Emma - Jane Austen - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1815

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Opis ebooka Emma - Jane Austen

Emma vit avec son pere, un vieil homme veuf et malade. Elle est belle intelligente et riche. Avec le mariage de sa gouvernante qui la quitte, Emma décide de s'occuper du mariage de nombre de ses relations. Sure d'elle, elle est persuadée d'avoir les talents pour cette activité. Mais son inexpérience de l'amour et des gens, ses propres erreurs de jugement sur ses émotions amoureuses, lui valent bien des surprises et déceptions. Ce roman décrivant la vie et les moeurs des jeunes femmes provinciales de la classe moyenne est souvent considéré comme le roman le plus abouti de Jane Austen.

Opinie o ebooku Emma - Jane Austen

Fragment ebooka Emma - Jane Austen

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

A Propos Austen:

Jane Austen (16 December 1775 - 18 July 1817) was an English novelist whose works include Sense and Sensibility, Pride and Prejudice, Mansfield Park, Emma, Northanger Abbey, and Persuasion. Her biting social commentary and masterful use of both free indirect speech and irony eventually made Austen one of the most influential and honored novelists in English Literature. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

Emma Woodhouse, belle, intelligente, douée d’un heureux naturel, disposant de larges revenus, semblait réunir sur sa tete les meilleurs dons de l’existence ; elle allait atteindre sa vingt et unieme année sans qu’une souffrance meme légere l’eut effleurée.

Fille cadette d’un pere tres affectueux et indulgent, elle s’était trouvée de bonne heure, a la suite du mariage de sa sour aînée, investie du rôle de maîtresse de maison. Encore en bas âge elle avait perdu sa mere et ne conservait d’elle qu’un souvenir indistinct de lointaines caresses ; la place de Mme Woodhouse fut occupée par une gouvernante qui avait entouré l’enfant d’une affection quasi maternelle.

Mlle Taylor était restée seize ans dans la maison de M. Woodhouse, moins en qualité d’institutrice que d’amie ; tres attachée aux deux jeunes filles, elle chérissait particulierement Emma. Avant meme que Mlle Taylor eut cessé de tenir officiellement le rôle de gouvernante, la douceur de son caractere lui permettait difficilement d’inspirer quelque contrainte ; cette ombre d’autorité s’était vite évanouie et les deux femmes vivaient depuis longtemps sur un pied d’égalité. Tout en ayant une grande considération pour le jugement de Mlle Taylor, Emma se reposait exclusivement sur le sien ! Les seuls écueils de la situation de la jeune fille étaient précisément l’absence de toute influence et de tout frein, et une prédisposition a avoir une confiance excessive en soi-meme. Néanmoins, pour l’instant, elle n’avait aucunement conscience des désavantages qui menaçaient de ternir un jour son bonheur.

Le chagrin arriva sous une forme plutôt bénigne : Mlle Taylor se maria. Pour la premiere fois, le jour du mariage de son amie bien-aimée, Emma fut assaillie de pensées tristes de quelque durée. La cérémonie terminée et les invités partis, son pere et elle demeurerent seuls, sans la perspective d’un tiers pour égayer la longue soirée. M. Woodhouse s’assoupit apres le dîner, comme d’habitude, et Emma put mesurer l’étendue de son isolement. Elle évoquait ces seize années d’infatigable affection : elle pensait avec tendresse a celle qui avait dirigé ses jeux et ses études, apportant autant d’ardeur a l’amuser qu’a l’instruire, et qui l’avait soignée avec un dévouement absolu pendant les diverses maladies de l’enfance. De ce fait, elle avait contracté vis-a-vis de Mlle Taylor une grande dette de reconnaissance ; mais Emma conservait de la période de parfaite confiance qui avait succédé, un souvenir encore plus doux.

Elle se demanda comment elle supporterait ce changement ? Malgré tous ses avantages personnels et sa situation, elle allait se trouver isolée intellectuellement ; son pere en effet ne pouvait la suivre sur le terrain d’une conversation sérieuse ou enjouée ; la grande disproportion de leurs âges (M. Woodhouse ne s’était pas marié jeune) se trouvait augmentée par la suite de la constitution et des habitudes de ce dernier ; dénué d’activité physique et morale, il paraissait plus vieux qu’il ne l’était ; tout le monde l’aimait pour la bonté de son cour et son aimable caractere, mais en aucun temps il n’avait brillé par son esprit.

La sour d’Emma habitait Londres depuis son mariage, c’est-a-dire, en réalité, a peu de distance ; elle se trouvait néanmoins hors de sa portée journaliere, et bien des longues soirées d’automne devraient etre passées solitairement a Hartfield avant que Noël n’amenât la visite d’Isabelle et de son mari.

La petite ville d’Highbury dont Hartfield, malgré ses communaux, ses bois et son nom, dépendait en réalité, ne pouvait fournir a Emma aucune relation de son bord. Les Woodhouse étaient les gens importants de l’endroit ; Emma avait de nombreuses connaissances car son pere était poli avec tout le monde mais il n’y avait personne qui fut en situation de devenir pour elle une amie. En conséquence elle appréciait a sa valeur la perte qu’elle venait de faire ; ses pensées étaient tristes mais elle prit l’air gai des que son pere se réveilla ; c’était un homme nerveux, facilement déprimé, tres attaché a tous ceux qui l’entouraient, il détestait toute espece de changement et nourrissait une aversion particuliere pour le mariage – origine et principe de bouleversement dans la famille – ; il n’avait pas encore pris son parti de celui de sa fille aînée et continuait a parler d’elle avec un ton d’extreme compassion.

Dans le cas présent, son aimable égoisme et son incapacité d’imaginer chez les autres des sentiments différents des siens le prédisposaient a juger que Mlle Taylor avait agi contre ses propres intérets aussi bien que contre ceux de ses amis ; il ne doutait pas qu’elle n’eut été plus heureuse en restant a Hartfield.

Emma lui sourit et se mit a causer avec animation pour éviter qu’il ne pensât a ces pénibles conjonctures ; néanmoins, quand on servit le thé, il répéta exactement ce qu’il avait dit au dîner : « Pauvre Mlle Taylor ! Que n’est-elle encore avec nous ! Quel malheur que M. Weston ait pensé a elle !

– Il m’est impossible, papa, de partager votre avis, M. Weston est un si aimable, si excellent homme qu’il méritait bien de trouver une femme accomplie ; et vous ne pouviez pas souhaiter que Mlle Taylor demeurât avec nous toute sa vie a supporter mes caprices alors qu’il lui était loisible de posséder une maison a elle ?

– Une maison a elle ! Quel avantage y voyez-vous ? Celle-ci n’est-elle pas trois fois plus grande, et vous n’avez jamais de caprices, ma chere.

– Nous irons les voir tres souvent et de leur côté, ils viendront continuellement a Hartfield ; nous ne tarderons pas a leur faire la premiere visite.

– Ma chere, comment voulez-vous que j’arrive jusque-la ? Randalls est a une telle distance ! Je ne puis marcher si longtemps.

– Aussi papa, n’est-il pas question que vous alliez a pied. Nous irons en voiture, naturellement.

– En voiture ! Mais James n’aimera pas atteler pour si peu ; et les pauvres chevaux, que deviendront-ils pendant que nous ferons notre visite ?

– On les mettra dans l’écurie de M. Weston : c’est une affaire entendue. Quant a James vous pouvez etre sur qu’il sera toujours enchanté d’aller a Randalls ou sa fille est femme de chambre. J’appréhende meme qu’il ne consente plus désormais a nous conduire ailleurs ! C’est vous, papa, qui avez eu la pensée de proposer Anna pour cette bonne place.

– James vous en est si reconnaissant ! Je suis sur qu’elle deviendra une excellente domestique : c’est une fille polie, de bonnes manieres ; chaque fois que je la rencontre elle me tire la révérence et me demande tres gracieusement de mes nouvelles. Quand vous l’avez fait venir ici pour travailler, j’ai remarqué qu’elle ouvrait toujours la porte avec précaution et qu’elle prenait soin de la soutenir en la fermant. Ce sera une consolation pour cette pauvre Mlle Taylor d’avoir aupres d’elle un visage familier. Chaque fois que James ira voir sa fille, il donnera de nos nouvelles.

