Contes merveilleux - Tome I - Hans Christian Andersen - ebook
Kategoria: Fantastyka i sci-fi Język: francuski Rok wydania: 1875

Contes merveilleux - Tome I darmowy ebook

Hans Christian Andersen

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Opis ebooka Contes merveilleux - Tome I - Hans Christian Andersen

Anthologie des contes d'Andersen élaborée par le groupe Ebooks libres et gratuits.

Opinie o ebooku Contes merveilleux - Tome I - Hans Christian Andersen

Fragment ebooka Contes merveilleux - Tome I - Hans Christian Andersen

A Propos
Chapitre 1 - L’aiguille a repriser
Chapitre 2 - Les amours d’un faux col
Chapitre 3 - Les aventures du chardon
Chapitre 4 - La bergere et le ramoneur

A Propos Andersen:

Hans Christian Andersen (April 2, 1805 – August 4, 1875) was a Danish author and poet, most famous for his fairy tales. Among his best-known stories are "The Steadfast Tin Soldier", "The Snow Queen", "The Little Mermaid", "Thumbelina", "The Little Match Girl", "The Ugly Duckling" and "The Red Shoes". During Andersen's lifetime he was feted by royalty and acclaimed for having brought great enjoyment to a whole generation of children throughout Europe. His fairy tales have been translated into more than 150 languages and they continue to be published in millions of copies all over the world. His fairy tales have inspired the creation of numerous films, theater plays, ballets and film animations.

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Chapitre 1 L’aiguille a repriser

Il y avait un jour une aiguille a repriser : elle se trouvait elle-meme si fine qu’elle s’imaginait etre une aiguille a coudre.

« Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber ; car, si je tombe par terre, je suis sure qu’on ne me retrouvera jamais. Je suis si fine !

– Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

– Regardez un peu ; j’arrive avec ma suite », dit la grosse aiguille en tirant apres elle un long fil ; mais le fil n’avait point de noud.

Les doigts dirigerent l’aiguille vers la pantoufle de la cuisiniere : le cuir en était déchiré dans la partie supérieure, et il fallait le raccommoder.

« Quel travail grossier ! dit l’aiguille ; jamais je ne pourrai traverser : je me brise, je me brise ». Et en effet elle se brisa. »Ne l’ai-je pas dit ? s’écria-t-elle ; je suis trop fine.

– Elle ne vaut plus rien maintenant », dirent les doigts. Pourtant ils la tenaient toujours. La cuisiniere lui fit une tete de cire, et s’en servit pour attacher son fichu.

« Me voila devenue broche ! dit l’aiguille. Je savais bien que j’arriverais a de grands honneurs. Lorsqu’on est quelque chose, on ne peut manquer de devenir quelque chose. »

Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher d’un carrosse d’apparat, et elle regardait de tous côtés.

« Oserai-je vous demander si vous etes d’or ? dit l’épingle sa voisine. Vous avez un bel extérieur et une tete extraordinaire ! Seulement, elle est un peu trop petite ; faites des efforts pour qu’elle devienne plus grosse, afin de n’avoir pas plus besoin de cire que les autres. »

Et la-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tete, qu’elle tomba du fichu dans l’évier que la cuisiniere était en train de laver.

« Je vais donc voyager, dit l’aiguille ; pourvu que je ne me perde pas ! »

Elle se perdit en effet.

« Je suis trop fine pour ce monde-la ! dit-elle pendant qu’elle gisait sur l’évier. Mais je sais ce que je suis, et c’est toujours une petite satisfaction. »

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur.

Et une foule de choses passerent au-dessus d’elle en nageant, des brins de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

« Regardez un peu comme tout ça nage ! dit-elle. Ils ne savent pas seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous d’eux : c’est moi pourtant ! Voila un brin de bois qui passe ; il ne pense a rien au monde qu’a lui-meme, a un brin de bois !… Tiens, voila une paille qui voyage ! Comme elle tourne, comme elle s’agite ! Ne va donc pas ainsi sans faire attention ; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau de journal ! Comme il se pavane ! Cependant il y a longtemps qu’on a oublié ce qu’il disait. Moi seule je reste patiente et tranquille ; je sais ma valeur et je la garderai toujours. »

Un jour, elle sentit quelque chose a côté d’elle, quelque chose qui avait un éclat magnifique, et que l’aiguille prit pour un diamant. C’était un tesson de bouteille. L’aiguille lui adressa la parole, parce qu’il luisait et se présentait comme une broche.

