L'Unique et sa propriété - Max Stirner - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1845

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Max Stirner

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Opinie o ebooku L'Unique et sa propriété - Max Stirner

Fragment ebooka L'Unique et sa propriété - Max Stirner

A Propos
Je n’ai mis ma cause en rien
Partie 1 - L'Homme
Chapitre 1 - Une vie d'homme
Chapitre 2 - Les anciens et les modernes
Chapitre 3 - Post-Scriptum


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Je n’ai mis ma cause en rien

Qu'y a-t-il qui ne doive etre ma cause ! Avant tout la bonne Cause, puis la Cause de Dieu, la cause de l'humanité, de la vérité, de la liberté, de la justice, la Cause de mon peuple, de mon prince, de ma patrie et jusqu'a Celle de l'esprit et mille autres. Seule, ma Cause ne doit etre jamais ma cause. «anathemme sur l'égoiste qui ne pense qu'a soi !»

— Voyons donc comment ils l'entendent, leur Cause, ceux-la meme qui nous font travailler, nous abandonner, nous enthousiasmer pour elle.

Vous savez a merveille annoncer de Dieu maintes choses essentielles, tout le long du siecle vous avez «scruté les profondeurs de la divinité» et vous lui avez vu jusqu'au cour, de sorte que vous pouvez parfaitement nous dire comment Dieu traite lui-meme «la Cause de Dieu» que nous avons pour mission de servir. D'ailleurs vous ne faites pas mystere des agissements du Seigneur. Maintenant, qu'es-ce que sa Cause ? A-t-il, comme on l'exige de nous, fait sienne une Cause étrangere, la Cause de la Vérité, de l'Amour ? Cette incompréhension vous révolte et vous nous enseignez que certes la Cause de Dieu est celle de la Vérité et l'Amour, mais cette Cause ne peut lui etre étrangere parce que Dieu est lui-meme Vérité et Amour ; dire que Dieu favorise une Cause étrangere comme la sienne propre, c'est l'égaler a nous, pauvres vers de terre ; cette supposition vous est insupportable. «Dieu embrasserait-il la Cause de la Vérité, s'il n'était lui-meme la vérité ?». Il n'a souci que de sa Cause, mais comme il est tout dans tout, tout est sa Cause. Mais nous, nous ne sommes pas tout dans tout, et notre cause est infiniment petite et méprisable ; c'est pourquoi nous devons servir «une Cause plus haute». — Maintenant, c'est clair, dieu ne s'inquiete que de soi, ne s'occupe que de soi, ne pense qu'a soi, et n'a que soi en vue ; malheur a tout ce qui ne lui est pas agréable. Il ne sert pas un plus Haut et se borne a se satisfaire. Sa Cause est une cause purement égoiste.

Comment en va-t-il avec l'Humanité, dont nous devons faire nôtre la Cause ? Sa Cause est-elle celle d'un autre et l'Humanité sert-elle une Cause supérieure ? Non, l'Humanité n'a l'oil que sur soi, l'humanité veut seulement favoriser l'Humanité, l'Humanité est a soi sa Cause. Afin de pouvoir se développer, elle enjoint aux peuples et aux individus de se tourmenter a son service, et quand ils ont exécuté ce qu'elle réclame, ils sont par elle, pour toute reconnaissance, jetés sur le fumier de l'Histoire. La Cause de l'humanité n'est-elle pas une Cause purement égoiste ?

Il est superflu de montrer a quiconque veut nous gagner a sa cause, qu'il ne s'agit pour lui que de lui-meme, non de nous, de son bien, non du nôtre. Voyez seulement les autres : la vérité, la liberté, l'humanité, la justice, désirent-elles rien de plus, que vous vous enthousiasmiez pour elles et les serviez ?

Elles trouvent singulierement leur compte aux hommages de leurs zélateurs. Considérez un peuple défendu par des patriotes a toute épreuve. Les patriotes tombent dans des combats sanglants ou dans la lutte avec la faim et la misere. La nation est satisfaite. L'engrais de lerus cadavres en a fait «une nation florissante.» Les individus sont morts «pour la grande cause de la nation.» La nation leur envoie quelques mots de reconnaissance et a tout le profit de l'affaire. J'appelle cela un égoisme lucratif.

Mais voyez pourtant ce Sultan qui a un tel souci des «siens». N'est-il pas désintéressement incarné et ne se sacrifie-t-il pas a toute heure pour les siens ? Parfaitement, pour «les siens». Fais-en l'épreuve, manifeste-toi non comme sien, mais comme tien : tu seras jeté aux fers pour t'etre soustrait a son égoisme. Le Sultan n'a mis sa Cause en rien autre chose qu'en lui-meme : il est a lui-meme tout dans tout, il est a lui-meme l'unique et ne souffre personne qui oserait ne pas etre des siens.

A ces exemples éclatants, ne voudrez-vous pas reconnaître que l'égoiste sait parfaitement mener sa barque ? Moi, pour ma part, j'y trouve un enseignement et au lieu de continuer a servir désintéressé ces grands égoistes, je préfere etre moi-meme l'égoiste.

Dieu, l'humanité n'ont mis leur Cause en rien, — en rien autre chose qu'en eux-memes. Semblablement, je mets ma Cause en moi-meme, moi qui aussi bien que Dieu suis le néant de tout autre, moi qui suis mon tout, moi qui suis l'Unique.

Si Dieu ou l'humanité, comme vous l'assurez, a une substance suffisante pour etre a soi tout dans tout, je trouve que cette substance existe bien plus effectivement en moi et que je n'ai aucunement a me plaindre de mon «vide». Je ne suis pas le Rien dans le sens du vide, mais le Rien créateur, le Rien duquel moi, créateur, je tire tout.

Loin d'ici donc, toute Cause qui n'est pas intégralement ma cause ! Mais, pensez-vous, Ma Cause du moins doit etre «la bonne Cause !» Qu'est-ce qui est bon, qu'est-ce qui est mauvais ? Je suis moi-meme ma Cause, et je ne suis ni bon ni mauvais. Ni l'un ni l'autre n'ont un sens pour moi.

Le divin et la Cause de Dieu, l'humain est la Cause de l'homme. Ma Cause n'est ni le divin, ni l'humain, elle n'est pas le Vrai, le Bien, le Juste, la Liberté, etc., elle est seulement le Mien ; elle n'est pas générale, elle est Unique, comme je suis Unique.

Pour Moi, il n'y a rien au-dessus de Moi.


Partie 1
L'Homme


Chapitre 1 Une vie d'homme

Des l'instant ou il ouvre les yeux a la lumiere, l'homme cherche a se dégager et a se conquérir au milieu du chaos ou il roule confondu avec le reste du monde. Mais tout ce que touche l'enfant se rebelle contre ses tentatives et affirme son indépendance. Chacun faisant de soi le centre et se heurtant de toutes parts a la meme prétention chez tous les autres, le conflit, la lutte pour l'autonomie et la suprématie est inévitable.

Vaincre ou etre vaincu — pas d'autre alternative. Le vainqueur sera le maître, le vaincu sera l’esclave: l'un jouira de la souveraineté et des « droits du seigneur », l'autre remplira, plein de respect et de crainte, ses « devoirs de sujet ».

Mais les adversaires ne désarment pas; chacun d'eux reste aux aguets, épiant les faiblesses de l'autre, les enfants celles des parents, les parents celles des enfants (la peur, par exemple); celui qui ne donne pas les coups les reçoit.

