L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I - Miguel Cervantes - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1605

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Miguel Cervantes

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Opis ebooka L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I - Miguel Cervantes

400 ans apres sa parution, ce livre mythique a été élu meilleur livre de l'histoire de la littérature par un jury composé de cent auteurs de renom, de 54 nationalités différentes. Il est difficile de parler de ce livre, tant il est riche et foisonnant : il faut le lire!... Certains qualifient Don Quichotte d'anti-héros ridicule qui lutte contre les moulins a vent. Il est plutôt Le Héros, l'homme qui réinvente le monde, qui va jusqu'au bout du Reve et de sa recherche de la perfection.

Opinie o ebooku L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I - Miguel Cervantes

Fragment ebooka L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I - Miguel Cervantes

A Propos
Prologue
Partie 1
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII

A Propos Cervantes:

Don Miguel de Cervantes y Saavedra ( September 29, 1547 – April 23, 1616) was a Spanish novelist, poet, and playwright. Cervantes was one of the most important and influential persons in literature and the leading figure associated with the cultural fluorescence of sixteenth century Spain (the Siglo de Oro). His novel, Don Quixote, is considered as a founding classic of Western literature and regularly figures among the best novels ever written; it has been translated into more than sixty-five languages, while editions continue regularly to be printed, and critical discussion of the work has unabatedly persisted since the 18th century. He has been dubbed el Príncipe de los Ingenios (the Prince of Wits). Cervantes, born in Alcalá de Henares, was the fourth of seven children in a family whose origins may have been of the minor gentry. The family moved from town to town, and little is known of Cervantes's early years. Cervantes made his literary début in 1568. By 1570 he had enlisted as a soldier in a Spanish infantry regiment and continued his military life until 1575, when he was captured by barbary pirates on his return home. He was ransomed by his parents and the Trinitarians and returned to his family in Madrid. In 1585, Cervantes published a pastoral novel, La Galatea. Because of financial problems, Cervantes worked as a purveyor for the Spanish Armada, and later as a tax collector. In 1597 discrepancies in his accounts of three years previous landed him in the Crown Jail of Seville. In 1605 he was in Valladolid, just when the immediate success of the first part of his Don Quixote, published in Madrid, signaled his return to the literary world. In 1607, he settled in Madrid, where he lived and worked until his death. During the last nine years of his life, Cervantes solidified his reputation as a writer; he published the Exemplary Novels (Novelas ejemplares) in 1613, the Journey to Parnassus (Viaje del Parnaso) in 1614, and in 1615, the Ocho comedias y ocho entremeses and the second part of Don Quixote. Carlos Fuentes noted that, "Cervantes leaves open the pages of a book where the reader knows himself to be written. " Source: Wikipedia

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Prologue

Lecteur inoccupé, tu me croiras bien, sans exiger de serment, si je te dis que je voudrais que ce livre, comme enfant de mon intelligence[1], fut le plus beau, le plus élégant et le plus spirituel qui se put imaginer ; mais, hélas ! je n’ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque etre engendre son semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal cultivé comme le mien, sinon l’histoire d’un fils sec, maigre, rabougri, fantasque, plein de pensées étranges et que nul autre n’avait conçues, tel enfin qu’il pouvait s’engendrer dans une prison, ou toute incommodité a son siege, ou tout bruit sinistre fait sa demeure ? Le loisir et le repos, la paix du séjour, l’aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des fontaines, le calme de l’esprit, toutes ces choses concourent a ce que les muses les plus stériles se montrent fécondes, et offrent au monde ravi des fruits merveilleux qui le comblent de satisfaction. Arrive-t-il qu’un pere ait un fils laid et sans aucune grâce, l’amour qu’il porte a cet enfant lui met un bandeau sur les yeux pour qu’il ne voie pas ses défauts ; au contraire, il les prend pour des saillies, des gentillesses, et les conte a ses amis pour des traits charmants d’esprit et de malice. Mais moi, qui ne suis, quoique j’en paraisse le pere véritable, que le pere putatif[2] de don Quichotte, je ne veux pas suivre le courant de l’usage, ni te supplier, presque les larmes aux yeux, comme d’autres font, tres-cher lecteur, de pardonner ou d’excuser les défauts que tu verras en cet enfant, que je te présente pour le mien. Puisque tu n’es ni son parent ni son ami ; puisque tu as ton âme dans ton corps avec son libre arbitre, autant que le plus huppé ; puisque tu habites ta maison, dont tu es seigneur autant que le roi de ses tributs, et que tu sais bien le commun proverbe : « Sous mon manteau je tue le roi, » toutes choses qui t’exemptent a mon égard d’obligation et de respect, tu peux dire de l’histoire tout ce qui te semblera bon, sans crainte qu’on te punisse pour le mal, sans espoir qu’on te récompense pour le bien qu’il te plaira d’en dire.

Seulement, j’aurais voulu te la donner toute nue, sans l’ornement du prologue, sans l’accompagnement ordinaire de cet innombrable catalogue de sonnets, d’épigrammes, d’éloges, qu’on a l’habitude d’imprimer en tete des livres[3] .

Car je dois te dire que, bien que cette histoire m’ait couté quelque travail a la composer, aucun ne m’a semblé plus grand que celui de faire cette préface que tu es a lire. Bien souvent j’ai pris la plume pour l’écrire, et je l’ai toujours posée, ne sachant ce que j’écrirais. Mais un jour que j’étais indécis, le papier devant moi, la plume sur l’oreille, le coude sur la table et la main sur la joue, pensant a ce que j’allais dire, voila que tout a coup entre un de mes amis, homme d’intelligence et d’enjouement, lequel, me voyant si sombre et si reveur, m’en demanda la cause. Comme je ne voulais pas la lui cacher, je lui répondis que je pensais au prologue qu’il fallait écrire pour l’histoire de don Quichotte, et que j’étais si découragé que j’avais résolu de ne pas le faire, et des lors de ne pas mettre au jour les exploits d’un si noble chevalier.

« Car enfin, lui dis-je, comment voudriez-vous que je ne fusse pas en souci de ce que va dire cet antique législateur qu’on appelle le public, quand il verra qu’au bout de tant d’années ou je dormais dans l’oubli, je viens aujourd’hui me montrer au grand jour portant toute la charge de mon âge[4], avec une légende seche comme du jonc, pauvre d’invention et de style, dépourvue de jeux d’esprit et de toute érudition, sans annotations en marge et sans commentaires a la fin du livre ; tandis que je vois d’autres ouvrages, meme fabuleux et profanes, si remplis de sentences d’Aristote, de Platon et de toute la troupe des philosophes, qu’ils font l’admiration des lecteurs, lesquels en tiennent les auteurs pour hommes de grande lecture, érudits et éloquents ? Et qu’est-ce, bon Dieu ! quand ils citent la sainte Écriture ? ne dirait-on pas que ce sont autant de saints Thomas et de docteurs de l’Église, gardant en cela une si ingénieuse bienséance, qu’apres avoir dépeint, dans une ligne, un amoureux dépravé, ils font, dans la ligne suivante, un petit sermon chrétien, si joli que c’est une joie de le lire ou de l’entendre ? De tout cela mon livre va manquer : car je n’ai rien a annoter en marge, rien a commenter a la fin, et je ne sais pas davantage quels auteurs j’y ai suivis, afin de citer leurs noms en tete du livre, comme font tous les autres, par les lettres de l’A B C, en commençant par Aristote et en finissant par Xénophon, ou par Zoile ou Zeuxis, bien que l’un soit un critique envieux et le second un peintre. Mon livre va manquer encore de sonnets en guise d’introduction, au moins de sonnets dont les auteurs soient des ducs, des comtes, des marquis, des éveques, de grandes dames ou de célebres poëtes ; bien que, si j’en demandais quelques-uns a deux ou trois amis, gens du métier, je sais qu’ils me les donneraient, et tels que ne les égaleraient point ceux des plus renommés en notre Espagne. Enfin, mon ami et seigneur, poursuivis-je, j’ai résolu que le seigneur don Quichotte restât enseveli dans ses archives de la Manche, jusqu’a ce que le ciel lui envoie quelqu’un qui l’orne de tant de choses dont il est dépourvu ; car je me sens incapable de les lui fournir, a cause de mon insuffisance et de ma chétive érudition, et parce que je suis naturellement paresseux d’aller a la quete d’auteurs qui disent pour moi ce que je sais bien dire sans eux. C’est de la que viennent l’indécision et la reverie ou vous me trouvâtes, cause bien suffisante, comme vous venez de l’entendre, pour m’y tenir plongé. »

Quand mon ami eut écouté cette harangue, il se frappa le front du creux de la main, et, partant d’un grand éclat de rire :

« Par Dieu, frere, s’écria-t-il, vous venez de me tirer d’une erreur ou j’étais resté depuis le longtemps que je vous connais. Je vous avais toujours tenu pour un homme d’esprit sensé, et sage dans toutes vos actions ; mais je vois a présent que vous etes aussi loin de cet homme que la terre l’est du ciel. Comment est-il possible que de semblables bagatelles, et de si facile rencontre, aient la force d’interdire et d’absorber un esprit aussi mur que le vôtre, aussi accoutumé a aborder et a vaincre des difficultés bien autrement grandes ? En vérité, cela ne vient pas d’un manque de talent, mais d’un exces de paresse et d’une absence de réflexion. Voulez-vous éprouver si ce que je dis est vrai ? Eh bien ! soyez attentif, et vous allez voir comment, en un clin d’oil, je dissipe toutes ces difficultés et remédie a tous ces défauts qui vous embarrassent, dites-vous, et vous effrayent au point de vous faire renoncer a mettre au jour l’histoire de votre fameux don Quichotte, miroir et lumiere de toute la chevalerie errante.

– Voyons, répliquai-je a son offre ; de quelle maniere pensez-vous remplir le vide qui fait mon effroi, et tirer a clair le chaos de ma confusion ? »

Il me répondit :

« A la premiere chose qui vous chagrine, c’est-a-dire le manque de sonnets, épigrammes et éloges a mettre en tete du livre, voici le remede que je propose : prenez la peine de les faire vous-meme ; ensuite vous les pourrez baptiser et nommer comme il vous plaira, leur donnant pour parrains le Preste-Jean des Indes[5] ou l’empereur de Trébizonde, desquels je sais que le bruit a couru qu’ils étaient d’excellents poëtes ; mais quand meme ils ne l’eussent pas été, et que des pédants de bacheliers s’aviseraient de mordre sur vous par derriere a propos de cette assertion, n’en faites pas cas pour deux maravédis ; car, le mensonge fut-il avéré, on ne vous coupera pas la main qui l’aura écrit.

« Quant a citer en marge les livres et les auteurs ou vous auriez pris les sentences et les maximes que vous placerez dans votre histoire[6], vous n’avez qu’a vous arranger de façon qu’il y vienne a propos quelque dicton latin, de ceux que vous saurez par cour, ou qui ne vous couteront pas grande peine a trouver. Par exemple, en parlant de liberté et d’esclavage, vous pourriez mettre :

Non bene pro toto libertas venditur aura,

et citer en marge Horace, ou celui qui l’a dit[7]. S’il est question du pouvoir de la mort, vous recourrez aussitôt au distique :

Pallida mors aequo pulsat pede pauperum tabernas

Regumque turres.

S’il s’agit de l’affection et de l’amour que Dieu commande d’avoir pour son ennemi, entrez aussitôt dans la divine Écriture, ce que vous pouvez faire avec tant soit peu d’attention, et citez pour le moins les paroles de Dieu meme : « Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros. » Si vous traitez des mauvaises pensées, invoquez l’Évangile : « De corde exeunt cogitationes malae ; » si de l’instabilité des amis, voila Caton[8] qui vous pretera son distique :

Donec eris felix, multos numerabis amicos ;

Tempora si fuerint nubila, solus eris.

Avec ces bouts de latin, et quelques autres de meme étoffe, on vous tiendra du moins pour grammairien, ce qui, a l’heure qu’il est, n’est pas d’un petit honneur ni d’un mince profit.

« Pour ce qui est de mettre des notes et commentaires a la fin du livre, vous pouvez en toute sureté le faire de cette façon : si vous avez a nommer quelque géant dans votre livre, faites en sorte que ce soit le géant Goliath, et vous avez, sans qu’il vous en coute rien, une longue annotation toute prete ; car vous pourrez dire : « Le géant Golias, ou Goliath, fut un Philistin que le berger David tua d’un grand coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu’il est conté dans le livre des Rois, au chapitre ou vous en trouverez l’histoire. » Apres cela, pour vous montrer homme érudit, versé dans les lettres humaines et la cosmographie, arrangez-vous de maniere que le fleuve du Tage soit mentionné en quelque passage de votre livre, et vous voila en possession d’un autre magnifique commentaire. Vous n’avez qu’a mettre : « Le fleuve du Tage fut ainsi appelé du nom d’un ancien roi des Espagnes ; il a sa source en tel endroit, et son embouchure dans l’Océan, ou il se jette, apres avoir baigné les murs de la fameuse cité de Lisbonne. Il passe pour rouler des sables d’or, etc. » Si vous avez a parler de larrons, je vous fournirai l’histoire de Cacus, que je sais par cour ; si de femmes perdues, voila l’éveque de Mondonedo[9] qui vous pretera Lamia, Layda et Flora, et la matiere d’une note de grand crédit ; si de cruelles, Ovide vous fournira Médée ; si d’enchanteresses, Homere a Calypso, et Virgile, Circé ; si de vaillants capitaines, Jules César se pretera lui-meme dans ses Commentaires, et Plutarque vous donnera mille Alexandres. Avez-vous a parler d’amours ? pour peu que vous sachiez quatre mots de la langue italienne, vous trouverez dans Leone Hebreo[10] de quoi remplir la mesure toute comble ; et s’il vous déplaît d’aller a la quete en pays étrangers, vous avez chez vous Fonseca et son Amour de Dieu, qui renferme tout ce que vous et le plus ingénieux puissiez désirer en semblable matiere. En un mot, vous n’avez qu’a faire en sorte de citer les noms que je viens de dire, ou de mentionner ces histoires dans la vôtre, et laissez-moi le soin d’ajouter des notes marginales et finales : je m’engage, parbleu, a vous remplir les marges du livre et quatre feuilles a la fin.

