Fromont jeune et Risler aîné - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1874

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Alphonse Daudet

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Opis ebooka Fromont jeune et Risler aîné - Alphonse Daudet

Sidonie Chebe et Risler l'aîné viennent de se marier. Pourquoi m'a-t-elle épousé, moi qui ne suis ni beau ni tres futé (mais riche et bien placé dans la société) se demande le marié. L'air de triomphe de Sidonie quand elle prend possession de sa nouvelle demeure laisse préjuger de l'avenir. En effet, Sidonie, issue d'une famille pauvre, a toujours envié les riches, et en particulier la famille Fromont, qui possede une usine. A une époque, elle a réussi a se rapprocher de cette famille, en devenant amie avec Claire. Puis elle est tombée amoureuse de l'héritier de la famille, Georges Fromont. Mais celui-ci a fini par épouser Claire, sous la pression de famille. Avec Risler l'aîné, Sidonie essaye de se rapprocher de cette bonne société qui la fascine tant. Mais vivre pres de cette bonne société, ne veut pas dire en faire partie, Sidonie l'apprendra vite a ses dépens...

Opinie o ebooku Fromont jeune et Risler aîné - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Fromont jeune et Risler aîné - Alphonse Daudet

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - UNE NOCE CHEZ VÉFOUR
Chapitre 2 - HISTOIRE DE LA PETITE CHEBE. TROIS MÉNAGES SUR UN PALIER

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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Chapitre 1 UNE NOCE CHEZ VÉFOUR

– Madame Chebe !

– Mon garçon…

– Je suis content…

C’était bien la vingtieme fois de la journée que le brave Risler disait qu’il était content, et toujours du meme air attendri et paisible, avec la meme voix lente, sourde, profonde, cette voix qu’étreint l’émotion et qui n’ose pas parler trop haut de peur de se briser tout a coup dans les larmes.

Pour rien au monde, Risler n’aurait voulu pleurer en ce moment, – voyez-vous ce marié s’attendrissant en plein repas de noces ! – Pourtant il en avait bien envie. Son bonheur l’étouffait, le tenait par la gorge, empechait les mots de sortir. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de murmurer de temps en temps avec un petit tremblement de levres : « Je suis content… Je suis content… »

Il avait de quoi l’etre, en effet. Depuis le matin, le pauvre homme se croyait emporté par un de ces reves magnifiques dont on craint de se réveiller subitement, les yeux éblouis : mais son reve, a lui, ne semblait jamais devoir finir. Cela avait commencé a cinq heures du matin, et a dix heures du soir, dix heures tres précises a l’horloge de Véfour, cela durait encore…

Que de choses dans cette journée, et comme les moindres détails lui restaient présents ! Il se voyait au petit jour, arpentant sa chambre de vieux garçon dans une joie melée d’impatience, la barbe déja faite, l’habit passé, deux paires de gants blancs en poche… Maintenant voici les voitures de gala, et dans la premiere la-bas, celle qui a des chevaux blancs, des guides blanches, une doublure de damas jaune, la parure de la mariée s’apercevant comme un nuage… Puis l’entrée a l’église, deux par deux, toujours le petit nuage blanc en tete, flottant, léger, éblouissant… L’orgue, le suisse, le sermon du curé, les cierges éclairant des bijoux, des toilettes de printemps… et cette poussée de monde a la sacristie, le petit nuage blanc, perdu, noyé, entouré, embrassé, pendant que le marié distribue des poignées de mains a tout le haut commerce parisien venu la pour lui faire honneur… Et le grand coup d’orgue de la fin, plus solennel a cause de la porte de l’église large ouverte qui fait participer la rue entiere a la cérémonie de famille, les sons passant le porche en meme temps que le cortege, les exclamations du quartier, une brunisseuse en grand tablier de lustrine disant tout haut : « Le marié n’est pas beau, mais la mariée est crânement gentille… » C’est cela qui vous rend fier quand on est le marié…

Ensuite le déjeuner a la fabrique, dans un atelier orné de tentures et de fleurs, la promenade au Bois, une concession faite a la belle-mere, madame Chebe, qui, en sa qualité de petite bourgeoise parisienne, n’aurait pas cru sa fille mariée sans un tour de lac ni une visite a la cascade… Puis la rentrée pour le dîner, pendant que les lumieres s’allumaient sur le boulevard, ou les gens se retournaient pour voir passer la noce, une vraie noce cossue, menée au train de ses chevaux de louage jusqu’a l’escalier de Véfour.

Il en était la de son reve. A cette heure, engourdi de fatigue et de bien-etre, le bon Risler regardait vaguement cette immense table de quatre-vingts couverts, terminée aux deux bouts par un fer a cheval, surmontée de visages souriants et connus, ou il lui semblait voir son bonheur reflété dans tous les yeux. On arrivait a la fin du dîner. La houle des conversations particulieres flottait tout autour de la table. Il y avait des profils tournés l’un vers l’autre, des manches d’habit noir derriere des corbeilles d’asclépias, une mine rieuse d’enfant au-dessus d’une glace aux fruits, et le dessert au niveau des visages entourait toute la nappe de gaieté, de couleurs, de lumieres.

Oh ! oui, Risler était content. A part son frere Frantz, tous ceux qu’il aimait se trouvaient la. D’abord, en face de lui, Sidonie, hier la petite Sidonie, aujourd’hui sa femme. Pour dîner, elle avait quitté son voile ; elle était sortie de son nuage. A présent, de la robe de soie toute blanche et unie montait un joli visage d’un blanc plus mat et plus doux, et la couronne de cheveux – au-dessous de l’autre couronne si correctement tressée – vous avait des révoltes de vie, des reflets de petites plumes ne demandant qu’a s’envoler. Mais les maris ne voient pas ces choses-la.

Apres Sidonie et Frantz, ce que Risler aimait le plus au monde, c’était madame Georges Fromont, celle qu’il appelait « madame Chorche », la femme de son associé, la fille de défunt Fromont, son ancien patron et son dieu. Il l’avait mise pres de lui, et dans sa façon de lui parler on sentait de la tendresse et de la déférence. C’était une toute jeune femme, a peu pres du meme âge que Sidonie, mais d’une beauté plus correcte, plus tranquille. Elle causait peu, dépaysée dans ce monde melé, s’efforçant pourtant d’y paraître aimable.

