Capitaines courageux - Rudyard Kipling - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1897

Capitaines courageux darmowy ebook

Rudyard Kipling

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Opis ebooka Capitaines courageux - Rudyard Kipling

A quinze ans, Harvey Cheyne possede au supreme degré le don de se rendre antipathique. Les passagers du paquebot sur lequel a pris place ce fils d'un multi-millionnaire américain sont unanimes a lui reprocher son insolence prétentieuse. Harvey tombe par-dessus le bastingage. Est-ce pour lui la fin? Non, c'est le commencement de l'existence. Les hommes du We're Here, géolette britannique que commande le rude, mais bienveillant Disko Troop, se chargent de lui apprendre a vivre, au cours d'une campagne de peche mouvementée. Capitaines courageux est un roman d'apprentissage dont le didactisme serait irritant s'il n'était tempéré par la délicatesse qui préside aux portraits des personnages. Aupres des marins du Sommes-Ici, Harvey, jeune blanc-bec vaniteux, apprend le sens de la discipline, du mérite et du courage. Les marins ne défient pas les éléments, ils les subissent avec dignité. Des événements tragiques, tels que la folie de Pen ou la mort des marins broyés par des steamers, rappellent a l'homme sa condition de mortel. A bord du Sommes-Ici, le courage ne se mesure pas a l'aune de conquetes techniques ou guerrieres. L'aventure peut se passer d'intrigues compliquées.

Opinie o ebooku Capitaines courageux - Rudyard Kipling

Fragment ebooka Capitaines courageux - Rudyard Kipling

A Propos
I

A Propos Kipling:

Joseph Rudyard Kipling (December 30, 1865 – January 18, 1936) was an English author and poet, born in India, and best known today for his children's books, including The Jungle Book (1894), The Second Jungle Book (1895), Just So Stories (1902), and Puck of Pook's Hill (1906); his novel, Kim (1901); his poems, including Mandalay (1890), Gunga Din (1890), and "If—" (1910); and his many short stories, including "The Man Who Would Be King" (1888) and the collections Life's Handicap (1891), The Day's Work (1898), and Plain Tales from the Hills (1888). He is regarded as a major "innovator in the art of the short story"; his children's books are enduring classics of children's literature; and his best work speaks to a versatile and luminous narrative gift. Kipling was one of the most popular writers in English, in both prose and verse, in the late 19th and early 20th centuries. The author Henry James famously said of him: "Kipling strikes me personally as the most complete man of genius (as distinct from fine intelligence) that I have ever known." In 1907, he was awarded the Nobel Prize in Literature, making him the first English language writer to receive the prize, and he remains today its youngest-ever recipient. Among other honours, he was sounded out for the British Poet Laureateship and on several occasions for a knighthood, all of which he rejected. However, later in life Kipling also came to be seen (in George Orwell's words) as a "prophet of British imperialism." Many saw prejudice and militarism in his works, and the resulting controversy about him continued for much of the 20th century. According to critic Douglas Kerr: "He is still an author who can inspire passionate disagreement and his place in literary and cultural history is far from settled. But as the age of the European empires recedes, he is recognized as an incomparable, if controversial, interpreter of how empire was experienced. That, and an increasing recognition of his extraordinary narrative gifts, make him a force to be reckoned with." Source: Wikipedia

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I

[1]La porte du fumoir exposée au vent venait de rester ouverte au brouillard de l’Atlantique Nord, tandis que le grand paquebot roulait et tanguait, en sifflant pour avertir la flottille de peche.

« Ce petit Cheyne, c’est la peste du bord, » dit, en fermant la porte d’un coup de poing, un homme en pardessus velu et frisé. « On n’en a nul besoin ici. Il est par trop impertinent. »

Un Allemand a cheveux blancs avança la main pour prendre un sandwich et grommela entre ses dents :

« C’est une esbece que che gonnais. L’Amérique en est bleine de tout bareils. Che fous tis que vous tefriez gomprendre les bouts de corde gratis tans fotre tarif. »

– Peuh ! Il n’est pas mauvais au fond. Il est plutôt a plaindre qu’autre chose, dit d’une voix traînante un habitant de New-York, lequel gisait étendu de tout son long sur les coussins, au-dessous de la claire-voie humide. On l’a toujours traîné de tous côtés, d’hôtel en hôtel, depuis sa sortie de nourrice. Je causais avec sa mere ce matin. C’est une femme charmante, mais qui n’a aucune prétention a le diriger. Il va en Europe achever son éducation.

