L'Ami Commun - Tome II - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1865

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Charles Dickens

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Opis ebooka L'Ami Commun - Tome II - Charles Dickens

Le corps d'un homme est retrouvé dans la Tamise. Apres identification, il s'agit de John Harmon, de retour a Londres pour recevoir son héritage. Le pere de John avait ajouté une clause particuliere a son testament: Il ne pourrait recevoir l'héritage qu'a la condition d'épouser la jolie Bella Wilfer, dont il ignorait tout. Dans la cas contraire, la fortune du vieil Harmon irait a son ancien bras droit, Nicodeme Boffin. Ce roman, dans lequel on sent l'influence de Wilkie Collins, est le dernier terminé par Charles Dickens.

Opinie o ebooku L'Ami Commun - Tome II - Charles Dickens

Fragment ebooka L'Ami Commun - Tome II - Charles Dickens

A Propos
DEUXIEME PARTIE – GENS DE MEME FARINE – (Suite)
XV – TOUT LUI DIRE !
XVI – DOUX ANNIVERSAIRE
A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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DEUXIEME PARTIE – GENS DE MEME FARINE – (Suite)

XIV – DE FERME PROPOS

Le travail que Rokesmith avait fait toute la nuit n’était pas de nature a lui procurer un sommeil paisible. Il dormit cependant un peu vers le matin, et se leva plus affermi que jamais dans sa résolution. C’était bien décidé : le repos de mister et de missis Boffin ne serait troublé par aucun revenant. Muet et invisible, le spectre de John Harmon veillerait quelque temps encore sur la fortune qu’il avait abandonnée, puis il quitterait ces lieux ou l’on menait une existence a laquelle il ne pouvait prendre part.

Le secrétaire repassa dans son esprit tout ce qu’il s’était dit la veille. Ainsi qu’il arrive a bien des gens, il en était venu la sans s’apercevoir des forces accumulées de tous les incidents qu’avaient fait naître les circonstances. Lorsque dominé par la crainte qu’il devait au souvenir de ses premieres années, lorsque effrayé du mal dont la fortune de son pere avait toujours été la cause ou le prétexte, il avait conçu l’idée de sa premiere supercherie, ses intentions étaient pures. Le fait en lui-meme paraissait innocent : cela durerait a peine quelques jours, peut-etre quelques heures. La seule personne qui s’y trouvât melée était la jeune fille que lui imposait un caprice ; il n’avait a l’égard de miss Wilfer que les projets les plus honnetes. S’il avait vu, par exemple, qu’elle en aimait un autre, que la pensée de ce mariage la rendait malheureuse, il se serait dit : n’employons pas cette fortune maudite a créer de nouvelles miseres, et laissons-la aux seuls amis que nous ayons eus, ma sour et moi, quand nous étions enfants.

Lorsque plus tard, par suite du piége ou il était tombé, il vit sa mort affichée sur tous les murs, il accepta vaguement le concours que les circonstances apportaient a ses projets, sans voir qu’il consacrait ainsi le passage de sa fortune entre les mains de mister Boffin. Quand il eut retrouvé ses anciens amis plus fideles, plus dévoués que jamais ; quand, du poste de confiance qu’il occupait aupres d’eux, il put apprécier leur âme généreuse et ne leur découvrit pas de défauts, il se demanda s’il devait les dépouiller d’un argent dont ils faisaient si bon usage, et ne vit aucune raison de leur infliger cette épreuve.

Il avait entendu dire a miss Wilfer elle-meme, le soir ou il était venu arreter son logement, que ce mariage n’aurait été pour elle qu’une affaire d’intéret. Apres un an de relations quotidiennes, il avait essayé de lui ouvrir son cour ; et non-seulement elle avait rejeté ses avances, mais elle s’en était offensée.

Lui convenait-il d’avoir assez peu de fierté pour acheter celle qu’il aimait, ou d’etre assez lâche pour la punir de ce qu’elle ne l’aimait pas ? Et cependant s’il se faisait connaître il ne pouvait recouvrer son héritage qu’en ayant cette honte, ou y renoncer qu’en commettant cette bassesse.

Une autre chose qu’il n’avait pas prévue, c’était l’implication d’un innocent dans le meurtre dont on le croyait victime. Il forcerait l’accusateur a se rétracter, il réparerait autant que possible le tort qu’il avait causé par son silence ; mais évidemment ce tort n’aurait pas eu lieu sans la supercherie a laquelle il avait donné suite. Quel que fut donc le chagrin ou la perte qui dut en résulter pour lui, le secrétaire l’acceptait comme conséquence de la situation qu’il s’était faite, et croyait devoir le supporter sans se plaindre. Ce fut ainsi que le matin John Harmon fut enterré plus profondément encore qu’il ne l’avait été pendant la nuit.

Sorti plus tôt qu’a l’ordinaire, Rokesmith rencontra Rumty sur le seuil de la porte. Comme ils allaient d’abord dans la meme direction, ils firent route ensemble pendent quelques instants. Impossible de ne pas remarquer le changement survenu dans le costume du Chérubin ; celui-ci en avait conscience, et répondant a l’observation dont il se sentait l’objet, il dit avec modestie : « Un présent de ma fille, mister Rokesmith. »

Le secrétaire, en entendant ces paroles, eut un mouvement de joie ; il se rappelait les cinquante livres, et il aimait toujours Bella ; c’était une faiblesse, une tres-grande faiblesse, diront certaines autorités ; mais enfin il l’aimait.

« Avez-vous jamais lu quelque relation de voyage ? continua Rumty.

– Plusieurs, répondit le secrétaire.

– Vous savez qu’il y a toujours un roi quelconque du nom de George, de Sambo, de Kum ou de Junk, suivant le caprice des matelots qui le baptisent.

– Ou cela ? demanda Rokesmith.

– N’importe ou ; en Afrique ou ailleurs, car les rois a peau noire sont tres-communs, et fort sales ; du moins je le présume, ajouta Rumty d’un air apologétique.

– Moi aussi, répliqua le secrétaire. Vous vouliez dire a ce sujet… ?

– Je voulais dire qu’en général ce roi a pour unique vetement soit un chapeau venu de Londres, soit des bretelles de Manchester, une épaulette, un habit d’uniforme dont les manches lui servent de pantalon, ou quelque chose d’approchant.

– Oui, dit Rokesmith.

– Eh bien ! monsieur, poursuivit le Chérubin (ceci est une confidence), je vous assure qu’a l’époque ou j’avais chez moi un grand nombre d’enfants qu’il me fallait pourvoir je pensais énormément a ce roi quelconque. Vous n’avez pas d’idée, vous qui etes célibataire, de la difficulté que j’avais alors a posséder a la fois deux articles de toilette qui fussent en bon état.

– Je le crois, monsieur.

– Je n’en parle que pour montrer ce qu’il y a de délicat et d’affectueux dans cette attention de ma fille, reprit l’excellent homme, chez qui la joie débordait. Quand sa nouvelle existence l’aurait un peu gâtée, je n’en aurais pas été surpris ; mais non ; pas le moins du monde. Et elle est si jolie ! vous le trouvez comme moi, n’est-ce pas ?

– Assurément ; tout le monde est de votre avis.

– Je l’espere, continua le Chérubin ; je dirai meme que je n’en doute pas. C’est pour elle un grand avantage ; cela lui permet de compter sur un bel avenir.

– Miss Wilfer a trouvé d’excellents amis dans mister et missis Boffin, dit Rokesmith ; elle ne peut pas en avoir de meilleurs.

– Impossible, répondit le Chérubin ; je commence a croire que les choses ont bien tourné. Si John Harmon avait vécu…

– Il vaut mieux qu’il soit mort, interrompit Rokesmith.

– Non, répliqua Rumty, qui n’approuvait pas le ton décisif et impitoyable de cette réponse ; non, je ne vais pas jusque-la ; mais il aurait pu déplaire a ma fille, qui ne lui aurait peut-etre pas convenu ; vous savez, il y a de ces choses… Tandis que maintenant elle pourra choisir.

– La confiance que vous me témoignez en me parlant de cela, me fait espérer, monsieur, que vous excuserez cette question : n’aurait-elle pas déja fait son choix ? balbutia le secrétaire.

– Oh ! ciel non ! répondit le Chérubin.

– Les jeunes filles, insinua Rokesmith, choisissent quelquefois sans le confier a leurs peres.

– C’est possible, monsieur mais moi j’ai toute la confiance de ma fille ; il existe meme entre nous un pacte en vertu duquel je reçois ses confidences. La ratification de ce traité date précisément du meme jour que tout cela, dit le Chérubin en tirant les pans de son habit, et en fourrant ses mains dans les poches de son pantalon. Vous pouvez en etre sur, poursuivit-il, elle n’a encore choisi personne. Il est certain qu’a l’époque ou mister John Harmon…

– Plut au ciel qu’il n’eut jamais vécu ! » dit Rokesmith d’un air sombre.

Rumty le regarda avec surprise, ne s’expliquant pas cette animosité a l’égard du défunt. « A l’époque ou ce malheureux jeune homme apprit la mort de son pere, continua Rumty, il est certain que George Sampson faisait la cour a Bella, et qu’elle n’y mettait point d’obstacle. Mais ce n’était pas sérieux ; et aujourd’hui elle y pense moins que jamais ; car elle est ambitieuse. Je crois, monsieur, pouvoir prédire qu’elle épousera de la fortune. Cette fois elle verra la personne, et pourra se décider en connaissance de cause. Je suis désolé de vous quitter, monsieur ; mais il faut que je prenne cette rue ; au plaisir de vous revoir. »

Satisfait de cet entretien, le secrétaire poursuivit sa route, arriva a l’hôtel Boffin, et y trouva missis Higden.

« Je vous serais bien obligée, Monsieur, dit la vieille femme, si je pouvais vous dire un mot. » Il l’emmena dans son cabinet, la fit asseoir, et lui dit de parler autant qu’il lui ferait plaisir.

« C’est au sujet de Salop, reprit-elle ; voila pourquoi je suis venue moi-meme. Je ne voulais pas qu’il eut connaissance de ce que j’ai a vous dire ; alors je suis partie de bon matin, et j’ai fait la route a pied.

– Vous avez une incroyable énergie, dit Rokesmith ; vous etes vraiment aussi jeune que moi. »

Elle secoua gravement la tete. « Je suis forte pour mon âge, dit-elle ; mais je ne suis plus jeune, Dieu merci !

– Vous en etes contente ?

– Oui, monsieur. Si j’étais jeune, il faudrait refaire tout le chemin par ou j’ai passé ; la course est longue, et cela devient fatigant ; mais peu importe. Je suis donc venue pour vous parler de Salop.

– A quel propos, Betty ?

– Voila ce que c’est, monsieur : il croit qu’il peut répondre a l’obligeance de votre bonne dame, et travailler en meme temps pour moi. J’ai beau lui dire que non ; il n’y a pas moyen de lui ôter cela de la tete ; aucun raisonnement n’y fait. Il est clair qu’il ne pourrait pas ; c’est impossible. Pour qu’on le mette en mesure de bien gagner sa vie, il faut qu’il me laisse, il n’y a pas a dire ; et il ne veut pas en entendre parler.

– Je l’en estime, dit le secrétaire.

– Vraiment, monsieur ? Moi je ne sais pas ; je ne connais rien aux actions des autres, et ne peux juger que des miennes. Comme il ne me semble pas juste de lui laisser faire a sa tete ; je me suis dit, puisqu’il ne veut pas me quitter, c’est moi qui le planterai la.

– Comment ferez-vous, Betty ?

– Je me sauverai de la maison.

– Vous vous sauverez ! dit Rokesmith en regardant cette vieille figure, dont les yeux brillants exprimaient une énergie indomptable.

– Oui, monsieur, répliqua Betty. Elle appuya cette réponse d’un signe, qui, pas plus que son visage, ne laissait de doute sur la fermeté de sa résolution.

– Allons, allons, reprit le secrétaire ; nous reparlerons de cela ; il faut y réfléchir, et voir les choses sous leur véritable jour.