Voici la voie qui, des l'enfance, nous conduit a l'affranchissement : nous cherchons a pénétrer au fond des choses ou « derriere les choses »; pour cela nous épions leur point faible (en quoi les enfants sont, comme on le sait, guidés par un instinct qui ne les trompe pas), nous nous plaisons a briser ce qui nous tombe sous la main, nous prenons plaisir a fouiller les coins interdits, a explorer tout ce qui est voilé et soustrait a nos regards: nous essayons sur tout nos forces. Et, le secret enfin découvert, nous nous sentons surs de nous; si, par exemple, nous sommes arrivés a nous convaincre que le fouet ne peut rien contre notre obstination, nous ne le craignons plus, « nous avons passé l'âge de la férule ».

Derriere les verges se dressent, plus puissantes qu'elles, notre audace, notre obstinée volonté. Nous nous glissons doucement derriere tout ce qui nous semblait inquiétant, derriere la force redoutée du fouet, derriere la mine fâchée de notre pere, et derriere tout nous découvrons notre — ataraxie, c'est-a-dire que plus rien ne nous trouble, plus rien ne nous effraie nous prenons conscience de notre pouvoir de résister et de vaincre, nous découvrons que rien ne peut nous contraindre.

Ce qui nous inspirait crainte et respect, loin de nous intimider, nous encourage: derriere le rude commandement des supérieurs et des parents, plus obstinée se redresse notre volonté, plus artificieuse notre ruse. Plus, nous apprenons a nous connaître, plus nous nous rions de ce que nous avions cru insurmontable.

Mais que sont notre adresse, notre ruse notre courage, notre audace, sinon — l’« Esprit ? Pendant longtemps nous échappons a une lutte qui plus tard nous mettra hors d'haleine, la lutte contre la Raison.. La plus belle enfance se passe sans que nous ayons a nous débattre contre la raison. Nous ne nous soucions point d'elle, nous n'avons avec elle nul commerce et elle n'a sur nous aucune prise. On n'obtient rien de nous en essayant de nous convaincre; sourds aux bonnes raisons et aux meilleurs arguments, nous réagissons au contraire vivement sous les caresses, les châtiments et tout ce qui y ressemble.

Ce n'est que plus tard que commence le rude combat contre la raison, et avec lui s'ouvre une nouvelle phase de notre vie. Enfants, nous nous étions trémoussés sans beaucoup rever.

L’Esprit est le premier aspect sous lequel se révele a nous notre etre intime, le premier nom sous lequel nous divinisons le divin, c’est-a-dire l’objet de nos inquiétudes, le fantôme, la « puissance supérieure ». Rien ne s’impose plus désormais a notre respect; nous sommes pleins du juvénile sentiment de notre force, et le monde perd a nos yeux tout crédit, car nous nous sentons supérieurs a lui, nous nous sentons Esprit. Nous commençons a nous apercevoir que nous avions jusqu'ici regardé le monde sans le voir, que nous ne l'avions jamais encore contemplé avec les yeux l’Esprit.

C’est sur les puissances de la nature que nous essayons nos premieres forces. Nos parents nous en imposent comme des puissances naturelles; plus tard, on dit : « Il faudrait abandonner pere et mere pour que toute puissance naturelle fut brisée! » Un jour vient ou on les quitte et ou le lien se rompt. Pour l'homme qui pense, c'est-a-dire pour l'homme « spirituel », la famille n'est pas une puissance naturelle et il doit faire abstraction des parents, des freres et sours, etc. Si ces parents « renaissent » dans la suite comme puissances spirituelles et rationnelles, ces puissances nouvelles ne sont plus du tout ce qu'elles étaient a l'origine.

Ce n'est pas seulement le joug des parents, c'est toute autorité humaine que le jeune homme secoue : les hommes ne sont plus un obstacle devant lequel il daigne s'arreter, car « il faut obéir a Dieu plutôt qu’aux hommes ». Le nouveau point de vue auquel il se place est le — céleste, et, vu de cette hauteur, tout le « terrestre » recule, se rapetisse et s'efface dans une lointaine brume de mépris.

De la, changement radical dans l'orientation intellectuelle du jeune homme et souci chez lui exclusif du spirituel, tandis que l'enfant, qui ne se sentait pas encore Esprit, demeurait confiné dans la lettre des livres entre lesquels il grandissait. Le jeune homme ne s’attache plus aux choses, mais cherche a saisir les pensées que ces choses recelent; ainsi, par exemple, il cesse d'accumuler pele-mele dans sa tete les faits et les dates de l'histoire, pour s'efforcer d'en pénétrer l’esprit; l'enfant, au contraire, s'il peut, bien comprendre l'enchaînement des faits, est incapable d'en dégager les idées, l'esprit; aussi entasse-t-il les connaissances qu'il acquiert sans suivre de plan a priori, sans s'astreindre a une méthode théorique, bref, sans poursuivre d'Idées.

Dans l'enfance, on avait a surmonter la résistance des lois du monde; a présent, quoi qu'on se propose, on se heurte a une objection de l'esprit, de la raison, de la conscience. « Cela n'est pas raisonnable, pas chrétien, pas patriotique! » nous crie la conscience, et — nous nous abstenons. Ce que nous redoutons, ce n'est ni la puissance vengeresse des Euménides, ni la colere de Poséidon, ni le Dieu qui verrait les choses cachées, ni la correction paternelle, c'est, — la Conscience.

Nous sommes désormais « les serviteurs de nos pensées »; nous obéissons a leurs ordres comme naguere a ceux des parents ou des hommes. Ce sont elles (idées, représentations, croyances) qui remplacent les injonctions paternelles et qui gouvernent, notre vie.

Enfants, nous pensions déja, mais nos pensées alors n'étaient pas incorporelles, abstraites, absolues; ce n'étaient point; rien que des pensées, un ciel pour soi, un pur monde de pensées, ce n'étaient point des pensées logiques.

Nous n'avions au contraire d'autres pensées que celles que nous inspiraient les événements ou les choses : nous jugions qu'une chose donnée était de telle ou telle nature. Nous pensions bien : « C'est Dieu qui a créé ce monde que nous voyons », mais notre pensée n'allait pas plus loin, nous ne « scrutions » pas « les profondeurs memes de la Divinité ». Nous disions bien : « Ceci est vrai, ceci est la vérité », mais sans nous enquérir du Vrai en soi, de la Vérité en soi, sans nous demander si « Dieu est la vérité ». Peu nous importaient « les profondeurs de la Divinité, laquelle est la vérité ». Pilate ne s'arrete pas a des questions de pure logique (ou, en d'autres termes, de pure théologie) comme : « Qu'est-ce que la vérité? » et cependant, a l'occasion, il n'hésitera pas a distinguer « ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans une affaire », c'est-a-dire si telle chose déterminée est vraie.

Toute pensée inséparable d'un objet n'est pas encore rien qu'une pensée, une pensée absolue.

Il n'y a pas pour le jeune homme de plus vif plaisir que de découvrir et de faire sienne la pensée pure; la Vérité, la Liberté, l'Humanité, l'Homme, etc., ces astres brillants qui éclairent le monde des pensées, illuminent et exaltent les âmes juvéniles.

Mais, l'Esprit une fois reconnu comme l'essentiel, apparaît une différence : l'esprit peut etre riche ou pauvre, et on s'efforce par conséquent de devenir riche en esprit; l'esprit veut s'étendre, fonder son royaume, royaume qui n'est pas de ce monde mais le dépasse; aussi aspire-t-il a résumer en soi toute spiritualité. Tout esprit que je suis, je ne suis pas esprit parfait, et je dois commencer par rechercher cet esprit parfait.