« Vous etes sans doute un diamant ?

– Quelque chose d’approchant. »

Et alors chacun d’eux fut persuadé que l’autre était d’un grand prix. Et leur conversation roula principalement sur l’orgueil qui regne dans le monde.

« J’ai habité une boîte qui appartenait a une demoiselle, dit l’aiguille. Cette demoiselle était cuisiniere. A chaque main elle avait cinq doigts. Je n’ai jamais rien connu d’aussi prétentieux et d’aussi fier que ces doigts ; et cependant ils n’étaient faits que pour me sortir de la boîte et pour m’y remettre.

– Ces doigts-la étaient-ils nobles de naissance ? demanda le tesson.

– Nobles ! reprit l’aiguille, non, mais vaniteux. Ils étaient cinq freres… et tous étaient nés… doigts ! Ils se tenaient orgueilleusement l’un a côté de l’autre, quoique de différente longueur. Le plus en dehors, le pouce, court et épais, restait a l’écart ; comme il n’avait qu’une articulation, il ne pouvait s’incliner qu’en un seul endroit ; mais il disait toujours que, si un homme l’avait une fois perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt goutait des confitures et aussi de la moutarde ; il montrait le soleil et la lune, et c’était lui qui appuyait sur la plume lorsqu’on voulait écrire. Le troisieme regardait par-dessus les épaules de tous les autres. Le quatrieme portait une ceinture d’or, et le petit dernier ne faisait rien du tout : aussi en était-il extraordinairement fier. On ne trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la forfanterie : aussi je les ai quittés.

A ce moment, on versa de l’eau dans l’évier. L’eau coula par-dessus les bords et les entraîna.

« Voila que nous avançons enfin ! » dit l’aiguille.

Le tesson continua sa route, mais l’aiguille s’arreta dans le ruisseau. »La ! je ne bouge plus ; je suis trop fine ; mais j’ai bien droit d’en etre fiere ! »

Effectivement, elle resta la tout entiere a ses grandes pensées.

« Je finirai par croire que je suis née d’un rayon de soleil, tant je suis fine ! Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher jusque dans l’eau. Mais je suis si fine que ma mere ne peut pas me trouver. Si encore j’avais l’oil qu’on m’a enlevé, je pourrais pleurer du moins ! Non, je ne voudrais pas pleurer : ce n’est pas digne de moi ! »

Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail n’était pas ragoutant ; mais que voulez-vous ? Ils y trouvaient leur plaisir, et chacun prend le sien ou il le trouve.

« Oh ! la, la ! s’écria l’un d’eux en se piquant a l’aiguille. En voila une gueuse !

– Je ne suis pas une gueuse ; je suis une demoiselle distinguée », dit l’aiguille.

Mais personne ne l’entendait. En attendant, la cire s’était détachée, et l’aiguille était redevenue noire des pieds a la tete ; mais le noir fait paraître la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que jamais.

« Voila une coque d’ouf qui arrive », dirent les gamins ; et ils attacherent l’aiguille a la coque.

« A la bonne heure ! dit-elle ; maintenant je dois faire de l’effet, puisque je suis noire et que les murailles qui m’entourent sont toutes blanches. On m’aperçoit, au moins ! Pourvu que je n’attrape pas le mal de mer ; cela me briserait. » Elle n’eut pas le mal de mer et ne fut point brisée.

« Quelle chance d’avoir un ventre d’acier quand on voyage sur mer ! C’est par la que je vaux mieux qu’un homme. Qui peut se flatter d’avoir un ventre pareil ? Plus on est fin, moins on est exposé. »

Crac ! fit la coque. C’est une voiture de roulier qui passait sur elle.

« Ciel ! Que je me sens oppressée ! dit l’aiguille ; je crois que j’ai le mal de mer : je suis toute brisée. »

Elle ne l’était pas, quoique la voiture eut passé sur elle. Elle gisait comme auparavant, étendue de tout son long dans le ruisseau. Qu’elle y reste !