De l’autre côté de Risler se tenait madame Chebe, la mere de la mariée, qui rayonnait, éclatait dans sa robe de satin vert luisante comme un bouclier. Depuis le matin, toutes les pensées de la bonne femme étaient aussi brillantes que cette robe de teinte emblématique. A tout moment elle se disait a elle-meme : « Ma fille épouse Fromont jeune et Risler aîné de la rue des Vieilles-Haudriettes !… » Car, dans son esprit, ce n’était pas Risler aîné seul que sa fille épousait, c’était toute l’enseigne de la maison, cette raison sociale fameuse dans le commerce de Paris ; et chaque fois qu’elle constatait cet événement glorieux, madame Chebe se tenait encore plus droite, tendant la soie du bouclier a la faire craquer.

Quel contraste avec l’attitude de M Chebe, placé quelques chaises plus loin ! En ménage, généralement, les memes causes produisent des effets tout a fait différents Ce petit homme au grand front d’utopiste, poli, bosselé et vide comme une houle de jardin, avait l’air aussi furieux que sa femme était rayonnante. Cela ne le changeait pas, du reste, car M. Chebe rageait tout le long de l’année. Ce soir-la, pourtant, il n’avait pas sa mine piteuse et fanée d’habitude, ni ce large paletot flottant dont les poches ressortaient gonflées par des échantillons d’huile, de vin, de truffes, de vinaigre, selon qu’il plaçait l’une ou l’autre de ces marchandises. Son habit noir, magnifique et neuf, faisait pendant a la robe verte, mais malheureusement ses pensées étaient de la couleur de son habit… Pourquoi ne l’avait-on pas mis pres de la mariée, comme c’était son droit ? Pourquoi avait-on donné sa place a Fromont jeune ?… Et le vieux Gardinois, le grand-pere des Fromont, qu’est-ce qu’il faisait pres de Sidonie ?… Ah ! voila ! Tout aux Fromont et rien aux Chebe. Et ces gens-la s’étonnent qu’on fasse des révolutions !…

Heureusement que, pour épancher sa bile, l’enragé petit homme avait pres de lui son ami Delobelle, vieux comédien en retrait d’emploi, qui l’écoutait avec sa physionomie placide et majestueuse des grands jours. On a beau etre éloigné du théâtre depuis quinze ans par la mauvaise volonté des directeurs, on trouve encore, quand il faut, des attitudes scéniques appropriées aux événements. C’est ainsi que, ce soir-la, Delobelle avait sa tete des jours de noces, mine demi-sérieuse, demi-souriante, condescendante aux petites gens, a la fois aisée et solennelle. On eut dit qu’il assistait, en vue de toute une salle de spectacle, a un festin de premier acte autour de mets en carton, et il avait d’autant plus l’air de jouer un rôle, ce fantastique Delobelle, que, comptant bien qu’on utiliserait son talent dans la soirée, mentalement, depuis qu’on était a table, il repassait les plus beaux morceaux de son répertoire, ce qui donnait a sa figure une expression vague, factice, détachée, cet air faussement attentif du comédien en scene, feignant d’écouter ce qu’on lui dit, mais ne pensant tout le temps qu’a sa réplique.

Chose singuliere, la mariée, elle aussi, avait un peu de cette expression. Sur ce jeune et joli visage, que le bonheur animait sans l’épanouir, une préoccupation secrete apparaissait ; et, par moments, comme si elle s’était parlé a elle-meme, le frétillement d’un sourire passait au coin de sa levre. C’est avec ce petit sourire qu’elle répondait aux plaisanteries un peu gaillardes du grand-pere Gardinois, assis a sa droite :

– Cette Sidonie, tout de meme !… disait le bonhomme en riant… Quand je pense qu’il n’y a pas deux mois elle parlait d’entrer dans un couvent… On les connaît leurs couvents a ces fillettes !… C’est comme on dit chez nous : le couvent de Saint-Joseph, quatre sabots sous le lit !…

Et tout le monde autour de la table riait de confiance aux farces campagnardes de ce vieux paysan berrichon, a qui une fortune colossale tenait lieu, dans la vie, de cour, d’instruction, de bonté, mais non d’esprit ; car il en avait, le finaud, et plus que tous ces bourgeois ensemble. Parmi les gens tres rares qui lui inspiraient quelques sympathies, cette petite Chebe, qu’il avait connue toute gamine, lui plaisait tout particulierement ; et elle, de son côté, trop récemment riche pour ne pas vénérer la fortune, parlait a son voisin de droite avec une nuance tres marquée de respect et de coquetterie.

Pour celui de gauche, au contraire, Georges Fromont, l’associé de son mari, elle se montrait pleine de réserve. Leur conversation se bornait a des politesses de table, et meme il y avait entre eux comme une affectation d’indifférence. Tout a coup il se fit parmi les convives ce petit frémissement qui annonce qu’on va se lever, un bruit de soie, de chaises, le dernier mot des conversations, l’achevement des rires, et dans ce, demi-silence, madame Chebe, devenue communicative, disait tres haut a un cousin de province en extase devant le maintien réservé et si tranquille de la nouvelle mariée, debout en ce moment au bras de M. Gardinois :

– Voyez-vous, cousin, cette enfant-la… Personne n’a jamais pu savoir ce qu’elle pensait.

Alors tout le monde se leva et on passa dans le grand salon. Pendant que les invités du bal arrivaient en foule se meler aux invités du dîner, que l’orchestre s’accordait, que les valseurs a lorgnon faisaient la roue devant les toilettes blanches des petites demoiselles impatientes, le marié, intimidé par tout ce monde, s’était réfugié avec son ami Planus – Sigismond Planus, caissier de la maison Fromont depuis trente ans – dans cette petite galerie ornée de fleurs, tapissée d’un papier de bosquet a feuillage grimpant qui fait comme un fond de verdure aux salons dorés de Véfour. La du moins ils étaient seuls, ils pouvaient causer.

– Sigismond, mon vieux… je suis content.

Et Sigismond aussi était content ; mais Risler ne lui laissait pas le temps de le dire. Maintenant qu’il n’avait plus peur de pleurer devant le monde, toute la joie de son cour débordait.

– Pense donc, mon ami !… C’est si extraordinaire qu’une jeune fille comme elle ait bien voulu de moi. Car enfin, je ne suis pas beau. Je n’avais pas besoin que cette effrontée de ce matin me le dise pour le savoir. Puis j’ai quarante-deux ans… Elle qui est si mignonne !… Il y en avait tant d’autres qu’elle pouvait choisir, des plus jeunes, des plus huppés, sans parler de mon pauvre Frantz, qui l’aimait tant. Eh bien ! non, c’est son vieux Risler qu’elle a voulu… Et cela s’est fait si drôlement… Depuis longtemps je la voyais triste, toute changée. Je pensais bien qu’il y avait quelque chagrin d’amour la-dessous… Avec la mere, nous cherchions, nous nous creusions la tete pour savoir qui ça pouvait etre… Voila qu’un matin madame Chebe entre dans ma chambre et me dit en pleurant : « C’est vous qu’elle aime, mon pauvre ami !… » Et c’était moi… c’était moi… Hein ? qui se serait jamais douté d’une chose pareille ? Et dire que dans la meme année j’ai eu ces deux grandes fortunes… Associé de la maison Fromont et marié a. Sidonie… Oh !…

A ce moment, sur une mesure de valse tournoyante et traînante, un couple de valseurs entra en tourbillonnant dans le petit salon. C’était la mariée et l’associé de Risler, Georges Fromont. Aussi jeunes, aussi élégants l’un que l’autre, ils causaient a mi-voix, enfermant leurs paroles dans les cercles étroits de la valse.

