L'ami du village - Maître Guillaume - Charles Deslys - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1880

L'ami du village - Maître Guillaume darmowy ebook

Charles Deslys

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka L'ami du village - Maître Guillaume - Charles Deslys

Dans un village, l'arrivée d'un nouvel instituteur, un maître comme on disait antan, va bouleverser les habitudes des gens. Un livre empreint de social, avec en toile de fond romanesque, la substitution d'un enfant a la naissance.

Opinie o ebooku L'ami du village - Maître Guillaume - Charles Deslys

Fragment ebooka L'ami du village - Maître Guillaume - Charles Deslys

A Propos
Chapitre 1 - COMMENT IL ARRIVA
Chapitre 2 - VISITES OFFICIELLES

A Propos Deslys:

Deslys, Charles (1 Mars 1821 a Paris, 13 Mars 1885) était un écrivain français. Il a reçu son éducation au Lycée Charlemagne et s'est engagé apres avoir terminé sa scolarité et un voyage d'études en l'Italie. Apres son retour, il a passé quelque temps en tant qu'acteur dans le sud de la France. Pendant ce temps, il a fait ses débuts en tant qu'écrivain, aussi.

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 COMMENT IL ARRIVA

Un voyageur, que le train venait de laisser a la station voisine, gravissait a pied la côte du sommet de laquelle on découvre tout a coup la vallée, le village.

Il n’avait guere plus de vingt ans. Il n’était ni grand ni petit, ni beau ni laid. Rien d’un héros de roman.

Mais sa physionomie plaisait par une expression de droiture, de franchise, de bonne humeur et de vraie jeunesse. Sur son front, largement découvert on devinait l’intelligence ; dans ses yeux vifs et doux, la tendresse et la volonté.

Bien que son costume fut des plus modestes, et toute sa personne a l’avenant, il semblait heureux de vivre et de cheminer ainsi, d’un pas leste et fier, au printemps de l’année, au printemps de la vie. Le grand air qui fouettait ses cheveux bruns, les parfums de la campagne, l’aspect de la libre nature, tout l’enchantait, l’enivrait.

Arrivé sur le plateau, il fit halte, et contempla l’immense horizon qui se déroulait devant lui.

Au fond de la vallée serpente une large riviere. Des peupliers, des saules s’alignent ou se groupent harmonieusement sur les îlots, sur les rives. Le village éparpille au bord de l’eau ses jardins et ses chaumieres. A droite, ce sont de vastes prairies ; avril les avait émaillées de pâquerettes. A gauche, sur les coteaux, des cultures, des vignobles, des bouquets de bois. Vers les hauteurs, la lisiere d’une grande foret se perd dans les nues.

Toute cette perspective, verdoyante, fleurie, resplendissait et souriait, humide encore de rosée, sous les premiers rayons du soleil.

« Un beau pays ! murmura l’arrivant, j’ai de la chance ! »

Et, plus lestement encore, il se remit en marche.

Il traversa le pont, s’engagea dans la grande rue du village.

Quelques femmes jacassaient autour du lavoir ; elles releverent la tete au bruit des pas du jeune voyageur et le regarderent avec une curiosité engageante. Un peu plus loin, le maréchal-ferrant arreta le soufflet de sa forge et s’avança quelque peu comme pour lui souhaiter la bienvenue. Plus loin encore, un jeune garçon qui conduisait quelques vaches le salua d’un grand coup de bonnet. L’étranger rendit le salut comme il avait rendu les sourires, mais cette fois encore il passa outre. Il était de ceux qui, bien qu’en pays inconnu, aiment a chercher et a reconnaître par eux-memes le but ou tend leur voyage.

Vers l’autre extrémité de la commune, une grande masure enfoncée en terre parut fixer enfin son attention.

A travers la fenetre plus large que les autres et béante au ras du sol, on apercevait, dans l’intérieur, des tables, des bancs, une chaire et, contre les murailles, quelques-uns de ces grands tableaux, cartes de géographie, d’alphabet, de calcul, comme on en rencontre dans les écoles primaires.

