L’Argent - Emile Zola - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1891

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Emile Zola

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Opis ebooka L’Argent - Emile Zola

L’Argent est un roman naturaliste d’Émile Zola publié en 1891, le dix-huitieme volume de la série les Rougon-Macquart. L’Argent aborde le theme de la Bourse, de la spéculation financiere qui s’y déroule et des scandales qui en découlent.

Opinie o ebooku L’Argent - Emile Zola

Fragment ebooka L’Argent - Emile Zola

A Propos
Chapitre 1
A Propos Zola:

Émile Zola (2 April 1840 – 29 September 1902) was an influential French novelist, the most important example of the literary school of naturalism, and a major figure in the political liberalization of France. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Onze heures venaient de sonner a la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenetres donnent sur la place. D’un coup d’oil, il parcourut les rangs de petites tables, ou les convives affairés se serraient coude a coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visage qu’il cherchait.

Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé de plats :

« Dites donc, M. Huret n’est pas venu ?

– Non, monsieur, pas encore. »

Alors, Saccard se décida, s’assit a une table que quittait un client, dans l’embrasure d’une des fenetres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu’on changeait la serviette, ses regards se porterent au-dehors, épiant les passants du trottoir. Meme, lorsque le couvert fut rétabli, il ne commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. A cette heure ou le monde déjeunait, elle était presque vide : sous les marronniers, d’une verdure tendre et neuve, les bancs restaient inoccupés ; le long de la grille, a la station de voitures, la file des fiacres s’allongeait, d’un bout a l’autre ; et l’omnibus de la Bastille s’arretait au bureau, a l’angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombait d’aplomb, le monument en était baigné, avec sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n’y avait encore que l’armée des chaises, en bon ordre.

Mais Saccard, s’étant tourné, reconnut Mazaud, l’agent de change, a la table voisine de la sienne. Il tendit la main.

« Tiens ! c’est vous. Bonjour !

– Bonjour ! » répondit Mazaud, en donnant une poignée de main distraite.

Petit, brun, tres vif, joli homme, il venait d’hériter de la charge d’un de ses oncles, a trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu’il avait en face de lui, un gros monsieur a figure rouge et rasée, le célebre Amadieu, que la Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titres étaient tombés a quinze francs, et que l’on considérait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans l’affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni flair, par un entetement de brute chanceuse. Aujourd’hui que la découverte de filons réels et considérables avait fait dépasser aux titres le cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son opération imbécile qui aurait du le faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il était salué, consulté surtout. D’ailleurs, il ne donnait plus d’ordres, comme satisfait, trônant désormais dans son coup de génie unique et légendaire. Mazaud devait rever sa clientele.

Saccard, n’ayant pu obtenir d’Amadieu meme un sourire, salua la table d’en face, ou se trouvaient réunis trois spéculateurs de sa connaissance, Pillerault, Moser et Salmon.

« Bonjour ! ça va bien ?

– Oui, pas mal… Bonjour ! »

Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l’hostilité presque. Pillerault pourtant, tres grand, tres maigre, avec des gestes saccadés et un nez en lame de sabre, dans un visage osseux de chevalier errant, avait d’habitude la familiarité d’un joueur qui érigeait en principe le casse-cou, déclarant qu’il culbutait dans des catastrophes, chaque fois qu’il s’appliquait a réfléchir. Il était d’une nature exubérante de haussier, toujours tourné a la victoire, tandis que Moser, au contraire, de taille courte, le teint jaune, ravagé par une maladie de foie, se lamentait sans cesse, en proie a de continuelles craintes de cataclysme. Quant a Salmon, un tres bel homme luttant contre la cinquantaine, étalant une barbe superbe, d’un noir d’encre, il passait pour un gaillard extraordinairement fort. Jamais il ne parlait, il ne répondait que par des sourires, on ne savait dans quel sens il jouait, ni meme s’il jouait ; et sa façon d’écouter impressionnait tellement Moser, que souvent celui-ci, apres lui avoir fait une confidence, courait changer un ordre, démonté par son silence.

Dans cette indifférence qu’on lui témoignait, Saccard était resté les regards fiévreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il n’échangea plus un signe de tete qu’avec un grand jeune homme, assis a trois tables de distance, le beau Sabatani, un Levantin, a la face longue et brune, qu’éclairaient des yeux noirs magnifiques, mais qu’une bouche mauvaise, inquiétante, gâtait. L’amabilité de ce garçon acheva de l’irriter : quelque exécuté d’une Bourse étrangere, un de ces gaillards mystérieux aimés des femmes, tombé depuis le dernier automne sur le marché, qu’il avait déja vu a l’ouvre comme prete-nom, dans un désastre de banque, et qui peu a peu conquérait la confiance de la corbeille et de la coulisse, par beaucoup de correction et une bonne grâce infatigable, meme pour les plus tarés.

Un garçon était debout devant Saccard.

« Qu’est-ce que monsieur prend ?

– Ah ! oui… Ce que vous voudrez, une côtelette, des asperges. »

Puis, il rappela le garçon.

« Vous etes sur que M. Huret n’est pas venu avant moi et n’est pas reparti ?

– Oh ! absolument sur ! »

Ainsi, il en était la, apres la débâcle qui, en octobre, l’avait forcé une fois de plus a liquider sa situation, a vendre son hôtel du parc Monceau, pour louer un appartement : les Sabatanis seuls le saluaient, son entrée dans un restaurant, ou il avait régné, ne faisait plus tourner toutes les tetes, tendre toutes les mains. Il était beau joueur, il restait sans rancune, a la suite de cette derniere affaire de terrains, scandaleuse et désastreuse, dont il n’avait guere sauvé que sa peau. Mais une fievre de revanche s’allumait dans son etre ; et l’absence d’Huret qui avait formellement promis d’etre la, des onze heures, pour lui rendre compte de la démarche dont il s’était chargé pres de son frere Rougon, le ministre alors triomphant, l’exaspérait surtout contre ce dernier. Huret, député docile, créature du grand homme, n’était qu’un commissionnaire. Seulement, Rougon, lui qui pouvait tout, était-ce possible qu’il l’abandonnât ainsi ? Jamais il ne s’était montré bon frere. Qu’il se fut fâché apres la catastrophe, qu’il eut rompu ouvertement pour n’etre point compromis lui-meme, cela s’expliquait ; mais, depuis six mois, n’aurait-il pas du lui venir secretement en aide ? et, maintenant, allait-il avoir le cour de refuser le supreme coup d’épaule qu’il lui faisait demander par un tiers, n’osant le voir en personne, craignant quelque crise de colere qui l’emporterait ? Il n’avait qu’un mot a dire, il le remettrait debout, avec tout ce lâche et grand Paris sous les talons.

« Quel vin désire monsieur ? demanda le sommelier.

– Votre bordeaux ordinaire. »

Saccard, qui laissait refroidir sa côtelette, absorbé, sans faim, leva les yeux, en voyant une ombre passer sur la nappe. C’était Massias, un gros garçon rougeaud, un remisier qu’il avait connu besogneux, et qui se glissait entre les tables, sa cote a la main. Il fut ulcéré de le voir filer devant lui, sans s’arreter, pour aller tendre la cote a Pillerault et a Moser. Distraits, engagés dans une discussion, ceux-ci y jeterent a peine un coup d’oil : non, ils n’avaient pas d’ordre a donner, ce serait pour une autre fois. Massias, n’osant s’attaquer au célebre Amadieu, penché au-dessus d’une salade de homard, en train de causer a voix basse avec Mazaud, revint vers Salmon, qui prit la cote, l’étudia longuement, puis la rendit, sans un mot. La salle s’animait. D’autres remisiers, a chaque minute, en faisaient battre les portes. Des paroles hautes s’échangeaient de loin, toute une passion d’affaires montait, a mesure que s’avançait l’heure. Et Saccard, dont les regards retournaient sans cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu a peu, les voitures et les piétons affluer ; tandis que, sur les marches de la Bourse, éclatantes de soleil, des taches noires, des hommes se montraient déja, un a un.

« Je vous répete, dit Moser de sa voix désolée, que ces élections complémentaires du 20 mars sont un symptôme des plus inquiétants… Enfin, c’est aujourd’hui Paris tout entier acquis a l’opposition. »

Mais Pillerault haussait les épaules. Carnot et Garnier-Pages de plus sur les bancs de la gauche, qu’est-ce que ça pouvait faire ?

« C’est comme la question des duchés, reprit Moser, eh bien ! elle est grosse de complications… Certainement ! vous avez beau rire. Je ne dis pas que nous devions faire la guerre a la Prusse, pour l’empecher de s’engraisser aux dépens du Danemark ; seulement, il y avait des moyens d’action… Oui, oui, lorsque les gros se mettent a manger les petits, on ne sait jamais ou ça s’arrete… Et, quant au Mexique… »

Pillerault, qui était dans un de ses jours de satisfaction universelle, l’interrompit d’un éclat de rire.

« Ah ! non, mon cher, ne nous ennuyez plus, avec vos terreurs sur le Mexique… Le Mexique, ce sera la page glorieuse du regne… Ou diable prenez-vous que l’empire soit malade ? Est-ce qu’en janvier l’emprunt de trois cents millions n’a pas été couvert plus de quinze fois ? Un succes écrasant… Tenez ! je vous donne rendez-vous en 67, oui, dans trois ans d’ici, lorsqu’on ouvrira l’Exposition universelle que l’empereur vient de décider.

– Je vous dis que tout va mal ! affirma désespérément Moser.

– Eh ! fichez-nous la paix, tout va bien ! »

Salmon les regardait l’un apres l’autre, en souriant de son air profond. Et Saccard, qui les avait écoutés, ramenait aux difficultés de sa situation personnelle cette crise ou l’empire semblait entrer. Lui, une fois encore, était par terre : est-ce que cet empire, qui l’avait fait, allait comme lui culbuter, croulant tout d’un coup de la destinée la plus haute a la plus misérable ? Ah ! depuis douze ans, qu’il l’avait aimé et défendu, ce régime ou il s’était senti vivre, pousser, se gorger de seve, ainsi que l’arbre dont les racines plongent dans le terreau qui lui convient ! Mais, si son frere voulait l’en arracher, si on le retranchait de ceux qui épuisaient le sol gras des jouissances, que tout fut donc emporté, dans la grande débâcle finale des nuits de fete !

Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle ou l’agitation croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en face, il venait d’apercevoir son image ; et elle l’avait surpris. L’âge ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante ans n’en paraissaient guere que trente-huit, il gardait une maigreur, une vivacité de jeune homme. Meme, avec les années, son visage noir et creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s’était comme arrangé, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait son arrivée a Paris, au lendemain du coup d’État, le soir d’hiver ou il était tombé sur le pavé, les poches vides, affamé, ayant toute une rage d’appétits a satisfaire. Ah ! cette premiere course a travers les rues, lorsque, avant meme de défaire sa malle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes éculées, son paletot graisseux, pour la conquérir ! Depuis cette soirée, il était souvent monté tres haut, un fleuve de millions avait coulé entre ses mains, sans que jamais il eut possédé la fortune en esclave, ainsi qu’une chose a soi, dont on dispose, qu’on tient sous clef, vivante, matérielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voila qu’il se retrouvait sur le pavé, comme a l’époque lointaine du départ, aussi jeune, aussi affamé, inassouvi toujours, torturé du meme besoin de jouissances et de conquetes. Il avait gouté a tout, et il ne s’était pas rassasié, n’ayant pas eu l’occasion ni le temps, croyait-il, de mordre assez profondément dans les personnes et dans les choses. A cette heure, il se sentait cette misere d’etre, sur le pavé, moins qu’un débutant, qu’auraient soutenu l’illusion et l’espoir. Et une fievre le prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut qu’il n’était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise. Non plus la richesse menteuse de la façade, mais l’édifice solide de la fortune, la vraie royauté de l’or trônant sur des sacs pleins !

La voix de Moser qui s’élevait de nouveau, aigre et tres aiguë, tira un instant Saccard de ses réflexions.

« L’expédition du Mexique coute quatorze millions par mois, c’est Thiers qui l’a prouvé… Et il faut vraiment etre aveugle pour ne pas voir que, dans la Chambre, la majorité est ébranlée. Ils sont trente et quelques maintenant, a gauche. L’empereur lui-meme comprend bien que le pouvoir absolu devient impossible, puisqu’il se fait le promoteur de la liberté. »

Pillerault ne répondait plus, se contentait de ricaner d’un air de mépris.

« Oui, je sais, le marché vous paraît solide, les affaires marchent. Mais attendez la fin… On a trop démoli et trop reconstruit, a Paris, voyez-vous ! Les grands travaux ont épuisé l’épargne. Quant aux puissantes maisons de crédit qui vous semblent si prosperes, attendez qu’une d’elles fasse le saut, et vous les verrez toutes culbuter a la file… Sans compter que le peuple se remue. Cette Association internationale des travailleurs, qu’on vient de fonder pour améliorer la condition des ouvriers, m’effraye beaucoup, moi. Il y a, en France, une protestation, un mouvement révolutionnaire qui s’accentue chaque jour… Je vous dis que le ver est dans le fruit. Tout crevera. »

Alors, ce fut une protestation bruyante. Ce sacré Moser avait sa crise de foie, décidément. Mais lui-meme, en parlant, ne quittait pas des yeux la table voisine, ou Mazaud et Amadieu continuaient, dans le bruit, a causer tres bas. Peu a peu, la salle entiere s’inquiétait de ces longues confidences. Qu’avaient-ils a se dire, pour chuchoter ainsi ? Sans doute, Amadieu donnait des ordres, préparait un coup. Depuis trois jours, de mauvais bruits couraient sur les travaux de Suez. Moser cligna les yeux, baissa également la voix.

« Vous savez, les Anglais veulent empecher qu’on travaille la-bas. On pourrait bien avoir la guerre. »

Cette fois, Pillerault fut ébranlé, par l’énormité meme de la nouvelle. C’était incroyable, et tout de suite le mot vola de table en table, acquérant la force d’une certitude : l’Angleterre avait envoyé un ultimatum, demandant la cessation immédiate des travaux. Amadieu, évidemment, ne causait que de ça avec Mazaud, a qui il donnait l’ordre de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement de panique s’éleva, dans l’air chargé d’odeurs grasses, au milieu du bruit croissant des vaisselles remuées. Et, a ce moment, ce qui porta l’émotion a son comble, ce fut l’entrée brusque d’un commis de l’agent de change, le petit Flory, un garçon a figure tendre, mangée d’une épaisse barbe châtaine. Il se précipita, un paquet de fiches a la main, et les remit au patron, en lui parlant a l’oreille.

« Bon ! » répondit simplement Mazaud, qui classa les fiches dans son carnet.

Puis, tirant sa montre :

« Bientôt midi ! Dites a Berthier de m’attendre. Et soyez la vous-meme, montez chercher les dépeches. »

Lorsque Flory s’en fut allé, il reprit sa conversation avec Amadieu, tira d’autres fiches de sa poche, qu’il posa sur la nappe, a côté de son assiette ; et, a chaque minute, un client qui partait, se penchait au passage, lui disait un mot, qu’il inscrivait rapidement sur un des bouts de papier, entre deux bouchées. La fausse nouvelle, venue on ne savait d’ou, née de rien, grossissait comme une nuée d’orage.

« Vous vendez, n’est-ce pas ? » demanda Moser a Salmon.

Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguisé de finesse, qu’il en resta anxieux, doutant maintenant de cet ultimatum de l’Angleterre, qu’il ne savait meme pas avoir inventé.

« Moi, j’achete tant qu’on voudra », conclut Pillerault, avec sa témérité vaniteuse de joueur sans méthode.

Les tempes chauffées par la griserie du jeu, que fouettait cette fin bruyante de déjeuner, dans l’étroite salle, Saccard s’était décidé a manger ses asperges, en s’irritant de nouveau contre Huret, sur lequel il ne comptait plus. Depuis des semaines, lui, si prompt a se résoudre, il hésitait, combattu d’incertitudes. Il sentait bien l’impérieuse nécessité de faire peau neuve, et il avait revé d’abord une vie toute nouvelle, dans la haute administration ou dans la politique. Pourquoi le Corps législatif ne l’aurait-il pas mené au conseil des ministres, comme son frere ? Ce qu’il reprochait a la spéculation, c’était la continuelle instabilité, les grosses sommes aussi vite perdues que gagnées : jamais il n’avait dormi sur le million réel, ne devant rien a personne. Et, a cette heure ou il faisait son examen de conscience, il se disait qu’il était peut-etre trop passionné pour cette bataille de l’argent, qui demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquer comment, apres une vie si extraordinaire de luxe et de gene, il sortait vidé, brulé, de ces dix années de formidables trafics sur les terrains du nouveau Paris, dans lesquels tant d’autres, plus lourds, avaient ramassé de colossales fortunes. Oui, peut-etre s’était-il trompé sur ses véritables aptitudes, peut-etre triompherait-il d’un bond, dans la bagarre politique, avec son activité, sa foi ardente. Tout allait dépendre de la réponse de son frere. Si celui-ci le repoussait, le rejetait au gouffre de l’agio, eh bien ! ce serait sans doute tant pis pour lui et les autres, il risquerait le grand coup dont il ne parlait encore a personne, l’affaire énorme qu’il revait depuis des semaines et qui l’effrayait lui-meme, tellement elle était vaste, faite, si elle réussissait ou si elle croulait, pour remuer le monde.

Pillerault avait élevé la voix.

« Mazaud, est-ce fini, l’exécution de Schlosser ?

– Oui, répondit l’agent de change, l’affiche sera mise aujourd’hui… Que voulez-vous ? c’est toujours ennuyeux, mais j’avais reçu les renseignements les plus inquiétants, et je l’ai escompté le premier. Il faut bien, de temps a autre, donner un coup de balai.

– On m’a affirmé, dit Moser, que vos collegues, Jacoby et Delarocque, y étaient pour des sommes rondes. »

L’agent eut un geste vague.

« Bah ! c’est la part du feu… Ce Schlosser devait etre d’une bande, et il en sera quitte pour aller écumer la Bourse de Berlin ou de Vienne. »

Les yeux de Saccard s’étaient portés sur Sabatani, dont un hasard lui avait révélé l’association secrete avec Schlosser : tous deux jouaient le jeu connu, l’un a la hausse, l’autre a la baisse sur une meme valeur, celui qui perdait en étant quitte pour partager le bénéfice de l’autre, et disparaître. Mais le jeune homme payait tranquillement l’addition du déjeuner fin qu’il venait de faire. Puis, avec sa grâce caressante d’Oriental mâtiné d’Italien, il vint serrer la main de Mazaud, dont il était le client. Il se pencha, donna un ordre, que celui-ci inscrivit sur une fiche.

« Il vend ses Suez », murmura Moser.

Et, tout haut, cédant a un besoin, malade de doute :

« Hein ? que pensez-vous du Suez ? »

Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les tetes des tables voisines se tournerent. La question résumait l’anxiété croissante. Mais le dos d’Amadieu, qui avait simplement invité Mazaud pour lui recommander un de ses neveux, restait impénétrable, n’ayant rien a dire ; tandis que l’agent, que les ordres de vente qu’il recevait commençaient a étonner, se contentait de hocher la tete, par une habitude professionnelle de discrétion.

« Le Suez, c’est tres bon ! » déclara de sa voix chantante Sabatani, qui, avant de sortir, se dérangea de son chemin, pour serrer galamment la main de Saccard.

Et Saccard garda un moment la sensation de cette poignée de main, si souple, si fondante, presque féminine. Dans son incertitude de la route a prendre, de sa vie a refaire, il les traitait tous de filous, ceux qui étaient la. Ah ! si on l’y forçait, comme il les traquerait, comme il les tondrait, les Moser trembleurs, les Pillerault vantards, et ces Salmon plus creux que des courges, et ces Amadieu dont le succes a fait le génie ! Le bruit des assiettes et des verres avait repris, les voix s’enrouaient, les portes battaient plus fort, dans la hâte qui les dévorait tous d’etre la-bas, au jeu, si une débâcle devait se produire sur le Suez. Et, par la fenetre, au milieu de la place sillonnée de fiacres, encombrée de piétons, il voyait les marches ensoleillées de la Bourse comme mouchetées maintenant d’une montée continue d’insectes humains, des hommes correctement vetus de noir, qui peu a peu garnissaient la colonnade ; pendant que, derriere les grilles, apparaissaient quelques femmes, vagues, rôdant sous les marronniers.

Brusquement, au moment ou il entamait le fromage qu’il venait de commander, une grosse voix lui fit lever la tete.

« Je vous demande pardon, mon cher, il m’a été impossible de venir plus tôt. »

Enfin, c’était Huret, un Normand du Calvados, une figure épaisse et large de paysan rusé, qui jouait l’homme simple. Tout de suite, il se fit servir n’importe quoi, le plat du jour, avec un légume.

« Eh bien ? » demanda sechement Saccard, qui se contenait.