– Vous mentez… disait Sidonie un peu pâle, toujours avec son petit sourire.

Et l’autre, plus pâle qu’elle, répondait :

– Je ne mens pas. C’est mon oncle qui a voulu ce mariage. Il allait mourir… vous étiez partie… Je n’ai pas osé dire non…

De loin, Risler les admirait :

– Comme elle est jolie ! comme ils dansent bien !…

Mais, en l’apercevant, les valseurs se séparerent, et Sidonie vint a lui vivement :

– Comment ! vous voila ? Qu’est-ce que vous faites ?… On vous cherche partout. Pourquoi n’etes-vous pas la-bas ?…

Tout en parlant, d’un joli mouvement de femme impatiente, elle lui refaisait son noud de cravate. Cela ravissait Risler, qui souriait a Sigismond du coin de l’oil, trop heureux de sentir dans son cou le frôlement de cette petite main gantée pour s’apercevoir qu’elle frémissait de tous ses doigts fins.

– Prenez-moi le bras, lui dit-elle, et ils rentrerent ensemble dans les salons. La longue robe a traîne blanche faisait paraître encore plus gauche l’habit noir mal coupé, mal porté ; mais un habit ne se refait pas comme un noud de cravate : il fallait bien le prendre tel qu’il était… Pendant qu’ils saluaient, en passant, tous ces gens empressés a leur sourire, Sidonie eut un moment de fierté, de vanité satisfaite. Malheureusement cela ne dura pas. Il y avait dans un coin du salon une jeune et jolie femme que personne n’invitait et qui regardait les danses d’un oil calme, éclairé par toute la joie de la premiere maternité. Des qu’il l’aperçut, Risler alla droit a elle et obligea Sidonie a s’asseoir a son côté. Inutile de dire que c’était madame « Chorche ». A quelle autre aurait-il parlé avec cette tendresse respectueuse ? Dans quelle autre main que la sienne aurait-il pu mettre la main de sa petite Sidonie en disant. « Vous l’aimerez bien, n’est-ce pas ? Vous etes si bonne… Elle a tant besoin de vos conseils, de votre science du monde… » – Mais, mon bon Risler, répondait madame Georges, Sidonie et moi nous sommes d’anciennes amies… Nous avons toutes raisons pour nous aimer encore…

Et son regard tranquille et franc cherchait, sans y parvenir, a rencontrer celui de l’ancienne amie… Avec sa parfaite ignorance des femmes et l’habitude qu’il avait de traiter Sidonie comme une enfant, Risler continua du meme ton :

– Prends modele sur elle, vois-tu, petite… Il n’y en a pas deux au monde comme madame Chorche… C’est tout le cour de son pauvre pere… Une vraie Fromont !…

Sidonie, les yeux baissés, s’inclinait sans rien répondre, avec un frisson imperceptible qui courait du bout de sa bottine de satin au dernier brin d’oranger de sa couronne. Mais le brave Risler ne voyait rien. L’émotion, le bal, la musique, toutes ces fleurs, toutes ces lumieres… Il était ivre, il était fou. Cette atmosphere de bonheur incomparable qui l’entourait, il croyait que tous les autres la respiraient comme lui. Il ne sentait pas les rivalités, les petites haines qui se croisaient au-dessus de tous ces fronts parés.

Il ne voyait pas Delobelle accoudé a la cheminée, las de son attitude éternelle, une main dans le gilet, le chapeau sur la hanche, pendant que les heures s’écoulaient sans que personne songeât a utiliser ses talents. Il ne voyait pas M. Chebe, qui se morfondait sombrement entre deux portes, plus furieux que jamais contre les Fromont… Oh ! ces Fromont !… Quelle place ils tenaient a cette noce… Ils étaient la tous avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, les amis de leurs amis… On aurait dit le mariage de l’un d’eux… Qui parlait des Risler ou des Chebe ?… On ne l’avait pas meme présenté, lui, le pere !… Et ce qui redoublait la fureur du petit homme, c’était l’attitude de madame Chebe souriant maternellement a tout le monde dans sa robe a reflets de scarabée.

D’ailleurs il se trouvait la comme a presque toutes les noces deux courants bien distincts qui se frôlaient sans se confondre. L’un des deux fit bientôt place a l’autre. Ces Fromont qui irritaient tant M. Chebe et qui formaient l’aristocratie du bal, le président de la chambre de commerce, le syndic des avoués, un fameux chocolatier député au Corps législatif, le vieux millionnaire Gardinois, tous se retirerent un peu apres minuit. Derriere eux, Georges Fromont et sa femme remonterent dans leur coupé. Il ne resta plus que le côté Risler et Chebe, et aussitôt la fete, changeant d’aspect, devint plus bruyante.

L’illustre Delobelle, fatigué de voir qu’on ne lui demandait rien, s’était décidé a se demander quelque chose a soi-meme, et commençait d’une voix retentissante comme un gong le monologue de Ruy-Blas : « Bon appétit, messieurs !… » pendant qu’on se pressait au buffet devant les chocolats et les verres de punch. De petites toilettes économiques s’étalaient sur les banquettes, heureuses de faire enfin leur effet, et ça et la des petits jeunes gens de boutique, dévorés de gandinerie, s’amusaient a risquer un quadrille. Depuis longtemps la mariée voulait partir. Enfin elle disparut avec Risler et madame Chebe. Quant a M. Chebe, qui avait recouvré toute son importance, impossible de l’emmener. Il fallait quelqu’un pour faire les honneurs, que diantre !… Et je vous réponds que le petit homme s’en chargeait ! Il était rouge, allumé, fringant, turbulent, presque séditieux. D’en bas on l’entendait causer politique avec le maître d’hôtel de Véfour et tenir des propos d’une hardiesse…

… Par les rues désertes, la voiture de noces, dont le cocher alourdi tenait les brides blanches un peu lâches, roulait lourdement vers le Marais.