« C’est ici ! » murmura le jeune homme avec une certaine émotion.

Dans la salle d’étude, pas un écolier… personne.

Devant la porte voisine, une voiture a bras était arretée.

Deux hommes sortaient de la maison, portant une commode de bois blanc, qu’ils poserent sur la petite charrette.

Puis l’un d’eux, s’essuyant le front du revers de la main :

« Pauvre femme ! dit-il, je n’aurais pas cru que ça la désolerait ainsi…

– Dame ! répondit l’autre, huit jours apres la mort de son mari, quitter la maison que l’on habitait depuis trente ans…

– Avec ça qu’elle n’est pas riche, reprit son compagnon. Cinquante écus de retraite, a ce qu’on dit… Et pas de famille !… pas d’enfants !… Elle reste toute seule… c’est bien triste ! »

Le jeune homme avait tout entendu. Il s’était approché, il demanda :

« De quoi parlez-vous donc, mes amis ?

– Eh ! de la Simonne… de la veuve a défunt maître Simon, l’ancien instituteur. Le nouveau arrive aujourd’hui… Pour lui céder la place, il faut bien que la pauvre femme déguerpisse.

– Attendez ! » fit le jeune homme.

Et, sans s’expliquer davantage, il entra dans la maison.

La salle basse était encombrée par le déménagement. Déja les ustensiles de ménage, décrochés de la muraille, remplissaient une grande manne d’osier. Sur le bahut, dont l’armoire était vide, on voyait les faiences descendues de l’étagere. A terre, de la paille.

Du côté opposé a l’école, au-dessus de quelques marches, une porte était ouverte, celle de la chambre a coucher, ou plutôt, comme on dit simplement, la chambre. Il s’en échappait un bruit de sanglots.

L’inconnu, de plus en plus ému, s’avança sans bruit.

Une femme d’une cinquantaine d’années, vetue de deuil, tres-pâle et tout en pleurs, se tenait aupres de la fenetre, sur l’appui de laquelle, dans une cassette, elle rangeait quelques menus objets, ses plus cheres reliques.

Il était facile de reconnaître en elle la veuve de l’instituteur.

Sous ses mains tremblantes, une photographie encadrée se rencontra, sans doute le portrait du défunt.

Elle y colla ses levres. Puis, s’adressant a l’image de celui qui n’était plus, elle lui dit :

« Nous aurions du partir ensemble, mon pauvre ami !… mon bon Simon !… La mort n’est cruelle que parce qu’elle sépare… Ah ! si c’était pour aller te rejoindre au cimetiere, va, je ne me plaindrais pas de quitter cette maison… Notre maison ou nous avons vécu si heureux… ou je voudrais a mon tour mourir ! »

Et, serrant le portrait dans la cassette, avant de la refermer, elle se laissa tomber a genoux, la tete dans ses deux mains, sanglotant et priant.

Elle ne voyait pas encore l’étranger.

Il l’avait examinée, lui. Sur le visage de cette pauvre femme, dans toute sa personne, dans sa douleur meme, on devinait l’honneteté, la bonté.

Le jeune homme fit quelques pas, un peu de bruit, et comme elle remarquait enfin sa présence :

« Madame, dit-il, excusez-moi… mais il faut suspendre tous ces préparatifs… Vous ne partirez pas.

– Comment ! fit-elle toute surprise, mais qui donc etes-vous, Monsieur ?

– Je me nomme Guillaume, et je suis le nouveau maître d’école. »

Elle se releva toute confuse, et tandis qu’elle essuyait avec précipitation ses larmes :

« Le successeur de mon mari ! dit-elle, c’est moi qui vous demande pardon, Monsieur… Déja la maison devrait etre libre… elle le sera dans un instant…

– Ne m’avez-vous donc pas entendu ?… reprit-il avec douceur. Je sais que ce départ vous afflige comme un exil, et que vous n’avez plus de parents, pas d’amis… Moi aussi, je suis sans famille. Il me faut quelqu’un qui tienne ma maison… Si nous y restions tous les deux ?

