Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand - ebook
Kategoria: Poezja i dramat Język: francuski Rok wydania: 1897

Cyrano de Bergerac darmowy ebook

Edmond Rostand

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Opis ebooka Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand

Une représentation a l'hôtel de Bourgogne (en 1640). La salle du théâtre se remplit: on va y donner une pastorale, la Clorise, dans le genre précieux. Le jeune et beau Christian de Neuvillette y vient contempler la femme qu'il aime: Roxane, une précieuse «épouvantablement ravissante» a qui le comte de Guiche fait la cour. La piece commence, mais est vite interrompue par le turbulent Cyrano de Bergerac, qui interdit a l'acteur Montfleury de jouer, car il est trop gros! Des spectateurs protestent, et l'un d'eux provoque Cyrano, en critiquant son nez, «tres grand» — ce a quoi le héros réplique par la célebre «tirade des nez», éloge de sa propre laideur, avant de se battre avec l'importun. Pendant le duel, il compose une ballade («A la fin de l'envoi, je touche!»). A son ami Le Bret, il confesse qu'il aime passionnément Roxane sa cousine, mais sa laideur le laisse sans espoir...

Opinie o ebooku Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand

Fragment ebooka Cyrano de Bergerac - Edmond Rostand

A Propos

Les Personnages
Acte I - Une Représentation a l'Hôtel de Bourgogne
Scene I
Scene II

A Propos Rostand:

Edmond Eugene Alexis Rostand, né le 1er avril 1868 a Marseille, mort le 2 décembre 1918 a Paris, est un auteur dramatique français. Edmond Rostand est le pere du fameux biologiste Jean Rostand. Arriere petit-fils d'un maire de Marseille Alexis-Joseph Rostand (1769-1854), Edmond Rostand naît dans une famille aisée de Marseille, fils de l'économiste Eugene Rostand. En 1880, son pere, craignant les désordres de la Commune, amene toute sa famille, Edmond, sa mere et ses deux cousines dans la station thermale en vogue de Luchon. Hébergés d'abord dans le "chalet Spont", puis dans la "villa Devalz", ils font ensuite édifier la "villa Julia", a proximité du Casino. Edmond Rostand passe plus de vingt-deux étés a Luchon, qui lui inspire ses premieres ouvres. Il y écrit notamment une piece de théâtre en 1888, Le Gant rouge, et surtout un volume de poésie en 1890, Les Musardises. Il poursuit ses études de droit a Paris, ou il s'était inscrit au Barreau sans y exercer et, apres avoir un temps pensé a la diplomatie, il décide de se consacrer a la poésie. En 1888, avec son ami Froyez, journaliste parisien, il se rend au champ de course de Moustajon : et de décorer leur équipage d'une abondance de fleurs des champs. Ils font sensation devant un établissement a la mode, le café Arnative, et improvisent en terrasse une joyeuse bataille de fleurs avec leurs amis. C'est ainsi que naquit le premier "Corso fleuri", ayant traditionnellement lieu le dernier dimanche d'aout a Luchon, et ou le gagnant se voyait remettre une banniere. Dans le train pour Montréjeau, son pere fait la rencontre de Madame Lee et de sa fille Rosemonde Gérard, et les invite a prendre le thé a la villa Julia. Edmond se marie le 8 avril 1890 avec cette derniere, poétesse elle aussi, dont Leconte de Lisle était le parrain, et Alexandre Dumas le tuteur. Rosemonde et Edmond Rostand auront deux fils, Maurice, né en 1891, et Jean, né en 1894. Edmond quitte Rosemonde en 1915 pour son dernier amour, l'actrice Mary Marquet. Edmond Rostand obtient son premier succes en 1894 avec Les Romanesques, piece en vers présentée a la Comédie-Française. Dans les années 1910, il collabore a La Bonne Chanson, Revue du foyer, littéraire et musicale, dirigée par Théodore Botrel. Apres l'insucces critique de Chantecler, Rostand ne fait plus jouer de nouvelles pieces. A partir de 1914, il s'implique fortement dans le soutien aux soldats français. Il meurt a Paris, le 2 décembre 1918, d'une grippe espagnole, peut-etre contractée pendant les répétitions d'une reprise de L'Aiglon.

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C’est a l’âme de CYRANO que je voulais dédier ce poeme.

Mais puisqu’elle a passé en vous, COQUELIN, c’est a vous que je le dédie.