Madame Chebe parlait beaucoup, énumérant toutes les splendeurs de ce jour mémorable, s’extasiant surtout sur le dîner dont la carte banale avait été pour elle la plus haute expression du luxe. Sidonie revait dans l’ombre de la voiture, et Risler, assis en face d’elle, s’il ne disait plus : « Je suis content… » le pensait en lui meme de tout son cour. Une fois il essaya de prendre une petite main blanche qui s’appuyait contre la glace relevée, mais elle se retira bien vite, et il restait la sans bouger, perdu dans une adoration muette.

On traversa les Halles, la rue de Rambuteau pleine de voitures de maraîchers ; puis, vers le bout de la rue des Francs-Bourgeois, on tourna le coin des Archives pour entrer dans la rue de Braque. La ils s’arreterent une premiere fois, et madame Chebe descendit devant sa porte, trop étroite pour la splendide robe de soie verte qui s’engloutit dans l’allée avec des froissements de révolte et un murmure de tous ses volants… Quelques minutes apres, un grand portail massif de la rue des Vieilles-Haudriettes, portant dans son écusson d’ancien hôtel, au-dessous d’armoiries a demi disparues, une enseigne en lettres bleues : « PAPIERS PEINTS », s’ouvrait a deux battants pour laisser passer la voiture de gala.

Cette fois la mariée, immobile et comme endormie, sembla se réveiller subitement, et si toutes les lumieres n’avaient pas été éteintes dans les immenses bâtiments, ateliers ou magasins, alignés sur la cour, Risler aurait pu voir un sourire de triomphe éclairer tout a coup ce joli visage énigmatique. Les roues adoucissaient leur bruit sur le sable fin d’un jardin, et bientôt s’arretaient devant le perron d’un petit hôtel a deux étages. C’était la qu’habitait le jeune ménage des Fromont, et Risler aîné avec sa femme allait s’installer au-dessus d’eux. L’habitation avait grand air. Ici le commerce riche se vengeait de la rue noire, du quartier perdu. Il y avait un tapis dans l’escalier jusque chez eux, des fleurs dans leur antichambre, partout des blancheurs de marbres, des reflets de glaces et de cuivres polis.

Pendant que Risler promenait sa joie par toutes les pieces de l’appartement neuf, Sidonie resta seule dans sa chambre. A la lueur de la petite lampe bleue suspendue au plafond, elle jeta d’abord un coup d’oil a la glace qui la reflétait de la tete aux pieds, a tout ce luxe jeune, si nouveau pour elle ; puis, au lieu de se coucher, elle ouvrit la fenetre et resta immobile appuyée au balcon. La nuit était claire et tiede. Elle voyait distinctement la fabrique tout entiere, ses innombrables fenetres sans persiennes, ses vitres luisantes et hautes, sa longue cheminée se perdant dans la profondeur du ciel, et plus pres ce petit jardin luxueux adossé au vieux mur de l’ancien hôtel. Tout autour, des toits tristes et pauvres, des rues noires, noires… Soudain elle tressaillit. La-bas, dans la plus sombre, dans la plus laide de toutes ces mansardes qui se serraient, s’appuyaient les unes aux autres comme trop lourdes de miseres, une fenetre au cinquieme étage s’ouvrait toute grande, pleine de nuit. Elle la reconnut tout de suite. C’était la fenetre du palier sur lequel habitaient ses parents.

La fenetre du carré !… Que de chose ce nom seul lui rappelait. Que d’heures, que de jours elle avait passés la, penchée a ce rebord humide sans appui ni balcon, a regarder du côté de la fabrique. Encore en ce moment elle croyait voir la-haut la mine chiffonnée de la petite Chebe, et dans l’encadrement de cette croisée de pauvre, toute sa vie d’enfant, sa triste jeunesse de fille de Paris se déroulaient devant ses yeux.


Chapitre 2 HISTOIRE DE LA PETITE CHEBE. TROIS MÉNAGES SUR UN PALIER

A Paris, pour les ménages pauvres, a l’étroit dans leurs appartements trop petits, le palier commun est comme une piece de plus, un agrandissement du logis. C’est par la que l’été un peu d’air arrive du dehors, la que les femmes causent, que les enfants jouent.

Quand la petite Chebe faisait trop de train a la maison, sa mere lui disait : « Tiens ! tu m’ennuies… va jouer sur le carré. » Et l’enfant y courait bien vite. Ce palier, au dernier étage d’une ancienne maison ou l’on n’avait pas ménagé l’espace, formait comme un grand couloir, haut de plafond, protégé du côté de l’escalier par la rampe en fer forgé, éclairé par une large fenetre d’ou l’on voyait des toits, des cours, d’autres fenetres, et plus loin le jardin de l’usine Fromont apparaissant comme un coin vert dans l’intervalle des vieux murs gigantesques. Tout cela n’avait rien de bien gai, mais l’enfant se plaisait la beaucoup mieux que chez elle. Leur intérieur était si triste, surtout quand il pleuvait et que Ferdinand ne sortait pas.

Cerveau toujours fumant d’idées nouvelles, qui par malheur n’aboutissaient jamais, Ferdinand Chebe était un de ces bourgeois paresseux et a projets comme il y en a tant a Paris. Sa femme, qu’il avait d’abord éblouie, s’était vite aperçue de sa nullité et avait fini par supporter patiemment et du meme air ses reves de fortune continuels et les déconvenues qui suivaient immédiatement.

Des quatre-vingt mille francs de dot apportés par elle et gaspillés par lui dans des entremises ridicules, il ne leur restait qu’une petite rente qui les posait encore vis-a-vis des voisins, comme le cachemire de madame Chebe, sauvé de tous les naufrages, ses dentelles de noces, et deux boutons en brillants, tres petits, tres modestes, que Sidonie suppliait parfois sa mere de lui montrer au fond du tiroir de commode, dans un antique écrin de velours blanc, ou le nom du bijoutier s’effaçait en lettres dorées vieilles de trente ans C’était la l’unique luxe de ce pauvre logis de rentiers.

Longtemps, bien longtemps, M. Chebe avait cherché une place qui lui permit de mettre quelque chose au bout de leurs petites rentes. Mais cette place, il ne la cherchait que dans ce qu’il appelait le commerce debout, sa santé s’opposant a toute occupation assise.

Il paraît, en effet, qu’aux premiers temps de son mariage, alors qu’il était dans les grandes affaires et qu’il avait a lui un cheval et un tilbury pour les courses de la maison, le petit homme avait fait un jour une chute de voiture considérable. Cette chute, dont il parlait a tout propos, servait d’excuse a sa paresse.

On ne restait pas cinq minutes avec M. Chebe sans qu’il vous dit d’un ton confidentiel : « Vous connaissez l’accident arrivé au duc d’Orléans ?… » Et il ajoutait en tapant sur son crâne déplumé : « Le pareil m’est arrivé dans ma jeunesse ».