Emma s’efforça d’entretenir ce courant d’idées plus gaies et espéra qu’avec l’aide du jacquet elle parviendrait a faire franchir heureusement a son pere le cap de la soirée. On apporta la table, mais a ce moment un visiteur fut introduit et la rendit inutile.

M. Knightley était un homme de trente-sept ans, le frere aîné du mari d’Isabelle et en meme temps un tres ancien et intime ami de la famille. Il habitait a une demi-lieue d’Hartfield ou il venait souvent et ou il était toujours le bienvenu ; ce soir la, il fut particulierement feté car il arrivait de Londres et venait de faire une visite a leurs parents communs. C’était une heureuse diversion qui tint M. Woodhouse de bonne humeur pendant quelque temps ; apres avoir obtenu tous les renseignements possibles sur la santé de sa fille et de ses petits-enfants, M. Woodhouse ajouta avec reconnaissance :

– C’est bien aimable a vous, M. Knightley, d’etre sorti a cette heure tardive pour nous faire une visite et d’avoir bravé l’obscurité et le froid.

– Je puis vous assurer, Monsieur, qu’il y a un magnifique clair de lune et le temps est si doux qu’il faut que je m’éloigne de votre grand feu.

– Mais la route doit etre détrempée.

– Regardez mes bottines : vous voyez ! Il n’y a pas une tache de boue.

– C’est étonnant, car, ici, la pluie n’a cessé de tomber. J’avais meme proposé de remettre le mariage.

– A propos, je ne vous ai pas encore offert mes félicitations ; du reste, je me rends compte du genre de satisfaction que vous devez éprouver ! J’espere que tout s’est passé aussi bien que possible. Comment vous etes-vous comportés ? Qui est-ce qui a versé le plus de larmes ?

– Ah ! pauvre Mademoiselle Taylor ! C’est une triste affaire.

– Dites plutôt : pauvres M. et Mlle Woodhouse. J’ai beaucoup de considération pour vous et pour Emma, mais j’estime l’indépendance le premier des biens ! De toute façon, il vaut mieux avoir une seule personne a contenter au lieu de deux.

– Surtout lorsqu’une de ces personnes est un etre aussi capricieux et exigeant ! dit Emma d’un ton ironique. Voila votre pensée de derriere la tete, je le sais ; voila ce que vous diriez-si mon pere n’était pas la.

– En effet, ma chere, dit M. Woodhouse en soupirant ; j’ai bien peur d’etre parfois tres capricieux et exigeant.

– Mais, mon cher papa, vous ne supposez pas que je faisais allusion a vous ou que M. Knightley avait cette intention ? Quelle horrible idée ! Oh non ! C’est de moi qu’il s’agissait. M. Knightley aime a me taquiner.

– Emma sait que je ne la flatte jamais, dit M. Knightley. Mais en l’occurrence je ne songeais pas a la critiquer.

– Allons, dit Emma toute disposée a ne pas insister, je vois que vous voulez avoir des nouvelles du mariage ; je serai heureuse de vous en donner, car nous nous sommes tous comportés d’une façon charmante : pas une larme ; c’est a peine si on voyait un visage défait. Nous avions conscience que nous allions vivre a une demi-lieue les uns des autres.

– Ma chere Emma est si courageuse, dit M. Woodhouse, mais en réalité, M. Knightley, elle est tres affectée.

Emma détourna la tete, souriant et pleurant a la fois.

– Il est impossible qu’Emma ne sente pas la perte d’une pareille compagne, répondit M. Knightley. Nous ne l’aimerions pas autant que nous l’aimons si nous pouvions le supposer ; mais elle sait combien ce mariage est a l’avantage de Mlle Taylor, combien il est important a un certain âge d’avoir un chez soi et de sentir l’avenir assuré ; elle ne peut donc permettre a son chagrin d’etre plus fort que sa joie. Tous les amis de Mlle Taylor doivent se réjouir de la voir si heureusement mariée.

– Et vous oubliez une cause de contentement qui m’est personnelle ; je me flatte, dit Emma d’avoir contribué a ce mariage que je prévoyais depuis quatre ans !

M. Knightley hocha la tete. M. Woodhouse répondit affectueusement :

– Ah ! ma chere, je vous en prie, ne faites plus de prédictions, car elles se réalisent toujours. J’espere aussi que vous renoncerez a préparer des mariages.

– Je vous promets de ne pas m’en occuper pour mon compte, papa, mais je ne puis prendre d’engagement en ce qui concerne les autres. Il n’y a rien de plus amusant. Je me sens encouragée par ce début ! Tout le monde était d’accord pour trouver que M. Weston paraissait fort bien se passer de femme : ses affaires en ville lui fournissaient une occupation et quand il arrivait ici, ses amis l’accaparaient ; chacune de ses soirées était prise. Quelques personnes affirmaient meme que sa femme, sur son lit de mort, avait exigé qu’il fît serment de ne pas se remarier ; d’autres que son fils et l’oncle s’y opposaient. On disait toutes sortes de billevesées a ce sujet, mais je n’ai jamais voulu y croire. Un matin, il y a environ quatre ans, Mlle Taylor et moi avons rencontré M. Weston dans Broadway Lane : la pluie menaçait, et il fit preuve de l’empressement le plus galant en courant aussitôt emprunter deux parapluies chez le fermier Mitchell. Des cet instant j’ai envisagé la possibilité de cette union et depuis je me suis appliquée a en amener la réalisation. Vous ne voudriez pas, papa, que je reste sur mon succes ?

– Qu’entendez-vous par succes ? dit M. Knightley. Un succes suppose un effort. Or, si je ne me trompe, votre rôle a consisté a vous dire, un jour de loisir : « Il me semble que ce serait une bonne fortune pour Mlle Taylor si M. Weston l’épousait. J’admets meme volontiers que vous ayez formulé ce souhait a diverses reprises. Ou voyez-vous la un succes ? Quel est votre mérite ? De quoi etes-vous fiere ? Vous avez deviné juste, c’est tout ce que l’on peut dire.

– Admettons qu’il en soit ainsi : il y a toujours du mérite a deviner juste. Quant a mon pauvre mot « succes », a propos duquel vous me querellez, je ne suis pas sure de ne pas y avoir quelque droit. J’imagine qu’il existe un moyen terme entre n’avoir rien fait et avoir tout fait. Si je n’avais favorisé les visites de M. Weston, si je ne l’avais pas encouragé de toute maniere, il se peut que les choses n’aient pas abouti malgré tout. Vous connaissez assez Hartfield pour vous en rendre compte.

– Un homme franc, loyal comme M. Weston et une femme intelligente, simple comme Mlle Taylor arrivent sans difficulté a s’entendre, s’ils en ont le désir. Il est probable que votre intervention vous a été plus préjudiciable qu’elle ne leur a été utile.

– Emma ne pense jamais a elle-meme quand il s’agit de rendre service aux autres, intervint M. Woodhouse, ne saisissant qu’a moitié le sens de la conversation ; mais, ma chere, ne vous melez plus de mariages : ce sont de sottes entreprises qui rompent le cercle de famille.

– Laissez-moi en négocier encore un, papa : celui de notre vicaire. Pauvre M. Elton ! Il faut que je lui trouve une femme. Depuis un an qu’il est installé a Hartfield, il a transformé le presbytere et il a fait preuve de beaucoup de gout dans l’arrangement de son intérieur : ce serait une pitié s’il demeurait célibataire. Il paraissait, en joignant les mains des nouveaux mariés, tout disposé, le cas échéant, a tendre la sienne dans le meme but.

– M. Elton est un jeune homme accompli et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Je vous conseille, ma chere, si vous désirez lui donner un témoignage de sympathie, de l’inviter a dîner un de ces soirs : c’est la meilleure maniere de vous intéresser a lui. Je suis sur que M. Knightley voudra bien se joindre a nous ce jour-la.

– Avec le plus grand plaisir, répondit M. Knightley en riant, et je dois dire que je partage absolument votre opinion a ce sujet. Invitez M. Elton a dîner, Emma, ajouta-t-il, servez lui le poisson le plus rare et le poulet le plus fin, mais laissez-le choisir sa femme ! Croyez-moi ; un homme de vingt-sept ans est capable de se diriger tout seul.