 

E. R.

 

 


Les Personnages

CYRANO DE BERGERAC

CHRISTIAN DE NEUVILLETTE

COMTE DE GUICHE

RAGUENEAU

LE BRET

CARBON DE CASTEL-JALOUX

LES CADETS

LIGNIERE

DE VALVERT

UN MARQUIS

DEUXIEME MARQUIS

TROISIEME MARQUIS

MONTFLEURY

BELLEROSE

JODELET

CUIGY

BRISSAILLE

UN FÂCHEUX

UN MOUSQUETAIRE

UN AUTRE

UN OFFICIER ESPAGNOL

UN CHEVAU-LÉGER

LE PORTIER

UN BOURGEOIS

SON FILS

UN TIRE-LAINE

UN SPECTATEUR

UN GARDE

BERTRANDOU LE FIFRE

LE CAPUCIN

DEUX MUSICIENS

LES POETES

LES PÂTISSIERS

ROXANE

SOUR MARTHE

LISE

LA DISTRIBUTRICE

MERE MARGUERITE DE JÉSUS

LA DUEGNE

SOUR CLAIRE

UNE COMÉDIENNE

LA SOUBRETTE

LES PAGES

LA BOUQUETIERE

 

La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poetes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.

 

(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquieme en 1655.)


Acte I - Une Représentation a l'Hôtel de Bourgogne

La salle de l’Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.

La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu’un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, a droite, et va au dernier plan, a gauche, faire angle avec la scene, qu’on aperçoit en pan coupé.

Cette scene est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s’écarter. Au-dessus du manteau d’Arlequin, les armes royales. On descend de l’estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.

Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sieges au parterre, qui est la scene meme du théâtre ; au fond de ce parterre, c’est-a-dire a droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d’assiettes de gâteaux, de flacons, etc.

Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l’entrée du théâtre. Grande porte qui s’entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise.

Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d’etre allumés.


Scene I

Le public, qui arrive peu a peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la distributrice, les violons, etc.

(On entend derriere la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.)

 

LE PORTIER, le poursuivant.

 

Hola ! vos quinze sols !

 

LE CAVALIER.

 

J’entre gratis !

 

LE PORTIER.

 

Pourquoi ?

 

LE CAVALIER.

 

Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

 

LE PORTIER, a un autre cavalier qui vient d’entrer.

 

Vous ?

 

DEUXIEME CAVALIER.

 

Je ne paye pas !

 

LE PORTIER.

 

Mais…

 

DEUXIEME CAVALIER.

 

Je suis mousquetaire.

 

PREMIER CAVALIER, au deuxieme.

 

On ne commence qu’a deux heures. Le parterre

Est vide. Exerçons-nous au fleuret.

 

(Ils font des armes avec des fleurets qu’ils ont apportés.)

 

Pst… Flanquin !…

 

 

Champagne ?…

 

LE PREMIER, lui montrant des jeux qu’il sort de son pourpoint.

 

Cartes. Dés.

 

 

Jouons.

 

 

Oui, mon coquin.

 

PREMIER LAQUAIS, tirant de sa poche un bout de chandelle qu’il allume et colle par terre.

 

J’ai soustrait a mon maître un peu de luminaire.

 

UN GARDE, a une bouquetiere qui s’avance.

 

C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !…

 

UN DES BRETTEURS, recevant un coup de fleuret.

 

Touche !

 

UN DES JOUEURS.

 

Trefle !

 

LE GARDE, poursuivant la fille.

 

Un baiser !

 

LA BOUQUETIERE, se dégageant.

 

On voit !…

 

LE GARDE, l’entraînant dans les coins sombres.

 

Pas de danger !

 

UN HOMME, s’asseyant par terre avec d’autres porteurs de provisions de bouche.

 

Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.

 

UN BOURGEOIS, conduisant son fils.

 

Plaçons-nous la, mon fils.

 

UN JOUEUR.

 

Brelan d’as !

 

UN HOMME, tirant une bouteille de sous son manteau et s’asseyant aussi.

 

Un ivrogne

Doit boire son bourgogne…

 

 

a l’hôtel de Bourgogne !

 

LE BOURGEOIS, a son fils.

 

Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?

(Il montre l’ivrogne du bout de sa canne.)

 

Buveurs…

(En rompant, un des cavaliers le bouscule.)

 

Bretteurs !

(Il tombe au milieu des joueurs.)

 

Joueurs !

 

LE GARDE, derriere lui, lutinant toujours la femme.

 

Un baiser !

 

LE BOURGEOIS, éloignant vivement son fils.

 

Jour de Dieu !

– Et penser que c’est dans une salle pareille

Qu’on joua du Rotrou, mon fils !