Moi qui tout a l'heure m'étais découvert en me reconnaissant esprit, je me perds de nouveau, aussitôt que, pénétré de mon inanité, je m'humilie devant l'esprit parfait en reconnaissant qu'il n'est pas a moi et en moi, mais au-dela de moi.

Tout dépend de l'Esprit; mais tout esprit est-il «bon»? L'esprit bon et vrai est l'idéal de l’esprit, le « Saint-Esprit ». Ce n'est ni le mien, ni le tien, c'est un esprit idéal, supérieur : c'est « Dieu ». « Dieu est l'Esprit. » Et « Dieu qui est dans le ciel donnera le bon esprit a ceux qui le demandent.

L’homme fait differe du jeune homme en ce qu'il prend le monde comme il est, sans y voir partout du mal a corriger, des torts a redresser, et sans prétendre le modeler sur son idéal. En lui se fortifie l'opinion qu'on doit agir envers le monde suivant son intéret, et non suivant un idéal.

Tant qu'on ne voit en soi que l'Esprit, et qu'on met tout son mérite a etre esprit (il ne coute guere au jeune homme de risquer sa vie, le « corporel », pour un rien pour la plus niaise blessure d'amour-propre), aussi longtemps qu'on n'a que des pensées, des idées qu'on espere pouvoir réaliser un jour, lorsqu’on aura trouvé sa voie, trouvé un débouché a son activité, ces pensées, ces idées que l’on possede restent provisoirement inaccomplies, irréalisées : on n’a qu’un Idéal.

Mais des qu’on se met (ce qui arrive ordinairement dans l'âge mur) a prendre en affection « sa guenille » et a éprouver un plaisir a etre tel qu’on est, a vivre sa vie, on cesse de poursuivre l’idéal pour s’attacher a un intéret personnel, égoiste, c’est-a-dire a un intéret qui ne vise plus la satisfaction du seul esprit, mais le contentement de tout l'individu; l'intéret devient des lors vraiment intéressé.

Comparez donc l'homme fait au jeune homme. Ne vous paraît-il pas plus âpre, plus égoiste, moins généreux? Sans doute! Est-il pour cela plus mauvais? Non, n'est-ce pas? Il est simplement devenu plus positif, ou, comme vous dites aussi, plus « pratique ». Le grand point est qu'il fait de soi le centre de tout plus résolument que ne le fait le jeune homme, distrait par un tas de choses qui ne sont pas lui : Dieu, la Patrie, et autres prétextes a « enthousiasme ».

L'homme ainsi se découvre lui-meme une seconde fois. Le jeune homme avait aperçu sa spiritualité, et s'était ensuite égaré a la poursuite de l'Esprit universel et parfait, du Saint-Esprit, de l'Homme, de l'Humanité, bref de tous les Idéaux. L'homme se ressaisit et retrouve son esprit incarné en lui, fait chair et devenu quelqu'un.

Un enfant ne met dans ses désirs ni idée ni pensée, un jeune homme ne poursuit que des intérets spirituels, mais les intérets de l'homme sont matériels, personnels et égoistes. Lorsque l'enfant n'a aucun objet dont il puisse s'occuper, il s'ennuie, car il ne sait pas encore s'occuper de lui-meme. Le jeune homme au contraire se lasse vite des objets, parce que de ces objets s'élevent pour lui des pensées et qu'il s'intéresse avant tout a ses pensées, a ses reves, qui l'occupent spirituellement : « son esprit est occupé ».

En tout ce qui n'est pas spirituel, le jeune homme ne voit avec mépris que des « futilités ». S'il lui arrive de prendre au sérieux les plus minces enfantillages (par exemple les cérémonies de la vie universitaire et autres formalités), c'est qu'il en saisit l'esprit, c'est-a-dire qu'il y voit des symboles.

Je me suis retrouvé derriere les choses et m'y suis découvert Esprit; de meme plus tard je me retrouve derriere les pensées, et me découvre leur créateur et leur possesseur.

A l'âge des visions, mes pensées faisaient de l'ombre sur mon cerveau, comme l'arbre sur le sol qui le nourrit; elles planaient autour de moi comme des reves de fiévreux et me troublaient de leur effroyable puissance. Les pensées avaient elles-memes revetu une forme corporelle, et ces fantômes je les voyais : ils s'appelaient Dieu, l'Empereur, le Pape, la Patrie, etc.

Aujourd'hui, je détruis ces incarnations mensongeres, je rentre en possession de mes pensées, et je dis : Moi seul ai un corps et suis quelqu'un. Je ne vois plus dans le monde que ce qu'il est pour moi; il est a moi, il est ma propriété. Je rapporte tout a moi. Naguere, j'étais esprit, et le monde était a mes yeux digne seulement de mon mépris; aujourd'hui, je suis Moi, je suis propriétaire, et je repousse ces esprits ou ces idées dont j'ai mesuré la vanité. Tout cela n'a pas plus de pouvoir sur Moi qu'aucune « puissance de la terre » n'en a sur l'Esprit.

L'enfant était réaliste, embarrassé par les choses de ce monde jusqu'a ce qu'il parvînt peu a peu a pénétrer derriere elles. Le jeune homme est idéaliste tout occupé de ses pensées, jusqu'au jour ou il devient homme fait, homme égoiste qui ne poursuit a travers les choses et les pensées que la joie de son cour, et met au-dessus de tout son intéret personnel. Quant au vieillard… , lorsque j'en serai un, il sera encore temps d'en parler.


Chapitre 2 Les anciens et les modernes

Comment s'est développé chacun de nous? Quels furent ses efforts? A-t-il réussi? A-t-il échoué? Quel but poursuivait-il jadis? Quels désirs et quels projets occupent aujourd'hui son cour? Quels changements ont subis ses opinions? Quels ébranlements ont éprouvés ses principes ? Bref, comment chacun de nous est-il devenu ce qu'il est aujourd'hui, ce qu'il n'était point hier ou jadis ? Chacun peut se le rappeler plus ou moins facilement, mais chacun sent surtout vivement les changements dont il a été le théâtre, quand c'est la vie d'un autre qui se déroule a ses yeux.

Interrogeons donc l'histoire, demandons-lui quels furent le but et les efforts de nos ancetres.


Chapitre 3 Post-Scriptum

Les observations qui précedent sur la « libre critique humaine » et celles que j'aurai encore a faire par la suite sur les écrits de tendance parallele ont été notées au jour le jour, a mesure que paraissaient les livres auxquels elles se rapportent ; je n'ai guere fait ici que mettre bout a bout les appréciations fragmentaires que m'avaient suggérées mes lectures. Mais la Critique est en perpétuel progres et chaque jour il se trouve qu'elle a fait quelques pas en avant ; aussi est-il nécessaire, aujourd'hui que j'ai écrit le mot fin au bout de mon livre, de jeter un coup d'oil en arriere et d'intercaler ici quelques remarques en forme de post-scriptum.

J'ai devant moi le huitieme et dernier fascicule paru de l’Allgemeine Literaturzeitung (Revue générale de la littérature) de Bruno Bauer.

Des les premieres lignes, il nous est de nouveau parlé des « intérets généraux de la Société ». Mais la Critique s'est recueillie et donne a cette « Société » une signification nouvelle, par laquelle elle se sépare radicalement de l’« État » avec lequel elle était restée jusqu'a présent plus ou moins confondue. L'État, naguere encore célébré sous le nom d'« État libre », est définitivement abandonné, comme foncierement incapable de remplir le rôle de « Société humaine ». La Critique s'est vue, en 1842, « momentanément obligée d'identifier les intérets humains et les intérets politiques », mais elle s'est aperçue depuis que l'État, meme sous la forme d' « État libre », n'est pas la société humaine, ou, pour parler sa langue, que le peuple n'est pas l' « Homme ».