Chapitre 2

 

M. Weston était originaire d’Highbury ; il appartenait a une honorable famille qui, depuis deux ou trois générations, avait graduellement conquis l’aisance et la considération ; ses freres s’étaient adonnés au commerce ; mais, apres avoir terminé ses études, il ne voulut pas suivre leur exemple : il se trouvait etre indépendant par suite d’un petit héritage personnel et, conformément a ses gouts, il embrassa la carriere des armes.

Le capitaine Weston était fort a la mode : les hasards de la vie militaire l’ayant mis sur le chemin de Mlle Churchill, d’une grande famille du Yorkshire, personne ne s’étonna lorsque celle-ci s’éprit de lui, a l’exception du frere et de la belle-sour de la jeune fille ; ces derniers ne connaissaient pas le fiancé, mais leur orgueil se trouvait offusqué par cette mésalliance.

Néanmoins, Mlle Churchill étant majeure et disposant de sa fortune (du reste nullement en rapport avec les revenus du chef de la famille) ne se laissa pas détourner de ce mariage : il eut lieu malgré l’opposition de M. et de Mme Churchill, qui rompirent solennellement avec leur sour et belle-sour.

Ce fut une union mal assortie ; Mme Weston aurait du y trouver le bonheur ; M. Weston en effet ne savait comment remercier sa femme de la grande bonté qu’elle avait eue de tomber amoureuse de lui ; mais, si celle-ci avait fait preuve d’assez de fermeté de caractere pour agir suivant sa volonté et tenir tete a son frere, elle en manqua pour supporter les conséquences de son acte ; elle ne pouvait oublier le luxe ou elle avait été élevée ; le ménage vivait au-dessus de ses moyens tout en menant néanmoins un train de vie comparativement fort modeste ; Mme Weston n’avait pas cessé d’aimer son mari, mais elle aurait voulu etre a la fois la femme du capitaine Weston et Mlle Churchill d’Enscombe !

Le capitaine Weston n’avait pas, en fin de compte, réalisé une aussi brillante affaire que les Churchill se l’imaginaient ; sa femme mourut au bout de trois ans de mariage et il se retrouva moins riche qu’auparavant, avec un fils a élever. Il n’eut pas longtemps, il est vrai, ce genre de préoccupation ; la naissance d’un garçon et l’état de santé de la mere avaient déja facilité une sorte de réconciliation et peu apres le déces de Mme Weston, M. et Mme Churchill proposerent de se charger entierement du jeune Frank. Le pere dut évidemment éprouver quelque scrupule et quelque répugnance a accepter, mais d’autres considérations l’emporterent : l’enfant fut confié aux soins et voué a la fortune des Churchill.

Le capitaine Weston, libre de toute attache, jugea qu’un changement de vie complet s’imposait : il donna sa démission et ses freres, avantageusement établis a Londres, lui faciliterent l’acces des affaires. Ses occupations n’étaient pas tres absorbantes et il venait souvent a Highbury ou il avait conservé une petite maison ; entre son travail et les distractions du monde, les dix-huit années qui suivirent s’écoulerent agréablement pour lui. Au bout de ce temps sa fortune s’était suffisamment accrue pour lui permettre d’acheter une propriété assez importante, qu’il avait toujours désirée, et d’épouser une femme sans dot.

Mlle Taylor occupait, depuis plus de deux ans, une place prépondérante dans les projets de M. Weston, mais celui-ci n’étant plus sujet aux impulsions de la jeunesse avait résolu d’attendre pour se marier de s’etre rendu acquéreur de Randalls, dont, a deux reprises, la vente avait été différée. Finalement toutes les conditions se trouverent remplies : il put acheter la maison et obtint sans difficulté la main de la femme qu’il aimait.

Il ne devait de compte a personne : Frank en effet, élevé tacitement comme l’héritier de son oncle, en était devenu de plus le fils adoptif et avait pris le nom de Churchill au moment de sa majorité ; il n’aurait, selon toute probabilité, jamais besoin de l’aide de son pere.

M. Weston voyait son fils une fois par an a Londres et le portrait extremement flatteur qu’il en traçait a son retour avait gagné au jeune homme les suffrages des habitants d’Highbury. M. Frank Churchill était donc une des gloires du pays et l’objet de la curiosité générale, laquelle du reste n’était pas payée de retour, car il n’avait jamais paru a Highbury. Au moment du mariage de M. Weston, le jeune homme se contenta d’écrire a sa belle-mere. Pendant plusieurs jours, ce fut le theme favori des conversations a l’heure du thé chez Mme Bates et chez Mme Cole : « Vous avez certainement entendu parler de la belle lettre que M. Frank Churchill a adressée a Mme Weston ? »

Celle-ci, déja prévenue en faveur du jeune homme, fut touchée de cette preuve de déférence qui venait fortifier ses légitimes espoirs de bonheur. Elle se considérait, en effet, comme tres favorisée de la fortune, ayant assez d’expérience pour apprécier a leur valeur les avantages multiples de son mariage ; la séparation d’avec ses amis Woodhouse était, en effet, l’unique inconvénient de cette union, encore se trouvait-il fort atténué par le voisinage si proche et les dispositions conciliantes de M. Weston.

Le bonheur de Mme Weston était si manifeste qu’Emma, malgré sa connaissance du caractere de son pere, ne pouvait entendre sans surprise celui-ci parler de « cette pauvre Mlle Taylor » au retour d’une visite a Randalls, ou ils la laissaient entourée de tout le confort possible. Quand au contraire, Mme Weston venait a Hartfield, au moment ou elle montait en voiture, accompagnée de son aimable mari, pour rentrer chez elle, M. Woodhouse observait invariablement : « Pauvre Mlle Taylor ! Je suis sur qu’elle resterait bien volontiers. »

Néanmoins au bout de quelque temps M. Woodhouse surmonta son chagrin ; ses voisins avaient épuisé leurs compliments et il n’avait plus l’ennui de s’entendre journellement féliciter d’un si lamentable événement. D’autre part l’imposant gâteau de noces était enfin fini ; cette pâtisserie symbolique lui avait causé bien des tourments : il était lui-meme astreint a un régime sévere et il ne mettait pas en doute qu’un aliment nuisible pour lui, ne fut malsain pour les autres, en conséquence apres avoir en vain essayé d’empecher la confection d’un gâteau de ce genre, il n’avait cessé de s’opposer a ce qu’on y touchât, il prit la peine de consulter son médecin a ce sujet ; pressé de questions M. Perry fut contraint de se prononcer :

« Ce pouvait etre considéré comme indigeste pour la plupart des gens, peut-etre meme pour tout le monde, a moins pourtant qu’on en mangeât avec une extreme modération. » Fort de cette opinion, M. Woodhouse espérait influencer tous ceux qui viendraient rendre visite aux nouveaux mariés : malgré ses avis, le gâteau eut du succes et devint pour lui une cause continuelle d’énervement.

Par la suite, le bruit courut dans Highbury que les enfants Perry avaient été vus avec une tranche du susdit gâteau a la main, mais M. Woodhouse ne voulut jamais y ajouter foi.


Chapitre 3

 

M. Woodhouse aimait le monde a sa maniere : il se plaisait a recevoir des visites. Installé a Hartfield depuis de longues années, disposant d’une fortune considérable, il était parvenu, avec l’aide de sa fille, a se former un petit noyau d’amis toujours prets a accourir a son appel. Son horreur des grands dîners et des heures tardives ne lui permettait d’entretenir des relations qu’avec ceux qui consentaient a se plier a ses habitudes : il était rare qu’Emma ne réussît pas a lui trouver des partenaires pour sa partie quotidienne.

Une réelle et ancienne affection amenait les Weston et M. Knightley ; quant a M. Elton, célibataire malgré lui, il saisissait avec plaisir l’occasion de quitter sa solitude pour aller passer sa soirée dans l’élégant milieu du salon de M. Woodhouse ou l’accueillait le sourire de la ravissante maîtresse de maison.

En seconde ligne, parmi les plus fréquemment invitées, venaient Mme Bates, Mlle Bates et Mme Goddard ; ces trois dames étaient toujours a la disposition de M. Woodhouse qui les faisait généralement prendre et reconduire en voiture ; ce dernier était si bien fait a l’idée de ces courses périodiques qu’il n’en redoutait plus les effets pour son cocher et ses chevaux.

