L'Idiot -Tome I - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1869

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Opis ebooka L'Idiot -Tome I - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Le prince Mychkine est un etre fondamentalement bon, mais sa bonté confine a la naiveté et a l'idiotie, meme s'il est capable d'analyses psychologiques tres fines. Apres avoir passé sa jeunesse en Suisse dans un sanatorium pour soigner son épilepsie (maladie dont était également atteint Dostoievski) doublée d'une sorte d'autisme, il retourne en Russie pour pénétrer les cercles fermés de la société russe. Lors de la soirée d'anniversaire de Nastassia Filippovna, le prince Mychkine voit un jeune bourgeois, Parfen Semenovitch Rogojine arriver ivre et offrir une forte somme d'argent a la jeune femme pour qu'elle le suive. Le prince perçoit le désespoir de Nastasia Philippovna, en tombe maladivement amoureux, et lui propose de l'épouser. Apres avoir accepté son offre, elle s'enfuit pourtant avec Rogojine. Constatant leur rivalité, Rogojine tente de tuer le prince mais ce dernier est paradoxalement sauvé par une crise d'épilepsie qui le fait s'écrouler juste avant le meurtre... Ayant créé des liens aupres de la famille Epantchine, il fait la connaissance d'une société petersbourgeoise melant des bourgeois, des ivrognes, des anciens militaires et des fonctionnaires fielleux. Se trouvant du jour au lendemain a la tete d'une grande fortune, il avive la curiosité de la société pétersbourgeoise et vient s'installer dans un lieu de villégiature couru, le village de Pavlovsk...

Opinie o ebooku L'Idiot -Tome I - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

Fragment ebooka L'Idiot -Tome I - Fyodor Mikhailovich Dostoyevsky

A Propos
PRÉFACE
Partie 1
Chapitre 1
Chapitre 2

A Propos Dostoyevsky:

Fyodor Mikhailovich Dostoevsky (November 11 [O.S. October 30] 1821 – February 9 [O.S. January 28] 1881) is considered one of two greatest prose writers of Russian literature, alongside close contemporary Leo Tolstoy. Dostoevsky's works have had a profound and lasting effect on twentieth-century thought and world literature. Dostoevsky's chief ouevre, mainly novels, explore the human psychology in the disturbing political, social and spiritual context of his 19th-century Russian society. Considered by many as a founder or precursor of 20th-century existentialism, his Notes from Underground (1864), written in the anonymous, embittered voice of the Underground Man, is considered by Walter Kaufmann as the "best overture for existentialism ever written." Source: Wikipedia

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PRÉFACE

 

L’Idiot a été écrit partie en Allemagne, partie en Suisse, a une époque critique de la vie de Dostoievski. Outre les soucis que sa santé n’a jamais cessé de lui donner, le romancier se débattait alors contre les réclamations de ses créanciers et le désordre d’un budget domestique qu’épuisait chaque soir sa passion pour la roulette. Ses Lettres a sa femme le font voir, dans cette phase de son existence, sous un jour assez pietre ; engageant sa montre pour jouer, pressant sa femme d’emprunter a droite et a gauche, sous des prétextes variés qu’il lui soufflait, jurant chaque jour de ne plus remettre les pieds dans une salle de jeu et oubliant son serment avant que l’encre de sa lettre n’ait eu le temps de sécher. Ce sont la des circonstances qu’il n’est peut-etre pas indifférent d’avoir présentes a l’esprit en lisant l’Idiot.

Le roman lui a été payé 150 roubles la feuille, le meme prix que Crime et Châtiment et les Possédés ; il en toucha 300 par feuille pour les Freres Karamazov. Il comptait sur l’Idiot pour sortir de la boheme. « Tout mon espoir est sur le roman et son succes, écrit-il a sa femme. Je veux y mettre mon âme, et peut-etre aura-t-il du succes. Alors mon avenir sera sauvé. » Ce fut la une des illusions dont sa vie a été jalonnée : on le retrouvera l’année suivante aussi joueur et non moins besogneux.

*

* *

L’ouvre de Dostoievski a soumis l’intelligence française a une assez longue épreuve. Deux siecles d’ordre et de discipline classiques nous préparaient mal a la compréhension d’un auteur en révolte ouverte contre les regles d’unité et de composition qui nous sont familieres. L’évolution de notre jugement a son égard s’inscrit entre deux noms : ceux du vicomte Melchior de Vogüé et de M. André Gide.

M. de Vogüé présenta l’Idiot au public comme une sorte de roman clinique, se gardant d’en recommander la lecture aux lettrés, mais la conseillant de préférence aux médecins, aux physiologistes, aux philosophes.

Involontairement, on pense a la réflexion du sacristain de Santo Tomé a Tolede découvrant, sous les yeux de Barres, la célebre toile du Gréco, l’« Enterrement du comte d’Orgaz » : Es un loco ! C’est un fou.

Il est d’ailleurs a peu pres inévitable qu’en matiere de critique ou d’histoire, l’homme qui fraie une voie nouvelle, laissé a son seul arbitre et a ses enthousiasmes, se limite aux reliefs apparents du sujet et legue a ses successeurs un jugement dont ceux-ci perçoivent en meme temps le mérite et la fragilité.

Avec M. André Gide, nous sommes sortis du topique indolent qui fait des héros de Dostoievski des « figures grimaçantes » penchées sur des « abîmes insondables », pour aboutir a cette conclusion tardive que, chez l’auteur de l’Idiot, le romancier l’emporte sur le penseur.

Si, dans les romans de Dostoievski, et dans celui-ci en particulier, bien des traits se dérobent a la logique occidentale, l’usage veut que ces traits soient d’autant plus russes que nous les comprenons moins, encore que je puisse citer bien des Russes qui éprouvent a lire l’Idiot un malaise fort voisin de celui que nous éprouvons nous-memes.

Cependant, une caractéristique incontestablement russe de ce roman, c’est le plan d’humilité dans lequel se meuvent les personnages. On a beaucoup écrit la-dessus et je m’en voudrais d’y revenir si la notion occidentale – ou catholique – d’humilité ne déformait pas le jugement que nous sommes enclins a porter sur la pratique de cette vertu évangélique chez les orthodoxes russes.

Je dis « orthodoxes russes », car je n’aperçois rien de semblable chez les autres membres de la famille pravoslave. Force nous est de croire que nous sommes ici en présence d’un trait de psychologie russe et non d’une manifestation particuliere du sentiment religieux. Certes, Dostoievski est croyant et meme un peu fanatique : il y a en lui moins d’évangile que chez Tolstoi, mais plus de foi. Seulement, les Russes ont un Christ a leur mesure, un Christ russe. Un commentateur ultra-orthodoxe de l’ouvre de Dostoievski observe : « Ce n’est pas parce qu’il était orthodoxe qu’il a écrit sur l’humilité, sur la contrition et sur l’amour fraternel. Mais il est devenu orthodoxe parce qu’il a compris et aimé la vertu et l’élévation de l’âme humaine[1]. »

On pourrait s’amuser a discuter l’évangélisme de l’humilité russe, encore que ses adepteset Dostoievski plus que tout autrese considerent, sur ce point, comme les seuls légataires authentiques du Sermon sur la Montagne.

Cette prétention, entrevue et avivée par le messianisme orthodoxe de l’école slavophile, pose un petit probleme d’éthique sur lequel une étude attentive des personnages de l’Idiot jette une clarté diffuse. Chez ces personnages, la conscience, toujours en alerte, plane au-dessus de l’esprit et se manifeste a tout propos ; impuissants a se définir, ils ont la passion de se « vérifier ». Les yeux sans cesse fixés sur le compte courant de leurs bonnes et de leurs mauvaises actions, ils se censurent ou simplement se regardent pécher. D’ou cette premiere impression d’incohérence et de personnalité désaccordée que donnent, dans leurs phases critiques, les acteurs du drame. M. Gide remarque qu’a l’inverse de la littérature occidentale, qui ne s’occupe guere que des relations (passionnelles, intellectuelles, sociales) des hommes entre eux, le roman russe accorde la place d’honneur aux rapports de l’individu avec lui-meme ou avec Dieu.

Cette hyperesthésie de la conscience confere au sujet une position un peu hautaine d’indépendance vis-a-vis de ses proches. Elle le soustrait a la tyrannie du respect humain. En ce sens, on peut dire que l’humilité n’entraîne point, pour un Russe, le sentiment de diminution auquel ne manquera jamais de l’associer un Occidental. On lit dans l’épigraphe d’Eugene Onéguine cette phrase de Pouchkine : « Il avait cette espece d’orgueil qui fait avouer avec la meme indifférence les bonnes comme les mauvaises actions, suite d’un sentiment de supériorité peut-etre imaginaire ». Et l’Idiot reconnaît quelque part que l’humilité est une « force terrible ». Dans ce tete-a-tete de l’homme avec l’homme, ce qui importe, c’est le satisfecit de la conscience ; le jugement d’autrui est secondaire. Faire l’aveu de sa faute est une libération, donc, tout compte fait, un gain.

Une volupté, peut-etre aussi. Il y a dans l’Idiot des personnages qui traversent le roman, si j’ose dire, moralement nus : Lébédev, Hippolyte, Nastasie Philippovna. Or, cette derniere, apres avoir avoué qu’elle est la victime des hommes, ajoute : « Je suis de ces etres qui éprouvent a s’abaisser une volupté et meme un sentiment d’orgueil ».

J’irai plus loin. Quand un Gabriel Ardalionovitch ou un Lébédev confesse, ou plutôt étale sa bassesse, il sous-entend une condamnation de la société qui porte la responsabilité de son abjection. En Occident, la femme coupable gémit volontiers : « Qu’avez-vous fait de moi ! » Le Russe ne le dit point, mais il le pense. « Je suis bas », répete Lébédev ; mais il veut dire : « Je suis une victime ; c’est vous qui m’avez prostré ; c’est la déformation du monde ou je vis qui m’a réduit a l’état ou vous me voyez ». L’humilité russe, c’est ici une malédiction par prétérition, c’est l’aveu d’une dégradation se profilant sur un fond d’injustices et de méchanceté.