Mais l’autre ne se pressait pas, le regardait en homme finassier et prudent. Puis, se mettant a manger, avançant la face et baissant la voix :

« Eh bien ! j’ai vu le grand homme… Oui, chez lui, ce matin… Oh ! il a été tres gentil, tres gentil pour vous. »

Il s’arreta, but un grand verre de vin, se remit une pomme de terre dans la bouche.

« Alors ?

– Alors, mon cher, voici… Il veut bien faire pour vous tout ce qu’il pourra, il vous trouvera une tres jolie situation, mais pas en France… Ainsi, par exemple, gouverneur dans une de nos colonies, une des bonnes. Vous y seriez le maître, un vrai petit prince. »

Saccard était devenu bleme.

« Dites donc, c’est pour rire, vous vous fichez du monde !… Pourquoi pas tout de suite la déportation ?… Ah ! il veut se débarrasser de moi. Qu’il prenne garde que je finisse par le gener pour tout de bon ! »

Huret restait la bouche pleine, conciliant.

« Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-nous faire.

– Que je me laisse supprimer, n’est-ce pas ?… Tenez ! tout a l’heure, on disait ici que l’empire n’aurait bientôt plus une faute a commettre. Oui, la guerre d’Italie, le Mexique, l’attitude vis-a-vis de la Prusse. Ma parole, c’est la vérité !… Vous ferez tant de betises et de folies, que la France entiere se levera pour vous flanquer dehors. »

Du coup, le député, la fidele créature du ministre, s’inquiéta, pâlissant, regardant autour de lui.

« Ah ! permettez, permettez, je ne peux pas vous suivre… Rougon est un honnete homme, il n’y a pas de danger, tant qu’il sera la… Non, n’ajoutez rien, vous le méconnaissez, je tiens a le dire. »

Violemment, étouffant sa voix entre ses dents serrées, Saccard l’interrompit.

« Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble… Oui ou non, veut-il me patronner ici, a Paris ?

– A Paris, jamais ! »

Sans ajouter un mot, il se leva, appela le garçon, pour payer, tandis que, tres calme, Huret, qui connaissait ses coleres, continuait a avaler de grosses bouchées de pain et le laissait aller, de peur d’un esclandre. Mais, a ce moment, dans la salle, il y eut une forte émotion.

Gundermann venait d’entrer, le banquier roi, le maître de la Bourse et du monde, un homme de soixante ans, dont l’énorme tete chauve, au nez épais, aux yeux ronds, a fleur de tete, exprimait un entetement et une fatigue immenses. Jamais il n’allait a la Bourse, affectant meme de n’y pas envoyer de représentant officiel ; jamais non plus il ne déjeunait dans un lieu public. Seulement, de loin en loin, il lui arrivait, comme ce jour-la, de se montrer au restaurant Champeaux, ou il s’asseyait a une des tables pour se faire simplement servir un verre d’eau de Vichy, sur une assiette. Souffrant depuis vingt ans d’une maladie d’estomac, il ne se nourrissait absolument que de lait.

Tout de suite, le personnel fut en l’air pour apporter le verre d’eau, et tous les convives présents s’aplatirent. Moser, l’air anéanti, contemplait cet homme qui savait les secrets, qui faisait a son gré la hausse ou la baisse, comme Dieu fait le tonnerre. Pillerault lui-meme le saluait, n’ayant foi qu’en la force irrésistible du milliard. Il était midi et demi, et Mazaud, qui lâchait vivement Amadieu, revint, se courba devant le banquier, dont il avait parfois l’honneur de recevoir un ordre. Beaucoup de boursiers étaient ainsi en train de partir, qui resterent debout, entourant le dieu, lui faisant une cour d’échines respectueuses, au milieu de la débandade des nappes salies ; et ils le regardaient avec vénération prendre le verre d’eau, d’une main tremblante, et le porter a ses levres décolorées.

Autrefois, dans les spéculations sur les terrains de la plaine Monceau, Saccard avait eu des discussions, toute une brouille meme avec Gundermann. Ils ne pouvaient s’entendre, l’un passionné et jouisseur, l’autre sobre et de froide logique. Aussi le premier, dans sa crise de colere, exaspéré encore par cette entrée triomphale, s’en allait-il, lorsque l’autre l’appela.

« Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai ? vous quittez les affaires… Ma foi, vous faites bien, ça vaut mieux. »

Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage. Il redressa sa petite taille, il répliqua d’une voix nette, aiguë comme une épée :

« Je fonde une maison de crédit au capital de vingt-cinq millions, et je compte aller vous voir bientôt. »

Et il sortit, laissant derriere lui le brouhaha ardent de la salle, ou tout le monde se bousculait, pour ne pas manquer l’ouverture de la Bourse. Ah ! réussir enfin, remettre le talon sur ces gens qui lui tournaient le dos, et lutter de puissance avec ce roi de l’or, et l’abattre peut-etre un jour ! Il n’était pas décidé a lancer sa grande affaire, il demeurait surpris de la phrase que le besoin de répondre lui avait tirée. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs, maintenant que son frere l’abandonnait et que les hommes et les choses le blessaient pour le rejeter a la lutte, comme le taureau saignant est ramené dans l’arene ?

Un instant, il resta frémissant, au bord du trottoir. C’était l’heure active ou la vie de Paris semble affluer sur cette place centrale, entre la rue Montmartre et la rue Richelieu, les deux arteres engorgées qui charrient la foule. Des quatre carrefours, ouverts aux quatre angles de la place, des flots ininterrompus de voitures coulaient, sillonnant le pavé, au milieu des remous d’une cohue de piétons. Sans arret, les deux files des fiacres de la station, le long des grilles, se rompaient et se reformaient ; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias des remisiers s’allongeaient en un rang pressé, que dominaient les cochers, guides en main, prets a fouetter au premier ordre. Envahis, les marches et le péristyle étaient noirs d’un fourmillement de redingotes ; et, de la coulisse, installée déja sous l’horloge et fonctionnant, montait la clameur de l’offre et de la demande, ce bruit de marée de l’agio, victorieux du grondement de la ville. Des passants tournaient la tete, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait la, ce mystere des opérations financieres ou peu de cervelles françaises pénetrent, ces ruines, ces fortunes brusques, qu’on ne s’expliquait pas, parmi cette gesticulation et ces cris barbares. Et lui, au bord du ruisseau, assourdi par les voix lointaines, coudoyé par la bousculade des gens pressés, il revait une fois de plus la royauté de l’or, dans ce quartier de toutes les fievres, ou la Bourse, d’une heure a trois, bat comme un cour énorme, au milieu.

Mais, depuis sa déconfiture, il n’avait point osé rentrer a la Bourse ; et, ce jour-la encore, un sentiment de vanité souffrante, la certitude d’y etre accueilli en vaincu, l’empechait de monter les marches. Comme les amants chassés de l’alcôve d’une maîtresse, qu’ils désirent davantage, meme en croyant l’exécrer, il revenait fatalement la, il faisait le tour de la colonnade sous des prétextes, traversant le jardin, marchant d’un pas de promeneur, a l’ombre des marronniers. Dans cette sorte de square poussiéreux, sans gazon ni fleurs, ou grouillait sur les bancs, parmi les urinoirs et les kiosques a journaux, un mélange de spéculateurs louches et de femmes du quartier, en cheveux, allaitant des poupons, il affectait une flânerie désintéressée, levait les yeux, guettait, avec la furieuse pensée qu’il faisait le siege du monument, qu’il l’enserrait d’un cercle étroit, pour y rentrer un jour en triomphateur.

Il pénétra par l’angle de droite, sous les arbres qui font face a la rue de la Banque, et tout de suite il tomba sur la petite bourse des valeurs déclassées, les « Pieds humides », comme on appelle avec un ironique mépris ces joueurs de la brocante, qui cotent en plein vent, dans la boue des jours pluvieux, les titres des compagnies mortes. Il y avait la, en un groupe tumultueux, toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d’oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques, rapprochés les uns des autres, ainsi que sur une proie, s’acharnant au milieu de cris gutturaux, et comme pres de se dévorer entre eux. Il passait, lorsqu’il aperçut un peu a l’écart un gros homme, en train de regarder au soleil un rubis, qu’il levait en l’air, délicatement, entre ses doigts énormes et sales.

« Tiens, Busch !… Vous me faites songer que je voulais monter chez vous. »

Busch, qui tenait un cabinet d’affaires, rue Feydeau, au coin de la rue Vivienne, lui avait, a plusieurs reprises, été d’une utilité grande, en des circonstances difficiles. Il restait extasié, a examiner l’eau de la pierre précieuse, sa large face plate renversée, ses gros yeux gris comme éteints par la lumiere vive ; et l’on voyait, roulée en corde, la cravate blanche qu’il portait toujours ; tandis que sa redingote d’occasion, anciennement superbe, mais extraordinairement râpée et maculée de taches, remontait jusque dans ses cheveux pâles, qui tombaient en meches rares et rebelles de son crâne nu. Son chapeau, roussi par le soleil, lavé par les averses, n’avait plus d’âge.

Enfin, il se décida a redescendre sur terre.

« Ah ! monsieur Saccard, vous faites un petit tour par ici.

– Oui… C’est une lettre en langue russe, une lettre d’un banquier russe, établi a Constantinople. Alors, j’ai pensé a votre frere, pour me la traduire. »

Busch, qui, d’un mouvement inconscient et tendre, roulait toujours le rubis dans sa main droite, tendit la gauche, en disant que, le soir meme, la traduction serait envoyée. Mais Saccard expliqua qu’il s’agissait seulement de dix lignes.

« Je vais monter, votre frere me lira ça tout de suite… »

Et il fut interrompu par l’arrivée d’une femme énorme, Mme Méchain, bien connue des habitués de la Bourse, une de ces enragées et misérables joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux bleus, au petit nez perdu, a la petite bouche d’ou sortait une voix flutée d’enfant, semblait déborder du vieux chapeau mauve, noué de travers par des brides grenat ; et la gorge géante, et le ventre hydropique, crevaient la robe de popeline verte, mangée de boue, tournée au jaune. Elle tenait au bras un antique sac de cuir noir, immense, aussi profond qu’une valise, qu’elle ne quittait jamais. Ce jour-la, le sac, gonflé, plein a crever, la tirait a droite, penchée comme un arbre.

« Vous voila, dit Busch qui devait l’attendre.

– Oui, et j’ai reçu les papiers de Vendôme, je les apporte.