Depuis cette fameuse chute, tout travail de bureau lui donnait des éblouissements, et il s’était vu fatalement relégué dans le commerce debout. C’est ainsi qu’il avait été tour a tour courtier en vins, en librairie, en truffes, en horlogerie, et bien d’autres choses encore. Malheureusement, il se lassait, ne trouvait jamais sa position suffisante pour un ancien commerçant a tilbury, et, petit a petit, a force de juger toute occupation au-dessous de lui, il était devenu vieux, incapable, un véritable oisif prenant le gout de la flâne, un badaud.

On a beaucoup reproché aux artistes leurs bizarreries, leurs caprices de nature, cette horreur du convenu qui les jette dans des sentiers a côté ; mais qui dira jamais toutes les fantaisies ridicules, toutes les excentricités niaises dont un bourgeois inoccupé peut arriver a combler le vide de sa vie ? M. Chebe se faisait certaines lois de sorties, de promenades. Tout le temps qu’on construisit le boulevard Sébastopol, il allait voir deux fois par jour si « ça avançait ».

Personne ne connaissait mieux que lui les magasins en renom, les spécialités ; et bien souvent madame Chebe, impatientée de voir aux vitres la tete niaise de son mari pendant qu’elle reprisait activement le linge de la maison, se débarrassait de lui en l’envoyant la-bas… « Tu sais bien, la-bas, au coin de la rue Chose, ou l’on vend de si bonnes brioches. Ça nous fera un dessert pour dîner. »

Et le mari s’en allait, prenait le boulevard, flânait aux boutiques, attendait l’omnibus, passait la moitié de la journée dehors pour deux brioches de trois sous qu’il rapportait triomphalement en s’épongeant le front.

M. Chebe adorait l’été, les dimanches, les grandes courses a pied dans la poussiere de Clamart ou de Romainville, le train des fetes, de la foule. Il était de ceux qui allaient contempler toute une semaine avant le 15 aout les lampions noirs, les ifs, les échafaudages. Et sa femme ne s’en plaignait pas. Au moins elle n’avait plus la cet éternel geigneur rôdant des journées entieres autour de sa chaise avec des projets d’entreprises gigantesques, des combinaisons ratées d’avance, des retours sur le passé, la rage de ne pas gagner d’argent.

Elle non plus, n’en gagnait pas, la pauvre femme ; mais elle savait si bien l’épargner, sa merveilleuse économie suppléait tellement a tout, que jamais la misere, voisine de cette grande gene, n’était parvenue a entrer dans ces trois chambres toujours propres, a détruire les effets soigneusement reprisés, les vieux meubles cachés sous leurs housses.

En face de la porte des Chebe, dont le bouton de cuivre luisait bourgeoisement sur le carré, il s’en ouvrait deux autres plus petites.

Sur la premiere, une carte de visite fixée par quatre clous, selon l’habitude des artistes industriels, portait le nom de « Risler, dessinateur de fabrique ». L’autre avait une petite plaque de cuir bouilli et cette suscription en lettres dorées :

MESDAMES DELOBELLE

OISEAUX ET MOUCHES POUR MODES.

La porte des Delobelle était souvent ouverte et montrait une grande piece carrelée ou deux femmes, la mere et la fille presque une enfant, aussi pâles, aussi fatiguées l’une que l’autre, travaillaient a un de ces mille petits métiers fantaisistes dont se compose ce qu’on appelle l’article de Paris.

C’était alors la mode d’orner les chapeaux, les robes de bal avec ces jolies bestioles de l’Amérique du Sud, aux couleurs de bijoux, aux reflets de pierres précieuses. Les dames Delobelle avaient cette spécialité.

Une maison de gros, a qui les envois arrivaient directement des Antilles, leur adressait, sans les ouvrir, de longues caisses légeres, dont le couvercle en s’arrachant laissait monter une odeur fade, une poussiere d’arsenic, ou luisaient les mouches empilées, piquées d’avance, les oiseaux serrés les uns contre les autres, les ailes retenues par une bande de papier fin. Il fallait monter tout cela, faire trembler les mouches sur des fils de laiton, ébouriffer les plumes des colibris, les lustrer, réparer d’un fil de soie la brisure d’une patte de corail, mettre a la place des yeux éteints deux perles brillantes, rendre a l’insecte ou a l’oiseau son attitude de grâce et de vie.

La mere préparait l’ouvrage sous la direction de sa fille ; car Désirée, toute jeune encore, avait un gout exquis, des inventions de fée, et personne ne savait comme elle appliquer deux yeux de perles sur ces petites tetes d’oiseaux, déployer leurs ailes engourdies.

Boiteuse depuis l’enfance, par suite d’un accident qui n’avait nui en rien a la grâce de son visage régulier et fin, Désirée Delobelle devait a son immobilité presque forcée, a sa paresse continuelle de sortir, une certaine aristocratie de teint, des mains plus blanches. Toujours coquettement coiffée, elle passait ses journées au fond d’un grand fauteuil, devant sa table encombrée de gravures de modes, d’oiseaux de toutes les couleurs, trouvant dans l’élégance capricieuse et mondaine de son métier l’oubli de sa propre détresse et comme une revanche de sa vie disgraciée.

Elle songeait que toutes ces petites ailes allaient s’envoler de sa table immobile pour entreprendre de vrais voyages autour du monde parisien, étinceler dans les fetes, sous les lustres ; et rien qu’a la façon dont elle plantait ses mouches et ses oiseaux, on aurait pu deviner la tournure de ses pensées. Dans les jours d’abattement, de tristesse, les becs effilés se tendaient en avant, les ailes s’ouvraient toutes grandes, comme pour prendre un élan furieux loin, bien loin des logements au cinquieme, des poeles de fonte, des privations, de la misere. D’autres fois, quand elle était contente, ses bestioles vous avaient un air enchanté de vivre, bien l’air crâne et mutin d’un petit caprice de mode…

Heureuse ou malheureuse. Désirée travaillait toujours avec la meme ardeur. Depuis l’aube jusque bien avant dans la nuit, la table était chargée d’ouvrage. Au dernier rayon du jour, quand la cloche des fabriques sonnait tout autour dans les cours voisines, madame Delobelle allumait la lampe, et, apres un repas plus que léger, on se remettait au travail.

Ces deux femmes infatigables avaient un but, une idée fixe qui les empechait de sentir le poids des veilles forcées. C’était la gloire dramatique de l’illustre Delobelle.