– Éducation qui n’est pas encore commencée (c’était un habitant de Philadelphie pelotonné dans un coin). Ce gamin a deux cents dollars d’argent de poche par mois, m’a-t-il dit. Et il n’a pas seize ans.

– Les gemins de ver, son bere, n’est-ce bas ? dit l’Allemand.

– Oui. Cela et les mines, et le bois de charpente, et les bateaux. Bâti une résidence a San Diego, le vieux ; une autre a Los Angeles ; possede une demi-douzaine de chemins de fer, la moitié des coupes sur le versant du Pacifique, et laisse sa femme dépenser l’argent, continua l’habitant de Philadelphie d’un ton languissant. L’Ouest ne lui convient pas, dit-elle. Elle se traîne un peu de côté et d’autre avec le gamin et ses nerfs, cherchant a découvrir ce qui pourra l’amuser, lui, j’imagine. Floride, Adirondacks, Lakewood, Hot Springs, New-York, et on recommence. Il ne vaut guere mieux pour le moment qu’un chasseur d’hôtel de second ordre. Quand il en aura fini de l’Europe, ce sera un saint objet d’horreur.

– Mais, et le vieux, il n’y veille donc pas ? dit une voix du fond du pardessus frisé.

– Le vieux entasse les écus. Il demande a n’etre pas dérangé, ce me semble. Il découvrira son erreur dans quelques années d’ici. C’est une pitié, car il y a un tas de bonnes choses dans le gamin si on pouvait y atteindre.

– Un pout de corde, un pout de corde ! grogna l’Allemand.

La porte claqua encore une fois, et, svelte, élancé, un garçon de peut-etre quinze ans, une cigarette a demi fumée tombant au coin de la bouche, se pencha a l’intérieur par-dessus le haut marchepied. Son teint jaune et pâteux ne parlait guere en faveur de quelqu’un de son âge, et son regard offrait un mélange d’irrésolution, de bravade et de tres mauvais chic. Il était habillé d’un veston cerise, de knickerbockers, de bas rouges et de souliers de bicycliste, avec une casquette de flanelle rouge au bas de la nuque. Apres avoir sifflé entre ses dents en lorgnant la compagnie, il dit a haute et éclatante voix :

– Dites donc, on n’y voit goutte dehors. On peut entendre les bateaux de peche gueuler tout autour de nous. Hein, épatant si nous en culbutions un ?

– Fermez la porte, Harvey, dit le New-Yorkais. Fermez la porte et restez dehors. On n’a pas besoin de vous ici.

– Qui est-ce qui prétend m’empecher de faire ce qui me plaît ? répondit-il d’un ton délibéré. Est-ce vous qui avez payé mon passage, Mr. Martin ? J’imagine que j’ai autant de droit, ici, que n’importe qui ?

Il ramassa des dés sur un jeu de jacquet, et se mit a les jeter, main droite contre main gauche.

– Dites donc, messieurs, il fait terriblement triste ici. Si nous organisions une partie de poker entre nous ?

Il ne reçut pas de réponse. Alors, il lança une bouffée de fumée, balança ses jambes et joua du tambour sur la table avec des doigts plutôt sales. Puis, il tira de sa poche une liasse de billets comme pour en faire le compte.

– Comment se porte votre maman cet apres-midi ? demanda quelqu’un. Je ne l’ai pas vue au lunch.

– Elle est dans sa cabine, je suppose. Elle est presque tout le temps malade sur l’océan. Je vais donner a la femme de chambre quinze dollars pour veiller sur elle. Je ne descends que quand je ne peux pas faire autrement. Cela me rend tout chose de passer devant cette office du sommelier. Dame, c’est la premiere fois que je vais sur l’Océan.

– Oh ! inutile de vous excuser, Harvey.

– Qui parle de s’excuser ? C’est la premiere fois que je traverse l’Océan, messieurs, et sauf le premier jour, je n’ai pas été de ça malade. Non, monsieur !