– Bon ! filons chez moi… Rien a faire aujourd’hui, ici. »

Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il savait que, fatalement, allaient tomber la les titres déclassés, les actions des sociétés mises en faillite, sur lesquelles les Pieds humides agiotent encore, des actions de cinq cents francs qu’ils se disputent a vingt sous, a dix sous, dans le vague espoir d’un relevement improbable, ou plus pratiquement comme une marchandise scélérate, qu’ils cedent avec bénéfice aux banqueroutiers désireux de gonfler leur passif. Dans les batailles meurtrieres de la finance, la Méchain était le corbeau qui suivait les armées en marche ; pas une compagnie, pas une grande maison de crédit ne se fondait, sans qu’elle apparut, avec son sac, sans qu’elle flairât l’air, attendant les cadavres, meme aux heures prosperes des émissions triomphantes ; car elle savait bien que la déroute était fatale, que le jour du massacre viendrait, ou il y aurait des morts a manger, des titres a ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. Et lui, qui roulait son grand projet d’une banque, eut un léger frisson, fut traversé d’un pressentiment, a voir ce sac, ce charnier des valeurs dépréciées, dans lequel passait tout le sale papier balayé de la Bourse.

Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le retint.

« Alors, je puis monter, je suis certain de trouver votre frere ? »

Les yeux du juif s’adoucirent, exprimerent une surprise inquiete.

« Mon frere, mais certainement ! Ou voulez-vous qu’il soit ?

– Tres bien, a tout a l’heure ! »

Et Saccard, les laissant s’éloigner, poursuivit sa marche lente, le long des arbres, vers la rue Notre-Dame-des-Victoires. Ce côté de la place est un des plus fréquentés, occupé par des fonds de commerce, des industries en chambre, dont les enseignes d’or flambaient sous le soleil. Des stores battaient aux balcons, toute une famille de province restait béante, a la fenetre d’un hôtel meublé. Machinalement, il avait levé la tete, regardé ces gens dont l’ahurissement le faisait sourire, en le réconfortant par cette pensée qu’il y aurait toujours, dans les départements, des actionnaires. Derriere son dos, la clameur de la Bourse, le bruit de marée lointaine continuait, l’obsédait, ainsi qu’une menace d’engloutissement qui allait le rejoindre.

Mais une nouvelle rencontre l’arreta.

« Comment, Jordan, vous a la Bourse ? » s’écria-t-il, en serrant la main d’un grand jeune homme brun, aux petites moustaches, a l’air décidé et volontaire.

Jordan, dont le pere, un banquier de Marseille, s’était autrefois suicidé, a la suite de spéculations désastreuses, battait depuis dix ans le pavé de Paris, enragé de littérature, dans une lutte brave contre la misere noire. Un de ses cousins, installé a Plassans, ou il connaissait la famille de Saccard, l’avait autrefois recommandé a ce dernier, lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son hôtel du parc Monceau.

« Oh ! a la Bourse, jamais ! » répondit le jeune homme, avec un geste violent, comme s’il chassait le souvenir tragique de son pere.

Puis, se remettant a sourire :

« Vous savez que je me suis marié… Oui, avec une petite amie d’enfance. On nous avait fiancés aux jours ou j’étais riche, et elle s’est entetée a vouloir quand meme du pauvre diable que je suis devenu.

– Parfaitement, j’ai reçu la lettre de faire part, dit Saccard. Et imaginez-vous que j’ai été en rapport, autrefois, avec votre beau-pere, M. Maugendre, lorsqu’il avait sa manufacture de bâches, a la Villette. Il a du y gagner une jolie fortune. »

Cette conversation avait lieu pres d’un banc, et Jordan l’interrompit, pour présenter un monsieur gros et court, a l’aspect militaire, qui se trouvait assis, et avec lequel il causait, lors de la rencontre.

« Monsieur le capitaine Chave, un oncle de ma femme… Mme Maugendre, ma belle-mere, est une Chave, de Marseille. »

Le capitaine s’était levé, et Saccard salua. Celui-ci connaissait de vue cette figure apoplectique, au cou raidi par l’usage du col de crin, un de ces types d’infimes joueurs au comptant, qu’on était certain de rencontrer tous les jours la, d’une heure a trois. C’est un jeu de gagne-petit, un gain presque assuré de quinze a vingt francs, qu’il faut réaliser dans la meme Bourse.

Jordan avait ajouté avec son bon rire, expliquant sa présence :

« Un boursier féroce, mon oncle, dont je ne fais, parfois, que serrer la main en passant.

– Dame ! dit simplement le capitaine, il faut bien jouer, puisque le gouvernement, avec sa pension, me laisse crever de faim. »

Ensuite, Saccard, que le jeune homme intéressait par sa bravoure a vivre, lui demanda si les choses de la littérature marchaient. Et Jordan, s’égayant encore, raconta l’installation de son pauvre ménage a un cinquieme de l’avenue de Clichy ; car les Maugendre, qui se défiaient d’un poete, croyant avoir beaucoup fait en consentant au mariage, n’avaient rien donné, sous le prétexte que leur fille, apres eux, aurait leur fortune intacte, engraissée d’économies. Non, la littérature ne nourrissait pas son homme, il avait en projet un roman qu’il ne trouvait pas le temps d’écrire, et il était entré forcément dans le journalisme, ou il bâclait tout ce qui concernait son état, depuis des chroniques, jusqu’a des comptes rendus de tribunaux et meme des faits divers.

« Eh bien ! dit Saccard, si je monte ma grande affaire, j’aurai peut-etre besoin de vous. Venez donc me voir. »

Apres avoir salué, il tourna derriere la Bourse. La, enfin, la clameur lointaine, les abois du jeu cesserent, ne furent plus qu’une rumeur vague, perdue dans le grondement de la place. De ce côté, les marches étaient également envahies de monde ; mais le cabinet des agents de change, dont on voyait les tentures rouges par les hautes fenetres, isolait du vacarme de la grande salle la colonnade, ou des spéculateurs, les délicats, les riches, s’étaient assis commodément a l’ombre, quelques-uns seuls, d’autres par petits groupes, transformant en une sorte de club ce vaste péristyle ouvert au plein ciel. C’était un peu, ce derriere du monument, comme l’envers d’un théâtre, l’entrée des artistes, avec la rue louche et relativement tranquille, cette rue Notre-Dame-des-Victoires occupée toute par des marchands de vin, des cafés, des brasseries, des tavernes, grouillant d’une clientele spéciale, étrangement melée. Les enseignes indiquaient aussi la végétation mauvaise, poussée au bord du grand cloaque voisin : des compagnies d’assurances mal famées, des journaux financiers de brigandage, des sociétés, des banques, des agences, des comptoirs, la série entiere des modestes coupe-gorge, installés dans des boutiques ou a des entresols, larges comme la main. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, partout, des hommes rôdaient, attendaient, ainsi qu’a la corne d’un bois.

Saccard s’était arreté a l’intérieur des grilles, levant les yeux sur la porte qui conduit au cabinet des agents de change, avec le regard aigu d’un chef d’armée examinant sous toutes ses faces la place dont il veut tenter l’assaut, lorsqu’un grand gaillard, qui sortait d’une taverne, traversa la rue et vint s’incliner tres bas.

« Ah ! monsieur Saccard, n’avez-vous rien pour moi ? J’ai quitté définitivement le Crédit mobilier, je cherche une situation. »

Jantrou était un ancien professeur, venu de Bordeaux a Paris, a la suite d’une histoire restée louche. Obligé de quitter l’Université, déclassé, mais beau garçon, avec sa barbe noire en éventail et sa calvitie précoce, d’ailleurs lettré, intelligent et aimable, il était débarqué a la Bourse vers vingt-huit ans, s’y était traîné et sali pendant dix années comme remisier, en n’y gagnant guere que l’argent nécessaire a ses vices. Et, aujourd’hui, tout a fait chauve, se désolant ainsi qu’une fille dont les rides menacent le gagne-pain, il attendait toujours l’occasion qui devait le lancer au succes, a la fortune.

Saccard, a le voir si humble, se rappela, avec amertume, le salut de Sabatani, chez Champeaux : décidément, les tarés et les ratés seuls lui restaient. Mais il n’était pas sans estime pour l’intelligence vive de celui-ci, et il savait bien qu’on fait les troupes les plus braves avec les désespérés, ceux qui osent tout, ayant tout a gagner. Il se montra bon homme.

« Une situation, répéta-t-il. Eh ! ça peut se trouver. Venez me voir.

– Rue Saint-Lazare, maintenant, n’est-ce pas ?

– Oui, rue Saint-Lazare. Le matin. »

Ils causerent. Jantrou était tres animé contre la Bourse, répétant qu’il fallait etre un coquin pour y réussir, avec la rancune d’un homme qui n’avait pas eu la coquinerie chanceuse. C’était fini, il voulait tenter autre chose, il lui semblait que, grâce a sa culture universitaire, a sa connaissance du monde, il pouvait se faire une belle place dans l’administration. Saccard l’approuvait d’un hochement de tete. Et, comme ils étaient sortis des grilles, longeant le trottoir jusqu’a la rue Brongniart, tous deux s’intéresserent a un coupé sombre, d’un attelage tres correct, qui était arreté dans cette rue, le cheval tourné vers la rue Montmartre. Tandis que le dos du cocher, haut perché, demeurait d’une immobilité de pierre, ils avaient remarqué qu’une tete de femme, a deux reprises, paraissait a la portiere et disparaissait, vivement. Tout d’un coup, la tete se pencha, s’oublia, avec un long regard d’impatience en arriere, du côté de la Bourse.

« La baronne Sandorff », murmura Saccard.

C’était une tete brune tres étrange, des yeux noirs brulants sous des paupieres meurtries, un visage de passion a la bouche saignante, et que gâtait seulement un nez trop long. Elle semblait fort jolie, d’une maturité précoce pour ses vingt-cinq ans, avec son air de bacchante habillée par les grands couturiers du regne.

« Oui, la baronne, répéta Jantrou. Je l’ai connue, quand elle était jeune fille, chez son pere, le comte de Ladricourt. Oh ! un enragé joueur, et d’une brutalité révoltante ! J’allais prendre ses ordres chaque matin, il a failli me battre un jour. Je ne l’ai pas pleuré, celui-la, quand il est mort d’un coup de sang, ruiné, a la suite d’une série de liquidations lamentables… La petite alors a du se résoudre a épouser le baron Sandorff, conseiller a l’ambassade d’Autriche, qui avait trente-cinq ans de plus qu’elle, et qu’elle avait positivement rendu fou, avec ses regards de feu.

– Je sais », dit simplement Saccard.

De nouveau, la tete de la baronne avait replongé dans le coupé. Mais, presque aussitôt, elle reparut, plus ardente, le cou tordu pour voir au loin, sur la place.

« Elle joue, n’est-ce pas ?

