Croc-Blanc - Jack London - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1907

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Jack London

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Opis ebooka Croc-Blanc - Jack London

Croc-Blanc (1906) est un roman de l'écrivain américain Jack London. Le titre original est White Fang. L'histoire commence avant la naissance de Croc-Blanc, un chien loup. Le roman suit la meute d'ou il vient et ses premieres semaines de vie sauvage, sa lutte pour la vie; manger ou etre mangé.

Opinie o ebooku Croc-Blanc - Jack London

Fragment ebooka Croc-Blanc - Jack London

A Propos
Chapitre 1 - La Piste de la viande
Chapitre 2 - La Louve

A Propos London:

Jack London (January 12, 1876 – November 22, 1916), was an American author who wrote The Call of the Wild and other books. A pioneer in the then-burgeoning world of commercial magazine fiction, he was one of the first Americans to make a huge financial success from writing. Source: Wikipedia

Disponible sur Feedbooks London:
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Chapitre 1 La Piste de la viande

De chaque côté du fleuve glacé, l'immense foret de sapins s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques dans le jour qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans vie, ou rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que la pensée s'enfuyait, devant elle, au-dela meme de la tristesse. Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les vains efforts de notre etre. C'était le Wild. Le Wild farouche, glacé jusqu'au cour, de la terre du Nord.

Sur la glace du fleuve, et comme un défi au néant du Wild, peinait un attelage de chiens-loups. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait de neige. A peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en vapeur pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.

Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les attachaient a un traîneau qui suivait, assez loin derriere eux, tout cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de bouleau solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau afin qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait presque toute la place. A côté d'elle se tassaient divers autres objets : des couvertures, une hache, une cafetiere et une poele a frire.

Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, derriere le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le traîneau, en gisait un troisieme dont le souci était fini. Celui-la, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et la vie lui est une offense. Il congele l'eau pour l'empecher de courir a la mer ; il glace la seve sous l'écorce puissante des arbres jusqu'a ce qu'ils en meurent et, plus férocement encore, plus implacablement, il s'acharne sur l'homme pour le soumettre a lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les etres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.

Cependant, en avant et en arriere du traîneau, indomptables et sans perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore morts. Ils étaient vetus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de cristallisations glacées leurs paupieres, leurs joues, leurs levres, toute leur figure, si bien qu'il eut été impossible de les distinguer l'un de l'autre. On eut dit des croque-morts masqués conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque fantôme. Mais sous ce masque, il y avait des hommes qui avançaient malgré tout sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse ironie et dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et impassible que l'abîme infini de l'espace.

Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et ménageant jusqu'a leur souffle. Partout autour d'eux était le silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pese l'eau sur le corps du plongeur au fur et a mesure qu'il s'enfonce plus avant aux profondeurs de l'Océan.

Une heure passa, puis une deuxieme heure. La bleme lumiere du jour, lumiere sans soleil, était pres de s'éteindre quand un cri s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri se mit a grandir par saccades jusqu'a ce qu'il eut atteint sa note culminante. Il persista alors durant quelque temps, puis il cessa. Sans la sauvagerie farouche dont il était empreint, on aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante. C'était une clameur ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.

L'homme qui était devant tourna la tete jusqu'a ce que son regard se croisât avec celui de l'homme qui était derriere. Par-dessus la boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.

Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situerent le son. C'était en arriere d'eux, quelque part en la neigeuse étendue qu'ils venaient de traverser. Un troisieme cri répondit aux deux autres. Il venait aussi de l'arriere et s'élevait vers la gauche du second cri.

– Ils sont apres nous, Bill », dit l'homme qui était devant.

Sa voix résonnait rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait un effort pour parler.

– La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lievre.

Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la clameur de chasse qui continuait a monter derriere eux.

Lorsque la nuit fut tout a fait tombée, ils dételerent les chiens et les parquerent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, a quelque distance des betes, ils installerent le campement. Pres du feu, le cercueil servit a la fois de siege et de table. Les chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher a fuir et a se sauver dans les ténebres.

– Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulierement fideles a notre compagnie, observa Bill.

Henry, penché sur le feu et occupé a faire fondre un peu de glace pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis sur le cercueil et ayant commencé a manger :

– Ils savent, dit-il, que pres de nous leurs peaux sont sauves, et ils préferent manger qu'etre mangés. Ces chiens ne manquent pas d'esprit.

Bill secoua la tete :

– Oh ! je n'en sais rien !

Son camarade le regarda avec étonnement.

– C'est la premiere fois, Bill, que je t'entends suspecter l’intelligence des chiens.

– As-tu remarqué, reprit l’autre en mâchant des feves avec énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur dîner ? Combien as-tu de chiens, Henry ?

– Six.

– Bien, Henry…

Bill s’arreta un instant, comme pour donner plus de poids a ses paroles.

– Nous disions que nous avions six chiens. J’ai pris six poissons dans le sac et j’en ai donné un a chaque chien. Eh bien je me suis trouvé a court d’un poisson.

– Tu as mal compté.

– Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J’ai pris six poissons et N’a-qu’une-Oreille n’en a pas eu. Alors je suis revenu au sac et j’y ai pris un septieme poisson, que je lui ai donné.

– Nous n’avons que six chiens, répliqua Henry.

– Je n’ai pas dit qu’il n’y avait la que des chiens, mais qu’ils étaient sept convives a qui j’ai donné du poisson.

Henry s’arreta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les betes.

– En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six a présent.

– J'ai vu le septieme convive s'enfuir a travers la neige.

Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara :

– Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.

– Qu’entends-tu par la ?

– J'entends que l'exces de nos peines influe durement sur tes nerfs et que tu commences a voir des choses…

– C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill avec gravité. Mais les traces laissées derriere lui par le septieme animal sont encore marquées sur la neige. Je te les montrerai si tu le désires.

Henry ne répondit point et se remit a manger en silence. Lorsque le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant la bouche du revers de sa main :

– Alors, Bill, tu crois que cela était ?…

Jaillissant de l'obscurité, a la fois lamentable et sauvage, un long cri d'appel l'interrompit. Il se tut pour écouter et, tendant la main dans la direction d'ou le cri était issu :

– C'est un d'eux, dit-il, qui est venu ? » Bill approuva de la tete.

– Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Tu as remarqué toi-meme quel vacarme ont fait les chiens.

Cris et cris, apres cris, se répondant de pres, de loin, de tous côtés, semblaient avoir mué tout a coup le Wild en une maison de fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient venus se tasser les uns contre les autres autour du foyer, si pres que leurs poils en étaient roussis par la flamme.

Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, apres en avoir tiré quelques bouffées :

– Je songe, Henry, que celui qui est la-dedans (et il indiquait de son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement plus heureux que toi et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager aussi confortablement apres notre mort, aurons-nous seulement, un jour, quelques pierres sur notre carcasse ? Ce qui me dépasse, c'est qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays un lord ou quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu a trimarder pour la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guetres sur cette fin de terre abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne puis le comprendre exactement.

– Il aurait pu se faire de vieux os s'il était demeuré chez lui, approuva Henry.

Bill allait continuer la conversation quand il vit, dans le noir mur de nuit qui se pressait sur eux et ou toute forme était indistincte, une paire d'yeux brillants comme des braises. Il la montra a Henry qui lui en montra une seconde, puis une troisieme. Un cercle d'yeux étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se déplaçait ou disparaissait pour reparaître a nouveau l'instant d'apres.

La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, affolés, autour du feu ou venaient, en rampant, se tapir entre les jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux bascula dans la flamme. Il se mit a pousser des hurlements plaintifs, tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brulée. Ce remue-ménage fit se disperser le cercle de prunelles qui se reforma une fois l'incident terminé et les chiens calmés.

– C'est, dit Bill, une fichue situation de se trouver a court de munitions.

Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon a étendre un lit de couvertures et de fourrures sur des branches de sapin préalablement disposées sur la neige.

