L'Île au trésor - Robert Louis Stevenson - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1883

L'Île au trésor darmowy ebook

Robert Louis Stevenson

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka L'Île au trésor - Robert Louis Stevenson

Le héros de cette histoire est Jim Hawkins, fils d'un tenancier d'auberge dans un port anglais, sur la côte ouest de l'Angleterre au XVIIIe siecle. Le principal client de cette auberge se trouve etre un vieux marin, nommé Billy Bones, sur lequel pese une obscure menace. Celle-ci se précise lorsqu'un mystérieux aveugle lui remet «la tache noire», qui annonce la mort dans le monde des pirates. Le meme jour, Billy, ivrogne impénitent, meurt. En ouvrant sa malle, Jim et sa mere découvrent une carte sur laquelle est indiquée la cachette d'un fabuleux trésor que la bande du capitaine Flint a enfoui dans une île déserte...

Opinie o ebooku L'Île au trésor - Robert Louis Stevenson

Fragment ebooka L'Île au trésor - Robert Louis Stevenson

A Propos
A L’ACHETEUR HÉSITANT
A S. LLOYD OSBOURNE
Partie 1 - LE VIEUX FLIBUSTIER
Chapitre 1 - Le vieux loup de mer de l’Amiral Benbow
Chapitre 2 - Ou Chien-Noir fait une breve apparition
Chapitre 3 - La tache noire

A Propos Stevenson:

Robert Louis (Balfour) Stevenson (November 13, 1850–December 3, 1894), was a Scottish novelist, poet, and travel writer, and a leading representative of Neo-romanticism in English literature. He was the man who "seemed to pick the right word up on the point of his pen, like a man playing spillikins", as G. K. Chesterton put it. He was also greatly admired by many authors, including Jorge Luis Borges, Ernest Hemingway, Rudyard Kipling and Vladimir Nabokov. Most modernist writers dismissed him, however, because he was popular and did not write within their narrow definition of literature. It is only recently that critics have begun to look beyond Stevenson's popularity and allow him a place in the canon. Source: Wikipedia

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

A L’ACHETEUR HÉSITANT

Par chaleurs ou par froidures,

Goélettes, îles, et marins abandonnés,

Corsaires et trésors cachés ;

Si tout ancien roman, redit

Dans le style d’autrefois,

Aux jeunes gens instruits de nos jours,

Comme il me plaisait jadis,

Eh bien, soit ! Écoutez. Sinon,

Oublie ses gouts d’autrefois :

Kingston, Ballantyne le brave,

Cooper des flots et des bois,

Ainsi soit-il ! Et s’il le faut

Mes pirates et moi bientôt

Nous partagerons leur tombeau.

R. L. STEVENSON.


A S. LLOYD OSBOURNE

 

GENTLEMAN AMÉRICAIN

L’HISTOIRE SUIVANTE, ÉCRITE

CONFORMÉMENT A SON GOUT CLASSIQUE,

EST AUJOURD’HUI,

EN SOUVENIR DE MAINTES HEURES DÉLICIEUSES,

ET AVEC LES MEILLEURS VOUX,

DÉDIÉE

PAR SON AMI AFFECTIONNÉ

L’AUTEUR.

 


Partie 1
LE VIEUX FLIBUSTIER


Chapitre 1 Le vieux loup de mer de l’Amiral Benbow

C’est sur les instances de M. le chevalier Trelawney, du docteur Livesey et de tous ces messieurs en général, que je me suis décidé a mettre par écrit tout ce que je sais concernant l’île au trésor, depuis A jusqu’a Z, sans rien excepter que la position de l’île, et cela uniquement parce qu’il s’y trouve toujours une partie du trésor. Je prends donc la plume en cet an de grâce 17…, et commence mon récit a l’époque ou mon pere tenait l’auberge de l’Amiral Benbow, en ce jour ou le vieux marin, au visage basané et balafré d’un coup de sabre, vint prendre gîte sous notre toit.

Je me le rappelle, comme si c’était d’hier. Il arriva d’un pas lourd a la porte de l’auberge, suivi de sa cantine charriée sur une brouette. C’était un grand gaillard solide, aux cheveux tres bruns tordus en une queue poisseuse qui retombait sur le collet d’un habit bleu malpropre ; il avait les mains couturées de cicatrices, les ongles noirs et déchiquetés, et la balafre du coup de sabre, d’un blanc sale et livide, s’étalait en travers de sa joue. Tout en sifflotant, il parcourut la crique du regard, puis de sa vieille voix stridente et chevrotante qu’avaient rythmée et cassée les manouvres du cabestan, il entonna cette antique rengaine de matelot qu’il devait nous chanter si souvent par la suite :

Nous étions quinze sur le coffre du mort…

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

Apres quoi, de son bâton, une sorte d’anspect, il heurta contre la porte et, a mon pere qui s’empressait, commanda brutalement un verre de rhum. Aussitôt servi, il le but posément et le dégusta en connaisseur, sans cesser d’examiner tour a tour les falaises et notre enseigne.

– Voila une crique commode, dit-il a la fin, et un cabaret agréablement situé. Beaucoup de clientele, camarade ?

Mon pere lui répondit négativement : tres peu de clientele ; si peu que c’en était désolant.

– Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’a jeter l’ancre… Hé ! l’ami, cria-t-il a l’homme qui poussait la brouette, accostez ici et aidez a monter mon coffre… Je resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas difficile : du rhum et des oufs au lard, il ne m’en faut pas plus, et cette pointe la-haut pour regarder passer les bateaux. Comment vous pourriez m’appeler ? Vous pourriez m’appeler capitaine… Ah ! je vois ce qui vous inquiete… Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou quatre pieces d’or.) Vous me direz quand j’aurai tout dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de vaisseau.

Et a la vérité, en dépit de ses pietres effets et de son rude langage, il n’avait pas du tout l’air d’un homme qui a navigué a l’avant : on l’eut pris plutôt pour un second ou pour un capitaine qui ne souffre pas la désobéissance. L’homme a la brouette nous raconta que la malle-poste l’avait déposé la veille au Royal George, et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme gîte. Et ce fut la tout ce que nous apprîmes de notre hôte.

Il était ordinairement tres taciturne. Tout le jour il rôdait alentour de la baie, ou sur les falaises, muni d’une lunette d’approche en cuivre ; toute la soirée il restait dans un coin de la salle, aupres du feu, a boire des grogs au rhum tres forts. La plupart du temps, il ne répondait pas quand on s’adressait a lui, mais vous regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par le nez telle une corne d’alarme ; ainsi, tout comme ceux qui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite a le laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa promenade, il s’informait s’il était passé des gens de mer quelconques sur la route. Au début, nous crumes qu’il nous posait cette question parce que la société de ses pareils lui manquait ; mais a la longue, nous nous aperçumes qu’il préférait les éviter. Quand un marin s’arretait a l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois ceux qui gagnaient Bristol par la route de la côte – il l’examinait a travers le rideau de la porte avant de pénétrer dans la salle et, tant que le marin était la, il ne manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais pour moi il n’y avait pas de mystere dans cette conduite, car je participais en quelque sorte a ses craintes. Un jour, me prenant a part, il m’avait promis une piece de dix sous a chaque premier de mois, si je voulais « veiller au grain » et le prévenir des l’instant ou paraîtrait « un homme de mer a une jambe ». Le plus souvent, lorsque venait le premier du mois et que je réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais la semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me remettait ponctuellement mes dix sous, en me réitérant l’ordre de veiller a « l’homme de mer a une jambe ».

Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempete ou le vent secouait la maison par les quatre coins tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt des la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe, située au milieu de son corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre a travers champs. Et, somme toute, ces abominables imaginations me faisaient payer bien cher mes dix sous mensuels.

Mais, en dépit de la terreur que m’inspirait l’homme de mer a une jambe, j’avais beaucoup moins peur du capitaine en personne que tous les autres qui le connaissaient. A certains soirs, il buvait du grog beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter ; et ces jours-la il s’attardait parfois a chanter ses sinistres et farouches vieilles complaintes de matelot, sans souci de personne. Mais, d’autres fois, il commandait une tournée générale, et obligeait l’assistance intimidée a ouir des récits ou a reprendre en chour ses refrains. Souvent j’ai entendu la maison retentir du « Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! », alors que tous ses voisins l’accompagnaient a qui mieux mieux pour éviter ses observations. Car c’était, durant ces acces, l’homme le plus tyrannique du monde : il claquait de la main sur la table pour exiger le silence, il se mettait en fureur a cause d’une question, ou voire meme si l’on n’en posait point, car il jugeait par la que l’on ne suivait pas son récit. Et il n’admettait point que personne quittât l’auberge avant que lui-meme, ivre mort, se fut traîné jusqu’a son lit.

Ce qui effrayait surtout le monde, c’étaient ses histoires. Histoires épouvantables, ou il n’était question que d’hommes pendus ou jetés a l’eau, de tempetes en mer, et des îles de la Tortue, et d’affreux exploits aux pays de l’Amérique espagnole. De son propre aveu, il devait avoir vécu parmi les pires sacripants auxquels Dieu permît jamais de naviguer. Et le langage qu’il employait dans ses récits scandalisait nos braves paysans presque a l’égal des forfaits qu’il narrait. Mon pere ne cessait de dire qu’il causerait la ruine de l’auberge, car les gens refuseraient bientôt de venir s’y faire tyranniser et humilier, pour aller ensuite trembler dans leurs lits ; mais je croirais plus volontiers que son séjour nous était profitable. Sur le moment, les gens avaient peur, mais a la réflexion ils ne s’en plaignaient pas, car c’était une fameuse distraction dans la morne routine villageoise. Il y eut meme une coterie de jeunes gens qui affecterent de l’admirer, l’appelant « un vrai loup de mer », « un authentique vieux flambart », et autres noms semblables, ajoutant que c’étaient les hommes de cette trempe qui font l’Angleterre redoutable sur mer.

Dans un sens, a la vérité, il nous acheminait vers la ruine, car il ne s’en allait toujours pas : des semaines s’écoulerent, puis des mois, et l’acompte était depuis longtemps épuisé, sans que mon pere trouvât jamais le courage de lui réclamer le complément. Lorsqu’il y faisait la moindre allusion, le capitaine soufflait par le nez, avec un bruit tel qu’on eut dit un rugissement, et foudroyait du regard mon pauvre pere, qui s’empressait de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mains apres l’une de ces rebuffades, et je ne doute pas que le souci et l’effroi ou il vivait hâterent de beaucoup sa fin malheureuse et anticipée.