– Ici !… balbutia-t-elle comme croyant rever, mais c’est impossible…

– Oh ! fit-il, vous garderiez cette chambre… votre chambre. Il y a bien la-haut quelque mansarde…

– Oui… celle du fils que nous avons perdu… Il aurait maintenant votre âge…

– Eh bien !… puisque je remplace le pere aupres des enfants du village, aupres de vous je remplacerai le fils… Je n’ai plus de mere, madame Simon… Soyez ma mere ! »

Il lui tendait les bras.

Et cela si simplement, avec une générosité si touchante, si irrésistible, qu’elle se laissa tomber sur sa poitrine en murmurant :

« Ah !… Monsieur !… mon enfant… comment jamais reconnaître…

– En m’appelant votre enfant, répondit-il, ainsi que vous venez de le faire déja. Songez donc, j’étais seul au monde… Mais c’est moi, bonne mere, qui vous devrai de la reconnaissance et du dévouement !… »

Puis, essuyant ses yeux, car il pleurait aussi, Guillaume reprit le ton d’enjouement qui lui était naturel :

« Allons ! c’est convenu, c’est arrangé. Je vais envoyer les déménageurs quérir ma malle au chemin de fer. »

Effectivement, il repassa dans la salle, et leur dit :

« Madame Simon reste avec moi ; c’est moi qui suis le nouvel instituteur. Remettez ici tout en place et partez avec votre charrette pour la gare ; voici mon bulletin de bagages. »

Les deux paysans ne se le firent pas répéter deux fois. Apres avoir félicité le jeune maître d’école et la pauvre veuve de leur bienheureuse entente, ils prirent le chemin de la station, mais non sans colporter au passage cette grande nouvelle par toute la commune.

Déja la Simonne s’inquiétait de ce que pouvait souhaiter Guillaume.

« Pour le moment, dit-il, une brosse, une serviette et de l’eau fraîche afin de me mettre en état de rendre mes visites officielles… a M. le curé, a M. le maire. »

Et, d’un pas joyeux, il grimpa dans sa mansarde.

C’était une petite piece tres-proprette, d’ou l’on découvrait les prés, un coude de la riviere, et, plus loin, les bois : tout un charmant paysage.

« Vivat ! se dit Guillaume, je serai ici comme un roi ! »

Quelques minutes plus tard, il redescendit, alerte, frais et souriant.

« A ce soir, ma mere, dit-il a la Simonne.

Elle lui répondit :

« Dieu soit avec toi, mon enfant… ton début dans ce pays doit te porter bonheur ! »


Chapitre 2 VISITES OFFICIELLES

Le maire se nommait Martin Fayolle, un cultivateur.

Guillaume entra dans sa ferme et demanda s’il était visible.

« Il vient de rentrer des champs, répondit une fille de basse-cour, mais je crois bien qu’on va se mettre a table. »

Déja l’instituteur se retirait, apres avoir dit son nom, sa qualité, lorsqu’un gros homme a la mine épanouie et rougeaude, aux cheveux rares vers le front, grisonnant sur les tempes, apparut tout a coup sur le seuil et lui cria :

« Entrez !… mais entrez donc, monsieur le maître… maître Guillaume, n’est-ce pas ?… J’étais avisé de votre venue, j’ai déja eu connaissance de votre brave conduite vis-a-vis de la Simonne… Et jarni ! ça vaut bien une grillade arrosée d’un verre de bon vin… »

Puis, se retournant vers l’intérieur :

« Entends-tu, la Nanon ! maître Guillaume déjeune avec nous… Un troisieme couvert… Remets saucisse et boudin sur la braise… descends a la cave et remonte-nous du meilleur ! »

Ces cordiales paroles ne s’étaient pas dites sans quelques rudes poignées de main.