« Venons, maintenant, a la citation d’auteurs qu’ont les autres livres et dont le vôtre est dépourvu. Le remede est vraiment tres-facile, car vous n’avez autre chose a faire que de chercher un ouvrage qui les ait tous cités depuis l’a jusqu’au z[11], comme vous dites fort bien ; et ce meme abécédaire, vous le mettrez tout fait dans votre livre. Vît-on clairement le mensonge, a cause du peu d’utilité que ces auteurs pouvaient vous offrir, que vous importe ? il se trouvera peut-etre encore quelque homme assez simple pour croire que vous les avez tous mis a contribution dans votre histoire ingénue et tout unie. Et, ne fut-il bon qu’a cela, ce long catalogue doit tout d’abord donner au livre quelque autorité. D’ailleurs, qui s’avisera, n’ayant a cela nul intéret, de vérifier si vous y avez ou non suivi ces auteurs ? Mais il y a plus, et, si je ne me trompe, votre livre n’a pas le moindre besoin d’aucune de ces choses que vous dites lui manquer ; car enfin, il n’est tout au long qu’une invective contre les livres de chevalerie, dont Aristote n’entendit jamais parler, dont Cicéron n’eut pas la moindre idée, et dont saint Basile n’a pas dit un mot. Et, d’ailleurs, ses fabuleuses et extravagantes inventions ont-elles a démeler quelque chose avec les ponctuelles exigences de la vérité, ou les observations de l’astronomie ? Que lui importent les mesures géométriques ou l’observance des regles et arguments de la rhétorique ? A-t-il, enfin, a precher quelqu’un, en melant les choses humaines et divines, ce qui est une sorte de mélange que doit réprouver tout entendement chrétien ? L’imitation doit seulement lui servir pour le style, et plus celle-la sera parfaite, plus celui-ci s’approchera de la perfection. Ainsi donc, puisque votre ouvrage n’a d’autre but que de fermer l’acces et de détruire l’autorité qu’ont dans le monde et parmi le vulgaire les livres de chevalerie, qu’est-il besoin que vous alliez mendiant des sentences de philosophes, des conseils de la sainte Écriture, des fictions de poëtes, des oraisons de rhétoriciens et des miracles de bienheureux ? Mais tâchez que, tout uniment, et avec des paroles claires, honnetes, bien disposées, votre période soit sonore et votre récit amusant, que vous peigniez tout ce que votre imagination conçoit, et que vous fassiez comprendre vos pensées sans les obscurcir et les embrouiller. Tâchez aussi qu’en lisant votre histoire, le mélancolique s’excite a rire, que le rieur augmente sa gaieté, que le simple ne se fâche pas, que l’habile admire l’invention, que le grave ne la méprise point, et que le sage se croie tenu de la louer. Surtout, visez continuellement a renverser de fond en comble cette machine mal assurée des livres de chevalerie, réprouvés de tant de gens, et vantés d’un bien plus grand nombre. Si vous en venez a bout, vous n’aurez pas fait une mince besogne. »

J’avais écouté dans un grand silence tout ce que me disait mon ami, et ses propos se graverent si bien dans mon esprit, que, sans vouloir leur opposer la moindre dispute, je les tins pour sensés, leur donnai mon approbation, et voulus meme en composer ce prologue, dans lequel tu verras, lecteur bénévole, la prudence et l’habileté de mon ami, le bonheur que j’eus de rencontrer en temps si opportun un tel conseiller, enfin le soulagement que tu gouteras toi-meme en trouvant dans toute son ingénuité, sans mélange et sans détours, l’histoire du fameux don Quichotte de la Manche, duquel tous les habitants du district de la plaine de Montiel ont l’opinion qu’il fut le plus chaste amoureux et le plus vaillant chevalier que, de longues années, on ait vu dans ces parages. Je ne veux pas trop te vanter le service que je te rends en te faisant connaître un si digne et si notable chevalier ; mais je veux que tu me saches gré pourtant de la connaissance que je te ferai faire avec le célebre Sancho Panza, son écuyer, dans lequel, a mon avis, je te donne rassemblées toutes les grâces du métier qui sont éparses a travers la foule innombrable et vaine des livres de chevalerie. Apres cela, que Dieu te donne bonne santé, et qu’il ne m’oublie pas non plus. Vale.



Chapitre I

 

Qui traite de la qualité et des occupations du fameux hidalgo don Quichotte de la Manche.

 

Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo, de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse. Un pot-au-feu, plus souvent de mouton que de bouf, une vinaigrette presque tous les soirs, des abatis de bétail[12] le samedi, le vendredi des lentilles, et le dimanche quelque pigeonneau outre l’ordinaire, consumaient les trois quarts de son revenu. Le reste se dépensait en un pourpoint de drap fin et des chausses de panne avec leurs pantoufles de meme étoffe, pour les jours de fete, et un habit de la meilleure serge du pays, dont il se faisait honneur les jours de la semaine. Il avait chez lui une gouvernante qui passait les quarante ans, une niece qui n’atteignait pas les vingt, et de plus un garçon de ville et de campagne, qui sellait le bidet aussi bien qu’il maniait la serpette. L’âge de notre hidalgo frisait la cinquantaine ; il était de complexion robuste, maigre de corps, sec de visage, fort matineux et grand ami de la chasse. On a dit qu’il avait le surnom de Quixada ou Quesada, car il y a sur ce point quelque divergence entre les auteurs qui en ont écrit, bien que les conjectures les plus vraisemblables fassent entendre qu’il s’appelait Quijana. Mais cela importe peu a notre histoire ; il suffit que, dans le récit des faits, on ne s’écarte pas d’un atome de la vérité.

Or, il faut savoir que cet hidalgo, dans les moments ou il restait oisif, c’est-a-dire a peu pres toute l’année, s’adonnait a lire des livres de chevalerie, avec tant de gout et de plaisir, qu’il en oublia presque entierement l’exercice de la chasse et meme l’administration de son bien. Sa curiosité et son extravagance arriverent a ce point qu’il vendit plusieurs arpents de bonnes terres a labourer pour acheter des livres de chevalerie a lire. Aussi en amassa-t-il dans sa maison autant qu’il put s’en procurer. Mais, de tous ces livres, nul ne lui paraissait aussi parfait que ceux composés par le fameux Feliciano de Silva[13]. En effet, l’extreme clarté de sa prose le ravissait, et ses propos si bien entortillés lui semblaient d’or ; surtout quand il venait a lire ces lettres de galanterie et de défi, ou il trouvait écrit en plus d’un endroit : « La raison de la déraison qu’a ma raison vous faites, affaiblit tellement ma raison, qu’avec raison je me plains de votre beauté ; » et de meme quand il lisait : « Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le secours des étoiles vous fortifient, et vous font méritante des mérites que mérite votre grandeur. »

Avec ces propos et d’autres semblables, le pauvre gentilhomme perdait le jugement. Il passait les nuits et se donnait la torture pour les comprendre, pour les approfondir, pour leur tirer le sens des entrailles, ce qu’Aristote lui-meme n’aurait pu faire, s’il fut ressuscité tout expres pour cela. Il ne s’accommodait pas autant des blessures que don Bélianis donnait ou recevait, se figurant que, par quelques excellents docteurs qu’il fut pansé, il ne pouvait manquer d’avoir le corps couvert de cicatrices, et le visage de balafres. Mais, néanmoins, il louait dans l’auteur cette façon galante de terminer son livre par la promesse de cette interminable aventure ; souvent meme il lui vint envie de prendre la plume, et de le finir au pied de la lettre, comme il y est annoncé[14]. Sans doute il l’aurait fait, et s’en serait meme tiré a son honneur, si d’autres pensées, plus continuelles et plus grandes, ne l’en eussent détourné. Maintes fois il avait discuté avec le curé du pays, homme docte et gradué a Sigüenza[15], sur la question de savoir lequel avait été meilleur chevalier, de Palmérin d’Angleterre ou d’Amadis de Gaule. Pour maître Nicolas, barbier du meme village, il assurait que nul n’approchait du chevalier de Phébus, et que si quelqu’un pouvait lui etre comparé, c’était le seul don Galaor, frere d’Amadis de Gaule ; car celui-la était propre a tout, sans minauderie, sans grimaces, non point un pleurnicheur comme son frere, et pour le courage, ne lui cédant pas d’un pouce.

Enfin, notre hidalgo s’acharna tellement a sa lecture, que ses nuits se passaient en lisant du soir au matin, et ses jours, du matin au soir. Si bien qu’a force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau, de maniere qu’il vint a perdre l’esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres, enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempetes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tete que tout ce magasin d’inventions revées était la vérité pure, qu’il n’y eut pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde. Il disait que le Cid Ruy Diaz avait sans doute été bon chevalier, mais qu’il n’approchait pas du chevalier de l’Ardente-Épée, lequel, d’un seul revers, avait coupé par la moitié deux farouches et démesurés géants. Il faisait plus de cas de Bernard del Carpio, parce que, dans la gorge de Roncevaux, il avait mis a mort Roland l’enchanté, s’aidant de l’adresse d’Hercule quand il étouffa Antée, le fils de la Terre, entre ses bras. Il disait grand bien du géant Morgant, qui, bien qu’issu de cette race géante, ou tous sont arrogants et discourtois, était lui seul affable et bien élevé. Mais celui qu’il préférait a tous les autres, c’était Renaud de Montauban, surtout quand il le voyait sortir de son château, et détrousser autant de gens qu’il en rencontrait, ou voler, par dela le détroit, cette idole de Mahomet, qui était toute d’or, a ce que dit son histoire[16]. Quant au traître Ganelon[17], pour lui administrer une volée de coups de pied dans les côtes, il aurait volontiers donné sa gouvernante et meme sa niece pardessus le marché.

Finalement, ayant perdu l’esprit sans ressource, il vint a donner dans la plus étrange pensée dont jamais fou se fut avisé dans le monde. Il lui parut convenable et nécessaire, aussi bien pour l’éclat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, de s’en aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce qu’il avait lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant toutes sortes de torts, et s’exposant a tant de rencontres, a tant de périls, qu’il acquît, en les surmontant, une éternelle renommée. Il s’imaginait déja, le pauvre reveur, voir couronner la valeur de son bras au moins par l’empire de Trébizonde. Ainsi emporté par de si douces pensées et par l’ineffable attrait qu’il y trouvait, il se hâta de mettre son désir en pratique. La premiere chose qu’il fit fut de nettoyer les pieces d’une armure qui avait appartenu a ses bisaieux, et qui, moisie et rongée de rouille, gisait depuis des siecles oubliée dans un coin. Il les lava, les frotta, les raccommoda du mieux qu’il put. Mais il s’aperçut qu’il manquait a cette armure une chose importante, et qu’au lieu d’un heaume complet elle n’avait qu’un simple morion. Alors son industrie suppléa a ce défaut : avec du carton, il fit une maniere de demi-salade, qui, emboîtée avec le morion, formait une apparence de salade entiere. Il est vrai que, pour essayer si elle était forte et a l’épreuve d’estoc et de taille, il tira son épée, et lui porta deux coups du tranchant, dont le premier détruisit en un instant l’ouvrage d’une semaine. Cette facilité de la mettre en pieces ne laissa pas de lui déplaire, et, pour s’assurer contre un tel péril il se mit a refaire son armet, le garnissant en dedans de légeres bandes de fer, de façon qu’il demeurât satisfait de sa solidité ; et, sans vouloir faire sur lui de nouvelles expériences, il le tint pour un casque a visiere de la plus fine trempe.

Cela fait, il alla visiter sa monture ; et quoique l’animal eut plus de tares que de membres, et plus triste apparence que le cheval de Gonéla, qui tantum pellis et ossa fuit[18], il lui sembla que ni le Bucéphale d’Alexandre, ni le Babiéca du Cid, ne lui étaient comparables. Quatre jours se passerent a ruminer dans sa tete quel nom il lui donnerait : « Car, se disait-il, il n’est pas juste que cheval d’aussi fameux chevalier, et si bon par lui-meme, reste sans nom connu. » Aussi essayait-il de lui en accommoder un qui désignât ce qu’il avait été avant d’entrer dans la chevalerie errante, et ce qu’il était alors. La raison voulait d’ailleurs que son maître changeant d’état, il changeât aussi de nom, et qu’il en prît un pompeux et éclatant, tel que l’exigeaient le nouvel ordre et la nouvelle profession qu’il embrassait. Ainsi, apres une quantité de noms qu’il composa, effaça, rogna, augmenta, défit et refit dans sa mémoire et son imagination, a la fin il vint a l’appeler Rossinante[19], nom, a son idée, majestueux et sonore, qui signifiait ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu, la premiere de toutes les rosses du monde.

Ayant donné a son cheval un nom, et si a sa fantaisie, il voulut s’en donner un a lui-meme ; et cette pensée lui prit huit autres jours, au bout desquels il décida de s’appeler don Quichotte. C’est de la, comme on l’a dit, que les auteurs de cette véridique histoire prirent occasion d’affirmer qu’il devait se nommer Quixada, et non Quesada[20] comme d’autres ont voulu le faire accroire. Se rappelant alors que le valeureux Amadis ne s’était pas contenté de s’appeler Amadis tout court, mais qu’il avait ajouté a son nom celui de sa patrie, pour la rendre fameuse, et s’était appelé Amadis de Gaule, il voulut aussi, en bon chevalier, ajouter au sien le nom de la sienne, et s’appeler don Quichotte de la Manche, s’imaginant qu’il désignait clairement par la sa race et sa patrie, et qu’il honorait celle-ci en prenant d’elle son surnom.