Nous avons vu la Critique faire table rase de la théologie et prouver clairement que le Dieu succombe devant l'Homme ; nous la voyons a présent jeter par-dessus bord la politique et démontrer que devant l'Homme, peuples et nationalités s'évanouissent. Aujourd'hui qu'elle a rompu avec l'Église et l'État en les déclarant tous deux inhumains, nous ne tarderons pas a la voir se faire fort de prouver qu'a côté de l'Homme, la « masse », qu'elle-meme appelle un « etre spirituel », est sans valeur ; et ce nouveau divorce ne sera pas pour nous surprendre, car nous pouvons déja entrevoir des symptômes précurseurs de cette évolution. Comment, en effet, des « etres spirituels » de rang inférieur pourraient-ils tenir devant l'Esprit supreme ? L' « Homme » renverse de leur piédestal les idoles fausses.

Ce que la Critique se propose pour le moment, c'est l'étude de la « masse », qu'elle campe en face de l’ « Homme » pour la combattre au nom de ce dernier. Quel est actuellement l'objet de la Critique ? — La masse, un etre spirituel ! La Critique « apprendra a la connaître » et découvrira qu'elle est en contradiction avec l'Homme ; elle démontrera que la masse est inhumaine, et n'aura pas plus de peine a faire cette preuve qu'elle n'en a eu a démontrer que le divin et le national, autrement dit l'Église et l'État, sont la négation meme de l'humanité.

On définira la masse en disant qu'elle est le produit le plus important et le plus significatif de la Révolution ; c'est la foule abusée pour laquelle les illusions de la philosophie politique et surtout de toute la philosophie du XVIIIe siecle n'ont abouti qu'a une cruelle déception. La Révolution a, par ses résultats, contenté les uns et laissé les autres mécontents. La partie satisfaite est la classe moyenne (bourgeois, philistins, etc.), la non-satisfaite est — la masse. Et s'il en est ainsi, le Critique lui-meme ne fait-il pas partie de la masse ?

Mais les non-satisfaits tâtonnent encore en pleine obscurité, et leur déplaisir se traduit par une « mauvaise humeur sans bornes ». C'est de ceux-la que le Critique, non moins mécontent, doit a cette heure se rendre maître ; tout ce qu'il peut ambitionner et tout ce qu'il peut atteindre c'est de tirer cet « etre spirituel » qu'est la masse de sa mauvaise humeur et de l' « élever », c'est-a-dire de lui donner la place qu'auraient du légitimement lui assurer les trop triomphants résultats de la Révolution ; il peut devenir la tete de la masse, son interprete par excellence. Aussi veut-il « combler l'abîme qui le sépare de la foule ». Il se distingue de ceux qui « prétendent élever les classes inférieures du peuple » en ce que ce n'est pas seulement elles, mais lui-meme dont il doit apaiser les rancunes.

Toutefois, l'instinct ne le trompe pas, quand il tient la masse pour « naturellement opposée a la théorie » et lorsqu'il prévoit que « plus cette théorie prendra d'ampleur, plus la masse deviendra compacte ». Car le Critique ne peut, avec son hypothese de l'Homme, ni éclairer ni satisfaire la masse. Si, en face de la Bourgeoisie, elle n'est déja qu'une « couche sociale inférieure », une masse politiquement sans valeur, c'est en face de l'Homme, a plus forte raison, qu'elle va n'etre plus qu'une simple « masse », un ramassis inhumain ou un troupeau de non-hommes.

Le Critique en arrive a nier toute humanité : parti de cette hypothese que l'humain est le vrai, il se retourne lui-meme contre cette hypothese en contestant le caractere d'humanité a tout ce a quoi on l'avait jusqu'alors accordé. Il aboutit simplement a prouver que l'humain n'a d'existence que dans sa tete, tandis que l'inhumain est partout. L'inhumain est le réel, le partout existant ; en s'évertuant a démontrer qu'il n'est « pas humain », le Critique ne fait que formuler explicitement cette tautologie que l'inhumain n'est pas humain.

Quand l'inhumain se sera résolument tourné le dos a lui-meme, que dira-t-il au critique qui le harcele, avant de s'éloigner de lui sans s'etre laissé émouvoir par ses objections ? Tu m'appelles inhumain, pourrait-il lui dire, et inhumain je suis en effet — pour toi ; mais je ne le suis que parce que tu m'opposes a l'humain, et je n'ai pu avoir honte de moi qu'aussi longtemps que je me suis laissé ravaler a ce rôle de repoussoir. J'étais méprisable parce que je cherchais mon « meilleur moi-meme » hors de moi ; j'étais l'inhumain parce que je revais de l' « humain » : j'imitais les pieux que tantalise leur « vrai moi » et qui restent toujours de « pauvres pécheurs »; je ne me concevais que par contraste avec un autre ; cela suffit, je n'étais pas tout dans tout, je n'étais pas — Unique. Mais aujourd'hui je cesse de me regarder comme l'inhumain, je cesse de me mesurer et de me laisser mesurer a l'aune de l'Homme, je cesse de m'incliner devant quelque chose de supérieur a moi, et ainsi — adieu, ô Critique humain ! J'ai été l'inhumain, mais je n'ai fait que passer par la, et je ne le suis plus : je suis l'Unique, je suis l'Égoiste, cet égoiste qui te fait horreur ; mais mon égoisme n'est pas de ceux que l'on peut peser a la balance de l'humanité, du désintéressement, etc., c'est l'égoisme de — l'Unique !

Il faut nous arreter encore a un autre passage du meme fascicule : « La Critique ne pose aucun dogme et ne veut rien connaître d'autre que les objets. »

La Critique redoute d'etre « dogmatique » et d'édifier des dogmes. Naturellement, car ce serait la passer aux antipodes de la critique, au dogmatisme, et, comme critique, de bon devenir mauvais, de désintéressé égoiste, etc. « Pas de dogmes ! » tel est — le sien. Car Critique et Dogmatique restent sur le meme terrain, celui des pensées. Comme le dogmatique, le critique a toujours pour point de départ une pensée, mais il se distingue de son adversaire en ce qu'il ne cesse de maintenir la pensée qui lui sert de principe sous l'empire d'un processus mental qui ne lui permet d'acquérir aucune stabilité. Il fait simplement prévaloir en elle le processus intellectuel sur la foi, et le progres dans le penser sur l'immobilité. Aux yeux du Critique, aucune pensée n'est assurée, car toute pensée est elle-meme le penser ou l'esprit pensant.

C'est pourquoi, je le répete, le monde religieux — qui est précisément le monde des pensées — atteint sa perfection dans la Critique, ou le penser est supérieur a toute pensée, dont aucune ne peut se fixer « égoistement ». Que deviendrait la pureté de la critique, la pureté du penser, si une seule pensée pouvait échapper au proces intellectuel ? Cela nous explique le fait que le Critique lui-meme se laisse aller, de temps a autre, a railler doucement les idées d'Homme et d'Humanité : il pressent que ce sont la des pensées qui approchent de la cristallisation dogmatique. Mais il ne peut détruire une pensée tant qu'il n'a point découvert une pensée — supérieure, en laquelle la premiere se résout. Cette pensée supérieure pourrait s'appeler celle du mouvement de l'esprit ou du proces intellectuel, c'est-a-dire la pensée du penser ou de la critique.