En vain, Guillaume voulut décliner l’honneur de cette invitation a brule-pourpoint.

Martin Fayolle ne comprenait pas les façons. Poussant l’instituteur par les deux épaules, il le fit entrer, il le fit asseoir.

Déja la Nanon disparaissait, apres avoir mis le troisieme couvert.

Ce couvert, ainsi que celui qui lui faisait face et devant lequel s’attablait l’amphitryon campagnard, se composait d’une serviette grossiere, d’un verre des plus communs, d’une fourchette en fer battu. Mais au beau milieu de la table, a la place d’honneur, fine toile dans un rond brodé de perles, joli couteau a manche de nacre, timbale et couvert d’argent.

« C’est probablement pour la maîtresse de la maison ? pensa Guillaume.

– Faisons connaissance, dit M. le maire. Je ne suis pas un méchant homme, vous verrez ! Guere d’éducation… mais un peu de bon sens… beaucoup de bonne volonté. Quand une chose me semble juste, il faut que ça soit, voila tout !… On vous insinuera peut-etre que Martin Fayolle est un vaniteux, un tyran, un richard… Rabattez-en de moitié, sinon des trois quarts. Le fait est qu’ayant eu dans ma vie un grand chagrin, pour m’étourdir j’ai travaillé, j’ai gagné… »

En ce moment, la Nanon rentra.

C’était une femme jeune encore, un peu rousse, l’oil voilé, la figure énergique et sombre. Bien qu’habillée en paysanne, elle avait un tel air d’aisance et de commandement que Guillaume crut voir en elle la femme du maire.

« Madame Fayolle ?… demanda-t-il en se levant pour lui rendre honneur.

– Eh ! non, repartit le bonhomme Martin, c’est la Nanon, notre servante… Mais pas servante comme une autre, oui-da !… Depuis bientôt quatorze ans que je suis veuf, c’est elle qui a la haute main dans la ferme. On lui obéit comme a moi-meme, et moi-meme parfois je prends son conseil. Mon premier ministre, quoi !… mon intendante… Mais en tout bien tout honneur, jarni ! Nanon est une honnete fille… Avec ça, diligente et dévouée comme pas une ! Elle nous aime bien… » Pas vrai, Nanon, que tu nous aimes ?

Toute honteuse de cet éloge, la tete basse, les sourcils rapprochés, Nanon ne répondit que par quelques mots inintelligibles, sans meme regarder son maître. On eut dit qu’elle était impatiente, qu’elle souffrait de l’entendre parler ainsi.

Mais tout a coup sa physionomie se transfigura comme par enchantement.

Dans le fond de la salle, une porte vitrée venait de s’ouvrir.

Une enfant, une fillette entra.

« Ah ! s’écria joyeusement Nanon, voila Gratienne ! voila la petite ! »

Sur la physionomie de Martin Fayolle, meme joie, meme orgueil.

« Je vous ai parlé de mon chagrin, dit-il a l’instituteur, voici ma consolation… C’est ma fille ! »

Il avait pris l’enfant sur ses genoux ; il l’embrassait.

« Mais laissez-la donc déjeuner ! se récria la Nanon. Viens ! viens, Gratienne… ma Gratienne. Assieds-toi la… que je te mette ta serviette… Es-tu bien ?… Te sens-tu de l’appétit ?… Que te manque-t-il ? »

Elle l’installait a la place d’honneur, devant le beau couvert, comme une jeune reine, et la câlinant, l’embrassant a son tour, elle lui témoignait non moins d’affection que le pere lui-meme.

Il en fut presque blessé, presque jaloux.

« Ne dirait-on pas qu’elle l’aime autant que moi ?… s’écria-t-il. Allons, c’est assez ! sers-lui vivement sa côtelette, et bien saignante, comme a dit le médecin. Elle avant tout ! Pas vrai, fillette ? »

Gratienne souriait, mais par complaisance plutôt que par gaieté réelle. C’était une jeune fille de treize a quatorze ans, fatiguée par une croissance trop rapide. On la surnommait la Pâlotte. Une enfant maladive et frele.