– C’est bientôt vu, mon chéri – excusez cette familiarité ; je suis d’un âge a etre votre arriere-grand’mere. C’est bientôt vu : le travail que je fais est rude, et ne rapporte pas grand’chose. Si je n’avais pas eu Salop, je n’aurais jamais pu continuer ; et c’est tout juste, s’il nous donne assez de pain. A présent que je suis seule, n’ayant meme plus Johnny, il sera meilleur pour moi d’aller et de venir que de rester au coin du feu ; je vais vous dire pourquoi : il y a des moments ou il me vient comme un engourdissement, qui me prend des pieds a la tete, et que le repos favorise ; ça ne me va pas. Il me semble tantôt que j’ai mon Johnny dans les bras, tantôt sa mere, ou la mere de sa mere. Tantôt je crois, moi-meme, etre revenue a mon enfance, et je me retrouve dans les bras de ma pauvre mere. Alors je deviens tout engourdie ; je n’ai plus ni sentiment, ni pensée, jusqu’a ce que je me leve de ma chaise, par la peur de ressembler au pauvre monde qu’ils enferment dans les work-houses. (On peut le voir quand il leur est permis de sortir de leurs quatre murs pour se chauffer au soleil, et qu’ils se traînent dans la rue d’un air tout ébaubi). Dans mon temps il n’y avait pas de jeune fille plus leste que moi ; j’ai été une femme active ; et je fais encore mes vingt milles quand il le faut, comme je l’ai dit a votre bonne dame, la premiere fois que je l’ai vue. Marcher me vaudra mieux que de rester la. Je suis habile tricoteuse, je sais faire bien des petites choses. Une vingtaine de schellings que me preterait votre bonne dame pour m’acheter un petit assortiment, dont je garnirais un panier, seraient pour moi une fortune. J’irais dans la campagne vendre mes petites marchandises ; cela m’empecherait de m’engourdir, je n’en serais que mieux, et je gagnerais mon pain moi-meme ; je n’en demande pas davantage.

– C’est la votre projet ? dit Rokesmith.

– Donnez-m’en un autre, mon chéri ; un autre qui soit meilleur. Je sais tres-bien que votre excellente dame m’établirait comme une reine pour le reste de mes jours, si la chose me convenait. Mais c’est impossible ; je n’ai jamais reçu l’aumône, ni personne de ma famille ; ce serait me renier moi-meme, renier les enfants que j’ai perdus, et les enfants de leurs enfants que de me contredire aujourd’hui.

– Cependant, insinua Rokesmith, il pourra venir un moment ou des secours vous seront indispensables, et il sera tout simple que vous les acceptiez.

– J’espere que ça n’arrivera jamais. Ce n’est pas que je veuille etre ingrate ou orgueilleuse, dit-elle d’un air modeste ; mais je voudrais me suffire jusqu’a la fin.

– D’ailleurs ajouta le secrétaire, Salop fera pour vous ce que vous avez fait pour lui.

– Vous pouvez en etre sur, répondit-elle gaiement. Il ne refuserait pas de s’y engager, bien que la charge puisse lui arriver d’un jour a l’autre, car me voila vieille ; mais Dieu merci ! j’ai de la force ; et le mauvais temps ne m’effraye pas plus que la marche. Ayez la bonté de parler pour moi a votre Monsieur et a votre dame, et de leur dire ce que j’attends de leur obligeance ; vous leur expliquerez pourquoi. »

Le secrétaire pensa qu’il n’y avait pas a contrarier cette vieille femme héroique. Il alla donc trouver missis Boffin, et lui recommanda de laisser faire a Betty ce qu’elle voudrait, au moins pendant quelque temps. « Il vous serait bien plus doux, je le sais, dit-il, de pourvoir a ses besoins ; mais il faut respecter cette nature indépendante. »

Missis Boffin le comprenait a merveille, son mari également ; leur conscience et leur honneur étaient sortis sans tache du balayage ; et ce n’étaient pas eux qui pouvaient manquer au respect du a cette volonté honorable.

« Oui, Betty, dit missis Boffin, qui avait accompagné le secrétaire, et dont la radieuse figure souriait a missis Higden, je suis d’accord avec vous ; seulement je partirais, et je ne m’enfuirais pas.

– Comme vous voudrez, répliqua Betty ; mais en se sauvant, cela serait moins pénible pour Salop, et pour moi, ajouta-t-elle en secouant la tete.

– Quand voulez-vous partir ?

– Le plus tôt possible, chere dame ; aujourd’hui ou demain. J’y suis bien habituée ; il n’y a guere d’endroits que je ne connaisse autour de chez nous ! J’ai travaillé plus d’une fois dans les houblonnieres et dans les jardins, quand je n’avais pas d’ouvrage.

– Si je consens a votre départ, Betty, ce qui vous est du, a ce que prétend mister Rokesmith… (la vieille femme remercia le secrétaire par une gracieuse révérence), c’est a condition que vous nous donnerez de vos nouvelles.

– Soyez tranquille, chere dame ; je ne vous enverrai pas de lettre, parce que dans ma jeunesse on n’apprenait guere a écrire ; mais je viendrai de temps en temps. N’ayez pas peur que je manque l’occasion de voir votre aimable figure. Ensuite, ajouta Betty dans sa probité, j’ai de l’argent a vous rendre, que je vous remettrai par petites sommes ; et cela me ramenerait toujours, quand meme je ne viendrais pas pour autre chose.

– Il faut donc que cela se fasse ? demanda missis Boffin d’un air de regret.

– Je le crois, » dit Rokesmith.

La chose étant convenue, Bella fut appelée pour prendre note des objets qui devaient composer le fonds de commerce de missis Higden.

« Ne vous inquiétez pas pour moi, chere demoiselle, dit la vieille femme en observant la figure de Bella. Quand je m’assiérai, propre et alerte, sur un marché pour y vendre mon fil et mes aiguilles, je vous gagnerai une piece de six pence en un tour de main comme pas une des fermieres qui seront la. »

Rokesmith profita de l’occasion pour avoir quelques renseignements sur les aptitudes de Salop.

« Si on avait eu de l’argent pour lui faire apprendre un état, répondit missis Higden, ç’aurait été un fameux ébéniste. »

Elle l’avait vu plus d’une fois manier des outils qu’il avait empruntés, soit pour raccommoder la manivelle, soit pour rafistoler un meuble, et il s’en acquittait d’une maniere surprenante. Quant a fabriquer avec son couteau des joujoux pour les minders il le faisait tous les jours. Une fois, plus de douze personnes étaient réunies devant la porte pour voir avec quelle adresse il avait réparé l’orgue tout brisé d’un montreur de singes.

« Tres-bien, dit le secrétaire ; il ne sera pas difficile de lui trouver un état. »

Ayant complété les funérailles de John Harmon, et accumulé des montagnes sur sa fosse, Rokesmith s’occupa le jour meme de terminer les affaires du défunt pour n’avoir plus a y penser. Il rédigea la déclaration détaillée que devait signer Riderhood, signature qu’il obtint dans une courte visite ; puis la chose faite, il se demanda a qui la piece devait etre envoyée. Était-ce le fils qui devait posséder ce document ? Non ; mieux valait que ce fut la fille. Mais la prudence exigeait que le secrétaire n’allât pas chez miss Hexam ; le frere de celle-ci avait vu Jules Handford ; en causant de Rokesmith, les observations de la sour pouvaient réveiller les souvenirs du frere, et avoir des conséquences qu’il fallait éviter. « On irait peut-etre, se dit-il, jusqu’a m’accuser de mon propre meurtre. » Il jugea donc plus sage de se servir de la poste. Plaisante Riderhood lui avait donné l’adresse ; il n’y avait rien a expliquer ; le papier fut mis sous enveloppe, et envoyé a destination.

Tout ce que le secrétaire savait de miss Hexam lui avait été dit par missis Boffin, qui le tenait elle-meme de mister Lightwood. Celui-ci avait une réputation d’agréable conteur, et il s’était approprié cette histoire.

Les détails qu’il avait eus sur Lizzie l’ayant intéressé, Rokesmith aurait été bien aise d’en apprendre davantage. Il aurait voulu savoir, par exemple, si elle avait reçu le papier qui réhabilitait son pere, et si elle en avait été satisfaite. Mais a qui s’adresser ? Mister Lightwood connaissait Jules Handford, il l’avait vu, avait fait faire des recherches a son égard ; de tous les hommes c’était lui que le secrétaire fuyait avec le plus de soin. « Et pourtant le cours ordinaire des choses, se disait Rokesmith, peut me mettre en face de lui d’un moment a l’autre. » Mais le jeune Hexam, se destinant au professorat, travaillait chez un instituteur. Rokesmith le savait par missis Boffin ; car l’influence que Lizzie avait eue sur la carriere de son frere faisait partie de l’histoire que racontait Lightwood et semblait etre ce qu’il y avait de plus honorable a dire sur le compte de la famille. D’autre part Salop avait besoin de s’instruire ; en prenant pour lui donner des leçons l’instituteur chez qui se trouvait Hexam, le secrétaire pourrait avoir sur la sour de ce dernier les détails qu’il désirait.

La premiere chose a faire était de se procurer le nom du professeur ; missis Boffin ne le connaissait pas ; mais elle savait ou était le pensionnat ; il n’en fallait pas davantage. Le secrétaire écrivit immédiatement, et le soir meme vit arriver Bradley.

Rokesmith expliqua au maître de pension que mister et missis Boffin, s’intéressant a un jeune homme qu’ils voulaient mettre en état de gagner sa vie, désiraient lui faire donner des leçons qui seraient prises dans la soirée. Mister Bradley ne demandait pas mieux que d’avoir un pareil éleve. Les conditions furent réglées, et ce fut une affaire faite.

« Maintenant, demanda Bradley, puis-je savoir quelle est la personne qui m’a recommandé aupres de vous ?

– Ce n’est pas a moi que vous l’avez été, répondit Rokesmith ; je ne suis ici que le secrétaire de mister Boffin, l’héritier de mister Harmon, dont vous avez pu entendre parler.

– Mister Harmon ! dit Bradley, qui aurait été bien plus surpris s’il avait su a qui il avait affaire, mister Harmon celui qui a été assassiné et retrouvé dans la Tamise ?

– Précisément.

– Ce n’est pas lui…

– Non, interrompit le secrétaire en souriant, ce n’est pas lui qui vous a recommandé. Mister Boffin a su qui vous étiez par mister Lightwood, un solicitor que vous connaissez probablement.

– Tres-peu ; et ne désire pas le connaître davantage. Non pas que j’aie a lui reprocher quelque chose ; mais j’ai des griefs réels contre son meilleur ami. » Il parvint a se contenir, toutefois a grand’peine, et ce fut avec difficulté qu’il articula ces mots, tant la colere le gagnait chaque fois que le souvenir d’Eugene lui revenait a l’esprit.

Le secrétaire devinant qu’il y avait la quelque blessure se disposait a changer de conversation ; mais Bradley s’y cramponna avec sa maladresse habituelle. « Je n’ai, dit-il, aucun motif de cacher le nom de cet individu : la personne dont j’ai a me plaindre est un mister Wrayburn : » Rokesmith n’avait pas oublié ce gentleman. Parmi les souvenirs confus qu’il avait gardés de sa démarche au bureau de police, alors qu’il se débattait contre l’influence du narcotique, il ne revoyait pas les traits d’Eugene ; mais il se rappelait son nom, sa maniere de parler et d’agir, l’examen qu’il avait fait du corps, la place qu’il occupait, les paroles qu’il avait dites. « Et la sour du jeune Hexam, comment l’appelle-t-on ? demanda le secrétaire pour parler d’autre chose.

– Elle se nomme Lizzie, répliqua le maître de pension, dont la figure se contracta vivement.

– N’est-ce pas une jeune fille remarquable, sous le rapport du caractere ? reprit Rokesmith.

– Assez pour etre bien supérieure a mister Wrayburn, répondit Bradley. A vrai dire, il suffirait pour cela d’une personne médiocre. Mais puis-je vous demander, monsieur, pourquoi vous avez rapproché ces deux noms ? J’espere que ma question n’est pas indiscrete.

– Simple hasard, répondit Rokesmith. Croyant voir qu’il vous était peu agréable de parler de mister Wrayburn, j’ai voulu changer de conversation, et ne l’ai pas fait d’une maniere satisfaisante.

– La connaissez-vous ? demanda Bradley.

– Pas du tout.

– Alors ce n’est pas ce qu’il aurait dit qui a été cause du rapprochement de ces deux noms ?

– Vous pouvez-en etre sur.

– Si je prends la liberté de vous demander cela, dit Bradley apres avoir regardé le tapis, c’est que, dans son insolente fatuité, il est capable de tenir les propos les plus extravagants. J’espere, monsieur, que vous ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Je… Je porte le… plus grand intéret au frere ainsi qu’a la sour ; et ce sujet éveille en moi des sentiments tres-profonds et tres-vifs. » Il tira son mouchoir et s’essuya le visage. Le secrétaire pensa qu’il venait en effet de s’ouvrir un canal par lequel il aurait sur miss Hexam tous les renseignements qu’il pourrait désirer ; mais que selon toute apparence c’était un canal plein d’orages et difficile a sonder. Tout a coup Bradley domina ses émotions tumultueuses, et affrontant le regard du secrétaire, parut lui demander ce qu’il apercevait en lui.