Ayant donc nettoyé ses armes, fait du morion une salade, donné un nom a son bidet et a lui-meme la confirmation[21], il se persuada qu’il ne lui manquait plus rien, sinon de chercher une dame de qui tomber amoureux, car, pour lui, le chevalier errant sans amour était un arbre sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. Il se disait : « Si, pour la punition de mes péchés, ou plutôt par faveur de ma bonne étoile, je rencontre par la quelque géant, comme il arrive d’ordinaire aux chevaliers errants, que je le renverse du premier choc ou que je le fende par le milieu du corps, qu’enfin je le vainque et le réduise a merci, ne serait-il pas bon d’avoir a qui l’envoyer en présent, pour qu’il entre et se mette a genoux devant ma douce maîtresse, et lui dise d’une voix humble et soumise : « Je suis, madame, le géant Caraculiambro, seigneur de l’île Malindrania, qu’a vaincu en combat singulier le jamais dignement loué chevalier don Quichotte de la Manche, lequel m’a ordonné de me présenter devant Votre Grâce, pour que Votre Grandeur dispose de moi tout a son aise ? » Oh ! combien se réjouit notre bon chevalier quand il eut fait ce discours, et surtout quand il eut trouvé a qui donner le nom de sa dame ! Ce fut, a ce que l’on croit, une jeune paysanne de bonne mine, qui demeurait dans un village voisin du sien, et dont il avait été quelque temps amoureux, bien que la belle n’en eut jamais rien su, et ne s’en fut pas souciée davantage. Elle s’appelait Aldonza Lorenzo, et ce fut a elle qu’il lui sembla bon d’accorder le titre de dame suzeraine de ses pensées. Lui cherchant alors un nom qui ne s’écartât pas trop du sien, qui sentît et représentât la grande dame et la princesse, il vint a l’appeler Dulcinée du Toboso, parce qu’elle était native de ce village : nom harmonieux a son avis, rare et distingué, et non moins expressif que tous ceux qu’il avait donnés a son équipage et a lui-meme.


Chapitre II

 

Qui traite de la premiere sortie que fit de son pays l’ingénieux don Quichotte.

 

Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre a exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes. Ainsi, sans mettre âme qui vive dans la confidence de son intention, et sans que personne le vît, un beau matin, avant le jour, qui était un des plus brulants du mois de juillet, il s’arma de toutes pieces, monta sur Rossinante, coiffa son espece de salade, embrassa son écu, saisit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour, sortit dans la campagne, ne se sentant pas d’aise de voir avec quelle facilité il avait donné carriere a son noble désir. Mais a peine se vit-il en chemin qu’une pensée terrible l’assaillit, et telle, que peu s’en fallut qu’elle ne lui fît abandonner l’entreprise commencée. Il lui vint a la mémoire qu’il n’était pas armé chevalier ; qu’ainsi, d’apres les lois de la chevalerie, il ne pouvait ni ne devait entrer en lice avec aucun chevalier ; et que, meme le fut-il, il devait porter des armes blanches, comme chevalier novice, sans devise sur l’écu, jusqu’a ce qu’il l’eut gagnée par sa valeur. Ces pensées le firent hésiter dans son propos ; mais, sa folie l’emportant sur toute raison, il résolut de se faire armer chevalier par le premier qu’il rencontrerait, a l’imitation de beaucoup d’autres qui en agirent ainsi, comme il l’avait lu dans les livres qui l’avaient mis en cet état. Quant aux armes blanches, il pensait frotter si bien les siennes, a la premiere occasion, qu’elles devinssent plus blanches qu’une hermine. De cette maniere, il se tranquillisa l’esprit, et continua son chemin, qui n’était autre que celui que voulait son cheval, car il croyait qu’en cela consistait l’essence des aventures.

En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait a lui-meme, et disait :

« Qui peut douter que dans les temps a venir, quand se publiera la véridique histoire de mes exploits, le sage qui les écrira, venant a conter cette premiere sortie que je fais si matin, ne s’exprime de la sorte : « A peine le blond Phébus avait-il étendu sur la spacieuse face de la terre immense les tresses dorées de sa belle chevelure ; a peine les petits oiseaux nuancés de mille couleurs avaient-ils salué des harpes de leurs langues, dans une douce et mielleuse harmonie, la venue de l’aurore au teint de rose, qui, laissant la molle couche de son jaloux mari, se montre aux mortels du haut des balcons de l’horizon castillan, que le fameux chevalier don Quichotte de la Manche, abandonnant le duvet oisif, monta sur son fameux cheval Rossinante, et prit sa route a travers l’antique et célebre plaine de Montiel. »

En effet, c’était la qu’il cheminait ; puis il ajouta :

« Heureux âge et siecle heureux, celui ou paraîtront a la clarté du jour mes fameuses prouesses dignes d’etre gravées dans le bronze, sculptées en marbre, et peintes sur bois, pour vivre éternellement dans la mémoire des âges futurs ! Ô toi, qui que tu sois, sage enchanteur, destiné a devenir le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, je t’en prie, n’oublie pas mon bon Rossinante, éternel compagnon de toutes mes courses et de tous mes voyages. »

Puis, se reprenant, il disait, comme s’il eut été réellement amoureux :

« Ô princesse Dulcinée, dame de ce cour captif ! une grande injure vous m’avez faite en me donnant congé, en m’imposant, par votre ordre, la rigoureuse contrainte de ne plus paraître en présence de votre beauté. Daignez, ô ma dame, avoir souvenance de ce cour, votre sujet, qui souffre tant d’angoisses pour l’amour de vous.[22] »

A ces sottises, il en ajoutait cent autres, toutes a la maniere de celles que ses livres lui avaient apprises, imitant de son mieux leur langage. Et cependant, il cheminait avec tant de lenteur, et le soleil, qui s’élevait, dardait des rayons si brulants, que la chaleur aurait suffi pour lui fondre la cervelle s’il en eut conservé quelque peu.

Il marcha presque tout le jour sans qu’il lui arrivât rien qui fut digne d’etre conté ; et il s’en désespérait, car il aurait voulu rencontrer tout aussitôt quelqu’un avec qui faire l’expérience de la valeur de son robuste bras.

Des auteurs disent que la premiere aventure qui lui arriva fut celle du Port-Lapice[23] ; d’autres, celle des moulins a vent. Mais ce que j’ai pu vérifier a ce sujet, et ce que j’ai trouvé consigné dans les annales de la Manche, c’est qu’il alla devant lui toute cette journée, et qu’au coucher du soleil, son bidet et lui se trouverent harassés et morts de faim.

Alors regardant de toutes parts pour voir s’il ne découvrirait pas quelque château, quelque hutte de bergers, ou il put chercher un gîte et un remede a son extreme besoin, il aperçut non loin du chemin ou il marchait une hôtellerie[24], ce fut comme s’il eut vu l’étoile qui le guidait aux portiques, si ce n’est au palais de sa rédemption. Il pressa le pas, si bien qu’il y arriva a la tombée de la nuit. Par hasard, il y avait sur la porte deux jeunes filles, de celles-la qu’on appelle de joie, lesquelles s’en allaient a Séville avec quelques muletiers qui s’étaient décidés a faire halte cette nuit dans l’hôtellerie. Et comme tout ce qui arrivait a notre aventurier, tout ce qu’il voyait ou pensait, lui semblait se faire ou venir a la maniere de ce qu’il avait lu, des qu’il vit l’hôtellerie, il s’imagina que c’était un château, avec ses quatre tourelles et ses chapiteaux d’argent bruni, auquel ne manquaient ni le pont-levis, ni les fossés, ni aucun des accessoires que de semblables châteaux ont toujours dans les descriptions. Il s’approcha de l’hôtellerie, qu’il prenait pour un château, et, a quelque distance, il retint la bride a Rossinante, attendant qu’un nain parut entre les créneaux pour donner avec son cor le signal qu’un chevalier arrivait au château. Mais voyant qu’on tardait, et que Rossinante avait hâte d’arriver a l’écurie, il s’approcha de la porte, et vit les deux filles perdues qui s’y trouvaient, lesquelles lui parurent deux belles damoiselles ou deux gracieuses dames qui, devant la porte du château, folâtraient et prenaient leurs ébats.

En ce moment il arriva, par hasard, qu’un porcher, qui rassemblait dans des chaumes un troupeau de cochons (sans pardon ils s’appellent ainsi), souffla dans une corne au son de laquelle ces animaux se réunissent. Aussitôt don Quichotte s’imagina, comme il le désirait, qu’un nain donnait le signal de sa venue. Ainsi donc, transporté de joie, il s’approcha de l’hôtellerie et des dames, lesquelles voyant venir un homme armé de la sorte, avec lance et bouclier, allaient, pleines d’effroi, rentrer dans la maison. Mais don Quichotte comprit a leur fuite la peur qu’elles avaient. Il leva sa visiere de carton, et, découvrant son sec et poudreux visage, d’un air aimable et d’une voix posée, il leur dit :

 

« Que Vos Grâces ne prennent point la fuite, et ne craignent nulle discourtoise offense ; car, dans l’ordre de chevalerie que je professe, il n’appartient ni ne convient d’en faire a personne, et surtout a des damoiselles d’aussi haut parage que le démontrent vos présences. »

Les filles le regardaient et cherchaient de tous leurs yeux son visage sous la mauvaise visiere qui le couvrait. Mais quand elles s’entendirent appeler demoiselles, chose tellement hors de leur profession, elles ne purent s’empecher d’éclater de rire, et ce fut de telle sorte que don Quichotte vint a se fâcher. Il leur dit gravement :

« La politesse sied a la beauté, et le rire qui procede d’une cause légere est une inconvenance ; mais je ne vous dis point cela pour vous causer de la peine, ni troubler votre belle humeur, la mienne n’étant autre que de vous servir. »

Ce langage, que ne comprenaient point les dames, et la mauvaise mine de notre chevalier augmentaient en elles le rire, et en lui le courroux, tellement que la chose eut mal tourné, si, dans ce moment meme, n’eut paru l’hôtelier, gros homme que son embonpoint rendait pacifique ; lequel, voyant cette bizarre figure, accoutrée d’armes si dépareillées, comme étaient la bride, la lance, la rondache et le corselet, fut tout pres d’accompagner les demoiselles dans l’effusion de leur joie. Mais cependant, effrayé de ce fantôme armé en guerre, il se ravisa et résolut de lui parler poliment :

« Si Votre Grâce, seigneur chevalier, lui dit-il, vient chercher un gîte, sauf le lit, car il n’y en a pas un seul dans cette hôtellerie, tout le reste s’y trouvera en grande abondance. »

Don Quichotte voyant l’humilité du commandant de la forteresse, puisque tels lui paraissaient l’hôte et l’hôtellerie, lui répondit :

« Pour moi, seigneur châtelain, quoi que ce soit me suffit. Mes parures, ce sont les armes ; mon repos, c’est le combat, etc.[25] »

L’hôte pensa que l’étranger l’avait appelé châtelain parce qu’il lui semblait un échappé de Castille[26], quoiqu’il fut Andalous, et de la plage de San-Lucar, aussi voleur que Cacus, aussi goguenard qu’un étudiant ou un page. Il lui répondit donc :

« A ce train-la, les lits de Votre Grâce sont des rochers durs, et son sommeil est toujours veiller[27]. S’il en est ainsi, vous pouvez mettre pied a terre, bien assuré de trouver dans cette masure l’occasion et les occasions de ne pas dormir, non de la nuit, mais de l’année entiere. »

En disant cela, il fut tenir l’étrier a don Quichotte, lequel descendit de cheval avec beaucoup de peine et d’efforts, comme un homme qui n’avait pas rompu le jeune de toute la journée.

Il dit aussitôt a l’hôtelier d’avoir grand soin de son cheval, parce que c’était la meilleure bete qui portât selle au monde. L’autre la regarda, et ne la trouva pas si bonne que disait don Quichotte, pas meme de moitié. Il l’arrangea pourtant dans l’écurie, et revint voir ce que voulait son hôte, que les demoiselles s’occupaient a désarmer, s’étant déja réconciliées avec lui. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse de poitrine et celle d’épaules ; mais jamais elles ne purent venir a bout de lui déboîter le hausse-col, ni de lui ôter l’informe salade que tenaient attachée des rubans verts. Il fallait couper ces rubans, dont on ne pouvait défaire les nouds ; mais don Quichotte ne voulut y consentir en aucune façon, et préféra rester toute cette nuit la salade en tete, ce qui faisait la plus étrange et la plus gracieuse figure qui se put imaginer ; et, pendant cette cérémonie, se persuadant que les coureuses qui le désarmaient étaient de grandes dames du château, il leur dit, avec une grâce parfaite, ces vers d’un vieux romance :

« Jamais ne fut chevalier si bien servi des dames que don Quichotte quand il vint de son village ; les damoiselles prenaient soin de lui, et les princesses de son rossin », ou Rossinante, car tel est, Mesdames, le nom de mon cheval, comme don Quichotte de la Manche est le mien ; et, bien que je ne voulusse pas me découvrir jusqu’a ce que m’eussent découvert les exploits faits en votre service et profit, leur besoin d’ajuster a l’occasion présente ce vieux romance de Lancelot a été cause que vous avez su mon nom avant la juste époque. Mais un temps viendra pour que Vos Seigneuries commandent et que j’obéisse, et pour que la valeur de mon bras témoigne du désir que j’ai de vous servir. »

Les donzelles, qui n’étaient pas faites a de semblables rhétoriques, ne répondaient mot. Elles lui demanderent s’il voulait manger quelque chose.

« Quoi que ce fut, je m’en accommoderais, répondit don Quichotte ; car, si je ne me trompe, toute chose viendrait fort a point. »

Par bonheur, ce jour-la tombait un vendredi, et il n’y avait dans toute l’hôtellerie que des tronçons d’un poisson séché qu’on appelle, selon le pays, morue, merluche ou truitelle. On lui demanda si, par hasard, Sa Grâce mangerait de la truitelle, puisqu’il n’y avait pas d’autre poisson a lui servir.

« Pourvu qu’il y ait plusieurs truitelles, répondit don Quichotte, elles pourront servir de truites, car il m’est égal qu’on me donne huit réaux en monnaie ou bien une piece de huit réaux. D’ailleurs, il se pourrait qu’il en fut de ces truitelles comme du veau, qui est plus tendre que le bouf, ou comme du chevreau, qui est plus tendre que le bouc. Mais, quoi que ce soit, apportez-le vite ; car la fatigue et le poids des armes ne se peuvent supporter sans l’assistance de l’estomac. »

On lui dressa la table a la porte de l’hôtellerie, pour qu’il y fut au frais, et l’hôte lui apporta une ration de cette merluche mal détrempée et plus mal assaisonnée, avec du pain aussi noir et moisi que ses armes. C’était a mourir de rire que de le voir manger ; car, comme il avait la salade mise et la visiere levée, il ne pouvait rien porter a la bouche avec ses mains. Il fallait qu’un autre l’embecquât ; si bien qu’une de ces dames servit a cet office. Quant a lui donner a boire, ce ne fut pas possible, et ce ne l’aurait jamais été si l’hôte ne se fut avisé de percer de part en part un jonc dont il lui mit l’un des bouts dans la bouche, tandis que par l’autre il lui versait du vin. A tout cela, le pauvre chevalier prenait patience, plutôt que de couper les rubans de son morion.