De tout le temps qu’il logea chez nous, a part quelques paires de bas qu’il acheta d’un colporteur, le capitaine ne renouvela en rien sa toilette. L’un des coins de son tricorne s’étant cassé, il le laissa pendre depuis lors, bien que ce lui fut d’une grande gene par temps venteux. Je revois l’aspect de son habit, qu’il rafistolait lui-meme dans sa chambre de l’étage et qui, des avant la fin, n’était plus que pieces. Jamais il n’écrivit ni ne reçut une lettre, et il ne parlait jamais a personne qu’aux gens du voisinage, et cela meme presque uniquement lorsqu’il était ivre de rhum. Son grand coffre de marin, nul d’entre nous ne l’avait jamais vu ouvert.

On ne lui résista qu’une seule fois, et ce fut dans les derniers temps, alors que mon pauvre pere était déja gravement atteint de la phtisie qui devait l’emporter. Le docteur Livesey, venu vers la fin de l’apres-midi pour visiter son patient, accepta que ma mere lui servît un morceau a manger, puis, en attendant que son cheval fut ramené du hameau – car nous n’avions pas d’écurie au vieux Benbow – il s’en alla fumer une pipe dans la salle. Je l’y suivis, et je me rappelle encore le contraste frappant que faisait le docteur, bien mis et allegre, a la perruque poudrée a blanc, aux yeux noirs et vifs, au maintien distingué, avec les paysans rustauds, et surtout avec notre sale et bleme épouvantail de pirate, avachi dans l’ivresse et les coudes sur la table. Soudain, il se mit – je parle du capitaine – a entonner son sempiternel refrain :

Nous étions quinze sur le coffre du mort…

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

La boisson et le diable ont expédié les autres,

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !

Au début, j’avais cru que « le coffre du mort » était sa grande cantine de la-haut dans la chambre de devant, et cette imagination s’était amalgamée dans mes cauchemars avec celle de l’homme de mer a une jambe. Mais a cette époque nous avions depuis longtemps cessé de faire aucune attention au refrain ; il n’était nouveau, ce soir-la, que pour le seul docteur Livesey, et je m’aperçus qu’il produisait sur lui un effet rien moins qu’agréable, car le docteur leva un instant les yeux avec une véritable irritation avant de continuer a entretenir le vieux Taylor, le jardinier, d’un nouveau traitement pour ses rhumatismes. Cependant, le capitaine s’excitait peu a peu a sa propre musique, et il finit par claquer de la main sur sa table, d’une maniere que nous connaissions tous et qui exigeait le silence. Aussitôt, chacun se tut, sauf le docteur Livesey qui poursuivit comme devant, d’une voix claire et courtoise, en tirant une forte bouffée de sa pipe tous les deux ou trois mots. Le capitaine le dévisagea un instant avec courroux, fit claquer de nouveau sa main, puis le toisa d’un air farouche, et enfin lança avec un vil et grossier juron :

– Silence, la-bas dans l’entrepont !

– Est-ce a moi que ce discours s’adresse, monsieur ? fit le docteur.

Et quand le butor lui eut déclaré, avec un nouveau juron, qu’il en était ainsi :

– Je n’ai qu’une chose a vous dire, monsieur, répliqua le docteur, c’est que si vous continuez a boire du rhum de la sorte, le monde sera vite débarrassé d’un tres ignoble gredin !

La fureur du vieux drôle fut terrible. Il se dressa d’un bond, tira un coutelas de marin qu’il ouvrit, et le balançant sur la main ouverte, s’appreta a clouer au mur le docteur.

Celui-ci ne broncha point. Il continua de lui parler comme précédemment, par-dessus l’épaule, et du meme ton, un peu plus élevé peut-etre, pour que toute la salle entendît, mais parfaitement calme et posé :

– Si vous ne remettez a l’instant ce couteau dans votre poche, je vous jure sur mon honneur que vous serez pendu aux prochaines assises.

Ils se mesurerent du regard ; mais le capitaine céda bientôt, remisa son arme, et se rassit, en grondant comme un chien battu.

– Et maintenant, monsieur, continua le docteur, sachant désormais qu’il y a un tel personnage dans ma circonscription, vous pouvez compter que j’aurai l’oil sur vous nuit et jour. Je ne suis pas seulement médecin, je suis aussi magistrat ; et s’il m’arrive la moindre plainte contre vous, fut-ce pour un esclandre comme celui de ce soir, je prendrai les mesures efficaces pour vous faire arreter et expulser du pays. Vous voila prévenu.

Peu apres on amenait a la porte le cheval du docteur Livesey, et celui-ci s’en alla ; mais le capitaine se tint tranquille pour cette soirée-la et nombre de suivantes.


Chapitre 2 Ou Chien-Noir fait une breve apparition

Ce fut peu de temps apres cette algarade que commença la série des mystérieux événements qui devaient nous délivrer enfin du capitaine, mais non, comme on le verra, des suites de sa présence. Cet hiver-la fut tres froid et marqué par des gelées fortes et prolongées ainsi que par de rudes tempetes ; et, des son début, nous comprîmes que mon pauvre pere avait peu de chances de voir le printemps. Il baissait chaque jour, et comme nous avions, ma mere et moi, tout le travail de l’auberge sur les bras, nous étions trop occupés pour accorder grande attention a notre fâcheux pensionnaire.