« Vous désiriez, tout a l’heure, savoir qui vous a fait appeler dans cette maison, dit Rokesmith ; c’est au jeune Hexam que vous le devez. Mister Boffin a su par mister Lightwood qu’il était votre éleve, et c’est ainsi qu’il vous a connu. Si je vous ai questionné a l’égard de ce jeune homme et de sa sour, cela vient simplement de l’intéret qu’ils m’inspirent ; intéret qu’il m’est facile d’expliquer : vous n’ignorez pas que c’est leur pere qui a trouvé le corps de John Harmon ?

– Je connais tous ces détails, monsieur, répondit Bradley, dont l’agitation était excessive.

– Dites-moi je vous prie, mister Headstone, miss Hexam a-t-elle eu a souffrir de cette accusation, dénuée de tout fondement, qui s’est élevée contre son pere, et qui vient d’etre anéantie par le dénonciateur lui-meme ?

– Non, monsieur, répondit Bradley avec une sorte de fureur.

– Je m’en réjouis, dit le secrétaire.

– La sour d’Hexam, reprit l’autre en s’arretant a chaque mot, et en ayant l’air de répéter une leçon, n’a encouru aucun reproche qui puisse empecher un homme d’une renommée sans tache, un homme qui ne doit qu’a lui-meme la carriere qu’il s’est faite, de partager avec elle la position qu’il s’est créée. Je ne dis pas, remarquez-le bien, de l’élever jusqu’a cette position ; mais de l’y placer avec lui. La sour d’Hexam a une réputation que rien ne viendra ternir, a moins que ce ne soit par sa propre faute. Quand un homme tel que celui dont je viens de parler la considere comme son égale, et s’est convaincu par lui-meme qu’il n’y a pas sur elle le moindre blâme, je pense que la chose peut etre regardée comme certaine.

– Il se trouve donc un homme dans les conditions que vous venez de dire ? » demanda Rokesmith.

Bradley fronça les sourcils, affermit sa mâchoire, regarda fixement par terre avec une détermination que n’exigeait pas la circonstance, et répondit d’une voix sombre que cet homme existait. Il n’y avait aucun motif de prolonger l’entretien ; et la conversation finit la.

Ces diverses mesures avaient tellement absorbé Rokesmith qu’il ne revit miss Wilfer que le lendemain. Par une entente secrete, ils resterent aussi éloignés l’un de l’autre que faire se pouvait sans etre remarqués. Les préparatifs du départ de Betty leur en faciliterent le moyen en occupant Bella, qui non-seulement s’intéressait a la chose, mais y travaillait d’une maniere active. Chacun d’ailleurs ne pensait qu’a la vieille femme, et lui accordait toute son attention.

« Voyons, dit Rokesmith a missis Higden, comme elle finissait d’arranger son panier, vous consentirez bien a prendre une lettre que je vais écrire, et que je vous prierai d’avoir toujours dans votre poche. Elle sera datée de cet hôtel, et dira tout simplement que mister et missis Boffin sont vos amis, je ne mettrai pas vos patrons ; car je sais qu’ils s’y opposeraient.

– Oh ! oui s’écria Boffin ; pas de patronage ; garons-nous du mot et de la chose.

– Il y en a assez comme cela, n’est-ce pas, Noddy ?

– Je te crois, ma vieille ; et je vais plus loin ; tu dis assez ; moi je dis beaucoup trop.

– Mais n’y a-t-il pas des gens qui aiment a etre patronnés ? demanda Bella en regardant mister Boffin.

– Je ne sais pas, dit le vieux boueur ; si ça leur plaît, ils feraient bien de changer de gout. Patrons et patronnesses, vice-patrons et vice-patronnesses ; patrons défunts et patronnesses défuntes, ex-vice-patrons, ex-vice-patronnesses : qu’est-ce que ça signifie ? Parce que mister Tom Nookes, et missis Jack Style ont donné chacun cinq shillings pour une chose ou pour une autre, voila un patron et une patronnesse ! Que diable y a-t-il la dedans ? Si ce n’est pas la une franche impudence, comment l’appellerez-vous ?

– Ne t’échauffe pas, Noddy, objecta missis Boffin.

– Que je ne m’échauffe pas ! s’écria l’ancien boueur ; mais il y a la de quoi vous faire suer a en etre tout fumant. Dire que je ne vais nulle part sans qu’on me patronne ! Si je prends un billet pour une exhibition de fleurs, de musique, ou de n’importe quoi, un billet qui me coute gros, pourquoi suis-je patronné, comme si les patrons et les patronnesses me régalaient ? Si par elle-meme la chose est bonne, est-ce qu’on ne peut pas la faire par amour de ce qui est bien ? Si elle est mauvaise, est-ce que c’est le patronage qui la rendra meilleure ? Pas du tout. Mais s’agit-il d’un nouvel établissement, on dirait que les briques et le mortier y sont de moindre importance que le patronage. Je voudrais que quelqu’un put me dire si dans les autres pays on est patronné a ce point-la. Quant aux patrons et aux patronnesses je me demande s’ils n’ont pas honte d’eux-memes. Il n’y a pas de pilules, de pommade pour les cheveux, d’essence pour les nerfs qui ne soient pourris par leur moyen. »

Sa bile épanchée, Noddy reprit son allure habituelle, et retourna a la place d’ou il s’était levé pour venir faire cette tirade. « Quant a la lettre, dit-il au secrétaire, vous avez raison ; c’est tout ce qu’il y a de plus juste ; écrivez-la, faites-la-lui prendre, fourrez-la dans sa poche, employez plutôt la force. Elle peut tomber malade ; c’est tres-possible ; il n’y a pas a dire non, missis Higden ; vous pouvez etre malade, vous le savez bien ; vous avez beau etre obstinée, vous ne le nierez pas, je vous en défie. »

La vieille femme se mit a rire, dit qu’elle prendrait la lettre, et en serait reconnaissante.

« A la bonne heure, dit Boffin ; voila qui est raisonnable. Ce n’est pas nous qu’il faut remercier ; car nous n’y pensions pas : c’est Rokesmith. »

Celui-ci écrivit la lettre, en fit la lecture a Betty, et la lui donna.

– Maintenant qu’en pensez-vous ? demanda missis Boffin.

– De la lettre, madame ? Elle est superbe.

– Non ; je parle de votre idée, reprit missis Boffin. Etes-vous bien sure d’etre assez forte pour la mettre a exécution.

– J’aurai plus de force de cette maniere-la qu’en faisant toute autre chose de ce qui m’est possible de faire.

– Ne dites pas cela, s’écria le boueur ; il y a une foule d’autres choses que vous feriez bien ; par exemple, tenir une maison. Est-ce que cela vous déplairait d’aller au Bower, et de connaître un littérateur du nom de Wegg, qui demeure la avec une jambe de bois ? »

La vieille femme était a l’épreuve meme de cette tentation ; pour toute réponse elle ajusta son chapeau et son châle.

« Malgré tout, dit Boffin je ne vous laisserais pas partir si je n’espérais pas qu’on fera de Salop un bon ouvrier en aussi peu de temps qu’on n’en a jamais fait. Mais qu’est-ce que vous avez la, Betty ? on dirait une poupée ? »

C’était le brillant officier qui avait monté la garde sur le lit de Johnny. La pauvre grand’mere le fit voir ; puis le remit dans sa robe. Elle remercia mister et missis Boffin, ainsi que le secrétaire ; et passant ses deux bras ridés autour du cou frais et jeune de Bella, elle répéta les paroles de Johnny : « Un baiser pour la jolie dame. »

Caché entre deux portes, Rokesmith la vit embrassée en mémoire de l’enfant qu’on avait appelé John Harmon ; et la vieille femme cheminait d’un pas résolu, fuyant la paralysie et la mendicité, qu’il regardait encore Bella.


XV – TOUT LUI DIRE !

Le maître de pension tenait plus que jamais a revoir Lizzie. En lui demandant une nouvelle entrevue, il avait obéi a un sentiment voisin du désespoir ; et la meme influence le dominait toujours. Ce fut peu de temps apres l’entretien qu’il avait eu avec Rokesmith, que, par une soirée nébuleuse, Bradley sortit avec son éleve, sans etre remarqué de miss Peecher, et se dirigea vers l’endroit ou il devait parler a la sour d’Hexam.

« Cette habilleuse de poupées, dit-il a Charley, ne nous est favorable ni a l’un ni a l’autre.

– Je m’en doutais, monsieur ; une petite sorciere, maligne et tortue. Dans tous les cas, elle aurait trouvé le moyen de se meler a la conversation, et de dire des impertinences. C’est pour cela que je vous ai proposé de venir dans la Cité, ou nous rencontrerons Lizzie.

– Je l’ai pensé, dit Bradley, qui tout en marchant gantait ses mains nerveuses.

– Il n’y avait que ma sour, reprit l’éleve, pour se choisir une pareille amie. Un de ses caprices ; une fantaisie de dévouement ; elle me l’a dit elle-meme, le soir ou nous sommes allés chez elle.

– Quelle raison avait-elle de se dévouer a cette petite ?

– Toujours la meme chose ; ses idées romanesques, dit Charley en rougissant. J’ai essayé de lui prouver qu’elle avait tort ; mais je n’ai pas réussi. Toutefois, cela n’a pas d’importance ; que nous ayons ce soir une réponse favorable, et tout le reste ira bien.

– Vous espérez toujours, Hexam ?

– Assurément ; nous avons tout pour nous. » Excepté votre sour, peut-etre, pensa Bradley. « Tout absolument, reprit le frere, avec une confiance juvénile : respectabilité, excellente position, énorme avantage pour moi ; rien n’y manque.

– Il est certain que votre sour vous est toute dévouée, dit le maître, en essayant de trouver dans cette phrase un motif d’espoir.

– Naturellement, répondit l’éleve. J’ai sur elle une tres-grande influence ; et du jour ou vous m’avez fait l’honneur de me confier vos intentions, je n’ai pas douté du succes. Tout n’est-il pas de notre côté ? »

Excepté votre sour, peut-etre, pensa de nouveau Bradley.

Rien de moins encourageant que l’aspect de la Cité de Londres en automne, par une soirée grise et poudreuse. Les comptoirs et les magasins fermés ont un air de mort ; l’effroi national qu’inspire la couleur met tout en deuil. Les églises, que des maisons pressent de toute part, les clochers et les tours, sombres et enfumés, se confondant avec un ciel de plomb qui semble tomber sur eux, ne diminuent pas la tristesse de l’effet général. Un cadran solaire, tracé sur le mur d’un temple, paraît, dans son ombre inutile, avoir manqué son entreprise et suspendu ses payements pour toujours. Des portiers et des ménageres, épaves mélancoliques, balayent dans le ruisseau de mélancoliques épaves : chiffons de papier, débris de cuisine, riens de toute espece, que d’autres épaves mélancoliques, attentives et courbées, fouillent, retournent, examinent dans l’espoir d’y ramasser quelque chose qui pourra se vendre. Le flot humain qui s’échappe des rues désertées ressemble a une bande de prisonniers sortant de la geôle ; et Newgate paraît aussi bien convenir au puissant lord-maire que le palais qu’il habite.

C’est par une soirée de cette espece, alors que la poussiere sableuse se met dans vos cheveux, dans vos yeux, dans votre peau ; par une de ces soirées ou les feuilles des quelques arbres de l’endroit s’abattent, dans les coins, fouettées et broyées qu’elles sont par le vent, que Bradley et son éleve gagnerent la région de Leadenhall-street, pour arreter Lizzie au passage. Arrivés trop tôt, ils allerent se mettre dans un angle en attendant qu’elle parut. Le plus charmant des hommes caché et transi dans un coin n’y aurait pas tres-bon-air ; et Bradley y fit réellement une assez pietre figure.

« La voila, monsieur ; allons a sa rencontre. »

Lizzie les aperçut et parut un peu troublée ; elle fit néanmoins a Charley son accueil habituel, et toucha la main que lui tendait le maître de pension.

« Ou vas-tu, chéri ? demanda-t-elle a son frere.

– Nulle part ; nous sommes ici pour te rencontrer.

– Moi, Charley ?

– Oui ; nous venons te prendre pour faire un tour de promenade. Ne suivons pas ces grandes rues pleines de monde et ou l’on ne peut pas causer ; allons dans un endroit plus calme ; tiens, a côté de l’église nous y serons plus tranquilles.

– Mais ce n’est pas mon chemin, dit-elle.

– Si, répondit l’écolier avec pétulance ; c’est la route que je prends ; et ma route est la tienne. »

Lizzie, qui lui tenait toujours la main, le regarda d’un air étonné. Il détourna la tete pour éviter ce regard, et appela mister Headstone. Bradley vint se mettre a côté de lui, non pres d’elle ; le frere et la sour continuerent de se tenir par la main.