Sur ces entrefaites, un châtreur de porcs vint par hasard a l’hôtellerie, et se mit, en arrivant, a souffler cinq ou six fois dans son sifflet de jonc. Cela suffit pour confirmer don Quichotte dans la pensée qu’il était en quelque fameux château, qu’on lui servait un repas en musique, que la merluche était de la truite, le pain bis du pain blanc, les drôlesses des dames, et l’hôtelier le châtelain du château. Aussi donnait-il pour bien employées sa résolution et sa sortie. Pourtant, ce qui l’inquiétait le plus, c’était de ne pas se voir armé chevalier ; car il lui semblait qu’il ne pouvait légitimement s’engager dans aucune aventure sans avoir reçu l’ordre de chevalerie.


Chapitre III

 

Ou l’on raconte de quelle gracieuse maniere don Quichotte se fit armer chevalier.

 

Ainsi tourmenté de cette pensée, il dépecha son maigre souper d’auberge ; puis, des qu’il l’eut achevé, il appela l’hôte, et, le menant dans l’écurie, dont il ferma la porte, il se mit a genoux devant lui en disant :

« Jamais je ne me leverai d’ou je suis, valeureux chevalier, avant que Votre Courtoisie m’octroie un don que je veux lui demander, lequel tournera a votre gloire et au service du genre humain. »

Quand il vit son hôte a ses pieds, et qu’il entendit de semblables raisons, l’hôtelier le regardait tout surpris, sans savoir que faire ni que dire, et s’opiniâtrait a le relever. Mais il ne put y parvenir, si ce n’est en lui disant qu’il lui octroyait le don demandé.

« Je n’attendais pas moins, seigneur, de votre grande magnificence, répondit don Quichotte ; ainsi, je vous le déclare, ce don que je vous demande, et que votre libéralité m’octroie, c’est que demain matin vous m’armiez chevalier. Cette nuit, dans la chapelle de votre château, je passerai la veillée des armes, et demain, ainsi que je l’ai dit, s’accomplira ce que tant je désire, afin de pouvoir, comme il se doit, courir les quatre parties du monde, cherchant les aventures au profit des nécessiteux, selon le devoir de la chevalerie et des chevaliers errants comme moi, qu’a de semblables exploits porte leur inclination. »

L’hôtelier, qui était passablement matois, comme on l’a dit, et qui avait déja quelque soupçon du jugement felé de son hôte, acheva de s’en convaincre quand il lui entendit tenir de tels propos ; mais, pour s’appreter de quoi rire cette nuit, il résolut de suivre son humeur, et lui répondit qu’il avait parfaitement raison d’avoir ce désir ; qu’une telle résolution était propre et naturelle aux gentilshommes de haute volée, comme il semblait etre, et comme l’annonçait sa bonne mine.

« Moi-meme, ajouta-t-il, dans les années de ma jeunesse, je me suis adonné a cet honorable exercice ; j’ai parcouru diverses parties du monde, cherchant mes aventures, sans manquer a visiter le faubourg aux Perches de Malaga, les îles de Riaran, le compas de Séville, l’aqueduc de Ségovie, l’oliverie de Valence, les rondes de Grenade, la plage de San-Lucar, le haras de Cordoue, les guinguettes de Tolede[28], et d’autres endroits ou j’ai pu exercer aussi bien la vitesse de mes pieds que la subtilité de mes mains, causant une foule de torts, courtisant des veuves, défaisant quelques demoiselles, et trompant beaucoup d’orphelins, finalement me rendant célebre dans presque tous les tribunaux et cours que possede l’Espagne. A la fin je suis venu me retirer dans ce mien château, ou je vis de ma fortune et de celle d’autrui, y recevant tous les chevaliers errants de quelque condition et qualité qu’ils soient, seulement pour la grande affection que je leur porte, et pourvu qu’ils partagent avec moi leurs finances en retour de mes bonnes intentions. »

L’hôtelier lui dit aussi qu’il n’y avait dans son château aucune chapelle ou passer la veillée des armes, parce qu’on l’avait abattue pour en bâtir une neuve ; mais qu’il savait qu’en cas de nécessité, on pouvait passer cette veillée partout ou bon semblait, et qu’il pourrait fort bien veiller cette nuit dans la cour du château ; que, le matin venu, s’il plaisait a Dieu, on ferait toutes les cérémonies voulues, de maniere qu’il se trouvât armé chevalier, et aussi chevalier qu’on put l’etre au monde.

Il lui demanda de plus s’il portait de l’argent. Don Quichotte répondit qu’il n’avait pas une obole, parce qu’il n’avait jamais lu dans les histoires des chevaliers errants qu’aucun d’eux s’en fut muni. A cela l’hôte répliqua qu’il se trompait : car, bien que les histoires n’en fissent pas mention, leurs auteurs n’ayant pas cru nécessaire d’écrire une chose aussi simple et naturelle que celle de porter de l’argent et des chemises blanches, il ne fallait pas croire pour cela que les chevaliers errants n’en portassent point avec eux ; qu’ainsi il tînt pour sur et dument vérifié que tous ceux dont tant de livres sont pleins et rendent témoignage portaient, a tout événement, la bourse bien garnie, ainsi que des chemises et un petit coffret plein d’onguents pour panser les blessures qu’ils recevaient.

« En effet, ajoutait l’hôte, il ne se trouvait pas toujours dans les plaines et les déserts ou se livraient leurs combats, ou s’attrapaient leurs blessures, quelqu’un tout a point pour les panser, a moins qu’ils n’eussent pour ami quelque sage enchanteur qui vînt incontinent a leurs secours, amenant dans quelque nue, a travers les airs, quelque damoiselle ou nain avec quelque fiole d’une eau de telle vertu, que d’en avaler quelques gouttes les guérissait tout aussitôt de leurs blessures, comme s’ils n’eussent jamais eu le moindre mal ; mais, a défaut d’une telle assistance, les anciens chevaliers tinrent pour chose fort bien avisée que leurs écuyers fussent pourvus d’argent et d’autres provisions indispensables, comme de la charpie et des onguents pour les panser ; et s’il arrivait, par hasard, que les chevaliers n’eussent point d’écuyer, ce qui se voyait rarement, eux-memes portaient tout cela sur la croupe de leurs chevaux, dans une toute petite besace, comme si c’eut été autre chose de plus d’importance ; car, a moins de ce cas particulier, cet usage de porter besace ne fut pas tres-suivi par les chevaliers errants. »

En conséquence, il lui donnait le conseil, et l’ordre meme au besoin, comme a son filleul d’armes, ou devant bientôt l’etre, de ne plus se mettre désormais en route sans argent et sans provisions, et qu’il verrait, quand il y penserait le moins, comme il se trouverait bien de sa prévoyance. Don Quichotte lui promit d’accomplir ponctuellement ce qu’il lui conseillait.

Aussitôt tout fut mis en ordre pour qu’il fît la veillée des armes dans une grande basse-cour a côté de l’hôtellerie. Don Quichotte, ramassant toutes les siennes, les plaça sur une auge, a côté d’un puits ; ensuite il embrassa son écu, saisit sa lance, et, d’une contenance dégagée, se mit a passer et repasser devant l’abreuvoir. Quand il commença cette promenade, la nuit commençait a tomber. L’hôtelier avait conté a tous ceux qui se trouvaient dans l’hôtellerie la folie de son hôte, sa veillée des armes et la cérémonie qui devait se faire pour l’armer chevalier. Étonnés d’une si bizarre espece de folie, ils allerent le regarder de loin. Tantôt il se promenait d’un pas lent et mesuré ; tantôt, appuyé sur sa lance, il tenait fixement les yeux sur ses armes, et ne les en ôtait d’une heure entiere. La nuit se ferma tout a fait ; mais la lune jetait tant de clarté, qu’elle pouvait le disputer a l’astre qui la lui pretait, de façon que tout ce que faisait le chevalier novice était parfaitement vu de tout le monde.

En ce moment, il prit fantaisie a l’un des muletiers qui s’étaient hébergés dans la maison d’aller donner de l’eau a ses betes, et pour cela il fallait enlever de dessus l’auge les armes de don Quichotte ; lequel, voyant venir cet homme, lui dit a haute voix :

« Ô toi, qui que tu sois, téméraire chevalier, qui viens toucher les armes du plus valeureux chevalier errant qui ait jamais ceint l’épée, prends garde a ce que tu fais, et ne les touche point, si tu ne veux laisser ta vie pour prix de ton audace. »

Le muletier n’eut cure de ces propos, et mal lui en prit, car il se fut épargné celle de sa santé ; au contraire, empoignant les courroies, il jeta le paquet loin de lui ; ce que voyant, don Quichotte tourna les yeux au ciel, et, élevant son âme, a ce qu’il parut, vers sa souveraine Dulcinée, il s’écria :

« Secourez-moi, ma dame, en cette premiere offense qu’essuie ce cour, votre vassal ; que votre aide et faveur ne me manquent point dans ce premier péril. »

Et tandis qu’il tenait ces propos et d’autres semblables, jetant sa rondache, il leva sa lance a deux mains, et en déchargea un si furieux coup sur la tete du muletier, qu’il le renversa par terre en si piteux état, qu’un second coup lui eut ôté tout besoin d’appeler un chirurgien. Cela fait, il ramassa ses armes, et se remit a marcher de long en large avec autant de calme qu’auparavant.

Peu de temps apres, et sans savoir ce qui s’était passé, car le muletier gisait encore sans connaissance, un de ses camarades s’approcha dans la meme intention d’abreuver ses mules. Mais, au moment ou il enlevait les armes pour débarrasser l’auge, voila que, sans dire mot et sans demander faveur a personne, don Quichotte jette de nouveau son écu, leve de nouveau sa lance, et, sans la mettre en pieces, en fait plus de trois de la tete du second muletier, car il la lui fend en quatre. Tous les gens de la maison accoururent au bruit, et l’hôtelier parmi eux. En les voyant, don Quichotte embrassa son écu, et, mettant l’épée a la main, il s’écria :

« Ô dame de beauté, aide et réconfort de mon cour défaillant, voici le moment de tourner les yeux de ta grandeur sur ce chevalier, ton esclave, que menace une si formidable aventure. »

Ces mots lui rendirent tant d’assurance, que, si tous les muletiers du monde l’eussent assailli, il n’aurait pas reculé d’un pas. Les camarades des blessés, qui les virent en cet état, commencerent a faire pleuvoir de loin des pierres sur don Quichotte, lequel, du mieux qu’il pouvait, se couvrait avec son écu, et n’osait s’éloigner de l’auge, pour ne point abandonner ses armes. L’hôtelier criait qu’on le laissât tranquille, qu’il leur avait bien dit que c’était un fou, et qu’en qualité de fou il en sortirait quitte, les eut-il tués tous. De son côté, don Quichotte criait plus fort, les appelant traîtres et mécréants, et disant que le seigneur du château était un chevalier félon et malappris, puisqu’il permettait qu’on traitât de cette maniere les chevaliers errants.

« Si j’avais reçu, ajoutait-il, l’ordre de chevalerie, je lui ferais bien voir qu’il est un traître ; mais de vous, impure et vile canaille, je ne fais aucun cas. Jetez, approchez, venez et attaquez-moi de tout votre pouvoir, et vous verrez quel prix emportera votre folle audace. »

Il disait cela d’un air si résolu et d’un ton si hautain, qu’il glaça d’effroi les assaillants, tellement que, cédant a la peur et aux remontrances de l’hôtelier, ils cesserent de lui jeter des pierres. Alors don Quichotte laissa emporter les deux blessés, et se remit a la veillée des armes avec le meme calme et la meme gravité qu’auparavant.

L’hôtelier cessa de trouver bonnes les plaisanteries de son hôte, et, pour y mettre fin, il résolut de lui donner bien vite son malencontreux ordre de chevalerie, avant qu’un autre malheur arrivât. S’approchant donc humblement, il s’excusa de l’insolence qu’avaient montrée ces gens de rien, sans qu’il en eut la moindre connaissance, lesquels, au surplus, étaient assez châtiés de leur audace. Il lui répéta qu’il n’y avait point de chapelle dans ce château ; mais que, pour ce qui restait a faire, elle n’était pas non plus indispensable, ajoutant que le point capital pour etre armé chevalier consistait dans les deux coups sur la nuque et sur l’épaule, suivant la connaissance qu’il avait du cérémonial de l’ordre, et que cela pouvait se faire au milieu des champs ; qu’en ce qui touchait a la veillée des armes, il était bien en regle, puisque deux heures de veillée suffisaient, et qu’il en avait passé plus de quatre.

Don Quichotte crut aisément tout cela ; il dit a l’hôtelier qu’il était pret a lui obéir, et le pria d’achever avec toute la célérité possible.

« Car, ajouta-t-il, si l’on m’attaquait une seconde fois, et que je me visse armé chevalier, je ne laisserais pas âme vivante dans le château, excepté toutefois celle qu’il vous plairait, et que j’épargnerais par amour de vous. »

Peu rassuré d’un tel avis, le châtelain s’en alla quérir un livre ou il tenait note de la paille et de l’orge qu’il donnait aux muletiers. Bientôt, accompagné d’un petit garçon qui portait un bout de chandelle, et des deux demoiselles en question, il revint ou l’attendait don Quichotte, auquel il ordonna de se mettre a genoux ; puis, lisant dans son manuel comme s’il eut récité quelque dévote oraison, au milieu de sa lecture, il leva la main, et lui en donna un grand coup sur le chignon ; ensuite, de sa propre épée, un autre coup sur l’épaule, toujours marmottant entre ses dents comme s’il eut dit des patenôtres. Cela fait, il commanda a l’une de ces dames de lui ceindre l’épée, ce qu’elle fit avec beaucoup de grâce et de retenue, car il n’en fallait pas une faible dose pour s’empecher d’éclater de rire a chaque point des cérémonies. Mais les prouesses qu’on avait déja vu faire au chevalier novice tenaient le rire en respect. En lui ceignant l’épée, la bonne dame lui dit :

« Que Dieu rende Votre Grâce tres-heureux chevalier, et lui donne bonne chance dans les combats. »

Don Quichotte lui demanda comment elle s’appelait, afin qu’il sut désormais a qui rester obligé de la faveur qu’elle lui avait faite ; car il pensait lui donner part a l’honneur qu’il acquerrait par la valeur de son bras. Elle répondit avec beaucoup d’humilité qu’elle s’appelait la Tolosa, qu’elle était fille d’un ravaudeur de Tolede, qui demeurait dans les échoppes de Sancho-Bienaya, et que, en quelque part qu’elle se trouvât, elle s’empresserait de le servir, et le tiendrait pour son seigneur. Don Quichotte, répliquant, la pria, par amour de lui, de vouloir bien désormais prendre le don, et s’appeler dona Tolosa : ce qu’elle promit de faire. L’autre lui chaussa l’éperon, et il eut avec elle presque le meme dialogue qu’avec celle qui avait ceint l’épée : quand il lui demanda son nom, elle répondit qu’elle s’appelait la Meuniere, et qu’elle était fille d’un honnete meunier d’Antéquéra. A celle-ci don Quichotte demanda de meme qu’elle prît le don et s’appelât dona Molinera, lui répétant ses offres de service et de faveurs. Ces cérémonies, comme on n’en avait jamais vu, ainsi faites au galop et en toute hâte, don Quichotte brulait d’impatience de se voir a cheval, et de partir a la quete des aventures ; il sella Rossinante au plus vite, l’enfourcha, et, embrassant son hôte, il lui dit des choses si étranges, pour le remercier de la faveur qu’il lui avait faite en l’armant chevalier, qu’il est impossible de réussir a les rapporter fidelement. Pour le voir au plus tôt hors de sa maison, l’hôtelier lui rendit, quoique en moins de paroles, la monnaie de ses compliments, et sans lui demander son écot, le laissa partir a la grâce de Dieu.