Il y a dans l’Idiot un épisode qui me paraît une premiere épreuve, une sorte de préfiguration du roman ; c’est la pitoyable histoire de Marie, cette paysanne séduite et abandonnée qui s’accable elle-meme et aggrave la réprobation de son entourage par un besoin inassouvi d’expiation. Nous trouverons une forme inverse de cet auto-ravalement chez Nastasie Philippovna, pécheresse toujours repentante, toujours relapse, Car enfin beaucoup de ces consciences en crise perpétuelle mettent autant d’empressement a se condamner qu’a retomber dans leurs fautes. Le repentir n’est souvent, chez elles, guere plus qu’une attitude. « Si vous étiez moins ignominieuse, dit Aglaé Epantchine a Nastasie Philippovna, vous n’en seriez que plus malheureuse. » Voila un beau theme a méditation.

Le type de l’Idiot a été diversement interprété. C’est le personnage angélique et désaxé dont l’apparition dans un cadre de vie bourgeoise fait lever des ferments insoupçonnés de révolte et de désordre. M. de Vogüé y voyait une sorte de moujik bien élevé. J’ai plutôt l’impression que l’idiotie est, chez Muichkine, un artifice pour « décanter » le civilisé, un moyen de ramener un personnage de la haute société (c’est-a-dire façonné d’emprunts et de préjugés) a la simplicité russe originelle, a ce que nous appellerions aujourd’hui « le Russe 100 % », avec sa limpidité de cour et ses trésors de compassion. « Quiconque le voudrait pourrait le tromper, et quiconque l’aurait trompé serait assuré de son pardon. » Il a redécouvert en lui l’excellence native du peuple russe et son aptitude a la sympathie universelle. Au fond, l’Idiot, c’est le slavophile a l’état de nature.

Entendons-nous, d’ailleurs. Bien que le prince Muichkine ait subi un long arret dans son développement intellectuel et porte encore de lourdes tares physiques, il s’en faut que ce soit un simple d’esprit. Il raisonne avec aisance sur des sujets complexes : le droit pénal, la pédagogie, la théologie, la féodalité : si ses jugements sont un peu « primaires », ce n’est pas a lui qu’il en faut faire grief, mais a l’auteur dont il n’est alors que le porte-parole. Un psychiatre le classerait peut-etre parmi les dégénérés moyens, travaillés d’idées délirantes d’indignité et d’auto-accusation, amoindris par un sentiment exagéré de leur infériorité morale et, partant, enclins a excuser les attitudes méprisantes de la société ou a subir la volonté d’autrui.

Ce qui est plus certain, c’est la fatale émotivité de ses nerfs qui le rend affreusement sensible a l’expression physique des drames de l’âme humaine. Les yeux de Rogojine aperçus dans la foule, la pâleur angoissée du visage de Nastasie Philippovna, voila, en derniere analyse, les impressions qui commandent ses actes décisifs et l’acheminent vers sa destinée. On peut donc se demander si la forme la plus saisissable de sa folie n’est pas l’obsession de certaines images visuelles, obsession qui devient tragique lorsque le sujet ressent les transes annonciatrices de son mal, l’épilepsie. Mais ces images sont plus exactement des « signes » (la haine de Rogojine, la déchéance de Nastasie), dont le prince ne découvre la véritable interprétation que dans l’hyperlucidité de ses crises, bien qu’elles entretiennent en lui a l’état normal une sourde et lancinante angoisse.

Le seul défaut social dont l’Idiot se reconnaisse affligé, c’est le « manque de mesure ». Un pareil aveu nous étonne, car il accuse, chez un déséquilibré, un sens assez inattendu de l’équilibre. Mais est-ce bien par « manque de mesure », au sens ou nous l’entendons, que peche le prince Muichkine ? Il semble plutôt que sa « singularité » réside dans l’impuissance ou il se trouve de parler le langage de ceux qui l’entourent, ou plutôt de rendre, meme approximativement, par la parole, la complexité de ses états psychiques. Il est victime d’un phénomene de transposition verbale qui est, pour lui et pour ses auditeurs, une cause périodique de malaise. Tantôt distrait, tantôt incapable d’isoler et de formuler sa pensée, il entretient des malentendus sans fin avec ses interlocuteurs. Lui-meme reconnaît n’avoir jamais pu s’exprimer comme il le voulait – « a cour ouvert », dit-il, mais parle-t-il jamais autrement ? – qu’avec Rogojine, personnage mystérieux et cynique mu par la force élémentaire de ses passions.

Puis il y a ces fameuses « idées doubles », qui existent bien ailleurs dans Dostoievski et chez d’autres auteurs, mais ne sont peut-etre nulle part aussi appuyées qu’ici. Elles correspondent a ce que les psychiatres appellent les « idées secondes » provenant d’un dédoublement de la personnalité (état prime, état second), caractéristiques de la psychose du dégénéré. Beaucoup de gens connaissent ce désarroi mental, mais Dostoievski paraît en avoir été accablé. Ces « idées doubles » amenent un relâchement de la « censure » et inhibent ou brisent l’action. Elles créent, en outre, une équivoque sur les mobiles d’autrui ; peut-etre faut-il leur imputer cette incurable défiance que le prince se reproche si souvent. « Chez moi, dira Lébédev, les paroles et les actes, le mensonge et la vérité s’entremelent avec une parfaite spontanéité. »

Dostoievski s’est expliqué a plusieurs reprises sur ce simultanéisme.« Il me semble que je me dédouble, dit-il par la bouche de Versilov : je me partage par la pensée, et cette sensation me cause une peur affreuse. C’est comme si l’on avait son double a côté de soi : alors que l’on est sensé et raisonnable, ce double veut a tout prix faire quelque chose d’absurde, ou parfois d’amusant. »

La place que tient le reve dans le roman y introduit un élément de trouble et d’ambiguité. L’auteur se complaît a abaisser ou meme a dissimuler les frontieres qui séparent le reve de l’état de veille ; ici encore c’est un trait de sa propre psychologie qui transparaît dans son ouvre.

Assez voisine et non moins déconcertante est cette constatation que, chez les héros de Dostoievski, l’action et la pensée qui la commande sont souvent désynchronisées : il y a retard ou avance de l’une ou de l’autre. L’auteur nous dit de l’un d’entre eux : il voulait tuer, mais il ne savait pas qu’il voulait tuer. De la une nouvelle apparence de vibration désordonnée, d’anarchie dans la sensibilité de ses personnages, apparence encore accentuée par l’intensité des réflexes physiques. Il n’est guere de pages de l’Idiot ou ne reviennent plusieurs fois ces notations : « avec un geste de frayeur », « sur un ton d’épouvante », etc. Si on portait fidelement ces indications a la scene, on aboutirait a une gesticulation tout au plus concevable chez les pensionnaires d’un asile d’aliénés.

On remarquera que l’auteur ne nous dit a peu pres rien de l’hérédité de son héros, et c’est la un élément essentiel qui nous échappe. Nous connaissons celle de Dostoievski, avec lequel l’Idiot offre tant de ressemblances avouées. Son pere était un ivrogne brutal que ses serfs assassinerent ; sa mere était une créature toute pureté et résignation ; il n’est pas défendu de voir dans certaines incohérences la projection du paradoxe atavique de l’homme sur son ouvre.

On s’est souvent demandé si l’Idiot, ce « Don Juan slave »un Don Juan dont la caractéristique est, dans l’ordre physique, l’impuissance et, dans l’ordre moral, la passivité !est ou non amoureux. La psychologie en ligne brisée du personnage, ses replis et ses reprises, ne permettent guere d’avoir la-dessus une opinion décisive. On nous laisse entendre que le prince Muichkine est le jouet d’une suggestion ; que, sous l’empire d’une exaltation imputable a des circonstances fort distinctes, il a fini par regarder comme de l’amour ce qui n’était que de la compassion. Est-ce bien sur ? Est-il meme sur que les tendresses du prince soient exemptes de tout élément de sensualité ? Soyons prudents et imitons Dostoievski lui-meme, lorsqu’il nous confesse benoîtement que, s’il ne définit pas telle ou telle attitude de ses personnages, c’est parce qu’elle est aussi énigmatique pour lui que pour le lecteur.

Au demeurant, cette réflexion me paraît dépasser la malicieuse interprétation que je lui donne. Souvent on a l’étrange sentiment que Dostoievski perd le contrôle de ses personnages, que ceux-ci le débordent, se rebellent et le réduisent a l’état de simple spectateur du drame issu de son propre cerveau. Nous voici dans une compagnie chere a Pirandello. Mais l’auteur ne s’émeut point. Il met ses héros en vacances quand il a la paresse d’approfondir leurs revirements et, apres le dénouement, « son dénouement », il les congédie sans façon comme des serviteurs devenus inutiles, encore qu’il y ait, dans la page ou se décide cette dispersion, l’amorce de deux ou trois autres romans.

Et il ne se fait point faute a son tour de tyranniser le lecteur. Une fois qu’il s’est emparé de lui, il ne le lâche plus. Il ne lui fait grâce ni d’un détail, ni d’une de ces digressions a l’aide desquelles il cherche a lui imposer sa maniere de voir sur la politique, la religion, les destinées du peuple russe, etc.

Les épisodes s’accumulent et s’enchevetrent ; visiblement quand l’auteur a réussi, par un artifice plus ou moins ingénieux, a réunir tous ses personnages ensemble, il s’attarde en leur société, pretant aux uns une faconde intarissable, aux autres une patience stoique. Aussi le récit coule-t-il a la maniere d’un fleuve au moment de la débâcle : l’action, alourdie par des diversions et des prolixités, se dérobe plus d’une fois aux yeux du lecteur et peine pour arriver au dénouement. Nous sommes loin de l’« ad eventum festinat » du théâtre classique. Par contre, le drame revet, dans la scene qui suit le meurtre de Nastasie Philippovna, une grandeur sans pareille. L’auteur s’efface, le style s’allege, le scénario se simplifie ; nous atteignons ici aux cimes du pathétique a force de sobriété. La veillée funebre de ces deux hommes, venus de deux horizons opposés de la vie morale, pleurant joue contre joue et réconciliés devant le cadavre de la femme dont ils se sont disputé l’amour, puis la rechute de l’Idiot dans les ténebres sous le coup d’une émotion trop forte pour lui, ce sont des pages qui resteront parmi les plus puissantes de toute la littérature moderne.