La cour ou ils étaient entrés les conduisit a un cimetiere, espece de square entouré d’une grille, et s’élevant d’environ quatre pieds au-dessus de la place dont il occupait le centre. La, convenablement et sainement installés au-dessus des vivants, gisaient les morts sous leurs pierres sépulcrales, dont quelques-unes s’écartaient de la perpendiculaire et le front courbé, semblaient honteuses des mensonges qu’elles énonçaient. Les promeneurs avaient déja fait une fois le tour de la place ; ils marchaient d’un air contraint, et avec un malaise évident, lorsque Charley s’arreta, et dit tout a coup : Lizzie, mister Headstone a une communication a te faire ; je ne veux pas vous gener, et vais flâner dans les environs ; je reviendrai tout a l’heure. »

Ils avaient fait quelques pas, laissant Bradley derriere eux. « Je sais, d’une maniere générale, ajouta Charley, ce dont il va t’entretenir. J’approuve hautement ses intentions ; et j’espere, ou plutôt je suis sur que tu consentiras a ce que nous désirons, lui et moi. Je n’ai pas besoin de te rappeler que j’ai a mister Headstone les plus grandes obligations, et que je souhaite de toute mon âme que ses projets réussissent. Tu partages mes sentiments, ce qui est d’une bonne sour ; je n’ai aucun doute a cet égard.

– Ne t’éloigne pas, Charley, dit-elle en serrant la main qu’il voulait lui retirer ; mister Headstone ferait mieux de ne rien dire.

– Tu ne sais pas ce que c’est, reprit l’éleve.

– Peut-etre bien ; mais cependant…

– Non, non ; si tu le savais tu ne parlerais pas comme cela. Voyons, laisse-moi partir ; sois raisonnable ; tu oublies qu’il nous regarde. »

Elle lui lâcha la main, et Charley s’éloigna apres lui avoir recommandé de nouveau d’agir en « fille sensée, de se conduire en bonne sour. »

Resté seul aupres d’elle, Bradley ne se décida a rompre le silence que lorsqu’elle eut relevé les yeux. « La derniere fois que je vous ai vue, commença-t-il, je vous ai dit qu’il me restait a vous communiquer certaine chose qui pourrait avoir de l’influence sur votre conduite. C’est pour vous en parler que je suis venu ce soir. J’espere que vous ne me jugerez pas d’apres l’hésitation qu’il y a dans mes paroles. Vous me voyez a mon grand désavantage ; c’est bien malheureux pour moi, qui voudrais tant briller devant vous, et qui me fais voir sous le jour le plus défavorable. »

Elle se mit a marcher lentement ; et Bradley, mesurant son pas sur le sien, marcha a côté d’elle.

« Il semble égoiste de ma part de m’occuper de moi tout d’abord, reprit-il ; mais quand je vous parle tout ce que je dis est bien loin de ce que je sens, bien différent de ce que je voudrais dire. C’est comme cela ; je ne peux pas l’empecher. Oh ! vous etes ma ruine ! »

L’accent passionné de ces derniers mots, et le geste désespéré qui les accompagna, la firent tressaillir. « Oui, poursuivit-il, vous m’avez perdu ; je n’ai plus de ressources dans l’esprit, plus de confiance en moi, plus d’empire sur moi-meme quand vous etes la, ou que je pense a vous ; et j’y pense sans cesse ! Vous ne m’avez pas quitté une seconde depuis l’instant ou je vous ai vue. Quel malheureux jour pour moi !

– Je suis désolée, monsieur, de vous avoir fait du mal ; c’est bien sans intention, je vous assure.

– Voyez ! s’écria-t-il avec désespoir ; je voulais vous montrer l’état de mon cour, et j’ai l’air de vous adresser des reproches ! Soyez indulgente pour moi ; j’ai toujours tort quand il s’agit de vous ; c’est la ma destinée. »

Bien que toujours aupres d’elle, il fit le tour de la place sans rien dire, luttant contre lui-meme, et regardant les fenetres abandonnées, comme s’il y avait eu sur leurs vitres noires quelque phrase qui put lui venir en aide.

« Il faut pourtant vous montrer ce que j’ai dans l’âme ! Malgré la nullité dont je fais preuve, il faut que ce soit exprimé. C’est vous qui paralysez tous mes moyens. Je vous supplie de croire que beaucoup de gens ont bonne opinion de moi, qu’il en est qui m’ont en grande estime, que je me suis fait une position que l’on considere comme étant digne d’envie.

– Je n’en doute pas, monsieur ; je le sais depuis longtemps par Charley.

– Veuillez croire, je vous le demande, que si j’offrais ma position telle qu’elle est aujourd’hui, et les sentiments que j’éprouve, a l’une des jeunes femmes les plus estimées, les plus capables, parmi celles qui se livrent a l’instruction, il est probable qu’ils seraient acceptés, meme avec empressement.

– Pourquoi ne le faites-vous pas ? demanda Lizzie.

– Il est bien heureux que je ne l’aie pas fait ! dit-il avec exaltation, et en répétant ce geste qui semblait puiser dans son cour, en prendre le sang et le jeter devant elle. C’est la seule pensée consolante qui me soit venue depuis bien des semaines ; car si je l’avais fait, et que je vous eusse rencontrée, j’aurais brisé ce lien comme un fil. »

Lizzie le regarda avec terreur.

« Pas volontairement, poursuivit Bradley ; pas plus que je ne suis la par l’effet de ma volonté. Vous m’attirez sans que je le veuille. Je serais en prison que vous m’en feriez sortir, je renverserais les murailles pour aller droit a vous. Je serais sur mon lit de mort, qu’attiré par vous, je me leverais en chancelant, et j’irais tomber a vos pieds. »

L’énergie affolée de cet homme qui ne se contenait plus était vraiment terrible. Il s’arreta, posa la main sur le petit mur qui entourait le cimetiere, et sembla vouloir en arracher les dalles.

« Jusqu’a ce que le moment soit venu, reprit-il avec désespoir, nul ne sait quels abîmes sont en lui. Il est des hommes pour qui ce moment-la ne vient jamais. Qu’ils restent paisibles, et en rendent grâces a Dieu. Pour moi, c’est vous qui l’avez évoqué. Vous avez paru, et le fond de cette mer orageuse a été soulevé, – il se frappa la poitrine – et ne s’est pas calmé depuis lors.

– Assez, monsieur ; permettez que je vous arrete ; cela vaudra mieux pour vous et pour moi ; allons retrouver mon frere.

– Non ; pas encore. Il me faut tout dire ; j’ai souffert mille tortures pour ne m’etre pas expliqué. Je vous fais peur… ! C’est l’une de mes miseres de ne pas pouvoir vous parler, ni meme parler de vous, sans hésiter a chaque syllabe, a moins de rompre mon frein et d’arriver a la démence. Voici l’allumeur du gaz ; il partira bientôt. Je vous en prie, encore un tour de place. Ne vous effrayez pas ; je vais me contenir, je vous le promets. »

Elle céda a cette priere ; pouvait-elle faire autrement ? Et gardant le silence, ils refirent le tour du square.

Les lumieres jaillirent une a une, repoussant dans l’ombre la vieille tour de l’église qui parut s’éloigner ; puis l’homme au gaz s’en alla ; et les promeneurs se retrouverent seuls. Bradley continua de marcher en silence jusqu’a ce qu’il fut revenu a l’endroit ou il avait parlé d’abord. Il s’arreta pres du mur, et saisissant la pierre de ses doigts crispés, il reprit la parole sans cesser de regarder la dalle que sa main essayait de tordre.

« Ce que je vais vous dire, vous le savez : je vous aime. J’ignore ce que pensent les autres quand ils prononcent ce mot-la. Pour moi, il signifie que je suis sous l’influence d’une attraction effroyable, a laquelle j’ai essayé de résister, mais qui me domine complétement. Vous pouvez m’attirer dans l’eau, dans le feu, a la potence ; m’attirer vers le genre de mort qu’il vous plaira de me choisir ; m’attirer a ce que j’aurais fui avec le plus d’horreur : a tous les scandales, a toutes les hontes ! Cet abandon de moi-meme, la confusion de mes pensées, qui fait que je ne suis plus bon a rien, est ce qui me faisait dire tout a l’heure que vous m’aviez perdu. Mais si votre réponse m’était favorable, si vous acceptiez ma personne et mon nom, vous pourriez, avec la meme force, m’attirer vers le bien. J’ai une belle aisance et rien ne vous manquera. Ma réputation est excellente, elle protégera la vôtre. J’accomplirais ma tâche comme je peux la remplir ; et me voyant capable et respecté, recevant sous vos yeux les témoignages de l’estime de tous, peut-etre seriez-vous fiere de moi ; je ferais tant d’efforts pour cela ! Tout ce qui pouvait me détourner de ce mariage, je l’ai réduit a néant, et l’ai fait de tout mon cour. Votre frere me favorise de tous ses voux ; nous pourrions vivre ensemble, associer nos travaux : dans tous les cas, mon influence et mon appui lui seraient assurés. Je ne sais pas ce que je pourrais dire. Ce n’est pas assez, je le sens ; mais tout ce que j’ajouterais ne ferait qu’en affaiblir l’expression. Je dirai seulement que si la sincérité a quelque poids aupres de vous, tout cela est bien vrai – effroyablement vrai. »

Le mortier qui scellait la pierre ébranlée par sa main, grela sur le pavé en confirmation de ses paroles.

« Attendez ! je vous en supplie ; marchons un peu, cela vous donnera le temps de réfléchir, et a moi de prendre des forces. Voulez-vous ? »

Elle céda encore ; ils firent un nouveau tour de place, et revenu au meme endroit, il ébranla de nouveau la pierre. « Maintenant, dit-il en concentrant toute son attention sur ce qu’il allait entendre, répondez : oui ou non.

– Je vous remercie de tout mon cour, monsieur ; je suis bien reconnaissante ; j’espere que vous trouverez avant peu une femme digne de vous, qui vous donnera tout le bonheur que vous méritez ; mais c’est non.

– N’est-il pas nécessaire que vous réfléchissiez… quelque temps, une semaine, un jour ? demanda-t-il a demi suffoqué.

– Non, monsieur.

– Etes-vous bien décidée ? bien sure de ne pas changer d’avis ? N’y a-t-il aucun espoir ?

– Aucun, monsieur j’en suis sure.

– En ce cas, reprit-il en se tournant vers elle, et en frappant la pierre avec tant de force que les os de ses doigts en furent mis a nu, je souhaite de ne pas le tuer ! »

La haine, la soif de vengeance qui éclaterent dans son regard, en meme temps que ces mots tombaient de ses levres pâles, tandis que sa main sanglante paraissait avoir donné la mort, effrayerent tellement Lizzie qu’elle voulut fuir ; mais il la retint par le bras.

« Laissez-moi, monsieur, laissez-moi ! ou je vais appeler au secours.

– C’est moi, dit-il, qui devrais en demander ; vous ne savez pas comme j’ai besoin d’etre secouru. »

Les contractions de sa figure, au moment ou il la vit se détourner et chercher ou était son frere, auraient fait partir le cri qu’elle avait sur les levres, si elle avait pu le voir. Mais tout a coup il arreta ces mouvements tumultueux, et fixa l’expression de son visage avec autant de fermeté que si la mort l’eut fait elle-meme. « Vous voyez, je suis calme, dit-il ; écoutez-moi. »

Elle réclama de nouveau la liberté, le fit avec autant de dignité que de courage ; et dégageant son bras de l’étreinte qui s’était peu a peu relâchée, elle regarda Bradley en face. Jamais elle ne lui avait paru si belle ; il voulut soutenir son regard ; mais il sentit ses yeux se voiler comme si elle en avait attiré la lumiere.

« Cette fois j’aurai donc parlé ! reprit-il en croisant les mains pour s’interdire les gestes qui pouvaient lui échapper. Cette fois, j’aurai dit tout ce qui me torture. Mister Eugene Wrayburn…

– C’était a lui que vous pensiez dans cet acces de rage ? » demanda Lizzie d’une voix ferme. Il se mordit les levres, et la regarda sans répondre. « C’était a mister Wrayburn que s’adressaient vos menaces ? » Il la regarda, toujours sans répondre, et en se mordant les levres. « Vous m’avez demandé de vous entendre, mais vous n’avez rien a dire ; et je vais retrouver mon frere.

– Oh ! restez ! Je n’ai menacé personne. » Voyant qu’elle regardait sa main, il en essuya le sang sur sa manche, puis la recroisa avec l’autre. « Mister Wrayburn, reprit-il.