– Oh ! comme une perdue ! Tous les jours de crise, on peut la voir la, dans sa voiture, guettant les cours, prenant fiévreusement des notes sur son carnet, donnant des ordres… Et, tenez ! c’était Massias qu’elle attendait : le voici qui la rejoint. »

En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses jambes courtes, sa cote a la main, et ils le virent qui s’accoudait a la portiere du coupé, y plongeant la tete a son tour, en grande conférence avec la baronne. Puis, comme ils s’écartaient un peu, pour ne pas etre surpris dans leur espionnage, et comme le remisier revenait, toujours courant, ils l’appelerent. Lui, d’abord, jeta un regard de côté, s’assurant que le coin de la rue le cachait ; ensuite, il s’arreta net, essoufflé, son visage fleuri congestionné, gai quand meme, avec ses gros yeux bleus d’une limpidité enfantine.

« Mais qu’est-ce qu’ils ont ? cria-t-il. Voila le Suez qui dégringole. On parle d’une guerre avec l’Angleterre. Une nouvelle qui les révolutionne, et qui vient on ne sait d’ou… Je vous le demande un peu, la guerre ! qui est-ce qui peut bien avoir inventé ça ? A moins que ça ne se soit inventé tout seul… Enfin, un vrai coup de chien. »

Jantrou cligna les yeux.

« La dame mord toujours ?

– Oh ! enragée ! Je porte ses ordres a Nathansohn. »

Saccard, qui écoutait, fit tout haut une réflexion.

« Tiens ! c’est vrai, on m’a dit que Nathansohn était entré a la coulisse.

– Un garçon tres gentil, Nathansohn, déclara Jantrou, et qui mérite de réussir. Nous avons été ensemble au Crédit mobilier… Mais il arrivera, lui, car il est juif. Son pere, un Autrichien, est établi a Besançon, horloger, je crois… Vous savez que ça l’a pris un jour, la-bas, au Crédit, en voyant comment ça se manigançait. Il s’est dit que ce n’était pas si malin, qu’il n’y avait qu’a avoir une chambre et a ouvrir un guichet ; et il a ouvert un guichet… Vous etes content, vous, Massias ?

– Oh ! content ! Vous y avez passé, vous avez raison de dire qu’il faut etre juif ; sans ça, inutile de chercher a comprendre, on n’y a pas la main, c’est la déveine noire… Quel sale métier ! Mais on y est, on y reste. Et puis, j’ai encore de bonnes jambes, j’espere tout de meme. »

Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d’un magistrat de Lyon, frappé d’indignité, tombé lui-meme a la Bourse, apres la disparition de son pere, n’ayant pas voulu continuer ses études de droit.

Saccard et Jantrou, a petits pas, revinrent vers la rue Brongniart ; et ils y retrouverent le coupé de la baronne ; mais les glaces étaient levées, la voiture mystérieuse paraissait vide, tandis que l’immobilité du cocher semblait avoir grandi, dans cette attente qui se prolongeait souvent jusqu’au dernier cours.

« Elle est diablement excitante, reprit brutalement Saccard. Je comprends le vieux baron. »

Jantrou eut un sourire singulier.

« Oh ! le baron, il y a longtemps qu’il en a assez, je crois. Et il est tres ladre, dit-on… Alors, vous savez avec qui elle s’est mise, pour payer ses factures, le jeu ne suffisant jamais ?

– Non.

– Avec Delcambre.

– Delcambre, le procureur général ! ce grand homme sec, si jaune, si rigide !… Ah ! je voudrais bien les voir ensemble ! »

Et tous deux, tres égayés, tres allumés, se séparerent avec une vigoureuse poignée de main, apres que l’un eut rappelé a l’autre qu’il se permettrait d’aller le voir prochainement.

Des qu’il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix haute de la Bourse, qui déferlait avec l’entetement du flux a son retour. Il avait tourné le coin, il redescendait vers la rue Vivienne, par ce côté de la place, que l’absence de cafés rend sévere. Il longea la Chambre de commerce, le bureau de poste, les grandes agences d’annonces, de plus en plus assourdi et enfiévré, a mesure qu’il revenait devant la façade principale ; et, quand il put enfiler le péristyle d’un regard oblique, il fit une nouvelle pause, comme s’il ne voulait pas encore achever le tour de la colonnade, cette sorte d’investissement passionné dont il l’enserrait. La, sur cet élargissement du pavé, la vie s’étalait, éclatait : un flot de consommateurs envahissait les cafés, la boutique du pâtissier ne désemplissait pas, les étalages attroupaient la foule, celui d’un orfevre surtout, flambant de grosses pieces d’argenterie. Et, par les quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que le fleuve des fiacres et des piétons augmentât, dans un enchevetrement inextricable ; tandis que le bureau des omnibus aggravait les embarras et que les voitures des remisiers, en ligne, barraient le trottoir, presque d’un bout a l’autre de la grille. Mais ses yeux s’étaient fixés sur les marches hautes, ou des redingotes s’égrenaient, au plein soleil. Puis, ils remonterent vers les colonnes, dans la masse compacte, un grouillement noir, a peine éclairé par les taches pâles des visages. Tous étaient debout, on ne voyait pas les chaises, le rond que faisait la coulisse, assise sous l’horloge, ne se devinait qu’a une sorte de bouillonnement, une furie de gestes et de paroles dont l’air frémissait. Vers la gauche, le groupe des banquiers occupés a des arbitrages, a des opérations sur le change et sur les cheques anglais, restait plus calme, sans cesse traversé par la queue de monde qui entrait, allant au télégraphe. Jusque sous les galeries latérales, les spéculateurs débordaient, s’écrasaient ; et, entre les colonnes, appuyés aux rampes de fer, il y en avait qui présentaient le ventre ou le dos, comme chez eux, contre le velours d’une loge. La trépidation, le grondement de machine sous vapeur, grandissait, agitait la Bourse entiere, dans un vacillement de flamme. Brusquement, il reconnut le remisier Massias qui descendait les marches a toutes jambes, puis qui sauta dans sa voiture, dont le cocher lança le cheval au galop.

Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment, il s’arracha, il tourna dans la rue Vivienne, traversant la chaussée, pour gagner le coin de la rue Feydeau, ou se trouvait la maison de Busch. Il venait de se rappeler la lettre russe qu’il avait a se faire traduire. Mais, comme il entrait, un jeune homme, planté devant la boutique du papetier qui occupait le rez-de-chaussée, le salua ; et il reconnut Gustave Sédille, le fils d’un fabricant de soie de la rue des Jeuneurs, que son pere avait placé chez Mazaud, pour étudier le mécanisme des affaires financieres. Il sourit paternellement a ce grand garçon élégant, se doutant bien de ce qu’il faisait la, en faction. La papeterie Conin fournissait de carnets toute la Bourse, depuis que la petite Mme Conin y aidait son mari, le gros Conin, qui, lui, ne sortait jamais de son arriere-boutique, s’occupant de la fabrication, tandis qu’elle, toujours, allait et venait, servant au comptoir, faisant les courses dehors. Elle était grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton frisé, avec des cheveux de soie pâle, tres gracieuse, tres câline, et d’une continuelle gaieté. Elle aimait bien son mari, disait-on, ce qui ne l’empechait pas, quand un boursier de la clientele lui plaisait, d’etre tendre ; mais pas pour de l’argent, uniquement pour le plaisir, et une seule fois, dans une maison amie du voisinage, a ce que racontait la légende. En tout cas, les heureux qu’elle faisait devaient se montrer discrets et reconnaissants, car elle restait adorée, fetée, sans un vilain bruit autour d’elle. Et la papeterie continuait de prospérer, c’était un coin de vrai bonheur. En passant, Saccard aperçut Mme Conin qui souriait a Gustave, a travers les vitres. Quel joli petit mouton ! Il en eut une sensation délicieuse de caresse. Enfin, il monta.

Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au cinquieme étage, un étroit logement composé de deux chambres et d’une cuisine. Né a Nancy, de parents allemands, il était débarqué la de sa ville natale, il y avait peu a peu étendu son cercle d’affaires, d’une extraordinaire complication, sans éprouver le besoin d’un cabinet plus grand, abandonnant a son frere Sigismond la piece sur la rue, se contentant de la petite piece sur la cour, ou les paperasses, les dossiers, les paquets de toutes sortes s’empilaient tellement, que la place d’une unique chaise, contre le bureau, se trouvait réservée. Une de ses grosses affaires était bien le trafic sur les valeurs dépréciées ; il les centralisait, il servait d’intermédiaire entre la petite Bourse des « Pieds humides » et les banqueroutiers, qui ont des trous a combler dans leur bilan ; aussi suivait-il les cours, achetant directement parfois, alimenté surtout par les stocks qu’on lui apportait. Mais, outre l’usure et tout un commerce caché sur les bijoux et les pierres précieuses, il s’occupait particulierement de l’achat des créances. C’était la ce qui emplissait son cabinet a en faire craquer les murs, ce qui le lançait dans Paris, aux quatre coins, flairant, guettant, avec des intelligences dans tous les mondes. Des qu’il apprenait une faillite, il accourait, rôdait autour du syndic, finissait par acheter tout ce dont on ne pouvait rien tirer de bon immédiatement. Il surveillait les études de notaire, attendait les ouvertures de successions difficiles, assistait aux adjudications des créances désespérées. Lui-meme publiait des annonces, attirait les créanciers impatients qui aimaient mieux toucher quelques sous tout de suite que de courir le risque de poursuivre leurs débiteurs. Et, de ces sources multiples, du papier arrivait, de véritables hottées, le tas sans cesse accru d’un chiffonnier de la dette : billets impayés, traités inexécutés, reconnaissances restées vaines, engagements non tenus. Puis, la-dedans, commençait le triage, le coup de fourchette dans cet arlequin gâté, ce qui demandait un flair spécial, tres délicat. Dans cette mer de créanciers disparus ou insolvables, il fallait faire un choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. En principe, il professait que toute créance, meme la plus compromise, peut redevenir bonne, et il avait une série de dossiers admirablement classés, auxquels correspondait un répertoire des noms, qu’il relisait de temps a autre, pour s’entretenir la mémoire. Mais, parmi les insolvables, il suivait naturellement de plus pres ceux qu’il sentait avoir des chances de fortune prochaine : son enquete dénudait les gens, pénétrait les secrets des familles, prenait note des parentés riches, des moyens d’existence, des nouveaux emplois surtout, qui permettaient de lancer des oppositions. Pendant des années souvent, il laissait ainsi murir un homme, pour l’étrangler au premier succes. Quant aux débiteurs disparus, ils le passionnaient plus encore, le jetaient dans une fievre de recherches continuelles, l’oil sur les enseignes et sur les noms que les journaux imprimaient, quetant les adresses comme un chien quete le gibier. Et, des qu’il les tenait, les disparus et les insolvables, il devenait féroce, les mangeait de frais, les vidait jusqu’au sang, tirant cent francs de ce qu’il avait payé dix sous, en expliquant brutalement ses risques de joueur, forcé de gagner avec ceux qu’il empoignait ce qu’il prétendait perdre sur ceux qui lui filaient entre les doigts, ainsi qu’une fumée.

