David Copperfield - Tome II - Charles Dickens - ebook
Kategoria: Dla dzieci i młodzieży Język: francuski Rok wydania: 1950

David Copperfield - Tome II darmowy ebook

Charles Dickens

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Opis ebooka David Copperfield - Tome II - Charles Dickens

La vie de David Copperfield est sans histoire jusqu'au jour ou sa mere se remarie. Maltraité par son beau-pere, envoyé en pension, David commence une lente descente aux enfers. Travaillant a Londres pour survivre, il n'a plus qu'une idée en tete: s'enfuir et retrouver le bonheur perdu... Mais il ne peux compter que sur lui et la providence pour s'en sortir...

Opinie o ebooku David Copperfield - Tome II - Charles Dickens

Fragment ebooka David Copperfield - Tome II - Charles Dickens

A Propos
Chapitre 1 - Une perte plus grave.
Chapitre 2 - Commencement d’un long voyage.

A Propos Dickens:

Charles John Huffam Dickens pen-name "Boz", was the foremost English novelist of the Victorian era, as well as a vigorous social campaigner. Considered one of the English language's greatest writers, he was acclaimed for his rich storytelling and memorable characters, and achieved massive worldwide popularity in his lifetime. Later critics, beginning with George Gissing and G. K. Chesterton, championed his mastery of prose, his endless invention of memorable characters and his powerful social sensibilities. Yet he has also received criticism from writers such as George Henry Lewes, Henry James, and Virginia Woolf, who list sentimentality, implausible occurrence and grotesque characters as faults in his oeuvre. The popularity of Dickens' novels and short stories has meant that none have ever gone out of print. Dickens wrote serialised novels, which was the usual format for fiction at the time, and each new part of his stories would be eagerly anticipated by the reading public. Source: Wikipedia

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Chapitre 1 Une perte plus grave.

Je n’eus pas de peine a céder aux prieres de Peggotty, qui me demanda de rester a Yarmouth jusqu’a ce que les restes du pauvre voiturier eussent fait, pour la derniere fois, le voyage de Blunderstone. Elle avait acheté depuis longtemps, sur ses économies, un petit coin de terre dans notre vieux cimetiere, pres du tombeau de « sa chérie, » comme elle appelait toujours ma mere, et c’était la que devait reposer le corps de son mari.

Quand j’y pense a présent, je sens que je ne pouvais pas etre plus heureux que je l’étais véritablement alors de tenir compagnie a Peggotty, et de faire pour elle le peu que je pouvais faire. Mais je crains bien d’avoir éprouvé une satisfaction plus grande encore, satisfaction personnelle et professionnelle, a examiner le testament de M. Barkis et a en apprécier le contenu.

Je revendique l’honneur d’avoir suggéré l’idée que le testament devait se trouver dans le coffre. Apres quelques recherches, on l’y découvrit, en effet, au fond d’un sac a picotin, en compagnie d’un peu de foin, d’une vieille montre d’or avec une chaîne et des breloques, que M. Barkis avait portée le jour de son mariage, et qu’on n’avait jamais vue ni avant ni apres ; puis d’un bourre-pipe en argent, figurant une jambe ; plus d’un citron en carton, rempli de petites tasses et de petites soucoupes, que M. Barkis avait ; je suppose, acheté quand j’étais enfant, pour m’en faire présent, sans avoir le courage de s’en défaire ensuite ; enfin, nous trouvâmes quatre-vingt sept pieces d’or en guinées et en demi-guinées, cent dix livres sterling en billets de banque tout neufs, des actions sur la banque d’Angleterre, un vieux fer a cheval, un mauvais shilling, un morceau de camphre et une coquille d’huître. Comme ce dernier objet avait été évidemment frotté, et que la nacre de l’intérieur déployait les couleurs du prisme, je serais assez porté a croire que M. Barkis s’était fait une idée confuse qu’on pouvait y trouver des perles, mais sans avoir pu jamais en venir a ses fins.

Depuis bien des années, M. Barkis avait toujours porté ce coffre avec lui dans tous ses voyages, et, pour mieux tromper l’espion, s’était imaginé d’écrire avec le plus grand soin sur le couvercle, en caracteres devenus presque illisibles a la longue, l’adresse de « M. Blackboy, bureau restant, jusqu’a ce qu’il soit réclamé. »

Je reconnus bientôt qu’il n’avait pas perdu ses peines en économisant depuis tant d’années. Sa fortune, en argent, n’allait pas loin de trois mille livres sterling. Il léguait la-dessus l’usufruit du tiers a M. Peggotty, sa vie durant ; a sa mort, le capital devait etre distribué par portions égales entre Peggotty, la petite Émilie et moi, a icelui, icelle ou iceux d’entre nous qui serait survivant. Il laissait a Peggotty tout ce qu’il possédait du reste, la nommant sa légataire universelle, seule et unique exécutrice de ses dernieres volontés exprimées par testament.

Je vous assure que j’étais déja fier comme un procureur quand je lus tout ce testament avec la plus grande cérémonie, expliquant son contenu a toutes les parties intéressées ; je commençai a croire que la Cour avait plus d’importance que je ne l’avais supposé. J’examinai le testament avec la plus profonde attention, je déclarai qu’il était parfaitement en regle sur tous les points, je fis une ou deux marques au crayon a la marge, tout étonné d’en savoir si long.

Je passai la semaine qui précéda l’enterrement, a faire cet examen un peu abstrait, a dresser le compte de toute la fortune qui venait d’échoir a Peggotty, a mettre en ordre toutes ses affaires, en un mot, a devenir son conseil et son oracle en toutes choses, a notre commune satisfaction. Je ne revis pas Émilie dans l’intervalle, mais on me dit qu’elle devait se marier sans bruit quinze jours apres.

Je ne suivis pas le convoi en costume, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi. Je veux dire que je n’avais pas revetu un manteau noir et un long crepe, fait pour servir d’épouvantail aux oiseaux, mais je me rendis, a pied, de bonne heure a Blunderstone, et je me trouvais dans le cimetiere quand le cercueil arriva, suivi seulement de Peggotty et de son frere. Le monsieur fou regardait de ma petite fenetre ; l’enfant de M. Chillip remuait sa grosse tete et tournait ses yeux ronds pour contempler le pasteur par-dessus l’épaule de sa bonne ; M. Omer soufflait sur le second plan ; il n’y avait point d’autres assistants, et tout se passa tranquillement. Nous nous promenâmes dans le cimetiere pendant une heure environ quand tout fut fini, et nous cueillîmes quelques bourgeons a peine épanouis sur l’arbre qui ombrageait le tombeau de ma mere.

Ici la crainte me gagne ; un nuage sombre plane au-dessus de la ville que j’aperçois dans le lointain, en dirigeant de ce côté ma course solitaire. J’ai peur d’en approcher, comment pourrai-je supporter le souvenir de ce qui nous arriva pendant cette nuit mémorable, de ce que je vais essayer de rappeler, si je puis surmonter mon trouble ?

Mais ce n’est pas de le raconter qui empirera le mal ; que gagnerais-je a arreter ici ma plume, qui tremble dans ma main ? Ce qui est fait est fait, rien ne peut le défaire, rien ne peut y changer la moindre chose.

Ma vieille bonne devait venir a Londres avec moi, le lendemain, pour les affaires du testament. La petite Émilie avait passé la journée chez M. Omer ; nous devions nous retrouver tous le soir dans le vieux bateau ; Ham devait ramener Émilie a l’heure ordinaire ; je devais revenir a pied en me promenant. Le frere et la sour devaient faire leur voyage de retour comme ils étaient venus, et nous attendre le soir au coin du feu.

Je les quittai a la barriere, ou un Straps imaginaire s’était reposé avec le havre-sac de Roderick Randorn, au temps jadis ; et, au lieu de revenir tout droit, je fis quelques pas sur la route de Lowestoft ; puis je revins en arriere, et je pris le chemin de Yarmouth. Je m’arretai pour dîner a un petit café décent, situé a une demi-heure a peu pres du gué dont j’ai déja parlé ; le jour s’écoula, et j’atteignis le gué a la brune. Il pleuvait beaucoup, le vent était fort, mais la lune apparaissait de temps en temps a travers les nuages, et il ne faisait pas tout a fait noir.

Je fus bientôt en vue de la maison de M. Peggotty, et je distinguai la lumiere qui brillait a la fenetre. Me voila donc piétinant dans le sable humide, avant d’arriver a la porte ; enfin j’y suis et j’entre.

Tout présentait l’aspect le plus confortable. M. Peggotty fumait sa pipe du soir, et les préparatifs du souper allaient leur train : le feu brulait gaiement : les cendres étaient relevées ; la caisse sur laquelle s’asseyait la petite Émilie l’attendait dans le coin accoutumé. Peggotty était assise a la place qu’elle occupait jadis, et, sans son costume de veuve, on aurait pu croire qu’elle ne l’avait jamais quittée. Elle avait déja repris l’usage de la boîte a ouvrage, sur le couvercle de laquelle on voyait représentée la cathédrale de Saint-Paul : le metre roulé dans une chaumiere, et le morceau de cire étaient la a leur poste comme au premier jour. Mistress Gummidge grognait un peu dans son coin comme a l’ordinaire, ce qui ajoutait a l’illusion.

« Vous etes le premier, monsieur David, dit M. Peggotty d’un air radieux. Ne gardez pas cet habit, s’il est mouillé, monsieur.

– Merci, monsieur Peggotty, lui dis-je, en lui donnant mon paletot pour le suspendre ; l’habit est parfaitement sec.

– C’est vrai, dit M. Peggotty en tâtant mes épaules ; sec comme un copeau. Asseyez-vous, monsieur ; je n’ai pas besoin de vous dire que vous etes le bienvenu, mais c’est égal, vous etes le bienvenu tout de meme, je le dis de tout mon cour.