Mme Bates était la veuve de l’ancien vicaire de Highbury ; fort âgée, elle vivait avec sa fille unique sur un pied d’extreme simplicité, entourée de la considération générale. Mlle Bates, de son côté, jouissait d’une popularité qui étonnait au premier abord ; elle avait passé sa jeunesse sans etre remarquée par personne et elle consacrait maintenant son âge mur a soigner sa mere et a équilibrer leur mince budget ; pourtant c’était une femme heureuse et personne ne parlait d’elle sans bienveillance : sa propre bienveillance qu’elle étendait a tous avait fait ce miracle ; elle aimait tout le monde, s’intéressait au bonheur de chacun et découvrait des mérites a tous ceux qui l’approchaient. Elle se considérait comme favorisée de la fortune et comblée de bénédictions : n’avait-elle pas une mere parfaite ; d’excellents voisins, des amis dévoués et, chez elle, le nécessaire ? La simplicité et la gaieté de sa nature étaient un baume pour les autres et une mine de bonheur pour elle-meme. Elle parlait avec abondance sur les questions les plus futiles ; ce tour d’esprit faisait fort exactement l’affaire de M. Woodhouse qui se complaisait dans un inoffensif bavardage.

Mme Goddard dirigeait un pensionnat de jeunes filles, qui jouissait, a juste titre, d’une excellente réputation. C’était une femme de cour, aimable et simple : elle n’oubliait pas que M. Woodhouse lui avait facilité ses débuts et elle quittait tres volontiers son salon pour aller gagner ou perdre quelques pieces blanches au coin du feu d’Hartfield.

Emma était enchantée de voir son pere confortablement installé, mais le monotone entretien de ces dames ne rompait pas pour elle l’ennui des longues soirées.

Peu apres le mariage de Mme Weston, Emma reçut un matin une lettre de Mme Goddard lui demandant en termes respectueux l’autorisation d’amener avec elle, apres le dîner, une de ses pensionnaires, Mlle Smith ; il s’agissait d’une jeune fille de dix-sept ans qu’Emma connaissait de vue et dont la beauté l’avait frappée. Elle répondit par une tres aimable invitation.

Harriet Smith était une enfant naturelle ; un anonyme l’avait placée plusieurs années auparavant en pension chez Mme Goddard et ce meme anonyme venait de l’élever de la situation d’écoliere a la dignité de demoiselle pensionnaire. C’est tout ce qu’on savait de son histoire. Elle ne possédait pas de relations en dehors des amis qu’elle s’était créés a Highbury ; elle venait précisément de faire un long séjour chez d’anciennes compagnes de pension.

Emma appréciait particulierement le genre de beauté de Mlle Smith : celle-ci était de petite taille, blonde, la figure pleine avec un beau teint, des yeux bleus, des cheveux ondés, des traits réguliers qu’animait une grande douceur d’expression. Avant la fin de la soirée, les manieres de la nouvelle venue avaient également gagné l’approbation d’Emma qui prit la résolution de cultiver cette connaissance. La jeune invitée, sans etre timide a l’exces, fit preuve d’un tact parfait ; elle se montra gracieusement reconnaissante d’avoir été admise a Hartfield et naivement impressionnée de la supériorité ambiante. Emma estima que l’ensemble de ces grâces naturelles formait un trop bel ornement pour la société de second ordre d’Highbury.

Assurément la jeune fille ne vivait pas dans un milieu digne d’elle ; les amis auxquels elle venait de rendre visite, bien qu’excellentes gens, ne pouvaient que la gâter. Emma connaissait les Martin de réputation : ceux-ci étaient, en effet, locataires d’une grande ferme appartenant a M. Knightley ; elle savait qu’il avait d’eux une excellente opinion, mais a son avis ils ne pouvaient pas devenir les amis intimes d’une jeune fille a laquelle il ne manquait, pour etre parfaite, qu’un peu plus de savoir-vivre et d’élégance.

La soirée parut courte a Emma et elle fut surprise en apercevant soudain la table du souper devant la cheminée ; ce fut de la meilleure grâce du monde qu’elle servit a ses invités les ris de veau et les huîtres cuites.

Dans ces occasions, le pauvre M. Woodhouse passait par de cruelles alternatives : il était de nature tres hospitalier mais, d’autre part, il désapprouvait les repas tardifs et, guidé par sa sollicitude pour la santé de ses hôtes, il les voyait avec regret faire honneur au menu ; lui-meme se contentait d’une tasse de bouillie légere dont il vantait les avantages hygiéniques ; néanmoins, par politesse, il se croyait forcé de dire :

« Mademoiselle Bates, permettez-moi de vous conseiller de prendre un de ces oufs ; un ouf cuit a point n’est pas malsain ; Serge fait cuire un ouf a la coque comme personne. Madame Bates, prenez un petit morceau de tarte, un tres petit morceau ; ce sont des tartes aux pommes. Soyez tranquille : on ne vous servira pas de dangereuses conserves ; je ne vous propose pas de prendre du sucre candi. Mme Goddard, que dites-vous d’un demi-verre de vin coupé d’eau ? »

Emma laissait parler son pere, mais s’occupait de ses invitées d’une façon plus efficace. Ce soir-la, elle avait particulierement a cour de contenter tout le monde. Quant a Mlle Smith son bonheur fut complet ; Mlle Woodhouse était un si grand personnage a Highbury que la perspective de lui etre présentée lui avait causé tout d’abord autant de crainte que de plaisir ; la reconnaissante créature partit ravie de l’affabilité avec laquelle Mlle Woodhouse lui avait serré la main au moment des adieux.


Chapitre 4

 

Harriet Smith devint bientôt intime a Hartfield. Mettant sans tarder ses projets a exécution, Emma encouragea la jeune fille a venir souvent ; elle avait de suite compris combien il serait agréable d’avoir quelqu’un pour l’accompagner dans ses promenades, car M. Woodhouse ne dépassait jamais la grille du parc. Du reste, a mesure qu’Emma connaissait mieux Harriet, elle se sentait de plus en plus disposée a se l’attacher. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais retrouver une amie comme Mme Weston : pour cette derniere elle éprouvait une affection faite de reconnaissance et d’estime ; pour Harriet, au contraire, son amitié serait une protection. Mlle Smith, assurément, n’était pas intelligente, mais elle avait une nature douce et était toute prete a se laisser guider ; elle montrait un gout, naturel pour la bonne compagnie et la véritable élégance. Emma chercha tout d’abord a découvrir qui étaient les parents d’Harriet, mais celle-ci ne put lui donner aucun éclaircissement a ce sujet et elle en fut réduite aux conjectures ; Harriet s’était contentée d’écouter et de croire ce que Mme Goddard avait bien voulu lui dire. La pension, les maîtresses, les éleves et les petits événements de chaque jour formaient le fond de la conversation d’Harriet ; les Martin d’Abbey Mill occupaient aussi beaucoup sa pensée ; elle venait de passer deux mois tres agréables chez eux et aimait a décrire tous les conforts et les merveilles de l’endroit.

Au début Emma écoutait tous ces détails sans arriere-pensée, mais quand elle se fut rendu compte de l’exacte composition de la famille : – le jeune M. Martin n’était pas marié – elle devina un danger et craignit de voir sa jeune amie accepter une alliance au-dessous d’elle. A la suite de cette révélation, ses questions se préciserent et elle poussa Harriet a lui parler particulierement de M. Martin ; Harriet du reste s’étendait avec complaisance sur ce sujet : elle disait la part que prenait le jeune homme a leurs promenades au clair de lune et a leurs jeux du soir ; elle insistait sur son caractere obligeant : « Un jour il a fait une lieue pour aller chercher des noix dont j’avais exprimé le désir. Une autre fois j’ai eu la surprise d’entendre le fils de son berger chanter en mon honneur. Il aime beaucoup le chant et lui-meme a une jolie voix. Il est intelligent et je crois qu’il comprend tout. Il possede un tres-beau troupeau de moutons et pendant mon séjour chez eux il a reçu de nombreuses demandes pour sa laine. Il jouit de l’estime générale ; sa mere et sa sour l’aiment beaucoup. Mme Martin m’a dit un jour (elle rougissait a ce souvenir) qu’on ne pouvait etre meilleur fils ; elle ne doute pas qu’il ne fasse un excellent mari ; « ce n’était pas » avait-elle ajouté « qu’elle désirât le voir se marier du moins pour le moment ». Apres son départ, Mme Martin a eu la bonté d’envoyer a Mme Goddard une oie magnifique que nous avons mangée le dimanche suivant ; les trois surveillantes ont été invitées a dîner ».