Chapitre IV

 

De ce qui arriva a notre chevalier quand il quitta l’hôtellerie

 

L’aube du jour commençait a poindre quand don Quichotte sortit de l’hôtellerie, si content, si glorieux, si plein de ravissement de se voir armé chevalier, que sa joie en faisait tressaillir jusqu’aux sangles de son cheval. Toutefois, venant a se rappeler les conseils de son hôte au sujet des provisions si nécessaires dont il devait etre pourvu, entre autres l’argent et les chemises, il résolut de s’en retourner chez lui pour s’y accommoder de tout ce bagage, et encore d’un écuyer, comptant prendre a son service un paysan, son voisin, pauvre et chargé d’enfants, mais tres-propre a l’office d’écuyer dans la chevalerie errante. Cette résolution prise, il tourna Rossinante du côté de son village, et celui-ci, comme s’il eut reconnu le chemin de son gîte, se mit a détaler de si bon cour, qu’il semblait que ses pieds ne touchaient pas a terre.

Don Quichotte n’avait pas fait encore grand trajet, quand il crut s’apercevoir que, de l’épaisseur d’un bois qui se trouvait a sa droite, s’échappaient des cris plaintifs comme d’une personne qui se plaignait. A peine les eut-il entendus qu’il s’écria :

« Grâces soient rendues au ciel pour la faveur qu’il m’accorde, puisqu’il m’envoie si promptement des occasions de remplir les devoirs de mon état et de recueillir le fruit de mes bons desseins. Ces cris, sans doute, sont ceux d’un nécessiteux ou d’une nécessiteuse qui nécessite mon secours et ma protection. »

Aussitôt, tournant bride, il dirigea Rossinante vers l’endroit d’ou les cris lui semblaient partir. Il n’avait pas fait vingt pas dans le bois, qu’il vit une jument attachée a un chene, et, a un autre chene, également attaché un jeune garçon de quinze ans au plus, nu de la tete a la ceinture. C’était lui qui jetait ces cris plaintifs, et non sans cause vraiment, car un vigoureux paysan lui administrait une correction a grand coups d’une ceinture de cuir, accompagnant chaque décharge d’une remontrance et d’un conseil.

« La bouche close, lui disait-il, et les yeux éveillés ! »

Le jeune garçon répondait :

« Je ne le ferai plus, mon seigneur ; par la passion de Dieu, je ne le ferai plus, et je promets d’avoir a l’avenir plus grand soin du troupeau. »

En apercevant cette scene, don Quichotte s’écria d’une voix courroucée :

« Discourtois chevalier, il vous sied mal de vous attaquer a qui ne peut se défendre ; montez sur votre cheval, et prenez votre lance (car une lance[29] était aussi appuyée contre l’arbre ou la jument se trouvait attachée), et je vous ferai voir qu’il est d’un lâche de faire ce que vous faites a présent. »

Le paysan, voyant tout a coup fondre sur lui ce fantôme couvert d’armes, qui lui brandissait sa lance sur la poitrine, se tint pour mort, et d’un ton patelin répondit :

« Seigneur chevalier, ce garçon que vous me voyez châtier est un mien valet qui me sert a garder un troupeau de brebis dans ces environs ; mais il est si négligent, que chaque jour il en manque quelqu’une ; et parce que je châtie sa paresse, ou peut-etre sa friponnerie, il dit que c’est par vilenie, et pour ne pas lui payer les gages que je lui dois. Mais, sur mon Dieu et sur mon âme, il en a menti.

– Menti devant moi, méchant vilain ! reprit don Quichotte. Par le soleil qui nous éclaire, je ne sais qui me retient de vous passer ma lance a travers le corps. Payez-le sur-le-champ, et sans réplique ; sinon, je jure Dieu, que je vous extermine et vous anéantis sur le coup. Qu’on le détache. »

Le paysan baissa la tete, et, sans répondre mot, détacha son berger, auquel don Quichotte demanda combien lui devait son maître.

« Neuf mois, dit-il, a sept réaux chaque. »

Don Quichotte fit le compte, et, trouvant que la somme montait a soixante-trois réaux, il dit au laboureur de les débourser sur-le-champ, s’il ne voulait mourir. Le vilain répondit, tout tremblant, que, par le mauvais pas ou il se trouvait, et, par le serment qu’il avait fait déja (il n’avait encore rien juré), il affirmait que la somme n’était pas si forte ; qu’il fallait en rabattre et porter en ligne de compte trois paires de souliers qu’il avait fournies a son valet, et un réal pour deux saignées qu’on lui avait faites étant malade.

« Tout cela est bel et bon, répliqua don Quichotte ; mais que les souliers et la saignée restent pour les coups que vous lui avez donnés sans motif. S’il a déchiré le cuir des souliers que vous avez payés, vous avez déchiré celui de son corps ; et si le barbier lui a tiré du sang étant malade, vous lui en avez tiré en bonne santé. Partant, il ne vous doit rien.

– Le malheur est, seigneur chevalier, que je n’ai pas d’argent ici ; mais qu’André s’en retourne a la maison avec moi, et je lui payerai son du, un réal sur l’autre.

– Que je m’en aille avec lui ! s’écria le jeune garçon ; ah bien oui, seigneur ; Dieu m’en préserve d’y penser ! S’il me tenait seul a seul, il m’écorcherait vif comme un saint Barthélemi.

– Non, non, il n’en fera rien, reprit don Quichotte. Il suffit que je le lui ordonne pour qu’il me garde respect ; et, pourvu qu’il me le jure par la loi de la chevalerie qu’il a reçue, je le laisse aller libre, et je réponds du payement.

– Que Votre Grâce, seigneur, prenne garde a ce qu’elle dit, reprit le jeune garçon ; mon maître que voici n’est point chevalier, et n’a jamais reçu d’ordre de chevalerie ; c’est Juan Haldudo le riche, bourgeois de Quintanar.

– Qu’importe ? répondit don Quichotte ; il peut y avoir des Haldudo chevaliers ; et d’ailleurs chacun est fils de ses ouvres.

– C’est bien vrai, reprit André ; mais de quelles ouvres ce maître-la est-il fils, lui qui me refuse mes gages, le prix de ma sueur et de mon travail ?

– Je ne refuse pas, André, mon ami, répondit le laboureur ; faites-moi le plaisir de venir avec moi, et je jure par tous les ordres de chevalerie qui existent dans le monde de vous payer, comme je l’ai dit, un réal sur l’autre, et meme avec les intérets.

– Des intérets je vous fais grâce, reprit don Quichotte ; payez-le en bons deniers comptants, c’est tout ce que j’exige. Et prenez garde d’accomplir ce que vous venez de jurer ; sinon, et par le meme serment, je jure de revenir vous chercher et vous châtier ; je saurai bien vous découvrir, fussiez-vous mieux caché qu’un lézard de muraille. Et si vous voulez savoir qui vous donne cet ordre, pour etre plus sérieusement tenu de l’accomplir, sachez que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, le défaiseur de torts et le réparateur d’iniquités. Maintenant, que Dieu vous bénisse ! mais n’oubliez pas ce qui est promis et juré, sous peine de la peine prononcée. »

Disant cela, il piqua des deux a Rossinante, et disparut en un instant.

Le laboureur le suivit des yeux, et quand il vit que don Quichotte avait traversé le bois et ne paraissait plus, il revint a son valet André :

« Or ça, lui dit-il, venez ici, mon fils, je veux vous payer ce que je vous dois, comme ce défaiseur de torts m’en a laissé l’ordre.

– Je le jure bien, reprit André, et Votre Grâce fera sagement d’exécuter l’ordonnance de ce bon chevalier, auquel Dieu donne mille années de vie pour sa vaillance et sa bonne justice, et qui reviendra, par la vie de saint Roch, si vous ne me payez, exécuter ce qu’il a dit.

– Moi aussi, je le jure, reprit le laboureur ; mais, par le grand amour que je vous porte, je veux accroître la dette pour accroître le payement. »

Et le prenant par le bras, il revint l’attacher au meme chene, ou il lui donna tant de coups, qu’il le laissa pour mort.

« Appelez maintenant, seigneur André, disait le laboureur, appelez le défaiseur de torts ; vous verrez s’il défait celui-ci ; quoique je croie pourtant qu’il n’est pas encore completement fait, car il me prend envie de vous écorcher tout vif, comme vous en aviez peur. »

A la fin, il le détacha, et lui donna permission d’aller chercher son juge pour qu’il exécutât la sentence rendue. André partit tout éploré, jurant qu’il irait chercher le valeureux don Quichotte de la Manche, qu’il lui conterait de point en point ce qui s’était passé, et que son maître le lui payerait au quadruple. Mais avec tout cela, le pauvre garçon s’en alla pleurant, et son maître resta a rire ; et c’est ainsi que le tort fut redressé par le valeureux don Quichotte.

Celui-ci, enchanté de l’aventure, qui lui semblait donner un heureux et magnifique début a ses prouesses de chevalerie, cheminait du côté de son village, disant a mi-voix :

« Tu peux bien te nommer heureuse par-dessus toutes les femmes qui vivent aujourd’hui dans ce monde, ô par-dessus toutes les belles belle Dulcinée du Toboso, puisque le sort t’a fait la faveur d’avoir pour sujet et pour esclave de tes volontés un chevalier aussi vaillant et aussi renommé que l’est et le sera don Quichotte de la Manche, lequel, comme tout le monde le sait, reçut hier l’ordre de chevalerie, et des aujourd’hui a redressé le plus énorme tort qu’ait inventé l’injustice et commis la cruauté, en ôtant le fouet de la main a cet impitoyable bourreau qui déchirait avec si peu de raison le corps de ce délicat enfant. »

En disant cela, il arrivait a un chemin qui se divisait en quatre, et tout aussitôt lui vint a l’esprit le souvenir des carrefours ou les chevaliers errants se mettaient a penser quel chemin ils choisiraient. Et, pour les imiter, il resta un moment immobile ; puis, apres avoir bien réfléchi, il lâcha la bride a Rossinante, remettant sa volonté a celle du bidet, lequel suivit sa premiere idée, qui était de prendre le chemin de son écurie. Apres avoir marché environ deux milles, don Quichotte découvrit une grande troupe de gens, que depuis l’on sut etre des marchands de Tolede, qui allaient acheter de la soie a Murcie. Ils étaient six, portant leurs parasols, avec quatre valets a cheval et trois garçons de mules a pied. A peine don Quichotte les aperçut-il, qu’il s’imagina faire rencontre d’une nouvelle aventure, et, pour imiter autant qu’il lui semblait possible les passes d’armes qu’il avait lues dans ses livres, il crut trouver tout a propos l’occasion d’en faire une a laquelle il songeait. Ainsi, prenant l’air fier et la contenance assurée, il s’affermit bien sur ses étriers, empoigna sa lance, se couvrit la poitrine de son écu, et, campé au beau milieu du chemin, il attendit l’approche de ces chevaliers errants, puisqu’il les tenait et jugeait pour tels. Des qu’ils furent arrivés a portée de voir et d’entendre, don Quichotte éleva la voix, et d’un ton arrogant leur cria :

« Que tout le monde s’arrete, si tout le monde ne confesse qu’il n’y a dans le monde entier demoiselle plus belle que l’impératrice de la Manche, la sans pareille Dulcinée du Toboso. »

Les marchands s’arreterent, au bruit de ces paroles, pour considérer l’étrange figure de celui qui les disait, et, par la figure et par les paroles, ils reconnurent aisément la folie du pauvre diable. Mais ils voulurent voir plus au long ou pouvait tendre cette confession qu’il leur demandait, et l’un d’eux, qui était quelque peu goguenard et savait fort discretement railler, lui répondit :

« Seigneur chevalier, nous ne connaissons pas cette belle dame dont vous parlez ; faites-nous-la voir, et, si elle est d’une beauté aussi incomparable que vous nous le signifiez, de bon cour et sans nulle contrainte nous confesserons la vérité que votre bouche demande.

– Si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel beau mérite auriez-vous a confesser une vérité si manifeste ? L’important, c’est que, sans la voir, vous le croyiez, confessiez, affirmiez, juriez et souteniez les armes a la main. Sinon, en garde et en bataille, gens orgueilleux et démesurés ; que vous veniez un a un, comme l’exige l’ordre de chevalerie, ou bien tous ensemble, comme c’est l’usage et la vile habitude des gens de votre trempe, je vous attends ici, et je vous défie, confiant dans la raison que j’ai de mon côté.

– Seigneur chevalier, reprit le marchand, je supplie Votre Grâce, au nom de tous tant que nous sommes de princes ici, qu’afin de ne pas charger nos consciences en confessant une chose que nous n’avons jamais vue ni entendue, et qui est en outre si fort au détriment des impératrices et reines de la Castille et de l’Estrémadure, vous vouliez bien nous montrer quelque portrait de cette dame ; ne fut-il pas plus gros qu’un grain d’orge, par l’échantillon nous jugerons de la piece, et tandis que nous garderons l’esprit en repos, Votre Grâce recevra pleine satisfaction. Et je crois meme, tant nous sommes déja portés en sa faveur, que son portrait nous fît-il voir qu’elle est borgne d’un oil, et que l’autre distille du soufre et du vermillon, malgré cela, pour complaire a Votre Grâce, nous dirions a sa louange tout ce qu’il vous plaira.