La liberté de penser est en fait ainsi devenue complete ; c'est le triomphe de la liberté spirituelle, car les pensées individuelles, « égoistes », perdent leur caractere dogmatique d'impératif. Une seule le conserve, le — dogme du penser libre ou de la critique.

Contre tout ce qui appartient au monde de la pensée, la Critique a le droit, c'est-a-dire la force, pour elle : elle est victorieuse. La Critique, et la Critique seule, « domine notre époque ». Au point de vue de la pensée, il n'est aucune puissance capable de surpasser la sienne, et c'est plaisir de voir avec quelle aisance ce dragon dévore comme en se jouant toute autre pensée ; tous ces vermisseaux de pensées se tordent, mais elle les broie malgré leurs contorsions et leurs « détours ».

Je ne suis pas un antagoniste de la critique, autrement dit je ne suis pas un dogmatique, et je ne me sens pas atteint par les dents du Critique. Si j'étais un dogmatique, je poserais en premiere ligne un dogme, c'est-a-dire une pensée, une idée, un principe, et je completerais ce dogme en me faisant « systématique » et en bâtissant un systeme, c'est-a-dire un édifice de pensées.

Réciproquement, si j'étais un Critique et le contradicteur du Dogmatique, je conduirais le combat du penser libre contre la pensée qui enchaîne, et je défendrais le penser contre le pensé. Mais je ne suis le champion ni du penser ni d'une pensée, car mon point de départ est Moi, qui ne suis pas plus une pensée que je ne consiste dans le fait de penser. Contre Moi, l'innommable, se brise le royaume des pensées, du penser et de l'esprit.

La Critique est la lutte du possédé contre la possession comme telle, contre toute possession ; elle naît de la conscience que partout regne la possession ou, comme l'appelle le Critique, le rapport religieux et théologique. Il sait que ce n'est pas seulement envers Dieu qu'on se comporte religieusement et qu'on agit en croyant ; il sait que l'on peut etre également religieux et croyant en face d'autres idées telles que Droit, État, Loi, etc.; autrement dit, il reconnaît que la possession est partout et revet toutes les formes. Il en appelle au penser contre les pensées ; mais moi je dis que seul le non-penser me sauve des pensées. Ce n'est pas le penser qui peut me délivrer de la possession, mais bien mon absence de pensée, ou Moi, l'impensable, l'insaisissable.

Un haussement d'épaules me rend les memes services que la plus laborieuse méditation, allonger mes membres dissipe l'angoisse des pensées, un saut, un bond renverse l'Alpe du monde religieux qui pese sur ma poitrine, un hourra d'allégresse jette a terre des fardeaux sous lesquels on pliait depuis des années. Mais la signification formidable d'un cri de joie sans pensée ne pouvait etre comprise tant que dura la longue nuit du penser et de la foi.

« Quelle frivolité, et quelle grossiere frivolité, de vouloir, par un coq-a-l'âne, résoudre les plus difficiles problemes et s'acquitter des plus vastes devoirs ! »

Mais as-tu des devoirs, si tu ne te les imposes pas ? Tant que tu t'en imposes tu ne peux en démordre, et je ne nie pas, note-le bien, que tu penses, et qu'en pensant tu crées des milliers de pensées. Mais toi qui t'es imposé ces devoirs, ne dois-tu pouvoir jamais les renverser ? Dois-tu y rester lié et doivent-ils devenir des devoirs absolus ? Derniere remarque : on a fait au gouvernement un grief de recourir a la force contre la pensée, de braquer contre la presse les foudres policieres de la censure et de transformer des batailles littéraires en combats personnels. Comme s'il ne s'agissait que des pensées et comme si l'on devait aux pensées du désintéressement, de l'abnégation et des sacrifices ! Ces pensées n'attaquent-elles pas les gouvernants eux-memes et n'appellent-elles pas une riposte de l'égoisme ? Et ceux qui pensent n'émettent-ils pas cette prétention religieuse de voir honorer la puissance de la pensée, des idées ? Ceux auxquels ils s'adressent doivent succomber de leur plein gré et sans résistance, parce que la divine puissance de la pensée, la Minerve, combat aux côtés de leurs adversaires. Ce serait déja la l'acte d'un possédé, un sacrifice religieux. Les gouvernants sont en vérité eux-memes pétris de préventions religieuses et guidés par la puissance d'une idée ou d'une croyance, mais ils sont en meme temps des égoistes inavoués, et c'est surtout lorsqu'on est en face de l'ennemi qu'éclate l'égoisme latent : ils sont possédés quant a leur foi, mais quand il s'agit de la foi de leurs adversaires ils ne sont plus possédés et se retrouvent égoistes. Si on veut leur faire un reproche, ce ne peut etre que le reproche opposé, celui d'etre possédés par leurs idées.

Aucune force égoiste, nulle puissance policiere et rien de semblable ne doit entrer en jeu contre les pensées. C'est ce que croient les dévots de la pensée. Mais le penser et les pensées ne me sont pas sacrés ; lorsque je les attaque, c'est ma peau que je défends contre eux. Il se peut que cette lutte ne soit pas raisonnable ; mais si la raison m'était un devoir, c'est ce que j'ai de plus cher que je devrais, nouvel Abraham, lui sacrifier.

Dans le royaume de la Pensée, qui, comme celui de la foi, est le royaume céleste, celui-la a assurément tort qui recourt a la force sans pensée, juste comme a tort celui qui, dans le royaume de l'amour, agit sans amour et celui qui, quoique chrétien, n'agit pas en chrétien : dans ces royaumes auxquels ils pensent appartenir tout en se soustrayant a leurs lois, l'un comme l'autre sont des « pécheurs » et des « égoistes ». Mais, d'autre part, ils y seraient des criminels s'ils prétendaient en sortir et ne plus s'en reconnaître les sujets.

Il en résulte encore que dans leur lutte contre le gouvernement, ceux qui pensent ont pour eux le droit, autrement dit la force, tant qu'ils ne combattent que les pensées du gouvernement (ce dernier reste court et ne trouve a répondre rien qui vaille, littérairement parlant), tandis qu'ils ont tort, autrement dit ils sont impuissants, lorsqu'ils entreprennent de mener des pensées a l'assaut d'une puissance personnelle (la puissance égoiste ferme la bouche aux raisonneurs). Ce n'est pas sur le champ de bataille de la théorie qu'on peut remporter une victoire décisive, et la puissance sacrée de la pensée succombe sous les coups de l'égoisme. Seul le combat égoiste, le combat entre égoistes peut trancher un différend et tirer une question au clair.

Mais c'est la réduire le penser lui-meme a n'etre plus qu'affaire de bon plaisir égoiste, l'affaire de l'unique, ni plus ni moins qu'un simple passe-temps ou qu'une amourette ; c'est lui enlever sa dignité de « dernier et supreme arbitre », et cette dépréciation, cette profanation du penser, cette égalisation du moi qui pense et du moi qui ne pense pas, cette grossiere mais réelle « égalité — il est interdit a la critique de l'instaurer, parce qu'elle n'est que la pretresse du penser et qu'elle n'aperçoit par-dela le penser que — le déluge.

La Critique soutient bien, par exemple, que la libre critique doit vaincre l'État, mais elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l'État de « provoquer a l'indiscipline et a la licence »; elle pense que l'indiscipline et la licence ne devraient pas triompher, et qu'elle seule le doit. C'est bien plutôt le contraire : ce n'est que par l'audace ennemie de toute regle et de toute discipline que l'État peut etre vaincu.