Chapitre 2 Les amours d’un faux col

Il y avait une fois un élégant cavalier, dont tout le mobilier se composait d’un tire-botte et d’une brosse a cheveux. – Mais il avait le plus beau faux col qu’on eut jamais vu. Ce faux col était parvenu a l’âge ou l’on peut raisonnablement penser au mariage ; et un jour, par hasard, il se trouva dans le cuvier a lessive en compagnie d’une jarretiere. « Mille boutons ! s’écria-t-il, jamais je n’ai rien vu d’aussi fin et d’aussi gracieux. Oserai-je, mademoiselle, vous demander votre nom ?

– Que vous importe, répondit la jarretiere.

– Je serais bien heureux de savoir ou vous demeurez. » Mais la jarretiere, fort réservée de sa nature, ne jugea pas a propos de répondre a une question si indiscrete. « Vous etes, je suppose, une espece de ceinture ? continua sans se déconcerter le faux col, et je ne crains pas d’affirmer que les qualités les plus utiles sont jointes en vous aux grâces les plus séduisantes.

– Je vous prie, monsieur, de ne plus me parler, je ne pense pas vous en avoir donné le prétexte en aucune façon.

– Ah ! mademoiselle, avec une aussi jolie personne que vous, les prétextes ne manquent jamais. On n’a pas besoin de se battre les flancs : on est tout de suite inspiré, entraîné.

– Veuillez vous éloigner, monsieur, je vous prie, et cesser vos importunités.

– Mademoiselle, je suis un gentleman, dit fierement le faux col ; je possede un tire-botte et une brosse a cheveux. » Il mentait impudemment : car c’était a son maître que ces objets appartenaient ; mais il savait qu’il est toujours bon de se vanter.

« Encore une fois, éloignez-vous, répéta la jarretiere, je ne suis pas habituée a de pareilles manieres.

– Eh bien ! vous n’etes qu’une prude ! » lui dit le faux col qui voulut avoir le dernier mot. Bientôt apres on les tira l’un et l’autre de la lessive, puis ils furent empesés, étalés au soleil pour sécher, et enfin placés sur la planche de la repasseuse. La patine a repasser arriva [1]. « Madame, lui dit le faux col, vous m’avez positivement ranimé : je sens en moi une chaleur extraordinaire, toutes mes rides ont disparu. Daignez, de grâce, en m’acceptant pour époux, me permettre de vous consacrer cette nouvelle jeunesse que je vous dois.

– Imbécile ! » dit la machine en passant sur le faux col avec la majestueuse impétuosité d’une locomotive qui entraîne des wagons sur le chemin de fer. Le faux col était un peu effrangé sur ses bords, une paire de ciseaux se présenta pour l’émonder.

« Oh ! lui dit le faux col, vous devez etre une premiere danseuse ; quelle merveilleuse agilité vous avez dans les jambes ! Jamais je n’ai rien vu de plus charmant ; aucun homme ne saurait faire ce que vous faites.

– Bien certainement, répondit la paire de ciseaux en continuant son opération.

– Vous mériteriez d’etre comtesse ; tout ce que je possede, je vous l’offre en vrai gentleman (c’est-a-dire moi, mon tire-botte et ma brosse a cheveux).

– Quelle insolence ! s’écria la paire de ciseaux ; quelle fatuité ! » Et elle fit une entaille si profonde au faux col, qu’elle le mit hors de service.

« Il faut maintenant, pensa-t-il, que je m’adresse a la brosse a cheveux. » « Vous avez, mademoiselle, la plus magnifique chevelure ; ne pensez-vous pas qu’il serait a propos de vous marier ?

– Je suis fiancée au tire-botte, répondit-elle.

– Fiancée ! » s’écria le faux col.