Dans cette chasse aux débiteurs, la Méchain était une des aides que Busch aimait le mieux a employer ; car, s’il devait avoir ainsi une petite troupe de rabatteurs a ses ordres, il vivait dans la défiance de ce personnel, mal famé et affamé ; tandis que la Méchain avait pignon sur rue, possédait derriere la butte Montmartre toute une cité, la Cité de Naples, un vaste terrain planté de huttes branlantes qu’elle louait au mois : un coin d’épouvantable misere, des meurt-de-faim en tas dans l’ordure, des trous a pourceau qu’on se disputait et dont elle balayait sans pitié les locataires avec leur fumier, des qu’ils ne payaient plus. Ce qui la dévorait, ce qui lui mangeait les bénéfices de sa cité, c’était sa passion malheureuse du jeu. Et elle avait aussi le gout des plaies d’argent, des ruines, des incendies, au milieu desquels on peut voler des bijoux fondus. Lorsque Busch la chargeait d’un renseignement a prendre, d’un débiteur a déloger, elle y mettait parfois du sien, se dépensait, pour le plaisir. Elle se disait veuve, mais personne n’avait connu son mari. Elle venait on ne savait d’ou, et elle paraissait avoir eu toujours cinquante ans, débordante, avec sa mince voix de petite fille.

Ce jour-la, des que la Méchain se trouva assise sur l’unique chaise, le cabinet fut plein, comme bouché par ce dernier paquet de chair, tombé a cette place. Devant son bureau, Busch, prisonnier, semblait enfoui, ne laissant émerger que sa tete carrée, au-dessus de la mer des dossiers.

« Voici, dit-elle en vidant son vieux sac de l’énorme tas de papiers qui le gonflait, voici ce que Fayeux m’envoie de Vendôme… Il a tout acheté pour vous, dans cette faillite Charpier que vous m’aviez dit de lui signaler… Cent dix francs. »

Fayeux, qu’elle appelait son cousin, venait d’installer la-bas un bureau de receveur de rentes. Il avait pour négoce avoué de toucher les coupons des petits rentiers du pays ; et, dépositaire de ces coupons et de l’argent, il jouait frénétiquement.

« Ça ne vaut pas grand-chose, la province, murmura Busch, mais on y fait des trouvailles tout de meme. »

Il flairait les papiers, les triait déja d’une main experte, les classait en gros d’apres une premiere estimation, a l’odeur. Sa face plate se rembrunissait, il eut une moue désappointée.

« Hum ! il n’y a pas gras, rien a mordre. Heureusement que ça n’a pas couté cher… Voici des billets… Encore des billets… Si ce sont des jeunes gens, et s’ils sont venus a Paris, nous les rattraperons peut-etre… »

Mais il eut une légere exclamation de surprise.

« Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ? »

Il venait de lire, au bas d’une feuille de papier timbré, la signature du comte de Beauvilliers, et la feuille ne portait que trois lignes, d’une grosse écriture sénile : « Je m’engage a payer la somme de dix mille francs a mademoiselle Léonie Cron, le jour de sa majorité. »

« Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, réfléchissant tout haut, oui, il a eu des fermes, tout un domaine, du côté de Vendôme… Il est mort d’un accident de chasse, il a laissé une femme et deux enfants dans la gene. J’ai eu des billets autrefois, qu’ils ont payés difficilement… Un farceur, un pas grand-chose… »

Tout d’un coup, il éclata d’un gros rire, reconstruisant l’histoire.

« Ah ! le vieux filou, c’est lui qui a fichu dedans la petite !… Elle ne voulait pas, et il l’aura décidée avec ce chiffon de papier, qui était légalement sans valeur. Puis, il est mort… Voyons, c’est daté de 1854, il y a dix ans. La fille doit etre majeure, que diable ! Comment cette reconnaissance pouvait-elle se trouver entre les mains de Charpier ?… Un marchand de grains, ce Charpier, qui pretait a la petite semaine. Sans doute la fille lui a laissé ça en dépôt pour quelques écus ; ou bien peut-etre s’était-il chargé du recouvrement…

– Mais, interrompit la Méchain, c’est tres bon, ça, un vrai coup ! »

Busch haussa dédaigneusement les épaules.

« Eh ! non, je vous dis qu’en droit ça ne vaut rien… Que je présente ça aux héritiers, et ils peuvent m’envoyer promener, car il faudrait faire la preuve que l’argent est réellement du… Seulement, si nous retrouvons la fille, j’espere les amener a etre gentils et a s’entendre avec nous, pour éviter un tapage désagréable… Comprenez-vous ? cherchez cette Léonie Cron, écrivez a Fayeux pour qu’il nous la déniche la-bas. Ensuite, nous verrons a rire. »

Il avait fait des papiers deux tas qu’il se promettait d’examiner a fond, quand il serait seul, et il restait immobile, les mains ouvertes, une sur chaque tas.

Apres un silence, la Méchain reprit :

« Je me suis occupée des billets Jordan… J’ai bien cru que j’avais retrouvé notre homme. Il a été employé quelque part, il écrit maintenant dans les journaux. Mais on vous reçoit si mal, dans les journaux ; on refuse de vous donner les adresses. Et puis, je crois qu’il ne signe pas ses articles de son vrai nom. »

Sans une parole, Busch avait allongé le bras pour prendre, a sa place alphabétique, le dossier Jordan. C’étaient six billets de cinquante francs, datés de cinq années déja et échelonnés de mois en mois, une somme totale de trois cents francs, que le jeune homme avait souscrite a un tailleur, aux jours de misere. Impayés a leur présentation, les billets s’étaient grossis de frais énormes, et le dossier débordait d’une formidable procédure. A cette heure, la dette atteignait sept cent trente francs quinze centimes.

« Si c’est un garçon d’avenir, murmura Busch, nous le pincerons toujours. »

Puis, une liaison d’idées se faisant sans doute en lui, il s’écria :

« Et dites donc, l’affaire Sicardot, nous l’abandonnons ? »

La Méchain leva au ciel ses gros bras éplorés. Toute sa monstrueuse personne en eut un remous de désespoir.

« Ah ! Seigneur Dieu ! gémit-elle de sa voix de flute, j’y laisserai ma peau ! »

L’affaire Sicardot était toute une histoire romanesque qu’elle aimait conter. Une petite-cousine a elle, Rosalie Chavaille, la fille tardive d’une sour de son pere, avait été prise a seize ans, un soir, sur les marches de l’escalier, dans une maison de la rue de la Harpe, ou elle et sa mere occupaient un petit logement, au sixieme. Le pis était que le monsieur, un homme marié, débarqué depuis huit jours a peine, avec sa femme, dans une chambre que sous-louait une dame du second, s’était montré si amoureux, que la pauvre Rosalie, renversée d’une main trop prompte contre l’angle d’une marche, avait eu l’épaule démise. De la, juste colere de la mere, qui avait failli faire un esclandre affreux, malgré les larmes de la petite, avouant qu’elle avait bien voulu, que c’était un accident et qu’elle aurait trop de peine, si l’on envoyait le monsieur en prison. Alors, la mere, se taisant, s’était contentée d’exiger de celui-ci une somme de six cents francs, répartie en douze billets, cinquante francs par mois, pendant une année ; et il n’y avait pas eu de marché vilain, c’était meme modeste, car sa fille, qui finissait son apprentissage de couturiere, ne gagnait plus rien, malade, au lit, coutant gros, si mal soignée d’ailleurs, que, les muscles de son bras s’étant rétractés, elle devenait infirme. Avant la fin du premier mois, le monsieur avait disparu, sans laisser son adresse. Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme grele : Rosalie accouchait d’un garçon, perdait sa mere, tombait a une sale vie, a une misere noire. Échouée a la Cité de Naples, chez sa petite-cousine, elle avait traîné les rues jusqu’a vingt-six ans, ne pouvant se servir de son bras, vendant parfois des citrons aux Halles, disparaissant pendant des semaines avec des hommes, qui la renvoyaient ivre et bleue de coups. Enfin, l’année d’auparavant, elle avait eu la chance de crever, des suites d’une bordée plus aventureuse que les autres. Et la Méchain avait du garder l’enfant, Victor ; et il ne restait de toute cette aventure que les douze billets impayés, signés Sicardot. On n’avait jamais pu en savoir davantage : le monsieur s’appelait Sicardot.

D’un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une mince chemise de papier gris. Aucun frais n’avait été fait, il n’y avait la que les douze billets.

« Encore si Victor était gentil ! expliquait lamentablement la vieille femme. Mais imaginez-vous, un enfant épouvantable… Ah ! c’est dur de faire des héritages pareils, un gamin qui finira sur l’échafaud, et ces morceaux de papier dont jamais je ne tirerai rien ! »

Busch tenait ses gros yeux pâles obstinément fixés sur les billets. Que de fois il les avait étudiés ainsi, espérant, dans un détail inaperçu, dans la forme des lettres, jusque dans le grain du papier timbré, découvrir un indice ! Il prétendait que cette écriture pointue et fine ne devait pas lui etre inconnue.

« C’est curieux, répéta-t-il une fois encore, j’ai certainement vu déja des a et des o pareils, si allongés, qu’ils ressemblent a des i. »

Juste a ce moment, on frappa ; et il pria la Méchain d’allonger la main pour ouvrir ; car la piece donnait directement sur l’escalier. Il fallait la traverser si l’on voulait gagner l’autre, celle qui avait vue sur la rue. Quant a la cuisine, un trou sans air, elle se trouvait de l’autre côté du palier.

« Entrez, monsieur. »

Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, égayé intérieurement par la plaque de cuivre, vissée sur la porte et portant en grosses lettres noires le mot : Contentieux.

« Ah ! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette traduction… Mon frere est la, dans l’autre piece… Entrez, entrez donc. »

Mais la Méchain bouchait absolument le passage, et elle dévisageait le nouveau venu, l’air de plus en plus surpris. Il fallut toute une manouvre : lui recula dans l’escalier, elle-meme sortit, s’effaçant sur le palier, de façon qu’il put entrer et gagner enfin la chambre voisine, ou il disparut. Pendant ces mouvements compliqués, elle ne l’avait pas quitté des yeux.