 

LE JEUNE HOMME.

 

Et du Corneille !

 

UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en farandole et chante.

 

Tra la la la la la la la la la la lere…

 

LE PORTIER, séverement aux pages.

 

Les pages, pas de farce !…

 

PREMIER PAGE, avec une dignité blessée.

 

Oh ! Monsieur ! ce soupçon !…

 

(Vivement au deuxieme, des que le portier a tourné le dos.)

 

As-tu de la ficelle ?

 

LE DEUXIEME.

 

Avec un hameçon.

 

PREMIER PAGE.

 

On pourra de la-haut pecher quelque perruque.

 

UN TIRE-LAINE, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine.

 

Or ça, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque.

Puis donc que vous volez pour la premiere fois…

 

DEUXIEME PAGE, criant a d’autres pages déja placés aux galeries supérieures.

 

Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

 

TROISIEME PAGE, d’en haut.

 

Et des pois !

 

(Il souffle et les crible de pois.)

LE JEUNE HOMME, a son pere.

 

Que va-t-on nous jouer ?

 

LE BOURGEOIS.

 

Clorise.

 

LE JEUNE HOMME.

 

De qui est-ce ?

 

LE BOURGEOIS.

 

De monsieur Balthazar Baro. C’est une piece !…

 

(Il remonte au bras de son fils.)

LE TIRE-LAINE, a ses acolytes.

 

… La dentelle surtout des canons, coupez-la !

 

UN SPECTATEUR, a un autre, lui montrant une encoignure élevée.

 

Tenez, a la premiere du Cid, j’étais la !

 

LE TIRE-LAINE, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser.

 

Les montres…

 

LE BOURGEOIS, redescendant, a son fils.

 

Vous verrez des acteurs tres illustres…

 

LE TIRE-LAINE, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives.

 

Les mouchoirs…

 

LE BOURGEOIS.

 

Montfleury…

 

QUELQU’UN, criant de la galerie supérieure.

 

Allumez donc les lustres !

 

LE BOURGEOIS.

 

… Bellerose, L’Épy, la Beaupré, Jodelet !

 

 

Ah ! voici la distributrice !…

 

LA DISTRIBUTRICE, paraissant derriere le buffet.

 

Oranges, lait,

Eau de framboise, aigre de cedre…

 

UNE VOIX DE FAUSSET.

 

Place, brutes !

 

 

Les marquis !… au parterre ?…

 

UN AUTRE LAQUAIS.

 

Oh ! pour quelques minutes.

 

(Entre une bande de petits marquis.)

UN MARQUIS, voyant la salle a moitié vide.

 

Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,

Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?

Ah ! fi ! fi ! fi !

 

(Il se trouve devant d’autres gentilshommes entrés peu avant.)

 

Cuigy ! Brissaille !

 

CUIGY.

 

Des fideles !…

Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…

 

LE MARQUIS.

 

Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…

 

UN AUTRE.

 

Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !

 

LA SALLE, saluant l’entrée de l’allumeur.

 

Ah !…

 

(On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Ligniere entre au parterre, donnant le bras a Christian de Neuvillette. Ligniere, un peu débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vetu élégamment, mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)


Scene II

Les memes, Christian, Ligniere, puis Ragueneau et Le Bret.

CUIGY.

 

Ligniere !

 

 

Pas encor gris !…

 

LIGNIERE, bas a Christian.

 

Je vous présente ?

 

 

Baron de Neuvillette.

 

LA SALLE, acclamant l’ascension du premier lustre allumé.

 

Ah !

 

CUIGY, a Brissaille, en regardant Christian.

 

La tete est charmante.

 

PREMIER MARQUIS, qui a entendu.

 

Peuh !…

 

LIGNIERE, présentant a Christian.

 

Messieurs de Cuigy, de Brissaille…

 

 

Enchanté !…

 

PREMIER MARQUIS, au deuxieme.

 

Il est assez joli, mais n’est pas ajusté

Au dernier gout.

 

 

Monsieur débarque de Touraine.

 

CHRISTIAN.

 

Oui, je suis a Paris depuis vingt jours a peine.

J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.

 

PREMIER MARQUIS, regardant les personnes qui entrent dans les loges.

 

Voila

La présidente Aubry !

 

LA DISTRIBUTRICE.

 

Oranges, lait…

 

LES VIOLONS, s’accordant.

 

La… la…

 

CUIGY, a Christian, lui désignant la salle qui se garnit.

 

Du monde !

 

CHRISTIAN.