Il regarda autour de lui, et ne voyant plus d’autre objet a qui adresser ses hommages, il prit, des ce moment, le mariage en haine. Quelque temps apres, il fut mis dans le sac d’un chiffonnier, et porté chez le fabricant de papier. La, se trouvait une grande réunion de chiffons, les fins d’un côté, et les plus communs de l’autre. Tous ils avaient beaucoup a raconter, mais le faux col plus que pas un. Il n’y avait pas de plus grand fanfaron. « C’est effrayant combien j’ai eu d’aventures, disait il, et surtout d’aventures d’amour ! mais aussi j’étais un gentleman des mieux posés ; j’avais meme un tire-botte et une brosse dont je ne me servais guere. Je n’oublierai jamais ma premiere passion : c’était une petite ceinture bien gentille et gracieuse au possible ; quand je la quittai, elle eut tant de chagrin qu’elle alla se jeter dans un baquet plein d’eau. Je connus ensuite une certaine veuve qui était littéralement tout en feu pour moi ; mais je lui trouvais le teint par trop animé, et je la laissai se désespérer si bien qu’elle en devint noire comme du charbon. Une premiere danseuse, véritable démon pour le caractere emporté, me fit une blessure terrible, parce que je me refusais a l’épouser. Enfin, ma brosse a cheveux s’éprit de moi si éperdument qu’elle en perdit tous ses crins. Oui, j’ai beaucoup vécu ; mais ce que je regrette surtout, c’est la jarretiere… je veux dire la ceinture qui se noya dans le baquet. Hélas ! il n’est que trop vrai, j’ai bien des crimes sur la conscience ; il est temps que je me purifie en passant a l’état de papier blanc. » Et le faux col fut, ainsi que les autres chiffons, transformé en papier.

Mais la feuille provenant de lui n’est pas restée blanche – c’est précisément celle sur laquelle a été d’abord retracée sa propre histoire. Tous ceux qui, comme lui, ont accoutumé de se glorifier de choses qui sont tout le contraire de la vérité, ne sont pas de meme jetés au sac du chiffonnier, changés en papier et obligés, sous cette forme, de faire l’aveu public et détaillé de leurs hâbleries. Mais qu’ils ne se prévalent pas trop de cet avantage ; car, au moment meme ou ils se vantent, chacun lit sur leur visage, dans leur air et dans leurs yeux, aussi bien que si c’était écrit : « Il n’y a pas un mot de vrai dans ce que je vous dis. Au lieu de grand vainqueur que je prétends etre, ne voyez en moi qu’un chétif faux col dont un peu d’empois et de bavardage composent tout le mérite. »