Si je faisais une anthologie des auteurs russes, je résisterais mal a l’envie de donner des extraits humoristiques de l’ouvre de Dostoievski. Il y a dans l’Idiot des types d’une irrésistible cocasserie : Lébédev, le général Ivolguine, a ses heures Elisabeth Prokofievna. Ce comique, il est vrai, ne se lie pas toujours intimement a l’ouvre : il est souvent rapporté. Mais Dostoievski possede, de l’humour a la bouffonnerie, toutes les ressources de la parodie ; les extravagances qu’il prete a ses ivrognes et a ses maniaques sont d’une truculente variété. Peut-etre le romancier se laisse-t-il aller a sa fantaisie dans l’Idiot plus librement qu’ailleurs, a moins que celle-ci n’emprunte ici au contraste un relief plus saisissant…

Faut-il ajouterce que chacun saitque les personnages de l’Idiot sont les variantes de types qu’on retrouve dans les autres ouvres de Dostoievski ? L’Idiot, c’est Aliocha, des Freres Karamazov. Nastasie Philippovna ressemble a Grouchenka du meme roman ; Aglaé Epantchine a Lisa Drozdov ; Lébédev et le général Ivolguine sont a rapprocher de Lipoutine et Lebiadkine, personnages des Possédés. Mais quelle erreur ce serait d’y voir des figures en série ! Les héros du drame antique portaient un masque fixant le trait essentiel de leur personnalité. On serait fort empeché de donner un masque aux personnages de Dostoievski. Lui-meme les aperçoit simultanément sous différentes perspectives et, au surplus, il les entoure d’un halo mystique. A force de les analyser il les émancipe de la tutelle des définitions. Soit dit en passant, ici, dans l’Idiot, il leur retire meme toute indication professionnelle ; ces personnages « servent »comme tous les Russes –, mais l’auteur n’a cure de préciser le genre d’occupation auquel ils se livrent, pour ne pas situer leur vie dans un cadre géométrique. Notre intelligence, familiarisée avec un certain schéma de la vie mentale, éprouve un malaise d’autant plus grand a saisir et « recomposer » ces figures.

J’ignore si Dostoievski est, comme on l’a écrit, le plus profond des romanciers. Mais c’est, a coup sur, celui dont le talent, l’imagination et la pensée se laissent le plus difficilement circonscrire.

A. M.



Chapitre 1

 

Il était environ neuf heures du matin ; c’était a la fin de novembre, par un temps de dégel. Le train de Varsovie filait a toute vapeur vers Pétersbourg. L’humidité et la brume étaient telles que le jour avait peine a percer ; a dix pas a droite et a gauche de la voie on distinguait malaisément quoi que ce fut par les fenetres du wagon. Parmi les voyageurs, il y en avait qui revenaient de l’étranger ; mais les compartiments de troisieme, les plus remplis, étaient occupés par de petites gens affairées qui ne venaient pas de bien loin. Tous, naturellement, étaient fatigués et transis ; leurs yeux étaient bouffis, leur visage reflétait la pâleur du brouillard.

Dans un des wagons de troisieme classe deux voyageurs se faisaient vis-a-vis depuis l’aurore, contre une fenetre ; c’étaient des jeunes gens vetus légerement[2] et sans recherche ; leurs traits étaient assez remarquables et leur désir d’engager la conversation était manifeste. Si chacun d’eux avait pu se douter de ce que son vis-a-vis offrait de singulier, ils se seraient certainement étonnés du hasard qui les avait placés l’un en face de l’autre, dans une voiture de troisieme classe du train de Varsovie.

Le premier était de faible taille et pouvait avoir vingt-sept ans ; ses cheveux étaient frisés et presque noirs ; ses yeux gris et petits, mais pleins de feu. Son nez était camus, ses pommettes faisaient saillies ; sur ses levres amincies errait continuellement un sourire impertinent, moqueur et meme méchant. Mais son front dégagé et bien modelé corrigeait le manque de noblesse du bas de son visage. Ce qui frappait surtout, c’était la pâleur morbide de ce visage et l’impression d’épuisement qui s’en dégageait, bien que l’homme fut assez solidement bâti ; on y discernait aussi quelque chose de passionné, voire de douloureux, qui contrastait avec l’insolence du sourire et la fatuité provocante du regard. Chaudement enveloppé dans une large peau de mouton noire bien doublée, il n’avait pas senti le froid, tandis que son voisin avait reçu sur son échine grelottante toute la fraîcheur de cette nuit de novembre russe a laquelle il ne paraissait pas habitué.

Ce dernier était affublé d’un manteau épais, sans manches, mais surmonté d’un énorme capuchon, un vetement du genre de ceux que portent souvent, en hiver, les touristes qui visitent la Suisse ou l’Italie du Nord. Une pareille tenue, parfaite en Italie, ne convenait guere au climat de la Russie, encore moins pour un trajet aussi long que celui qui sépare Eydtkuhnen[3] de Saint-Pétersbourg.

Le propriétaire de cette houppelande était également un jeune homme de vingt-six a vingt-sept ans. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, sa chevelure épaisse et d’un blond fade ; il avait les joues creuses et une barbiche en pointe tellement claire qu’elle paraissait blanche. Ses yeux étaient grands et bleus ; la fixité de leur expression avait quelque chose de doux mais d’inquiétant et leur étrange reflet eut révélé un épileptique a certains observateurs. Au surplus, le visage était agréable, les traits ne manquaient point de finesse, mais le teint semblait décoloré et meme, en ce moment, bleui par le froid. Il tenait un petit baluchon, enveloppé dans un foulard de couleur défraîchie, qui constituait vraisemblablement tout son bagage. Il était chaussé de souliers a double semelle et portait des guetres, ce qui n’est guere de mode en Russie.

Son voisin, l’homme en touloupe[4], avait observé tous ces détails, un peu par désouvrement. Il finit par l’interroger tandis que son sourire exprimait la satisfaction indiscrete et mal contenue que l’homme éprouve a la vue des miseres du prochain :

– Il fait froid, hein ?

Et son mouvement d’épaules ébaucha un frisson.

– Oh oui ! répondit l’interpellé avec une extreme complaisance. Et remarquez qu’il dégele. Que serait-ce s’il gelait a pierre fendre ! Je ne m’imaginais pas qu’il fît si froid dans notre pays. J’ai perdu l’habitude de ce climat.

– Vous venez sans doute de l’étranger ?

– Oui, je viens de Suisse.

– Diable, vous venez de loin !

L’homme aux cheveux noirs sifflota et se mit a rire. La conversation s’engagea. Le jeune homme blond au manteau suisse répondait avec une étonnante obligeance a toutes les questions de son voisin, sans paraître s’apercevoir du caractere déplacé et oiseux de certaines de ces questions, ni du ton négligent sur lequel elles étaient posées. Il expliqua notamment qu’il avait passé plus de quatre ans hors de Russie et qu’on l’avait envoyé a l’étranger pour soigner une affection nerveuse assez étrange, dans le genre du haut mal ou de la danse de Saint-Guy, qui se manifestait par des tremblements et des convulsions. Ces explications firent sourire son compagnon a diverses reprises, et surtout, lorsque a la question : « Etes-vous guéri ? » il répondit :

– Oh non ! on ne m’a pas guéri.

– Alors vous avez dépensé votre argent en pure perte.

Et le jeune homme brun ajouta avec aigreur :

– C’est comme cela que nous nous laissons exploiter par les étrangers.

– C’est bien vrai ! s’exclama un personnage mal vetu, âgé d’une quarantaine d’années, qui était assis a côté d’eux et avait l’air d’un gratte-papier ; il était puissamment bâti et exhibait un nez rouge au milieu d’une face bourgeonnée. – C’est parfaitement vrai, messieurs, continua-t-il ; c’est ainsi que les étrangers grugent les Russes et soutirent notre argent.

– Oh ! vous vous trompez completement en ce qui me concerne, repartit le jeune homme sur un ton doux et conciliant. Évidemment, je ne suis pas a meme de discuter, parce que je ne connais pas tout ce qu’il y aurait a dire sur la question. Mais, apres m’avoir entretenu a ses frais pendant pres de deux ans, mon médecin s’est saigné a blanc pour me procurer l’argent nécessaire a mon retour.

– Il n’y avait donc personne qui put payer pour vous ? demanda le jeune homme brun.

– Hé non ! M. Pavlistchev, qui pourvoyait a mon entretien la-bas, est mort il y a deux ans. Je me suis alors adressé ici a la générale Epantchine, qui est ma parente éloignée, mais je n’ai reçu aucune réponse. Alors je reviens au pays.

– Et ou comptez-vous aller ?

– Vous voulez dire : ou je compte descendre ? Ma foi, je n’en sais encore rien…

– Vous n’etes guere fixé.

Et les deux auditeurs partirent d’un nouvel éclat de rire.

– Ce petit paquet contient sans doute tout votre avoir ? demanda le jeune homme brun.

– Je le parierais, ajouta le tchinovnik[5] au nez rubicond, d’un air tres satisfait. Et je présume que vous n’avez pas d’autres effets aux bagages. D’ailleurs pauvreté n’est pas vice, cela va sans dire.

C’était également vrai : le jeune homme blond en convint avec infiniment de bonne grâce.