Il frappa un coup de poing triomphant, et continua a faire le compte des billets.

– Oh ! vous etes, certes, une machine de grand prix, avec la marque de fabrique fort apparente, bâilla le Philadelphien. Vous deviendrez un titre de gloire pour votre pays si vous n’y prenez garde.

– Je le sais. Je suis Américain, et c’est tout dire. Je vais le leur montrer en mettant pied a terre en Europe. Pouf ! Ma cigarette est éteinte. Je ne peux pas fumer le mélange que vend le steward. Un de ces messieurs n’aurait-il pas sur lui une vraie cigarette turque ?

Le mécanicien en chef entra un instant, rouge, souriant, et tout mouillé.

– Dites donc, Mac, cria Harvey d’un ton réjoui, comment ça roule-t-il ?

– Tout a fait comme a l’ordinaire, fut-il répondu d’un ton grave. Les jeunes sont toujours aussi polis envers leurs aînés, et leurs aînés toujours prets a apprécier cette politesse.

Un rire étouffé partit d’un coin. L’Allemand ouvrit son étui a cigares et tendit a Harvey un cigare noir et décharné.

– Foila la vraie merveille a fumer, mon cheune ami, dit-il. Fous allez l’essayer ? Oui ? Oh ! alors, vous serez si heureux apres.

Harvey alluma d’un geste fanfaron le peu attrayant objet : il se sentait monter d’un degré l’échelle sociale.

– Il en faudrait plus que ça pour me mettre la quille en l’air, dit-il, ignorant qu’il allumait cet article terrible, un Wheelingstogie.

– Quant a cela, nous allons le foir pientôt, dit l’Allemand. Ou sommes-nous en ce moment, Mr. Mactonald ?

– La, tout juste, ou a peu pres, Mr. Schaefer, dit le mécanicien en indiquant un point sur la carte. Nous serons sur le Grand-Banc ce soir ; mais, en these générale, nous sommes des maintenant au beau milieu de la flottille de peche. Nous avons rasé trois doris et presque scalpé un Français de son bout-dehors depuis midi, et vous pouvez dire qu’on marche a l’étroit.

– Il fous blaît, mon cigare, hein ? demanda l’Allemand, comme les yeux de Harvey s’emplissaient de larmes.

– Épatant, un bouquet ! répondit-il entre ses dents serrées. J’imagine que nous avons ralenti un peu, n’est-ce pas ? Je vais mettre un pied dehors pour voir ce que dit le loch.

– Che le ferais si ch’étais de fous, dit l’Allemand.

Harvey s’en alla en chancelant sur les ponts humides jusqu’a la lisse la plus proche. Il se sentait tres malheureux ; mais il vit le steward du pont en train d’amarrer des chaises ensemble, et, comme il s’était vanté devant cet homme de n’avoir jamais le mal de mer, son orgueil le fit aller tout au bout du pont, passé le salon des secondes, a l’arriere, lequel se terminait en dos de tortue. Le pont était désert, et il se traîna tout a l’extrémité, pres du mât de pavillon. La, il se plia en deux dans tout l’abandon de l’agonie, car le Wheelingstogie se joignait a la houle et a la vibration de l’hélice pour lui arracher l’âme. Il lui sembla que sa tete enflait ; des étincelles lui danserent devant les yeux ; son corps lui parut diminuer de poids, pendant que ses talons flottaient au gré du vent. Il perdit connaissance sous l’effet du mal de mer, et un coup de roulis le souleva par-dessus la lisse jusque sur le rebord uni du dos de tortue. Alors une grosse vague mélancolique et grise sortit du brouillard en se balançant, prit pour ainsi dire Harvey sous le bras, et l’entraîna au loin dans la direction du vent. La grande verte se referma sur lui, et il s’en alla tranquillement dormir…

Il fut réveillé par le bruit d’une de ces cornes avec lesquelles on annonce le dîner, comme on avait coutume d’en faire retentir dans une école d’été ou il avait jadis pris des leçons dans les Adirondacks. Peu a peu, il se rappela qu’il était Harvey Cheyne, mort noyé en plein océan, mais il se sentait trop faible pour lier deux idées. Ses narines s’emplissaient d’une odeur nouvelle ; une sorte d’humidité visqueuse lui faisait courir des frissons du haut en bas du dos, et il était trempé d’eau salée a ne savoir ou se mettre. Quant il ouvrit les yeux, il s’aperçut qu’il était encore a la surface de la mer, car elle courait autour de lui en montagnes d’argent, qu’il gisait étendu sur un monceau de poissons a moitié morts, et que son regard se trouvait arreté sur un large dos humain revetu d’un jersey bleu.