– Encore ce nom, monsieur ! pourquoi le répéter ?

– Parce qu’il est le sujet de ce qui me reste a vous dire. Remarquez-le bien : je ne menace pas. Si cela m’arrive, arretez-moi, et faites-m’en des reproches. Mister Wrayburn ! » La maniere dont il proféra ces mots renfermait a elle seule une menace que des paroles n’auraient guere mieux exprimée. « Vous recevez ses visites, poursuivit-il ; vous acceptez ses bienfaits, vous l’écoutez avec plaisir, lui.

– Mister Wrayburn a été plein de bontés et d’égards pour moi a l’époque ou mon pere est mort, répliqua Lizzie avec fierté.

– Oh ! naturellement ; c’est un homme plein de bontés et d’égards, que mister Wrayburn.

– Il vous est étranger, d’ailleurs, poursuivit-elle avec indignation.

– Vous vous trompez ; il me touche de pres, au contraire.

– Que peut-il vous etre ?

– Un rival d’abord.

– Mister Headstone, reprit Lizzie le visage en feu, ce que vous venez de dire est une lâcheté ; mais cela me permet de vous répondre que je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais ; que vous m’avez déplu des votre premiere visite ; et que personne n’entre pour rien dans l’effet que vous m’avez produit. »

Il releva la tete qu’il avait courbée sous le poids de ces paroles, et apres s’etre humecté les levres : « Je savais tout cela, dit-il ; et vous ne m’en attiriez pas moins. J’avais beau penser a mister Wrayburn, j’avançais toujours. Ce soir je songeais a lui, et je suis venu ; meme actuellement je l’ai sous yeux, et je vous parle encore. C’est pour lui qu’on m’éloigne, qu’on me rejette.

– Si vous interprétez ainsi mon refus et les remercîments que je vous adresse, ce n’est pas ma faute, dit-elle avec douceur ; car elle était non-moins émue qu’effrayée de la lutte qu’il soutenait contre lui-meme.

– Je ne me plains pas, dit-il ; je constate un fait. J’ai du lutter contre le respect de moi-meme, lorsque je me suis laissé entraîner vers vous en dépit de mister Wrayburn. Vous ne vous figurez pas a quel point je suis tombé dans ma propre estime. »

Elle était blessée, irritée ; mais elle garda le silence en considération de ce qu’il avait fait pour son frere et de ce qu’elle lui voyait souffrir.

« Ce respect de moi-meme, auquel je tenais tant, il est sous ses pieds ! dit-il avec désespoir ; sous les pieds de cet homme qui le foule et qui triomphe !

– Vous vous trompez, monsieur.

– Non, je ne me trompe pas ; il m’a écrasé de son mépris ; car il savait d’avance ce qui m’arriverait ce soir.

– Votre esprit s’égare, monsieur.

– Jamais il n’a été plus lucide, jamais ; je sais trop bien le sens de mes paroles. Maintenant j’ai dit tout ce que j’avais a dire ; rappelez-vous que je n’ai pas fait de menace, que je vous ai seulement exposé la chose. »

En ce moment Charley vint a paraître. Elle s’élança vers son frere, et fut suivie de Bradley, dont la main pesante tomba sur l’épaule de l’éleve. « Je m’en vais, dit-il a celui-ci ; je retournerai seul a la maison, je m’enfermerai dans ma chambre. Laissez-moi une demi-heure d’avance ; et ne cherchez pas a me voir avant demain matin, ou je serai a mon poste, comme a l’ordinaire. » Il joignit les mains, proféra un cri étouffé qui n’avait rien de terrestre, et s’éloigna rapidement.

Restés seuls, a côté d’un bec de gaz, le frere et la sour se regarderent en silence ; puis un nuage passa sur la figure de l’écolier, et d’une voix rude : « Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il ; qu’as-tu fait a mon meilleur ami ? allons vite, et de la franchise.

– Un peu plus d’égards, Charley !

– Je ne suis pas d’humeur a songer aux égards, ni a d’autres balivernes ; qu’est-ce qui est arrivé ? Pourquoi M. Headstone est-il parti de cette maniere-la ?

– Il m’a proposé – mais tu dois le savoir – de me marier avec lui.

– Eh bien ? fit Charley avec impatience.

– J’ai été forcée de lui répondre que cela ne se pouvait pas.

– Forcée ! dit le frere entre ses dents, et en la repoussant avec rudesse ; lui répondre que cela ne se pouvait pas ! Sais-tu bien qu’il vaut cent fois mieux que toi ?

– Ce n’est pas difficile, Charley ; mais c’est égal ; je ne peux pas l’épouser.

– Tu sens que tu n’es pas digne de lui ; c’est la ce que tu veux dire, je suppose ?

– Ce que je veux dire est bien simple : je ne l’aime pas, et ne l’épouserai jamais.

– Sur mon âme, s’écria l’écolier, tu es une sour modele, un type de désintéressement ! Ainsi tout ce que je fais pour effacer le passé, pour m’ouvrir une carriere et t’élever avec moi, est détruit par tes extravagances.

– Je ne veux pas te faire de reproches, Charley ; mais tu avoueras…

– L’entendez-vous ! interrompit le frere en jetant les yeux autour de lui. Elle s’efforce de briser mon avenir, elle perd le sien, et veut bien ne pas m’adresser de reproches ; c’est heureux, vraiment ! Tu vas me dire aussi que tu n’en feras pas a mister Headstone pour etre descendu de la sphere dont il est l’une des gloires, et s’etre mis a tes pieds, d’ou tu le repousses ?

– Non, Charley ; je te dirai ce que je lui ai dit a lui-meme : que je le remercie sincerement de ses offres généreuses. Je suis fâchée qu’il me les ait faites ; j’espere qu’il trouvera une femme plus digne de lui, et qui le rendra aussi heureux que je le désire. »

Le regard de Charley s’arreta. En voyant la patiente petite mere qui avait protégé son enfance ; l’amie courageuse et douce qui l’avait dirigé et soutenu ; la sour oublieuse d’elle-meme qui l’avait sauvé de l’abjection et de la misere, l’écolier eut un léger remords, dont son cour, chaque jour plus dur, fut ébranlé ; sa voix se radoucit, et prenant le bras de la jeune fille : « Voyons, dit-il, ne nous disputons pas ; soyons raisonnables ; causons tranquillement, comme on le doit entre frere et sour. Veux-tu m’écouter, Liz ?

– Oh ! répondit-elle au milieu de ses larmes, est-ce que je ne t’écoute pas, Charley, meme pour entendre des choses bien dures ?

– Je t’ai fait de la peine, je le regrette, Lizzie ; mais il ne faut pas m’exaspérer. Voyons : mister Headstone a pour toi un dévouement absolu ; il m’a dit, et dans les termes les plus forts, que du jour ou nous sommes allés te voir ensemble, il n’avait pas été une seconde sans penser a toi. Miss Peecher, notre voisine, qui est maîtresse de pension, jeune et jolie, fort instruite, qui a tout pour elle, lui est tres-attachée, le fait est connu ; eh bien ! il ne la regarde meme pas. Or, l’affection qu’il a pour toi est tres-désintéressée ; tu ne peux pas dire le contraire ; il aurait cent fois plus de bénéfices a prendre notre voisine ; qu’a-t-il a gagner en t’épousant ?

– Oh ! ciel, rien du tout.

– Cela prouve bien en sa faveur, continua Charley. Mais j’arrive au point capital : mister Headstone m’a toujours poussé ; il a beaucoup d’influence ; si j’étais son beau-frere il me favoriserait. Il est venu me trouver, et m’a dit de la façon la plus délicate : « J’espere, Hexam, qu’il vous serait agréable de me voir épouser votre sour ; d’autant plus que cela vous serait utile. – Monsieur, lui ai-je répondu, c’est la chose qui me rendrait le plus heureux. – En ce cas, m’a-t-il dit, je peux compter sur vous pour m’appuyer aupres de votre sour, et lui parler de moi d’une maniere favorable. Certainement, ai-je répliqué ; soyez tranquille, monsieur, car j’ai sur elle beaucoup d’empire. N’est-il pas vrai, Liz ?

– Oui, Charley, beaucoup.

– Tres-bien, Liz ; une bonne parole ; tu vois, nous commençons a nous entendre. Je continue ; fais bien attention. Mariée avec lui, la position que tu occuperas sera des plus respectables ; infiniment supérieure a celle que tu as maintenant. Elle te séparera enfin de la riviere, et de tout ce qui s’y rattache. Plus rien de la vie d’autrefois ; tu seras délivrée pour toujours des habilleuses de poupées, de leurs ignobles peres, et de tout ce qui s’en suit. Non pas que je veuille dénigrer miss Wren ; elle est tres-bien pour une fille de son rang ; mais sa société ne convient pas a la femme d’un chef d’institution. Ainsi donc au point de vue de mon intéret, de celui de mister Headstone et du tien, c’est tout ce qu’il y a de plus désirable. »

Il s’arreta pour regarder sa sour ; mais rien n’annonçait qu’elle eut changé d’avis. Il se remit a marcher aupres d’elle ; et bien qu’il s’efforçât de cacher son désappointement, ce fut d’un ton moins résolu qu’il reprit la parole.

« Avec l’influence que j’ai sur toi, j’aurais peut-etre mieux fait, dit-il, de t’entretenir des projets de mister Headstone avant qu’il t’en parlât, et de te disposer en sa faveur ; mais cette proposition est tellement généreuse, les avantages qu’elle offre sont d’une telle évidence, tu as toujours fait preuve de tant de raison, que je n’ai pas cru que ce fut nécessaire ; il paraît que je me suis trompé. Toutefois ce n’est pas irréparable ; il suffit de lui dire que la réponse qu’il a reçue tout a l’heure n’est pas définitive, que cela s’arrangera peu a peu, et que tu finiras par accepter. Je l’aurai bien vite rejoint ; et ce sera comme si tu n’avais rien dit. »

Il s’arreta de nouveau ; la pâle créature le regarda d’un air affectueux et troublé ; mais elle secoua la tete d’une façon négative.

« Est-ce que tu as perdu la parole ? demanda-t-il avec aigreur.

– J’aurais mieux aimé ne rien dire, Charley ; mais puisqu’il le faut, je parlerai. Je maintiens la réponse que j’ai faite, et ne permets pas que tu dises le contraire. Ne lui parle pas de moi ; c’est inutile. Apres la résolution dont je lui ai fait part ce soir, résolution, qui est inébranlable il ne reste rien a dire.

– Et cette fille-la s’appelle une bonne sour ! s’écria l’écolier en la repoussant d’une maniere brutale.

– Voila deux fois, Charley, que tu m’as presque frappée – ne te blesse pas de mes paroles – je ne veux pas dire que ce soit avec intention Dieu m’en préserve ; tu ne t’en doutes pas, j’en suis sure, mais tu m’as poussée bien fort, chéri.

– Dans tous les cas, poursuivit Charley sans faire attention a cette remontrance, je sais ce que cela signifie, et ne souffrirai pas que tu me déshonores.

– Cela signifie que ce mariage me déplaît ; pas autre chose.

– Ce n’est pas vrai, répondit-il brusquement. C’est ton Wrayburn qui en est cause.

– Charley, je t’en prie ! au nom des jours que nous avons passés ensemble, si tu te les rappelles…

– Je ne veux pas que tu me déshonores, reprit-il d’un ton bourru ; il ne sera pas dit qu’apres m’etre sorti de la fange, tu m’y feras retomber ; et pour que ta honte ne rejaillisse pas sur moi, je te le déclare, il n’y a plus rien de commun entre nous.

– Que de fois, par une soirée comme celle-ci, meme souvent bien plus dure, je me suis assise dans la rue, pour tâcher d’apaiser tes cris ! Si tu ne l’as pas oublié, Charley, reprends tes dernieres paroles. Ne me fais pas d’excuses ; dis seulement que tu ne le penses pas, et mes bras et mon cour te seront toujours ouverts.

– Reprendre mes paroles ! C’est-a-dire que je les répete ; tu es une mauvaise fille ; foncierement mauvaise ; une méchante sour, hypocrite et sans âme. C’est fini entre nous, entends-tu bien ; et pour toujours. »

Il leva ses mains ingrates, comme pour dresser une barriere entre sa sour et lui, et se mettant a courir, il eut bientôt disparu. Lizzie resta immobile et silencieuse a la place ou il l’avait laissée, jusqu’au moment ou elle fut réveillée par l’heure qui sonnait a l’église. Elle se détourna pour partir ; mais son immobilité, en se brisant, fit jaillir les larmes que le froid égoisme et le cour glacé de son frere avaient congelées.