C’était par un jour de janvier, de bon matin. Il faisait un froid glacial. Le givre blanchissait toute la crique, le flot clapotait doucement sur les galets, le soleil encore bas illuminait a peine la crete des collines et luisait au loin sur la mer. Le capitaine, levé plus tôt que de coutume, était parti sur la greve, son coutelas ballant sous les larges basques de son vieil habit bleu, sa lunette de cuivre sous le bras, son tricorne rejeté sur la nuque. Je vois encore son haleine flotter derriere lui comme une fumée, tandis qu’il s’éloignait a grands pas. Le dernier son que je perçus de lui, comme il disparaissait derriere le gros rocher, fut un violent reniflement de colere, a faire croire qu’il pensait toujours au docteur Livesey.

Or, ma mere était montée aupres de mon pere, et, en attendant le retour du capitaine, je dressais la table pour son déjeuner, lorsque la porte de la salle s’ouvrit, et un homme entra, que je n’avais jamais vu. Son teint avait une pâleur de cire ; il lui manquait deux doigts de la main gauche et, bien qu’il fut armé d’un coutelas, il semblait peu combatif. Je ne cessais de guetter les hommes de mer, a une jambe ou a deux, mais je me souviens que celui-la m’embarrassa. Il n’avait rien d’un matelot, et néanmoins il s’exhalait de son aspect comme un relent maritime.

Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service, et il me commanda un rhum. Je m’appretais a sortir de la salle pour l’aller chercher, lorsque mon client s’assit sur une table et me fit signe d’approcher. Je m’arretai sur place, ma serviette a la main.

– Viens ici, fiston, reprit-il. Plus pres.

Je m’avançai d’un pas.

– Est-ce que cette table est pour mon camarade Bill ? interrogea-t-il, en ébauchant un clin d’oil.

Je lui répondis que je ne connaissais pas son camarade Bill, et que la table était pour une personne qui logeait chez nous, et que nous appelions le capitaine.

– Au fait, dit-il, je ne vois pas pourquoi ton capitaine ne serait pas mon camarade Bill. Il a une balafre sur la joue, mon camarade Bill, et des manieres tout a fait gracieuses, en particulier lorsqu’il a bu. Mettons, pour voir, que ton capitaine a une balafre sur la joue, et mettons, si tu le veux bien, que c’est sur la joue droite. Hein ! qu’est-ce que je te disais ! Et maintenant, je répete : mon camarade Bill est-il dans la maison ?

Je lui répondis qu’il était parti en promenade.

– Par ou, fiston ? Par ou est-il allé ?

Je désignai le rocher, et affirmai que le capitaine ne tarderait sans doute pas a rentrer ; puis, quand j’eus répondu a quelques autres questions :

– Oh ! dit-il, ça lui fera autant de plaisir que de boire un coup, a mon camarade Bill.

Il prononça ces mots d’un air dénué de toute bienveillance. Mais apres tout ce n’était pas mon affaire, et d’ailleurs je ne savais quel parti prendre. L’étranger demeurait posté tout contre la porte de l’auberge, et surveillait le tournant comme un chat qui guette une souris.

A un moment, je me hasardai sur la route, mais il me rappela aussitôt, et comme je n’obéissais pas assez vite a son gré, sa face cireuse prit une expression menaçante, et avec un blaspheme qui me fit sursauter, il m’ordonna de revenir. Des que je lui eus obéi, il revint a ses allures premieres, mi-caressantes, mi-railleuses, me tapota l’épaule, me déclara que j’étais un brave garçon, et que je lui inspirais la plus vive sympathie.

– J’ai moi-meme un fils, ajouta-t-il, qui te ressemble comme deux gouttes d’eau, et il fait toute la joie de mon cour. Mais le grand point pour les enfants est l’obéissance, fiston… l’obéissance. Or, si tu avais navigué avec Bill, tu n’aurais pas attendu que je te rappelle deux fois… certes non. Ce n’était pas l’habitude de Bill, ni de ceux qui naviguaient avec lui. Mais voila, en vérité, mon camarade Bill, avec sa lunette d’approche sous le bras, Dieu le bénisse, ma foi ! Tu vas te reculer avec moi dans la salle, fiston, et te mettre derriere la porte : nous allons faire a Bill une petite surprise… Que Dieu le bénisse ! je le répete !

Ce disant, l’inconnu m’attira dans la salle et me plaça derriere lui dans un coin ou la porte ouverte nous cachait tous les deux. J’étais fort ennuyé et inquiet, comme bien on pense, et mes craintes s’augmentaient encore de voir l’étranger, lui aussi, visiblement effrayé. Il dégagea la poignée de son coutelas, et en fit jouer la lame dans sa gaine ; et tout le temps que dura notre attente, il ne cessa de ravaler sa salive, comme s’il avait eu, comme on dit, un crapaud dans la gorge.

A la fin, le capitaine entra, fit claquer la porte derriere lui sans regarder ni a droite ni a gauche, et traversant la piece, alla droit vers la table ou l’attendait son déjeuner.

– Bill ! lança l’étranger, d’une voix qu’il s’efforçait, me parut-il, de rendre forte et assurée.