Depuis qu’il avait quitté les théâtres de province pour venir jouer la comédie a Paris, Delobelle attendait qu’un directeur intelligent, ce directeur idéal et providentiel qui découvre les génies, vînt le chercher pour lui offrir un rôle a sa taille. Peut-etre aurait-il pu, surtout au commencement, trouver un emploi médiocre dans un théâtre de troisieme ordre, mais Delobelle ne voulait pas se galvauder.

Il aimait mieux attendre, lutter, comme il disait !… Et voici de quelle façon il entendait la lutte.

Le matin dans sa chambre, souvent meme dans son lit, il repassait des rôles de son ancien répertoire, et les dames Delobelle frissonnaient en entendant résonner derriere la cloison des tirades d’Antony ou du Médecin des enfants, déclamées par une voix ronflante, qui se melait aux mille bruits de métiers de la grande ruche parisienne. Puis, apres le déjeuner, le comédien sortait jusqu’a la nuit, allait faire « son boulevard », c’est-a-dire se promener a tout petits pas entre le Château-d’Eau et la Madeleine, le cure-dent au coin de la bouche, le chapeau un peu incliné, toujours ganté, brossé, reluisant.

Cette question de la tenue avait pour lui beaucoup d’importance. C’était une de ses plus grandes chances de réussite, l’appât pour le directeur, ce fameux directeur intelligent, a qui l’idée ne serait jamais venue d’engager un homme râpé, mal mis.

Aussi les dames Delobelle veillaient soigneusement a ce que rien ne lui manquât : et vous pensez s’il en fallait des oiseaux et des mouches pour arriver a nipper un gaillard de cette carrure ! Le comédien trouvait cela tres naturel.

Dans sa pensée, les efforts, les privations de sa femme et de sa fille ne s’adressaient pas a lui positivement, mais a ce génie mystérieux et inconnu dont il se considérait en quelque sorte comme le dépositaire.

Entre le ménage Chebe et le ménage Delobelle il y avait une certaine analogie de position. Seulement, chez les Delobelle, c’était moins triste. Les autres sentaient leur vie de petits rentiers rivée autour d’eux, sans horizon, toujours pareille ; tandis que, dans la famille du comédien, l’espoir et l’illusion ouvraient partout des vues superbes.

Les Chebe étaient comme des gens logés dans une impasse. Les Delobelle habitaient une petite rue sale, noire, sans jour ni air, mais ou devait passer prochainement un grand boulevard. Puis madame Chebe ne croyait plus a son mari, tandis que par la vertu de ce seul mot magique « l’art ! » sa voisine n’avait jamais douté du sien.

Et cependant, depuis des années et des années, M. Delobelle prenait inutilement le vermout avec des agents dramatiques, l’absinthe avec des chefs de claque, le bitter avec des vaudevillistes, des dramaturges, le fameux machin auteur de plusieurs grandes machines. Les engagements ne venaient toujours pas. Si bien que, sans jouer une fois la comédie, le pauvre homme avait glissé des jeunes premiers : aux grands premiers rôles, puis aux financiers, puis aux peres nobles, puis aux ganaches…

Il s’y tenait ! A deux ou trois reprises, on lui avait procuré le moyen de gagner sa vie en essayant de le placer comme gérant d’un cercle ou d’un café, surveillant dans de grands magasins, aux Phares de la Bastille, au Colosse de Rhodes. Il suffisait pour cela d’avoir de bonnes manieres, Delobelle n’en manquait pas, grands dieux !… Ce qui n’empeche pas qu’a toutes les propositions qu’on lui faisait, le grand homme opposait un refus héroique.

– Je n’ai pas le droit de renoncer au théâtre !… disait-il.

Dans la bouche de ce pauvre diable, qui n’avait pas mis les pieds sur les planches depuis des années, c’était irrésistiblement comique. Mais on n’avait plus envie de rire quand on voyait sa femme et sa fille avaler nuit et jour de la poussiere d’arsenic et qu’on les entendait répéter énergiquement en cassant leurs aiguilles sur le laiton des petits oiseaux :

– Non ! non ! monsieur Delobelle n’a pas le droit de renoncer au théâtre.

Heureux homme, a qui ses yeux a fleur de tete, toujours souriant d’un air de condescendance, son habitude de régner dans les drames avaient fait pour toute la vie cette position exceptionnelle d’un roi-enfant gâté et admiré ! Lorsqu’il sortait de chez lui, les boutiquiers de la rue des Francs-Bourgeois, avec cette prédilection des Parisiens pour tout ce qui louche au théâtre, le saluaient respectueusement. Il était toujours si bien mis ! Et puis si bon, si complaisant… Quand on pense que tous les samedis soirs, lui, Ruy-Blas, Antony, Raphaël des Filles de marbre, Andres des Pirates de la Savane, s’en allait, un carton de modiste sous le bras, rapporter l’ouvrage de ses femmes dans une maison de fleurs de la rue Saint-Denis…

Eh bien ! meme en s’acquittant d’une commission pareille, ce diantre d’homme avait tant de noblesse, de dignité naturelle, que la demoiselle chargée de vérifier le compte Delobelle était tres embarrassée pour remettre a un gentleman aussi irréprochable la petite semaine laborieusement gagnée.

Ces soirs-la, par exemple, le comédien ne rentrait pas dîner chez lui. Ces dames étaient prévenues. Il rencontrait toujours sur le boulevard un vieux camarade, un déveinard comme lui, il y en a tant dans ce sacré métier, a qui il payait le restaurant, le café… Puis, tres fidelement, et on lui on savait gré, il rapportait le reste de l’argent a la maison, quelquefois un bouquet a sa femme, un petit cadeau pour Désirée, un rien, une betise. Que voulez-vous ? Ce sont la les habitudes du théâtre. On a si vite fait dans les mélodrames de jeter une poignée de louis par la fenetre : « Tiens ! drôle, prends cette bourse et va dire a ta maîtresse que je l’attends. »

Aussi, malgré leur grand courage, et quoique leur métier fut assez lucratif, les dames Delobelle se trouvaient souvent genées, surtout aux époques de morte-saison pour l’article de Paris. Heureusement le bon Risler était la, toujours pret a obliger ses amis.

Guillaume Risler, le troisieme locataire du carré, habitait avec son frere Frantz, plus jeune que lui d’une quinzaine d’années. Ces deux Suisses, grands, blonds, forts, colorés, apportaient dans l’air étouffé de la sombre maison ouvriere des mines de campagne et de santé. L’aîné était dessinateur a la fabrique Fromont et payait les mois de college de son frere, qui suivait les cours de Chaptal, en attendant d’entrer a l’École centrale.

