouveaux triomphes.

Pour le moment, la tante Chloé est absorbée dans sa poele a frire ; nous l’y laisserons, et acheverons de peindre l’intérieur de la case.

Un lit, recouvert d’une courte-pointe d’un blanc de neige, occupe l’un des coins ; tout aupres s’étend un grand lambeau de tapis, sur lequel trône d’ordinaire tante Chloé, comme dans une région supérieure. Traité avec une considération particuliere, et autant que possible interdit aux excursions des petits maraudeurs du logis, ce coin fait salon. A l’autre angle, en face, une couchette plus humble est destinée a l’usage journalier. Sur le manteau de la cheminée des images enluminées représentent des sujets tirés de la Bible ; au milieu brille un portrait de Washington, dessiné et colorié, de maniere a étonner ce grand homme, s’il lui eut été donné de se voir ainsi reproduit.

Dans un troisieme coin, sur un banc grossier, deux petits garçons, aux cheveux crépus, aux yeux noirs étincelants, aux joues rebondies, surveillent les premieres tentatives d’une petite sour ; tentatives qui consistent, comme toujours, a se dresser laborieusement sur ses petits pieds, a chanceler une seconde, et a retomber a terre ; chaque échec successif étant salué d’éclats de rire, et proclamé un étonnant succes.

Une table, tant soit peu boiteuse, placée en face du feu, recouverte d’une serviette, et garnie de tasses et de soucoupes des plus éclatantes couleurs, annonce qu’on attend compagnie. A cette table est assis l’oncle Tom, la main droite de M. Shelby, et notre héros, dont nous allons essayer de donner un daguerréotype au lecteur.

C’est un homme grand, robuste, bien découplé, a large poitrine, d’un noir de jais, et dont les traits, fortement africains, expriment un grave et ferme bon sens, uni a beaucoup de bienveillance et de bonté. Tout en lui respire le respect de soi-meme, et une grande dignité naturelle, qui n’exclut pas une simplicité humble et confiante.

L’oncle Tom est en ce moment tout appliqué a une ardoise sur laquelle il essaie, avec soin et lenteur, de reproduire les lettres de l’alphabet, sous l’inspection du jeune maître Georgie, beau garçon de treize ans, qui semble pénétré de ses graves devoirs d’instituteur.

« Non ; – pas comme cela, oncle Tom ; – pas comme cela ! dit-il avec vivacité, tandis que l’oncle Tom trace laborieusement la queue de son g a l’envers ; cela fait un q, voyez-vous ?

– Ah ! vrai ! répond l’oncle Tom, suivant de l’oil avec une admiration respectueuse les innombrables g et q que griffonne, pour son édification, son jeune professeur. Prenant a son tour le crayon entre ses doigts, gros et lourds, il recommence patiemment.

« Comme petit blanc faire tout bien ! » dit tante Chloé, qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette et en train de graisser son gril, s’arrete pour contempler avec orgueil le jeune maître. « C’est lui qui sait écrire ! et lire, donc ! quand il vient ici le soir nous réciter ses leçons, c’est ça qu’est amusant !

– Mais, tante Chloé, j’ai grand faim, dit Georgie ; est-ce que ton gâteau n’est pas bientôt cuit ?

– Presque, massa [16] Georgie ; elle souleva le couvercle et jeta un coup d’oil furtif a son ouvre. Le voila qui tourne brun ! – d’un beau brun doré ! Ah ! laissez-moi faire, allez – je m’y entends ! Maîtresse a commandé a Sally l’autre jour de faire un gâteau, rien que pour apprendre. Oh ! maîtresse, que je dis, ça n’ira pas ! c’est péché de gâter de bonnes choses ! un gâteau qui leve tout d’un côté – pas plus de forme que ma savate ! – Allez, marchez ! »

Et avec cette exclamation de profond dédain pour l’inexpérience de Sally, la tante Chloé enleva d’une main preste le four de campagne, et exposa aux yeux des regardants un gâteau cuit a point, et que n’eut pas désavoué un maître pâtissier. Une fois ce morceau capital arrivé a bon port, la tante Chloé s’occupa de la partie plus substantielle du souper.

« Allons, Moise, Pierrot, tirez-vous du chemin, moricauds ! Sauvez-vous aussi, petite Polly, mon bijou ; maman donnera tout a l’heure du bonbon a la petite. – Et vous, massa Georgie, ôtez les livres, et asseyez-vous pres de mon vieux, pendant que je dresse les saucisses et que je retourne les beignets. En un clin d’oil vous allez en avoir une bonne assiettée.