« Rien de bon, pensa le gamin. Je suis mort, pour sur, et voici une âme en peine. »

Il gémit, et le personnage tourna la tete, montrant une paire de petits anneaux d’or perdus dans des boucles de cheveux noirs.

– Ah ! ah ! Ça commence a aller mieux maintenant ? dit-il. Restez couché comme ça tranquille, nous filons plus vite ainsi.

D’une brusque secousse des avirons, il présenta l’avant du bateau vacillant a une mer sans écume, qui ne soulevait ses vingt bons pieds d’eau que pour les faire glisser de l’autre côté en un limpide abîme. Mais l’ascension de cette montagne n’interrompit pas la conversation du jersey bleu.

– D’la bonne ouvrage, dites donc, que de vous avoir attrapé. Oui-da ? De la meilleure encore, dites donc, que votre bateau ne m’ait pas attrapé. Comment etes-vous tombé ?

– J’étais malade, dit Harvey, malade, et n’ai pu l’empecher.

– Juste au moment ou je souffle dans ma corne et ou votre bateau embarde un peu, je vous vois glisser dans l’Océan. Oui-da ? Je vous crois haché menu comme boëtte par l’hélice, mais vous dérivez, dérivez vers moi, et je fais de vous un beau coup de filet ; ainsi, vous ne mourrez pas pour cette fois.

– Ou suis-je ? dit Harvey, qui ne pouvait s’imaginer qu’il fut précisément bien en vie ou il était.

– Vous etes avec moi dans le doris – c’est Manuel qu’on m’appelle, et je viens de la goélette Sommes Ici[2] de Gloucester. Je demeure a Gloucester. Nous atteignons tout a l’heure la soupe. Oui-da ?

Il semblait avoir deux paires de mains et une tete de bronze, car, non content de souffler dans une grosse conque, il lui fallait nécessairement se tenir debout, en s’inclinant suivant l’inclinaison du doris a fond plat, et envoyer son appel grinçant et guttural a travers le brouillard. Combien de temps cette conversation dura-t-elle, Harvey ne put s’en souvenir, car il gisait étendu sur le dos, terrifié a l’aspect des houles fumantes. Il s’imagina entendre un coup de canon, l’appel d’une corne et des cris. Quelque chose de plus gros que le doris, mais tout aussi mobile, se dessina bord a bord. Plusieurs voix parlerent a la fois ; il fut descendu dans un trou noir qui tanguait, ou des hommes en « cirés » lui donnerent un breuvage chaud et lui enleverent ses habits, et il s’endormit.

Quand il s’éveilla, il écouta s’il n’entendait pas le premier coup de cloche du déjeuner sur le steamer, s’étonnant que sa cabine fut devenue si petite. Comme il se retournait, son regard plongea dans une sorte d’étroit caveau triangulaire, éclairé d’une lampe accrochée contre une énorme poutre carrée. Une table a trois coins courait, a portée de la main, de l’angle que formaient les parois de la proue au mât de misaine. A l’extreme bout, derriere un poele de Plymouth bien usagé, était assis un garçon d’a peu pres son âge, dans le visage plat et rouge duquel clignotaient deux yeux gris. Il était vetu d’un jersey bleu et de hautes bottes de caoutchouc. Plusieurs paires de godillots de meme sorte, une vieille casquette, quelques chaussettes de laine hors d’usage gisaient sur le plancher, et des cirés noirs et jaunes se balançaient de droite et de gauche le long des couchettes. L’endroit était aussi bondé d’odeurs qu’une balle l’est de coton. Les cirés avaient un bouquet a eux particulierement épais, qui faisait comme un fonds aux relents de poisson frit, de graisse brulée, de peinture, de poivre et de tabac éventé ; et le tout repris par certaine odeur ambiante de bateau et d’eau salée. Harvey s’aperçut avec dégout qu’il n’y avait pas de draps sur ce qui lui servait de lit. Il était étendu sur un morceau de toile a matelas sombre plein de nouds et de protubérances. En outre, le mouvement du bateau n’était pas non plus celui d’un steamer. Il ne glissait ni ne roulait, mais se démenait plutôt sottement et sans motif, comme un poulain au bout d’un licou. Des bruits d’eau couraient tout contre son oreille, et les poutres craquaient et se plaignaient autour de lui. Tout cela le fit gémir désespérément et penser a sa mere.