Tout en commençant a délacer ses mocassins de peau de daim, Henry grogna :

– Combien dis-tu, Bill, qu'il nous reste de cartouches ?

– Trois, et je voudrais qu'il y en eut trois cents. Je leur montrerais alors quelque chose, a ces damnés.

Il secoua son poing, avec colere, vers les yeux luisants. Puis ayant enlevé a son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant le feu.

– Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu 500 sous zéro depuis deux semaines. Plut a Dieu que nous n'eussions pas entrepris cette expédition ! Je n'aime pas la tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit plus question ! Heureux le jour ou, toi et moi, nous nous retrouverons au Fort M'Gurry, tranquillement assis aupres du feu et jouant aux cartes. Voila mes souhaits !

Henry poussa un nouveau grognement et se glissa sous la couverture. Comme il allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité :

– Dis-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre a nos betes et attraper un poisson, pourquoi, dis-moi, les chiens ne lui sont-ils pas tombés dessus ? C'est la ce qui me tourmente.

– Tu te fais, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry d'une voix ensommeillée. Tu n'étais pas ainsi autrefois. Tu digeres mal, je pense. Mais assez péroré ! Dors, sinon tu seras demain fort mal en point. Tu te mets sans raison la cervelle a l'envers.

La-dessus, les deux compagnons s'assoupirent. Ils soufflaient lourdement, côte a côte sous la meme couverture.

Le feu tomba peu a peu et les yeux brillants resserrerent le cercle qu'ils traçaient. Des que deux d'entre eux s'avançaient plus pres, les chiens grondaient, apeurés et menaçants a la fois. A un moment, leurs cris devinrent si forts que Bill s'éveilla.

Il sortit des couvertures avec précaution afin de ne pas troubler le sommeil de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Des que la flamme se fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le groupe des chiens ; puis, s'étant frotté les paupieres, il se reprit a les regarder avec plus d'attention. Apres quoi, s'étant coulé sous la couverture :

– Henry… Ho ! Henry !

Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.

– Qu'est-ce qui ne va pas ? interrogea-t-il.

– Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont encore sept.

Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants apres, il ronflait a poings fermés.

C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors des couvertures son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point naître avant que trois heures se fussent écoulées. Dans l'obscurité, il se mit a préparer le déjeuner, tandis que Bill roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.

– Dis-moi, Henry, demanda-t-il soudainement, combien de chiens prétends-tu que nous avons ?

– Six.

– Erreur ! s'exclama Bill triomphant.

– Sept, de nouveau ? questionna Henry.

– Non. Cinq ! Un est parti.

– Enfer !, cria Henry avec colere.

Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens :

– Tu as raison, Bill, Boule-de-Suif est parti.

– Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée nous aura caché sa fuite.

– Ce n'est pas de chance pour lui ni pour nous. Ils l'auront avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant dans leur gosier. Malédiction sur eux !

– Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.

– Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se suicider de la sorte ?

Henry jeta un coup d'oil sur les survivants de l'attelage, supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur caractere et de leurs aptitudes.

– Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait a en faire autant. On frapperait dessus a coups de bâton qu'ils refuseraient de s'éloigner.

– J'ai toujours pensé et je le répete, dit Bill, que Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu felée.

Telle fut l'oraison funebre d'un chien mort en cours de route sur une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien d'hommes n'en ont pas meme une semblable !


Chapitre 2 La Louve

Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournerent le dos au feu joyeux et pousserent de l'avant dans les ténebres qui n'étaient point encore dissipées. Les cris d'appel, funebres et féroces, continuaient a retentir et a se répondre dans la nuit et le froid. Ils se turent quand le jour, a neuf heures, commença a paraître. A midi, le ciel, vers le sud, parut se réchauffer et se teignit de couleur rose. Puis se dessina la ligne de démarcation que met la rondeur de la terre entre le monde du nord et les pays méridionaux ou luit le soleil. Mais la couleur rose se fana rapidement. Un jour gris lui succéda, qui dura jusqu'a trois heures pour disparaître a son tour, et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse recommencerent a droite, a gauche, provoquant de folles paniques parmi les chiens, tout harassés qu'ils étaient.