Le capitaine pivota sur ses talons, et nous fit face : tout hâle avait disparu de son visage, qui était bleme jusqu’au bout du nez ; on eut dit, a son air, qu’il venait de voir apparaître un fantôme, ou le diable, ou pis encore, s’il se peut ; et j’avoue que je le pris en pitié, a le voir tout a coup si vieilli et si défait.

– Allons, Bill, tu me reconnais ; tu reconnais un vieux camarade de bord, pas vrai, Bill ?

Le capitaine eut un soupir spasmodique :

– Chien-Noir ! fit-il.

– Et qui serait-ce d’autre ? reprit l’étranger avec plus d’assurance. Chien-Noir plus que jamais, venu voir son vieux camarade de bord, Bill, a l’auberge de l’Amiral Benbow… Ah ! Bill, Bill, nous en avons vu des choses, tous les deux, depuis que j’ai perdu ces deux doigts, ajouta-t-il, en élevant sa main mutilée.

– Eh bien, voyons, fit le capitaine, vous m’avez retrouvé : me voici. Parlez donc. Qu’y a-t-il ?

– C’est bien toi, Bill, répliqua Chien-Noir. Il n’y a pas d’erreur, Billy. Je vais me faire servir un verre de rhum par ce cher enfant-ci, qui m’inspire tant de sympathie, et nous allons nous asseoir, s’il te plaît, et causer franc comme deux vieux copains.

Quand je revins avec le rhum, ils étaient déja installés de chaque côté de la table servie pour le déjeuner du capitaine : Chien-Noir aupres de la porte, et assis de biais comme pour surveiller d’un oil son vieux copain, et de l’autre, a mon idée, sa ligne de retraite.

Il m’enjoignit de sortir en laissant la porte grande ouverte.

– On ne me la fait pas avec les trous de serrure, fiston, ajouta-t-il.

Je les laissai donc ensemble et me réfugiai dans l’estaminet.

J’eus beau preter l’oreille, comme de juste, il se passa un bon moment ou je ne saisis rien de leur bavardage, car ils parlaient a voix basse ; mais peu a peu ils éleverent le ton, et je discernai quelques mots, principalement des jurons, lancés par le capitaine.

– Non, non, non, et mille fois non ! et en voila assez ! cria-t-il une fois.

Et une autre :

– Si cela finit par la potence, tous seront pendus, je vous dis !

Et tout a coup il y eut une effroyable explosion de blasphemes : chaises et table culbuterent a la fois ; un cliquetis d’acier retentit, puis un hurlement de douleur, et une seconde plus tard je vis Chien-Noir fuir éperdu, serré de pres par le capitaine, tous deux coutelas au poing, et le premier saignant abondamment de l’épaule gauche. Arrivé a la porte, le capitaine assena au fuyard un dernier coup formidable qui lui aurait surement fendu le crâne, si ce coup n’eut été arreté par notre massive enseigne de l’Amiral Benbow. On voit encore aujourd’hui la breche sur la partie inférieure du tableau.

Ce coup mit fin au combat. Aussitôt sur la route, Chien-Noir, en dépit de sa blessure, prit ses jambes a son cou, et avec une agilité merveilleuse, disparut en une demi-minute derriere la crete de la colline. Pour le capitaine, il restait a béer devant l’enseigne, comme sidéré. Apres quoi, il se passa la main sur les yeux a plusieurs reprises, et finalement rentra dans la maison.

– Jim, me dit-il, du rhum !

Et comme il parlait, il tituba légerement et s’appuya d’une main contre le mur.

– Etes-vous blessé ? m’écriai-je.

– Du rhum ! répéta-t-il. Il faut que je m’en aille d’ici. Du rhum ! du rhum !

Je courus lui en chercher ; mais, tout bouleversé par ce qui venait d’arriver, je cassai un verre et faussai le robinet, si bien que j’étais toujours occupé de mon côté lorsque j’entendis dans la salle le bruit d’une lourde chute. Je me précipitai et vis le capitaine étalé de tout son long sur le carreau. A la meme minute, ma mere, alarmée par les cris et la bagarre, descendait quatre a quatre pour venir a mon aide. A nous deux, nous lui relevâmes la tete. Il respirait bruyamment et avec peine, mais il avait les yeux fermés et le visage d’une teinte hideuse.

– Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria ma mere, quel malheur pour notre maison ! Et ton pauvre pere qui est malade !

Cependant nous n’avions aucune idée de ce qu’il convenait de faire pour secourir le capitaine, et nous restions persuadés qu’il avait reçu un coup mortel dans sa lutte avec l’étranger. A tout hasard, je pris le verre de rhum et tentai de lui en introduire un peu dans le gosier ; mais il avait les dents étroitement serrées et les mâchoires contractées comme un étau. Ce fut pour nous une vraie délivrance de voir la porte s’ouvrir et livrer passage au docteur Livesey, venu pour visiter mon pere.

– Oh ! docteur ! criâmes-nous, que faire ? Ou est-il blessé ?

– Lui, blessé ? Taratata ! fit le docteur. Pas plus blessé que vous ni moi. Cet homme vient d’avoir une attaque d’apoplexie, comme je le lui avais prédit. Allons, madame Hawkins, remontez vite aupres de votre mari, et autant que possible ne lui parlez de rien. De mon côté, je dois faire de mon mieux pour sauver la vie trois fois indigne de ce misérable, et pour cela Jim ici présent va m’apporter une cuvette.