– Ça va mieux ? dit le garçon en grimaçant un sourire. Un peu de café, hein ?

Il en apporta plein une tasse de fer-blanc, qu’il sucra avec de la mélasse.

– Il n’y a pas de lait ? demanda Harvey, en faisant du regard le tour de la double et sombre rangée de couchettes comme s’il espérait trouver la une vache.

– Ah bien, non ! dit le garçon. Et il n’y en aura vraisemblablement pas jusqu’aux environs de la mi-septembre. C’est pas du mauvais café. C’est moi qui l’ai fait.

Harvey but en silence, et l’autre lui tendit une assiette pleine de morceaux croquants de porc frit qu’il dévora avidement.

– J’ai fait sécher vos effets. Je pense qu’ils ont rétréci un brin. Ils ne sont guere a notre mode – aucun d’eux. Retournez-vous pour voir si vous n’avez pas de mal.

Harvey s’étira dans toutes les directions, sans pouvoir se rendre compte d’aucun dommage.

– Y a du bon, dit le garçon d’un ton cordial. Mettez-vous d’aplomb et allez sur le pont. Papa veut vous voir. Je suis son fils – Dan, comme on m’appelle – et je suis l’aide de cuisine et fais tout ce qui a bord semble trop sale pour les hommes. Il n’y a pas d’autre mousse que moi, ici, depuis que Otto a passé par-dessus bord – ce n’était qu’un Suédois et encore il avait vingt ans. Comment avez-vous fait pour tomber par le calme plat ?

– Ce n’était pas du calme, dit Harvey d’un ton maussade. C’était de la tempete, et j’avais le mal de mer. Je pense que j’ai du rouler par-dessus la lisse.

– Y a eu un peu de houle comme d’ordinaire hier, et pendant la nuit, dit le garçon. Mais si c’est ça l’idée que vous vous faites d’une tempete… (il siffla), vous en verrez d’autres avant d’avoir fini. Vite ! Papa attend.

Comme beaucoup d’autres infortunés jeunes gens, Harvey n’avait en toute sa vie jamais reçu d’ordre direct – jamais, au moins, sans de longues et parfois larmoyantes explications sur les avantages de l’obéissance et les motifs de la requete. Mrs. Cheyne vivait dans la crainte de lui briser l’âme, ce qui était peut-etre la raison pour laquelle elle-meme côtoyait les bords de la prostration nerveuse. Il ne pouvait comprendre qu’il eut a se presser pour le bon plaisir de qui que ce fut, et le déclara.

– Votre papa peut bien descendre ici, s’il est si pressé de me parler. Je veux qu’il me ramene tout droit a New-York. On le paiera.

Dan ouvrit de grands yeux, en comprenant peu a peu l’énormité de la plaisanterie.

– Dites donc, papa, cria-t-il par l’écoutille du gaillard d’avant, il dit que vous pouvez bien vous amener en bas pour le voir si vous etes pressé de le faire ! Vous entendez, papa ?

La réponse arriva sur un ton de voix si profond que Harvey n’en avait jamais entendu de semblable sortir d’une poitrine humaine.

– Assez plaisanté, Dan ; envoie-le-moi.