Ses deux voisins donnerent libre cours a leur envie de rire. Le propriétaire du petit paquet se mit a rire aussi en les regardant, ce qui accrut leur hilarité. Le bureaucrate reprit :

– Votre petit paquet a tout de meme une certaine importance. Sans doute, on peut parier qu’il ne contient pas des rouleaux de pieces d’or, telles que napoléons, frédérics ou ducats de Hollande. Il est facile de le conjecturer, rien qu’a voir vos guetres qui recouvrent des souliers de forme étrangere. Cependant si, en sus de ce petit paquet, vous avez une parente telle que la générale Epantchine, alors le petit paquet lui-meme acquiert une valeur relative. Ceci, bien entendu, dans le cas ou la générale serait effectivement votre parente et s’il ne s’agit pas d’une erreur imputable a la distraction, travers fort commun, surtout chez les gens imaginatifs.

– Vous etes encore dans le vrai ! s’écria le jeune homme blond. En effet, je suis presque dans l’erreur. Entendez que la générale est a peine ma parente ; aussi ne suis-je nullement étonné qu’elle n’ait jamais répondu a ma lettre de Suisse. Je m’y attendais.

– Vous avez gaspillé votre argent en frais de poste. Hum… Au moins on peut dire que vous avez de la candeur et de la sincérité, ce qui est a votre éloge… Quant au général Epantchine, nous le connaissons, en ce sens que c’est un homme connu de tout le monde. Nous avons aussi connu feu M. Pavlistchev, qui vous a entretenu en Suisse, si toutefois il s’agit de Nicolas Andréiévitch Pavlistchev, car ils étaient deux cousins de ce nom. L’un vit toujours en Crimée ; quant a Nicolas Andréiévitch Pavlistchev, le défunt, c’était un homme respectable, qui avait de hautes relations et dont on estimait jadis la fortune a quatre mille âmes[6].

– C’est bien cela : on l’appelait Nicolas Andréiévitch Pavlistchev.

Ayant ainsi répondu, le jeune homme attacha un regard scrutateur sur ce monsieur qui paraissait tout savoir.

Les gens prets a renseigner sur toute chose se rencontrent parfois, voire assez fréquemment, dans une certaine classe de la société. Ils savent tout, parce qu’ils concentrent dans une seule direction les facultés inquisitoriales de leur esprit. Cette habitude est naturellement la conséquence d’une absence d’intérets vitaux plus importants, comme dirait un penseur contemporain. Du reste, en les qualifiant d’omniscients, on sous-entend que le domaine de leur science est assez limité. Ils vous diront par exemple qu’un tel sert a tel endroit, qu’il a pour amis tels et tels ; que sa fortune est de tant. Ils vous citeront la province dont ce personnage a été gouverneur, la femme qu’il a épousée, le montant de la dot qu’elle lui a apportée, ses liens de parenté, et toute sorte de renseignements du meme acabit. La plupart du temps ces « je sais tout » vont les coudes percés et touchent des appointements de dix-sept roubles par mois. Ceux dont ils connaissent si bien les tenants sont loin de se douter des mobiles d’une pareille curiosité. Pourtant, bien des gens de cette espece se procurent une véritable jouissance en acquérant un savoir qui équivaut a une véritable science et que leur fierté éleve au rang d’une satisfaction esthétique D’ailleurs cette science a ses attraits. J’ai connu des savants, des écrivains, des poetes, des hommes politiques qui y ont puisé une vertu d’apaisement, qui en ont fait le but de leur vie et qui lui ont du les seuls succes de leur carriere.

Pendant le colloque, le jeune homme brun bâillait, jetait des regards désouvrés par la fenetre et semblait impatient d’arriver. Son extreme distraction tournait a l’anxiété et a l’extravagance : parfois, il regardait sans voir, écoutait sans entendre et, s’il lui arrivait de rire, il ne se rappelait plus le motif de sa gaîté.

– Mais permettez, avec qui ai-je l’honneur… ? demanda soudain l’homme au visage bourgeonné en se tournant vers le propriétaire du petit paquet.

– Je suis le prince Léon Nicolaiévitch Muichkine, répondit le jeune homme avec beaucoup d’empressement.

– Le prince Muichkine ? Léon Nicolaiévitch ? Connais pas. Je n’en ai meme pas entendu parler, répliqua le tchinovnik d’un air songeur. Ce n’est pas le nom qui m’étonne. C’est un nom historique ; on le trouve ou on doit le trouver dans l’Histoire de Karamzine[7]. Je parle de votre personne et je crois bien, au surplus, qu’on ne rencontre plus aujourd’hui nulle part de prince de ce nom ; le souvenir s’en est éteint.

– Oh je crois bien ! reprit aussitôt le prince : il n’existe plus aucun prince Muichkine en dehors de moi ; je dois etre le dernier de la lignée. Quant a nos aieux, c’étaient des gentilshommes-paysans[8]. Mon pere a servi dans l’armée avec le grade de lieutenant apres avoir passé par l’école des cadets. A vrai dire, je ne saurais vous expliquer comment la générale Epantchine se trouve etre une princesse Muichkine ; elle aussi, elle est la derniere de son genre…

– Hé hé ! la derniere de son genre ! quelle drôle de tournure ! dit le tchinovnik en ricanant.

Le jeune homme brun ébaucha également un sourire. Le prince parut légerement étonné d’avoir réussi a faire un jeu de mot, d’ailleurs assez mauvais.

– Croyez bien que mon intention n’était pas de jouer sur les mots, expliqua-t-il enfin.

– Cela va de soi ; on le voit de reste, acquiesça le tchinovnik devenu hilare.

– Eh bien ! prince, vous avez sans doute étudié les sciences pendant votre séjour chez ce professeur ? demanda soudain le jeune homme brun.

– Oui… j’ai étudié…

– Ce n’est pas comme moi, qui n’ai jamais rien appris.

– Pour moi, c’est tout au plus si j’ai reçu quelques bribes d’instruction, fit le prince, comme pour s’excuser. – En raison de mon état de santé, on n’a pas jugé possible de me faire faire des études suivies.

– Connaissez-vous les Rogojine ? demanda subitement le jeune homme brun.

– Je ne les connais pas du tout. Je dois vous dire que je connais tres peu de monde en Russie. Est-ce vous qui portez ce nom ?

– Oui, je m’appelle Rogojine, Parfione.

– Parfione ? Ne seriez-vous pas membre de cette famille des Rogojine qui…, articula le tchinovnik en affectant l’importance.

– Oui, oui, c’est cela meme, fit le jeune homme brun sur un ton de brusque impatience, pour interrompre l’employé auquel il n’avait pas adressé un mot jusque-la, n’ayant parlé qu’avec le prince.

– Mais… comment cela se peut-il ? reprit le tchinovnik en écarquillant les yeux avec stupeur, tandis que sa physionomie revetait une expression d’obséquiosité et presque d’effroi. – Alors vous seriez parent de ce meme Sémione Parfionovitch Rogojine, bourgeois honoraire héréditaire[9], qui est mort voici un mois en laissant une fortune de deux millions et demi a ses héritiers ?

– D’ou tiens-tu qu’il a laissé deux millions de capital net ? riposta le jeune homme brun en lui coupant la parole, mais sans daigner davantage tourner son regard vers lui. Et il ajouta, en s’adressant au prince, avec un clignement d’oil :

– Je vous le demande un peu : quel intéret peuvent avoir ces gens-la a vous aduler avec un pareil empressement ? Il est parfaitement exact que mon pere vient de mourir ; ce qui ne m’empeche pas de retourner chez moi, un mois plus tard, venant de Pskov, dans un état de dénuement tel que c’est tout juste si j’ai une paire de bottes a me mettre. Mon gredin de frere et ma mere ne m’ont envoyé ni argent ni faire part. Rien : j’ai été traité comme un chien. Et je suis resté pendant un long mois a Pskov alité avec une fievre chaude.

– N’empeche que vous allez toucher d’un seul coup un bon petit million, et peut-etre ce chiffre est-il tres au-dessous de la réalité qui vous attend. Ah Seigneur ! s’exclama le tchinovnik en levant les bras au ciel.

– Non, mais qu’est-ce que cela peut bien lui faire, je vous le demande ? répéta Rogojine en désignant son interlocuteur dans un geste d’énervement et d’aversion. – Sache donc que je ne te donnerai pas un kopek, quand bien meme tu marcherais sur les mains devant moi.

– Eh bien ! je marcherai quand meme sur les mains.

– Voyez-vous cela ! Dis-toi bien que je ne te donnerai rien, meme si tu dansais toute une semaine.

– Libre a toi ! Tu ne me donneras rien et je danserai. Je quitterai ma femme et mes enfants pour danser devant toi, en me répétant a moi-meme : flatte, flatte…

– Fi, quelle bassesse ! dit le jeune homme brun en crachant de dégout ; puis il se tourna vers le prince. – Il y a cinq semaines, je me suis enfui de la maison paternelle en n’emportant, comme vous, qu’un petit paquet de hardes. Je me suis rendu a Pskov, chez ma tante, ou j’ai attrapé une mauvaise fievre. C’est pendant ce temps-la que mon pere est mort d’un coup de sang. Paix a ses cendres, mais c’est tout juste s’il ne m’a pas assommé. Vous me croirez, prince, si vous voulez : Dieu m’est témoin qu’il m’aurait tué si je n’avais pris la fuite.

– Vous l’aurez probablement irrité ? insinua le prince, qui examinait le millionnaire en touloupe avec une curiosité particuliere.

Mais, quelque intéret qu’il put y avoir a entendre l’histoire de cet héritage d’un million, l’attention du prince était sollicitée par quelque chose d’autre.

De meme, si Rogojine éprouvait un plaisir singulier a lier conversation avec le prince, ce plaisir dérivait d’une impulsion plutôt que d’un besoin d’épanchement ; il semblait s’y adonner plus par diversion que par sympathie, son état d’inquiétude et de nervosité le poussant a regarder n’importe qui et a parler de n’importe quoi. C’était a croire qu’il était encore en proie au délire, ou tout au moins a la fievre. Quant au tchinovnik, il n’avait d’yeux que pour Rogojine, osant a peine respirer et recueillant comme un diamant chacune de ses paroles.