– Merci, monsieur Peggotty, je le sais bien. Et vous, Peggotty, comment allez-vous, ma vieille, lui dis-je en l’embrassant.

– Ah ! ah ! dit M. Peggotty en riant et en s’asseyant pres de nous, pendant qu’il se frottait les mains, comme un homme qui n’est pas fâché de trouver une distraction honnete a ses chagrins récents, et avec toute la franche cordialité qui lui était habituelle ; c’est ce que je lui dis toujours, il n’y a pas une femme au monde, monsieur, qui doive avoir l’esprit plus en repos qu’elle ! Elle a accompli son devoir envers le défunt, et il le savait bien, le défunt, car il a fait aussi son devoir avec elle, comme elle a fait son devoir avec lui, et… et tout ça s’est bien passé. »

Mistress Gummidge poussa un gémissement.

« Allons, mere Gummidge, du courage ! dit M. Peggotty. Mais il secoua la tete en nous regardant de côté, pour nous faire entendre que les derniers événements étaient bien de nature a lui rappeler le vieux. Ne vous laissez pas abattre ! du courage ! un petit effort, et vous verrez que ça ira tout naturellement beaucoup mieux apres.

– Jamais pour moi, Daniel, repartit mistress Gummidge ; la seule chose qui puisse me venir tout naturellement, c’est de rester isolée et désolée.

– Non, non, dit M. Peggotty d’un ton consolant.

– Si, si, Daniel, dit mistress Gummidge ; je ne suis pas faite pour vivre avec des gens qui font des héritages. J’ai eu trop de malheurs, je ferai bien de vous débarrasser de moi.

– Et comment pourrais-je dépenser mon argent sans vous ? dit M. Peggotty d’un ton de sérieuse remontrance. Qu’est-ce que vous dites donc ? est-ce que je n’ai pas besoin de vous maintenant plus que jamais ?

– C’est cela, je le savais bien qu’on n’avait pas besoin de moi auparavant, s’écria mistress Gummidge avec l’accent le plus lamentable ; et maintenant on ne se gene pas pour me le dire. Comment pouvais-je me flatter qu’on eut besoin de moi, une pauvre femme isolée et désolée, et qui ne fait que vous porter malheur ! »

M. Peggotty avait l’air de s’en vouloir beaucoup a lui-meme d’avoir dit quelque chose qui put prendre un sens si cruel, mais Peggotty l’empecha de répondre, en le tirant par la manche et en hochant la tete. Apres avoir regardé un moment mistress Gummidge avec une profonde anxiété, il reporta ses yeux sur la vieille horloge, se leva, moucha la chandelle, et la plaça sur la fenetre.

« La ! dit M. Peggotty d’un ton satisfait ; voila ce que c’est, mistress Gummidge ! » Mistress Gummidge poussa un petit gémissement, « Nous voila éclairés comme a l’ordinaire ! Vous vous demandez ce que je fais la, monsieur. Eh bien ! c’est pour notre petite Émilie. Voyez-vous, il ne fait pas clair sur le chemin, et ce n’est pas gai quand il fait noir ; aussi, quand je suis a la maison vers l’heure de son retour ; je mets la lumiere a la fenetre, et cela sert a deux choses. D’abord, dit M. Peggotty en se penchant vers moi tout joyeux ; elle se dit : « Voila la maison, » qu’elle se dit ; et aussi : « Mon oncle est la, » qu’elle se dit, car si je n’y suis pas, il n’y a pas de lumiere non plus.

– Que vous etes enfant ! dit Peggotty, qui lui en savait bien bon gré tout de meme.

– Eh bien ! dit M. Peggotty en se tenant les jambes un peu écartées, et en promenant dessus ses mains, de l’air de la plus profonde satisfaction, tout en regardant alternativement le feu et nous ; je n’en sais trop rien. Pas au physique, vous voyez bien.

– Pas exactement, dit Peggotty.

– Non, dit M. Peggotty en riant, pas au physique ; mais en y réfléchissant bien, voyez-vous… je m’en moque pas mal. Je vais vous dire : quand je regarde autour de moi dans cette jolie petite maison de notre Émilie… je veux bien que la crique me croque, dit M. Peggotty avec un élan d’enthousiasme (voila ! je ne peux pas en dire davantage), s’il ne me semble pas que les plus petits objets soient, pour ainsi dire, une partie d’elle-meme ; je les prends, puis je les pose, et je les touche aussi délicatement que si je touchais notre Émilie, c’est la meme chose pour ses petits chapeaux et ses petites affaires. Je ne pourrais pas voir brusquer quelque chose qui lui appartiendrait pour tout au monde. Voila comme je suis enfant, si vous voulez, sous la forme d’un gros hérisson de mer ! » dit M. Peggotty en quittant son air sérieux, pour partir d’un éclat de rire retentissant.

Peggotty rit avec moi, seulement un peu moins haut.

« Je suppose que cela vient, voyez-vous, dit M. Peggotty d’un air radieux, en se frottant toujours les jambes, de ce que j’ai tant joué avec elle, en faisant semblant d’etre des Turcs et des Français, et des requins, et toutes sortes d’étrangers, oui-da, et meme des lions et des baleines et je ne sais quoi, quand elle n’était pas plus haute que mon genou. C’est comme ça que c’est venu, vous savez. Vous voyez bien cette chandelle, n’est-ce pas ? dit M. Peggotty qui riait en la montrant, eh bien ! je suis bien sur que quand elle sera mariée et partie, je mettrai cette chandelle-la tout comme a présent. Je suis bien sur que, quand je serai ici le soir (et ou irais-je vivre, je vous le demande, quelque fortune qui m’arrive ?), quand elle ne sera pas ici, ou que je ne serai pas la-bas, je mettrai la chandelle a la fenetre, et que je resterai pres du feu a faire semblant de l’attendre comme je l’attends maintenant. Voila comme je suis un enfant, dit M. Peggotty avec un nouvel éclat de rire, sous la forme d’un hérisson de mer ! Voyez-vous, dans ce moment-ci, quand je vois briller la chandelle, je me dis : « Elle la voit ; voila Émilie qui vient ! » Voila comme je suis un enfant, sous la forme d’un hérisson de mer ! Je ne me trompe pas apres tout, dit M. Peggotty, en s’arretant au milieu de son éclat de rire, et en frappant des mains, car la voila ! » Mais non ; c’était Ham tout seul. Il fallait que la pluie eut bien augmenté depuis que j’étais rentré, car il portait un grand chapeau de toile cirée, abaissé sur ses yeux.

« Ou est Émilie ? » dit M. Peggotty.

Ham fit un signe de tete comme pour indiquer qu’elle était a la porte. M. Peggotty ôta la chandelle de la fenetre, la moucha, la remit sur la table, et se mit a arranger le feu, pendant que Ham, qui n’avait pas bougé, me dit :

« Monsieur David, voulez-vous venir dehors une minute, pour voir ce qu’Émilie et moi nous avons a vous montrer. »

Nous sortîmes. Quand je passai pres de lui aupres de la porte, je vis avec autant d’étonnement que d’effroi qu’il était d’une pâleur mortelle. Il me poussa précipitamment dehors, et referma la porte sur nous, sur nous deux seulement.

« Ham, qu’y a-t-il donc !

– Monsieur David !… » Oh ! pauvre cour brisé, comme il pleurait amerement !

J’étais paralysé a la vue d’une telle douleur. Je ne savais plus que penser ou craindre : je ne savais que le regarder.

« Ham, mon pauvre garçon, mon ami ! Au nom du ciel, dites-moi ce qui est arrivé !

– Ma bien-aimée, monsieur David, mon orgueil et mon espérance, elle pour qui j’aurais voulu donner ma vie, pour qui je la donnerais encore, elle est partie !

– Partie ?

– Émilie s’est enfuie : et comment ? vous pouvez en juger, monsieur David, en me voyant demander a Dieu, Dieu de bonté et de miséricorde, de la faire mourir, elle que j’aime par-dessus tout, plutôt que de la laisser se déshonorer et se perdre ! »

Le souvenir du regard qu’il jeta vers le ciel chargé de nuages, du tremblement de ses mains jointes, de l’angoisse qu’exprimait toute sa personne, reste encore a l’heure qu’il est uni dans mon esprit avec celui de la plage déserte, théâtre de ce drame cruel dont il est le seul personnage, et qui n’a d’autre témoin que la nuit.

« Vous etes un savant, dit-il précipitamment. Vous savez ce qu’il y a de mieux a faire. Comment m’y prendre pour annoncer cela a son onde, monsieur David ? »

Je vis la porte s’ébranler, et je fis instinctivement un mouvement pour tenir le loquet a l’extérieur, afin de gagner un moment de répit. Il était trop tard. M. Peggotty sortit la tete, et je n’oublierai jamais le changement qui se fit dans ses traits en nous voyant, quand je vivrais cinq cents ans.

Je me rappelle un gémissement et un grand cri ; les femmes l’entourent, nous sommes tous debout dans la chambre, moi, tenant a la main un papier que Ham venait de me donner, M. Peggotty avec son gilet entr’ouvert, les cheveux en désordre, le visage et les levres tres-pâles ; le sang ruisselle sur sa poitrine, sans doute il avait jailli de sa bouche ; lui, il me regarde fixement.

« Lisez, monsieur, dit-il d’une voix basse et tremblante, lentement, s’il vous plaît, que je tâche de comprendre. »

Au milieu d’un silence de mort, je lus une lettre effacée par les larmes ; elle disait :

« Quand vous recevrez ceci, vous qui m’aimez infiniment plus que je ne l’ai jamais mérité, meme quand mon cour était innocent, je serai bien loin. »

« Je serai bien loin, répéta-t-il lentement. Arretez. Émilie sera bien loin : Apres ?