– On voulait que je revinsse souper a la maison, dit Georgie ; mais je me doutais de ce qui se brassait par ici, tante Chloé.

– Vous vous en doutiez ?… vrai, bijou ? » Et elle entassa les beignets sur son assiette. « Vous saviez bien que votre bonne tantine vous garderait le meilleur. Ah ! il n’y a pas besoin de vous en dire long, a vous, rusé ! »

Elle accompagna ce discours facétieux d’un coup de coude pour en aiguiser la pointe, et revint au gril avec une nouvelle ardeur.

Quand l’activité dévorante de l’appétit de Georgie fut un peu calmée, il s’écria, en brandissant un large coutelas : « Au tour du gâteau, maintenant !

– Dieu vous bénisse ! massa Georgie, dit la tante Chloé, en lui arretant le bras ; vous n’auriez pas le cour de la couper avec ce grand couteau, pour le massacrer tout en miettes, et gâter sa bonne mine ! Tenez, voila une vieille lame mince que j’ai repassée tout expres. Parlez-moi de ça ! Se coupe-t-il net et bien ! – Une pâte levée, légere comme une plume. – A présent, régalez-vous, mon mignon, vous n’en mangerez pas souvent de meilleur.

– Tom Lincoln dit pourtant, reprit Georgie, la bouche pleine, que leur Jinny est meilleure cuisiniere que toi, tante Chloé.

– C’est pas grand’chose que ces Lincoln, répliqua tante Chloé, d’un ton méprisant. Je veux dire par comparaison avec notre monde. – De petites gens, assez respectables dans leur genre ; mais pour ce qui est de savoir vivre, ils ne s’en doutent pas. Mettez seulement maître Lincoln a côté de maître Shelby, seigneur bon Dieu ! Et maîtresse Lincoln – c’est pas elle qui entrerait dans un salon comme maîtresse Shelby – avec un grand air, faut voir ! Allez, allez ! ne me parlez pas de vos Lincoln ! » Et la tante Chloé releva la tete, de l’air d’une personne qui sait son monde.

« Je croyais, reprit Georgie, t’avoir entendu dire que Jinny était assez bonne cuisiniere ?

– Peut-etre bien, pour un petit ordinaire ; pas dit qu’elle ne s’en tire. Elle saura vous faire une bonne fournée de pain, bouillir des pommes de terre a point ; mais, par exemple, ses galettes ne sont pas fameuses ! pas du tout fameuses ! et, quant a la fine pâtisserie, elle n’y entend goutte. Elle fait des pâtés, c’est vrai ; mais quelle croute ! Je la défie de faire la vraie pâte feuilletée qui leve en montagne au four, et qui fond comme suc’ dans la bouche. Je suis allée la-bas pour le mariage de miss Mary ; Jinny m’a montré ses pâtés et ses gâteaux de noce. Comme nous sommes amies, je n’ai rien voulu dire ; mais vous pouvez m’en croire, massa Georgie, je fermerais pas l’oil d’une semaine, si j’avais fait pareille fournée. Pas plus de mine que rien du tout, quoi !

– Je suppose que Jinny les croyait exquis ? demanda Georgie.

– Ça ne m’étonnerait pas. Elle les montrait bien, pauvre innocente ! et, voyez-vous, c’est que justement elle n’en sait pas plus long. Ou aurait-elle appris, dans une maison pareille ? c’est pas de sa faute. Ah ! massa Georgie, vous ne connaissez pas moitié des privileges de votre famille et de votre inducation, soupira la tante Chloé, en roulant des yeux.

– Je t’assure, tante Chloé, que je connais a fond mes privileges de tourtes, de tartes et de pouding. Demande plutôt a Tom Lincoln si je ne chante pas victoire chaque fois que je le rencontre. »

Tante Chloé se rejeta en arriere dans sa chaise, et ravie de l’esprit de son jeune maître, elle rit jusqu’a ce que les larmes coulassent le long de ses joues noires et luisantes. De temps a autre elle détachait a massa Georgie force coups de poing et de coude, s’écriant qu’il eut a s’en aller, qu’il la ferait crever de rire, qu’il la tuerait infailliblement un jour ; chacune de ces sanguinaires prédictions étant accompagnée d’éclats de plus en plus prolongés, Georgie commença réellement a s’alarmer des conséquences de sa verve, et se promit de mettre un frein a ces saillies exorbitantes.