Concluons : Nous en avons assez dit pour qu'il paraisse évident que la nouvelle évolution qu'a subie le Critique n'est pas une métamorphose et qu'il n'a fait que « rectifier quelques jugements hasardés » et « mettre un objet au point »; il se vante quand il dit que « la Critique se critique elle-meme » : elle ou plutôt il ne critique que les « erreurs » de la critique et se borne a la purger de ses « inconséquences ». S'il voulait critiquer la Critique, il devrait commencer par examiner s'il y a réellement quelque chose dans l'hypothese sur laquelle elle est bâtie.

Moi aussi je pars d'une hypothese, attendu que je me suppose ; mais mon hypothese ne tend pas a se parfaire comme « l'Homme tend a sa perfection », elle ne me sert qu'a en jouir et a la consommer. Je ne me nourris précisément que de cette seule hypothese, et je ne suis que pour autant que je m'en nourris. Aussi cette hypothese n'en est-elle pas une ; étant l'Unique, je ne sais rien de la dualité d'un moi postulant et d'un moi postulé (d'un moi « imparfait » et d'un moi « parfait » ou Homme). Je ne me suppose pas, parce qu'a chaque instant je me pose ou me crée ; je ne suis que parce que je suis posé et non supposé, et, encore une fois, je ne suis posé que du moment ou je me pose, c'est-a-dire que je suis a la fois le créateur et la créature.

Si les hypotheses qui ont eu cours jusqu'a présent doivent se désorganiser et disparaître, elles ne doivent pas se résoudre simplement en une hypothese supérieure telle que la pensée ou le penser meme, la Critique.

Leur destruction doit m'etre profitable a Moi, sinon la solution nouvelle qui naîtra de leur mort rentrerait dans la série innombrable de toutes celles qui jusqu'a présent n'ont jamais déclaré fausses les anciennes vérités et fait crouler des hypotheses depuis longtemps acceptées que pour édifier sur leurs ruines le trône d'un étranger, d'un intrus : Homme, Dieu, État ou Morale.


« L'Homme est pour l'homme l'Etre supreme », dit Feuerbach.

« L'Homme vient seulement d'etre découvert », dit Bruno Bauer.

Examinons de plus pres cet Etre supreme et cette nouvelle découverte.


1. Les anciens

Puisque l'usage a imposé a nos aieux d'avant le Christ le nom d'« Anciens », nous ne soutiendrons pas que comparés a nous, gens d'expérience, ils seraient a plus juste titre appelés des enfants * ; nous préférons incliner devant eux comme devant de vieux parents. Mais comment donc purent-ils finir par vieillir, et quel est celui dont la prétendue nouveauté parvint a les supplanter?

Nous le connaissons, le novateur révolutionnaire, l'héritier impie qui profana de ses propres mains le sabbat de ses peres pour sanctifier son dimanche, et qui interrompit le cours du temps pour faire dater de lui une ere nouvelle : nous le connaissons, et nous savons que ce fut le — Chrétien, Mais reste-t-il lui-meme éternellement jeune, est-il encore aujourd'hui le « Moderne », ou son tour est-il venu de vieillir, lui qui fit vieillir les « Anciens »?

Ce furent les Anciens eux-memes qui enfanterent l'homme moderne qui devait les supplanter; examinons cette genese.

« Pour les Anciens, dit Feuerbach, le monde était une vérité. » Mais il néglige d'ajouter, ce qui est important, « une vérité derriere la fausseté de laquelle ils cherchaient et finalement parvinrent a pénétrer ». On reconnaît bientôt ce qu'il faut penser de ces mots de Feuerbach, quand on en rapproche la parole chrétienne : « ce monde vain et périssable ».

Jamais le Chrétien n'a pu se convaincre de la vanité de la parole divine; il croit a son éternelle et inébranlable véracité, dont les plus profondes méditations ne peuvent que rendre le triomphe plus éclatant; les Anciens, par contre, étaient pénétrés de ce sentiment que le monde et les lois du monde (les liens du sang, par exemple) étaient la vérité, vérité devant laquelle devait s’incliner leur impuissance. C'est précisément ce que les Anciens avaient estimé du plus haut prix que les Chrétiens rejeterent comme sans valeur; c'est ce que les uns avaient proclamé vrai que les autres flétrirent, comme un mensonge : l'idée tant exaltée de patrie perd son importance, et le Chrétien ne doit plus se regarder que comme « un étranger sur la terre »; l'ensevelissement des morts, ce devoir sacré qui inspira un chef-d'ouvre, l'Antigone de Sophocle, ne paraît plus qu'une misere (« Laissez les morts enterrer leurs morts »); l'indissolubilité des liens de famille devient un préjugé dont on ne saurait assez tôt se défaire , et ainsi de suite.

Nous voyons donc que ce que les Anciens tinrent pour la vérité était le contraire meme de ce qui passa pour la vérité aux yeux des modernes; les uns crurent au naturel, les autres au spirituel; les uns aux choses et aux lois de la terre, les autres a celles du ciel (la patrie céleste, « la Jérusalem de la-haut », etc.). Étant donné que la pensée moderne ne fut que l'aboutissement et le produit de la pensée antique, reste a examiner comment était possible une telle métamorphose.

Ce furent les Anciens eux-memes qui finirent par faire de leur vérité un mensonge.

Remontons aux plus belles années de l'Antiquité, au siecle de Péricles : c'est alors que commença la sophistique, et que la Grece fit un jouet de ce qui avait été pour elle jusqu'alors l'objet des plus graves méditations.

Les peres avaient été trop longtemps courbés sous le joug inexorable des réalités pour que ces dures expériences n'apprissent a leurs descendants a se connaître. C'est avec une assurance hardie que les SOPHISTES poussent le cri de ralliement : « Ne t'en laisse pas imposer! » et qu'ils exposent leur doctrine : « Use en toute occasion de ton intelligence, de la finesse, de l'ingéniosité de ton esprit; c'est grâce a une intelligence solide et bien exercée qu'on y assure le meilleur sort, la plus belle vie. »Ils reconnaissent donc dans l'esprit la véritable arme de l'homme contre le monde; c'est ce qui leur fait tant priser la souplesse dialectique, l'adresse oratoire, l'art de la controverse. Ils proclament qu'il faut en toute occasion recourir a l'esprit, mais ils sont encore bien loin de sanctifier l'esprit, car ce dernier n'est pour eux qu'une arme, un moyen, ce que sont pour les enfants la ruse et l'audace. L'esprit, c'est pour eux l'intelligence, l'infaillible raison.

On jugerait aujourd'hui cette éducation intellectuelle incomplete, unilatérale, et l'on ajouterait : Ne formez pas uniquement votre intelligence, formez aussi votre cour. C'est ce que fit SOCRATE.

Si le cour, en effet, n'était point affranchi de ses aspirations naturelles, s'il restait empli de son contenu fortuit, d'impulsions désordonnées soumises a toutes les influences extérieures, il ne serait que le foyer des convoitises les plus diverses, et il arriverait fatalement que la libre intelligence, asservie a ce « mauvais cour », se preterait a réaliser tout ce qu'en souhaiterait la malice.

Aussi Socrate déclare-t-il qu'il ne suffit pas d'employer en toutes circonstances son intelligence, mais que la question est de savoir a quel but il sied de l’appliquer. Nous dirions aujourd'hui que ce but doit etre le « Bien »: mais poursuivre le bien, c'est etre — moral : Socrate est donc le fondateur de l’éthique.