Dan se mit a rire sous cape, et jeta a Harvey ses souliers de bicyclette tout déjetés. Il y avait dans l’accent de la voix venue du pont quelque chose qui fit au jeune garçon dissimuler sa rage pour se consoler a la pensée de dévoiler graduellement l’histoire de son opulence et de celle de son pere pendant le voyage de retour. Ce sauvetage ferait certainement de lui un héros a jamais parmi ses amis. Il se hissa sur le pont par une échelle perpendiculaire et gagna, en trébuchant sur une douzaine d’obstacles, l’arriere ou un petit homme de taille ramassée, completement rasé, a sourcils gris, était assis sur une marche qui donnait acces au gaillard d’arriere. La houle était tombée pendant la nuit, laissant une longue mer d’huile que tachetaient autour de l’horizon les voiles d’une douzaine de bateaux de peche. Entre eux de petites éclaboussures noires montraient la place des doris en train de pecher. La goélette, une voile de cape triangulaire au grand mât, jouait avec aisance sur son ancre et, sauf l’homme pres du toit de la cabine, – « le rouf », comme on l’appelle, – elle était déserte.

– Bonjour – bonsoir, devrais-je dire. Vous avez fait presque le tour du cadran, jeune homme.

Ce fut le salut.

– Bonjour, dit Harvey.

Il n’aimait pas s’entendre appeler « jeune homme » ; et, comme quelqu’un sauvé de l’eau, il s’attendait a de la sympathie. Sa mere souffrait toutes les agonies chaque fois qu’il avait seulement les pieds humides, mais ce marin ne semblait guere ému.

– Voyons maintenant votre histoire. Il faut convenir que c’est providentiel pour tout le monde. Quel peut bien etre votre nom ? D’ou venez-vous (nous soupçonnons que c’est de New-York), et ou alliez-vous (nous soupçonnons que c’est en Europe) ?

Harvey donna son nom, le nom du steamer, et fit de l’accident un récit qu’il entortilla de la demande d’etre reconduit immédiatement a New-York ou son pere paierait le prix qu’il faudrait.

– Hum, dit l’homme au menton rasé, sans que la fin du discours de Harvey eut paru l’émouvoir. Je ne peux pas dire que nous pensions rien de bien fameux d’un homme, ni meme d’un jeune garçon, qui tombe par-dessus bord d’un paquebot comme celui-la par le calme plat. Et encore moins s’il donne pour excuse qu’il avait le mal de mer.

– Excuse ! s’écria Harvey. Croyez-vous que c’est pour plaisanter que je suis tombé par-dessus bord dans votre sale petit bachot.

– N’étant pas au courant de ce que peuvent etre vos idées en matiere de plaisanterie, je ne saurais me prononcer jeune homme. Mais a votre place je n’insulterais pas le bateau qui, la Providence aidant, a été l’instrument de votre salut. En premier lieu, c’est un sacrilege. En second lieu, cela me gene dans mes sentiments, et je suis Disko Troop du Sommes Ici de Gloucester, lequel vous semblez ne pas bien connaître.

– Je ne vous connais pas et peu m’importe, dit Harvey. Je vous suis assez reconnaissant de m’avoir sauvé et de tout le reste, cela va sans dire ; mais je tiens a vous faire comprendre que plus vous vous hâterez de me ramener a New-York, mieux vous serez payé.

– Ce qui veut dire – comment ?

Troop redressa la broussaille de son sourcil sur un oil bleu aussi doux que méfiant.

– En dollars et cents, dit Harvey, ravi a l’idée qu’il faisait son effet. En beaux dollars et cents. (Il plongea sa main dans sa poche, et bomba légerement la poitrine, ce qui était sa façon de se montrer grand seigneur.) Vous avez fait la meilleure journée de votre vie le jour ou vous m’avez repeché. Je suis le fils unique de Harvey Cheyne.

– Votre pere a de la chance, dit sechement Disko.

– Et si vous ne savez pas qui est Harvey Cheyne, vous ne savez pas grand’chose – voila tout. Maintenant, faites faire demi-tour a votre goélette et dépechons.

Harvey avait dans l’idée que la plus grande partie de l’Amérique n’était pleine que de gens en train de discuter et d’envier les dollars de son pere.

– Y s’peut que j’le fasse, comme y s’peut que j’le fasse pas. Serrez un peu votre ventre, mon jeune ami. Ce sont mes vivres qu’il y a dedans.

Harvey entendit Dan éclater de rire, Dan qui soi-disant était occupé autour du pied du mât de misaine, et le sang lui afflua au visage.

– On paiera pour cela aussi, dit-il. Quand pensez-vous que nous serons a New-York ?