« Vous avez dit ça a Tom, vrai ? – De quoi s’avisent pas ces jeunesses ! Vous lui avez chanté victoire aux oreilles ? Seigneur bon Dieu, massa Georgie, vous feriez rire un hanneton !

– Oui, reprit Georgie, je lui ai dit : « Tom, si vous voyiez seulement les pâtés de tante Chloé ! ce sont la des pâtés ! »

– C’est grand’pitié qu’il n’en voie pas ! reprit tante Chloé, émue de compassion a l’idée des ténebres ou était plongé Tom Lincoln. Vous devriez l’inviter a dîner un de ces jours, mon bijou. Ce serait gentil de vot’part. Vous savez, massa Georgie, qu’il ne faut pas mépriser les autres, ni tirer vanité de ses avantages, vu que nos avantages nous sont donnés d’en haut, et c’est pas chose a oublier, ajouta-t-elle d’un air grave.

– Je compte précisément inviter Tom la semaine prochaine ; tu feras de ton mieux, tante Chloé, pour lui faire ouvrir de grands yeux. Nous le bourrerons si bien qu’il ne s’en relevera pas d’une quinzaine !

– Oui, oui, s’écria tante Chloé ravie, massa verra ! Seigneur Dieu ! quand je pense a quelques-uns de nos dîners ! Vous rappelez-vous, massa, le grand pâté de volaille que j’avais fait le jour du général Knox ? Moi et maîtresse nous nous sommes quasiment disputées a cause de ce pâté ! Je ne sais pas ce qui passe par l’esprit des dames quelquefois ; mais quand une pauvre créature est affairée a ses fourneaux, qu’elle répond de tout, qu’elle ne sait plus ou donner de la tete, c’est juste le moment qu’elles prennent pour venir tourner dans la cuisine et se meler de ce qui ne les regarde pas ! Maîtresse voulait que je fisse comme ci, puis comme ça : finalement, la moutarde me monta au nez, et je lui dis : « Maîtresse, regardez-moi un peu vos belles mains blanches, et vos beaux longs doigts tout reluisants de bagues, comme mes lis blancs reluisent de rosée ! et voyez a côté mes grosses pattes noires ! vous semble-t-il pas que le bon Dieu m’a créée et mise au monde pour faire de la croute de pâté, et vous, pour la manger, et rester au salon ?… Dame ! j’étais en colere, et ça me poussait a l’insolence, massa Georgie.

– Et qu’a dit ma mere ?

– Ce qu’elle a dit ? – Elle a comme ri dans ses yeux, – ses beaux, grands yeux ! « Eh bien ! tante Chloé, je crois que vous avez raison ! » Et du meme pas la voila qui s’en retourne a la salle. Elle aurait du me taper ferme sur la tete pour m’apprendre a etre insolente. Mais que voulez-vous, massa Georgie ! impossible de rien faire avec des dames dans ma cuisine.

– Tu ne t’en étais pas moins bien tirée de ce dîner. Je me rappelle que tout le monde le disait.

– Oh ! que oui !… Étais-je pas derriere la porte de la salle a manger ce jour-la, et ai-je pas vu le général passer trois fois son assiette pour ravoir de ce meme pâté ? ai-je pas entendu qu’il disait : « Il faut que vous ayez une fameuse cuisiniere, madame Shelby ! » Oh ! je ne tenais pas dans ma peau ! C’est qu’aussi le général s’y connaît, dit tante Chloé, se redressant d’un air capable. Un tres-bel homme ! d’une des tres-premieres familles de la Virginie ! Il s’y entend tout aussi bien que moi, le général ! Voyez-vous, massa Georgie, il y a des points capitaux dans un pâté : tout le monde ne sait pas ça, mais le général le sait. Je l’ai bien vu a ses remarques. Il sait quels sont les points capitaux, lui ! »

Massa Georgie en était arrivé a l’impossibilité complete, si rare chez un garçon de son âge, d’avaler une bouchée de plus : se trouvant donc de loisir, il avisa l’amas de tetes crépues et d’yeux avides qui, du coin en face, le regardaient opérer.