– Il est certain qu’il était courroucé contre moi, et peut-etre n’était-ce pas sans raison, répondit Rogojine ; mais c’est surtout mon frere qui l’a monté contre moi. Je ne dis rien de ma mere : c’est une vieille femme toujours plongée dans la lecture du ménologe et entourée de gens de son âge ; si bien que la volonté qui prévaut chez nous, c’est celle de mon frere Sémione. S’il ne m’a pas fait prévenir en temps utile, j’en devine la raison. D’ailleurs a ce moment-la j’étais sans connaissance. Il paraît qu’un télégramme m’a été adressé, mais ce télégramme a été porté chez ma tante, qui est veuve depuis pres de trente ans et passe ses journées du matin au soir en compagnie d’yourodivy[10]. Sans etre positivement une nonne, elle est pire qu’une nonne. Elle a été épouvantée a la vue du télégramme et, sans oser l’ouvrir, elle l’a porté au bureau de police ou il est encore. C’est seulement grâce a Koniov, Vassili Vassiliévitch, que j’ai été mis au courant de ce qui s’était passé. Il paraît que mon frere a coupé, pendant la nuit, les galons d’or du poele en brocart qui recouvrait la biere de notre pere. Il a cru justifier sa vilaine action en déclarant que ces galons valaient un argent fou. Il n’en faudrait pas plus pour qu’il aille en Sibérie si j’ébruitais la chose, car c’est un vol sacrilege. Qu’en dis-tu, épouvantail a moineaux ? ajouta-t-il en se tournant vers le tchinovnik. Que dit la loi a ce sujet ? C’est bien un vol sacrilege ?

– Certes, oui, c’est un vol sacrilege, s’empressa d’acquiescer l’interpellé.

– Et cela mene son homme en Sibérie ?

– En Sibérie, en Sibérie ! Et sans barguigner.

– Ils pensent tous la-bas que je suis encore malade, continua Rogojine en s’adressant au prince ; mais moi, sans tambour ni trompette, tout souffrant que j’étais, j’ai pris le train et en route ! Ah ! mon cher frere Sémione Sémionovitch, il va falloir que tu m’ouvres la porte ! Je sais tout le mal qu’il a dit de moi a notre défunt pere. En toute vérité, je dois avouer que j’ai irrité mon pere avec l’histoire de Nastasie Philippovna. La j’ai certainement eu tort. J’ai succombé au péché.

– L’histoire de Nastasie Philippovna ? insinua le bureaucrate sur un ton servile et en affectant de rappeler ses souvenirs.

– Que t’importe, puisque tu ne la connais pas ! lui cria Rogojine en perdant patience.

– Si fait, je la connais ! riposta l’autre d’un air triomphant.

– Allons donc ! Il ne manque pas de personnes du meme nom. Et puis, je tiens a te le dire, tu es d’une rare effronterie. Je me doutais bien – ajouta-t-il en se retournant vers le prince – que j’allais etre en proie a des importuns de cet acabit.

– N’empeche que je la connais, insista le tchinovnik. Lébédev sait ce qu’il sait. Votre Altesse daigne me rudoyer, mais que dirait-elle si je lui prouvais que je connais Nastasie Philippovna ? Tenez, cette femme pour laquelle votre pere vous a donné des coups de canne s’appelle, de son nom de famille, Barachkov. On peut dire que c’est une dame de qualité et qu’elle aussi, elle est, dans son genre, une princesse. Elle est en relation avec un certain Totski, Athanase Ivanovitch ; ce monsieur, qui est son unique liaison, est un grand propriétaire, a la tete de capitaux considérables ; il est administrateur de diverses sociétés et, pour cette raison, il a des rapports d’affaires et d’amitié avec le général Epantchine…

– La peste soit de l’homme ! fit Rogojine surpris, il est vraiment bien renseigné !

– Quand je vous disais que Lébédev sait tout, absolument tout ! J’apprendrai encore a Votre Altesse que j’ai roulé partout pendant deux mois avec le petit Alexandre Likhatchov, qui venait lui aussi de perdre son pere ; en sorte que je le connaissais sur toutes les coutures et qu’il ne pouvait faire un pas sans moi. A présent il est en prison pour dettes. Mais il avait eu, en son temps, l’occasion de connaître Armance, Coralie, la princesse Patszki, Nastasie Philippovna, et il en savait long.

– Nastasie Philippovna ? Mais est-ce qu’elle était avec Likhatchov ? demanda Rogojine dont les levres blemirent et commencerent a trembler, tandis que son regard haineux se posait sur le tchinovnik.

– Il n’y a rien entre eux, absolument rien ! se hâta de rectifier celui-ci. Je veux dire que Likhatchov n’a rien pu obtenir en dépit de son argent. Elle n’est pas comme Armance. Elle n’a que Totski. Chaque soir on peut la voir dans sa loge, soit au Grand Théâtre, soit au Théâtre Français. Les officiers ont beau jaser entre eux a son sujet ; ils sont incapables de prouver quoi que ce soit : « Tiens ! disent-ils, voila cette fameuse Nastasie Philippovna ». C’est tout. Ils ne disent rien de plus parce qu’il n’y a rien de plus a dire.

– C’est bien cela, confirma Rogojine d’un air sombre et renfrogné. C’est exactement ce que m’avait dit alors Zaliojev. Un jour, prince, que je traversais le Nevski[11], affublé de la houppelande paternelle que je portais depuis trois ans, je la vis sortir d’un magasin pour monter en voiture. Je me sentis a cette vue comme percé d’un trait de feu. Puis je rencontrai Zaliojev ; c’était un autre homme que moi : il était mis comme un garçon coiffeur et arborait un lorgnon, tandis que chez nous, nous portions des bottes de paysan et nous mangions la soupe aux choux. Zaliojev me dit : « Cette femme n’est pas de ton monde ; c’est une princesse ; elle s’appelle Nastasie Philippovna Barachkov et elle vit avec Totski. Mais Totski ne sait pas comment se débarrasser d’elle, car il a maintenant cinquante-cinq ans, et c’est l’âge de se ranger. Il veut épouser la premiere beauté de Pétersbourg. La-dessus il ajouta que je pouvais voir Nastasie Philippovna dans sa baignoire en allant le soir meme au Grand Théâtre, durant le ballet. Mais le caractere de notre pere était si ombrageux qu’il eut suffi de manifester devant lui l’intention d’aller au ballet pour etre roué de coups. Néanmoins, j’allai y passer un moment a la dérobée et je revis Nastasie Philippovna. Je ne pus fermer l’oil de toute la nuit. Le lendemain matin mon feu pere me donna deux titres 5 % de cinq mille roubles chacun, en me disant : « Va les vendre et passe ensuite chez Andréiev ou tu régleras un compte de sept mille cinq cents roubles ; tu me rapporteras le reste sans flâner nulle part ». Je vendis les titres, j’empochai l’argent, mais, au lieu d’aller chez Andréiev, je filai tout droit au Magasin Anglais ou je choisis une paire de boucles d’oreilles avec deux brillants, chacun a peu pres de la grosseur d’une noisette. Il me manquait quatre cents roubles, mais je dis qui j’étais et l’on me fit crédit. Avec ce bijou en poche je me rendis chez Zaliojev. « Allons, mon ami, lui dis-je, accompagne-moi chez Nastasie Philippovna. » Nous y allâmes. De ce que j’avais alors sous les pieds, devant moi ou a mes côtés, j’ai perdu tout souvenir. Nous entrâmes dans son grand salon et elle vint au-devant de nous. Je ne me nommai point a ce moment, mais chargeai Zaliojev de présenter le joyau de ma part. Il dit : « Veuillez accepter ceci, Madame, de la part de Parfione Rogojine en souvenir de la journée d’hier ou il vous a rencontrée. » Elle ouvrit l’écrin, regarda les boucles d’oreilles et répondit en souriant : « Remerciez votre ami monsieur Rogojine de son aimable attention. » Sur ce, elle nous fit un salut et se retira. Que ne suis-je mort sur place a ce moment-la ! Si j’y étais allé, c’est parce que je m’étais mis dans la tete que je ne reviendrais pas vivant. Une chose surtout m’humiliait, c’était la pensée de voir le beau rôle tenu par cet animal de Zaliojev. Avec ma petite taille et mon pietre accoutrement j’étais resté bouche bée a la dévorer des yeux, honteux de ma gaucherie. Lui était a la derniere mode, pommadé et frisé, le teint rose ; il portait une cravate a carreaux et faisait des grâces. Nul doute qu’elle l’avait pris pour moi. En sortant je lui dis : « Si tu t’avises d’y penser, tu auras affaire a moi. Compris ? » Il me répondit en riant : « Je serais curieux de savoir comment tu vas régler tes comptes avec ton pere ! » La vérité est qu’a ce moment-la j’avais plutôt envie de me jeter a l’eau que de rentrer a la maison. Puis je me dis : Qu’importe ? et je rentrai chez moi comme un maudit.

– Aie ! sursauta le bureaucrate en proie a l’épouvante ; quand on pense que le défunt vous a parfois expédié un homme dans l’autre monde, non pas pour dix mille, mais meme pour dix roubles !

Il fit en disant ces mots un signe des yeux au prince. Celui-ci examinait Rogojine avec curiosité. Rogojine, plus pâle encore en ce moment, s’exclama :

– Tu dis qu’il a expédié des gens dans l’autre monde ? Qu’en sais-tu ?