Quand je rentrai avec la cuvette, le docteur avait déja retroussé la manche du capitaine et mis a nu son gros bras musculeux. Il était couvert de tatouages : « Bon vent » et « Billy Bones s’en fiche » se lisaient fort nettement sur l’avant-bras ; et plus haut vers l’épaule on voyait le dessin d’une potence avec son pendu – dessin exécuté a mon sens avec beaucoup de verve.

– Prophétique ! fit le docteur, en touchant du doigt ce croquis. Et maintenant, maître Billy Bones, si c’est bien la votre nom, nous allons voir un peu la couleur de votre sang… Jim, avez-vous peur du sang ?

– Non, monsieur.

– Bon. Alors, tenez la cuvette.

Et la-dessus il prit sa lancette et ouvrit la veine.

Il fallut tirer beaucoup de sang au capitaine avant qu’il soulevât les paupieres et promenât autour de lui un regard vague. D’abord il fronça le sourcil en reconnaissant le médecin ; puis son regard s’arreta sur moi, et il sembla rassuré. Mais soudain il changea de couleur et s’efforça de se lever, en criant :

– Ou est Chien-Noir ?

– Il n’y a de chien noir ici que dans votre imagination, répliqua le docteur. Vous avez bu du rhum ; vous avez eu une attaque, tout comme je vous le prédisais, et je viens, fort a regret, de vous arracher a la tombe ou vous piquiez une tete. Et maintenant, maître Bones…

– Ce n’est pas mon nom, interrompit-il.

– Peu importe ! C’est celui d’un flibustier de ma connaissance, et je vous appelle ainsi pour abréger. Ce que j’ai a vous dire, le voici : un verre de rhum ne vous tuera pas, mais si vous en prenez un, vous en prendrez un second, et un troisieme, et je gagerais ma perruque que, si vous ne cessez pas net, vous mourrez… entendez-vous bien ?… vous mourrez, et vous irez a votre vraie place, comme il est dit dans la Bible. Allons, voyons, faites un effort. Je vous aiderai a vous mettre au lit, pour cette fois.

A nous deux, et non sans peine, nous arrivâmes a le porter en haut et a le déposer sur son lit. Sa tete retomba sur l’oreiller, comme s’il allait s’évanouir.

– Maintenant, dit le docteur, rappelez-vous bien ce que je vous déclare en conscience : le rhum pour vous est un arret de mort.

Et la-dessus il me prit par le bras et m’entraîna vers la chambre de mon pere.

– Ce ne sera rien, me dit-il, sitôt la porte refermée. Je lui ai tiré assez de sang pour qu’il se tienne un moment tranquille. Le mieux pour vous et pour lui serait qu’il restât au lit une huitaine ; mais une nouvelle attaque l’emporterait.


Chapitre 3 La tache noire

Vers midi, chargé de boissons rafraîchissantes et de médicaments, je pénétrai chez le capitaine. Il se trouvait a peu pres dans le meme état, quoique un peu ranimé, et il me parut a la fois faible et agité.

– Jim, me dit-il, tu es le seul ici qui vaille quelque chose. Tu le sais, j’ai toujours été bon pour toi : pas un mois ne s’est passé ou tu n’aies reçu tes dix sous. Et maintenant, camarade, tu vois comme je suis aplati et abandonné de tous. Dis, Jim, tu vas m’apporter un petit verre de rhum, tout de suite, n’est-ce pas, camarade ?

– Le docteur… commençai-je.

Mais il éclata en malédictions contre le docteur, d’une voix lasse quoique passionnée.

– Les docteurs sont tous des sagouins, fit-il ; et celui-la, hein, qu’est-ce qu’il y connaît, aux gens de mer ? J’ai été dans des endroits chauds comme braise, ou les copains tombaient l’un apres l’autre, de la fievre jaune, ou les sacrés tremblements de terre faisaient onduler le sol comme une mer !… Qu’est-ce qu’il y connaît, ton docteur, a des pays comme ça ?… et je ne vivais que de rhum, je te dis. C’était ma boisson et ma nourriture, nous étions comme mari et femme. Si je n’ai pas tout de suite mon rhum, je ne suis plus qu’une pauvre vieille carcasse échouée, et mon sang retombera sur toi, Jim, et sur ce sagouin de docteur. (Il se remit a sacrer.) Vois, Jim, comme mes doigts s’agitent, continua-t-il d’un ton plaintif. Je ne peux pas les arreter, je t’assure. Je n’ai pas bu une goutte de toute cette maudite journée. Ce docteur est un idiot, je te dis. Si je ne bois pas un coup de rhum, Jim, je vais avoir des visions : j’en ai déja. Je vois le vieux Flint dans ce coin-la, derriere toi ; je le vois aussi net qu’en peinture. Et si j’attrape des visions, comme ma vie a été orageuse, ce sera épouvantable. Ton docteur lui-meme a dit qu’un verre ne me ferait pas de mal. Jim, je te paierai une guinée d’or pour une topette.

Son agitation croissait toujours, et cela m’inquiétait pour mon pere, qui, étant au plus bas ce jour-la, avait besoin de repos. D’ailleurs, si la tentative de corruption m’offensait un peu, j’étais rassuré par les paroles du docteur que me rappelait le capitaine.