« Tiens ! a toi, Moise ! a toi, Pierrot ! il rompit quelques gros morceaux et les leur jeta. Vous en voulez bien, n’est-ce pas ? Allons, tante Chloé, donne-leur donc de la galette ! »

Georgie et Tom s’établirent a l’aise au coin de la cheminée, tandis que tante Chloé, apres avoir tiré du feu un supplément de gâteaux, prit sa petite fille sur son giron, et se mit a remplir alternativement la bouche de l’enfant et la sienne, sans oublier Moise et Pierrot, qui préférerent manger leurs parts, tout en se roulant sous la table, en se chatouillant et en tirant de temps a autre les pieds de la petite sour.

« Voulez-vous finir, mauvais garnements ! dit la mere, leur décochant par ci, par la, un coup de pied, quand le jeu devenait trop intempestif. Ne pouvez-vous donc rester tranquilles une minute devant petit maître blanc ? Finirez-vous ? Prenez garde, ou bien je boutonnerai la culotte d’un cran plus bas, quand massa Georgie sera parti. »

Quel que fut le sens caché sous cette terrible menace, elle produisit fort peu d’effet sur les jeunes délinquants.

« Eh la ! c’est plus fort qu’eux, reprit l’oncle Tom ; ils sont si joueurs, si chatouilleurs, qu’ils ne peuvent pas tenir en place. »

Ici les deux garçons sortirent de dessous la table, et les mains et la figure tout engluées de mélasse, ils livrerent un vigoureux assaut de baisers a la petite sour.

« Voulez-vous bien détaler ! dit la mere en repoussant leurs tetes laineuses ; vous allez finir par rester collés tous ensemble, et n’y aura plus moyen de vous détacher. Courez vite a la fontaine. » Elle accompagna cette injonction d’une tape qui résonna bruyamment, mais qui ne fit que tirer de nouveaux rires des petits lutins, comme ils se précipitaient en tumulte au dehors, ou leur joie fit explosion.

« En a-t-on jamais vu de si turbulents ? » dit tante Chloé avec complaisance ; et tirant un vieux torchon, mis a part pour les cas extremes, elle versa dessus un peu d’eau d’une théiere felée, et s’évertua a enlever la mélasse des mains et du visage de la petite fille. Quand elle l’eut fourbie jusqu’a la faire reluire, elle la posa sur les genoux de l’oncle Tom, et se mit a débarrasser la table. Polly employa cet intervalle a tirer le nez de papa, a lui égratigner la figure, et a plonger ses petites mains grassouillettes au plus épais de la chevelure crépue de Tom, passe-temps auquel elle semblait prendre un plaisir particulier.

« Est-elle éveillée ! » dit Tom, l’éloignant a la longueur de son bras pour la mieux voir ; il se leva, l’assit sur sa large épaule, et se mit a danser et a gambader avec l’enfant, autour de la chambre, tandis que massa Georgie faisait claquer son mouchoir, et que Moise et Pierrot, de retour de leur expédition, lui donnaient la chasse en rugissant comme des lions. Si bien que tante Chloé déclara « qu’elle avait la tete tout a fait rompue. » Cette assertion, se renouvelant tous les jours, ne diminua rien de la gaieté et du vacarme, qui ne cesserent que lorsque chacun eut rugi, cabriolé, sauté a n’en pouvoir plus.

– Eh bien ! j’espere que vous en avez tout votre soul, dit tante Chloé, en tirant un grossier coffre a roulettes de dessous le lit. Fourrez-vous vite la-dedans, Moise et Pierrot, car c’est bientôt l’heure de l’assemblée [17].

– Oh ! mere, nous pas vouloir dormir un brin ! vouloir rester pour l’assemblée, c’est ça qu’est curieux ! Nous bien aimer l’assemblée !

– Allons, tante Chloé, remets la machine en place et laisse-les debout, » dit Georgie avec décision, et, d’un coup de pied, il fit rouler le coffre, que tante Chloé, satisfaite d’avoir sauvé les apparences, acheva de rentrer sous le lit. « Au fait, dit-elle, ça ne peut que leur faire du bien. »

Toute la chambre se forma aussitôt en comité, pour délibérer sur les arrangements a prendre en vue de la réunion.

« Ou trouver des chaises ? – c’est pas moi qui en sais rien, » opina tante Chloé. Mais comme depuis un temps infini l’assemblée se tenait une fois la semaine chez l’oncle Tom, sans que le nombre des sieges eut augmenté, il était probable qu’on trouverait encore cette fois des expédients.