« Quand je quitterai ma chere demeure, … ma chere demeure… oh oui ! ma chere demeure… demain matin. »

La lettre était datée de la veille au soir.

« Ce sera pour ne plus jamais revenir, a moins qu’il ne me ramene apres avoir fait de moi une dame. Vous trouverez cette lettre le soir de mon départ, bien des heures apres, au moment ou vous deviez me revoir. Oh ! si vous saviez combien mon cour est déchiré ! Si vous-meme, vous surtout avec qui j’ai tant de torts, et qui ne pourrez jamais me pardonner, si vous saviez seulement ce que je souffre ! Mais je suis trop coupable pour vous parler de moi ! Oh ! oui, consolez-vous par la pensée que je suis bien coupable. Oh ! par pitié, dites a mon oncle, que je ne l’ai jamais aimé la moitié autant qu’a présent. Oh ! ne vous souvenez pas de toutes les bontés et de l’affection que vous avez tous eues pour moi ; ne vous rappelez pas que nous devions nous marier, tâchez plutôt de vous persuader que je suis morte quand j’étais toute petite, et qu’on m’a enterrée quelque part. Que le ciel dont je ne suis plus digne d’invoquer la pitié pour moi-meme ait pitié de mon oncle ! Dites-lui que je ne l’ai jamais aimé la moitié autant qu’a ce moment ! Consolez-le. Aimez quelque honnete fille qui soit pour mon oncle ce que j’étais autrefois, qui soit digne de vous, qui vous soit fidele ; c’est bien assez de ma honte pour vous désespérer. Que Dieu vous bénisse tous ! Je le prierai souvent pour vous tous, a genoux. Si l’on ne me ramene pas dame, et que je ne puisse plus prier pour moi-meme, je prierai pour vous tous. Mes dernieres tendresses pour mon oncle ! Mes dernieres larmes et mes derniers remercîments pour mon oncle ! »

C’était tout.

Il resta longtemps a me regarder encore, quand j’eus fini. Enfin, je m’aventurai a lui prendre la main et a le conjurer, de mon mieux, d’essayer de recouvrer quelque empire sur lui-meme. « Merci, monsieur, merci ! » répondait-il, mais sans bouger.

Ham lui parla : et M. Peggotty n’était pas insensible a sa douleur, car il lui serra la main de toutes ses forces, mais c’était tout : il restait dans la meme attitude, et personne n’osait le déranger.

Enfin, lentement, il détourna les yeux de dessus mon visage, comme s’il sortait d’une vision, et il les promena autour de la chambre, puis il dit a voix basse :

« Qui est-ce ? je veux savoir son nom. »

Ham me regarda. Je me sentis aussitôt frappé d’un coup qui me fit reculer.

« Vous soupçonnez quelqu’un, dit M. Peggotty, qui est-ce ?

– Monsieur David ! dit Ham d’un ton suppliant, sortez un moment, et laissez-moi lui dire ce que j’ai a lui dire. Vous, il ne faut pas que vous l’entendiez, monsieur. »

Je sentis de nouveau le meme coup ; je me laissai tomber sur une chaise, j’essayai d’articuler une réponse, mais ma langue était glacée et mes yeux troubles.

« Je veux savoir son nom ! répéta-t-il.

– Depuis quelque temps, balbutia Ham, il y a un domestique qui est venu quelquefois rôder par ici. Il y a aussi un monsieur : ils s’entendaient ensemble. »

M. Peggotty restait toujours immobile, mais il regardait Ham.

« Le domestique, continua Ham, a été vu hier soir avec… avec notre pauvre fille. Il était caché dans le voisinage depuis huit jours au moins. On croyait qu’il était parti, mais il était caché seulement. Ne restez pas ici, monsieur David, ne restez pas ! »

Je sentis Peggotty passer son bras autour de mon cou pour m’entraîner, mais je n’aurais pu bouger quand la maison aurait du me tomber sur les épaules.

« On a vu une voiture inconnue avec des chevaux de poste, ce matin presque avant le jour, sur la route de Norwich, reprit Ham. Le domestique y alla, il revint, il retourna. Quand il y retourna, Émilie était avec lui. L’autre était dans la voiture. C’est lui !

– Au nom de Dieu, dit M. Peggotty en reculant et en étendant la main pour repousser une pensée qu’il craignait de s’avouer a lui-meme, ne me dites pas que son nom est Steerforth !

– Monsieur David, s’écria Ham d’une voix brisée, ce n’est pas votre faute… et je suis bien loin de vous en accuser, mais… son nom est Steerforth, et c’est un grand misérable ! »

M. Peggotty ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme, ne fit pas un mouvement, mais bientôt il eut l’air de se réveiller tout d’un coup, et se mit a décrocher son gros manteau qui était suspendu dans un coin.

« Aidez-moi un peu. Je suis tout brisé, et je ne puis en venir a bout, dit-il avec impatience. Aidez-moi donc ! Bien ! ajouta-t-il, quand on lui eut donné un coup de main. Maintenant passez-moi mon chapeau ! »

Ham lui demanda ou il allait.

« Je vais chercher ma niece. Je vais chercher mon Émilie. Je vais d’abord couler a fond ce bateau-la ou je l’aurais noyé, oui, vrai comme je suis en vie, si j’avais pu me douter de ce qu’il méditait. Quand il était assis en face de moi, dit-il d’un air égaré en étendant le poing fermé, quand il était assis en face de moi, que la foudre m’écrase, si je ne l’aurais pas noyé, et si je n’aurais pas cru bien faire ! Je vais chercher ma niece.

– Ou ? s’écria Ham, en se plaçant devant la porte.

– N’importe ou ! Je vais chercher ma niece a travers le monde. Je vais trouver ma pauvre niece dans sa honte, et la ramener avec moi. Qu’on ne m’arrete pas ! Je vous dis que je vais chercher ma niece.

– Non, non, cria mistress Gummidge qui vint se placer entre eux, dans un acces de douleur ! non, non, Daniel ! pas dans l’état ou vous etes ! Vous irez la chercher bientôt, mon pauvre Daniel, et ce sera trop juste, mais pas maintenant ! Asseyez-vous et pardonnez-moi de vous avoir si souvent tourmenté, Daniel… (qu’est-ce que c’est que mes chagrins aupres de celui-ci ?) et parlons du temps ou elle est devenue orpheline et Ham orphelin, quand j’étais une pauvre veuve, et que vous m’aviez recueillie. Cela calmera votre pauvre cour, Daniel, dit-elle, en appuyant sa tete sur l’épaule de M. Peggotty, et vous supporterez mieux votre douleur, car vous connaissez la promesse, Daniel : « Ce que vous aurez fait a l’un des plus petits de mes freres, vous me l’aurez fait a moi-meme, » et cela ne peut manquer d’etre accompli sous ce toit qui nous a servi d’abri depuis tant, tant d’années ! »

Il était devenu maintenant presque insensible en apparence, et quand je l’entendis pleurer, au lieu de me mettre a genoux comme j’en avais l’envie, pour lui demander pardon de la douleur que je leur avais causée, et pour maudire Steerforth, je fis mieux : je donnais a mon cour oppressé le meme soulagement et je pleurai avec eux.


Chapitre 2 Commencement d’un long voyage.

Je suppose que ce qui m’est naturel est naturel a beaucoup d’autres, c’est pourquoi je ne crains pas de dire que je n’ai jamais plus aimé Steerforth qu’au moment meme ou les liens qui nous unissaient furent rompus. Dans l’amere angoisse que me causa la découverte de son crime, je me rappelai plus nettement toutes ses brillantes qualités, j’appréciai plus vivement tout ce qu’il avait de bon, je rendis plus completement justice a toutes les facultés qui auraient pu faire de lui un homme d’une noble nature et d’une grande distinction, que je ne l’avais jamais fait dans toute l’ardeur de mon dévouement passé ; il m’était impossible de ne pas sentir profondément la part involontaire que j’avais eue dans la souillure qu’il avait laissée dans une famille honnete, et cependant, je crois que, si je m’étais trouvé alors face a face avec lui, je n’aurais pas eu la force de lui adresser un seul reproche. Je l’aurais encore tant aimé, quoique mes yeux fussent dessillés ; j’aurais conservé un souvenir si tendre de mon affection pour lui, que j’aurais été, je le crains, faible comme un enfant qui ne sait que pleurer et oublier ; mais, par exemple, il n’y avait plus a penser désormais a une réconciliation entre nous. C’est une pensée que je n’eus jamais. Je sentais, comme il l’avait senti lui-meme, que tout était fini de lui a moi. Je n’ai jamais su quel souvenir il avait conservé de moi ; peut-etre n’était-ce qu’un de ces souvenirs légers qu’il est facile d’écarter, mais moi, je me souvenais de lui comme d’un ami bien-aimé que j’avais perdu par la mort.

Oui, Steerforth, depuis que vous avez disparu de la scene de ce pauvre récit, je ne dis pas que ma douleur ne portera pas involontairement témoignage contre vous devant le trône du jugement dernier, mais n’ayez pas peur que ma colere ou mes reproches accusateurs vous y poursuivent d’eux-memes.

La nouvelle de ce qui venait d’arriver se répandit bientôt dans la ville, et en passant dans les rues, le lendemain matin, j’entendais les habitants en parler devant leurs portes. Il y avait beaucoup de gens qui se montraient séveres pour elle ; d’autres l’étaient plutôt pour lui, mais il n’y avait qu’une voix sur le compte de son pere adoptif et de son fiancé. Tout le monde, dans tous les rangs, témoignait pour leur douleur un respect plein d’égards et de délicatesse. Les marins se tinrent a l’écart quand ils les virent tous deux marcher lentement sur la plage de grand matin, et formerent des groupes ou l’on ne parlait d’eux que pour les plaindre.