En arrivant a Paris, tout embarrassé de l’installation de son petit ménage, Guillaume avait trouvé dans le voisinage des dames Chebe et Delobelle des conseils, des renseignements, une aide indispensable a ce garçon naif, timide, un peu lourd, gené par son accent et par son air étrangers. Au bout de quelque temps de voisinage et de services mutuels, les freres Risler faisaient partie des deux familles.

Aux jours de fete, leurs couverts étaient toujours mis dans l’un ou l’autre endroit, et c’était un grand contentement pour ces deux dépatriés de trouver en ces pauvres ménages, si modestes, si genés qu’ils fussent, un coin de tendresse et de vie familiale. Les appointements du dessinateur, tres habile dans son métier, lui permettaient de rendre service aux Delobelle au moment du terme, d’arriver chez les Chebe en grand oncle, toujours chargé de surprises, de cadeaux, si bien que la petite, des qu’elle l’apercevait, courait a ses poches, grimpait sur ses genoux.

Le dimanche, il emmenait tout le monde au théâtre ; et presque tous les soirs il allait avec M. Chebe et Delobelle dans une brasserie de la rue Blondel ou il les régalait de biere et de prachtels salés. La biere et le prachtel, c’était son vice. Pour lui il n’avait pas de plus grand bonheur que d’etre assis devant une chope entre ses deux amis et de les écouter causer, en ne se melant que par un gros rire ou un hochement de tete a leur conversation, en général un long débordement de plaintes contre la société.

Une timidité d’enfant, des germanismes de langage toujours conservés dans cette vie de travail absorbant, le genaient beaucoup pour exprimer ses idées. En outre, ses amis lui imposaient. Ils avaient en face de lui l’immense supériorité de l’homme qui ne fait rien sur celui qui travaille ; et M. Chebe, moins généreux que Delobelle, ne se genait pas pour la lui faire sentir. Il le prenait de tres haut, M. Chebe ! Pour lui, un homme travaillant comme Risler, dix heures par jour, était incapable, en sortant de la, d’exprimer une opinion intelligente. Quelquefois le dessinateur, arrivant harassé de la fabrique, se préparait a passer la nuit pour des travaux pressés. Il fallait voir l’air scandalisé de M. Chebe.

« Ce n’est pas a moi qu’on ferait faire un métier pareil ! » disait-il en se rengorgeant ; et il ajoutait en regardant Risler bien en face avec l’oil inquisiteur d’un médecin en visite : « Vous, quand vous aurez eu une bonne attaque… »

Delobelle n’était pas aussi féroce, mais il le prenait encore de plus haut :

Le cedre ne voit pas une rose a sa base.

Delobelle ne voyait pas Risler a ses pieds.

Quand par hasard il daignait s’apercevoir de sa présence, le grand homme avait une certaine façon de se pencher vers lui pour l’écouter, de sourire a ses paroles comme a celles d’un enfant ; ou bien il s’amusait a l’éblouir avec des histoires d’actrices, lui donnait des leçons de tenue, des adresses de fournisseurs, ne comprenant pas qu’un homme qui gagnait tant d’argent fut toujours mis comme un pion d’école primaire. Le bon Risler, convaincu de son infériorité, essayait de se faire pardonner par une foule d’attentions, de petits soins, obligé a toutes les délicatesses, n’est-ce pas ? puisque c’était lui l’éternel bienfaiteur.

Entre ces trois ménages vivant sur le meme carré, la petite Chebe mettait le trait d’union de ses allées et venues perpétuelles.

A toute heure du jour, elle se glissait dans l’atelier des dames Delobelle, s’amusait de leur travail, regardait toutes ces bestioles, et déja plus coquette que joueuse, si dans le voyage une mouche avait perdu une de ses ailes, un colibri son collier de duvet, elle essayait de se faire une parure de ces débris, de piquer cette note vive dans les frisons de ses cheveux fins. Désirée et sa mere riaient de la voir se hausser sur la pointe du pied jusqu’a la vieille glace ternie, avec des minauderies, des frétillements. Puis, quand elle avait assez de sa propre admiration, l’enfant, de toute la force de ses petits doigts, rouvrait la porte, et, gravement, la tete droite, de peur de déranger sa coiffure, allait frapper chez les Risler.

Il n’y avait la dans la journée que Frantz l’écolier, penché sur ses livres de classe, faisant son devoir bien raisonnablement. Sidonie entrait ; adieu l’étude ! Il fallait tout quitter pour recevoir cette belle madame coiffée d’un colibri, censé une princesse qui viendrait lui rendre visite au college Chaptal pour le demander en mariage au directeur. C’était vraiment singulier de voir ce grand garçon, poussé trop vite, jouer avec cette fillette de huit ans, se rapetisser a ses caprices, l’adorer en lui cédant, tellement que, plus tard, lorsqu’il en devint tout a fait amoureux, personne n’aurait pu dire a quelle époque cela avait commencé.

Si choyée qu’elle fut dans ces deux intérieurs, il arrivait toujours un moment ou la petite Chebe se sauvait a la fenetre du palier. C’est encore la qu’elle trouvait sa plus grande distraction, un horizon toujours ouvert, quelque chose comme une vision de l’avenir vers laquelle elle se penchait curieusement et sans frayeur, car les enfants n’ont pas de vertige. Entre les toits d’ardoises inclinés l’un vers l’autre, le grand mur de la fabrique, les cimes des platanes du jardin, les ateliers vitrés lui apparaissaient comme une terre promise, le pays de ses reves. Cette maison Fromont était pour elle le dernier mot de la richesse.

La place qu’elle tenait dans tout ce coin du Marais, enveloppé a certaines heures de sa fumée et de son train d’usine, l’enthousiasme de Risler, ses récits fabuleux sur la fortune, la bonté, l’habileté de son patron, avaient éveillé cette curiosité d’enfant ; et ce qu’on pouvait voir des bâtiments d’habitation, les stores fins en bois découpé, le perron arrondi devant lequel se rangeaient des meubles de jardin, une grande voliere de laiton blanc qui brillait au soleil, traversée de fils dorés, le coupé bleu attelé dans la cour, étaient autant d’objets pour sa constante admiration.

Elle connaissait toutes les habitudes de la maison : l’heure a laquelle on sonnait la cloche, la sortie des ouvriers, les samedis de paye qui tenaient la petite lampe du caissier allumée bien avant dans la soirée, et les longues apres-midi du dimanche, les ateliers fermés, la cheminée éteinte, ce grand silence qui rapprochait d’elle les jeux de mademoiselle Claire, courant dans le jardin avec son cousin Georges. Par Risler, elle avait des détails.