– Je ne pense pas que M. Martin se tienne au courant des questions étrangeres a ses affaires : Il ne lit pas ?

– Oh si !… Du moins je le crois… mais sans doute il ne lit pas ce que vous jugeriez intéressant ; il reçoit un journal d’agriculture et il y a quelques livres placés sur des rayons pres de la fenetre. Parfois, le soir, avant de jouer aux cartes, il nous lisait une page des « Morceaux choisis ». Il m’a parlé du « vicaire de Wakefield » ; il ne connaît pas la « Romance de la foret » ni « les Enfants de l’Abbaye », mais il a l’intention de se procurer ces ouvrages.

– Comment est-il physiquement ?

– Il n’est pas beau ; au premier abord, je le trouvais meme laid, mais j’ai changé d’avis ; on s’habitue tres bien a sa physionomie. Ne l’avez-vous donc jamais vu ? Il vient assez souvent a Highbury et de toute façon il traverse la ville au moins une fois par semaine pour aller a Kingston. Il a bien des fois passé a cheval aupres de vous.

– C’est bien possible ; j’ai pu le voir cinquante fois sans chercher a connaître son nom : un jeune fermier a pied ou a cheval est la derniere personne qui puisse éveiller ma curiosité ; il appartient précisément a une classe sociale avec laquelle je n’ai aucun point de contact ; a un ou deux échelons au-dessus, je pourrais remarquer un homme a cause de sa bonne mine : je penserais pouvoir etre utile a sa famille, mais un fermier ne peut avoir besoin de mon aide en aucune maniere.

– Évidemment ! Vous ne l’avez sans doute jamais remarqué, mais lui vous connaît parfaitement de vue.

– Je sais que ce jeune homme ne manque pas de mérite. Savez-vous quel âge il peut avoir ?

– Il a eu vingt-quatre ans le 8 juin dernier, et – n’est-ce pas curieux – mon anniversaire tombe le vingt-trois !

– Seulement vingt-quatre ans ? C’est trop jeune pour se marier, et sa mere a parfaitement raison de ne pas le désirer. Ils paraissent tres heureux en famille pour le moment ; dans cinq ou six ans, s’il peut rencontrer dans son milieu, une jeune fille avec un peu d’argent, ce sera alors le moment de penser au mariage.

– Dans six ans, chere mademoiselle Woodhouse, il aura trente ans !

– Un homme qui n’est pas né indépendant ne peut guere se permettre de fonder une famille avant cet âge. Quelle que soit la somme dont M. Martin ait hérité a la mort de son pere et sa part dans la propriété de famille tout doit etre immobilisé par son exploitation. Je ne doute pas qu’il ne soit riche un jour mais il ne doit pas l’etre actuellement.

– C’est ainsi, je crois ; néanmoins, ils vivent tres confortablement ; ils n’ont pas de domestique mâle ; a cette exception pres, ils ne manquent de rien et meme Mme Martin a l’intention de prendre un jeune garçon a son service l’année prochaine.

– J’espere, Harriet, que vous n’aurez pas d’ennuis a l’occasion du mariage de M. Martin ; il ne s’ensuit pas, en effet, de ce que vous ayez des relations d’amitié avec ses sours, que la femme, Mme R. Martin, soit pour vous une connaissance convenable. Le malheur de votre naissance doit vous rendre particulierement attentive a choisir votre entourage. Vous etes certainement la fille d’un homme comme il faut, et vous devez vous efforcer de conserver votre rang, sinon il ne manquera pas de gens pour essayer de vous dégrader.

– Aussi longtemps que je serai invitée a Hartfield et que vous serez si bonne pour moi, je ne crains rien.

– Je constate que vous vous rendez compte, Harriet, de l’importance d’etre bien appuyée, mais je voudrais vous voir établie dans la bonne société indépendamment de Hartfield et de Mlle Woodhouse. Pour obtenir ce résultat, il sera désirable d’écarter autant que possible les anciennes connaissances ; si vous etes encore ici a l’époque du mariage de M. Martin, ne vous laissez donc pas entraîner a faire la connaissance de sa femme qui sera probablement la fille de quelque fermier et une personne sans éducation.

– C’est juste : je ne crois pas pourtant que M. Martin voudrait épouser une personne qui ne fut pas parfaitement élevée. Bien entendu, je n’ai pas l’intention de vous contredire, et je suis sure que je ne désirerai pas connaître sa femme ; j’aurai toujours de l’amitié pour les demoiselles Martin, surtout pour Elisabeth, que je serais bien fâchée d’abandonner ; elles sont tout aussi bien élevées que moi, mais si leur frere épouse une femme ignorante et vulgaire, j’éviterai de la rencontrer, a moins d’y etre forcée.

Emma observait Harriet et ne discerna aucun symptôme véritablement alarmant : rien n’indiquait que les racines de cette sympathie fussent bien profondes.

Le lendemain, en se promenant sur la route de Donwell, elles rencontrerent M. Martin. Il était a pied et, apres avoir salué respectueusement Emma, il regarda Harriet avec une satisfaction non déguisée ; celle-ci s’arreta pour lui parler, et Emma continua sa route ; au bout de quelques pas, elle se retourna pour examiner le groupe et elle eut vite fait de se rendre compte de l’apparence de M. Martin ; sa mise était soignée et ses manieres décentes ; rien de plus. Emma savait qu’Harriet avait été frappée de l’exquise urbanité de M. Woodhouse et elle ne doutait pas que celle-ci ne s’aperçut du manque d’élégance de M. Martin. Au bout de quelques minutes, les deux jeunes gens se séparerent, et Harriet rejoignit Emma en courant, la figure rayonnante ; elle dit aussitôt :

« Quelle curieuse coincidence ! C’est tout a fait par hasard, m’a-t-il dit, qu’il a pris cette route. Il n’a pas encore pu se procurer la « Romance de la foret », il a été si occupé pendant son dernier voyage a Kingston, qu’il a tout a fait oublié, mais il y retourne demain. Eh bien ! Mlle Woodhouse, l’imaginiez-vous ainsi ? Quelle est votre opinion ? Le trouvez-vous laid ?

– Sans doute, il n’est pas beau, mais ce n’est qu’un détail en comparaison de son manque de distinction. Je n’étais pas en droit de m’attendre a grand chose mais j’avoue que je le croyais placé a deux ou trois échelons plus haut sur l’échelle sociale.

– Évidemment, dit Harriet toute mortifiée, il n’a pas la bonne grâce d’un homme du monde.

– Vous avez, Harriet, rencontré a Hartfield, quelques hommes véritablement comme il faut et vous devez vous rendre compte vous-meme de la différence qui existe entre eux et M. Martin. Vous devez etre étonnée d’avoir pu a aucun moment le juger favorablement. Vous avez certainement remarqué son air emprunté, ses manieres frustes et son langage vulgaire ?

– Certainement, il ne ressemble pas a M. Knightley : il n’a ni le port, ni les manieres de M. Knightley. Je vois la différence clairement… mais M. Knightley est particulierement élégant.

– M. Knightley a si grand air qu’il ne serait pas équitable de l’opposer a M. Martin. Vous avez été a meme d’observer d’autres hommes bien élevés : M. Weston et M. Elton, par exemple ? Faites la comparaison. Quelle différence dans le maintien, dans la maniere d’écouter et de parler !

– Vous avez raison, mais M. Weston est un homme âgé : il a pres de cinquante ans.

– C’est l’âge ou les bonnes manieres ont le plus d’importance ; le manque d’aisance devient alors plus apparent. M. Martin paraît vulgaire, malgré sa jeunesse ; que sera-ce lorsqu’il aura atteint l’âge de M. Weston ?

– Votre remarque est juste, dit Harriet d’un air grave.

– Il deviendra un gros fermier uniquement préoccupé de ses intérets.

– Est-ce possible ? Ce serait épouvantable !

– Le fait d’avoir oublié de se procurer le livre que vous lui aviez recommandé indique suffisamment combien ses devoirs professionnels l’absorbent déja ; il était beaucoup trop occupé des fluctuations du marché pour penser a autre chose, ce qui est fort naturel chez un homme qui gagne sa vie.

– Je suis étonnée qu’il ait oublié le livre, dit Harriet d’un ton de regret.