« Que ne suis-je ici avec les morts ! Ô Charley ! Charley ! c’était donc ainsi que devait finir l’histoire dont nous regardions les images dans le feu ? »

Elle se couvrit la figure de ses mains, et tomba en sanglotant sur le mur du cimetiere. Un homme passa pres d’elle, la tete inclinée ; puis il se retourna, et s’arreta pour la voir. C’était un vieillard a la démarche grave, vetu d’une longue houppelande, et coiffé d’un chapeau a larges bords. Apres un instant d’hésitation, il revint sur ses pas, s’approchant d’elle tout doucement, et d’une voix compatissante : « Pardonnez-moi, lui dit-il, de vous adresser la parole ; mais vous avez de grands chagrins, pauvre femme ! Je ne peux pas vous laisser pleurer toute seule, et continuer ma route, comme s’il n’y avait la personne. Puis-je vous etre utile ? faire quelque chose qui aide a vous consoler ? » Elle releva la tete, et s’écria avec joie : « Mister Riah ! Oh ! c’est vous !

– Je n’en reviens pas, dit le vieillard. Je croyais parler a une étrangere, et c’était vous, ma fille ! Prenez mon bras ; venez avec moi. Qui vous a fait ce chagrin ? pauvre enfant !

– Mon frere s’est querellé avec moi, et il m’a reniée, sanglota Lizzie.

– Chien ingrat ! dit le vieux juif. Mais laisse-le partir ; secoue la poussiere de tes pieds, et oublie jusqu’a sa trace. Venez, ma fille, venez chez moi ; c’est a deux pas ; vous reprendrez un peu de calme ; vous vous bassinerez les yeux ; puis je vous reconduirai. Il se fait tard ; vous etes toujours rentrée a pareille heure ; et ce soir il y a beaucoup de monde dehors. »

Elle accepta le bras du vieillard, et ils sortirent de la place du cimetiere ; ils venaient d’entrer dans la voie principale, quand un individu, qui flânait d’un air mécontent, et dont le regard fouillait la rue dans tous les sens, se précipita vers eux en s’écriant : « Lizzie ! mais d’ou venez-vous ? »

Elle se serra contre le vieillard, et inclina la tete. De son côté, le vieux juif apres avoir lancé un coup d’oil rapide sur le nouveau venu, baissa les yeux et garda le silence.

« Qu’est-il arrivé, Lizzie ?

– Je ne peux pas vous le dire a présent, mister Wrayburn, si meme je vous le dis jamais. Laissez-moi, je vous en prie.

– Pas le moins du monde ; je suis venu expres pour vous. J’ai dîné dans le voisinage, et sachant a quelle heure vous sortez de l’atelier, j’étais sur de vous rencontrer ici. Mais qu’etes-vous devenue ? Il y a des heures que je me promene de long en large, comme un recors ou un marchand de vieux habits, dit-il en regardant le juif. »

Celui-ci leva les yeux, et jeta un nouveau coup d’oil sur le jeune homme.

« Allez-vous-en, mister Wrayburn ; je ne suis pas seule, vous voyez, je n’ai rien a craindre. Un mot cependant : prenez garde, je vous en prie ; veillez sur vous.

– Mysteres d’Udolphe ! s’écria Eugene d’un air étonné. Puis-je vous demander quel est ce protecteur ?

– Un ami dévoué, monsieur.

– Je vais prendre sa place, continua Eugene, et vous me direz ce qui vous arrive, Lizzie.

– Il s’agit de son frere, répondit le vieillard en regardant le gentleman.

– De notre frere ! reprit Eugene d’un ton méprisant ; il ne vaut pas un souvenir, encore moins une larme. Et qu’a-t-il fait, notre frere ? »

Le vieux juif attacha sur Eugene un regard profond et grave qu’il reporta sur sa compagne. Ce regard était tellement significatif qu’Eugene arreta court l’expression légere qu’il avait sur les levres, et le transforma en un murmure reveur.

Les yeux baissés, mais conservant toujours le bras de Lizzie, le vieillard garda le silence, et resta immobile d’un air patient et résigné. Habitué a l’obéissance passive, il aurait passé la toute la nuit, sans paraître désirer qu’il en fut autrement.

« Si mister Aaron veut bien me céder sa place, dit Eugene qui commençait a trouver la chose fatigante, il sera complétement libre de vaquer aux devoirs qui peuvent l’appeler a la synagogue. » Le vieux juif demeura comme un terme. « Bonsoir, monsieur, reprit Eugene, nous ne voulons pas vous retenir. » Puis, se tournant vers Lizzie, il ajouta : « Est-ce que notre ami est un peu sourd ?

– Non, gentleman chrétien, j’ai l’oreille fine, répondit tranquillement le vieillard ; mais il n’y a qu’une voix qui puisse me faire entendre que je doive quitter cette jeune fille avant de l’avoir reconduite.

– Puis-je savoir pourquoi ? dit Eugene avec la meme aisance.

– Pardon, répliqua le juif ; si elle le demande, je le dirai ; mais a elle seule, non a d’autre.

– Je ne le demande pas, dit-elle, et vous prie de me reconduire. J’ai été bien éprouvée ce soir, mister Wrayburn ; ne me croyez pas ingrate, dissimulée, ou changeante ; ce n’est pas cela ; je suis seulement bien malheureuse. Mais, je vous en prie, n’oubliez pas ce que je vous disais tout a l’heure ; prenez garde a vous, prenez garde !

– A quel propos, chere Lizzie ? demanda-t-il a voix basse, en se penchant vers elle. De qui ou de quoi faut-il me défier ?

– De quelqu’un que vous avez vu dernierement, et qui vous en veut beaucoup. »

Eugene fit claquer ses doigts et se mit a rire. « Voyons, reprit-il, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, nous allons partager le mandat, et vous reconduire chez vous, mister Aaron d’un côté, et moi de l’autre. »

Il connaissait le pouvoir qu’il avait sur elle, et savait bien qu’elle n’exigerait pas qu’il s’éloignât. Il savait, qu’ayant des craintes a son égard, elle serait inquiete si elle le perdait de vue ; car, en dépit de sa légereté et de sa nonchalance, il savait tout ce qu’il voulait savoir de ce qu’elle pouvait penser et sentir.

Si joyeux aupres d’elle, si indifférent au péril, si dévoué, alors qu’elle ne trouvait qu’ingratitude dans sa propre famille ; tellement supérieur par son esprit, son calme et son aisance, a l’etre guindé, sombre et violent qui la poursuivait, au frere égoiste et brutal qui l’avait reniée, quel immense avantage, quelle influence entraînante n’avait-il pas en ce moment ! Ajoutez a cela qu’elle venait, pauvre fille ! de l’entendre vilipender a propos d’elle ; qu’elle avait souffert a cause de lui ; et vous comprendrez que le sérieux qu’il melait a ses paroles insouciantes, comme pour lui montrer que celles-ci n’avaient d’autre but que de la distraire ; vous comprendrez que son plus léger attouchement, son moindre regard, sa seule présence au fond de ces rues obscures, que tout cela fut pour elle comme le rayonnement d’un monde enchanté, aux abords défendus par la haine, la jalousie, la colere, par toutes les passions mauvaises, qui, ne pouvant en supporter l’éclat, devaient naturellement l’attaquer et le maudire.

Il ne fut plus question de s’arreter chez l’Israélite, et le petit groupe se dirigea vers Smith’s Square. Un peu avant de gagner sa demeure, Lizzie dit adieu au gentleman et au Juif, et rentra seule chez elle.

« Merci, mister Aaron, dit alors Eugene, merci mille fois de votre compagnie ; il ne me reste plus qu’a vous quitter, et je le regrette.

– Je vous souhaite le bonsoir, monsieur, répondit le vieillard, et désirerais vous voir moins insouciant.

– Je vous souhaite le bonsoir, reprit Eugene, et désirerais vous voir un peu moins soucieux. »

Mais lorsqu’il eut fini de jouer son rôle, et qu’ayant tourné le dos au Juif, il eut quitté la scene, il parut a son tour avoir de graves soucis. « Quelles étaient donc les questions de Lightwood ? murmura-t-il. Ne demandait-il pas ce qui allait arriver, ce que j’allais faire, ou tout cela me conduirait ? Nous allons bientôt le savoir. » Et il poussa un profond soupir.

Une heure apres, ce soupir fut répété comme par un écho, lorsque Riah, qui s’était assis dans un coin, en face de la maison de Jenny Wren, se leva et reprit sa marche résignée, glissant par les rues, dans son costume antique, semblable au fantôme d’une époque évanouie.


XVI – DOUX ANNIVERSAIRE

Tandis qu’il s’habille au-dessus des écuries de Duke-street, quartier Saint-James, l’estimable Twemlow entend que les chevaux d’en bas sont a leur toilette, et comparant sa position a celle de ces nobles betes, il trouve la sienne bien moins avantageuse. Non-seulement il n’a pas de valet de chambre, qui, le frappant du plat de la main, lui dise d’une voix bourrue de se tourner a droite ou a gauche ; mais il n’a aucun valet, et toutes ses articulations étant rouillées quand il se leve, il lui serait agréable d’etre meme attaché par la tete a la porte de sa chambre, et de s’y voir frotté, brossé, peigné, lavé a grande eau, épongé, essuyé, habillé, en ne prenant part a ces obligations fatigantes que d’une maniere passive.

Quant a la façon dont procede la séduisante Tippins lorsqu’elle se prépare a troubler les sens des hommes, sa femme de chambre et les Grâces en ont seules connaissance. Mais bien qu’elle n’en soit pas réduite comme Twemlow a se servir elle-meme, cette fascinatrice pourrait simplifier notablement la restauration quotidienne de ses charmes ; car, sous le rapport du cou et du visage, cette diva est une espece de langouste, qui, chaque matin, fait peau neuve, ce qui l’oblige a se tenir dans un endroit retiré jusqu’a ce que la nouvelle croute ait suffisamment durci.

Twemlow finit cependant par se mettre un col, une cravate et des manchettes qui lui retombent sur les doigts, et il va déjeuner en ville.

Chez qui ce déjeuner peut-il avoir lieu, sinon chez ses voisins, les Lammle de Sackville-street, ou il doit rencontrer Fledgeby, son parent éloigné. L’imposant Snigsworth peut mettre Fledgeby a l’index, et lui interdire sa présence ; mais le pacifique Twemlow se dit avec raison : « S’il est mon parent, ce n’est pas ma faute ; d’ailleurs ce n’est pas connaître un homme que de se trouver avec lui. »

Il y a déja un an qu’Alfred et Sophronia sont mariés, et si l’anniversaire de cet heureux événement n’est célébré que par un déjeuner, c’est qu’un repas du soir, avec toute la pompe qu’exigerait la circonstance, ne pourrait se donner que dans le palais imaginaire dont la splendeur fait tant d’envieux.

Twemlow traverse donc Piccadilly, non sans difficulté. Il a conscience d’avoir eu la jambe plus ferme, la taille plus droite, et moins peur d’etre écrasé par les voitures. C’était dans le temps ou il espérait obtenir du redoutable Snigsworth la permission de faire ou d’etre quelque chose, et avant que cet impérieux tartare eut publié cet ukase : « Incapable de se distinguer dans une carriere quelconque, Twemlow restera pauvre toute sa vie, sera pensionné par moi, et devra se rappeler sans cesse qu’il est mon obligé. »

Ah ! pauvre Twemlow ! pauvre petit vieillard, faible et doux, que penses-tu maintenant de l’adorable qui t’a brisé le cour, alors qu’il était jeune, et que tes cheveux étaient bruns ? Est-il moins pénible de la regretter aujourd’hui telle que tu la revais, que de la connaître telle qu’elle a toujours été : un crocodile avide, cuirassé contre toute émotion, et non moins incapable de se figurer la délicatesse du point sensible et tendre qui bat sous ton gilet, que d’y arriver tout droit avec son aiguille a tricoter ? Dis-nous, pauvre Twemlow, est-il moins rude d’etre le parent pauvre d’un lord que de donner a boire aux chevaux, et de se tenir en plein hiver dans la boue de cette place de fiacres ou ton pied chancelant a failli glisser tout a l’heure ?

Twemlow ne répond pas et continue sa route. Comme il arrive a la porte des Lammle, s’arrete une petite voiture renfermant lady Tippins. La divinité baisse la glace, et, d’un air folâtre, vante la vigilance de son chevalier qui l’attend pour lui donner la main. Twemlow s’approche, l’aide a sortir de voiture avec une politesse non moins sérieuse que s’il s’agissait d’un etre réel, et tous deux montent l’escalier : Tippins, toutes jambes dehors, cherchant a faire comprendre que ces objets tremblants sautillent d’eux-memes avec autant d’élasticité qu’autrefois.