Je les trouvai sur la plage pres de la mer. Il m’eut été facile de voir qu’ils n’avaient pas fermé l’oil, quand meme Peggotty ne m’aurait pas dit que le grand jour les avait surpris assis encore la ou je les avais laissés la veille. Ils avaient l’air accablé, et il me sembla que cette seule nuit avait courbé la tete de M. Peggotty plus que toutes les années pendant lesquelles je l’avais connu. Mais ils étaient tous deux graves et calmes comme la mer elle-meme, qui se déroulait a nos yeux sans une seule vague sous un ciel sombre, quoique des gonflements soudains montrassent bien qu’elle respirait dans son repos, et qu’une bande de lumiere qui l’illuminait a l’horizon fît deviner par derriere la présence du soleil, invisible encore sous les nuages.

« Nous avons longuement parlé, monsieur, me dit Peggotty apres que nous eumes fait, tous les trois, quelques tours sur le sable au milieu d’un silence général, de ce que nous devions et de ce que nous ne devions pas faire. Mais nous sommes fixés maintenant. »

Je jetai, par hasard, un regard sur Ham. En ce moment il regardait la lueur qui éclairait la mer dans le lointain, et, quoique son visage ne fut pas animé par la colere et que je ne pusse y lire, autant qu’il m’en souvient, qu’une expression de résolution sombre, il me vint dans l’esprit la terrible pensée que s’il rencontrait jamais Steerforth, il le tuerait.

« Mon devoir ici est accompli, monsieur, dit Peggotty. Je vais chercher ma… » Il s’arreta, puis il reprit d’une voix plus ferme : « Je vais la chercher. C’est mon devoir a tout jamais. »

Il secoua la tete quand je lui demandai ou il la chercherait, et me demanda si je partais pour Londres le lendemain. Je lui dis que, si je n’étais pas parti le jour meme, c’était de peur de manquer l’occasion de lui rendre quelque service, mais que j’étais pret a partir quand il voudrait.

« Je partirai avec vous demain, monsieur, dit-il, si cela vous convient. »

Nous fîmes de nouveau quelques pas en silence.

« Ham continuera a travailler ici, reprit-il au bout d’un moment, et il ira vivre chez ma sour. Le vieux bateau…

– Est-ce que vous abandonnerez le vieux bateau, M. Peggotty ? demandai-je doucement.

– Ma place n’est plus la, M. David, répondit-il, et si jamais un bateau a fait naufrage depuis le temps ou les ténebres étaient sur la surface de l’abîme, c’est celui-la. Mais, non, monsieur ; non, je ne veux pas qu’il soit abandonné, bien loin de la. »

Nous marchâmes encore en silence, puis il reprit :

« Ce que je désire, monsieur, c’est qu’il soit toujours, nuit et jour, hiver comme été, tel qu’elle l’a toujours connu, depuis la premiere fois qu’elle l’a vu. Si jamais ses pas errants se dirigeaient de ce côté, je ne voudrais pas que son ancienne demeure semblât la repousser ; je voudrais qu’elle l’invitât, au contraire, a s’approcher peut-etre de la vieille fenetre, comme un revenant, pour regarder, a travers le vent et la pluie, son petit coin pres du feu. Alors, M. David, peut-etre qu’en voyant la mistress Gummidge toute seule, elle prendrait courage et s’y glisserait en tremblant ; peut-etre se laisserait-elle coucher dans son ancien petit lit et reposerait-elle sa tete fatiguée, la ou elle s’endormait jadis si gaiement. »

Je ne pus lui répondre, malgré tous mes efforts.

« Tous les soirs, continua M. Peggotty, a la tombée de la nuit, la chandelle sera placée comme a l’ordinaire a la fenetre, afin que, s’il lui arrivait un jour de la voir, elle croie aussi l’entendre l’appeler doucement : « Reviens, mon enfant, reviens ! » Si jamais on frappe a la porte de votre tante, le soir, Ham, surtout si on frappe doucement, n’allez pas ouvrir vous-meme. Que ce soit elle, et non pas vous, qui voie d’abord ma pauvre enfant ! »

Il fit quelques pas et marcha devant nous un moment. Durant cet intervalle, je jetai encore les yeux sur Ham et voyant la meme expression sur son visage, avec son regard toujours fixé sur la lueur lointaine, je lui touchai le bras.

Je l’appelai deux fois par son nom, comme si j’eusse voulu réveiller un homme endormi, sans qu’il fît seulement attention a moi. Quand je lui demandai enfin a quoi il pensait, il me répondit :

« A ce que j’ai devant moi, M. David, et par dela.

– A la vie qui s’ouvre devant vous, vous voulez dire ? »

Il m’avait vaguement montré la mer.

« Oui, M. David. Je ne sais pas bien ce que c’est, mais il me semble… que c’est tout la-bas que viendra la fin. » Et il me regardait comme un homme qui se réveille, mais avec le meme air résolu.

« La fin de quoi ? demandai-je en sentant renaître mes craintes.

– Je ne sais pas, dit-il d’un air pensif. Je me rappelais que c’est ici que tout a commencé et… naturellement je pensais que c’est ici que tout doit finir. Mais n’en parlons plus, M. David, ajouta-t-il en répondant, je pense, a mon regard, n’ayez pas peur : c’est que, voyez-vous, je suis si barbouillé, il me semble que je ne sais pas… » et, en effet, il ne savait pas ou il en était et son esprit était dans la plus grande confusion.

M. Peggotty s’arreta pour nous laisser le temps de le rejoindre et nous en restâmes la ; mais le souvenir de mes premieres craintes me revint plus d’une fois, jusqu’au jour ou l’inexorable fin arriva au temps marqué.

Nous nous étions insensiblement rapprochés du vieux bateau. Nous entrâmes : mistress Gummidge, au lieu de se lamenter dans son coin accoutumé, était tout occupée de préparer le déjeuner. Elle prit le chapeau de M. Peggotty, et lui approcha une chaise en lui parlant avec tant de douceur et de bon sens que je ne la reconnaissais plus.

« Allons, Daniel, mon brave homme, disait-elle, il faut manger et boire pour conserver vos forces, sans cela vous ne pourriez rien faire. Allons, un petit effort de courage, mon brave homme, et si je vous gene avec mon caquet, vous n’avez qu’a le dire, Daniel, et ce sera fini. »

Quand elle nous eut tous servis, elle se retira pres de la fenetre, pour s’occuper activement de réparer des chemises et d’autres hardes appartenant a M. Peggotty, qu’elle pliait ensuite avec soin pour les emballer dans un vieux sac de toile cirée, comme ceux que portent les matelots. Pendant ce temps, elle continuait a parler toujours aussi doucement.

« En tout temps et en toutes saisons, vous savez, Daniel, disait mistress Gummidge, je serai toujours ici, et tout restera comme vous le désirez. Je ne suis pas bien savante, mais je vous écrirai de temps en temps quand vous serez parti, et j’enverrai mes lettres a M. David. Peut-etre que vous m’écrirez aussi quelquefois, Daniel, pour me dire comment vous vous trouvez a voyager tout seul dans vos tristes recherches.

– J’ai peur que vous ne vous trouviez bien isolée, dit M. Peggotty.

– Non, non, Daniel, répliqua-t-elle ; il n’y a pas de danger, ne vous inquiétez pas de moi, j’aurai bien assez a faire de tenir les etres en ordres (mistress Gummidge voulait parler de la maison) pour votre retour, de tenir les etres en ordre pour ceux qui pourraient revenir, Daniel. Quand il fera beau, je m’assoirai a la porte comme j’en avais l’habitude. Si quelqu’un venait, il pourrait voir de loin la vieille veuve, la fidele gardienne du logis. »

Quel changement chez mistress Gummidge, et en si peu de temps ! C’était une autre personne. Elle était si dévouée, elle comprenait si vite ce qu’il était bon de dire et ce qu’il valait mieux taire, elle pensait si peu a elle-meme et elle était si occupée du chagrin de ceux qui l’entouraient, que je la regardais faire avec une sorte de vénération. Que d’ouvrage elle fit ce jour-la ! Il y avait sur la plage une quantité d’objets qu’il fallait renfermer sous le hangar, comme des voiles, des filets, des rames, des cordages, des vergues, des pots pour les homards, des sacs de sable pour le lest et bien d’autres choses, et quoique le secours ne manquât pas et qu’il n’y eut pas sur la plage une paire de mains qui ne fut disposée a travailler de toutes ses forces pour M. Peggotty, trop heureuse de se faire plaisir en lui rendant service, elle persista, pendant toute la journée, a traîner des fardeaux infiniment au-dessus de ses forces, et a courir de ça et de la pour faire une foule de choses inutiles. Point de ses lamentations ordinaires sur ses malheurs qu’elle semblait avoir completement oubliés. Elle affecta tout le jour une sérénité tranquille, malgré sa vive et bonne sympathie, et ce n’était pas ce qu’il y avait de moins étonnant dans le changement qui s’était opéré en elle. De mauvaise humeur, il n’en était pas question. Je ne remarquai meme pas que sa voix tremblât uns fois, ou qu’une larme tombât de ses yeux pondant tout le jour ; seulement, le soir, a la tombée de la nuit, quand elle resta seule avec M. Peggotty, et qu’il s’était endormi définitivement, elle fondit en larmes et elle essaya en vain de réprimer ses sanglots. Alors, me menant pres de la porte :

« Que Dieu vous bénisse, M. David ! me dit-elle, et soyez toujours un ami pour lui, le pauvre cher homme ! »

Puis elle courut hors de la maison pour se laver les yeux, avant d’aller se rasseoir pres de lui, pour qu’il la trouvât tranquillement a l’ouvrage en se réveillant. En un mot, lorsque je les quittai, le soir, elle était l’appui et le soutien de M. Peggotty dans son affliction, et je ne pouvais me lasser de méditer sur la leçon que mistress Gummidge m’avait donnée et sur le nouveau côté du cour humain qu’elle venait de me faire voir.