Chapitre 3 Les aventures du chardon

Devant un riche château seigneurial s’étendait un beau jardin, bien tenu, planté d’arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces arbustes apportés des pays lointains pour ces parterres disposés avec tant d’art ; et l’on voyait aisément que ces compliments n’étaient pas de leur part de simples formules de politesse. Les gens d’alentour, habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand les écoliers se conduisaient bien, on les menait la pour les récompenser de leur sagesse. Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon ; de sa racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait a lui seul comme un buisson. Personne n’y faisait pourtant la moindre attention, hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitiere. Souvent la laitiere l’attachait non loin de la, et la bete tendait tant qu’elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant : « Que tu es donc beau !… Tu es a croquer ! » Mais le licou était trop court, et l’âne en était pour ses tendres coups d’oil et pour ses compliments. Un jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi elles beaucoup de jolies jeunes filles. L’une d’elles, la plus jolie de toutes, vient de loin. Originaire d’Écosse, elle est d’une haute naissance et possede de vastes domaines, de grandes richesses. C’est un riche parti : « Quel bonheur de l’avoir pour fiancée ! » disent les jeunes gens, et leurs meres disent de meme. Cette jeunesse s’ébat sur les pelouses, joue au ballon et a divers jeux. Puis on se promene au milieu des parterres, et, comme c’est l’usage dans le Nord, chacune des jeunes filles cueille une fleur et l’attache a la boutonniere d’un des jeunes messieurs. L’étrangere met longtemps a choisir sa fleur ; aucune ne paraît etre a son gout. Voila que ses regards tombent sur la haie, derriere laquelle s’éleve le buisson de chardons avec ses grosses fleurs rouges et bleues. Elle sourit et prie le fils de la maison d’aller lui en cueillir une : « C’est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure dans les armes d’Écosse ; donnez-la-moi, je vous prie. » Le jeune homme s’empresse d’aller cueillir la plus belle, ce qu’il ne fit pas sans se piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met a la boutonniere cette fleur vulgaire, et il s’en trouve singulierement flatté. Tous les autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre celle offerte par la main de l’étrangere. Si le fils de la maison se rengorgeait, qu’était-ce donc du chardon ? Il ne se sentait plus d’aise ; il éprouvait une satisfaction, un bien-etre, comme lorsque apres une bonne rosée, les rayons du soleil venaient le réchauffer. » Je suis donc quelque chose de bien plus relevé que je n’en ai l’air, pensait-il en lui-meme. Je m’en étais toujours douté. A bien dire, je devrais etre en dedans de la haie et non pas au dehors. Mais, en ce monde, on ne se trouve pas toujours placé a sa vraie place. Voici du moins une de mes filles qui a franchi la haie et qui meme se pavane a la boutonniere d’un beau cavalier. » Il raconta cet événement a toutes les pousses qui se développerent sur son tronc fertile, a tous les boutons qui surgirent sur ses branches. Peu de jours s’étaient écoulés lorsqu’il apprit, non par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux, mais par ces mille échos qui lorsqu’on laisse les fenetres ouvertes, répandent partout ce qui se dit dans l’intérieur des appartements, il apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son cour et sa main. » C’est moi qui les ai unis, c’est moi qui ai fait ce mariage ! » s’écria le chardon, et plus que jamais, il raconta le mémorable événement a toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient. » Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin, je l’ai bien mérité. Peut-etre meme serai-je mis précieusement dans un pot ou mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que c’est la le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir. Le lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction allaient pleuvoir sur lui, qu’a la moindre de ses fleurs, il promettait que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faience, et que pour elle, elle ornerait peut-etre la boutonniere d’un élégant, ce qui était la plus rare fortune qu’une fleur de chardon put rever. Ces hautes espérances ne se réaliserent nullement ; point de pot de faience ni de terre cuite ; aucune boutonniere ne se fleurit plus aux dépens du buisson. Les fleurs continuerent de respirer l’air et la lumiere, de boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit ; elles s’épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons qui leur dérobaient leur suc. » Voleurs, brigands ! s’écriait le chardon indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards ! Comment osez-vous ravir leur parfum a ces fleurs qui sont destinées a orner la boutonniere des galants ! » Quoi qu’il put dire, il n’y avait pas de changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher leurs petites tetes. Elles pâlissaient, se fanaient ; mais il en poussait toujours de nouvelles : a chacune qui naissait, le pere disait avec une inaltérable confiance : « Tu viens comme marée en careme, impossible d’éclore plus a propos. J’attends a chaque minute le moment ou nous passerons de l’autre côté de la haie. » Quelques marguerites innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage, entendaient ces discours, et y croyaient naivement. Ils en conçurent une profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait avec le plus complet mépris. Le vieil âne, quelque peu sceptique par nature, n’était pas aussi sur de ce que proclamait avec tant d’assurance le chardon. Toutefois, pour parer a toute éventualité, il fit de nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu’il fut transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou ; celui-ci était trop court et il ne put le rompre. A force de songer au glorieux chardon qui figure dans les armes d’Écosse, notre chardon se persuada que c’était un de ses ancetres ; qu’il descendait de cette illustre famille et était issu de quelque rejeton venu d’Écosse en des temps reculés. C’étaient la des pensées élevées, mais les grandes idées allaient bien au grand chardon qu’il était, et qui formait un buisson a lui tout seul. Sa voisine, l’ortie, l’approuvait fort… » Tres souvent, dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir ; cela se voit tous les jours. Tenez, moi-meme, je suis sure de n’etre pas une plante vulgaire. N’est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle dont s’habillent les reines ? » L’été se passe, et ensuite l’automne. Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les tiges séchées, chante a tue-tete : Amont, aval ! En haut, en bas ! C’est la tout le cours de la vie ! Les jeunes sapins du bois recommencent a penser a Noël, a ce beau jour ou on les décore de rubans, de bonbons et de petites bougies. Ils aspirent a ce brillant destin, quoiqu’il doive leur en couter la vie. » Comment, je suis encore ici ! dit le chardon, et voila huit jours que les noces ont été célébrées ! C’est moi pourtant qui ai fait ce mariage, et personne n’a l’air de penser a moi, pas plus que si je n’existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d’ailleurs, le voudrais-je, je ne puis bouger. Je n’ai rien de mieux a faire qu’a patienter encore. » Quelques semaines se passerent. Le chardon restait la, avec son unique et derniere fleur ; elle était grosse et pleine, on eut presque dit une fleur d’artichaut ; elle avait poussé pres de la racine, c’était une fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle ; ses vives couleurs disparurent ; elle devint comme un soleil argenté. Un jour le jeune couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils arriverent pres de la haie, et la belle Écossaise regarda par dela dans les champs : « Tiens ! dit-elle, voila encore le grand chardon, mais il n’a plus de fleurs !