– Je voudrais bien, dit Bill en remettant pour la vingtieme fois les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et nous laissent tranquilles.

– Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva Henry.

Le campement fut dressé comme le soir précédent. Henry surveillait la marmite ou bouillaient des feves, lorsqu'un grand cri poussé par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-la, le fit sursauter. Il releva le nez juste a temps pour voir une forme vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il aperçut Bill qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue et une partie du corps d'un saumon séché.

– Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a reçu pour le reste. L'entends-tu hurler ?

– Et quelle forme avait-il, ce voleur ? demanda Henry.

– Je n'ai pu le bien voir mais, ce que je sais, c'est qu'il a quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble a celle d'un chien.

– Ce doit etre, j'en jurerais, un loup apprivoisé.

– Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour etre venu ici au moment juste du dîner et emporter un morceau de poisson !

Assis sur la boîte oblongue, les deux hommes, apres avoir mangé, avaient humé leurs pipes comme ils en avaient l'habitude. Le cercle d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus proche.

Bill se reprit a gémir.

– Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur quelque autre gibier, et qu'ils décampent a sa suite ! Ce serait pour nous un débarras…

Henry eut l'air de n'avoir pas entendu mais, comme Bill faisait mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.

– Arrete, Bill, tes coassements. Tu as des crampes d'estomac, je te l'ai déja dit, et c'est ce qui te fait divaguer. Avale une pleine cuillerée de bicarbonate de soude, cela te calmera, je t'assure, et tu redeviendras d'une plus plaisante compagnie.

Le matin suivant, d'énergiques blasphemes proférés par Bill réveillerent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, a la lueur du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses grimaces.

– Hello ! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau ?

– Grenouille a décampé, répondit Bill.

– Non ?

– Je dis oui.

Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta avec soin, apres quoi il se joignit a Bill pour maudire les pouvoirs malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.

– Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.

– Et celui-la n'était pas un chien fou, ajouta Henry.

Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funebre.

Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. Les deux hommes peinaient sans parler. Le silence n'était interrompu que par les cris qui les poursuivaient et s'attachaient a leur marche. Memes paniques des chiens, memes écarts de leur part hors du sentier tracé, et meme lassitude physique et morale des deux hommes.

Quand le campement eut été établi, Bill, a la mode indienne, enroula autour du cou des chiens une solide laniere de cuir a laquelle était lié, a son tour, un bâton de cinq a six pieds de long. Le bâton, a son autre extrémité, était attaché par une seconde laniere a un pieu fiché en terre. De chaque côté, les joints étaient si serrés que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.

– Regarde, Henry, dit Bill avec satisfaction, si j'ai bien travaillé ! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles jusqu'a demain. S'il en manque un seul a l'appel, je veux me passer de mon café.

Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant a Bill le cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisieme soir, les enserrait :

– Dommage tout de meme, fit-il, de ne pouvoir flanquer a ceux-ci quelques bons coups de fusil ! Ils ont compris que nous n'avions pas de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.

Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils regardaient les formes vagues aller et venir hors de la frontiere de lumiere que marquait le feu. En observant avec attention les endroits ou une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la silhouette de l'animal qui se dessinait et se mouvait dans les ténebres.

Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens les fit se détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces, dans la direction de l'ombre, sur son bâton qu'il mordait frénétiquement et a pleines dents.

– Bill, regarde ceci ! » chuchota Henry.

Dans la lumiere du feu, un animal semblable a un chien se glissait d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en meme temps audacieux et craintif, observait les deux hommes avec précaution et cherchait visiblement a se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, s'aplatissant vers lui sur le sol, redoublait ses gémissements.

– C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la meute. Quand elle a attiré un chien a sa suite, toute la bande tombe dessus et le mange.

Au meme moment, une des buches empilées sur le feu dégringola en éclatant avec bruit. Effaré, l'étrange animal fit un saut en arriere et disparut dans les ténebres.