« Cher mister, chere missis Lammle ! Comment cela va-t-il ? Quand partez-vous donc pour ce fameux endroit : Guy ou Comte-de-Warwick, ou Vache-Brune, – vous savez ce que je veux dire, – pour remporter le prix du mât de cocagne ? Est-ce bien Mortimer, lui que sa trahison a fait rayer de ma liste d’adorateurs ? vous allez bien, misérable ? Et mister Wrayburn ! Que venez-vous faire ici ? car il est certain d’avance que vous ne direz pas un mot. Et Vénéering, M. P. ? bonjour, qu’est-ce qu’on fait a la Chambre ? Nous donnerez-vous la voix de tous ces gens-la ? Et vous, missis Vénéering ? est-il vrai, ma chere, que vous allez tous les soirs vous étouffer la-bas pour entendre la prose de ces messieurs ? A propos, Vénéering, quand donc prendrez-vous la parole ? Vous n’avez pas encore ouvert la bouche depuis que vous etes au Parlement ; nous mourons d’envie de vous entendre. Miss Podsnap ! enchantée de vous voir. Pa est ici ? Comment, il n’y est pas ! Ma non plus ? Oh ! mister Boots, enchantée. Mister Brewer ? Partie complete. »

Examinant Fledgeby, regardant tout le monde a travers son lorgnon, Tippins murmure en tournant la tete avec l’étourderie naive dont elle a le secret : « Personne autre, que je sache ; non, je ne crois pas. Personne ici, personne la, personne nulle part. »

Mister Lammle, tout resplendissant, amene son ami Fledgeby, qui meurt du désir d’etre présenté a lady Tippins. Fledgeby a l’air de vouloir dire quelque chose, l’air de ne vouloir rien dire ; puis successivement un air de méditation, de résignation et de désolation. Il recule, tombe sur Brewer, fait le tour de Boots, et disparaît dans le fond de la piece, cherchant ses favoris, comme s’ils avaient pu se produire en cinq minutes. Il ne s’est pas complétement assuré de la stérilité du sol, qu’il est ressaisi par Lammle, et paraît etre dans un état fâcheux, car il est dépeint a Twemlow comme se mourant du désir de lui etre présenté. Twemlow est enchanté de le voir, et lui serre la main. « Votre mere, monsieur, était une de mes parentes, lui dit-il.

– Je le crois, répond Fledgeby ; mais ma mere et sa famille faisaient deux.

– Restez-vous a Londres, monsieur ? reprend Twemlow.

– Je l’habite toujours, dit Fledgeby.

– Vous aimez la ville ? demande l’aimable cousin. Mais Fledgeby le prend en mauvaise part, et lui assene brutalement cette réponse : « Non ; je n’aime pas la ville. »

Lammle essaye d’amortir le coup en faisant cette remarque judicieuse qu’il y a des gens a qui la ville ne plaît pas. Fledgeby riposte qu’il ne connaît que lui qui soit dans ce cas-la ; et le gentleman est renversé.

« Y a-t-il, ce matin, quelque chose de neuf ? demande Twemlow qui revient bravement a la charge.

Fledgeby n’en sait rien.

« Pas de nouvelles, dit Lammle.

– Pas la moindre, dit Brewer.

– Pas l’ombre, dit Boots. »

Toutefois l’exécution de ce petit concerto semble réveiller chez les convives le sentiment du devoir, et leur donner des forces. Chacun paraît etre plus en état de supporter la société des autres, meme Eugene, qui est pres de la fenetre, et balance d’un air sombre le gland d’un rideau, imprime a cet objet un élan plus vigoureux qui dénote que son état s’améliore.

Le déjeuner est servi. Tout ce qui est sur la table est fastueux et brillant, mais sent le provisoire, quelque chose de nomade qui affirme que ce sera bien plus brillant, bien plus fastueux dans l’hôtel princier vers lequel on se dirige. Derriere mister Lammle est son domestique personnel. Derriere Vénéering se tient le chimiste ; preuves vivantes que ce genre de serviteurs se divise en deux catégories : l’une se défiant de son maître, l’autre des connaissances du sien. Le valet de mister Lammle appartient a la premiere de ces divisions, et semble non moins surpris qu’affligé de ce que la police tarde tant a s’emparer de celui qu’il a l’honneur de servir.

Vénéering, M. P., est a la droite de missis Lammle, qui a Twemlow a sa gauche. Missis Vénéering, É. M. P. (Épouse d’un Membre du Parlement) et Lady Tippins sont l’une a droite, l’autre a gauche de l’amphitryon. Mais soyez surs qu’a portée de l’influence fascinatrice du regard et du sourire d’Alfred est la petite Georgiana, et qu’aupres de cette derniere, sous l’inspection du meme gentleman a favoris cannelle, se trouve Fledgeby.

Deux ou trois fois, meme davantage, dans le courant du déjeuner, Twemlow tourne subitement la tete vers Sophronia, en lui disant : « Pardon ! » comme si elle lui avait parlé, et qu’il n’eut pas entendu. Ce n’est pas dans ses habitudes ; d’ou vient qu’il le fait aujourd’hui ? A chaque fois il s’aperçoit qu’il s’est trompé, que Sophronia ne lui dit rien, et qu’elle regarde Vénéering. Il est bizarre que cette impression persiste apres ces démentis ; mais elle n’en persiste pas moins.

Lady Tippins, qui a copieusement absorbé de tous les produits de la terre, y compris le jus de la grappe, devient de plus en plus piquante, et s’applique a tirer des étincelles de Lightwood. Il est sous-entendu, parmi les initiés, que Mortimer doit toujours etre en face de lady Tippins, qui lui arrache alors une de ces histoires qu’il raconte si bien.

Entre deux déglutitions, la divine créature regarde cet amant sans foi, et lui rappelle que c’est a la table de ces chers Vénéering, en présence des memes convives, qu’il leur a parlé de cet homme de quelque part, devenu depuis lors si horriblement intéressant, et d’une popularité vulgaire.

« Oui, lady Tippins, répond Lightwood ; c’est ainsi, comme on dit au théâtre.

– Eh ! bien, reprend l’enchanteresse, il faut soutenir votre réputation, et nous conter quelque chose ; tout le monde attend cela de vous.

– Je me suis épuisé ce jour-la ; je vous assure, lady Tippins ; et pour jamais ; plus rien a tirer de moi. »

En faisant cette réponse, Mortimer a la conscience de n’etre que la doublure d’Eugene, qui partout ailleurs tient le dé de la conversation, et qui dans le monde s’obstine a garder le silence.

« Mais, affreux parjure, reprend lady Tippins, je suis bien résolue a tirer quelque chose de vous. N’ai-je pas entendu parler d’une nouvelle disparition ?

– Puisque vous l’avez entendu dire, répond Mortimer, vous allez nous conter cela.

– Monstre abominable, s’écrie l’adorable créature, votre boueur doré m’a renvoyé vers vous. »

Mister Lammle prend ici la parole, et annonce que l’histoire d’Harmon a une suite ; d’ou il résulte un profond silence.

« Je vous assure que je n’ai rien a vous conter, » reprend Lightwood en jetant les yeux autour de la table ; mais Eugene ayant murmuré tout bas : « Tu peux le dire, va » il ajoute ce correctif : « Rien qui soit digne de votre intéret. »

Boots et Brewer découvrent immédiatement que c’est d’un intéret immense, et proferent d’instantes clameurs. La meme cause produit le meme effet chez Vénéering ; mais son attention, blasée maintenant, est difficile a captiver ; ce qui ne surprend personne, car c’est de ton a la Chambre.

« Ne vous donnez pas la peine de chercher une pose d’auditeur, je vous en prie, dit Mortimer ; avant que vous ayez trouvé une attitude convenable, ce sera fini depuis longtemps. Cela ressemble…

– A ce conte de nourrice, interrompt Eugene avec impatience :

Je vais vous raconter la gloire

De Jack de Manory ;

Ainsi commence mon histoire.

Je vais vous en conter une autre,

De Jack le bon apôtre.

Voila mon histoire finie.

Dépeche-toi, Mortimer. »

Eugene profere ces mots d’un ton vexé ; il se renverse sur sa chaise, et jette un regard farouche a lady Tippins, qui le contemple en hochant sa longue figure, l’appelle son cher ours, et ajoute d’un air badin, qu’a eux deux « ils représentent la Belle et la Bete. » Elle est persuadée, quant a elle, de la réalité de son rôle.

« La chose a laquelle fait allusion mon honorable et charmant vainqueur, dit Mortimer, est sans doute l’aventure suivante : Il y a quelques jours Lizzie Hexam, fille de feu Jessé Hexam, autrement dit Gaffer, qui, on s’en souvient, trouva le corps de l’homme de tel ou tel endroit, reçut mystérieusement, sans savoir d’ou cela pouvait venir, la rétractation formelle des faits dont un certain Riderhood avait accusé son pere. L’accusation était tombée d’elle-meme ; car Riderhood, – je ne puis m’empecher de penser au service que le loup du petit Chaperon rouge, cet animal philanthrope, eut rendu a la société en dévorant dans leur enfance, le pere et la mere de cet honnete homme, – Riderhood n’avait pas soutenu les charges qu’il avait d’abord produites, et semblait y avoir renoncé. Toujours est-il que la rétractation dont je parlais tout a l’heure tomba mystérieusement chez miss Hexam, – envoi d’un anonyme ; sans doute chapeau rabattu, manteau couleur de muraille, – et fut adressée par la jeune fille a mister Boffin, mon client. Vous excuserez ce terme de boutique. N’ayant jamais eu d’autre client, et, selon toute probabilité, ne devant pas en avoir d’autre, je suis fier de lui, comme d’un objet rare, d’une curiosité unique dans son genre. »

Au fond, bien qu’il n’en laisse rien voir, Mortimer n’a pas son aisance habituelle. Sans paraître se préoccuper d’Eugene, il n’est pas sans inquiétude de ce côté-la, et sent que la question est brulante.

« L’objet curieux dont se compose tout mon musée professionnel, continue Lightwood, ayant reçu ladite déclaration, pria son secrétaire, une espece de crustacé du genre Bernard l’Hermite, qui, je crois, s’appelle Chokes… mais, peu importe, nommons-le Artichaut, – mon objet curieux, dis-je, pria son secrétaire de se mettre en rapport avec miss Hexam. Artichaut proteste de son empressement, s’efforce de tenir parole, et n’y réussit pas.

– Pourquoi cela ? demande Brewer.

– Comment cela ? dit Boots.

– Pardon, réplique Lightwood, je me vois contraint de différer ma réponse ; autrement l’histoire n’aurait plus d’intéret. Artichaut ayant complétement échoué, son mandat me fut transféré par mon client. Je pris mes mesures pour me mettre en rapport avec la jeune fille ; j’avais meme pour cela des moyens spéciaux, dit Mortimer en lançant un regard a Eugene ; mais je ne réussis pas davantage, car elle avait disparu.

– Disparu ! profere l’écho général.

– Évanouie comme une ombre, ajoute Mortimer. Ou est-elle allée ? Quand et comment est-elle partie ? on l’ignore. Ainsi finit l’histoire a laquelle mon honorable et charmant vis-a-vis a fait allusion. »

Tippins jette un petit cri enchanteur : « Nous finirons par etre égorgés dans notre lit, » dit-elle.

Eugene la regarde comme s’il désirait l’achever tout de suite. Missis Vénéering fait observer qu’avec ces histoires mystérieuses on a vraiment peur de quitter bébé.