« L’oncle Paul, li chanter si fort l’aut’fois, que li en avoir cassé les deux pieds de derriere de la vieille chaise, dit Moise.

– Veux-tu te taire ! c’est bien plutôt toi qui les as arrachés, vaurien !

– Chaise, li tenir tout de meme, si campée droit contre le mur, suggéra Moise.

– Oncle Paul, li pas s’asseoir dessus, reprit Pierrot, parce que li toujours se trémousser si fort en chantant ! L’autre soir, li faillir tomber tout au travers de la case.

– Si, Seigneur bon Dieu ! faut laisser li s’asseoir, reprit Moise ; li commencer : « Accourez, saints et pécheurs ; écoutez, petits et grands ! » Et patatras ! v’la li parterre ! » Moise imita avec une rare précision le chant nasillard du vieux, et fit une culbute pour illustrer la catastrophe.

« Voyons ! vous tiendrez-vous décemment, a la fin ? dit tante Chloé. N’avez-vous pas de honte ? »

Cependant massa Georgie ayant ri avec le coupable, et déclaré que Moise était « un drôle de corps, » l’admonestation maternelle manqua son but.

« Eh vieux ! dépeche donc ! va chercher les barils : roule-les par ici !

– Barils a mere, li jamais manquer, murmura Moise a Pierrot : tout comme cruche d’huile a la veuve du bon livre [18], tu sais, ou massa Georgie lisait l’autre jour.

– Aie ! mais baril li défoncer la semaine derniere, répliqua Pierrot, et eux dégringoler tout au milieu de la priere ! Baril, li manquer cette fois-la ; pas vrai ? »

Pendant cet aparté, deux barils vides avaient été roulés dans la case, et assujettis avec des pierres. Des planches posées dessus en travers, un assortiment de baquets et de seaux renversés, flanqués de quelques chaises boiteuses, compléterent les préparatifs.

« Massa Georgie lit si bien ! dit tante Chloé ; s’il restait pour faire la lecture ? c’est ça qui serait intéressant ! »

Massa Georgie ne demandait pas mieux. Quel est le garçon qui ne se complaise a ce qui lui donne de l’importance ?

La case s’emplit bientôt d’un assemblage bigarré, depuis le vieillard octogénaire jusqu’a la plus jeune fille et a l’adolescent. Il s’établit un innocent commérage sur divers sujets : « Ou donc tante Sally a-t-elle gagné ce beau foulard rouge tout neuf ?

– Bien sur, maîtresse donnera a Lizie sa robe de mousseline a pois, quand Lizie aura fini la robe de barege a maîtresse. – On assurait que maître Shelby songeait a faire emplette d’un nouveau cheval bai, qui ajouterait encore a la splendeur de la grande maison. »

Un petit nombre de disciples appartenant aux familles voisines, qui leur donnaient permission de venir a l’assemblée, y apportaient aussi leur contingent de nouvelles, et les commentaires sur les dires et faires de chacun circulaient la, tout aussi librement que la meme menue monnaie dans de plus hauts cercles.

Enfin, a l’évidente satisfaction de tous, le chant commença. Les voix naturellement belles, les airs sauvages et accentués, produisaient un effet frappant en dépit des intonations nasales des chanteurs. C’était tantôt les paroles des hymnes adoptées dans les églises d’alentour, tantôt des bribes d’invocations bizarres et vagues, recueillies dans les campements religieux. Un des refrains se chantait surtout avec beaucoup d’énergie et d’onction :

Le combat nous conduit aux gloires éternelles,

Ô mon âme, battez des ailes !

Un autre chant favori disait :

Oh ! Je monte la-haut ! accourez avec moi.

Écoutez ! L’ange nous appelle !

Voyez la cité d’or et sa voute éternelle !

La plupart des hymnes célébraient « les rives du Jourdain, » les « champs de Canaan » et la « Nouvelle-Jérusalem ; » car l’ardente et sensitive imagination du noir s’attache toujours aux expressions pittoresques et animées. Tout en chantant, les uns riaient, les autres pleuraient, applaudissaient, ou échangeaient de joyeuses poignées de main, comme s’ils eussent déja gagné l’autre bord du fleuve.