Il était environ neuf heures et demie, lorsqu’en me promenant tristement par la ville, je m’arretai a la porte de M. Omer. Sa fille me dit que son pere avait été si affligé de ce qui était arrivé, qu’il en avait été tout le jour morne et abattu, et qu’il s’était meme couché sans fumer sa pipe.

« C’est une fille perfide, un mauvais cour, dit mistress Joram ; elle n’a jamais valu rien de bon, non, jamais !

– Ne dites pas cela, répliquai-je, vous ne le pensez pas.

– Si, je le pense ! dit mistress Joram avec colere.

– Non, non, » lui dis-je.

Mistress Joram hocha la tete en essayant de prendre un air dur et sévere, mais elle ne put triompher de son émotion et se mit a pleurer. J’étais jeune, il est vrai, mais cette sympathie me donna tres-bonne opinion d’elle, et il me sembla qu’en sa qualité de femme et de mere irréprochable, cela lui allait tres-bien.

« Que deviendra-t-elle ? disait Minnie en sanglotant. Ou ira-t-elle ? que deviendra-t-elle ? Oh ! comment a-t-elle pu etre si cruelle envers elle-meme et envers lui ? »

Je me rappelais le temps ou Minnie était une jeune et jolie fille, et j’étais bien aise de voir qu’elle s’en souvenait aussi avec tant d’émotion.

« Ma petite Minnie vient seulement de s’endormir, dit mistress Joram. Meme en dormant, elle appelle Émilie. Toute la journée, ma petite Minnie l’a demandée en pleurant, et elle voulait toujours savoir si Émilie était méchante. Que voulez-vous que je lui dise, quand le dernier soir qu’Émilie a passé ici, elle a détaché un ruban de son cou et qu’elle a mis sa tete sur l’oreiller, a côté de la petite, jusqu’a ce qu’elle dormit profondément. Le ruban est a l’heure qu’il est autour du cou de ma petite Minnie. Peut-etre cela ne devrait-il pas etre, mais que voulez-vous que je fasse ? Émilie est bien mauvaise, mais elles s’aimaient tant ! Et puis, cette enfant n’a pas de connaissance. »

Mistress Joram était si triste que son mari sortit de sa chambre pour venir la consoler. Je les laissai ensemble, et je repris le chemin de la maison de Peggotty, plus mélancolique, s’il était possible, que je ne l’avais encore été.

Cette bonne créature (je veux parler de Peggotty), sans songer a sa fatigue, a ses inquiétudes récentes, a tant de nuits sans sommeil, était restée chez son frere pour ne plus le quitter qu’au moment du départ. Il n’y avait dans la maison avec moi qu’une vieille femme, chargée du soin du ménage depuis quelques semaines, lorsque Peggotty ne pouvait pas s’en occuper. Comme je n’avais aucun besoin de ses services, je l’envoyai se coucher a sa grande satisfaction, et je m’assis devant le feu de la cuisine pour réfléchir un peu a tout ce qui venait de se passer.

Je confondais les derniers événements avec la mort de M. Barkis, et je voyais la mer qui se retirait dans le lointain ; je me rappelais le regard étrange que Ham avait jeté sur l’horizon, quand je fus tiré de mes reveries par un coup frappé dehors. Il y avait un marteau a la porte, mais ce n’était pas un coup de marteau : c’était une main qui avait frappé, tout en bas, comme si c’était un enfant qui voulut se faire ouvrir.

Je mis plus d’empressement a courir a la porte que si c’était le coup de marteau d’un valet de pied chez un personnage de distinction ; j’ouvris, et je ne vis d’abord, a mon grand étonnement, qu’un immense parapluie qui semblait marcher tout seul. Mais je découvris bientôt sous son ombre miss Mowcher.

Je n’aurais pas été disposé a recevoir avec beaucoup de bienveillance cette petite créature, si, au moment ou elle détourna son parapluie qu’elle ne pouvait venir a bout de fermer malgré les plus grands efforts, j’avais retrouvé sur sa figure cette expression « folichonne » qui m’avait fait une si grande impression lors de notre premiere et derniere entrevue. Mais, lorsqu’elle tourna son visage vers le mien, elle avait un air si pénétré, et quand je la débarrassai de son parapluie (dont le volume eut été incommode, meme pour le Géant irlandais), elle tendit ses petites mains avec une expression de douleur si vive, que je me sentis quelque sympathie pour elle.

« Miss Mowcher ! lui dis-je apres avoir regardé a droite et a gauche dans la rue déserte sans savoir ce que j’y cherchais, comment vous trouvez-vous ici ? Qu’est-ce que vous avez ? »

Elle me fit signe avec son petit bras de fermer son parapluie, et passant précipitamment a côté de moi, elle entra dans la cuisine. Je fermai la porte ; je la suivis, le parapluie a la main, et je la trouvai assise sur un coin du garde-cendres, tout pres des chenets et des deux barres de fer destinées a recevoir les assiettes, a l’ombre du coquemar, se balançant en avant et en arriere, et pressant ses genoux avec ses mains comme quelqu’un qui souffre.

Un peu inquiet de recevoir cette visite inopportune, et de me trouver seul spectateur de ces étranges gesticulations, je m’écriai de nouveau : « Miss Mowcher, qu’est-ce que vous avez ? Etes-vous malade ?

– Mon cher enfant, répliqua miss Mowcher en pressant ses deux mains sur son cour, je suis malade la, tres-malade ; quand je pense a ce qui est arrivé, et que j’aurais pu le savoir, l’empecher peut-etre, si je n’avais pas été folle et étourdie comme je le suis ! »

Et son grand chapeau, si mal approprié a sa taille de naine, se balançait en avant et en arriere, suivant les mouvements de son petit corps, faisant danser a l’unisson derriere elle, sur la muraille, l’ombre d’un chapeau de géant.

« Je suis étonné, commençai-je a dire, de vous voir si sérieusement troublée… » Mais elle m’interrompit.

« Oui, dit-elle, c’est toujours comme ça. Tous les jeunes gens inconsidérés qui ont eu le bonheur d’arriver a leur pleine croissance, ça s’étonne toujours de trouver quelques sentiments chez une petite créature comme moi. Je ne suis pour eux qu’un jouet dont ils s’amusent, pour le jeter de côté quand ils en sont las ; ça s’imagine que je n’ai pas plus de sensibilité qu’un cheval de bois ou un soldat de plomb. Oui, oui, c’est comme ça, et ce n’est pas d’aujourd’hui.

– Je ne peux parler que pour moi, lui dis-je, mais je vous assure que je ne suis pas comme cela. Peut-etre n’aurais-je pas du me montrer étonné de vous voir dans cet état, puisque je vous connais a peine. Excusez-moi : je vous ai dit cela sans intention.

– Que voulez-vous que je fasse ? répliqua la petite femme en se tenant debout et en levant les bras pour se faire voir. Voyez : mon pere était tout comme moi, mon frere est de meme, ma sour aussi. Je travaille pour mon frere et ma sour depuis bien des années… sans relâche, monsieur Copperfield, tout le jour. Il faut vivre. Je ne fais de mal a personne. S’il y a des gens assez cruels pour me tourner légerement en plaisanterie, que voulez-vous que je fasse ? Il faut bien que je fasse comme eux ; et voila comme j’en suis venue a me moquer de moi-meme, de mes rieurs et de toutes choses. Je vous le demande, a qui la faute ? Ce n’est pas la mienne, toujours ! »

Non, non, je voyais bien que ce n’était pas la faute de miss Mowcher.

« Si j’avais laissé voir a votre perfide ami que, pour etre naine, je n’en avais pas moins un cour comme une autre, continua-t-elle en secouant la tete d’un air de reproche, croyez-vous qu’il m’eut jamais montré le moindre intéret ? Si la petite Mowcher (qui ne s’est pourtant pas faite elle-meme, monsieur) s’était adressée a lui ou a quelqu’un de ses semblables au nom de ses malheurs, croyez-vous que l’on eut seulement écouté sa petite voix ? La petite Mowcher n’en avait pas moins besoin de vivre, quand elle eut été la plus sotte et la plus grognon des naines, mais elle n’y eut pas réussi, oh ! non. Elle se serait essoufflée a demander une tartine de pain et de beurre, qu’on l’aurait bien laissée la mourir de faim, car enfin elle ne peut pourtant pas se nourrir de l’air du temps ! »

Miss Mowcher s’assit de nouveau sur le garde-cendres, tira son mouchoir et s’essuya les yeux.

« Allez ! vous devez plutôt me féliciter, si vous avez le cour bon, comme je le crois, dit-elle, d’avoir eu le courage, dans ce que je suis, de supporter tout cela gaiement. Je me félicite moi-meme, en tout cas, de pouvoir faire mon petit bonhomme de chemin dans le monde sans rien devoir a personne, sans avoir a rendre autre chose pour le pain qu’on me jette en passant, par sottise ou par vanité, que quelques folies en échange. Si je ne passe pas ma vie a me lamenter de tout ce qui me manque, c’est tant mieux pour moi, et cela ne fait de tort a personne. S’il faut que je serve de jouet a vous autres géants, au moins traitez votre jouet doucement. »

Miss Mowcher remit son mouchoir dans sa poche, et poursuivit en me regardant fixement :

« Je vous ai vu dans la rue tout a l’heure. Vous comprenez qu’il m’est impossible de marcher aussi vite que vous : j’ai les jambes trop petites et l’haleine trop courte, et je n’ai pas pu vous rejoindre ; mais je devinais ou vous alliez et je vous ai suivi. Je suis déja venue ici aujourd’hui, mais la bonne femme n’était pas chez elle.