Son pere ne la quittait pas des yeux.

« Excusez-moi, maître Guillaume, dit-il. Vous comprendrez un jour ces choses-la. Sa pauvre mere est morte au moment de sa naissance. On ne l’a pas oubliée dans le pays… Elle était si bonne !, et si belle !… Bien supérieure a moi, d’ailleurs, et bien plus jeune. Je m’étais marié sur le tard. Donc, une amitié plus grande et des regrets plus amers… Sans l’enfant, j’en serais mort… et je n’ai jamais voulu reprendre femme, oh ! mais non !… Son image est toujours la !… je n’ai qu’a fermer les yeux pour la revoir, comme en reve ! »

C’était la troisieme fois depuis un instant que Martin Fayolle revenait a ce souvenir. Sous ses paupieres closes on sentait une larme prete a tomber.

Dans ces rustiques natures, lorsqu’une lueur de poésie, un rayon a pénétré jusqu’au fond du cour et que la mort est venue brusquement l’éteindre, il y reste comme la réminiscence d’un paradis perdu.

Du reste, ce ne fut qu’un éclair. La nature joviale de Martin Fayolle reprit vivement le dessus. Se secouant ainsi qu’un plongeur qui sort de l’eau, il s’efforça de sourire, il s’écria :

« Ah ! ça, mais qu’est-ce que j’ai donc ce matin ?… Arriere la mélancolie !… Faut pas attrister la petite. A votre santé, maître Guillaume ! »

Et le repas commença, servi par la Nanon qui, silencieuse, empressée, s’occupait surtout de l’enfant. Gratienne aussi se taisait, intimidée par la présence d’un inconnu. Cependant son pere s’évertuait a la mettre en joie :

« Elle se familiarisera bientôt avec vous, maître Guillaume, dit-il, car j’entends que ce soit une de vos éleves… Et des leçons particulieres, s’il vous plaît ! Je veux qu’on m’en fasse une savante, une demoiselle… Ma seule ambition, c’est celle-la !… Mais dites-moi, vous avez visité la maison d’école et le logis de l’instituteur… En etes-vous satisfait ?… Parlez franchement, j’aime la franchise…

– Quant a moi, répondit le jeune homme, je suis toujours content. Mais la classe laisse a désirer, ce me semble.

– Oui, oui, je sais… Une vieille bicoque en contre-bas du sol et guere élevée de plafond. L’inspecteur assure meme que c’est contraire aux reglements. Mais que voulez-vous, la commune est obérée. Rien a faire pour le quart d’heure.

– Pas meme un simple nettoyage ? sollicita Guillaume, et par la meme occasion on reblanchirait a la chaux les murailles.

– Vous allez nous ruiner !… fit le maire. Enfin pour votre bienvenue, accordé ! Seulement il nous faudra quelques jours avant de rouvrir l’école…

– Je m’en arrangerai, merci. »

Au dessert, apres avoir servi le café, Nanon emmena la Pâlotte.

« Au sortir de chez moi, dit le maire, ne comptez-vous pas aller a la cure ?

– C’est mon intention, répondit Guillaume.

– Eh bien, un petit verre de cognac… et je vous y conduis moi-meme. Nous sommes une paire d’amis, M. le curé et moi… Un digne et saint pretre, qui donne tout aux indigents ! Avec ça du savoir et de l’esprit… Du reste, vous en jugerez vous-meme. En route ! »

Et l’on partit.

Le presbytere s’élevait non loin de l’église, au penchant du coteau. C’était une simple maisonnette de paysan. Un demi-arpent de terre tres-bien cultivée l’entourait.

« Gageons, dit le maire, que nous allons trouver l’abbé Denizet a son jardin ? Oh ! oh ! le jardin de M. le curé, c’est tout son plaisir, c’est tout son luxe !… Un horticulteur premier numéro ! Tenez, n’avais-je pas raison ?… Le voici devant son espalier, le sécateur en main. Il taille sa vigne et ne nous aperçoit meme pas. Entrons sans bruit… Passez devant. »

L’instituteur pénétra dans le jardin.