Apres avoir laissé a Harriet le temps de méditer sur cette négligence, Emma reprit :

« A un certain point de vue on peut dire que les manieres de M. Elton sont supérieures a celles de M. Knightley et de M. Weston. Il y a chez ce dernier une vivacité, une sorte de brusquerie qui s’adaptent a son tempérament chez lui, mais il ne conviendrait pas de l’imiter ; de meme la maniere décidée, impérieuse de M. Knightley s’accorde parfaitement avec son esprit, sa taille et sa situation sociale ; pourtant si un jeune homme s’avisait de l’adopter, il ne serait pas supportable. Je crois, au contraire, qu’on pourrait proposer M. Elton comme modele : M. Elton a des manieres affables, un caractere gai, obligeant et doux. Il me semble meme que, depuis quelque temps, il se montre particulierement aimable ; je ne sais s’il a le projet de se faire bien venir d’une de nous ; dans ce cas, c’est évidemment en votre honneur qu’il se met en frais de galanterie. Vous ai-je répété tous les compliments qu’il m’a faits de vous l’autre jour ? »

Emma en rapportant ces propos flatteurs omit de dire qu’elle les avait encouragés. Harriet rougit de plaisir et protesta avoir toujours trouvé M. Elton tres agréable ; ce dernier était précisément la personne sur laquelle Emma avait jeté son dévolu pour faire oublier a Harriet son jeune fermier. La position sociale de M. Elton lui paraissait particulierement adaptée a la situation ; il était tres comme il faut, sans pourtant appartenir a une famille que la naissance irréguliere d’Harriet pourrait offusquer. Les revenus personnels du jeune vicaire devaient etre suffisants car la cure de Hartfield n’était pas importante. Elle avait une tres bonne opinion de lui et le considérait comme un jeune homme d’avenir.

Elle ne doutait pas qu’il n’admirât beaucoup Harriet et elle comptait sur de fréquentes rencontres a Hartfield pour développer ce sentiment ; quant a Harriet, il lui suffirait sans doute de s’apercevoir de la préférence dont elle serait l’objet pour l’apprécier aussitôt a sa juste valeur. M. Elton, du reste, pouvait légitimement avoir la prétention de plaire a la plupart des femmes ; il passait pour un tres bel homme ; Emma pour sa part ne partageait pas l’opinion générale, elle jugeait que le visage de M. Elton manquait d’une certaine noblesse qu’elle prisait par dessus tout ; mais il lui paraissait évident que la jeune fille qui avait pu etre flattée des attentions de Robert Martin serait vite conquise par les hommages de M. Elton.


Chapitre 5

 

– Je ne sais quelle est votre opinion, Mme Weston, dit M. Knightley, sur l’intimité qui est en train de s’établir entre Emma et Henriette Smith. Quant a moi, je ne l’approuve pas.

– Vraiment ! Et pourquoi ?

– Je crains qu’elles n’aient une fâcheuse influence l’une sur l’autre.

– Vous m’étonnez, Harriet ne peut que gagner a ce contact et d’autre part, en devenant pour Emma un objet d’intéret, elle rendra indirectement service a son amie. Je prévois que cette divergence d’opinions va servir de préface a une de nos querelles a propos d’Emma.

– Vous l’avez deviné sans doute : je profite de l’absence de M. Weston pour livrer bataille. Il faut que vous vous défendiez toute seule comme autrefois.

– M. Weston, s’il était la, serait assurément de mon côté, car il partage entierement ma maniere de voir : nous parlions précisément d’Emma, hier soir, et nous étions d’accord pour considérer comme une bonne fortune qu’il se soit trouvé, a Hartfield, une jeune fille en situation de lui tenir compagnie. Du reste, Monsieur Knightley, je vous récuse comme juge en cette affaire : vous etes si habitué a vivre seul que vous ne pouvez pas vous rendre compte du réconfort qu’une femme trouve dans la société d’une de ses semblables. Je vois venir votre objection relativement a Harriet Smith : ce n’est pas la jeune fille supérieure que devrait etre l’amie d’Emma… je l’accorde ; mais d’autre part, je sais qu’Emma se propose de lire avec Harriet, ce sera pour elle une occasion de s’occuper sérieusement.

– Depuis qu’elle a douze ans, Emma a l’intention de s’adonner a la lecture. Elle a dressé a différentes époques la liste des ouvrages qu’elle voulait lire. Je me rappelle avoir conservé un plan d’études composé a quatorze ans et qui faisait honneur a son jugement. Mais j’ai renoncé a attendre d’Emma un effort sérieux dans ce sens ; jamais elle ne se soumettra a un travail qui exige de la patience et de la suite. A coup sur la ou Mlle Taylor a échoué, Harriet Smith ne réussira pas ! Vous savez bien que vous n’avez jamais pu obtenir qu’elle consacrât a la lecture le temps nécessaire.

– Il est possible, répondit Mme Weston en souriant, que tel ait été mon avis a cette époque, mais depuis notre séparation j’ai perdu tout souvenir qu’Emma ait jamais refusé de complaire a mes désirs.

– Il serait cruel de chercher a guérir ce genre d’amnésie, répondit M. Knightley affectueusement, mais moi dont aucun charme n’a émoussé les sens, je vois, j’entends et je me rappelle. Ce qui a gâté Emma. C’est d’etre la plus intelligente de sa famille ; elle a toujours fait preuve de vivacité d’esprit et d’assurance : Isabelle, au contraire, était timide et d’intelligence moyenne. Depuis l’âge de douze ans, c’est la volonté d’Emma qui a prévalu a Hartfield. En perdant sa mere, elle a perdu la seule personne qui aurait pu lui tenir tete. Elle a hérité de l’intelligence de Mme Woodhouse, mais le joug maternel lui a manqué.

– Si j’avais quitté la famille de M. Woodhouse pour chercher une autre situation, je n’aurais pas voulu dépendre d’une recommandation de votre part ; vous n’auriez fait mes éloges a personne et je me rends compte que vous m’avez toujours jugée inférieure a la charge que j’avais assumée.

– Oui, dit-il en souriant, vous etes plus a votre place ici. Vous vous prépariez, pendant votre séjour a Hartfield, a devenir une épouse modele. Sans doute, vous n’avez peut-etre pas donné a Emma une éducation aussi complete qu’auraient pu le faire supposer vos capacités ; mais, en revanche, vous appreniez d’elle a plier votre volonté pour la soumission conjugale ; si M. Weston m’avait consulté a la veille de prendre femme, je n’aurais pas manqué de lui indiquer Mlle Taylor.

– Merci. Il y aura, du reste, peu de mérite a etre une femme dévouée avec un mari comme M. Weston.

– A dire vrai, je crains, en effet, que vous ne soyez pas appelée a donner la mesure de votre abnégation. Ne désespérons pas pourtant : Weston peut devenir grognon a force de bien-etre ; son fils peut lui causer des ennuis.

– Je vous prie, monsieur Knightley, ne prévoyez pas de tourment de ce côté.

– Mes suppositions sont toutes gratuites. Je ne prétends pas aucunement avoir la clairvoyance d’Emma, ni son génie de prophétie. J’espere de tout mon cour que le jeune homme tiendra des Weston pour le mérite et des Churchill pour la fortune ! Mais quant a Harriet Smith – je reviens a mes moutons ! – je persiste a la considérer comme tout a fait impropre a tenir aupres d’Emma le rôle d’amie : elle ne sait rien et considere Emma comme omnisciente ! Toute sa maniere d’etre, a son insu, respire la flatterie. Comment Emma pourrait-elle imaginer avoir quelque chose, a apprendre elle-meme, lorsqu’a ses côtés Harriet apparaît si délicieusement inférieure ! D’autre part, Harriet ne tirera aucun avantage de cette liaison. Hartfield lui fera trouver désagréables tous les autres milieux ou elle sera appelée a vivre ; elle deviendra juste assez raffinée pour ne plus etre a l’aise avec ceux parmi lesquels la naissance et les circonstances l’ont placée. Je serais bien étonné si les doctrines d’Emma avaient pour résultat de former le caractere, tout au plus peuvent-elles donner un léger vernis.

– Est-ce parce que je me fie au bon sens d’Emma, ou bien suis-je avant tout préoccupée de son bien-etre actuel, toujours est-il que je ne puis partager vos craintes. Combien elle était a son avantage, hier soir !