– Je n’ai rien a faire avec New-York. Pas plus qu’avec Boston. Il se peut que nous voyions Eastern Point dans les environs de septembre, et votre papa – je suis vraiment fâché de ne pas avoir entendu parler de lui – peut me donner dix dollars, d’apres tous vos discours. Comme il peut fort bien ne pas le faire.

– Dix dollars ! Allons donc, mais regardez, je…

Harvey fouilla dans sa poche pour y prendre la liasse de billets. Tout ce qu’il en tira fut un paquet de cigarettes imprégné d’eau.

– Pas cours légal, et mauvais pour les poumons. Jetez ça par-dessus bord, jeune homme, et voyez encore !

– On m’a volé ! s’écria Harvey d’un ton de colere.

– Il vous faudra attendre de voir votre papa, alors, pour me récompenser ?

– Cent trente-quatre dollars – tous volés, dit Harvey, en fourrageant avec rage dans ses poches. Rendez-les-moi.

Un changement curieux s’opéra dans les traits rudes du vieux Troop.

– Qu’est-ce que vous pouviez bien faire, a votre âge, de cent trente-quatre dollars, jeune homme ?

– C’était une partie de mon argent de poche – pour un mois !

Cela, pensait Harvey, c’était le coup renversant, et il l’était – indirectement.

– Oh ! cent trente-quatre dollars, rien qu’une partie de son argent de poche – pour un mois seulement. Vous ne vous rappelez pas avoir heurté quelque chose quand vous etes tombé par-dessus bord, hein ? vous etre felé la tete contre une écoutille, admettons ? Le vieux Hasken du Vent d’Est (Troop semblait se parler a lui-meme) trébucha sur un panneau et alla donner de la tete contre le grand mât – et dur. Trois semaines environ apres, le vieux Hasken voulait que le Vent-d’Est fut un vaisseau cuirassé pour la destruction du commerce, et en conséquence il déclara la guerre a Sable Island, sous prétexte que c’était aux Anglais et que les hauts fonds s’étendaient trop loin. Ils le cousirent dans un lit-sac, la tete et les pieds seuls passant, pour le reste de la campagne, et maintenant il est a la maison, dans l’Essex, a jouer avec des petites poupées en chiffons.

Harvey écumait de rage, mais Troop continua en matiere de consolation :

– Nous vous plaignons. Nous vous plaignons beaucoup – et si jeune ! Nous ferions mieux de ne plus parler d’argent, je pense.

– Bien entendu que vous ne voudriez plus en parler. Vous l’avez volé.

– Si ça vous fait plaisir. Nous l’avons volé si cela peut etre de quelque consolation pour vous. Maintenant, a propos du retour. En admettant que nous puissions vous ramener, ce que nous ne pouvons pas, vous n’etes guere en état de rentrer chez vous, et quant a nous, si nous sommes venus sur le Banc, c’est pour gagner notre vie. Nous autres, nous ne voyons pas la moitié de cent dollars dans un mois, sans qu’il soit question d’argent de poche ; et la chance aidant, nous ne toucherons terre quelque part que dans les premieres semaines de septembre.

– Mais… mais nous sommes en ce moment en mai, et je ne peux pas rester ici a ne rien faire tout bonnement parce que vous avez besoin de pecher. Je ne peux pas, entendez-vous !

– Vrai et juste ; juste et vrai. Personne ne vous demande de ne rien faire. Il y a un tas de choses que vous pouvez faire, puisque Otto a passé par-dessus bord et s’est noyé. Je soupçonne qu’il ne s’est pas assez cramponné dans un coup de vent qui nous assaillit la. En tous cas, il n’est pas revenu pour dire non. Vous, vous voila arrivé, c’est clair et net, d’une façon providentielle pour tout le monde. Je soupçonne, toutefois, que vous ne savez pas faire grand’chose. Est-ce vrai ?

– Je peux vous la faire gaie pour vous et votre équipage quand nous serons a terre, dit Harvey avec un signe de tete sournois, en murmurant de vagues menaces a propos de « piraterie », auxquelles Troop sourit presque – pas tout a fait.