Les allées soigneusement ratissées, les plates-bandes ou ne se voyait pas une mauvaise herbe, mais déja quelques jeunes plantes disposées avec art, les arbustes verdissants, de beaux arbres fruitiers en pleine fleur, tout attestait le dire de M. le maire, tout semblait feter a l’envi cette douce et radieuse journée de mai.

Enfin, le curé jardinier se retourna.

C’était un petit vieillard alerte, dispos, souriant. Pour agir plus a l’aise, il avait relevé dans sa ceinture tout un pan de sa vieille soutane, outrageusement déteinte et râpée. Rien qu’a la voir, on devinait sa charité. La bonté se lisait sur son visage. Il avait les cheveux blancs comme neige.

Des les premiers mots de Martin Fayolle, il l’arreta net :

« Inutile de me présenter M. Guillaume, je le connais. En voulez-vous la preuve ? Il a fait d’excellentes études au petit séminaire, et vient de sortir le premier de l’école normale. Tout autre a sa place eut aspiré tres-haut. S’il se dévoue a l’instruction primaire, c’est par vocation. L’École, ainsi que l’Église, en inspire. Donnons-nous donc la main, mon jeune ami, nous sommes faits pour nous entendre. »

Puis, sans laisser a Guillaume le temps de répondre :

« Ce n’est pas tout, permettez que j’acheve. En tant qu’instituteur, maître Guillaume aurait pu choisir pour quelque grosse et riche commune. Mais, impatient d’etre utile, il a pris la premiere place venue, la seule qui se trouvât vacante, notre humble et pauvre village. Il faut lui en savoir gré, monsieur le maire, et cordialement accueillir ce brave garçon-la !

– C’est déja fait, monsieur le curé, répondit l’instituteur, a la mairie comme au presbytere… et j’en suis profondément touché, croyez-le bien.

– Bravo ! s’écria le vieux pasteur, Martin Fayolle a du bon. Aussi, je ne veux pas qu’il me prenne pour un sorcier, ni vous non plus, jeune homme. Sachez que tous ces détails vous concernant m’ont été donnés par une lettre reçue ce matin meme… de l’abbé Guérin, l’un de vos professeurs et de mes vieux amis.

– Il m’a trop flatté, répondit Guillaume, mais j’espere que, suivant sa promesse, il m’aura laissé le plaisir de vous annoncer moi-meme la réalisation de votre souhait le plus cher.

– Quel souhait ?

– N’est-il pas une chose, monsieur le curé, que vous désirez ardemment, une chose pour laquelle vous vous étiez adressé a l’abbé Guérin ?

– Ah ! oui, je comprends… L’orgue-harmonium. J’avais envoyé toutes mes économies, quelques offrandes… y compris celle de M. le maire. Mais, hélas ! nous étions encore loin de compte. Il nous faudrait du crédit.

– Ce crédit vous est accordé, répondit Guillaume. L’abbé Guérin en fait son affaire ; l’harmonium arrivera demain. »

Le curé leva les yeux au ciel et joignit les mains avec une pieuse reconnaissance, avec une joie d’enfant.

Mais, se refroidissant tout aussitôt :

« L’orgue, reprit-il, c’est bien quelque chose ; mais l’organiste ?

– Je suis un peu musicien, dit l’instituteur.

– Vivat ! s’écria le curé ; ce n’est pas seulement un maître d’école qui nous arrive, c’est encore un maître de chapelle !… Notre modeste église aura maintenant plus d’attrait ; j’aurai peut-etre la joie d’y ramener enfin les indifférents, les récalcitrants… Il en est… vous le verrez, mon jeune ami, il en est pour la maison d’école tout comme pour la maison du bon Dieu.