Le principe de la sophistique conduisait a admettre pour l'homme le plus aveuglément esclave de ses passions la possibilité d’etre un sophiste redoutable, capable, grâce a la puissance de son esprit, de tout ordonner et façonner au gré de son cour grossier. Quelle est l’action en faveur de laquelle on ne peut invoquer « de bonnes raisons »? Tout n'est-il pas soutenable?

C'est pour cela que Socrate ajoute : Pour que l'on puisse priser votre sagesse, il faut que vous ayez « un cour pur ». Alors commence la seconde période de l'affranchissement de la pensée grecque, la période de la pureté du cour. La premiere finit avec les Sophistes, lorsqu'ils eurent proclamé la puissance illimitée de l'intelligence.

Mais le cour prend toujours le parti du monde; il est son serviteur, toujours agité de passions terrestres. Il fallait des lors dégrossir ce cour inculte : ce fut le temps de l'éducation du cour. Mais quelle éducation convient au cour?

L'intelligence en est arrivée a se jouer librement de tout le contenu de l'esprit, dont elle est une face; c'est la aussi ce qui menace le cour : devant lui va bientôt s'écrouler tout ce qui appartient au monde, si bien que, finalement, famille, chose publique, patrie, tout sera abandonné pour lui, c'est-a-dire pour la Félicité, pour la félicité du cour.

L'expérience journaliere enseigne que la raison peut avoir depuis longtemps renoncé a une chose, alors que le cour bat et battra pour elle encore pendant bien des années. De meme, si completement que l'intelligence sophistique se fut rendue maîtresse des antiques Forces naguere toutes-puissantes, il restait encore, afin qu'elles n'eussent plus aucune prise sur l'homme, a les expulser du cour ou elles régnaient sans conteste.

Cette guerre, ce fut Socrate qui la déclara, et la paix ne fut signée que le jour ou il mourut le monde antique.

Avec Socrate commence l'examen du cour, et tout son contenu va etre passé au crible. Les derniers, les supremes efforts des Anciens aboutirent a rejeter du cour tout son contenu, et a le laisser battre a vide : ce fut l'ouvre des SCEPTIQUES. Ainsi fut atteinte cette pureté du cour qui était parvenue, au temps des Sophistes, a s'opposer a l'intelligence. Le résultat de la culture sophistique fut que l'intelligence ne se laisse plus arreter par rien, celui de l'éducation sceptique, que le cour ne se laisse plus émouvoir par rien.

Aussi longtemps que l'homme reste pris dans l'engrenage du monde et embarrassé par ses relations avec lui — et il le reste jusqu'a la fin de l'Antiquité parce que son cour a du lutter jusqu'alors pour s'affranchir du monde — il n'est pas encore esprit; l'esprit en effet est immatériel, sans rapport avec le monde et la matiere, il n'existe pour lui ni nature ni lois de la nature, mais uniquement le spirituel et les liens spirituels.

C'est pourquoi l'homme dut devenir aussi insoucieux et aussi détaché de tout que l'avait fait l'éducation sceptique, assez indifférent envers le monde pour que son écroulement meme ne le put émouvoir, avant de pouvoir se sentir indépendant du monde, c'est-a-dire se sentir esprit. Et c'est l'ouvre de géants accomplie par les Anciens que l'homme doit de se savoir un etre sans liaison avec le monde, un Esprit.

Lorsque tout souci du monde l'a abandonné, et alors seulement, l'homme est pour lui-meme tout dans tout ; il n'est plus que pour lui-meme, il est esprit pour l'esprit ; ou, plus clairement : il ne se soucie plus que du spirituel.

Les Anciens tendirent vers l'Esprit et s'efforcerent de parvenir a la spiritualité. Mais l'homme qui veut etre actif comme esprit sera entraîné a des tâches tout autres que celles qu'il pouvait d'avance se tracer, a des tâches qui mettront en ouvre l'esprit et non plus seulement l'intelligence pratique, la perspicacité capable uniquement de se rendre maître des choses. L'esprit poursuit uniquement le spirituel et cherche en tout les « traces de l'esprit » : pour l’esprit croyant « toute chose procede de Dieu » et ne l'intéresse que pour autant que cette origine divine s’y révele ; tout paraît a l’esprit philosophique marqué du sceau de la raison, et ne l'intéresse que s’il peut y découvrir la raison, c’est-a-dire le contenu spirituel.

Cet esprit qui ne s'applique a rien de non spirituel, a aucune chose, mais uniquement a l'etre qui existe derriere et au-dessus des choses, aux pensées, cet esprit, les Anciens ne le possédaient pas encore. Mais ils luttaient pour l'acquérir, ils le désiraient ardemment et, par la meme, ils l'aiguisaient en silence pour le tourner contre leur tout-puissant ennemi, le Monde; en attendant, c'est leur sens pratique, leur sagacité qu'ils opposaient a ce monde sensible, qui d'ailleurs n'était pas encore devenue sensible pour eux, car Jéhovah et les dieux du paganisme étaient encore bien loin de la notion « Dieu est esprit », et la patrie « céleste » n'avait pas encore remplacé la patrie sensible. Aujourd'hui encore, les Juifs, ces héritiers de la sagesse antique, ne se sont pas élevés plus haut et sont incapables, en dépit de toute la subtilité et de toute la puissance de raisonnement qui les rendent si aisément maîtres des choses, de concevoir l'esprit pour lequel les choses ne sont rien.

Le Chrétien a des intérets spirituels parce qu'il ose etre homme par l'esprit; le Juif ne peut comprendre ces intérets dans toute leur pureté parce qu'il ne peut prendre sur lui de n'accorder aucune valeur aux choses : la spiritualité pure, cette spiritualité qui trouve, par exemple, son expression religieuse dans « la foi que ne justifie aucune ouvre » des Chrétiens, lui est fermée. Leur réalisme éloigne toujours les Juifs des Chrétiens, car le spirituel est aussi inintelligible pour le réaliste que le réel est méprisable aux yeux de l'esprit. Les Juifs n'ont que « l'esprit de ce monde ».

La perspicacité et la profondeur antiques sont aussi éloignées de l'esprit et de la spiritualité du monde chrétien que la terre l'est du ciel.

Les choses de ce monde ne frappent ni n'angoissent celui qui se sent un libre esprit; il n'en a cure, car il faudrait, pour qu'il continuât a sentir leur poids, qu'il fut assez borné pour leur accorder encore quelque importance, ce qui témoignerait manifestement qu'il n'a pas encore completement perdu de vue la « chere vie ».

Celui qui s'applique exclusivement a se savoir et a se sentir un pur esprit s'inquiete peu des éventualités fâcheuses qui peuvent l'atteindre et ne songe nullement aux dispositions a prendre pour s'assurer une vie libre et agréable.

Les désagréments que les hasards de la vie font naître des choses ne l'affectent point, car il ne vit que par l'esprit et d'aliments tout spirituels. Sans doute, comme le premier animal venu, mais sans presque s'en apercevoir, il boit, il mange, et quand la pâture vient a lui faire défaut, son corps succombe; mais en tant qu'esprit il se sait immortel, et ses yeux se ferment au milieu d'une méditation ou d'une priere.