– Elle ne distille rien, canaille infâme, s’écria don Quichotte enflammé de colere ; elle ne distille rien, je le répete, de ce que vous venez de dire, mais bien du musc et de l’ambre ; elle n’est ni tordue, ni bossue, mais plus droite qu’un fuseau de Guadarrama. Et vous allez payer le blaspheme énorme que vous avez proféré contre une beauté du calibre de celle de ma dame. »

En disant cela, il se précipite, la lance baissée, contre celui qui avait porté la parole, avec tant d’ardeur et de furie, que, si quelque bonne étoile n’eut fait trébucher et tomber Rossinante au milieu de la course, mal en aurait pris a l’audacieux marchand. Rossinante tomba donc, et envoya rouler son maître a dix pas plus loin, lequel s’efforçait de se relever, sans en pouvoir venir a bout, tant le chargeaient et l’embarrassaient la lance, l’écu, les éperons, la salade et le poids de sa vieille armure ; et, au milieu des incroyables efforts qu’il faisait vainement pour se remettre sur pied, il ne cessait de dire :

« Ne fuyez pas, race de poltrons, race d’esclaves ; ne fuyez pas. Prenez garde que ce n’est point par ma faute, mais par celle de mon cheval, que je suis étendu sur la terre. »

Un garçon muletier, de la suite des marchands, qui sans doute n’avait pas l’humeur fort endurante, ne put entendre proférer au pauvre chevalier tombé tant d’arrogances et de bravades, sans avoir envie de lui en donner la réponse sur les côtes. S’approchant de lui, il lui arracha sa lance, en fit trois ou quatre morceaux, et de l’un d’eux se mit a frapper si fort et si dru sur notre don Quichotte, qu’en dépit de ses armes il le moulut comme plâtre. Ses maîtres avaient beau lui crier de ne pas tant frapper, et de le laisser tranquille, le muletier avait pris gout au jeu, et ne voulut quitter la partie qu’apres avoir ponté tout le reste de sa colere. Il ramassa les autres éclats de la lance, et acheva de les briser l’un apres l’autre sur le corps du misérable abattu, lequel, tandis que cette grele de coups lui pleuvait sur les épaules, ne cessait d’ouvrir la bouche pour menacer le ciel et la terre et les voleurs de grand chemin qui le traitaient ainsi. Enfin le muletier se fatigua, et les marchands continuerent leur chemin, emportant de quoi conter pendant tout le voyage sur l’aventure du pauvre fou bâtonné.

Celui-ci, des qu’il se vit seul, essaya de nouveau de se relever ; mais s’il n’avait pu en venir a bout lorsqu’il était sain et bien portant, comment aurait-il mieux réussi étant moulu et presque anéanti ? Et pourtant il faisait contre fortune bon cour, regardant sa disgrâce comme propre et commune aux chevaliers errants, et l’attribuant d’ailleurs tout entiere a la faute de son cheval. Mais, quant a se lever, ce n’était pas possible, tant il avait le corps meurtri et disloqué.


Chapitre V

 

Ou se continue le récit de la disgrâce de notre chevalier

 

Voyant donc qu’en effet il ne pouvait remuer, don Quichotte prit le parti de recourir a son remede ordinaire, qui était de songer a quelque passage de ses livres ; et sa folie lui remit aussitôt en mémoire l’aventure de Baudouin et du marquis de Mantoue, lorsque Charlot abandonna le premier, blessé dans la montagne : histoire sue des enfants, comme des jeunes gens, vantée et meme crue des vieillards, et véritable avec tout cela, comme les miracles de Mahomet. Celle-la donc lui sembla venir tout expres pour sa situation ; et, donnant les signes de la plus vive douleur, il commença a se rouler par terre, et a dire d’une voix affaiblie, justement ce que disait, disait-on, le chevalier blessé : « Ô ma dame, ou es-tu, que mon mal te touche si peu ? ou tu ne le sais pas, ou tu es fausse et déloyale. » De la meme maniere, il continua de réciter le romance, et quand il fut aux vers qui disent : « Ô noble marquis de Mantoue, mon oncle et seigneur par le sang », le hasard fit passer par la un laboureur de son propre village et demeurant tout pres de sa maison, lequel venait de conduire une charge de blé au moulin. Voyant cet homme étendu, il s’approcha, et lui demanda qui il était, et quel mal il ressentait pour se plaindre si tristement. Don Quichotte crut sans doute que c’était son oncle le marquis de Mantoue ; aussi ne lui répondit-il pas autre chose que de continuer son romance, ou Baudouin lui rendait compte de sa disgrâce, et des amours du fils de l’empereur avec sa femme, tout cela mot pour mot, comme on le chante dans le romance[30]. Le laboureur écoutait tout surpris ces sottises, et lui ayant ôté la visiere, que les coups de bâton avaient mise en pieces, il lui essuya le visage, qui était plein de poussiere ; et des qu’il l’eut un peu débarbouillé, il le reconnut.

« Eh, bon Dieu ! s’écria-t-il, seigneur Quijada (tel devait etre son nom quand il était en bon sens, et qu’il ne s’était pas encore transformé, d’hidalgo paisible, en chevalier errant), qui vous a mis en cet état ? »

Mais l’autre continuait son romance a toutes les questions qui lui étaient faites.

Le pauvre homme, voyant cela, lui ôta du mieux qu’il put le corselet et l’épauliere, pour voir s’il n’avait pas quelque blessure ; mais il n’aperçut pas trace de sang. Alors il essaya de le lever de terre, et, non sans grande peine, il le hissa sur son âne, qui lui semblait une plus tranquille monture. Ensuite il ramassa les armes jusqu’aux éclats de la lance, et les mit en paquet sur Rossinante. Puis, prenant celui-ci par la bride, et l’âne par le licou, il s’achemina du côté de son village, tout préoccupé des mille extravagances que débitait don Quichotte. Et don Quichotte ne l’était pas moins, lui qui, brisé et moulu, ne pouvait se tenir sur la bourrique, et poussait de temps en temps des soupirs jusqu’au ciel. Si bien que le laboureur se vit obligé de lui demander encore quel mal il éprouvait. Mais le diable, a ce qu’il paraît, lui rappelait a la mémoire toutes les histoires accommodées a la sienne ; car, en cet instant, oubliant tout a coup Baudouin, il se souvint du More Aben-Darraez, quand le gouverneur d’Antéquéra, Rodrigo de Narvaez, le fit prisonnier et l’emmena dans son château fort. De sorte que, le laboureur lui ayant redemandé comment il se trouvait et ce qu’il avait, il lui répondit les memes paroles et les memes propos que l’Abencerrage captif a Rodrigo de Narvaez, tout comme il en avait lu l’histoire dans Diane de Montemayor, se l’appliquant si bien a propos, que le laboureur se donnait au diable d’entendre un tel fracas d’extravagances. Par la il reconnut que son voisin était décidément fou ; et il avait hâte d’arriver au village pour se délivrer du dépit que lui donnait don Quichotte avec son interminable harangue. Mais celui-ci ne l’eut pas achevée, qu’il ajouta :

« Il faut que vous sachiez, don Rodrigo de Narvaez, que cette Xarifa, dont je viens de parler, est maintenant la charmante Dulcinée du Toboso, pour qui j’ai fait, je fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu’on ait vus, qu’on voie et qu’on verra dans le monde.

– Ah ! pécheur que je suis ! répondit le paysan ; mais voyez donc, seigneur, que je ne suis ni Rodrigo de Narvaez, ni le marquis de Mantoue, mais bien Pierre Alonzo, votre voisin ; et que Votre Grâce n’est pas davantage Baudouin, ni Aben-Darraez, mais bien l’honnete hidalgo seigneur Quijada.

– Je sais qui je suis, reprit don Quichotte, et je sais qui je puis etre, non-seulement ceux que j’ai dits, mais encore les douze pairs de France, et les neuf chevaliers de la Renommée[31], puisque les exploits qu’ils ont faits, tous ensemble et chacun en particulier, n’approcheront jamais des miens. »

Ce dialogue et d’autres semblables les menerent jusqu’au pays, ou ils arriverent a la chute du jour. Mais le laboureur attendit que la nuit fut close, pour qu’on ne vît pas le disloqué gentilhomme si mal monté.

L’heure venue, il entra au village et gagna la maison de don Quichotte, qu’il trouva pleine de trouble et de confusion, Le curé et le barbier du lieu, tous deux grands amis de don Quichotte, s’y étaient réunis, et la gouvernante leur disait, en se lamentant :

« Que vous en semble, seigneur licencié Pero Perez (ainsi s’appelait le curé), et que pensez-vous de la disgrâce de mon seigneur ? Voila six jours qu’il ne paraît plus, ni lui, ni le bidet, ni la rondache, ni la lance, ni les armes. Ah ! malheureuse que je suis ! je gagerais ma tete, et c’est aussi vrai que je suis née pour mourir, que ces maudits livres de chevalerie, qu’il a ramassés et qu’il lit du matin au soir, lui ont tourné l’esprit. Je me souviens maintenant de lui avoir entendu dire bien des fois, se parlant a lui-meme, qu’il voulait se faire chevalier errant, et s’en aller par le monde chercher les aventures. Que Satan et Barabbas emportent tous ces livres, qui ont ainsi gâté le plus délicat entendement qui fut dans toute la Manche ! »

La niece, de son côté, disait la meme chose, et plus encore :

« Sachez, seigneur maître Nicolas, car c’était le nom du barbier, qu’il est souvent arrivé a mon seigneur oncle de passer a lire dans ces abominables livres de malheur deux jours avec leurs nuits, au bout desquels il jetait le livre tout a coup, empoignait son épée, et se mettait a escrimer contre les murailles. Et quand il était rendu de fatigue, il disait qu’il avait tué quatre géants grands comme quatre tours, et la sueur qui lui coulait de lassitude, il disait que c’était le sang des blessures qu’il avait reçues dans la bataille. Puis ensuite il buvait un grand pot d’eau froide, et il se trouvait guéri et reposé, disant que cette eau était un précieux breuvage que lui avait apporté le sage Esquife[32], un grand enchanteur, son ami. Mais c’est a moi qu’en est toute la faute ; a moi, qui ne vous ai pas avisés des extravagances de mon seigneur oncle, pour que vous y portiez remede avant que le mal arrivât jusqu’ou il est arrivé, pour que vous bruliez tous ces excommuniés de livres, et il en a beaucoup, qui méritent bien d’etre grillés comme autant d’hérétiques.

– Ma foi, j’en dis autant, reprit le curé, et le jour de demain ne se passera pas sans qu’on en fasse un auto-da-fé et qu’ils soient condamnés au feu, pour qu’ils ne donnent plus envie a ceux qui les liraient de faire ce qu’a fait mon pauvre ami. »

Tous ces propos, don Quichotte et le laboureur les entendaient hors de la porte, si bien que celui-ci acheva de connaître la maladie de son voisin. Et il se mit a crier a tue-tete :

« Ouvrez, s’il vous plaît, au seigneur Baudouin, et au seigneur marquis de Mantoue, qui vient grievement blessé, et au seigneur More Aben-Darraez, qu’amene prisonnier le valeureux Rodrigo de Narvaez, gouverneur d’Antéquéra. »

Ils sortirent tous a ces cris, et, reconnaissant aussitôt, les uns leur ami, les autres leur oncle et leur maître, qui n’était pas encore descendu de l’âne, faute de le pouvoir, ils coururent a l’envi l’embrasser. Mais il leur dit :

« Arretez-vous tous. Je viens grievement blessé par la faute de mon cheval ; qu’on me porte a mon lit, et qu’on appelle, si c’est possible, la sage Urgande, pour qu’elle vienne panser mes blessures.

– Hein ! s’écria aussitôt la gouvernante, qu’est-ce que j’ai dit ? est-ce que le cour ne me disait pas bien de quel pied boitait mon maître ? Allons, montez, seigneur, et soyez le bienvenu, et, sans qu’on appelle cette Urgande, nous saurons bien vous panser. Maudits soient-ils, dis-je une autre et cent autres fois, ces livres de chevalerie qui ont mis Sa Grâce en si bel état ! »

On porta bien vite don Quichotte dans son lit ; mais quand on examina ses blessures, on n’en trouva aucune. Il leur dit alors :

« Je n’ai que les contusions d’une chute, parce que Rossinante, mon cheval, s’est abattu sous moi tandis que je combattais contre dix géants, les plus démesurés et les plus formidables qui se puissent rencontrer sur la moitié de la terre.

– Bah ! bah ! dit le curé, voici des géants en danse ! Par le saint dont je porte le nom, la nuit ne viendra pas demain que je ne les aie brulés. »

Ils firent ensuite mille questions a don Quichotte ; mais celui-ci ne voulut rien répondre, sinon qu’on lui donnât a manger, et qu’on le laissât dormir, deux choses dont il avait le plus besoin, On lui obéit. Le curé s’informa tout au long, pres du paysan, de quelle maniere il avait rencontré don Quichotte. L’autre raconta toute l’histoire, sans omettre les extravagances qu’en le trouvant et en le ramenant il lui avait entendu dire. C’était donner au licencié plus de désir encore de faire ce qu’en effet il fit le lendemain, a savoir : d’aller appeler son ami le barbier maître Nicolas, et de s’en venir avec lui a la maison de don Quichotte…


Chapitre VI

 

De la grande et gracieuse enquete que firent le curé et le barbier dans la bibliotheque de notre ingénieux hidalgo

 

…Lequel dormait encore. Le curé demanda a la niece les clefs de la chambre ou se trouvaient les livres auteurs du dommage, et de bon cour elle les lui donna.

Ils entrerent tous, la gouvernante a leur suite, et ils trouverent plus de cent gros volumes fort bien reliés et quantité d’autres petits. Des que la gouvernante les aperçut, elle sortit de la chambre en grande hâte, et revint bientôt, apportant une écuelle d’eau bénite avec un goupillon.