– Montre-moi les fenetres du salon, lui disait-elle… et la chambre de Claire ?…

Risler, enchanté de cette sympathie extraordinaire pour sa chere fabrique, expliquait de la-haut a l’enfant la disposition des bâtiments, lui indiquait les ateliers d’impression, de dorure, de fonçage, la salle de dessin ou il travaillait, celle des machines a vapeur d’ou montait cette immense cheminée qui noircissait tous les murs environnants de sa fumée active, et ne se doutait certes pas qu’une petite vie cachée sous un toit voisin melait ses pensées les plus intimes a son grand haletement de travailleuse infatigable.

Un jour enfin Sidonie pénétra dans ce paradis entrevu. Madame Fromont, a qui Risler parlait souvent de la gentillesse, de l’intelligence de sa petite voisine, le pria de l’amener au bal d’enfants qu’elle préparait pour Noël. D’abord M. Chebe répondit par un refus tres sec, Déja, dans ce temps-la, ces Fromont, dont Risler avait toujours le nom a la bouche, l’agaçaient, l’humiliaient par leur fortune. D’ailleurs il s’agissait d’un bal travesti, et M. Chebe – qui ne vendait pas de papiers peints, lui ! – n’avait pas les moyens d’habiller sa fille en sauteuse. Mais Risler insista, déclara qu’il se chargeait de tout, et sur-le-champ s’occupa de dessiner un costume. Ce fut un soir mémorable. Dans la chambre de madame Chebe, encombrée d’étoffes, d’épingles, de menus objets de toilette, Désirée Delobelle présidait a l’attifement de Sidonie. La fillette, grandie par son jupon court en flanelle rouge rayée de noir, se tenait devant la glace droite, immobile dans le rayonnement de sa parure. Elle était charmante. Le corsage a croisillons de velours, lacé sur la guimpe blanche, les longues tresses admirables de cheveux châtains s’échappant d’un chapeau de paille tressée, tous les détails un peu vulgaires de son costume de Suissesse étaient rehaussés par la physionomie intelligente de l’enfant et sa grâce maniérée a l’aise parmi les couleurs vives de cet accoutrement de théâtre.

Tout le voisinage accouru poussait des cris d’admiration. Pendant qu’on allait chercher Delobelle, la petite boiteuse arrangeait les plis de la jupe, les rubans des souliers, donnait un dernier coup d’oil a son ouvrage, sans quitter son aiguille, animée, elle aussi, la pauvre enfant, de l’ivresse troublante de cette fete ou elle n’allait pas. Le grand homme arriva. Il fit répéter a Sidonie deux ou trois belles révérences qu’il lui avait apprises, la façon de marcher, de se poser, de sourire la bouche ouverte en rond, juste la place du petit doigt. C’était vraiment comique de voir la précision avec laquelle l’enfant manouvrait.

– Elle a du sang de comédien dans les veines !… disait le vieil acteur enthousiasmé, et, sans savoir pourquoi, ce grand dadais de Frantz avait envie de pleurer.

Un an encore apres cette heureuse soirée, on aurait pu demander a Sidonie quelles fleurs décoraient les antichambres, la couleur des meubles, l’air de danse que l’on jouait au moment de son entrée au bal, tant l’impression de son plaisir avait été profonde. Elle n’oublia rien, ni les costumes qui tourbillonnaient autour d’elle, ni ces rires d’enfants, ni tous ces petits pas qui se pressaient sur les parquets glissants. Un moment, assise au bord d’un grand canapé de soie rouge, pendant qu’elle prenait sur le plateau tendu devant elle le premier sorbet de sa vie, elle songea tout a coup a l’escalier noir, au petit appartement sans air de ses parents, et cela lui fit l’effet d’un pays lointain, quitté pour toujours.

Du reste, elle fut trouvée ravissante, admirée et choyée de tous. Claire Fromont, une miniature de Cauchoise tout en dentelles, la présenta a son cousin Georges, un magnifique hussard qui se retournait a chaque pas pour voir l’effet de sa sabretache.

– Tu entends, Georges, c’est mon amie. Elle viendra jouer avec nous, le dimanche… Maman l’a permis.

Et dans l’expansion naive d’une enfant heureuse, elle embrassait la petite Chebe de tout son cour. Pourtant, il fallut partir… Longtemps encore, dans la rue noire ou la neige fondait, dans l’escalier éteint, dans la chambre endormie ou l’attendait sa mere, la lumiere éclatante des salons brilla devant ses yeux éblouis.

« Était-ce beau’?… t’es-tu bien amusée ? » lui demandait tout bas madame Chebe en défaisant une a une les agrafes du brillant costume.

Et Sidonie, accablée de fatigue, s’endormait debout sans répondre, commençant un beau reve qui devait durer toute sa jeunesse et lui couter bien des larmes, Claire Fromont tint parole. Sidonie vint jouer souvent dans le beau jardin sablé, et put voir de pres les stores découpés, la voliere a fils d’or. Elle connut tous les coins et les recoins de l’immense fabrique, fit de grandes parties de cache-cache derriere les tables d’impression, dans la solitude des apres-midi de dimanche, Aux jours de fete, elle avait son couvert mis a la table des enfants.

Tout le monde l’aimait, sans qu’elle témoignât jamais beaucoup d’affection a personne.

Tant qu’elle était au milieu de ce luxe, elle se sentait tendre, heureuse, comme embellie, mais rentrée chez ses parents, quand elle voyait la fabrique a travers les vitres ternes de la fenetre du palier, il y avait en elle un regret, une colere inexplicables.

Et pourtant, Claire Fromont la traitait bien en amie. Quelquefois on l’emmenait au Bois, aux Tuileries, dans le fameux coupé bleu, ou bien a la campagne, passer toute une semaine au château du grand-pere Gardinois, a Savigny-sur-Orge. Grâce aux cadeaux de Risler, tres fier des succes de sa petite, elle était toujours gentille, bien arrangée. Madame Chebe s’en faisait un point d’honneur, et la jolie boiteuse était la pour mettre au service de sa petite amie des trésors de coquetterie inutilisée.

M. Chebe, lui, toujours hostile aux Fromont, voyait d’un mauvais oil cette intimité croissante. La vraie raison, c’est qu’on ne l’invitait pas, seulement, il en donnait d’autres et disait a sa femme :

– Tu ne vois donc pas que ta fille a le cour gros quand elle revient de la-bas, qu’elle passe des heures a revasser a la fenetre ?

Mais la pauvre madame Chebe, si malheureuse depuis son mariage, en était devenue imprévoyante. Elle prétendait qu’il faut jouir du présent par crainte de l’avenir, saisir le bonheur quand il passe, puisque souvent on n’a dans sa vie pour soutien et consolation que le souvenir d’une heureuse enfance.

Pour une fois, il se trouva que M. Chebe eut raison.