L’honorable Vénéering, qui a l’air de voir dans l’honorable préopinant le chef du ministere de l’intérieur, voudrait demander si la jeune fille en question a disparu de plein gré, ou si le fait est le résultat d’une violence ? Cette fois ce n’est pas Lightwood, mais Eugene qui prend la parole. « Non, non, dit-il vivement et d’un air vexé ; disparition complete, absolue, mais volontaire. »

Il n’est pas permis au bonheur de mister et de missis Lammle, touchant motif de la fete, de disparaître a son tour comme Jules Handford, miss Hexam, ou l’assassin d’Harmon, et Vénéering s’empresse de ramener au bercail les brebis égarées. Qui pourrait mieux que lui parler du bonheur des deux époux ? Ne sont-ils pas les plus chers et les plus anciens amis qu’il ait au monde ? Quel auditoire pourrait lui inspirer plus de confiance, que cette réunion composée de ses plus anciens et de ses plus chers amis ? Sans prendre la peine de quitter sa chaise, il se lance donc dans un petit discours familier ; et, tombant peu a peu dans la psalmodie parlementaire, « il voit a cette table son cher Twemlow, qui, l’année derniere, a pareil jour, mit la belle main de sa chere Sophronia dans celle de son cher Lammle. Il voit a cette meme table ses chers amis Boots et Brewer, qui se rallierent a lui dans une occasion ou sa chere lady Tippins se rallia également a sa personne, circonstance qu’il n’oubliera jamais, tant que la mémoire gardera le siége qu’elle occupe dans son esprit. Mais il doit reconnaître qu’il manque a cette table son cher et ancien ami Podsnap, d’ailleurs si bien représenté par sa jeune et chere Georgiana. Il voit en outre a cette table, et annonce cette découverte avec pompe, comme si elle était due au pouvoir d’un télescope phénoménal, il voit son ami Fledgeby, – si toutefois celui-ci veut bien accepter cette qualification. Par tous ces motifs et par bien d’autres, qui auront été saisis (le fait n’est pas douteux) par des intelligences d’une pénétration aussi vive que celle que vous avez tous, il rappelle que le moment est venu, chers amis, ou nous devons avec nos cours et nos verres, des larmes dans les yeux, des bénédictions sur les levres, et d’une maniere générale avec un garde-manger affectif abondamment fourni d’épinards et de jambons émotionnels, que le moment est venu, je le répete, ou nous devons boire a nos chers amis les Lammle, a qui nous souhaitons des années sans nombre, aussi heureuses que celle qui vient de s’écouler, et de nombreux amis offrant l’exemple touchant de la sympathie qui les unit l’un a l’autre. A quoi je veux ajouter qu’Anastasia (dont les larmes éclatent) est formée sur le modele de sa chere Sophronia, sa plus ancienne amie ; qu’elle est comme cette amie de prédilection toute dévouée a celui qui a su gagner son cour, et qu’elle remplit noblement tous les devoirs de l’épouse. » Ici, ne voyant pas d’autre moyen d’en sortir, Vénéering arrete court son Pégase et termine par cette chute oratoire : « Mon cher Lammle, que Dieu vous bénisse ! »

La parole est a ce cher Lammle. Beaucoup trop de lui-meme sous toutes les formes : beaucoup trop de nez dans le visage et dans l’esprit, nez contrefait et grossier ; beaucoup trop de sourire pour etre sincere ; trop de dureté dans le regard pour etre feinte ; trop de grandes dents pour ne pas évoquer l’idée de morsure. Il vous remercie tous, nobles amis, des voux touchants que vous venez de lui adresser ; il espere bien, a l’occasion du plus prochain de ces délicieux anniversaires, vous recevoir dans un séjour plus digne de l’hospitalité qui vous est due. Il n’oubliera jamais que c’est chez Vénéering qu’il a vu Sophronia pour la premiere fois ; Sophronia, de son côté, n’oubliera jamais que c’est chez Vénéering qu’elle a rencontré celui qui est devenu son époux. Ils en ont parlé quelque temps apres leur mariage, et ils ont pris l’engagement solennel de ne jamais l’oublier. En effet, c’est a Vénéering qu’ils doivent le bonheur d’etre unis. Ils esperent bien lui prouver un jour ou l’autre qu’ils en gardent le souvenir. – Non, non, dit Vénéering. – Oh ! si, reprend l’orateur ; et ils le feraient des aujourd’hui si la chose était possible. Leur mariage n’a pas été une affaire d’argent ; ils ont réuni leur avoir par la force des choses ; mais c’est un mariage de pure inclination, qui offrait toutes les convenances. Merci ! merci ! Sophronia et lui adorent la jeunesse ; mais il n’est pas sur que leur maison puisse etre fréquentée sans péril par ceux qui voudraient vivre dans le célibat, car la contemplation de ce bonheur domestique modifierait leurs idées. Il n’entend faire allusion a aucune des personnes présentes, et n’applique pas cette remarque a leur chere Georgiana, pas meme a son cher Fledgeby. « Merci ! merci ! encore une fois merci a notre ami Vénéering de la maniere affectueuse dont il a parlé de notre ami Fledgeby ; car ce gentleman nous inspire la plus profonde estime. Merci ! plus vous le connaîtrez, plus vous trouverez chez lui ce que vous désiriez connaître. Encore merci, au nom de ma chere Sophronia, et au mien. Merci ! merci ! »

Pendant cette harangue Sophronia est restée complétement immobile, les yeux attachés sur la nappe. Au moment ou le discours s’acheve, Twemlow, croyant toujours qu’elle lui adresse la parole, se tourne vers elle. Cette fois il ne se trompe pas. Vénéering s’occupe de sa voisine de droite ; Sophronia en profite pour dire a voix basse : « Mister Twemlow.

– Pardon ? reprend celui-ci, toujours incertain, car elle regarde d’un autre côté.

– Vous avez l’âme d’un gentleman, et je peux me confier a vous, je le sais. Voulez-vous tout a l’heure, quand vous remonterez au salon, me fournir le moyen de vous dire quelques mots ?

– J’en serai fort honoré.

– N’en ayez pas l’air, je vous en prie ; et ne vous étonnez pas si mes manieres insouciantes sont en désaccord avec mes paroles ; je puis etre surveillée. »

Excessivement surpris, Twemlow porte sa main a son front, et s’appuie au dos de sa chaise dans une pose méditative.

Missis Lammle se leve ; tout le monde en fait autant. Ces dames montent l’escalier, ces messieurs le franchissent peu de temps apres. Fledgeby a consacré l’intervalle qu’il y a eu entre les deux départs, a l’examen des favoris de Boots, des favoris de Brewer, des favoris de Lammle, et s’est demandé lesquels il aimerait mieux reproduire, si le génie de la barbe voulait répondre a ses frictions.

Arrivés dans le salon, les convives se groupent, suivant leur habitude : Lightwood, Boots et Brewer voltigent comme des phalenes autour de lady Tippins – cette bougie de cire jaune qui fait pressentir le suaire. Quelques autres cultivent Vénéering, M. P. et missis Vénéering, épouse d’un membre du Parlement.

Alfred Lammle est dans un coin ou, les bras croisés, il observe Georgiana et Fledgeby d’un air méphistophélique. Sophronia est sur le divan, a côté d’une petite table, et invite mister Twemlow a regarder les photographies qu’elle tient a la main. Le gentleman s’assied devant elle, et jette les yeux sur le portrait qu’elle lui montre.

« Je comprends que vous soyez étonné, lui dit tout bas missis Lammle ; mais n’en ayez pas l’air. » Twemlow s’efforce de cacher son émotion, et se trouble de plus en plus.

« Vous n’aviez jamais vu votre parent ? demande Sophronia.

– Jamais.

– Je ne crois pas que vous soyez fier de lui.

– A vrai dire, missis Lammle, je n’en suis pas tres-flatté.

– Ce serait bien autre chose si vous le connaissiez davantage. Et ce portrait, qu’en pensez-vous ? »

Twemlow a bien juste assez de présence d’esprit pour répondre a haute voix : « Tres-ressemblant, excessivement ressemblant.

– Vous avez remarqué sans doute a qui s’adressaient ses hommages ?

– Oui ; mais mister Lammle… »

Sophronia lui jette un regard qu’il ne peut pas comprendre et lui montre un nouveau portrait.

« Fort bien, dit-elle, n’est-ce pas ?

– Merveilleux, répond le doux vieillard.

– Oui ; d’une ressemblance a friser la charge. – Impossible de vous dire tout ce que je souffre, mister Twemlow ; et si je n’avais pas en vous la confiance la plus entiere, la plus absolue, rien ne me ferait continuer. Promettez-moi que vous ne me trahirez pas, que vous respecterez mon secret, alors que vous me mépriserez moi-meme ; ce sera pour moi comme si vous l’aviez juré.

– Sur l’honneur d’un pauvre gentleman…

– Merci ; je n’en demande pas davantage. Sauvez cette enfant, mister Twemlow, je vous en conjure.

– Quel enfant, madame ?

– Georgiana. Elle va etre sacrifiée, mariée a votre parent ; une affaire en commandite. Elle est sans résistance, et va etre vendue, livrée a jamais au sort le plus misérable.

– C’est effrayant ! mais comment l’empecher ? dit Twemlow non moins indigné qu’éperdu.

– Et celui-ci ? il est mauvais, n’est-ce pas ? »

Stupéfait de la grâce insouciante avec laquelle elle rejette la tete en arriere pour regarder ce nouveau portrait, le gentleman a recours au meme expédient ; mais il ne distingue pas plus la photographie qu’il a sous les yeux, que si elle était en Chine.

« Tres-mauvais, dit Sophronia ; une pose roide, exagérée.

– Exa… » Impossible a Twemlow de prononcer le reste et il finit par dire « exactement.

– Son pere, tout aveuglé qu’il soit, vous écoutera, mister Twemlow ; vous savez combien votre famille lui impose ; prévenez-le sans retard ; dites-lui de se méfier.

– Mais de qui ?

– De moi. »

La voix d’Alfred vient par bonheur aiguillonner le pauvre gentleman a l’instant ou il va défaillir.

« Sophronia chérie, quels sont les portraits que vous regardez avec Twemlow ? dit mister Lammle.

– Ceux des hommes politiques.

– Montrez-lui donc le mien.

– Oui, cher Alfred. »

Elle prend un autre album, en tourne les feuillets, et met le portrait devant le gentleman.

« C’est le dernier qu’on ait fait ; le trouvez-vous bien ? – Dites a son pere de se défier de moi ; je le mérite, car j’ai été du complot tout d’abord. Je vous dis cela pour vous montrer combien le danger est pressant. Hâtez-vous, sauvez la chere petite ; elle est si affectueuse ! Vous n’avez pas besoin de tout dire ; épargnez-moi, ainsi que mister Lammle ; car enfin, la célébration de cet anniversaire a beau etre dérisoire, il est cependant mon mari. – Le trouvez-vous ressemblant ? »

Twemlow, frappé de stupeur, feint de comparer le portrait qu’il a sous les yeux avec l’original, tandis que celui-ci le regarde d’un air satanique. « Tres-bien, finit par dire le pauvre homme, qui n’arrache cette réponse qu’avec une extreme difficulté.

– Je suis bien aise que vous pensiez ainsi. Quant a moi, c’est celui que je trouve le mieux ; les autres sont beaucoup trop noirs. Par exemple, en voici un…

– Mais je ne comprends pas, balbutie Twemlow, qui, son lorgnon dans l’oil, paraît examiner ce qu’elle lui montre. Comment avertir le pere, sans lui dire ce qui en est ? Ou faut-il s’arreter pour ne pas aller trop loin ?… Je… je ne vois pas…

– Dites-lui que je brocante des mariages, que je suis une femme dangereuse, pleine de ruse et d’astuce, que vous en avez la preuve, et que sa fille doit absolument rompre avec moi. Dites-lui a cet égard tout ce qu’il vous plaira ; ce sera la vérité. Vous savez quel homme gonflé de lui-meme ; il sera facile d’alarmer son orgueil. Dites-lui tout ce qui, en l’effrayant, pourra le faire veiller sur sa fille. Quant au reste, épargnez-moi. Vous me méprisez, mister Twemlow. Si dégradée que je sois a mes propres yeux, je sens vivement combien j’ai perdu dans votre estime ; mais je n’en ai pas moins en vous la meme confiance. Si vous saviez combien de fois aujourd’hui j’ai essayé de vous parler, vous auriez pitié de moi. Je ne vous demande pas de nouvelles promesses ; celle que vous m’avez faite me suffit. Je n’en dis pas davantage, car on me surveille. Si vous consentez a la sauver en parlant a son pere, fermez cet album ; je saurai ce que cela voudra dire ; j’aurai l’esprit en repos, et je vous remercierai du fond du cour. – Alfred, mister Twemlow, est de notre avis ; le dernier portrait lui paraît beaucoup mieux que les autres. »

Alfred s’approche ; les groupes se divisent. Tippins, la charmante, se leve pour prendre congé. Missis Vénéering suit son chef de file. Missis Lammle regarde Twemlow, qui, le lorgnon dans l’oil, est revenu au portrait d’Alfred, et l’examine encore. Tout a coup le lorgnon s’échappe, retombe de toute la longueur de la chaîne, et Twemlow ferme l’album avec une énergie qui fait tressaillir Tippins, ce produit fragile de la baguette des fées.

Puis les adieux : Une réunion délicieuse ! Un motif charmant, digne de l’âge d’or ! Quelques mots sur le mât de cocagne ; telle et telle chose du meme genre ; et Twemlow, la main au front, retraverse Piccadilly en chancelant, est presque renversé par la malle de la petite-poste, arrive enfin sain et sauf, et tombe dans son fauteuil, le front dans sa main, la tete dans un tourbillon.