– Je devine votre tactique : vous désirez faire dévier l’entretien sur les mérites corporels d’Emma ? Eh bien ! je vous concede qu’Emma est jolie.

– Jolie ! dites plutôt parfaitement belle.

– En tout cas je ne connais pas de visage qui me plaise plus, mais je suis un si vieil ami que mon jugement reste entaché de partialité.

– Quelle vivacité dans le regard ! Des traits réguliers, un teint éblouissant, une taille parfaite ! On dit parfois qu’un enfant respire la santé : cette expression, il me semble, s’applique dans toute sa plénitude a Emma.

– Je n’ai rien a redire a sa personne et votre description est exacte ; j’aime a la regarder et j’ajouterai un compliment : je ne la crois pas vaniteuse. Quoiqu’il en soit, Madame Weston, vous n’arriverez pas a me persuader que cette amitié avec Harriet Smith ne soit pas nuisible pour toutes deux.

– Et moi, monsieur Knightley, je reste convaincu qu’il n’en sortira aucun dommage. Malgré ses petits défauts, Emma est excellente. Ou trouverez-vous une fille plus dévouée, une sour plus affectueuse, une amie plus sure ? Quand elle se trompe, elle reconnaît vite son erreur.

– Je ne vous tourmenterai pas plus longtemps. Admettons qu’Emma soit un ange. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi jusqu’a ce que Noël amene Jean et Isabelle. Jean aime Emma d’une affection raisonnable qui par conséquent n’est pas aveugle, et Isabelle adopte toujours l’avis de son mari, excepté en ce qui concerne la santé et les soins de ses enfants. Je connais d’avance leur opinion.

– Je suis convaincue que vous l’aimez tous trop sincerement pour etre injustes ou séveres ; mais permettez-moi. Monsieur Knightley, – je me considere, vous le savez, comme ayant un peu le privilege de parler au nom de la mere d’Emma, – de vous suggérer les inconvénients qui pourraient surgir de la mise en discussion parmi vous de l’amitié d’Emma pour Harriet. En supposant qu’il y ait, en effet, quelque chose a redire a cette intimité, il est peu probable qu’Emma qui ne doit compte de sa conduite a personne qu’a son pere, se montre disposée a renoncer a une relation qui lui plaît. Pendant tant d’années, il a été dans mes attributions de donner des conseils que vous ne serez pas surpris, j’espere, si je n’ai pas tout a fait perdu cette habitude professionnelle.

– Du tout, et je vous remercie ; c’est un bon conseil et il aura un meilleur sort que ceux que vous donniez autrefois, car il sera suivi !

– Mme Jean Knightley se tourmente facilement et je craindrais de lui voir prendre l’affaire trop a cour.

– Soyez satisfaite : je ne jetterai pas le cri d’alarme. J’éprouve pour Emma un sentiment de sincere intéret auquel se mele un peu d’inquiétude. Je me demande quelle sera sa destinée !

– Cette question me préoccupe beaucoup aussi.

– Elle déclare toujours qu’elle ne se mariera jamais, ce qui, naturellement, ne signifie rien ; mais elle n’a pas, je crois, rencontré encore un homme qui lui plaise. Je ne vois personne ici qui puisse lui inspirer de l’attachement, et elle s’absente si rarement…

– Il ne semble pas en effet qu’il y ait pour l’instant grand risque de lui voir rompre son vou et aussi longtemps qu’elle sera si heureuse a Hartfield je ne puis souhaiter de voir sa situation se modifier, par égard pour ce pauvre M. Woodhouse. Je ne me fais pas l’avocat du mariage aupres d’Emma pour le moment, bien que je ne puisse etre soupçonnée d’avoir des préjugés contre cette institution !

Mme Weston avait une arriere-pensée qu’elle s’efforçait de ne pas laisser paraître : elle et son mari nourrissaient un projet concernant l’avenir d’Emma, mais ils jugeaient désirable de le tenir secret. Peu apres, M. Knightley reprit :

– Qu’est-ce que Weston pense du temps ; croit-il qu’il va pleuvoir ? et il se leva pour prendre congé.


Chapitre 6

 

Emma s’aperçut bientôt du succes de ses efforts pour donner a l’imagination d’Harriet un nouvel aliment : celle-ci ne tarda pas a apprécier comme il convenait les avantages physiques de M. Elton et l’agrément de ses manieres. D’autre part, elle était convaincue que ce dernier était bien pres d’etre amoureux, s’il ne l’était pas déja. Il exprimait son appréciation des progres réalisés par Harriet depuis sa venue a Hartfield dans des termes qui paraissaient concluants :

– Vous avez donné a Mlle Smith ce qui lui manquait : l’aisance et le gout. C’était une ravissante créature lorsque vous l’avez connue, mais a mon avis les attraits dont vous l’avez ornée surpassent de beaucoup ceux qu’elle devait a la nature.

– Je suis heureuse de penser que mes conseils lui ont été utiles ; mais a dire vrai Harriet possédait toutes les aptitudes. Mon ouvre se réduit a peu de chose.

– S’il était permis de contredire une femme…, dit galamment M. Elton.

– Peut-etre son caractere a-t-il acquis un peu plus de décision : je lui ai suggéré quelques points sur lesquels sa pensée n’avait pas l’habitude de s’arreter.

– Précisément. Et ce résultat a été obtenu en si peu de temps. Quelle légereté de touche !

– Dites plutôt : quelle culture facile ! Je n’ai jamais rencontré un esprit plus souple.

– Je n’en doute pas.

Quelques jours apres, au cours d’une conversation, elle demanda a Harriet en présence de M. Elton.

– A-t-on jamais fait votre portrait Harriet ?

A ce moment, on vint appeler Harriet de la part de Mme Goddard. Avant de quitter le salon elle s’arreta une minute pour répondre avec une naiveté charmante :

– Mais non, jamais.

Des qu’elle fut sortie Emma dit :

– Comme il serait agréable d’avoir un bon portrait d’elle ; j’ai presqu’envie de m’y essayer moi-meme. Vous ne le savez pas sans doute, mais il y a deux ou trois ans, je me suis adonnée avec passion a peindre des portraits ; puis le gout m’en est passé. Nonobstant si Harriet voulait poser pour moi, je me risquerais encore une fois.

– Laissez-moi vous prier, mademoiselle Woodhouse, s’écria M. Elton, d’exercer votre charmant talent en faveur de votre amie. Je connais vos ouvres. Comment pouvez-vous supposer le contraire ? Ce salon n’est-il pas tapissé de fleurs et de paysages dus a votre pinceau ? D’autre part ; j’ai pu examiner chez Mme Weston quelques délicieux spécimens de vos dessins.

« Oui, excellent jeune homme, pensa Emma, mais ceci n’a rien a voir avec le don de la ressemblance ! Vous n’y entendez rien ! Ne simulez pas l’admiration pour ma peinture ; gardez la plutôt pour Harriet ! » Puis elle reprit :

– Eh bien ! Monsieur Elton, puisque vous m’encouragez si aimablement, je crois que je vais essayer mes forces ; les traits d’Harriet sont si fins qu’il sera difficile d’en rendre toute la délicatesse ; cependant il y a dans la forme de l’oil et dans le contour de la bouche quelque chose de si caractéristique que la ressemblance ne doit pas etre impossible a saisir.

– Vous dites bien : la forme de l’oil et de la bouche ! Vous réussirez certainement. Ce sera une ouvre exquise !

– Mais je crains bien, Monsieur Elton, qu’Harriet ne se prete pas de bonne grâce a ce désir : elle attache si peu d’importance a sa beauté. N’avez-vous pas observé avec quel détachement elle a répondu a ma question ? C’était dire : « A quel propos aurait-on fait mon portrait ? »

– J’ai bien remarqué et j’ai apprécié ; mais je ne puis croire qu’elle ne puisse etre persuadée.