– Est-ce que vous la connaissez ? demandai-je.

– J’ai entendu parler d’elle, répliqua-t-elle, chez Omer et Joram. J’étais chez eux ce matin a sept heures. Vous souvenez-vous de ce que Steerforth me dit de cette malheureuse fille le jour ou je vous ai vus tous les deux a l’hôtel ? »

Le grand chapeau sur la tete de miss Mowcher, et le chapeau plus grand encore qui se dessinait sur la muraille, recommencerent a se dandiner quand elle me fit cette question.

Je lui répondis que je me rappelais tres-bien ce qu’elle voulait dire, et que j’y avais pensé plusieurs fois dans la journée.

« Que le pere du mensonge le confonde ! dit la petite personne en élevant le doigt entre ses yeux étincelants et moi, et qu’il confonde dix fois plus encore ce misérable domestique ! Mais je croyais que c’était vous qui aviez pour elle une passion de vieille date.

– Moi ? répétai-je.

– Enfant que vous etes ! Au nom de la mauvaise fortune la plus aveugle, s’écria miss Mowcher, en se tordant les mains avec impatience et en s’agitant de long en large sur le garde-cendres, pourquoi aussi faisiez-vous tant son éloge, en rougissant et d’un air si troublé ? »

Je ne pouvais me dissimuler qu’elle disait vrai, quoiqu’elle eut mal interprété mon émotion.

« Comment pouvais-je le savoir ? dit miss Mowcher en tirant de nouveau son mouchoir et en frappant du pied chaque fois qu’elle s’essuyait les yeux des deux mains. Je voyais bien qu’il vous tourmentait et vous cajolait tour a tour ; et, pendant ce temps-la, vous étiez comme de la cire molle entre ses mains ; je le voyais bien aussi. Il n’y avait pas une minute que j’avais quitté la chambre quand son domestique me dit que le jeune innocent (c’est ainsi qu’il vous appelait, et vous, vous pouvez bien l’appeler le vieux coquin tant que vous voudrez, sans lui faire tort) avait jeté son dévolu sur elle, et qu’elle avait aussi la tete perdue d’amour pour vous ; mais que son maître était décidé a ce que cela n’eut pas de mauvaises suites, plus par affection pour vous que par pitié pour elle, et que c’était dans ce but qu’ils étaient a Yarmouth. Comment ne pas le croire ? J’avais vu Steerforth vous câliner et vous flatter en faisant l’éloge de cette jeune fille. C’était vous qui aviez parlé d’elle le premier. Vous aviez avoué qu’il y avait longtemps que vous l’aviez appréciée. Vous aviez chaud et froid, vous rougissiez et vous pâlissiez quand je vous parlais d’elle. Que vouliez-vous que je pusse croire, si ce n’est que vous étiez un petit libertin en herbe, a qui il ne manquait plus que l’expérience, et qu’avec les mains dans lesquelles vous étiez tombé, l’expérience ne vous manquerait pas longtemps, s’ils ne se chargeaient pas de vous diriger pour votre bien, puisque telle était leur fantaisie ? Oh ! oh ! oh ! c’est qu’ils avaient peur que je ne découvrisse la vérité, s’écria miss Mowcher en descendant du garde-feu pour trotter en long et en large dans la cuisine, en levant au ciel ses deux petits bras d’un air de désespoir ; ils savaient que je suis assez fine, car j’en ai bien besoin pour me tirer d’affaire dans le monde, et ils se sont réunis pour me tromper ; ils m’ont fait remettre a cette malheureuse fille une lettre, l’origine, je le crains bien, de ses accointances avec Littimer qui était resté ici tout expres pour elle. »

Je restai confondu a la révélation de tant de perfidie, et je regardai miss Mowcher qui se promenait toujours dans la cuisine ; quand elle fut hors d’haleine, elle se rassit sur le garde-feu et, s’essuyant le visage avec son mouchoir, elle secoua la tete sans faire d’autre mouvement et sans rompre le silence.

« Mes tournées de province m’ont amenée avant-hier soir a Norwich, monsieur Copperfield, ajouta-t-elle enfin. Ce que j’ai su la par hasard du secret qui avait enveloppé leur arrivée et leur départ, car je fus bien étonnée d’apprendre que vous n’étiez pas de la partie, m’a fait soupçonner quelque chose. J’ai pris hier au soir la diligence de Londres au moment ou elle traversait Norwich, et je suis arrivée ici ce matin, trop tard, hélas ! trop tard ! »

La pauvre petite Mowcher avait un tel frisson, a force de pleurer et de se désespérer, qu’elle se retourna sur le garde-feu pour réchauffer ses pauvres petits pieds mouillés au milieu des cendres, et resta la comme une grande poupée, les yeux tournés vers l’âtre. J’étais assis sur une chaise de l’autre côté de la cheminée, plongé dans mes tristes réflexions et regardant tantôt le feu, tantôt mon étrange compagne.

« Il faut que je m’en aille, dit-elle enfin en se levant. Il est tard ; vous ne vous méfiez pas de moi, n’est-ce pas ? »

En rencontrant son regard perçant, plus perçant que jamais, quand elle me fit cette question, je ne pus répondre a ce brusque appel un « non » bien franc.

« Allons, dit-elle, en acceptant la main que je lui offrais pour l’aider a passer par-dessus le garde-cendres et en me regardant d’un air suppliant, vous savez bien que vous ne vous méfieriez pas de moi, si j’étais une femme de taille ordinaire. »

Je sentis qu’il y avait beaucoup de vérité la dedans, et j’étais un peu honteux de moi-meme.

« Vous etes jeune, dit-elle. Écoutez un mot d’avis, meme d’une petite créature de trois pieds de haut. Tâchez, mon bon ami, de ne pas confondre les infirmités physiques avec les infirmités morales, a moins que vous n’ayez quelque bonne raison pour cela. »

Quand elle fut délivrée du garde-cendres, et moi de mes soupçons, je lui dis que je ne doutais pas qu’elle ne m’eut fidelement expliqué ses sentiments, et que nous n’eussions été, l’un et l’autre, deux instruments aveugles dans des mains perfides. Elle me remercia en ajoutant que j’étais un bon garçon.

« Maintenant, faites attention ! dit-elle en se retournant, au moment d’arriver a la porte, et en me regardant, le doigt levé, d’un air malin. J’ai quelques raisons de supposer, d’apres ce que j’ai entendu dire (car j’ai toujours l’oreille au guet, il faut bien que j’use des facultés que je possede) qu’ils sont partis pour le continent. Mais s’ils reviennent jamais, si l’un d’eux seulement revient de mon vivant, j’ai plus de chances qu’un autre, moi qui suis toujours par voie et par chemins, d’en etre informée. Tout ce que je saurai, vous le saurez ; si je puis jamais etre utile, n’importe comment, a cette pauvre fille qu’ils viennent de séduire, je m’y emploierai fidelement, s’il plaît a Dieu ! Et quant a Littimer, mieux vaudrait pour lui avoir un dogue a ses trousses que la petite Mowcher ! »

Je ne pus m’empecher d’ajouter foi intérieurement a cette promesse, quand je vis le regard qui l’accompagnait.

« Je ne vous demande que d’avoir en moi la confiance que vous auriez en une femme d’une taille ordinaire, ni plus ni moins, dit la petite créature en prenant ma main d’un air suppliant. Si vous me revoyez jamais différente en apparence de ce que je suis maintenant avec vous ; si je reprends l’humeur folâtre que vous m’avez vue la premiere fois, faites attention a la compagnie avec laquelle je me trouve. Rappelez-vous que je suis une pauvre petite créature sans secours et sans défense. Figurez-vous miss Mowcher rentrée chez elle le soir, avec son frere tout comme elle, et sa sour, comme elle aussi, quand elle a fini sa journée ; peut-etre alors serez-vous plus indulgent pour moi, et ne vous étonnerez-vous plus de mon chagrin et de mon trouble. Bonsoir ! »

Je touchai la main de miss Mowcher avec des sentiments d’estime bien différents de ceux qu’elle m’avait inspirés jusqu’alors, et je lui tins la porte pour la laisser sortir. Ce n’était pas une petite affaire que d’ouvrir le grand parapluie et de le placer en équilibre dans sa main ; j’y réussis pourtant, et je le vis descendre la rue a travers la pluie sans que rien indiquât qu’il y eut personne dessous, excepté quand une gouttiere trop pleine se déchargeait sur lui au passage et le faisait pencher de côté, car alors on découvrait miss Mowcher en péril, qui faisait de violents efforts pour le redresser.

Apres avoir fait une ou deux sorties pour aller a sa rescousse, mais sans grands résultats, car, quelques pas plus loin, le parapluie recommençait toujours a sautiller devant moi comme un gros oiseau avant que je pusse le rejoindre, je rentrai me coucher, et je dormis jusqu’au matin.

M. Peggotty et ma vieille bonne vinrent me trouver de bonne heure, et nous nous rendîmes au bureau de la diligence, ou mistress Gummidge nous attendait avec Ham pour nous dire adieu.

« Monsieur David, me dit Ham tout bas, en me prenant a part, pendant que Peggotty arrimait son sac au milieu du bagage : sa vie est completement brisée, il ne sait pas ou il va, il ne sait pas ce qui l’attend, il commence un voyage qui va le mener de ça et de la, jusqu’a la fin de sa vie, vous pouvez compter la-dessus, s’il ne trouve pas ce qu’il cherche. Je sais que vous serez un ami pour lui, monsieur David !

– Vous pouvez en etre assuré, lui dis-je en pressant affectueusement sa main.