– Je ne veux pas de votre argent, lui dis-je, sauf celui que vous devez a mon pere. Vous aurez un verre, pas plus.

Quand je le lui apportai, il le saisit avidement et l’absorba d’un trait.

– Ah ! oui, fit-il, ça va un peu mieux, pour sur. Et maintenant, camarade, ce docteur a-t-il dit combien de temps je resterais cloué ici sur cette vieille paillasse ?

– Au moins une huitaine.

– Tonnerre ! Une huitaine ! Ce n’est pas possible ! D’ici la ils m’auront flanqué la tache noire. En ce moment meme, ces ganaches sont en train de prendre le vent sur moi : des fainéants incapables de conserver ce qu’ils ont reçu, et qui veulent flibuster la part d’autrui. Est-ce la une conduite digne d’un marin, je te le demande ? Mais je suis économe dans l’âme, moi. Jamais je n’ai gaspillé, ni perdu mon bon argent, et je leur ferai encore la nique. Je n’ai pas peur d’eux. Je vais larguer un ris, camarade, et les distancer a nouveau.

Tout en parlant ainsi, il s’était levé de sa couche, a grand-peine, en se tenant a mon épaule, qu’il serrait quasi a me faire crier, et mouvant ses jambes comme des masses inertes. La véhémence de ses paroles, quant a leur signification, contrastait amerement avec la faiblesse de la voix qui les proférait. Une fois assis au bord du lit, il s’immobilisa.

– Ce docteur m’a tué, balbutia-t-il. Mes oreilles tintent. Recouche-moi.

Je n’eus pas le temps de l’assister, il retomba dans sa position premiere et resta silencieux une minute.

– Jim, dit-il enfin, tu as vu ce marin de tantôt ?

– Chien-Noir ?

– Oui ! Chien-Noir !… C’en est un mauvais, mais ceux qui l’ont envoyé sont pires. Voila. Si je ne parviens pas a m’en aller, et qu’ils me flanquent la tache noire, rappelle-toi qu’ils en veulent a mon vieux coffre de mer. Tu montes a cheval… tu sais monter, hein ? Bon. Donc, tu montes a cheval, et tu vas chez… eh bien oui, tant pis pour eux !… chez ce sempiternel sagouin de docteur, lui dire de rassembler tout son monde… Magistrats et le reste… et il leur mettra le grappin dessus a l’Amiral Benbow… tout l’équipage du vieux Flint, petits et grands, tout ce qu’il en reste. J’étais premier officier, moi, premier officier du vieux Flint, et je suis le seul qui connaisse l’endroit. Il m’a livré le secret a Savannah, sur son lit de mort, a peu pres comme je pourrais faire a présent, vois-tu. Mais il ne te faut les livrer que s’ils me flanquent la tache noire, ou si tu vois encore ce Chien-Noir, ou bien un homme de mer a une jambe, Jim… celui-la surtout.

– Mais qu’est-ce que cette tache noire, capitaine ?

– C’est un avertissement, camarade. Je t’expliquerai, s’ils en viennent la. Mais continue a ouvrir l’oil, Jim, et je partagerai avec toi a égalité, parole d’honneur !

Il divagua encore un peu, d’une voix qui s’affaiblissait ; mais je lui donnai sa potion ; il la prit, docile comme un enfant, et fit la remarque que « si jamais un marin avait eu besoin de drogues, c’était bien lui » ; apres quoi il tomba dans un sommeil profond comme une syncope, ou je le laissai.

Qu’aurais-je fait si tout s’était normalement passé ? Je l’ignore. Il est probable que j’aurais tout raconté au docteur, car je craignais terriblement que le capitaine se repentît de ses aveux et se débarrassât de moi. Mais il advint que mon pauvre pere mourut cette nuit-la, fort a l’improviste, ce qui me fit négliger tout autre souci. Notre légitime désolation, les visites des voisins, les apprets des funérailles et tout le travail de l’auberge a soutenir entre-temps, m’accaparerent si bien que j’eus a peine le loisir de songer au capitaine, et moins encore d’avoir peur de lui.

Il descendit le lendemain matin, a vrai dire, et prit ses repas comme d’habitude ; il mangea peu, mais but du rhum, je le crains, plus qu’a l’ordinaire, car il se servit lui-meme au comptoir, l’air farouche et soufflant par le nez, sans que personne osât s’y opposer. Le soir qui précéda l’enterrement, il était plus ivre que jamais, et cela scandalisait, dans cette maison en deuil, de l’ouir chanter son sinistre vieux refrain de mer. Mais, en dépit de sa faiblesse, il nous inspirait a tous une crainte mortelle, et le docteur, appelé subitement aupres d’un malade qui habitait a plusieurs milles, resta éloigné de chez nous apres le déces de mon pere. Je viens de dire que le capitaine était faible ; en réalité, il paraissait s’affaiblir au lieu de reprendre des forces. Il grimpait et descendait l’escalier, allait et venait de la salle a l’estaminet et réciproquement, et parfois mettait le nez au-dehors pour humer l’air salin, mais il marchait en se tenant aux murs, et respirait vite et avec force, comme on fait en escaladant une montagne. Pas une fois il ne me parla en particulier, et je suis persuadé qu’il avait quasi oublié ses confidences. Mais son humeur était plus instable, et en dépit de sa faiblesse corporelle, plus agressive que jamais. Lorsqu’il avait bu, il prenait la manie inquiétante de tirer son coutelas et de garder la lame a sa portée sur sa table. Mais tout compte fait, il se souciait moins des gens et avait l’air plongé dans ses pensées et a demi absent. Une fois, par exemple, a notre grande surprise, il entonna un air nouveau, une sorte de rustique chanson d’amour qu’il avait du connaître tout jeune avant de naviguer.