Puis se tournant vers le prince :

– Mon pere ne tarda pas a tout apprendre. D’ailleurs Zaliojev avait raconté l’histoire a tout venant. Apres m’avoir enfermé en haut de la maison, il me corrigea pendant une heure. « Ce n’est la qu’un avant-gout, me dit-il ; je reviendrai a la tombée de la nuit pour te dire bonsoir. » Que pensez-vous qu’il fit ensuite ? Cet homme a cheveux blancs alla chez Nastasie Philippovna, la salua jusqu’a terre et, a force de la supplier et de sangloter, il finit par obtenir qu’elle lui remît l’écrin. Elle le lui jeta en disant : « Tiens, vieille barbe, voila tes boucles d’oreilles ! Elles ont pourtant décuplé de valeur pour moi depuis que je sais que Parfione les a acquises au prix d’une pareille aubade. Salue et remercie Parfione Sémionovitch ! » Sur ces entrefaites, ayant reçu la bénédiction de ma mere, j’avais emprunté vingt roubles a Serge Protouchine afin de prendre le train pour Pskov. J’y arrivai avec la fievre. Les vieilles femmes, en guise de traitement se mirent a me lire la vie des saints. J’étais comme inconscient : j’allai dépenser mes derniers sous au cabaret et je passai la nuit prostré ivre-mort dans la rue. Le matin j’avais la fievre chaude. Les chiens étaient venus m’assaillir pendant la nuit. J’eus peine a recouvrer mes sens.

– Et maintenant nous allons voir sur quel ton chantera Nastasie Philippovna ! ricana le tchinovnik en se frottant les mains. – A présent, monsieur, il ne s’agit plus de boucles d’oreilles. C’est bien autre chose que nous allons pouvoir lui offrir !

– Toi, tu as beau avoir couru avec Likhatchov, s’écria Rogojine en l’empoignant violemment par le bras, je te réponds que je te fouetterai si tu dis encore un seul mot sur Nastasie Philippovna.

– En me fouettant tu montreras que tu ne fais pas fi de moi. Fouette-moi. Ce sera une maniere de me donner ton empreinte… Mais nous voici arrivés.

En effet, le train entrait en gare. Bien que Rogojine eut dit qu’il avait quitté Pskov clandestinement, plusieurs individus étaient venus l’attendre a la gare. Ils se mirent a l’apostropher et a agiter leurs bonnets.

– Tiens ! Zaliojev est venu aussi, murmura Rogojine en jetant sur le groupe un regard de triomphe, tandis qu’un mauvais sourire passait sur ses levres. Puis, se tournant brusquement vers le prince :

– Prince, sans savoir trop pourquoi, je t’ai pris en affection. Peut-etre est-ce parce que je t’ai rencontré dans un pareil moment. Cependant je l’ai rencontré lui aussi (il désigna Lébédev) et je n’éprouve pour lui aucune sympathie. Viens me voir, prince, nous t’ôterons tes guetres ; je te donnerai une pelisse de martre de premiere qualité ; je te commanderai ce qui se fait de mieux comme frac et comme gilet blanc (a moins que tu ne le préferes autrement) ; tu auras de l’argent plein tes poches et… nous irons chez Nastasie Philippovna. Viendras-tu, oui ou non ?

– Écoutez bien ce langage, prince Léon Nicolaiévitch ! dit Lébédev sur un ton d’importance. Ne laissez pas échapper une pareille occasion, je vous en conjure…

Le prince Muichkine se leva, tendit la main a Rogojine avec courtoisie et répondit aimablement :

– J’irai vous voir avec le plus grand plaisir et je vous suis tres reconnaissant de la sympathie que vous me portez. J’irai meme vous voir aujourd’hui si j’en ai le temps. Car, je vous le dis franchement, vous aussi m’avez beaucoup plu, surtout lorsque vous avez raconté votre histoire de boucles d’oreilles en brillants. Et, meme avant ce récit, vous me plaisiez déja, malgré votre visage assombri. Je vous remercie également de me promettre un vetement et une pelisse, car l’un et l’autre vont m’etre indispensables. Quant a l’argent, je n’ai pour autant dire pas un kopek sur moi en ce moment.

– Tu auras de l’argent, pas plus tard que ce soir ; viens me voir.

– Oui, oui, vous aurez de l’argent, répéta le tchinovnik ; vous en aurez des ce soir.

– Etes-vous porté sur le sexe féminin, prince ? parlez sans ambages.

– Moi ? euh… non. Il faut vous dire… vous ne savez peut-etre pas qu’en raison de mon mal congénital, je ne sais rien de la femme.

– Ah ! s’il en est ainsi, prince, s’exclama Rogojine, tu es un véritable illuminé ; Dieu aime les gens comme toi.

– Oui, le Seigneur Dieu aime les gens comme vous, répéta le tchinovnik.

– Quant a toi, gratte-papier, tu vas me suivre, ordonna Rogojine a Lébédev.

Et tous sortirent du wagon.

Lébédev avait atteint son but. Bientôt la bande bruyante s’éloigna de la gare dans la direction du Voznessenski. Le prince devait tourner du côté de la Liteinaia. Le temps était humide et brumeux. Il demanda son chemin aux passants : comme la distance qu’il avait a parcourir était d’environ trois verstes, il se décida a prendre un fiacre.


Chapitre 2

 

Le général Epantchine habitait une maison dont il était propriétaire a peu de distance de la Liteinaia, vers la Transfiguration. A part ce confortable immeuble, dont les cinq sixiemes étaient loués, le général possédait encore une énorme maison dans la Sadovaia et il en retirait également un loyer considérable. Il avait aussi un vaste domaine de grand rapport aux portes de la capitale, et une fabrique quelque part dans le district de Pétersbourg. Tout le monde savait que le général Epantchine avait jadis été intéressé a la ferme des eaux-de-vie. Actuellement il était gros actionnaire de plusieurs sociétés fort importantes. Il passait pour avoir une jolie fortune ; on lui attribuait le maniement d’affaires considérables et l’avantage de hautes relations. Dans certains milieux il avait réussi a se rendre absolument indispensable ; c’était notamment le cas pour l’administration ou il servait. Néanmoins, il était de notoriété publique qu’Ivan Fiodorovitch Epantchine était un homme sans instruction et qu’il avait commencé par etre enfant de troupe. Sans doute, ce trait était a son honneur, mais le général, bien qu’intelligent, était sujet a de petites faiblesses fort excusables et certaines allusions lui étaient désobligeantes. C’était en tout cas un homme avisé et habile. Il avait pour principe de ne pas se mettre en avant la ou il est opportun de s’effacer, et beaucoup de gens appréciaient précisément en lui la simplicité et l’art de toujours savoir se tenir a sa place.

Ah ! si ceux qui le jugeaient ainsi avaient pu voir ce qui se passait dans l’âme de cet Ivan Fiodorovitch qui savait si bien se tenir a sa place ! Bien qu’il eut réellement, avec l’expérience de la vie et la pratique des affaires, certaines aptitudes tres remarquables, il n’en aimait pas moins a se présenter comme l’homme qui exécute les idées d’autrui plutôt que comme un esprit indépendant. Il posait au « serviteur dévoué mais sans flagornerie[12] » et il tenait (signe des temps) a passer pour le vrai Russe qui a le cour sur la main. Sous ce dernier rapport il lui était arrivé des aventures assez amusantes, mais le général n’était pas homme a se décourager pour une déconvenue, si comique fut-elle. D’ailleurs il avait de la chance, meme aux cartes, ou il jouait gros jeu ; non seulement il ne cachait pas ce faible, dont il avait tant de fois tiré un beau profit, mais encore il le soulignait. Il appartenait a une société melée bien que composée de « gros bonnets ». Mais il pensait toujours a l’avenir : savoir patienter, tout est la, chaque chose vient en son temps et a son tour. Au demeurant, le général était, comme on dit, encore vert ; il avait cinquante-six ans tout au plus, âge ou l’homme s’épanouit et commence sa vie véritable. Sa santé, son teint prospere, sa dentition robuste quoique noirâtre, sa complexion vigoureuse et musclée, sa maniere d’affecter la préoccupation quand il se rendait le matin a son service et la gaîté quand il faisait le soir sa partie de cartes chez Son Altesse, tout cela contribuait a ses succes présents et futurs et semait les roses sous les pas de Son Excellence.

Le général avait une famille florissante. A la vérité, tout n’y était pas couleur de rose, mais Son Excellence y trouvait depuis longtemps déja bien des motifs justifiant les espérances les plus sérieuses et les ambitions les plus légitimes. Apres tout, y a-t-il dans l’existence un but plus important et plus sacré que la vie de famille ? A quoi s’attacher si ce n’est a la famille ? Celle du général se composait de sa femme et de trois filles adultes. Il s’était marié de tres bonne heure, alors qu’il n’était encore que lieutenant, avec une jeune fille presque de meme âge, qui ne lui apportait ni beauté ni instruction et qui n’avait que cinquante âmes pour toute dot. Il est vrai que ce fut sur cette dot que s’édifia par la suite la fortune du général. Celui-ci ne récrimina jamais contre ce mariage prématuré ; jamais il ne l’imputa a l’entraînement irréfléchi de la jeunesse. A force de respecter son épouse, il était arrivé a la craindre et meme a l’aimer.

La générale était née princesse Muichkine. Elle appartenait a une maison sans éclat mais fort ancienne, ce qui lui donnait une haute opinion d’elle-meme. Un personnage influent de l’époque, qui était de ces gens auxquels une protection ne coute rien, avait consenti a s’intéresser au mariage de la jeune princesse. Il facilita les débuts du lieutenant et lui donna la poussée initiale. Or, le jeune homme n’avait pas besoin d’une poussée pour aller de l’avant ; un simple regard aurait suffi et n’eut pas été perdu. A de rares exceptions pres, les époux vécurent en parfaite harmonie pendant le cours de leur longue union. Toute jeune encore, la générale avait réussi a trouver des protectrices tres haut placées, grâce a son titre de princesse et a sa qualité de derniere représentante de sa maison ; grâce peut-etre aussi a ses mérites personnels. Plus tard, lorsque son mari eut fait fortune et conquis une haute position sociale, elle commença a se sentir assez a l’aise dans le meilleur monde.