« Tenez, seigneur licencié, dit-elle, arrosez cette chambre, de peur qu’il n’y ait ici quelque enchanteur, de ceux dont les livres sont pleins, et qu’il ne nous enchante en punition de la peine que nous voulons leur infliger en les chassant de ce monde. »

Le curé se mit a rire de la simplicité de la gouvernante, et dit au barbier de lui présenter ces livres un a un pour voir de quoi ils traitaient, parce qu’il pouvait s’en rencontrer quelques-uns, dans le nombre, qui ne méritassent pas le supplice du feu.

« Non, non, s’écria la niece, il n’en faut épargner aucun, car tous ont fait le mal. Il vaut mieux les jeter par la fenetre dans la cour, en faire une pile, et y mettre le feu, ou bien les emporter dans la basse-cour, et la nous ferons le bucher, pour que la fumée n’incommode point. »

La gouvernante fut du meme avis, tant elles désiraient toutes deux la mort de ces pauvres innocents. Mais le curé ne voulut pas y consentir sans en avoir au moins lu les titres : et le premier ouvrage que maître Nicolas lui remit dans les mains fut les quatre volumes d’Amadis de Gaule.

« Il semble, dit le curé, qu’il y ait la-dessous quelque mystere ; car, selon ce que j’ai oui dire, c’est la le premier livre de chevalerie qu’on ait imprimé en Espagne ; tous les autres ont pris de celui-la naissance et origine. Il me semble donc que, comme fondateur d’une si détestable secte, nous devons sans rémission le condamner au feu.

– Non pas, seigneur, répondit le barbier ; car j’ai oui dire aussi que c’est le meilleur de tous les livres de cette espece qu’on ait composés, et, comme unique en son genre, il mérite qu’on lui pardonne.

– C’est également vrai, dit le curé ; pour cette raison, nous lui faisons, quant a présent, grâce de la vie[33]. Voyons cet autre qui est a côté de lui.

– Ce sont, répondit le barbier, les Prouesses d’Esplandian, fils légitime d’Amadis de Gaule[34].

Pardieu ! dit le curé, il ne faut pas tenir compte au fils des mérites du pere. Tenez, dame gouvernante, ouvrez la fenetre, et jetez-le a la cour : c’est lui qui commencera la pile du feu de joie que nous allons allumer. »

La gouvernante ne se fit pas prier, et le brave Esplandian s’en alla, en volant, dans la cour, attendre avec résignation le feu qui le menaçait.

« A un autre, dit le curé.

– Celui qui vient apres, dit le barbier, c’est Amadis de Grece, et tous ceux du meme côté sont, a ce que je crois bien, du meme lignage des Amadis[35].

– Eh bien ! dit le curé, qu’ils aillent tous a la basse-cour ; car, plutôt que de ne pas bruler la reine Pintiquinestra et le berger Darinel, et ses églogues, et les propos alambiqués de leur auteur, je brulerais avec eux le pere qui m’a mis au monde, s’il apparaissait sous la figure du chevalier errant.

– C’est bien mon avis, dit le barbier.

– Et le mien aussi, reprit la niece.

– Ainsi donc, dit la gouvernante, passez-les, et qu’ils aillent a la basse-cour. »

On lui donna le paquet, car ils étaient nombreux, et, pour épargner la descente de l’escalier, elle les envoya par la fenetre du haut en bas.

« Quel est ce gros volume ? demanda le curé.

– C’est, répondit le barbier, Don Olivante de Laura.

L’auteur de ce livre, reprit le curé, est le meme qui a composé le Jardin des fleurs ; et, en vérité, je ne saurais guere décider lequel des deux livres est le plus véridique, ou plutôt le moins menteur. Mais ce que je sais dire, c’est que celui-ci ira a la basse-cour comme un extravagant et un présomptueux[36].

– Le suivant, dit le barbier, est Florismars d’Hircanie.[37]

Ah ! ah ! répliqua le curé, le seigneur Florismars se trouve ici ? Par ma foi, qu’il se dépeche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance[38] et de ses aventures revées ; car la sécheresse et la dureté de son style ne méritent pas une autre fin : a la basse-cour celui-la et cet autre encore, dame gouvernante.

– Tres-volontiers, seigneur, » répondit-elle.

Et déja elle se mettait gaiement en devoir d’exécuter cet ordre.

« Celui-ci est le Chevalier Platir[39], dit le barbier.

– C’est un vieux livre, reprit le curé, mais je n’y trouve rien qui mérite grâce. Qu’il accompagne donc les autres sans réplique. »

Ainsi fut fait. On ouvrit un autre livre, et l’on vit qu’il avait pour titre le Chevalier de la Croix[40].

« Un nom aussi saint que ce livre le porte, dit le curé, mériterait qu’on fît grâce a son ignorance. Mais il ne faut pas oublier le proverbe : derriere la croix se tient le diable. Qu’il aille au feu ! »

Prenant un autre livre :

« Voici, dit le barbier, le Miroir de Chevalerie.[41]

Ah ! je connais déja Sa Seigneurie, dit le curé. On y rencontre le seigneur Renaud de Montauban, avec ses amis et compagnons, tous plus voleurs que Cacus, et les douze pairs de France, et leur véridique historien Turpin. Je suis, par ma foi, d’avis de ne les condamner qu’a un bannissement perpétuel, et cela parce qu’ils ont eu quelque part dans l’invention du fameux Mateo Boyardo, d’ou a tissé sa toile le poëte chrétien Ludovic Arioste[42]. Quant a ce dernier, si je le rencontre ici, et qu’il parle une autre langue que la sienne, je ne lui porterai nul respect ; mais s’il parle en sa langue, je l’éleverai, par vénération, au-dessus de ma tete.

– Moi, je l’ai en italien, dit le barbier, mais je ne l’entends pas.

– Il ne serait pas bon non plus que vous l’entendissiez, répondit le curé ; et mieux aurait valu que ne l’entendît pas davantage un certain capitaine[43], qui ne nous l’aurait pas apporté en Espagne pour le faire castillan, car il lui a bien enlevé de son prix. C’est au reste, ce que feront tous ceux qui voudront faire passer les ouvrages en vers dans une autre langue ; quelque soin qu’ils mettent, et quelque habileté qu’ils déploient, jamais ils ne les conduiront au point de leur premiere naissance. Mon avis est que ce livre et tous ceux qu’on trouvera parlant de ces affaires de France soient descendus et déposés dans un puits sec, jusqu’a ce qu’on décide, avec plus de réflexion, ce qu’il faut faire d’eux. J’excepte, toutefois, un certain Bernard del Carpio[44], qui doit se trouver par ici, et un autre encore appelé Roncevaux[45], lesquels, s’ils tombent dans mes mains, passeront aussitôt dans celles de la gouvernante, et de la, sans aucune rémission, dans celles du feu. »

De tout cela, le barbier demeura d’accord, et trouva la sentence parfaitement juste, tenant son curé pour si bon chrétien et si amant de la vérité, qu’il n’aurait pas dit autre chose qu’elle pour toutes les richesses du monde. En ouvrant un autre volume, il vit que c’était Palmerin d’Olive, et, pres de celui-la, s’en trouvait un autre qui s’appelait Palmerin d’Angleterre.A cette vue, le licencié s’écria :

« Cette olive, qu’on la broie et qu’on la brule, et qu’il n’en reste pas meme de cendres ; mais cette palme d’Angleterre, qu’on la conserve comme chose unique, et qu’on fasse pour elle une cassette aussi précieuse que celle qu’Alexandre trouva dans les dépouilles de Darius, et qu’il destina a renfermer les ouvres du poëte Homere. Ce livre-ci, seigneur compere, est considérable a deux titres : d’abord parce qu’il est tres-bon en lui-meme ; ensuite, parce qu’il passe pour etre l’ouvrage d’un spirituel et savant roi du Portugal. Toutes les aventures du château de Miraguarda sont excellentes et d’un heureux enlacement ; les propos sont clairs, sensés, de bon gout, et toujours appropriés au caractere de celui qui parle, avec beaucoup de justesse et d’intelligence[46]. Je dis donc, sauf votre meilleur avis, seigneur maître Nicolas, que ce livre et l’Amadis de Gaule soient exemptés du feu, mais que tous les autres, sans plus de demandes et de réponses, périssent a l’instant.

– Non, non, seigneur compere, répliqua le barbier, car celui que je tiens est le fameux Don Bélianis.

Quant a celui-la, reprit le curé, ses deuxieme, troisieme et quatrieme parties auraient besoin d’un peu de rhubarbe pour purger leur trop grande bile ; il faudrait en ôter aussi toute cette histoire du château de la Renommée, et quelques autres impertinences de meme étoffe[47]. Pour cela, on peut lui donner le délai d’outre-mer[48], et, s’il se corrige ou non, l’on usera envers lui de miséricorde ou de justice. En attendant, gardez-les chez vous, compere, et ne les laissez lire a personne.

– J’y consens, » répondit le barbier.

Et, sans se fatiguer davantage a feuilleter des livres de chevalerie, le curé dit a la gouvernante de prendre tous les grands volumes et de les jeter a la basse-cour. Il ne parlait ni a sot ni a sourd, mais bien a quelqu’un qui avait plus envie de les bruler que de donner une piece de toile a faire au tisserand, quelque grande et fine qu’elle put etre. Elle en prit donc sept ou huit d’une seule brassée, et les lança par la fenetre ; mais voulant trop en prendre a la fois, un d’eux était tombé aux pieds du barbier, qui le ramassa par envie de savoir ce que c’était, et lui trouva pour titre Histoire du fameux chevalier Tirant le Blanc.

« Bénédiction ! dit le curé en jetant un grand cri ; vous avez la Tirant le Blanc ! Donnez-le vite, compere, car je réponds bien d’avoir trouvé en lui un trésor d’allégresse et une mine de divertissements. C’est la que se rencontrent don Kyrie-Eleison de Montalban, un valeureux chevalier, et son frere Thomas de Montalban, et le chevalier de Fonséca, et la bataille que livra au dogue le valeureux Tirant, et les finesses de la demoiselle Plaisir-de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposée[49], et Madame l’impératrice amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous le dis en vérité, seigneur compere, pour le style, ce livre est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mourir, et l’on y conte mille autres choses qui manquent a tous les livres de la meme espece. Et pourtant je vous assure que celui qui l’a composé méritait, pour avoir dit tant de sottises sans y etre forcé, qu’on l’envoyât ramer aux galeres tout le reste de ses jours[50]. Emportez le livre chez vous, et lisez-le, et vous verrez si tout ce que j’en dis n’est pas vrai.

– Vous serez obéi, répondit le barbier ; mais que ferons-nous de tous ces petits volumes qui restent ?

– Ceux-la, dit le curé, ne doivent pas etre des livres de chevalerie, mais de poésie. »

Il en ouvrit un, et vit que c’était la Diane de Jorge de Montemayor[51]. Croyant qu’ils étaient tous de la meme espece :

« Ceux-ci, dit-il, ne méritent pas d’etre brulés avec les autres ; car ils ne font ni ne feront jamais le mal qu’ont fait ceux de la chevalerie. Ce sont des livres d’innocente récréation, sans danger pour le prochain.

– Ah ! bon Dieu ! monsieur le curé, s’écria la niece, vous pouvez bien les envoyer rôtir avec le reste ; car si mon oncle guérit de la maladie de chevalerie errante, en lisant ceux-la il n’aurait qu’a s’imaginer de se faire berger, et de s’en aller par les prés et les bois, chantant et jouant de la musette ; ou bien de se faire poëte, ce qui serait pis encore, car c’est, a ce qu’on dit, une maladie incurable et contagieuse.

– Cette jeune fille a raison, dit le curé, et nous ferons bien d’ôter a notre ami, si facile a broncher, cette occasion de rechute. Puisque nous commençons par la Diane de Montemayor, je suis d’avis qu’on ne la brule point, mais qu’on en ôte tout ce qui traite de la sage Félicie et de l’Onde enchantée et presque tous les grands vers. Qu’elle reste, j’y consens de bon cour, avec sa prose et l’honneur d’etre le premier de ces sortes de livres.

– Celui qui vient apres, dit le barbier, est la Diane appelée la seconde du Salmantin ; puis un autre portant le meme titre, mais dont l’auteur est Gil Polo.

– Pour celle du Salmantin[52], répondit le curé, qu’elle aille augmenter le nombre des condamnés de la basse-cour ; et qu’on garde celle de Gil Polo[53] comme si elle était d’Apollon lui-meme. Mais passons outre, seigneur compere, et dépechons-nous, car il se fait tard.

– Celui-ci, dit le barbier, qui en ouvrait un autre, renferme les Dix livres de Fortune d’amour, composés par Antonio de Lofraso, poëte de Sardaigne[54].

– Par les ordres que j’ai reçus, s’écria le curé, depuis qu’Apollon est Apollon, les muses des muses et les poëtes des poëtes, jamais on n’a composé livre si gracieux et si extravagant. Dans son espece, c’est le meilleur et l’unique de tous ceux qui ont paru a la clarté du jour, et qui ne l’a pas lu peut se vanter de n’avoir jamais rien lu d’amusant. Amenez ici, compere, car je fais plus de cas de l’avoir trouvé que d’avoir reçu en cadeau une soutane de taffetas de Florence. »

Et il le mit a part avec une grande joie.

« Ceux qui suivent, continua le barbier, sont le Pasteur d’Ibérie[55], les Nymphes de Hénares[56], et les Remedes a la jalousie[57].

Il n’y a rien de mieux a faire, dit le curé, que de les livrer au bras séculier de la gouvernante, et qu’on ne me demande pas le pourquoi, car je n’aurais jamais fini.

– Voici maintenant le Berger de Philida[58].

Ce n’est pas un berger, dit le curé, mais bien un sage et ingénieux courtisan. Qu’on le garde comme une relique.

– Ce grand-la qui vient ensuite, dit le barbier, s’intitule Trésor de poésies variées[59].

Si elles étaient moins nombreuses, reprit le curé, elles n’en vaudraient que mieux. Il faut que ce livre soit sarclé, échardonné et débarrassé de quelques bassesses qui nuisent a ses grandeurs. Qu’on le garde pourtant, parce que son auteur est mon ami, et par respect pour ses autres ouvres, plus relevées et plus héroiques.

– Celui-ci, continua le barbier, est le Chansonnier de Lopez Maldonado[60].