– Nous les ramenerons, monsieur le curé, dit Guillaume avec une vaillante confiance. L’école est le chemin de l’église. Mais, dites-moi, je croyais pouvoir compter sur tous les enfants du pays.

– Tous ! murmura le pretre en hochant la tete.

– Mettons les deux tiers, dit le maire, et ce sera déja bien joli.

– Je ne trouve pas, répondit l’instituteur qui devenait pensif. Pourquoi le tiers des écoliers me ferait-il l’affront de ne pas venir a moi ?

– Dame ! expliqua Martin Fayolle, il y a d’abord les parents malintentionnés, comme mon adjoint Legrip, qui prétend que c’est du temps perdu. Puis les enfants des hameaux éloignés. Enfin, les pauvres.

– Est-ce que, pour ceux-la, l’instruction n’est pas gratuite ? se récria le maître d’école.

– Si fait, dit le maire, mais il y a de l’insouciance, de la mauvaise volonté.

– Malheureusement ! fit Guillaume.

– Pour qu’un enfant s’instruise, continua Martin Fayolle, il reste encore un tas de frais accessoires : le papier, les plumes, les livres.

– Mais la commune !…

– La commune est pauvre elle-meme… Et je vous accorde déja des réparations… »

L’instituteur ne put s’empecher de sourire.

« Ce n’est pas le Pérou, d’accord ! reprit le maire, mais mon conseil municipal est dur a la détente. Il n’est si mince budget qu’on ne fasse passer sans peine. Aussi ne me demandez plus rien. A moins de ressources extraordinaires, introuvables…

– On peut en chercher, répliqua le jeune instituteur, qui ne se décourageait pas facilement… M. le curé aura bien son orgue !… »

L’abbé Denizet, a quelques pas de la, échenillait un rosier.

Il se recula tout a coup, chassant du geste un vol bourdonnant d’insectes qui menaçaient son visage.

« Encore ces maudits hannetons ! s’écria-t-il. Jamais je n’en ai tant vu que depuis deux jours !

– Malheur ! dit le maire, tout sera dévoré par les mans.

– Si c’est ainsi que vous appelez les larves du hanneton, répliqua le maître d’école, vous avez raison, monsieur le maire… et vous aussi, monsieur le curé, car c’est la période triennale d’une reproduction exceptionnelle.

– Mon pauvre jardin ! murmura l’horticulteur, en regardant avec désolation ses arbres fruitiers, ses légumes et ses fleurs.

– Jarni ! maugréait le fermier, nos champs avaient une si belle apparence !… Voyez plutôt ces blés, ces prairies ? Satanés hannetons, c’est comme un fléau !… Et quand on pense que rien ne peut nous en garantir !… Rien !

– Si je vous en délivrais, proposa tout a coup l’instituteur, me donneriez-vous des livres pour les enfants pauvres ? »

Également surpris, le maire et le curé le regarderent, croyant qu’il plaisantait.

« C’est tres-sérieux, poursuivit-il. Déja, dans quelques départements, le préfet autorise les communes a allouer dix centimes par chaque kilogramme de hannetons qu’on aura recueillis pour les détruire… et ce n’est guere que la valeur de l’engrais qui en résulte.

– Mais comment ?…

– C’est mon secret, dit Guillaume avec un sourire. Je vous le dirai demain, lorsque vous viendrez, comme je l’espere, présider a mon installation.

– Nous n’aurions garde d’y manquer, répondirent-ils.

– A demain donc, Messieurs… a demain ! »

Le lendemain, devant la maison de l’instituteur, on voyait encore la petite charrette a bras ; mais elle était remplie cette fois de grandes gaules, de sacs et de paniers vides.

Aux abords et dans l’intérieur de l’école, déja bourdonnait l’essaim tapageur des écoliers et des écolieres ; le village n’avait pas encore d’école spéciale pour les filles.

Bientôt arriverent le maire et le curé, présentant le nouvel instituteur.

On s’était assis sur les bancs, on fit silence, on écouta.

M. le curé commença par un petit discours de circonstance.