Dans ces dernieres années les trois filles du général, Alexandra, Adélaide et Aglaé étaient sorties de l’adolescence et s’étaient épanouies. Elles n’étaient que des Epantchine tout court. Mais elles tenaient par leur mere a une famille princiere ; leur dot était assez élevée ; leur pere pouvait prétendre a un poste de premier ordre, et toutes les trois étaient – ce qui ne gâtait rien – d’une insigne beauté, y compris l’aînée, Alexandra, qui avait dépassé vingt-cinq ans. La seconde avait vingt-trois ans et la cadette, Aglaé, venait d’atteindre ses vingt ans. Cette derniere avait un physique si remarquable qu’elle commençait a faire sensation dans le monde.

Mais ce n’était pas tout : les trois jeunes filles se distinguaient par leur instruction, leur intelligence et leurs talents. On savait qu’elles avaient beaucoup d’affection les unes pour les autres et se soutenaient entre elles. On parlait meme de certains sacrifices que les deux plus âgées auraient consentis a leur sour, idole de toute la famille. En société, loin de chercher a paraître, elles péchaient par exces de modestie. Nul ne pouvait leur reprocher d’etre orgueilleuses ou arrogantes, bien qu’on les sut fieres et conscientes de leur valeur. L’aînée était musicienne. La puînée avait un don particulier pour la peinture, mais, durant des années, personne n’en avait rien su, et, si on s’en était aperçu récemment, c’était pur hasard. Bref on faisait d’elles un vif éloge. Mais elles étaient aussi l’objet de certaines malveillances et on énumérait avec épouvante les livres qu’elles avaient lus.

Elles ne manifestaient aucune hâte de se marier. Satisfaites d’appartenir a un certain rang social, elles ne poussaient pas ce sentiment au dela de la mesure. Cette discrétion était d’autant plus remarquable que tout le monde connaissait le caractere, les ambitions et les espérances de leur pere.

Il pouvait etre onze heures lorsque le prince sonna chez le général. Celui-ci occupait au premier étage un appartement qui pouvait passer pour assez modeste tout en répondant a sa situation sociale. Un domestique en livrée vint ouvrir au prince qui dut lui fournir de longues explications apres que sa personne et son paquet eurent provoqué un regard soupçonneux. Quand il eut déclaré formellement et a plusieurs reprises qu’il était bien le prince Muichkine et qu’il avait un besoin absolu de voir le général pour une affaire pressante, le domestique perplexe le fit passer dans une petite antichambre attenante a la piece de réception qui était elle-meme contiguë au cabinet de travail. Puis il le confia a un autre laquais de service chaque matin dans cette antichambre et dont la fonction était d’annoncer les visiteurs au général. Ce second domestique portait le frac ; il avait dépassé la quarantaine et l’expression de sa physionomie était gourmée. Le fait d’etre spécialement attaché au cabinet de Son Excellence lui donnait visiblement une haute opinion de lui-meme.

– Attendez dans cette antichambre et laissez ici votre petit paquet, dit-il posément en s’asseyant dans un fauteuil et en jetant un regard sévere au prince, qui s’était assis sans façon sur la chaise voisine, son baluchon a la main.

– Si vous le permettez, dit le prince, je préfere attendre ici a côté de vous. Que ferais-je la-bas tout seul ?

– Il ne convient pas que vous restiez dans l’antichambre, puisque vous etes ici en qualité de visiteur. C’est au général lui-meme que vous désirez parler ?

Évidemment le domestique hésitait devant la pensée d’introduire un pareil visiteur ; c’est pourquoi il le questionnait de nouveau.

– Oui, j’ai une affaire qui… commença le prince.

– Je ne vous demande pas de me dire l’objet de votre visite. Mon rôle se limite a faire passer votre nom. Mais, comme je vous l’ai déclaré, en l’absence du secrétaire, je ne puis vous introduire.

La méfiance de cet homme paraissait croître de minute en minute, tant l’extérieur du prince différait de celui des gens qui venaient a la réception du général, encore que ce dernier eut souvent, presque chaque jour, l’occasion de recevoir, a une certaine heure, surtout pour affaires, des visiteurs de toutes les sortes. Malgré cette expérience et l’élasticité de ses instructions, le valet de chambre restait hésitant, l’intervention du secrétaire pour introduire ce visiteur lui semblant de toute nécessité.

– Mais, la vraiment… est-ce bien de l’étranger que vous venez ? se décida-t-il enfin a lui demander, comme machinalement. Peut-etre commettait-il un lapsus : la véritable question qu’il voulait poser était sans doute celle-ci : est-il vrai que vous soyez un prince Muichkine ?

– Oui, je descends de wagon. J’ai l’impression que vous vouliez me demander si je suis bien le prince Muichkine et que, si vous ne l’avez pas fait, c’est par politesse.

– Hum… murmura le domestique avec étonnement.

– Je vous assure que je ne vous ai pas menti ; vous n’encourrez aucune responsabilité a propos de moi. Mon extérieur et mon petit paquet ne doivent pas vous étonner : pour l’instant mes affaires ne sont guere brillantes.

– Hum… ce n’est pas la ce que je crains, voyez-vous. Mon devoir est de vous annoncer et le secrétaire ne manquera pas de venir vous parler, a moins que… Voila : il y a un « a moins que ». Oserai-je vous demander si vous n’etes pas venu solliciter le général en raison de votre pauvreté ?

– Oh non ! Vous pouvez en etre sur. Mon affaire est d’un tout autre genre.

– Vous m’excuserez, mais la question m’est venue a l’esprit en vous voyant. Attendez le secrétaire ; le général est en ce moment occupé avec un colonel ; ensuite ce sera le tour du secrétaire de la société.

– Je vois que j’aurai longtemps a attendre. Dans ce cas n’y aurait-il pas un coin quelconque ou l’on puisse fumer ? J’ai ma pipe et mon tabac.

– Fumer ! s’écria le domestique en jetant sur le visiteur un regard de stupeur et de mépris, comme s’il n’en pouvait croire ses oreilles. Fumer ! non ! on ne fume pas ici. C’est meme honteux d’avoir une idée pareille. Ah bien ! voila qui est extravagant !

– Oh ! ce n’est pas dans cette piece que je pensais fumer. Je sais bien qu’on ne le peut pas. Mais je me serais volontiers rendu pour cela dans tel endroit que vous m’auriez indiqué. C’est chez moi une habitude, et voila bien trois heures que je n’ai pas fumé. Apres tout, ce sera comme il vous plaira. Vous connaissez le proverbe qui dit : « A religieux d’un autre ordre…[13] »

– Mais comment voulez-vous que je vous annonce ? marmonna presque involontairement le domestique. – Et d’abord votre place n’est pas ici mais dans le salon d’attente, puisque vous etes un visiteur, donc un hôte ; vous risquez de me faire attraper. Est-ce que vous avez l’intention de vous installer chez nous ? ajouta-t-il en glissant de nouveau un regard oblique sur le petit paquet qui continuait a l’inquiéter.

– Non, ce n’est point mon intention. Meme si on m’invitait, je ne resterais pas ici. Je suis venu tout bonnement pour faire connaissance, et rien de plus.

– Comment ? pour faire connaissance ? demanda le domestique avec surprise et d’un air encore plus méfiant. – Pourquoi avoir commencé par me dire que vous veniez pour affaire ?

– Oh ! il s’agit d’une affaire si insignifiante que c’en est a peine une. J’ai seulement un conseil a demander. L’essentiel est pour moi de me présenter, car je suis un prince Muichkine et la générale Epantchine est, elle aussi, la derniere des princesses Muichkine. En dehors d’elle et de moi, il n’existe plus de princes de ce nom.

– Mais alors vous etes de la famille ? s’exclama le domestique avec une sorte d’épouvante.

– Oh ! si peu que ce n’est pas la peine d’en parler. Certainement, en cherchant bien et a un degré tres éloigné, nous sommes parents. Mais cela ne compte guere. Je me suis adressé un jour a la générale dans une lettre expédiée de l’étranger, mais n’ai pas reçu de réponse. J’ai tout de meme cru qu’il était de mon devoir d’entrer en relations avec elle a mon retour. Si je vous explique tout cela, c’est pour que vous n’ayez aucun doute, car je vous vois toujours inquiet. Annoncez le prince Muichkine, cela suffira pour que l’on comprenne le but de ma visite. Si l’on me reçoit, tant mieux. Si l’on ne me reçoit pas, c’est peut-etre également tres bien. Mais il me semble que l’on ne peut pas refuser de me recevoir. La générale voudra probablement voir l’aîné et l’unique représentant de son sang. J’ai d’ailleurs entendu dire qu’elle tient beaucoup a sa lignée.

La conversation du prince paraissait empreinte de la plus grande simplicité, mais cette simplicité meme, dans le cas donné, avait quelque chose de choquant. Le domestique, homme expérimenté, ne pouvait manquer de sentir qu’un ton parfaitement convenable d’homme a homme devenait tout a fait inconvenant d’un visiteur a un valet. Or, comme les gens de service sont beaucoup plus sensés que leurs maîtres ne le croient en général, le domestique arriva a cette conclusion : de deux choses l’une, ou le prince était un vagabond quelconque venu pour quémander un secours, ou bien c’était un benet, dénué de toute espece d’amour-propre, vu qu’un prince intelligent et ayant le sentiment de sa dignité ne resterait pas assis dans l’antichambre a causer de ses affaires avec un laquais. Dans un cas comme dans l’autre, il devait prévoir les désagréments dont il serait tenu pour responsable.

– Je vous prierai tout de meme de passer au salon de réception, observa-t-il en mettant dans sa phrase toute l’insistance possible.

– Mais si je m’étais assis la-bas, je n’aurais pas eu l’occasion de vous raconter tout cela, repartit gaîment le prince ; vous seriez donc toujours alarmé par ma houppelande et mon petit paquet. Peut-etre n’y a-t-il plus lieu d’attendre le secrétaire si vous vous décidez a m’annoncer vous-meme ?