L’auteur de ce livre, répondit le curé, est encore un de mes bons amis. Dans sa bouche, ses vers ravissent ceux qui les entendent, et telle est la suavité de sa voix, que, lorsqu’il les chante, il enchante. Il est un peu long dans les églogues ; mais ce qui est bon n’est jamais de trop. Qu’on le mette avec les réservés. Mais quel est le livre qui est tout pres ?

– C’est la Galatée de Miguel de Cervantes, répondit le barbier.

– Il y a bien des années, reprit le curé, que ce Cervantes est un de mes amis, et je sais qu’il est plus versé dans la connaissance des infortunes que dans celle de la poésie. Son livre ne manque pas d’heureuse invention ; mais il propose et ne conclut rien. Attendons la seconde partie qu’il promet[61] ; peut-etre qu’en se corrigeant il obtiendra tout a fait la miséricorde qu’on lui refuse aujourd’hui. En attendant, seigneur compere, gardez-le reclus en votre logis.

– Tres-volontiers, répondit maître Nicolas. En voici trois autres qui viennent ensemble. Ce sont l’Araucana de don Alonzo de Ercilla, l’Austriadade Juan Rufo, juré de Cordoue, et le Monserrate de Cristoval de Virues, poëte valencien.

– Tous les trois, dit le curé, sont les meilleurs qu’on ait écrits en vers héroiques dans la langue espagnole, et ils peuvent le disputer aux plus fameux d’Italie. Qu’on les garde comme les plus précieux bijoux de poésie que possede l’Espagne.[62] »

Enfin le curé se lassa de manier tant de livres et voulut que, sans plus d’interrogatoire, on jetât tout le reste au feu. Mais le barbier en tenait déja un ouvert qui s’appelait les Larmes d’Angélique.[63]

« Ah ! je verserais les miennes, dit le curé, si j’avais fait bruler un tel livre, car son auteur fut un des fameux poëtes, non-seulement de l’Espagne, mais du monde entier, et il a merveilleusement réussi dans la traduction de quelques fables d’Ovide. »


Chapitre VII

 

De la seconde sortie de notre bon chevalier don Quichotte de la Manche

 

On en était la, quand don Quichotte se mit a jeter de grands cris.

« Ici, disait-il, ici, valeureux chevaliers, c’est ici qu’il faut montrer la force de vos bras invincibles, car les gens de la cour emportent tout l’avantage du tournoi. »

Pour accourir a ce tapage, on laissa la l’inventaire des livres qui restaient. Aussi croit-on que sans etre entendus ni confrontés, la Caroléa[64]et Léon d’Espagne[65] s’en allerent au feu avec les Gestes de l’empereur, composés par don Luis de Avila[66], car sans doute ils se trouvaient dans la bibliotheque ; et peut-etre, si le curé les eut vus, n’auraient-ils point subi ce rigoureux arret.

Quand ils arriverent aupres de don Quichotte, il avait quitté son lit, et continuait a la fois ses cris et ses extravagances, frappant de tous côtés, d’estoc et de taille, mais aussi éveillé que s’il n’eut jamais dormi. On le prit a bras-le-corps, et par force on le recoucha. Quand il se fut un peu calmé, il se tourna vers le curé pour lui adresser la parole, et lui dit :

« En vérité, seigneur archeveque Turpin, c’est une grande honte que ceux de nous qui nous appelons les douze pairs, nous laissions si bonnement remporter la victoire de ce tournoi aux chevaliers de la cour, apres que nous autres, les chevaliers errants, en avons enlevé les prix ces trois jours passés[67].

– Faites silence, seigneur compere, répondit le curé ; s’il plaît a Dieu, la chance tournera, et ce qu’on perd aujourd’hui se peut gagner demain ; ne vous occupez, pour le moment, que de votre santé, car il me semble que vous devez etre harassé et peut-etre blessé grievement.

– Blessé, non, reprit don Quichotte ; mais moulu et rompu, cela ne fait pas doute : car ce bâtard de Roland m’a roué de coups avec le tronc d’un chene, et tout cela de pure jalousie, parce qu’il voit que je suis le seul pour tenir tete a ses fanfaronnades. Mais je ne m’appellerais pas Renaud de Montauban, s’il ne me le payait, quand je sortirai de ce lit, en dépit de tous les enchantements qui le protegent. Quant a présent, qu’on me donne a manger ; car c’est ce qui peut me venir de plus a propos, et qu’on laisse a ma charge le soin de ma vengeance. »

On s’empressa d’obéir et de lui apporter a manger ; apres quoi ils resterent, lui, encore une fois endormi, et les autres, émerveillés de sa folie.

Cette meme nuit, la gouvernante brula et calcina autant de livres qu’il s’en trouvait dans la basse-cour et dans toute la maison, et tels d’entre eux souffrirent la peine du feu, qui méritaient d’etre conservés dans d’éternelles archives. Mais leur mauvais sort et la paresse de l’examinateur ne permirent point qu’ils en échappassent, et ainsi s’accomplit pour eux le proverbe, que souvent le juste paye pour le pécheur.

Un des remedes qu’imaginerent pour le moment le curé et le barbier contre la maladie de leur ami, ce fut qu’on murât la porte du cabinet des livres, afin qu’il ne les trouvât plus quand il se leverait (espérant qu’en ôtant la cause, l’effet cesserait aussi), et qu’on lui dît qu’un enchanteur les avaient emportés, le cabinet et tout ce qu’il y avait dedans ; ce qui fut exécuté avec beaucoup de diligence. Deux jours apres, don Quichotte se leva, et la premiere chose qu’il fit fut d’aller voir ses livres. Mais ne trouvant plus le cabinet ou il l’avait laissé, il s’en allait le cherchant a droite et a gauche, revenait sans cesse ou il avait coutume de rencontrer la porte, en tâtait la place avec les mains, et, sans mot dire, tournait et retournait les yeux de tous côtés. Enfin, au bout d’un long espace de temps, il demanda a la gouvernante ou se trouvait le cabinet des livres. La gouvernante, qui était bien stylée sur ce qu’elle devait répondre, lui dit :

« Quel cabinet ou quel rien du tout cherche Votre Grâce ? Il n’y a plus de cabinet ni de livres dans cette maison, car le diable lui-meme a tout emporté.

– Ce n’était pas le diable, reprit la niece, mais bien un enchanteur qui est venu sur une nuée, la nuit apres que Votre Grâce est partie d’ici, et, mettant pied a terre d’un serpent sur lequel il était a cheval, il entra dans le cabinet, et je ne sais ce qu’il y fit, mais au bout d’un instant il sortit en s’envolant par la toiture, et laissa la maison toute pleine de fumée ; et quand nous voulumes voir ce qu’il laissait de fait, nous ne vîmes plus ni livres, ni chambre. Seulement, nous nous souvenons bien, la gouvernante et moi, qu’au moment de s’envoler, ce méchant vieillard nous cria d’en haut que c’était par une secrete inimitié qu’il portait au maître des livres et du cabinet qu’il faisait dans cette maison le dégât qu’on verrait ensuite. Il ajouta aussi qu’il s’appelait le sage Mugnaton.

– Freston, il a du dire[68], reprit don Quichotte.

– Je ne sais, répliqua la gouvernante, s’il s’appelait Freston ou Friton, mais, en tout cas, c’est en ton que finit son nom.

– En effet, continua don Quichotte, c’est un savant enchanteur, mon ennemi mortel, qui m’en veut parce qu’il sait, au moyen de son art et de son grimoire, que je dois, dans la suite des temps, me rencontrer en combat singulier avec un chevalier qu’il favorise, et que je dois aussi le vaincre, sans que sa science puisse en empecher : c’est pour cela qu’il s’efforce de me causer tous les déplaisirs qu’il peut ; mais je l’informe, moi, qu’il ne pourra ni contredire ni éviter ce qu’a ordonné le ciel.

– Qui peut en douter ? dit la niece. Mais, mon seigneur oncle, pourquoi vous melez-vous a toutes ces querelles ? Ne vaudrait-il pas mieux rester pacifiquement dans sa maison que d’aller par le monde chercher du meilleur pain que celui de froment, sans considérer que bien des gens vont quérir de la laine qui reviennent tondus ?

– Ô ma niece ! répondit don Quichotte, que vous etes peu au courant des choses ! avant qu’on me tonde, moi, j’aurai rasé et arraché la barbe a tous ceux qui s’imagineraient me toucher a la pointe d’un seul cheveu. »

Toutes deux se turent, ne voulant pas répliquer davantage, car elles virent que la colere lui montait a la tete.

Le fait est qu’il resta quinze jours dans sa maison, trescalme et sans donner le moindre indice qu’il voulut recommencer ses premieres escapades ; pendant lequel temps il eut de fort gracieux entretiens avec ses deux comperes, le curé et le barbier, sur ce qu’il prétendait que la chose dont le monde avait le plus besoin c’était de chevaliers errants, et qu’il fallait y ressusciter la chevalerie errante. Quelquefois le curé le contredisait, quelquefois lui cédait aussi ; car, a moins d’employer cet artifice, il eut été impossible d’en avoir raison.

Dans ce temps-la, don Quichotte sollicita secretement un paysan, son voisin, homme de bien (si toutefois on peut donner ce titre a celui qui est pauvre), mais, comme on dit, de peu de plomb dans la cervelle. Finalement il lui conta, lui persuada et lui promit tant de choses, que le pauvre homme se décida a partir avec lui, et a lui servir d’écuyer. Entre autres choses, don Quichotte lui disait qu’il se disposât a le suivre de bonne volonté, parce qu’il pourrait lui arriver telle aventure qu’en un tour de main il gagnât quelque île, dont il le ferait gouverneur sa vie durant. Séduit par ces promesses et d’autres semblables, Sancho Panza (c’était le nom du paysan) planta la sa femme et ses enfants, et s’enrôla pour écuyer de son voisin. Don Quichotte se mit aussitôt en mesure de chercher de l’argent, et, vendant une chose, engageant l’autre, et gaspillant toutes ses affaires, il ramassa une raisonnable somme. Il se pourvut aussi d’une rondache de fer qu’il emprunta d’un de ses amis, et raccommoda du mieux qu’il put sa mauvaise salade brisée ; puis il avisa son écuyer Sancho du jour et de l’heure ou il pensait se mettre en route, pour que celui-ci se munît également de ce qu’il jugerait le plus nécessaire. Surtout il lui recommanda d’emporter un bissac. L’autre promit qu’il n’y manquerait pas, et ajouta qu’il pensait aussi emmener un tres-bon âne qu’il avait, parce qu’il ne se sentait pas fort habile sur l’exercice de la marche a pied. A ce propos de l’âne, don Quichotte réfléchit un peu, cherchant a se rappeler si, par hasard, quelque chevalier errant s’était fait suivre d’un écuyer monté comme au moulin. Mais jamais sa mémoire ne put lui en fournir un seul. Cependant il consentit a lui laisser emmener la bete, se proposant de l’accommoder d’une plus honorable monture des qu’une occasion se présenterait, c’est-a-dire en enlevant le cheval au premier chevalier discourtois qui se trouverait sur son chemin. Il se pourvut aussi de chemises, et des autres choses qu’il put se procurer, suivant le conseil que lui avait donné l’hôtelier, son parrain.

Tout cela fait et accompli, et, ne prenant congé, ni Panza de sa femme et de ses enfants, ni don Quichotte de sa gouvernante et de sa niece, un beau soir ils sortirent du pays sans etre vus de personne, et ils cheminerent si bien toute la nuit, qu’au point du jour ils se tinrent pour certains de n’etre plus attrapés, quand meme on se mettrait a leurs trousses. Sancho Panza s’en allait sur son âne, comme un patriarche, avec son bissac, son outre, et, de plus, une grande envie de se voir déja gouverneur de l’île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit justement la meme direction et le meme chemin qu’a sa premiere sortie, c’est-a-dire a travers la plaine de Montiel, ou il cheminait avec moins d’incommodité que la fois passée, car il était fort grand matin, et les rayons du soleil, ne frappant que de biais, ne le genaient point encore. Sancho Panza dit alors a son maître :

« Que Votre Grâce fasse bien attention, seigneur chevalier errant, de ne point oublier ce que vous m’avez promis au sujet d’une île, car, si grande qu’elle soit, je saurai bien la gouverner. »

A quoi répondit don Quichotte :

« Il faut que tu saches, ami Sancho Panza, que ce fut un usage tres-suivi par les anciens chevaliers errants de faire leurs écuyers gouverneurs des îles ou royaumes qu’ils gagnaient, et je suis bien décidé a ce qu’une si louable coutume ne se perde point par ma faute. Je pense au contraire y surpasser tous les autres : car maintes fois, et meme le plus souvent, ces chevaliers attendaient que leurs écuyers fussent vieux ; c’est quand ceux-ci étaient rassasiés de servir et las de passer de mauvais jours et de plus mauvaises nuits, qu’on leur donnait quelque titre de comte ou pour le moins de marquis[69], avec quelque vallée ou quelque province a l’avenant ; mais si nous vivons, toi et moi, il peut bien se faire qu’avant six jours je gagne un royaume fait de telle sorte qu’il en dépende quelques autres, ce qui viendrait tout a point pour te couronner roi d’un de ceux-ci. Et que cela ne t’étonne pas, car il arrive a ces chevaliers des aventures si étranges, d’une façon si peu vue et si peu prévue, que je pourrais facilement te donner encore plus que je ne te promets.

– A ce train-la, répondit Sancho Panza, si, par un de ces miracles que raconte Votre Grâce, j’allais devenir roi, Juana Gutierrez, ma ménagere, ne deviendrait rien moins que reine, et mes enfants infants.

– Qui en doute ? répondit don Quichotte.

– Moi, j’en doute, répliqua Sancho ; car j’imagine que, quand meme Dieu ferait pleuvoir des royaumes sur la terre, aucun ne s’ajusterait bien a la tete de Mari-Gutierrez. Sachez, seigneur, qu’elle ne vaut pas deux deniers pour etre reine. Comtesse lui irait mieux ; encore serait-ce avec l’aide de Dieu.

– Eh bien ! laisses-en le soin a Dieu, Sancho, répondit don Quichotte ; il lui donnera ce qui sera le plus a sa convenance, et ne te rapetisse pas l’esprit au point de venir a te contenter d’etre moins que gouverneur de province.

– Non, vraiment, mon seigneur, répondit Sancho, surtout ayant en Votre Grâce un si bon et si puissant maître, qui saura me donner ce qui me convient le mieux et ce que mes épaules pourront porter. »