– Merci, monsieur, merci bien. Encore un mot. Je gagne bien ma vie, vous savez, monsieur David, et je ne saurais maintenant a quoi dépenser ce que je gagne, je n’ai plus besoin que de quoi vivre. Si vous pouviez le dépenser pour lui, monsieur, je travaillerais de meilleur cour. Quoique, quant a ça, monsieur, continua-t-il d’un ton ferme et doux, soyez bien sur que je n’en travaillerai pas moins comme un homme, et que je m’en acquitterai de mon mieux. »

Je lui dis que j’en étais bien convaincu, et je ne lui cachai meme pas mon espérance qu’un temps viendrait ou il renoncerait a la vie solitaire a laquelle, en ce moment, il pouvait se croire naturellement condamné pour toujours.

« Non, monsieur, dit-il en secouant la tete ; tout cela est passé pour moi. Jamais personne ne remplira la place qui est vide. Mais n’oubliez pas qu’il y aura toujours ici de l’argent de côté, monsieur. »

Je lui promis de m’en souvenir, tout en lui rappelant que M. Peggotty avait déja un revenu modeste, il est vrai, mais assuré, grâce au legs de son beau-frere. Nous prîmes alors congé l’un de l’autre. Je ne peux pas le quitter, meme ici, sans me rappeler son courage simple et touchant dans un si grand chagrin.

Quant a mistress Gummidge, s’il me fallait décrire toutes les courses qu’elle fit le long de la rue a côté de la diligence, sans voir autre chose, a travers les larmes qu’elle essayait de contenir, que M. Peggotty assis sur l’impériale, ce qui faisait qu’elle se heurtait contre tous les gens qui marchaient dans une direction opposée, je serais obligé de me lancer dans une entreprise bien difficile. J’aime donc mieux la laisser assise sur les marches de la porte d’un boulanger, essoufflée et hors d’haleine, avec un chapeau qui n’avait plus du tout de forme, et l’un de ses souliers qui l’attendait sur le trottoir a une distance considérable.

En arrivant au terme de notre voyage, notre premiere occupation fut de chercher pour Peggotty un petit logement ou son frere put avoir un lit ; nous eumes le bonheur d’en trouver un, tres-propre et peu dispendieux, au-dessus d’une boutique de marchand de chandelles, et séparé par deux rues seulement de mon appartement. Quand nous eumes retenu ce domicile, j’achetai de la viande froide chez un restaurateur et j’emmenai mes compagnons de voyage prendre le thé chez moi, au risque, je regrette de le dire, de ne pas obtenir l’approbation de mistress Crupp, bien au contraire. Cependant, je dois mentionner ici, pour bien faire connaître les qualités contradictoires de cette estimable dame, qu’elle fut tres-choquée de voir Peggotty retrousser sa robe de veuve, dix minutes apres son arrivée chez moi, pour se mettre a épousseter ma chambre a coucher. Mistress Crupp regardait cette usurpation de sa charge comme une liberté, et elle ne permettait jamais, dit-elle, qu’on prit des libertés avec elle.

M. Peggotty m’avait communiqué en route un projet auquel je m’attendais bien. Il avait l’intention de voir d’abord mistress Steerforth. Comme je me sentais obligé de l’aider dans cette entreprise, et de servir de médiateur entre eux, dans le but de ménager le plus possible la sensibilité de la mere, je lui écrivis le soir meme. Je lui expliquai le plus doucement que je pus le mal qu’on avait fait a M. Peggotty, le droit que j’avais pour ma part de me plaindre de ce malheureux événement. Je lui disais que c’était un homme d’une classe inférieure, mais du caractere le plus doux et le plus élevé, et que j’osais espérer qu’elle ne refuserait pas de le voir dans le malheur qui l’accablait. Je lui demandais de nous recevoir a deux heures de l’apres-midi, et j’envoyai moi-meme la lettre par la premiere diligence du matin.

 

A l’heure dite, nous étions devant la porte… la porte de cette maison ou j’avais été si heureux quelques jours auparavant, ou j’avais donné si librement toute ma confiance et tout mon cour, cette porte qui m’était désormais fermée maintenant, et que je ne regardais plus que comme une ruine désolée.

Point de Littimer. C’était la jeune fille qui l’avait remplacé a ma grande satisfaction, lors de notre derniere visite, qui vint nous répondre et qui nous conduisit au salon. Mistress Steerforth s’y trouvait. Rosa Dartle, au moment ou nous entrâmes, quitta le siege qu’elle occupait dans un autre coin de la chambre, et vint se placer debout derriere le fauteuil de mistress Steerforth.

Je vis a l’instant sur le visage de la mere qu’elle avait appris de lui-meme ce qu’il avait fait. Elle était tres-pâle, et ses traits portaient la trace d’une émotion trop profonde pour etre seulement attribuée a ma lettre, surtout avec les doutes que lui eut laissés sa tendresse. Je lui trouvai en ce moment plus de ressemblance que jamais avec son fils, et je vis, plutôt avec mon cour qu’avec mes yeux, que mon compagnon n’en était pas frappé moins que moi.

Elle se tenait droite sur son fauteuil, d’un air majestueux, imperturbable, impassible, qu’il semblait que rien au monde ne fut capable de troubler. Elle regarda fierement M. Peggotty quand il vint se placer devant elle, et lui ne la regardait pas d’un oil moins assuré. Les yeux pénétrants de Rosa Dartle nous embrassaient tous. Pendant un moment le silence fut complet.

Elle fit signe a M. Peggotty de s’asseoir.

« Il ne me semblerait pas naturel, madame, dit-il a voix basse, de m’asseoir dans cette maison ; j’aime mieux me tenir debout. » Nouveau silence, qu’elle rompit encore en disant :

« Je sais ce qui vous amene ici ; je le regrette profondément. Que voulez-vous de moi ? que me demandez-vous de faire ? »

Il mit son chapeau sous son bras, et cherchant dans son sein la lettre de sa niece, la tira, la déplia et la lui donna.

« Lisez ceci, s’il vous plaît, madame. C’est de la main de ma niece ! »

Elle lut, du meme air impassible et grave ; je ne pus saisir sur ses traits aucune trace d’émotion, puis elle rendit la lettre.

« A moins qu’il ne me ramene apres avoir fait de moi une dame, » dit M. Peggotty, en suivant les mots du doigt : Je viens savoir, madame, s’il tiendra sa promesse ?

– Non, répliqua-t-elle.

– Pourquoi non ? dit M. Peggotty ?

– C’est impossible. Il se déshonorerait. Vous ne pouvez pas ignorer qu’elle est trop au-dessous de lui.

– Élevez-la jusqu’a vous ! dit M. Peggotty.

– Elle est ignorante et sans éducation.

– Peut-etre oui, peut-etre non, dit M. Peggotty. Je ne le crois pas, madame, mais je ne suis pas juge de ces choses-la. Enseignez-lui ce qu’elle ne sait pas !

– Puisque vous m’obligez a parler plus catégoriquement ; ce que je ne fais qu’avec beaucoup de regret, sa famille est trop humble pour qu’une chose pareille soit possible, quand meme il n’y aurait pas d’autres obstacles.

– Écoutez-moi, madame, dit-il lentement et avec calme : Vous savez ce que c’est que d’aimer son enfant ; moi aussi. Elle serait cent fois mon enfant que je ne pourrais pas l’aimer davantage. Mais vous ne savez pas ce que c’est que de perdre son enfant ; moi je le sais. Toutes les richesses du monde, si elles étaient a moi, ne me couteraient rien pour la racheter. Arrachez-la a ce déshonneur, et je vous donne ma parole que vous n’aurez pas a craindre l’opprobre de notre alliance. Pas un de ceux qui l’ont élevée, pas un de ceux qui ont vécu avec elle, et qui l’ont regardée comme leur trésor depuis tant d’années, ne verra plus jamais son joli visage. Nous renoncerons a elle, nous nous contenterons d’y penser, comme si elle était bien loin, sous un autre ciel ; nous nous contenterons de la confier a son mari, a ses petits enfants, peut-etre, et d’attendre, pour la revoir, le temps ou nous serons tous égaux devant Dieu ! »

La simple éloquence de son discours ne fut pas absolument sans effet. Mistress Steerforth conserva ses manieres hautaines, mais son ton s’adoucit un peu en lui répondant :

« Je ne justifie rien. Je n’accuse personne, mais je suis fâchée d’etre obligée de répéter que c’est impraticable. Un mariage pareil détruirait sans retour tout l’avenir de mon fils. Cela ne se peut pas, et cela ne se fera pas : rien n’est plus certain. S’il y a quelque autre compensation…

– Je regarde un visage qui me rappelle par sa ressemblance celui que j’ai vu en face de moi, interrompit M. Peggotty, avec un regard ferme mais étincelant, dans ma maison, au coin de mon feu, dans mon bateau, partout, avec un sourire amical, au moment ou il méditait une trahison si noire, que j’en deviens a moitié fou quand j’y pense. Si le visage qui ressemble a celui-la ne devient pas rouge comme le feu a l’idée de m’offrir de l’argent pour me payer la perte et la ruine de mon enfant, il ne vaut pas mieux que l’autre ; peut-etre vaut-il moins encore, puisque c’est celui d’une dame. »

Elle changea alors en un instant : elle rougit de colere, et dit avec hauteur, en serrant les bras de son fauteuil :

« Et vous, quelle compensation pouvez-vous m’offrir pour l’abîme que vous avez ouvert entre mon fils et moi ? Qu’est-ce que votre affection en comparaison de la mienne ? Qu’est-ce que votre séparation au prix de la nôtre ? »

Miss Dartle la toucha doucement et pencha la tete pour lui parler tout bas, mais elle ne voulut pas l’écouter.