Des exhortations, des récits suivaient le chant ou s’y melaient. Une vieille a tete blanche, admise au repos depuis longtemps, et fort vénérée comme la chronique du passé, se leva, et, appuyée sur son bâton, dit :

« Enfants ! je suis grandement contente de vous entendre tous, de vous revoir tous encore une fois ; car je ne sais pas quand je partirai pour la cité glorieuse ; mais je me tiens prete, enfants ! comme qui dirait avec mon paquet sous le bras, mon bonnet sur la tete, n’attendant plus que la voiture qui viendra me prendre pour me ramener au pays. Souvent, la nuit, je crois entendre les roues crier, et je me releve et je regarde ! Tenez-vous prets aussi, vous autres ; car je vous le dis a tous, enfants ! et elle frappa la terre de son bâton : Cette gloire d’en haut est une chose sans pareille, – une grande chose, enfants ! – vous n’en savez rien, vous ne vous en doutez pas… C’est la merveille des merveilles ! » Et la vieille s’assit, inondée de larmes, accablée d’émotion, tandis que tous entonnaient en chour :

Ô Canaan, terre promise et chere !

Ô Canaan, je vais a toi !

Massa Georgie, a la requete de l’assemblée, lut les derniers chapitres de l’Apocalypse, souvent interrompus par des exclamations : Seigneur, est-il possible ! – Écoutes seulement ! – Pensez-y ! – Bien sur que c’est proche !

Georgie, garçon intelligent, initié par sa mere aux croyances religieuses, et se voyant le point de mire de l’assemblée, hasardait de temps a autre des commentaires de sa façon, avec un sérieux, une gravité qui lui valaient l’admiration des jeunes et les bénédictions des vieux. On convint d’un commun accord qu’un ministre n’aurait pu mieux dire, et que c’était un garçon prodigieux !

L’oncle Tom passait dans tout le voisinage pour un oracle en matieres religieuses. Le sentiment moral qui prédominait fortement en lui, une plus haute portée d’esprit et plus de culture que n’en avaient ses compagnons, le faisaient respecter parmi eux comme une sorte de pasteur : et le style sévere et plein de cour de ses exhortations aurait pu édifier un auditoire plus choisi ; mais il excellait surtout dans la priere. Rien n’égalait la simplicité touchante, l’ardeur naive de ses appels a Dieu, entremelés de paroles de l’Écriture, si profondément entrées dans son âme qu’elles semblaient faire partie de lui, et couler de ses levres a son insu. Selon l’expression d’un vieux negre : « Il priait tout droit en haut. » Ses paroles surexcitaient tellement la piété des auditeurs, qu’elles finissaient par etre étouffées sous la foule d’improvisations qu’elles provoquaient de toutes parts.

* *

*

Tandis que cette scene se passait dans la case de l’oncle Tom, une autre, d’un genre bien différent, avait lieu dans l’habitation du maître.

Le marchand d’esclaves et M. Shelby étaient de nouveau assis dans la salle a manger, devant une table couverte de papiers. Le premier comptait des liasses de billets de banque, et les poussait a mesure vers le marchand, qui les recomptait a son tour.

« C’est juste, dit l’homme ; maintenant, signez-moi cela. »

M. Shelby tira les contrats de vente a lui, et les signa comme un homme qui dépeche une besogne désagréable, puis il les repoussa de l’autre côté de la table avec l’argent. Haley sortit alors de sa valise un parchemin, et, apres l’avoir parcouru des yeux, il le tendit a M. Shelby, qui s’en saisit avec un empressement a demi réprimé.

« Eh bien, voila qui est fait et fini, dit le trafiquant en se levant.

– Oui, fait et fini, reprit M. Shelby d’un ton pensif.

Il respira péniblement, et répéta : fini…

– Vous n’en avez pas l’air charmé, dit le marchand.

– Haley, vous vous rappellerez, j’espere, que vous m’avez promis, sur l’honneur, de ne pas vendre Tom sans savoir dans quelles mains il tombera.

– Vous venez bien de le vendre, vous ?

– Les circonstances, vous le savez trop bien, m’y obligeaient, dit M. Shelby avec hauteur.

– Et elles peuvent m’y obliger aussi, moi, reprit le marchand. C’est égal, je ferai de mon mieux pour trouver une bonne niche a Tom. Quant a le maltraiter, vous n’avez que faire de craindre, Dieu merci, par gout, je ne suis pas cruel. »

L’exposition qu’il avait déja faite de ses principes d’humanité n’était pas des plus rassurantes ; mais comme le cas ne comportait guere d’autre consolation, M. Shelby laissa partir le marchand en silence, et se mit a fumer solitairement son cigare.