« Oh ! souffla-t-elle, oppressée, ce M. Saccard, je ne l’avais jamais tant vu… Victor est tout son portrait. »

Busch, sans comprendre d’abord, la regardait. Puis, une brusque illumination se fit, il eut un juron étouffé.

« Tonnerre de Dieu ! c’est ça, je savais bien que j’avais vu ça quelque part ! »

Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit par trouver une lettre que Saccard lui avait écrite, l’année précédente, pour lui demander du temps en faveur d’une dame insolvable. Vivement, il compara l’écriture des billets a celle de cette lettre : c’étaient bien les memes a et les memes o, devenus avec le temps plus aigus encore ; et il y avait aussi une identité de majuscules évidente.

« C’est lui, c’est lui, répétait-il. Seulement, voyons, pourquoi Sicardot, pourquoi pas Saccard ? »

Mais, dans sa mémoire, une histoire confuse s’éveillait, le passé de Saccard, qu’un agent d’affaires, nommé Larsonneau, millionnaire aujourd’hui, lui avait conté : Saccard tombant a Paris au lendemain du coup d’État, venant exploiter la puissance naissante de son frere Rougon, et d’abord sa misere dans les rues noires de l’ancien quartier latin, et ensuite sa fortune rapide, a la faveur d’un louche mariage, quand il avait eu la chance d’enterrer sa femme. C’était lors de ces débuts difficiles qu’il avait changé son nom de Rougon contre celui de Saccard, en transformant simplement le nom de cette premiere femme, qui se nommait Sicardot.

« Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement, murmura Busch. Il a eu le front de signer les billets du nom de sa femme. Sans doute le ménage avait donné ce nom, en descendant rue de la Harpe. Et puis, le bougre prenait toutes sortes de précautions, devait déménager a la moindre alerte… Ah ! il ne guettait pas que les écus, il culbutait aussi les gamines dans les escaliers ! C’est bete, ça finira par lui jouer un vilain tour.

– Chut ! chut ! reprit la Méchain. Nous le tenons, et on peut bien dire qu’il y a un bon Dieu. Enfin, je vas donc etre récompensée de tout ce que j’ai fait pour ce pauvre petit Victor, que j’aime bien tout de meme, allez ! quoiqu’il soit indécrottable. »

Elle rayonnait, ses yeux minces pétillaient dans la graisse fondante de son visage.

Mais Busch, apres le coup de fievre de cette solution, longtemps cherchée, que le hasard lui apportait, se refroidissait a la réflexion, hochait la tete. Sans doute Saccard, bien que ruiné pour le moment, était encore bon a tondre. On pouvait tomber sur un pere moins avantageux. Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer, il avait la dent terrible. Et puis, quoi ? il ne savait certainement pas lui-meme qu’il avait un fils, il pourrait nier, malgré cette ressemblance extraordinaire qui stupéfiait la Méchain. Du reste, il était une seconde fois veuf, libre, il ne devait compte de son passé a personne, de sorte que, meme s’il acceptait le petit, aucune peur, aucune menace n’était a exploiter contre lui. Quant a ne tirer de sa paternité que les six cents francs des billets, c’était en vérité trop misérable, ça ne valait pas la peine d’avoir été si miraculeusement aidé par le hasard. Non, non ! il fallait réfléchir, nourrir ça, trouver le moyen de couper la moisson en pleine maturité.

« Ne nous pressons pas, conclut Busch. D’ailleurs, il est par terre, laissons-lui le temps de se relever. »

Et, avant de congédier la Méchain, il acheva d’examiner avec elle les menues affaires dont elle était chargée, une jeune femme qui avait engagé ses bijoux pour un amant, un gendre dont la dette serait payée par sa belle-mere, sa maîtresse, si l’on savait s’y prendre, enfin les variétés les plus délicates du recouvrement si complexe et si difficile des créances.

Saccard, en entrant dans la chambre voisine, était resté quelques secondes ébloui par la clarté blanche de la fenetre, aux vitres ensoleillées, sans rideaux. Cette piece, tapissée d’un papier pâle a fleurettes bleues, était nue : simplement un petit lit de fer dans un coin, une table de sapin au milieu, et deux chaises de paille. Le long de la cloison de gauche, des planches a peine rabotées servaient de bibliotheque, chargées de livres, de brochures, de journaux, de papiers de toutes sortes. Mais la grande lumiere du ciel, a ces hauteurs, mettait dans cette nudité comme une gaieté de jeunesse, un rire de fraîcheur ingénue. Et le frere de Busch, Sigismond, un garçon de trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux châtains, longs et rares, se trouvait la, assis devant la table, son vaste front bossu dans sa maigre main, si absorbé par la lecture d’un manuscrit, qu’il ne tourna point la tete, n’ayant pas entendu la porte s’ouvrir.

C’était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait l’allemand, l’anglais et le russe. En 1849, a Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhénane ; et, des ce moment, sa religion s’était fixée, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne entiere a l’idée d’une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d’Allemagne, forcé de s’exiler de Paris a la suite des journées de Juin, vivait a Londres, écrivait, s’efforçait d’organiser le parti, lui végétait de son côté, dans ses reves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu’il serait surement mort de faim, si son frere ne l’avait recueilli, rue Feydeau, pres de la Bourse, en lui donnant la pensée d’utiliser sa connaissance des langues pour s’établir traducteur. Ce frere aîné adorait son cadet, d’une passion maternelle, loup féroce aux débiteurs, tres capable de voler dix sous dans le sang d’un homme, mais tout de suite attendri aux larmes, d’une tendresse passionnée et minutieuse de femme, des qu’il s’agissait de ce grand garçon distrait, resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les lits, s’occupant de la nourriture qu’un petit restaurant du voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tete bourrée de mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de travaux personnels ; et il lui défendait meme de travailler, inquiet d’une petite toux mauvaise ; et, malgré son dur amour de l’argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquete de l’argent l’unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou a un gamin, quitte a le lui voir briser.

Sigismond, de son côté, ne savait meme pas ce que son frere faisait dans la piece voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l’achat des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice. L’idée de charité le blessait, le jetait hors de lui : la charité, c’était l’aumône, l’inégalité consacrée par la bonté ; et il n’admettait que la justice, les droits de chacun reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation sociale. Aussi, a la suite de Karl Marx, avec lequel il était en continuelle correspondance, épuisait-il ses jours a étudier cette organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société de demain, couvrant de chiffres d’immenses pages, basant sur la science l’échafaudage compliqué de l’universel bonheur. Il retirait le capital aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les milliards, déplaçait d’un trait de plume la fortune du monde ; et cela, dans cette chambre nue, sans une autre passion que son reve, sans un besoin de jouissance a satisfaire, d’une frugalité telle, que son frere devait se fâcher pour qu’il but du vin et mangeât de la viande. Il voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât le contentement de ses appétits : lui, se tuait a la besogne et vivait de rien. Un vrai sage, exalté dans l’étude, dégagé de la vie matérielle, tres doux et tres pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en plus, la phtisie l’envahissait, sans qu’il daignât meme s’en apercevoir et se soigner.

Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin leva ses grands yeux vagues, et s’étonna, bien qu’il connut le visiteur.

« C’est pour une lettre a traduire. »

La surprise du jeune homme augmentait, car il avait découragé les clients, les banquiers, les spéculateurs, les agents de change, tout ce monde de la Bourse, qui reçoit, particulierement d’Angleterre et d’Allemagne, une correspondance nombreuse, des circulaires, des statuts de société.

« Oui, une lettre en langue russe. Oh ! dix lignes seulement. »

Alors, il tendit la main, le russe étant resté sa spécialité, lui seul le traduisant couramment, au milieu des autres traducteurs du quartier, qui vivaient de l’allemand et de l’anglais. La rareté des documents russes, sur le marché de Paris, expliquait ses longs chômages.

Tout haut, il lut la lettre, en français. C’était, en trois phrases, une réponse favorable d’un banquier de Constantinople, un simple oui, dans une affaire.

« Ah ! merci », s’écria Saccard, qui parut enchanté.

Et il pria Sigismond d’écrire les quelques lignes de la traduction au revers de la lettre. Mais celui-ci fut pris d’un terrible acces de toux, qu’il étouffa dans son mouchoir, pour ne pas déranger son frere, qui accourait, des qu’il l’entendait tousser ainsi. Puis, la crise passée, il se leva, alla ouvrir la fenetre toute grande, étouffant, voulant respirer a l’air. Saccard, qui l’avait suivi, jeta un coup d’oil dehors, eut une légere exclamation.

« Tiens ! vous voyez la Bourse. Oh ! qu’elle est drôle, d’ici ! »

Jamais, en effet, il ne l’avait vue sous un si singulier aspect, a vol d’oiseau, avec les quatre vastes pentes de zinc de sa toiture, extraordinairement développées, hérissées d’une foret de tuyaux. Les pointes des paratonnerres se dressaient, pareilles a des lances gigantesques menaçant le ciel. Et le monument lui-meme n’était plus qu’un cube de pierre, strié régulierement par les colonnes, un cube d’un gris sale, nu et laid, planté d’un drapeau en loques. Mais, surtout, les marches et le péristyle l’étonnaient, piquetés de fourmis noires, toute une fourmiliere en révolution, s’agitant, se donnant un mouvement énorme, qu’on ne s’expliquait plus, de si haut, et qu’on prenait en pitié.

« Comme ça rapetisse ! reprit-il. On dirait qu’on va tous les prendre dans la main, d’une poignée. »

Puis, connaissant les idées de son interlocuteur, il ajouta en riant :

« Quand balayez-vous tout ça, d’un coup de pied ? »

Sigismond haussa les épaules.

« A quoi bon ? vous vous démolissez bien vous-memes. »

Et, peu a peu, il s’anima, il déborda du sujet dont il était plein. Un besoin de prosélytisme le lançait, au moindre mot, dans l’exposition de son systeme.

« Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter… Vous etes la quelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple, et quand vous serez gorgés, nous n’aurons qu’a vous exproprier a notre tour… Tout accaparement, toute centralisation conduit au collectivisme. Vous nous donnez une leçon pratique, de meme que les grandes propriétés absorbant les lopins de terre, les grands producteurs dévorant les ouvriers en chambre, les grandes maisons de crédit et les grands magasins tuant toute concurrence, s’engraissant de la ruine des petites banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent, mais certain, vers le nouvel état social… Nous attendons que tout craque, que le mode de production actuelle ait abouti au malaise intolérable de ses dernieres conséquences. Alors, les bourgeois et les paysans eux-memes nous aideront. »

Saccard, intéressé, le regardait avec une vague inquiétude, bien qu’il le prît pour un fou.

« Mais enfin, expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que votre collectivisme ?