– Mais si, en voila encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune homme en montrant le calice desséché et blanchi.

– Tiens, elle est fort jolie comme cela ! reprit la jeune dame. Il nous la faut prendre, pour qu’on la reproduise sur le cadre de notre portrait a tous deux. »

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur fanée. Elle le piqua de la bonne façon : ne l’avait-il pas appelée un spectre ? Mais il ne lui en voulut pas : sa jeune femme était contente. Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s’y trouvait un tableau représentant les jeunes époux : le mari était peint une fleur de chardon a sa boutonniere. On parla beaucoup de cette fleur et de l’autre, la derniere, qui brillait comme de l’argent et qu’on devait ciseler sur le cadre. L’air emporta au loin tout ce qu’on dit. » Ce que c’est que la vie, dit le chardon : ma fille aînée a trouvé place a une boutonniere, et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, ou me mettra-t-on ? » L’âne était attaché non loin : il louchait vers le chardon : « Si tu veux etre bien, tout a fait bien, a l’abri de la froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche ; je ne puis arriver jusqu’a toi, ce maudit licou n’est pas assez long. » Le chardon ne répondit pas a ces avances grossieres. Il devint de plus en plus songeur, et, a force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit, vers Noël, a cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse condition : « Pourvu que mes enfants se trouvent bien la ou ils sont, se dit-il ; moi, leur pere, je me résignerai a rester en dehors de la haie, a cette place ou je suis né.

– Ce que vous pensez la vous fait honneur, dit le dernier rayon de soleil. Aussi vous en serez récompensé.

– Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre ? demanda le chardon.

– On vous mettra dans un conte », eut le temps de répondre le rayon avant de s’éclipser.


Chapitre 4 La bergere et le ramoneur

As-tu jamais vu une tres vieille armoire de bois noircie par le temps et sculptée de fioritures et de feuillages ? Dans un salon, il y en avait une de cette espece, héritée d’une aieule, ornée de haut en bas de roses, de tulipes et des plus étranges volutes entremelées de tetes de cerfs aux grands bois. Au beau milieu de l’armoire se découpait un homme entier, tout a fait grotesque ; on ne pouvait vraiment pas dire qu’il riait, il grimaçait ; il avait des pattes de bouc, des cornes sur le front et une longue barbe. Les enfants de la maison l’appelaient le « sergentmajor­généralcommandantenchefauxpiedsdebouc ».

Évidemment, peu de gens portent un tel titre et il est assez long a prononcer, mais il est rare aussi d’etre sculpté sur une armoire.

Quoi qu’il en soit, il était la ! Il regardait constamment la table placée sous la glace car sur cette table se tenait une ravissante petite bergere en porcelaine, portant des souliers d’or, une robe coquettement retroussée par une rose rouge, un chapeau doré et sa houlette de bergere. Elle était délicieuse ! Tout pres d’elle, se tenait un petit ramoneur, noir comme du charbon, lui aussi en porcelaine. Il était aussi propre et soigné que quiconque ; il représentait un ramoneur, voila tout, mais le fabricant de porcelaine aurait aussi bien pu faire de lui un prince, c’était tout comme.