Ainsi allerent les choses jusqu’au lendemain de l’enterrement. Vers les trois heures, par un apres-midi âpre, de brume glacée, je m’étais mis sur le seuil une minute, songeant tristement a mon pere, lorsque je vis sur la route un individu qui s’approchait avec lenteur. Il était a coup sur aveugle, car il tapotait devant lui avec son bâton et portait sur les yeux et le nez une grande visiere verte ; il était courbé par les ans ou par la fatigue, et son vaste caban de marin, tout loqueteux, le faisait paraître vraiment difforme. De ma vie je n’ai vu plus sinistre personnage. Un peu avant l’auberge, il fit halte et, élevant la voix sur un ton de mélopée bizarre, interpella le vide devant lui :

– Un ami compatissant voudrait-il indiquer a un pauvre aveugle… qui a perdu le don précieux de la vue en défendant son cher pays natal, l’Angleterre, et le roi George, que Dieu bénisse… ou et en quel lieu de ce pays il peut bien se trouver présentement ?

– Vous etes a l’Amiral Benbow, crique du Mont-Noir, mon brave homme, lui répondis-je.

– J’entends une voix, reprit-il, une voix jeune. Voudriez-vous me donner la main, mon aimable jeune ami, et me faire entrer ?

Je lui tendis la main, et le hideux aveugle aux paroles mielleuses l’agrippa sur-le-champ comme dans des tenailles. Tout effrayé, je voulus me dégager, mais l’aveugle, d’un simple effort, m’attira tout contre lui :

– Maintenant, petit, mene-moi aupres du capitaine.

– Monsieur, répliquai-je, sur ma parole je vous jure que je n’ose pas.

– Ah ! ricana-t-il, c’est comme ça ! Mene-moi tout de suite a l’intérieur, ou sinon je te casse le bras.

Et tout en parlant il me le tordit, si fort que je poussai un cri.

– Monsieur, repris-je, c’est pour vous ce que j’en dis. Le capitaine n’est pas comme d’habitude. Il a toujours le coutelas tiré. Un autre monsieur…

– Allons, voyons, marche ! interrompit-il.

Jamais je n’ouis voix plus froidement cruelle et odieuse que celle de cet aveugle. Elle m’intimida plus que la douleur, et je me mis aussitôt en devoir de lui obéir. Je franchis le seuil et me dirigeai droit vers la salle ou se tenait, abruti de rhum, notre vieux forban malade. L’aveugle, me serrant dans sa poigne de fer, m’attachait a lui et s’appuyait sur moi presque a me faire succomber.

– Mene-moi directement a lui, et des que je serai en sa présence, crie : « Bill ! voici un ami pour vous. » Si tu ne fais pas ça, moi je te ferai ceci…

Et il m’infligea une saccade dont je pensai m’évanouir. Dans cette alternative, mon absolue terreur du mendiant aveugle me fit oublier ma peur du capitaine ; j’ouvris la porte de la salle et criai d’une voix tremblante la phrase qui m’était dictée.

Le pauvre capitaine leva les yeux. En un clin d’oil son ivresse disparut, et il resta béant, dégrisé. Son visage exprimait, plus que l’effroi, un horrible dégout. Il alla pour se lever, mais je crois qu’il n’en aurait plus eu la force.

– Non, Bill, dit le mendiant, reste assis la. Je n’y vois point, mais j’entends remuer un doigt. Les affaires sont les affaires. Tends-moi ta main gauche. Petit, prends sa main gauche par le poignet et approche-la de ma droite.

Nous lui obéîmes tous deux exactement, et je le vis faire passer quelque chose du creux de la main qui tenait son bâton, entre les doigts du capitaine, qui se refermerent dessus instantanément.

– Voila qui est fait, dit l’aveugle.

A ces mots, il me lâcha soudain et, avec une dextérité et une prestesse incroyables, il déguerpit de la salle et gagna la route. Figé sur place, j’entendis décroître au loin le tapotement de son bâton.

Il nous fallut plusieurs minutes, au capitaine et a moi, pour recouvrer nos esprits. A la fin, et presque simultanément, je laissai aller son poignet que je tenais toujours et il retira la main pour jeter un bref coup d’oil dans sa paume.

– A dix heures ! s’écria-t-il. Cela me donne six heures. Nous pouvons encore les flibuster.

Il se leva d’un bond. Mais au meme instant, pris de vertige, il porta la main a sa gorge, vacilla une minute, puis, avec un râle étrange, s’abattit de son haut, la face contre terre.

Je courus a lui, tout en appelant ma mere. Mais notre empressement fut vain. Frappé d’apoplexie foudroyante, le capitaine avait succombé. Chose singuliere a dire, bien que sur la fin il éveillât ma pitié, jamais certes je ne l’avais aimé ; pourtant, des que je le vis mort, j’éclatai en sanglots. C’était le second déces que je voyais, et le chagrin du au premier était encore tout frais dans mon cour.