– Le collectivisme, c’est la transformation des capitaux privés, vivant des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire, exploité par le travail de tous… Imaginez une société ou les instruments de la production sont la propriété de tous, ou tout le monde travaille selon son intelligence et sa vigueur, et ou les produits de cette coopération sociale sont distribués a chacun, au prorata de son effort. Rien n’est plus simple, n’est-ce pas ? une production commune dans les usines, les chantiers, les ateliers de la nation ; puis, un échange, un payement en nature. S’il y a un surcroît de production, on le met dans des entrepôts publics, d’ou il est repris pour combler les déficits qui peuvent se produire. C’est une balance a faire… Et cela, comme d’un coup de hache, abat l’arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé, donc plus d’affaires d’aucune sorte, ni commerce, ni marchés, ni Bourses. L’idée de gain n’a plus aucun sens. Les sources de la spéculation, des rentes gagnées sans travail, sont taries.

– Oh ! oh ! interrompit Saccard, ça changerait diablement les habitudes de bien du monde ! Mais ceux qui ont des rentes aujourd’hui, qu’en faites-vous ? Ainsi, Gundermann, vous lui prenez son milliard ?

– Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous lui racheterions son milliard, toutes ses valeurs, ses titres de rente, par des bons de jouissance, divisés en annuités. Et vous imaginez-vous ce capital immense remplacé ainsi par une richesse suffocante de moyens de consommation : en moins de cent années, les descendants de votre Gundermann seraient réduits, comme les autres citoyens, au travail personnel ; car les annuités finiraient bien par s’épuiser, et ils n’auraient pu capitaliser leurs économies forcées, le trop-plein de cet écrasement de provisions, en admettant meme qu’on conserve intact le droit d’héritage… Je vous dis que cela balaye d’un coup, non seulement les affaires individuelles, les sociétés d’actionnaires, les associations de capitaux privés, mais encore toutes les sources indirectes de rentes, tous les systemes de crédit, prets, loyers, fermages… Il n’y a plus, comme mesure de la valeur, que le travail. Le salaire se trouve naturellement supprimé, n’étant pas, dans l’état capitaliste actuel, équivalent au produit exact du travail, puisqu’il ne représente jamais que ce qui est strictement nécessaire au travailleur pour son entretien quotidien. Et il faut reconnaître que l’état actuel est seul coupable, que le patron le plus honnete est bien forcé de suivre la dure loi de la concurrence, d’exploiter ses ouvriers, s’il veut vivre. C’est notre systeme social entier a détruire… Ah ! Gundermann étouffant sous l’accablement de ses bons de jouissance ! les héritiers de Gundermann n’arrivant pas a tout manger, obligés de donner aux autres et de reprendre la pioche ou l’outil, comme les camarades ! »

Et Sigismond éclata d’un bon rire d’enfant en récréation, toujours debout pres de la fenetre, les regards sur la Bourse, ou grouillait la noire fourmiliere du jeu. Des rougeurs ardentes montaient a ses pommettes, il n’avait d’autre amusement que de s’imaginer ainsi les plaisantes ironies de la justice de demain.

Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce reveur éveillé disait vrai, pourtant ? s’il avait deviné l’avenir ? Il expliquait des choses qui semblaient tres claires et sensées.

« Bah ! murmura-t-il pour se rassurer, tout ça n’arrivera pas l’année prochaine.

– Certes ! reprit le jeune homme, redevenu grave et las. Nous sommes dans la période transitoire, la période d’agitation. Peut-etre y aura-t-il des violences révolutionnaires, elles sont souvent inévitables. Mais les exagérations, les emportements sont passagers… Oh ! je ne me dissimule pas les grandes difficultés immédiates. Tout cet avenir revé semble impossible, on n’arrive pas a donner aux gens une idée raisonnable de cette société future, cette société de juste travail, dont les mours seront si différentes des nôtres. C’est comme un autre monde dans une autre planete… Et puis, il faut bien le confesser : la réorganisation n’est pas prete, nous cherchons encore. Moi, qui ne dors plus guere, j’y épuise mes nuits. Par exemple, il est certain qu’on peut nous dire : “Si les choses sont ce qu’elles sont, c’est que la logique des faits humains les a faites ainsi.” Des lors, quel labeur pour ramener le fleuve a sa source et le diriger dans une autre vallée !… Certainement, l’état social actuel a du sa prospérité séculaire au principe individualiste, que l’émulation, l’intéret personnel rend d’une fécondité de production sans cesse renouvelée. Le collectivisme arrivera-t-il jamais a cette fécondité, et par quel moyen activer la fonction productive du travailleur, quand l’idée de gain sera détruite ? La est, pour moi, le doute, l’angoisse, le terrain faible ou il faut que nous nous battions, si nous voulons que la victoire du socialisme s’y décide un jour… Mais nous vaincrons, parce que nous sommes la justice. Tenez ! vous voyez ce monument devant vous… Vous le voyez ?

– La Bourse ? dit Saccard. Parbleu ! oui, je la vois !

– Eh bien ! ce serait bete de la faire sauter, parce qu’on la rebâtirait ailleurs… Seulement, je vous prédis qu’elle sautera d’elle-meme, quand l’État l’aura expropriée, devenu logiquement l’unique et universelle banque de la nation ; et, qui sait ? elle servira alors d’entrepôt public a nos richesses trop grandes, un des greniers d’abondance ou nos petits-fils trouveront le luxe de leurs jours de fete ! »

D’un geste large, Sigismond ouvrait cet avenir de bonheur général et moyen. Et il s’était tellement exalté, qu’un nouvel acces de toux le secoua, revenu a sa table, les coudes parmi ses papiers, la tete entre les mains, pour étouffer le râle déchiré de sa gorge. Mais, cette fois, il ne se calmait pas. Brusquement, la porte s’ouvrit, Busch accourut, ayant congédié la Méchain, l’air bouleversé, souffrant lui-meme de cette toux abominable. Tout de suite, il s’était penché, avait pris son frere dans ses grands bras, comme un enfant dont on berce la douleur.

« Voyons, mon petit, qu’est-ce que tu as encore, a t’étrangler ? Tu sais, je veux que tu fasses venir un médecin. Ce n’est pas raisonnable… Tu auras trop causé, c’est sur. »

Et il regardait d’un oil oblique Saccard, resté au milieu de la piece, décidément bousculé par ce qu’il venait d’entendre, dans la bouche de ce grand diable, si passionné et si malade, qui de sa fenetre, la-haut, devait jeter un sort sur la Bourse, avec ses histoires de tout balayer pour tout reconstruire.

« Merci, je vous laisse, dit le visiteur, ayant hâte d’etre dehors. Envoyez-moi ma lettre, avec les dix lignes de traduction… J’en attends d’autres, nous réglerons le tout ensemble. »

Mais, la crise étant finie, Busch le retint un instant encore.

« A propos, la dame qui était la tout a l’heure, vous a connu autrefois, oh ! il y a longtemps.

– Ah ! ou donc ?

– Rue de la Harpe, en 52. »

Si maître qu’il fut de lui, Saccard devint pâle. Un tic nerveux tira sa bouche. Ce n’était point qu’il se rappelât, a cette minute, la gamine culbutée dans l’escalier : il ne l’avait meme pas sue enceinte, il ignorait l’existence de l’enfant. Mais le rappel des misérables années de ses débuts lui était toujours tres désagréable.

« Rue de la Harpe, oh ! je n’y ai habité que huit jours, lors de mon arrivée a Paris, le temps de chercher un logement… Au revoir !

– Au revoir ! » accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu dans cet embarras, et qui déja cherchait de quelle façon large il exploiterait l’aventure.

De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la place de la Bourse. Il était tout frissonnant, il ne regarda meme pas la petite Mme Conin, dont la jolie figure blonde souriait, a la porte de la papeterie. Sur la place, l’agitation avait grandi, la clameur du jeu venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence débridée d’une marée haute. C’était le coup de gueule de trois heures moins un quart, la bataille des derniers cours, l’enragement a savoir qui s’en irait les mains pleines. Et, debout a l’angle de la rue de la Bourse, en face du péristyle, il croyait reconnaître, dans la bousculade confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault, tous les deux aux prises ; tandis qu’il s’imaginait entendre, sortie du fond de la grande salle, la voix aiguë de l’agent de change Mazaud, que couvraient par moments les éclats de Nathansohn, assis sous l’horloge, a la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit l’éclabousser. Massias sauta, avant meme que le cocher eut arreté, monta les marches d’un bond, apportant hors d’haleine le dernier ordre d’un client.

Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la melée, la-haut, remâchait sa vie, hanté par le souvenir de ses débuts, que la question de Busch venait de réveiller. Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, ou il avait traîné ses bottes éculées d’aventurier conquérant, débarqué a Paris pour le soumettre ; et une fureur le reprenait, a l’idée qu’il ne l’avait pas soumis encore, qu’il était de nouveau sur le pavé, guettant la fortune, inassouvi, torturé d’une faim de jouissance telle, que jamais il n’en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismond le disait, avec raison : le travail ne peut faire vivre, les misérables et les imbéciles travaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n’y avait que le jeu, le jeu qui, du soir au lendemain, donne d’un coup le bien-etre, le luxe, la vie large, la vie tout entiere. Si ce vieux monde social devait crouler un jour, est-ce qu’un homme comme lui n’allait pas encore trouver le temps et la place de combler ses désirs, avant l’effondrement ?

Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna meme pas pour s’excuser. Il reconnut Gundermann faisant sa petite promenade de santé, il le regarda entrer chez un confiseur, d’ou ce roi de l’or rapportait parfois une boîte de bonbons d’un franc a ses petites-filles. Et ce coup de coude, a cette minute, dans la fievre dont l’acces montait en lui, depuis qu’il tournait ainsi autour de la Bourse, fut comme le cinglement, la poussée derniere qui le décida. Il avait achevé d’enserrer la place, il donnerait l’assaut. C’était le serment d’une lutte sans merci : il ne quitterait pas la France, il braverait son frere, il jouerait la partie supreme, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cassés.

Jusqu’a la fermeture, Saccard s’enteta, debout a son poste d’observation et de menace. Il regarda le péristyle se vider, les marches se couvrir de la lente débandade de tout ce monde échauffé et las. Autour de lui, l’encombrement du pavé et des trottoirs continuait, un flot ininterrompu de gens, l’éternelle foule a exploiter, les actionnaires de demain, qui ne pouvaient passer devant cette grande loterie de la spéculation, sans tourner la tete, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait la, ce mystere des opérations financieres, d’autant plus attirant pour les cervelles françaises, que tres peu d’entre elles le pénetrent.