 

Eh, oui, beaucoup.

 

PREMIER MARQUIS.

 

Tout le bel air !

 

(Ils nomment les femmes a mesure qu’elles entrent, tres parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)

DEUXIEME MARQUIS.

 

Mesdames

De Guéméné…

 

CUIGY.

 

De Bois-Dauphin…

 

PREMIER MARQUIS.

 

Que nous aimâmes…

 

BRISSAILLE.

 

De Chavigny…

 

DEUXIEME MARQUIS.

 

Qui de nos cours va se jouant !

 

LIGNIERE.

 

Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

 

LE JEUNE HOMME, a son pere.

 

L’Académie est la ?

 

LE BOURGEOIS.

 

Mais… j’en vois plus d’un membre ;

Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ;

Porcheres, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud…

Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !

 

PREMIER MARQUIS.

 

Attention ! nos précieuses prennent place.

Barthénoide, Urimédonte, Cassandace,

Félixérie…

 

DEUXIEME MARQUIS, se pâmant.

 

Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !

Marquis, tu les sais tous ?

 

PREMIER MARQUIS.

 

Je les sais tous, marquis !

 

LIGNIERE, prenant Christian a part.

 

Mon cher, je suis entré pour vous rendre service.

La dame ne vient pas. Je retourne a mon vice !

 

 

Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour,

Restez : vous me direz pour qui je meurs d’amour.

 

LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur son pupitre, avec son archet.

 

Messieurs les violons !…

 

LA DISTRIBUTRICE.

 

Macarons, citronnée…

 

(Les violons commencent a jouer.)

CHRISTIAN.

 

J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée,

Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit.

Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit,

Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.

– Elle est toujours a droite, au fond : la loge vide.

 

LIGNIERE, faisant mine de sortir.

 

Je pars.

 

CHRISTIAN, le retenant encore.

 

Oh ! non, restez !

 

LIGNIERE.

 

Je ne peux. D’Assoucy

M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

 

LA DISTRIBUTRICE, passant devant lui avec un plateau.

 

Orangeade ?

 

LIGNIERE.

 

Fi !

 

LA DISTRIBUTRICE.

 

Lait ?

 

LIGNIERE.

 

Pouah !

 

LA DISTRIBUTRICE.

 

Rivesalte ?

 

LIGNIERE.

 

Halte !

 

 

Je reste encore un peu. – Voyons ce rivesalte ?

 

(Il s’assied pres du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)

CRIS, dans le public a l’entrée d’un petit homme grassouillet et réjoui.

 

Ah ! Ragueneau !…

 

 

Le grand rôtisseur Ragueneau.

 

RAGUENEAU, costume de pâtissier endimanché, s’avançant vivement vers Ligniere.

 

Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

 

LIGNIERE, présentant Ragueneau a Christian.

 

Le pâtissier des comédiens et des poetes !

 

RAGUENEAU, se confondant.

 

Trop d’honneur…

 

LIGNIERE.

 

Taisez-vous, Mécene que vous etes !

 

RAGUENEAU.

 

Oui, ces messieurs chez moi se servent…

 

LIGNIERE.

 

A crédit.

Poete de talent lui-meme…

 

RAGUENEAU.

 

Ils me l’ont dit.

 

LIGNIERE.

 

Fou de vers !

 

RAGUENEAU.

 

Il est vrai que pour une odelette…

 

LIGNIERE.

 

Vous donnez une tarte…

 

RAGUENEAU.

 

Oh ! une tartelette !

 

LIGNIERE.

 

Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet

Ne donnâtes-vous pas ?…

 

RAGUENEAU.

 

Des petits pains !

 

 

Au lait.

– Et le théâtre, vous l’aimez ?

 

RAGUENEAU.

 

Je l’idolâtre.

 

LIGNIERE.

 

Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !

Votre place, aujourd’hui, la, voyons, entre nous,

Vous a couté combien ?

 

RAGUENEAU.

 

Quatre flans. Quinze choux.

 

 

Monsieur de Cyrano n’est pas la ? Je m’étonne.

 

LIGNIERE.

 

Pourquoi ?

 

RAGUENEAU.

 

Montfleury joue !

 

LIGNIERE.

 

En effet, cette tonne

Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.

Qu’importe a Cyrano ?

 

RAGUENEAU.

 

Mais vous ignorez donc ?

Il fit a Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine,

Défense, pour un mois, de reparaître en scene.

 

LIGNIERE, qui en est a son quatrieme petit verre.

 

Eh bien ?

 

RAGUENEAU.