« Non, Rosa, pas un mot ! Que cet homme m’entende jusqu’au bout ! Mon fils, qui a été le but unique de ma vie, a qui toutes mes pensées ont été consacrées, a qui je n’ai pas refusé un désir depuis son enfance, avec lequel j’ai vécu d’une seule existence depuis sa naissance, s’amouracher en un instant d’une misérable fille, et m’abandonner ! Me récompenser de ma confiance par une déception systématique pour l’amour d’elle, et me quitter pour elle ! Sacrifier a cette odieuse fantaisie les droits de sa mere a son respect, son affection, son obéissance, sa gratitude, des droits que chaque jour et chaque heure de sa vie avaient du lui rendre sacrés ! N’est-ce pas la aussi un tort irréparable ? »

Rosa Dartle essaya de nouveau de la calmer, mais ce fut en vain.

« Je vous le répete, Rosa, pas un mot ! S’il est capable de risquer tout sur un coup de dé pour le caprice le plus frivole, je puis le faire aussi pour un motif plus digne de moi. Qu’il aille ou il voudra avec les ressources que mon amour lui a fournies ! Croit-il me réduire par une longue absence ? Il connaît bien peu sa mere s’il compte la-dessus. Qu’il renonce a l’instant a cette fantaisie, et il sera le bienvenu. S’il n’y renonce pas a l’instant, il ne m’approchera jamais, vivante on mourante, tant que je pourrai lever la main pour m’y opposer, jusqu’a ce que, débarrassé d’elle pour toujours, il vienne humblement implorer mon pardon. Voila mon droit ! Voila la séparation qu’il a mise entre nous ! Et n’est-ce pas la un tort irréparable ? » dit-elle en regardant son visiteur du meme air hautain qu’elle avait pris tout d’abord.

En entendant, en voyant la mere, pendant qu’elle prononçait ces paroles, il me semblait voir et entendre son fils y répondre par un défi. Je retrouvais en elle tout ce que j’avais vu en lui d’obstination et d’entetement. Tout ce que je savais par moi-meme de l’énergie mal dirigée de Steerforth me faisait mieux comprendre le caractere de sa mere ; je voyais clairement que leur âme, dans sa violence sauvage, était a l’unisson.

Elle me dit alors tout haut, en reprenant la froideur de ses manieres, qu’il était inutile d’en entendre ou d’en dire davantage, et qu’elle désirait mettre un terme a cette entrevue. Elle se levait d’un air de dignité pour quitter la chambre, quand M. Peggotty déclara que c’était inutile.

« Ne craignez pas que je sois pour vous un embarras, madame : je n’ai plus rien a vous dire, reprit-il en faisant un pas vers la porte. Je suis venu ici sans espérance et je n’emporte aucun espoir. J’ai fait ce que je croyais devoir faire, mais je n’attendais rien de ma visite. Cette maison maudite a fait trop de mal a moi et aux miens pour que je pusse raisonnablement en espérer quelque chose. »

La-dessus nous partîmes, en la laissant debout a côté de son fauteuil, comme si elle posait pour un portrait de noble attitude avec un beau visage.

Nous avions a traverser, pour sortir, une galerie vitrée qui servait de vestibule ; une vigne en treille la couvrait tout entiere de ses feuilles ; il faisait beau et les portes qui donnaient dans le jardin étaient ouvertes. Rosa Dartle entra par la, sans bruit, au moment ou nous passions, et s’adressant a moi :

« Vous avez eu une belle idée, dit-elle, d’amener cet homme ! »

Je n’aurais pas cru qu’on put concentrer, meme sur ce visage, une expression de rage et de mépris comme celle qui obscurcissait ses traits et qui jaillissait de ses yeux noirs. La cicatrice du marteau était, comme toujours dans de pareils acces de colere, fortement accusée. Le tremblement nerveux que j’y avais déja remarqué l’agitait encore, et elle y porta la main pour le contenir, en voyant que je la regardais.

« Vous avez bien choisi votre homme pour l’amener ici et lui servir de champion, n’est-ce pas ? Quel ami fidele !

– Miss Dartle, répliquai-je, vous n’etes certainement pas assez injuste pour que ce soit moi que vous condamniez en ce moment ?

– Pourquoi venez-vous jeter la division entre ces deux créatures insensées, répliqua-t-elle ; ne voyez-vous pas qu’ils sont fous tous les deux d’entetement et d’orgueil ?

– Est-ce ma faute ? repartis-je.

– C’est votre faute ! répliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet homme ici ?

– C’est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle, répondis-je ; vous ne le savez peut-etre pas.

– Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur son sein comme pour empecher d’éclater l’orage qui y régnait, a un cour perfide et corrompu ; je sais que c’est un traître. Mais qu’ai-je besoin de m’inquiéter de savoir ce qui regarde cet homme et sa misérable niece ?

– Miss Dartle, répliquai-je, vous envenimez la plaie : elle n’est déja que trop profonde. Je vous répete seulement, en vous quittant, que vous lui faites grand tort.

– Je ne lui fais aucun tort, répliqua-t-elle : ce sont autant de misérables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu’on lui donnât le fouet. »

M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.

« Oh ! c’est honteux, miss Dartle, c’est honteux, lui dis-je avec indignation. Comment pouvez-vous avoir le cour de fouler aux pieds un homme accablé par une affliction si peu méritée ?

– Je voudrais les fouler tous aux pieds, répliqua-t-elle. Je voudrais voir sa maison détruite de fond en comble ; je voudrais qu’on marquât la niece au visage avec un fer rouge, qu’on la couvrît de haillons, et qu’on la jetât dans la rue pour y mourir de faim. Si j’avais le pouvoir de la juger, voila ce que je lui ferais faire : non, non, voila ce que je lui ferais moi-meme ! Je la déteste ! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infâme, j’irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre jusqu’au tombeau, je le ferais. S’il y avait a l’heure de sa mort un mot qui put la consoler, et qu’il n’y eut que moi qui le sut, je mourrais plutôt que de le lui dire. »

Toute la véhémence de ces paroles ne peut donner qu’une idée tres-imparfaite de la passion qui la possédait tout entiere et qui éclatait dans toute sa personne, quoiqu’elle eut baissé la voix au lieu de l’élever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir que j’ai conservé d’elle, dans cette ivresse de fureur. J’ai vu la colere sous bien des formes, je ne l’ai jamais vue sous celle-la.

Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement et d’un air pensif. Il me dit, des que je l’eus atteint, qu’ayant maintenant le cour net de ce qu’il avait voulu faire a Londres, il avait l’intention de partir le soir meme pour ses voyages. Je lui demandai ou il comptait aller ? Il me répondit seulement :

« Je vais chercher ma niece, monsieur. »

Nous arrivâmes au petit logement au-dessus du magasin de chandelles, et la je trouvai l’occasion de répéter a Peggotty ce qu’il m’avait dit. Elle m’apprit a son tour qu’il lui avait tenu le meme langage, le matin. Elle ne savait pas plus que moi ou il allait, mais elle pensait qu’il avait quelque projet en tete.

Je ne voulus pas le quitter en pareille circonstance, et nous dînâmes tous les trois avec un pâté de filet de bouf, l’un des plats merveilleux qui faisaient honneur au talent de Peggotty, et dont le parfum incomparable était encore relevé, je me le rappelle a merveille, par une odeur composée de thé, de café, de beurre, de lard, de fromage, de pain frais, de bois a bruler, de chandelles et de sauce aux champignons qui montait sans cesse de la boutique. Apres le dîner, nous nous assîmes pendant une heure a peu pres, a côté de la fenetre, sans dire grand’chose ; puis M. Peggotty se leva, prit son sac de toile cirée et son gourdin, et les posa sur la table.

Il accepta, en avance de son legs, une petite somme que sa sour lui remit sur l’argent comptant qu’elle avait entre les mains, a peine de quoi vivre un mois, a ce qu’il me semblait. Il promit de m’écrire s’il venait a savoir quelque chose, puis il passa la courroie de son sac sur son épaule, prit son chapeau et son bâton, et nous dit a tous les deux : « Au revoir ! »

« Que Dieu vous bénisse, ma chere vieille, dit-il en embrassant Peggotty, et vous aussi, monsieur David, ajouta-t-il en me donnant une poignée de main. Je vais la chercher par le monde. Si elle revenait pendant que je serai parti (mais, hélas ! ça n’est pas probable), ou si je la ramenais, mon intention serait d’aller vivre avec elle la ou elle ne trouverait personne qui put lui adresser un reproche ; s’il m’arrivait malheur, rappelez-vous que les dernieres paroles que j’ai dites pour elles sont : « Je laisse a ma chere fille mon affection inébranlable, et je lui pardonne ! »

Il dit cela d’un ton solennel, la tete nue ; puis, remettant son chapeau, il descendit et s’éloigna. Nous le suivîmes jusqu’a la porte. La soirée était chaude, il faisait beaucoup de poussiere, le soleil couchant jetait des flots de lumiere sur la chaussée, et le bruit constant des pas s’était un moment assoupi dans la grande rue a laquelle aboutissait notre petite ruelle. Il tourna tout seul le coin de cette ruelle sombre, entra dans l’éclat du jour et disparut.

Rarement je voyais revenir cette heure de la soirée, rarement il m’arrivait de me réveiller la nuit et de regarder la lune ou les étoiles, ou de voir tomber la pluie et d’entendre siffler le vent, sans penser au pauvre pelerin qui s’en allait tout seul par les chemins, et sans me rappeler ces mots :

« Je vais la chercher par le monde. S’il m’arrivait malheur, rappelez-vous que les dernieres paroles que j’ai dites pour elle étaient : « Je laisse a ma chere fille mon affection inébranlable, et je lui pardonne. »