Harriet revint au bout de quelques instants : elle ne se fit pas prier longtemps et apres avoir faiblement protesté acquiesça a la proposition de son amie. Emma voulut se mettre au travail sans retard et en conséquence alla chercher un portefeuille contenant diverses ébauches. Aucun des portraits entrepris n’avait été terminé. Ils chercherent ensemble le procédé qui conviendrait le mieux. Emma avait essayé de tout : miniature, pastel, crayon, aquarelle. Mais la persévérance lui faisait défaut et, malgré ses dons naturels, elle ne réussissait pas a atteindre de degré de perfection qu’elle ambitionnait. Sans s’illusionner elle-meme sur ses capacités, elle supportait volontiers que les autres s’y trompassent et n’était pas fâchée que sa réputation surpassât son mérite réel. Dans le cas présent, la partialité de ses amis était évidente : la plupart des dessins d’Emma témoignaient en vérité de certaines qualités, mais en eussent-ils été entierement dépourvus, l’admiration d’Harriet et de M. Elton n’aurait pas été moins chaleureuse. Ils étaient tous deux en extase.

– Il n’y a pas grande variété, dit Emma. Je n’avais que les membres de ma famille comme modeles : voici mon pere, le voici encore une fois, mais cela le rendait si nerveux de poser que j’en étais réduite a dessiner a son insu ; en conséquence, la ressemblance est médiocre… Voici Mme Weston sous toutes ses faces ! Voici ma sour : c’est bien sa silhouette élégante et son aimable figure ; j’aurais, je crois, bien réussi ce portrait, mais Isabelle était tellement préoccupée de me voir commencer celui de ses quatre enfants qu’elle ne tenait pas en place… Enfin voici les croquis des trois aînés : Henry, Jean et Bella ; chacun de ces dessins pourrait, du reste, s’appliquer aussi bien a l’un qu’a l’autre ; comme vous pouvez l’imaginer, il n’y a pas moyen de faire tenir tranquilles des enfants de trois et quatre ans ; de plus tous ces petits visages se ressemblent… Voila le quatrieme qui n’était encore qu’un bébé ; je l’ai dessiné pendant qu’il dormait sur le sofa : c’est l’exacte ressemblance de son petit bonnet, car il avait pris soin de dissimuler sa figure pour ma plus grande commodité. Je suis assez fiere de ce portrait du petit Georges !… Voici mon dernier ouvrage ; mon beau-frere, M. Jean Knightley, avait consenti a poser ; apres m’etre donné beaucoup de peine, j’étais assez satisfaite du résultat ; tandis que je me préparais a placer les dernieres retouches, Isabelle s’approcha pour donner son avis : « Je vois bien une petite ressemblance, mais je suis forcée de constater que M. Jean Knightley est beaucoup mieux en réalité. » C’est tout ce qu’elle trouva a dire. J’en éprouvai un véritable dépit d’autant plus que le modele était indiscutablement flatté. Je m’étais bien promis de ne plus m’exposer a des déboires de ce genre ; néanmoins je suis disposée, en l’honneur d’Harriet, a manquer a mon vou, puisqu’il n’y a pas, dans le cas présent, d’amour-propre conjugal en jeu… pour le moment du moins !

Apres quelques hésitations, Emma se décida pour un portrait en pied, a l’aquarelle. La séance commença. Harriet rougissante et souriante sous l’oil attentif de l’artiste, réunissait toutes les grâces de la jeunesse. Mais Emma sentait qu’elle ne pourrait rien faire tant que M. Elton se tiendrait a ses côtés, observant chaque coup de crayon. Tout d’abord elle ne dit rien pour lui laisser toute latitude de contempler le modele ; au bout de quelques minutes elle fut obligée de mettre un terme a cette agitation et de le prier de s’éloigner. Il lui vint ensuite a l’idée de l’occuper a lire.

– Si vous vouliez etre assez aimable pour nous lire a haute voix, je travaillerais plus librement et le temps paraîtrait moins long a Mlle Smith.

L’interpellé se déclara trop heureux de se rendre utile. Harriet écoutait et Emma dessinait en paix. Elle dut pourtant autoriser M. Elton a venir de temps en temps jeter un coup d’oil et celui-ci s’extasiait a chaque progres ; c’était un critique encourageant qui distinguait la ressemblance avant meme que les éléments constitutifs en fussent assemblés ! Si Emma tenait en petite estime la compétence artistique de M. Elton, elle ne pouvait que se réjouir de son aveuglement d’amoureux. La séance fut satisfaisante a tous les points de vue : Emma était assez contente de cette premiere esquisse pour désirer continuer ; il y avait déja un air de ressemblance, l’attitude était gracieuse et les détails heureusement choisis ; elle espérait que ce portrait leur ferait honneur a toutes deux ; il perpétuerait le souvenir de la beauté de l’une, du talent de l’autre et de leur commune amitié ; elle escomptait aussi les associations d’idées accessoires que l’attachement naissant de M. Elton ne manquerait pas d’y ajouter.

Harriet devait poser le lendemain, et M. Elton ne manqua pas de solliciter l’autorisation d’assister a la séance et de continuer son office de lecteur.

« Certainement, nous serons heureuses de vous considérer comme un des nôtres. »

Le jour suivant, la réunion fut empreinte de la meme cordialité et il en fut de meme jusqu’a l’achevement du portrait qui obtint l’approbation générale. Quant a M. Elton, son admiration n’avait pas de bornes et il n’admettait aucune critique.

« Mlle Woodhouse a doté son amie de la seule beauté qui lui manque », dit Mme Weston en s’adressant a M. Elton. « L’expression de l’oil est parfaite, mais Mlle Smith n’a pas des sourcils et des cils pareils ; c’est l’unique défaut de son visage.

– Vous trouvez ? reprit-il. Je ne puis etre de votre avis ; la ressemblance me paraît parfaite dans tous ses détails. Il faut calculer l’effet de l’ombre.

– Vous l’avez faite trop grande, Emma, fit observer M. Knightley.

Emma s’en était rendu compte, mais elle ne voulait pas en convenir, et M. Elton ajouta avec chaleur :

– Bien entendu, la position assise modifie les proportions, mais ce raccourci me suggere exactement l’idée de la taille de Mlle Smith.

– C’est extremement joli dit M. Woodhouse, et si bien dessiné et peint ! Comme tout ce que vous faites, ma chere. Il n’y a qu’une chose a laquelle je trouverais a redire : Mlle Smith paraît etre assise dehors et elle n’a qu’un petit châle sur les épaules !

– Mais mon cher papa, nous sommes supposés etre dans la belle saison, le décor évoque une chaude journée d’été. Voyez les feuilles de cet arbre !

– Mais ma chere, il n’est jamais prudent de s’asseoir dehors.

– Je m’incline devant votre avis, Monsieur, dit M. Elton, mais il me semble, je dois l’avouer, que c’est une tres heureuse idée d’avoir placé Mlle Smith en plein air ; aucun autre cadre ne se fut harmonisé aussi parfaitement avec la grâce et le naturel du modele. Je ne puis voir de défaut a ce portrait ni en détacher mon regard.

Il fallut ensuite songer a faire encadrer l’aquarelle et a ce propos quelques difficultés se présenterent ; Emma désirait que le cadre fut commandé… sans retard… a Londres… par l’intermédiaire d’une personne intelligente et d’un gout sur ; on ne pouvait songer a avoir recours a Isabelle, car M. Woodhouse n’aurait pu supporter l’idée que sa fille fut obligée de sortir par les brouillards de décembre. Des que M. Elton eut été mis au courant de la perplexité ou se trouvaient ses amis, il proposa une solution : le jugerait-on digne de faire la commission ? Il aurait un plaisir infini a l’exécuter. Il lui serait facile de se rendre a Londres a cheval et on ne pouvait savoir a quel point il se sentirait flatté d’une pareille mission.

Apres avoir remercié et déclaré qu’elle ne voudrait a aucun prix lui causer un tel dérangement, Emma finit par céder et accepta le concours de M. Elton ; il fut convenu que ce dernier porterait l’aquarelle a Londres, choisirait le cadre et donnerait les instructions nécessaires. Emma lui promit de faire un paquet de petite dimension afin de l’embarrasser le moins possible ; mais M. Elton semblait n’avoir qu’une crainte, c’était que le colis ne fut pas suffisamment encombrant.

– Quel précieux dépôt, dit-il avec un soupir, quand il le reçut.

« Je m’explique mal l’empressement galant dont il fait preuve a mon égard, étant donné les circonstances, pensa Emma, mais il y a sans doute un grand nombre de manieres d’etre amoureux. C’est un excellent jeune homme qui conviendra parfaitement a Harriet ; je trouve seulement qu’il abuse des soupirs et des compliments : pour un personnage de second plan ma part de louanges est excessive. Sans doute, il agit ainsi par reconnaissance. »