Il portait tout gentiment son échelle, son visage était rose et blanc comme celui d’une petite fille, ce qui était une erreur, car pour la vraisemblance il aurait pu etre un peu noir aussi de visage. On l’avait posé a côté de la bergere, et puisqu’il en était ainsi, ils s’étaient fiancés, ils se convenaient, jeunes tous les deux, de meme porcelaine et également fragiles.

Tout pres d’eux et bien plus grand, était assis un vieux Chinois en porcelaine qui pouvait hocher de la tete. Il disait qu’il était le grand-pere de la petite bergere ; il prétendait meme avoir autorité sur elle, c’est pourquoi il inclinait la tete vers le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc » qui avait demandé la main de la bergere.

– Tu auras la, dit le vieux Chinois, un mari qu’on croirait presque fait de bois d’acajou, qui peut te donner un titre ronflant, qui possede toute l’argenterie de l’armoire, sans compter ce qu’il garde dans des cachettes mystérieuses.

– Je ne veux pas du tout aller dans la sombre armoire, protesta la petite bergere, je me suis laissé dire qu’il y avait la-dedans onze femmes en porcelaine !

– Eh bien ! tu seras la douzieme. Cette nuit, quand la vieille armoire se mettra a craquer, vous vous marierez, aussi vrai que je suis Chinois. Et il s’endormit.

La petite bergere pleurait, elle regardait le ramoneur de porcelaine, le chéri de son cour.

– Je crois, dit-elle, que je vais te demander de partir avec moi dans le vaste monde. Nous ne pouvons plus rester ici.

– Je veux tout ce que tu veux, répondit-il ; partons immédiatement, je pense que mon métier me permettra de te nourrir.

– Je voudrais déja que nous soyons sains et saufs au bas de la table, dit-elle, je ne serai heureuse que quand nous serons partis.

Il la consola de son mieux et lui montra ou elle devait poser son petit pied sur les feuillages sculptés longeant les pieds de la table ; son échelle les aida du reste beaucoup.

Mais quand ils furent sur le parquet et qu’ils leverent les yeux vers l’armoire, ils y virent une terrible agitation. Les cerfs avançaient la tete, dressaient leurs bois et tournaient le cou, le « sergentmajorgénéralcommandantenchefauxpiedsdebouc » bondit et cria :

– Ils se sauvent ! Ils se sauvent !

Effrayés, les jeunes gens sauterent rapidement dans le tiroir du bas de l’armoire. Il y avait la quatre jeux de cartes incomplets et un petit théâtre de poupées, monté tant bien que mal. On y jouait la comédie, les dames de carreau et de cour, de trefle et de pique, assises au premier rang, s’éventaient avec leurs tulipes, les valets se tenaient debout derriere elles et montraient qu’ils avaient une tete en haut et une en bas, comme il sied quand on est une carte a jouer. La comédie racontait l’histoire de deux amoureux qui ne pouvaient pas etre l’un a l’autre. La bergere en pleurait, c’était un peu sa propre histoire.

– Je ne peux pas le supporter, dit-elle, sortons de ce tiroir.

Mais des qu’ils furent a nouveau sur le parquet, levant les yeux vers la table, ils aperçurent le vieux Chinois réveillé qui vacillait de tout son corps. Il s’effondra comme une masse sur le parquet.

– Voila le vieux Chinois qui arrive, cria la petite bergere, et elle était si contrariée qu’elle tomba sur ses jolis genoux de porcelaine.

– Une idée me vient, dit le ramoneur. Si nous grimpions dans cette grande potiche qui est la dans le coin nous serions couchés sur les roses et la lavande y et pourrions lui jeter du sel dans les yeux quand il approcherait.

– Cela ne va pas, dit la petite. Je sais que le vieux Chinois et la potiche ont été fiancés, il en reste toujours un peu de sympathie. Non, il n’y a rien d’autre a faire pour nous que de nous sauver dans le vaste monde.

– As-tu vraiment le courage de partir avec moi, as-tu réfléchi combien le monde est grand, et que nous ne pourrons jamais revenir ?

– J’y ai pensé, répondit-elle.