– Je ne puis annoncer un visiteur tel que vous sans l’avis du secrétaire, d’autant que le général vient de me recommander spécialement de ne le déranger sous aucun prétexte tant qu’il sera occupé avec le colonel. Il n’y a que Gabriel Ardalionovitch qui puisse entrer sans prévenir.

– C’est un fonctionnaire ?

– Gabriel Ardalionovitch ? Non : c’est un employé privé de la Société. Posez au moins votre petit paquet dans ce coin.

– J’y pensais. Puisque vous le permettez… Savez-vous ?’je laisserai aussi mon manteau.

– Naturellement. Vous n’allez pas entrer chez le général avec cela.

Le prince se leva, ôta prestement son manteau et apparut dans un veston de bonne coupe, encore que passablement râpé. Sur son gilet une chaînette d’acier laissait pendre une montre en argent de fabrication genevoise.

Bien qu’il eut décidément classé le prince au nombre des pauvres d’esprit, le domestique finit par se rendre compte qu’il était inconvenant que le valet de chambre d’un général prolongeât de son chef la conversation avec un visiteur. Pourtant le prince lui plaisait, dans son genre bien entendu. Mais a un autre point de vue il lui inspirait une réprobation décisive et brutale.

– Et la générale, quand reçoit-elle ? demanda le prince en se rasseyant a la meme place.

– Ceci n’est pas mon affaire, monsieur. Elle reçoit différemment selon les personnes. Une modiste sera reçue meme a onze heures. Gabriel Ardalionovitch passe également avant tout le monde ; il a ses entrées meme a l’heure du petit déjeuner.

– En hiver la température est plus élevée ici qu’a l’étranger dans les appartements, observa le prince. En revanche, elle est plus basse a l’extérieur. Il fait si froid la-bas dans les maisons qu’un Russe a de la peine a s’y faire.

– On ne chauffe donc pas ?

– C’est-a-dire que les poeles et les fenetres ne sont pas construits de la meme façon.

– Ah ! Vous avez voyagé longtemps ?

– Oui : quatre ans. D’ailleurs je suis resté presque tout le temps au meme endroit, a la campagne.

– Et vous avez perdu l’habitude de la vie russe ?

– C’est vrai aussi. Vous le croirez si vous voulez, mais je m’étonne parfois de ne pas avoir désappris le russe. En parlant avec vous je me dis : « mais je parle tout de meme bien ». C’est peut-etre pour cela que je parle tant. Depuis hier j’ai toujours envie de parler russe.

– Vous avez vécu auparavant a Pétersbourg ? (Malgré qu’il en eut, le laquais ne pouvait se décider a rompre un entretien aussi amene et aussi courtois).

– Pétersbourg ? Je n’y ai habité que par moments et de passage. Du reste en ce temps-la je n’étais au courant de rien. Aujourd’hui j’entends qu’il y a tant d’innovations qu’on doit réapprendre tout ce qu’on a appris. Ainsi on parle beaucoup ici de la création de nouveaux tribunaux[14].

– Hum ! les tribunaux… Bien sur, il y a les tribunaux. Et a l’étranger, dites-moi, les tribunaux sont-ils plus justes qu’ici ?

– Je ne saurais vous répondre. J’ai entendu dire beaucoup de bien des nôtres. Chez nous, par exemple, la peine de mort n’existe pas.

– Et la-bas on exécute ?

– Oui. Je l’ai vu en France, a Lyon ; Schneider m’a emmené assister a une exécution.

– On pend ?

– Non, en France on coupe la tete aux condamnés.

– Est-ce qu’ils crient ?

– Pensez-vous ! C’est l’affaire d’un instant. On couche l’individu et un large couteau s’abat sur lui grâce a un mécanisme que l’on appelle guillotine. La tete rebondit en un clin d’oil. Mais le plus pénible, ce sont les préparatifs. Apres la lecture de la sentence de mort, on procede a la toilette du condamné et on le ligote pour le hisser sur l’échafaud. C’est un moment affreux. La foule s’amasse autour du lieu d’exécution, les femmes elles-memes assistent a ce spectacle, bien que leur présence en cet endroit soit réprouvée la-bas.

– Ce n’est pas leur place.

– Bien sur que non. Aller voir une pareille torture ! Le condamné que j’ai vu supplicier était un garçon intelligent, intrépide, vigoureux et dans la force de l’âge. C’était un nommé Legros. Eh bien ! croyez-moi si vous voulez, en montant a l’échafaud il était pâle comme un linge et il pleurait. Est-ce permis ? N’est-ce pas une horreur ? Qui voit-on pleurer d’épouvante ? Je ne croyais pas que l’épouvante put arracher des larmes, je ne dis pas a un enfant mais a un homme qui jusque-la n’avait jamais pleuré, a un homme de quarante-cinq ans ! Que se passe-t-il a ce moment-la dans l’âme humaine et dans quelles affres ne la plonge-t-on pas ? Il y a la un outrage a l’âme, ni plus ni moins. Il a été dit : Tu ne tueras point. Et voici que l’on tue un homme parce qu’il a tué. Non, ce n’est pas admissible. Il y a bien un mois que j’ai assisté a cette scene et je l’ai sans cesse devant les yeux. J’en ai revé au moins cinq fois.

Le prince s’était animé en parlant : une légere coloration corrigeait la pâleur de son visage, bien que tout ceci eut été proféré sur un ton calme. Le domestique suivait ce raisonnement avec intéret et émotion ; il semblait craindre de l’interrompre. Peut-etre était-il, lui aussi, doué d’imagination et enclin a la réflexion.

– C’est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment ou la tete tombe.

– Savez-vous ce que je pense ? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient a l’esprit de tout le monde, et c’est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d’exécution n’est pas pire que les autres. Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d’imagination vous pouvez avoir la meme idée. Figurez-vous l’homme que l’on met a la torture : les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu’a la mort le patient ne souffre que dans sa chair. Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c’est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, a l’instant meme, l’âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement. La chose terrible, c’est cette certitude. Le plus épouvantable, c’est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tete sous le couperet et l’entendez glisser. Ceci n’est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s’expriment de meme ? Ma conviction est si forte que je n’hésite pas a vous la livrer. Quand on met a mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l’assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d’un bois, conserve, meme jusqu’au dernier moment, l’espoir de s’en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand meme, couraient ou suppliaient. Tandis qu’en lui donnant la certitude de l’issue fatale, on enleve au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu’on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu’il n’en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l’espoir jusqu’au moment ou l’on tirera. Mais donnez a ce soldat la certitude de son arret de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots. Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu’inutile ? Peut-etre existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de maniere a lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié ! »[15]. Cet homme-la pourrait peut-etre raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine !

Bien qu’il eut été incapable d’énoncer ces idées dans les memes termes, le domestique en comprit la partie essentielle comme on pouvait en juger par l’expression attendrie de son visage.

– Ma foi, dit-il, si vous avez tellement envie de fumer, on pourrait arranger les choses. Mais il faudrait que vous vous dépechiez, car voyez-vous que le général vous demande au moment ou vous n’etes pas la ? Tenez, sous ce petit escalier, il y a une porte. Vous la pousserez et vous trouverez a main droite un petit réduit ou vous pourrez fumer, en ouvrant le vasistas pour que votre fumée ne gene pas…

Mais le prince n’eut pas le temps d’aller fumer. Un jeune homme qui portait des papiers a la main entra soudain dans l’antichambre. Tandis que le valet le débarrassait de sa pelisse il regarda le prince de côté.

– Voici, Gabriel Ardalionovitch, – dit le serviteur sur un ton de confidence et presque de familiarité – un monsieur qui se donne pour le prince Muichkine et le parent de Madame. Il vient d’arriver de l’étranger par le train, avec le seul paquet qu’il a a la main…

Le prince n’entendit pas le reste qui fut prononcé a voix basse. Gabriel Ardalionovitch écoutait attentivement et regardait le prince avec curiosité. Puis, cessant d’écouter, il aborda le visiteur, non sans une certaine précipitation :

– Vous etes le prince Muichkine ? demanda-t-il avec une amabilité et une politesse extremes.

C’était un fort joli garçon d’environ vingt-huit ans, blond, svelte et de taille moyenne. Il portait une barbiche a l’impériale ; ses traits étaient affinés et sa physionomie intelligente. Mais son sourire, pour affable qu’il fut, avait quelque chose d’affecté ; il découvrait par trop des dents qui ressemblaient a une rangée de perles, et dans la gaîté et l’apparente bonhomie de son regard perçait quelque chose de fixe et d’inquisitorial.

– Il n’a probablement pas ce regard quand il est seul, pensa machinalement le prince, – et peut-etre ne rit-il jamais.

Le prince expliqua a la hâte tout ce qu’il put, a peu pres dans les termes ou il l’avait fait précédemment avec Rogojine, puis avec le domestique. Gabriel Ardalionovitch eut l’air d’interroger ses souvenirs :

– N’est-ce pas vous, demanda-t-il, qui avez envoyé, il y a une année ou peu s’en faut, de Suisse, si je ne me trompe, une lettre a Elisabeth Prokofievna ?

– Parfaitement.

– En ce cas on vous connaît ici et on se souvient certainement de vous. Vous désirez voir Son Excellence ? Je vais tout de suite vous annoncer. Il sera libre dans un moment. Mais vous devriez… Veuillez passer au salon de réception… Pourquoi monsieur est-il resté ici ? demanda-t-il d’un ton sévere au domestique.

– Je vous le dis : ce monsieur n’a pas voulu entrer.

A ce moment la porte du cabinet s’ouvrit brusquement pour laisser passage a un militaire qui tenait une serviette sous le bras et prenait congé a haute voix.

– Es-tu la, Gania[16] ? cria une voix du fond du cabinet. – Viens donc ici.

Gabriel Ardalionovitch fit un signe de tete au prince et s’empressa d’entrer dans le cabinet. Une ou deux minutes s’écoulerent, puis la porte se rouvrit et l’on entendit la voix sonore mais avenante de Gabriel Ardalionovitch :

– Prince, donnez-vous la peine d’entrer.