– Je pense une chose, dit Bill.

– Laquelle, s'il te plaît ?

– C'est que l'animal vu par nous est le meme que celui qui a été rossé par mon gourdin.

– Il n'y a pas le plus léger doute sur ce point.

– Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas naturelle et choque toutes les idées reçues.

– Ce loup en connaît certainement plus qu'un loup qui se respecte n'en doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.

– Le vieux Villan, dit Bill en se parlant tout haut a lui-meme, possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi, car je le tuai un beau jour, dans un pacage d'élans, sur Little Stick. Le vieux Villan en pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce chien depuis trois ans. Tout ce temps, la bete était demeurée avec les loups.

– Je pense, opina Henry, que tu as trouvé la vérité. Ce loup est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de l'homme.

– Si j'ai quelque chance, déclara Bill, nous aurons la peau de ce loup qui est un chien. Nous ne pouvons continuer a perdre d'autres betes.

–Souviens-toi qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.

–Je le sais et les réserve pour un coup sur.

Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prets. Bill commença a manger, dormant encore.

Ayant remarqué que sa tasse a café était vide, il se pencha pour atteindre la cafetiere. Mais celle-ci était du côté d'Henry et hors de sa portée.

– Dis-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement d'amitié, n'as-tu rien oublié de me donner ?

Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tete. Bill avança sa tasse vide.

– Tu n'auras pas de café, prononça Henry.

– Aurait-il été renversé ? demanda Bill avec anxiété.

– Ce n'est pas cela.

– Si tu m'en refuses, tu vas arreter ma digestion.

– Tu n'en auras pas !

Un flux de sang et de colere monta au visage de Bill.

– Veux-tu, je te prie, parler et t'expliquer ?

– Gros-Gaillard est parti.

Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tete et compta les chiens.

– Comment cela est-il arrivé ? demanda-t-il anéanti.

– Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-meme la laniere qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura rendu sans doute ce service.

– Le damné chien ! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré son compere.

– En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose qu'il est déja digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans le ventre de vingt loups différents.

Cette troisieme oraison funebre prononcée, Henry poursuivit :

– Maintenant, Bill, veux-tu du café ?

Bill fit un signe négatif.

– C'est bien certain ? insista Henry en levant la cafetiere, il est pourtant bon.

Mais Bill était tetu. Il mit sa tasse a l'écart.

– J'aimerais mieux, dit-il, etre pendu. J'ai donné ma parole et je la tiendrai.

Il absorba son déjeuner a sec et ne l'arrosa que de malédictions a l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais tour.

– Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur atteinte.

Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé plus de cent metres dans l'obscurité quand Henry, qui allait devant, heurta du pied un objet qu'il ramassa et qu'il lança, s'étant retourné, dans la direction de Bill.

– Tiens, Bill, dit-il, voila quelque chose qui pourra t'etre utile.

Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de Gros-Gaillard, le bâton auquel il avait été attaché.

– Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la peau et tout. Le bâton meme est aussi net que le dessus de ma main ; ils ont mangé le cuir qui le garnissait a ses deux bouts. Ils ont l'air terriblement affamés. Pourvu que toi et moi nous ne subissions pas un sort identique avant d'etre parvenus au terme de notre voyage !

Henry se mit a rire.

– C'est la premiere fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et sauf. Prends ton courage a deux mains et ne crains rien. Ils ne nous auront pas, mon fils.

– Voila ce qu'on ne sait pas… oui, ce qu'on ne sait pas.

– Tu es pâle et as une mauvaise circulation du sang. Il te faudrait de la quinine. Je t'en bourrerai quand nous serons arrivés.

Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. Apparition de la lumiere a neuf heures ; a midi, le reflet lointain, vers le Sud, du soleil invisible ; puis le gris apres-midi, précédant la nuit rapide. A l'heure ou le soleil esquissait son faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit :

– Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.

– Sois prudent et garde-toi qu'il ne t'arrive malheur !

Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure apres, vers son compagnon qui l'attendait avec une certaine anxiété.

– Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, courant de-ci de-la, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont surs de nous avoir et qu'il leur suffît de patienter. En attendant, ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.

– Tu prétends, observa Henry, qu'ils sont surs de nous avoir ?

Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua :

– J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres a faire peur. Ils n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas loin. Leurs flancs sont pareils a des planches a laver et leurs estomacs remontés collent presque a l'épine dorsale. Ils en sont, je puis te le dire, a la derniere phase de la désespérance. Ils sont a demi enragés et attendent.

Quelques minutes s'étaient a peine écoulées quand Henry, qui avait pris la place d'arriere et poussait le traîneau afin d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement étouffé. Derriere eux, en pleine vue et sur la meme piste qu'ils venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une forme velue. La bete trottinait sans effort apparent, semblant glisser plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arretés, elle s'arreta ainsi qu'eux et, ayant levé la tete, elle les regarda avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, comme pour se faire d'eux une opinion.

– C'est la louve !, dit Bill.

Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et Bill vint, derriere le traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinerent l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur avait déja soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter encore, en avant, de quelques pas, puis s'arreter, puis recommencer a diverses reprises le meme manege, jusqu'a ce qu'il ne se trouvât plus qu'a une courte distance. Alors il fit halte, la tete dressée, pres d'un groupe de sapins, et se remit a observer les deux hommes. Il les considérait avec une insistance singuliere, comme eut pu le faire un chien, mais sans qu'il y eut rien dans ses yeux du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bete, aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des spécimens les plus importants de l'espece.

– Il doit mesurer pres de deux pieds et demi a hauteur d'épaule, constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.

– Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge et meme sur l'orangé. Elle a un ton cannelle.

La robe de la bete n'était point cependant de cette couleur et le gris y dominait comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et indéf?nissables reflets, qui trompaient et illusionnaient la vue, couraient par moment sur le poil.

– On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.

– Hé ! gros chien, appela-t-il. Amene-toi, quel que tu sois !

– Il n'a pas la moindre peur de toi, dit Henry en riant.

Bill agita sa main, f?t semblant de menacer, cria a tue-tete. La bete ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légerement en garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes avec une f?xité affamée. Son désir évident était, si elle l'eut osé, de venir a cette viande et de s'en repaître.

– Ecoute, Henry, dit Bill en baissant la voix tres bas. Voici le cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il ne faut point manquer le coup et qu'il soit mortel, qu'en penses-tu ? »

Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena a lui le fusil. Mais a peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la louve, faisant un saut de côté hors de la piste, disparut parmi les sapins.

Les deux compagnons se regarderent. Henry sifflota d'un air entendu et Bill, se morigénant lui-meme, remit en place le fusil.

– Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir partager le dîner de nos chiens doit etre également renseigné sur les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais je le démolirai, aussi sur que mon nom est Bill ! Puisqu'il est trop rusé pour etre tué a découvert, j'irai le tirer a l'affut.

– Si tu veux tenter de l'abattre, fais-le d'ici, conseilla Henry. Que la bande survienne autour de toi, en admettant que tes trois cartouches tuent trois betes, les autres te regleront ton compte.

Ce soir-la, on campa de bonne heure. Les trois chiens survivants avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un oil. Le cercle d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se relever pour attiser le feu afin que la flamme ne tombât point.

– J'ai entendu des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires, ils savent que bientôt ils nous auront.

– Ils t'ont déja a moitié, rétorqua Henry avec rudesse, toi qui te laisses aller a parler ainsi. C'en est fait d'un homme des l'instant ou il se déclare perdu. Tu es, rien qu'en le disant, a demi mangé. Assez croassé ! Tu m'excedes plus que de raison.

Henry tourna brusquement le dos a Bill et il s'attendait a ce que celui-ci, avec le caractere emporté qu'il lui connaissait, s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit rien.

– Mauvais présage, songea Henry dont les paupieres se fermaient malgré lui. Il n'y a pas a s'y tromper, le moral de Bill est gravement entamé. J'aurai fort a faire, demain matin, pour retaper ce garçon.