Alors, le ramoneur la regarda droit dans les yeux et dit :

– Mon chemin passe par la cheminée, as-tu le courage de grimper avec moi a travers le poele, d’abord, le foyer, puis le tuyau ou il fait nuit noire ? Apres le poele, nous devons passer dans la cheminée elle-meme ; a partir de la, je m’y entends, nous monterons si haut qu’ils ne pourront pas nous atteindre, et tout en haut, il y a un trou qui ouvre sur le monde.

Il la conduisit a la porte du poele.

– Oh ! que c’est noir, dit-elle.

Mais elle le suivit a travers le foyer et le tuyau noirs comme la nuit.

– Nous voici dans la cheminée, cria le garçon. Vois, vois, la-haut brille la plus belle étoile.

Et c’était vrai, cette étoile semblait leur indiquer le chemin. Ils grimpaient et rampaient. Quelle affreuse route ! Mais il la soutenait et l’aidait, il lui montrait les bons endroits ou appuyer ses fins petits pieds, et ils arriverent tout en haut de la cheminée, ou ils s’assirent épuisés. Il y avait de quoi.

Au-dessus d’eux, le ciel et toutes ses étoiles, en dessous, les toits de la ville ; ils regardaient au loin, apercevant le monde. Jamais la bergere ne l’aurait imaginé ainsi. Elle appuya sa petite tete sur la poitrine du ramoneur et se mit a sangloter si fort que l’or qui garnissait sa ceinture craquait et tombait en morceaux.

– C’est trop, gémit-elle, je ne peux pas le supporter. Le monde est trop grand. Que ne suis-je encore sur la petite table devant la glace, je ne serai heureuse que lorsque j’y serai retournée. Tu peux bien me ramener a la maison, si tu m’aimes un peu.

Le ramoneur lui parla raison, lui fit souvenir du vieux Chinois, du « sergentmajorgénéralcommandantenchefaux­piedsdebouc », mais elle pleurait de plus en plus fort, elle embrassait son petit ramoneur chéri, de sorte qu’il n’y avait rien d’autre a faire que de lui obéir, bien qu’elle eut grand tort.

Alors ils ramperent de nouveau avec beaucoup de peine pour descendre a travers la cheminée, le tuyau et le foyer ; ce n’était pas du tout agréable. Arrivés dans le poele sombre, ils preterent l’oreille a ce qui se passait dans le salon. Tout y était silencieux ; alors ils passerent la tete et… horreur ! Au milieu du parquet gisait le vieux Chinois, tombé en voulant les poursuivre et cassé en trois morceaux ; il n’avait plus de dos et sa tete avait roulé dans un coin. Le sergent-major général se tenait la ou il avait toujours été, méditatif.

– C’est affreux, murmura la petite bergere, le vieux grand-pere est cassé et c’est de notre faute ; je n’y survivrai pas. Et, de désespoir, elle tordait ses jolies petites mains.

– On peut tres bien le requinquer, affirma le ramoneur. Il n’y a qu’a le recoller, ne sois pas si désolée. Si on lui colle le dos et si on lui met une patte de soutien dans la nuque, il sera comme neuf et tout pret a nous dire de nouveau des choses désagréables.

– Tu crois vraiment ?

Ils regrimperent sur la table ou ils étaient primitivement.

– Nous voila bien avancés, dit le ramoneur, nous aurions pu nous éviter le dérangement.

– Pourvu qu’on puisse recoller le grand-pere. Crois-tu que cela couterait tres cher ? dit-elle.

La famille fit mettre de la colle sur le dos du Chinois et un lien a son cou, et il fut comme neuf, mais il ne pouvait plus hocher la tete.

– Que vous etes devenu hautain depuis que vous avez été cassé, dit le « sergentmajorgénéralcommandantenchefaux­piedsdebouc ». Il n’y a pas la de quoi etre fier. Aurai-je ou n’aurai-je pas ma bergere ?

Le ramoneur et la petite bergere jetaient un regard si émouvant vers le vieux Chinois, ils avaient si peur qu’il dise oui de la tete ; mais il ne pouvait plus la remuer. Et comme il lui était tres désagréable de raconter a un étranger qu’il était obligé de porter un lien a son cou, les amoureux de porcelaine resterent l’un pres de l’autre, bénissant le pansement du grand-pere et cela jusqu’au jour ou eux-memes furent cassés.