Toute sa vie tient dans ses rapports avec le spirituel : il pense, et le reste n'est rien; quelque direction que prenne son activité dans le domaine de l'esprit, priere, contemplation ou spéculation philosophique, toujours ses efforts se réalisent sous la forme d'une pensée. Aussi Descartes, lorsqu'il fut parvenu a la parfaite conscience de cette vérité, pouvait-il s'écrier : « Je pense, c'est-a-dire je suis ». Cela signifie que c'est ma pensée qui est mon etre et ma vie, que je n’ai d'autre vie que ma vie spirituelle, que je n’ai d’autre existence que mon existence en tant qu’esprit, ou, enfin, que je suis absolument esprit et rien qu'esprit. L'infortuné Peter Schlemihl, qui avait perdu son ombre, est le portrait de cet homme devenu esprit, car le corps de l'esprit ne fait pas d'ombre. Il en était tout autrement chez les Anciens! Si énergique, si virile que put etre leur attitude vis-a-vis de la puissance des choses, ils ne pouvaient faire autrement que de reconnaître cette puissance, et leur pouvoir se bornait a protéger autant que possible leur vie contre elle. Ce n'est que bien tard qu'ils reconnurent que leur « véritable vie n'était point celle qui prenait part a la lutte contre les choses du monde, mais la vie « spirituelle », « qui se détourne des choses », et le jour ou ils s'en aviserent, ils étaient — Chrétiens, ils étaient des « modernes » et des novateurs vis-a-vis du monde antique. La vie spirituelle, étrangere aux choses d'ici-bas, n'a plus de racines dans la nature, « elle ne vit que de pensées » et n'est par conséquent plus la « vie » mais — la pensée.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que les Anciens vivaient sans penser; ce serait aussi faux que de s'imaginer l'homme spirituel comme pensant sans vivre. Les Anciens avaient leurs pensées, leurs vues sur tout, sur le monde, sur l'homme, sur les dieux, etc., et montraient le plus grand a empressement a acquérir des lumieres nouvelles. Mais ce qu'ils ne connaissaient pas, c'était la Pensée, bien qu'ils pensassent d'ailleurs a toutes sortes de choses et qu'ils pussent etre « tourmentés par leurs pensées ». Rappelez-vous, en songeant a eux, la phrase de l'Évangile : Mes pensées ne sont pas vos pensées ; autant le ciel est plus haut que la terre, autant mes pensées sont plus hautes que vos pensées », et rappelez-vous ce qui a été dit plus haut de nos pensées d’enfants.

Que cherche donc l'Antiquité? La véritable joie, la joie de vivre, et c’est a la « véritable vie » qu’elle finit par aboutir.

Le poete grec Simonide chante : « Pour l'homme mortel, le plus noble et le premier des biens est la santé ; le suivant est la beauté; le troisieme, la richesse acquise sans fraude; le quatrieme est de jouir de ces biens en compagnie de jeunes amis. » Ce sont la les biens de la vie, les joies de la vie. Et que cherchait d'autre Diogene de Sinope. sinon cette véritable joie de vivre qu'il crut trouver dans le plus strict dénuement? Que cherchait d'autre Aristippe, qui la trouva dans une inaltérable tranquillité d'âme? Ce qu'ils cherchaient tous, c'était le calme et imperturbable désir de vivre, c'était la sérénité ; ils cherchaient a etre « de bonnes choses ».

Les Stoiciens veulent réaliser l'idéal de la sagesse dans la vie, etre des hommes qui savent vivre. Cet idéal, ils le trouvent dans le dédain du monde, dans une vie immobile et stagnante, isolée et nue, sans expansion, sans rapports cordiaux avec le monde. Le stoique vit, mais il est seul a vivre : pour lui, tout le reste est mort. Les Épicuriens, au contraire, demandaient une vie active.

Les Anciens, en voulant etre de bonnes choses, aspirent au bien vivre (les Juifs notamment désirent vivre longuement, comblés d'enfants et de richesses), a l'Eudémonie, au bien-etre sous toutes ses formes. Démocrite, par exemple, vante la paix du cour de celui « qui coule ses jours dans le repos, loin des agitations et des soucis ».

L'Ancien songe donc a traverser la vie sans encombre, en se garant des chances mauvaises et des hasards du monde. Comme il ne peut s'affranchir du monde, puisque toute son activité est tournée vers l'effort, il doit se borner a le repousser, mais son mépris ne le détruit pas; aussi ne peut-il atteindre tout au plus qu'un haut degré d'affranchissement, et il n'y aura jamais, entre lui et le moins affranchi, qu'une différence de degré. Qu'il parvienne meme a tuer en lui le dernier reste de sensibilité aux choses terrestres que trahit encore le monotone chuchotement du mot « Brahm », rien cependant ne le séparera essentiellement de l'homme des sens, de l'homme de la chair.

Le stoicisme, la vertu virile meme n'ont d'autre raison d'etre que la nécessité de s'affirmer et de se soutenir envers et contre le monde; l'éthique des stoiciens n'est point une doctrine de l'esprit, mais une doctrine du mépris du monde et de l'affirmation de soi vis-a-vis du monde. Et cette doctrine s'exprime dans « l'impassibilité et le calme de la vie, c'est-a-dire dans la pure vertu romaine.

Les Romains ne dépasserent pas cette sagesse dans la vie (Horace, Cicéron, etc.).

La prospérité épicurienne (Hédone) n'est que le savoir-vivre stoicien, mais affiné, plus artificieux; les Épicuriens enseignent simplement une autre conduite dans le monde; ils conseillent de ruser avec lui au lieu de le heurter de front : il faut tromper le monde, car il est mon ennemi.

Le divorce définitif avec le monde fut consommé par les Sceptiques. Toutes nos relations avec lui sont « sans valeur et sans vérité ». « Les sensations et les pensées que nous puisons dans le monde ne renferment, dit Timon, aucune vérité. » — « Qu'est-ce que la vérité ? » s'écrie Pilate. La doctrine de Pyrrhon nous enseigne que le monde n'est ni bon ni mauvais, ni beau ni laid, etc., que ce sont la de simples prédicats que nous lui attribuons. « Une chose n'est ni bonne ni mauvaise en soi, c'est l'homme qui la juge telle ou telle. » (Timon.) Il n'y a d'autre attitude possible devant le monde que l'Ataraxie (l'indifférence) et l'Aphasie (le silence, ou en d’autres termes l'isolement intérieur).

Il n'y a dans le monde aucune vérité a saisir ; les choses se contredisent, nos jugements sur elles n'ont aucun critérium (une chose est bonne ou mauvaise suivant que l'un la trouve bonne ou que l'autre la trouve mauvaise) ; mettons de côté toute recherche de la « Vérité » ; que les hommes renoncent a trouver dans le monde aucun objet de connaissance, et qu'ils cessent de s'inquiéter d'un monde sans vérité.

Ainsi l'Antiquité vint a bout du monde des choses, de l'ordre de la nature et de l'univers ; mais cet ordre embrasse non seulement les lois de la nature, mais encore toutes les relations dans lesquelles la nature place l'homme, la famille, la chose publique, et tout ce qu'on nomme les « liens naturels ».

Avec le monde de l'Esprit commence le Christianisme. L'homme qui se tient encore en armes vis-a-vis du monde est l'Ancien, le — Paien (le Juif l'est resté parce que non chrétien) ; l'homme que ne guident plus que la « joie du cour », la compassion, la sympathie, l'Esprit, est le Moderne, le — Chrétien.

Les Anciens travaillerent a soumettre le monde et s'efforcerent de dégager l'homme des lourdes chaînes de sa dépendance vis-a-vis de ce qui n'était pas lui ; ils aboutirent ainsi a la dissolution de l'État et a la prépondérance du « privé ». Chose publique, Famille, etc., sont des liens naturels, et comme tels d'importunes entraves qui rabaissent ma liberté spirituelle.