 

Montfleury joue !

 

CUIGY, qui s’est rapproché de son groupe.

 

Il n’y peut rien.

 

RAGUENEAU.

 

Oh ! oh !

Moi, je suis venu voir !

 

PREMIER MARQUIS.

 

Quel est ce Cyrano ?

 

CUIGY.

 

C’est un garçon versé dans les colichemardes.

 

DEUXIEME MARQUIS.

 

Noble ?

 

CUIGY.

 

Suffisamment. Il est cadet aux gardes.

 

(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s’il cherchait quelqu’un.)

 

Mais son ami Le Bret peut vous dire…

 

 

Le Bret !

 

 

Vous cherchez Bergerac ?

 

LE BRET.

 

Oui, je suis inquiet !…

 

CUIGY.

 

N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

 

 

Ah ! c’est le plus exquis des etres sublunaires !

 

RAGUENEAU.

 

Rimeur !

 

CUIGY.

 

Bretteur !

 

BRISSAILLE.

 

Physicien !

 

LE BRET.

 

Musicien !

 

LIGNIERE.

 

Et quel aspect hétéroclite que le sien !

 

RAGUENEAU.

 

Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne

Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;

Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,

Il eut fourni, je pense, a feu Jacques Callot

Le plus fol spadassin a mettre entre ses masques.

Feutre a panache triple et pourpoint a six basques,

Cape que par derriere, avec pompe, l’estoc

Leve, comme une queue insolente de coq,

Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne

Fut et sera toujours l’alme Mere Gigogne,

Il promene, en sa fraise a la Pulcinella,

Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-la !…

On ne peut voir passer un pareil nasigere

Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagere ! »

Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… » Mais

Monsieur de Bergerac ne l’enleve jamais.

 

LE BRET, hochant la tete.

 

Il le porte, – et pourfend quiconque le remarque !

 

 

Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

 

PREMIER MARQUIS, haussant les épaules.

 

Il ne viendra pas !

 

RAGUENEAU.

 

Si !… Je parie un poulet

A la Ragueneau !

 

 

Soit !

 

(Rumeurs d’admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s’assied sur le devant, sa duegne prend place au fond. Christian, occupé a payer la distributrice, ne regarde pas.)

DEUXIEME MARQUIS, avec des petits cris.

 

Ah ! messieurs ! mais elle est

Épouvantablement ravissante !

 

PREMIER MARQUIS.

 

Une peche

Qui sourirait avec une fraise !

 

DEUXIEME MARQUIS.

 

Et si fraîche

Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de cour !

 

CHRISTIAN, leve la tete, aperçoit Roxane, et saisit vivement Ligniere par le bras.

 

C’est elle !

 

 

Ah ! c’est elle ?…

 

CHRISTIAN.

 

Oui. Dites vite. J’ai peur.

 

LIGNIERE, dégustant son rivesalte a petits coups.

 

Magdeleine Robin, dite Roxane. – Fine.

Précieuse.

 

CHRISTIAN.

 

Hélas !

 

LIGNIERE.

 

Libre. Orpheline. Cousine

De Cyrano, – dont on parlait…

 

(A ce moment, un seigneur tres élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)

 

Cet homme ?…

 

LIGNIERE, qui commence a etre gris, clignant de l’oil.

 

Hé ! hé !…

– Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié

A la niece d’Armand de Richelieu. Désire

Faire épouser Roxane a certain triste sire,

Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant.

Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant.

Il peut persécuter une simple bourgeoise.

D’ailleurs j’ai dévoilé sa manouvre sournoise

Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir !

– La fin était méchante… Écoutez…

 

(Il se leve en titubant, le verre haut, pret a chanter.)

CHRISTIAN.

 

Non. Bonsoir.

 

LIGNIERE.

 

Vous allez ?

 

CHRISTIAN.

 

Chez monsieur de Valvert !

 

LIGNIERE.

 

Prenez garde.

C’est lui qui vous tuera !

 

(Lui désignant du coin de l’oil Roxane.)

 

Restez. On vous regarde.

 

CHRISTIAN.

 

C’est vrai !

 

(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, a partir de ce moment, le voyant la tete en l’air et bouche bée, se rapproche de lui.)

LIGNIERE.

 

C’est moi qui pars. J’ai soif ! Et l’on m’attend

– Dans les tavernes !

 

LE BRET, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d’une voix rassurée.

 

Pas de Cyrano.

 

 

Pourtant…

 

LE BRET.

 

Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !

 

LA SALLE.

 

Commencez ! Commencez !