– Sauf causer. J’oubliais cela. On ne vous demande pas de causer plus que vous n’en avez envie a bord du Sommes Ici. Tenez l’oil ouvert, aidez Dan a faire ce qu’on lui demande, et ainsi de suite, et je vous donnerai – vous ne les valez pas, mais je les donnerai – dix dollars et demi par mois ; c’est-a-dire trente-cinq dollars a la fin de la campagne. Un peu de travail vous éclaircira les idées, et vous pourrez ensuite nous raconter ce que vous voudrez sur votre papa et votre maman et votre argent.

– Elle est sur le steamer, dit Harvey, ses yeux s’emplissant de larmes. Ramenez-moi tout de suite a New-York.

– Pauvre femme – pauvre femme ! Quand elle vous retrouvera, elle oubliera tout cependant. Nous sommes huit sur le Sommes Ici, et si nous revenions maintenant – il y a plus d’un millier de milles – nous perdrions la saison. En admettant que j’y consente, les hommes ne le voudraient pas.

– Mais mon pere arrangerait tout.

– Il tâcherait. Je ne doute pas qu’il tâcherait, dit Troop, mais la peche de toute une saison, c’est le pain de huit hommes ; et votre santé sera meilleure quand vous le verrez a l’automne. Allez a l’avant aider Dan. C’est dix dollars et demi par mois, comme j’ai dit, et naturellement, les vivres, comme tout le monde.

– Voulez-vous dire que je doive nettoyer les pots et les casseroles et un tas de choses ? dit Harvey.

– Et d’autres choses encore. Il n’y a pas a pousser les hauts cris, jeune homme.

– Je ne le ferai pas ! Mon pere vous donnera assez pour acheter ce sale petit chaudron de peche (Harvey frappa du pied sur le pont) et dix fois plus, si vous me ramenez sain et sauf a New-York ; et – et – vous avez déja de moi cent trente dollars, en tout cas.

– Comment ? dit Troop, ses traits de bronze subitement assombris.

– Comment ? Vous savez bien comment, bien assez. Et pour comble, vous voulez que je me livre a un travail domestique (Harvey était tres fier de cet adjectif) jusqu’a l’automne. Je vous déclare que non.Vous entendez ?

Troop regarda quelque temps l’extrémité du grand mât d’un air de profond intéret, pendant que Harvey haranguait furieusement tout autour de lui.

– Silence, dit-il enfin. Je suis en train de peser dans ma tete les responsabilités. C’est affaire de jugement.

Dan s’avança furtivement et saisit Harvey par le coude.

– N’essayez plus de vos petits moyens avec papa, dit-il. Vous l’avez appelé voleur deux ou trois fois de trop, et il n’accepte cela d’aucun vivant.

– Je ne veux pas ! cria Harvey presque en hurlant, sans prendre garde a l’avis.

Tranquille, Troop méditait.

– Je vais vous paraître un homme plutôt pas commode, dit-il enfin, en abaissant son regard sur Harvey. Je ne vous blâme pas, pas le moins du monde, jeune homme, pas plus que vous ne devriez me blâmer, moi, quand vous vous faites de la bile. Etes-vous sur de bien me comprendre ? Dix dollars et demi comme second mousse sur la goélette – et tous les vivres – pour vous apprendre le métier et pour le bien de votre santé. Oui ou non ?

– Non ! dit Harvey. Ramenez-moi a New-York, ou bien j’aurais soin que vous…

Il ne se rappela pas de façon exacte ce qui suivit. Il était étendu dans les dalots, tenant son nez qui saignait, tandis que Troop le contemplait avec sérénité.

– Dan, dit celui-ci a son fils, je n’étais pas contre ce jeune homme quand je l’ai vu tout d’abord, parce qu’il faut se tenir en garde contre les jugements précipités. Ne te laisse jamais égarer par des jugements précipités, Dan. Maintenant je suis fâché pour lui, car il est clair qu’il a du trouble dans la caboche. Il n’est pas responsable des insultes qu’il m’a lancées, pas plus que de ses autres histoires – pas plus que d’avoir sauté par-dessus bord, ce que je suis a moitié convaincu qu’il a fait. Sois gentil avec lui, Dan, ou tu en recevras deux fois autant. Ces petites hémorragies-la éclaircissent la cervelle. Qu’on lave ça.

Troop descendit avec gravité dans la cabine ou lui et les hommes plus âgés avaient leurs couchettes, laissant Dan consoler l’infortuné héritier de trente millions de dollars.