Ainsi Parlait Zarathoustra - Friedrich Wilhelm Nietzsche - ebook
Kategoria: Nauka i nowe technologie Język: francuski Rok wydania: 1885

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Friedrich Wilhelm Nietzsche

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Opis ebooka Ainsi Parlait Zarathoustra - Friedrich Wilhelm Nietzsche

Livre de tous les superlatifs, le Zarathoustra de Nietzsche continue de fasciner, 120 ans apres sa premiere publication. Par son écriture, d'abord, qui rappelle, a bien des égards, la Bible et sa dimension allégorique mais aussi la poésie sombre sombre d'Hölderlin. Par la présence du personnage de Zarathoustra ensuite, qui tient autant du Christ, par son côté prophétique, que du révolutionnaire, qui annonce le «surhomme», c'est a dire celui qui veut aller au-dela des valeurs reconnues et des vérités admises, sans volonté de domination. Magnifique et déroutant poeme, ce texte est a l'image de cette formule du Prologue: «Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.»

Opinie o ebooku Ainsi Parlait Zarathoustra - Friedrich Wilhelm Nietzsche

Fragment ebooka Ainsi Parlait Zarathoustra - Friedrich Wilhelm Nietzsche

A Propos
Note de H. Albert
Le Prologue de Zarathoustra
Partie 1
Les trois métamorphoses
Des chaires de la vertu
Des hallucinés de l’arriere-monde
Des contempteurs du corps
Des joies et des passions

A Propos Nietzsche:

Friedrich Wilhelm Nietzsche (October 15, 1844 – August 25, 1900) was a German philosopher. His writing included critiques of religion, morality, contemporary culture, philosophy, and science, using a distinctive style and displaying a fondness for aphorism. Nietzsche's influence remains substantial within and beyond philosophy, notably in existentialism and postmodernism. Nietzsche began his career as a philologist before turning to philosophy. At the age of 24 he became Professor of Classical Philology at the University of Basel, but resigned in 1879 due to health problems, which would plague him for most of his life. In 1889 he exhibited symptoms of a serious mental illness, living out his remaining years in the care of his mother and sister until his death in 1900.

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Note de H. Albert

L’idée de Zarathoustra remonte chez Nietzsche aux premieres années de son séjour a Bâle. On en retrouve des indices dans les notes datant de 1871 et 1872. Mais, pour la conception fondamentale de l’ouvre, Nietzsche lui-meme indique l’époque d’une villégiature dans l’Engadine en aout 1881, ou lui vint, pendant une marche a travers la foret, au bord du lac de Silvaplana, comme « un premier éclair de la pensée de Zarathoustra », l’idée de l’éternel retour. Il en prit note le meme jour en ajoutant la remarque : « Au commencement du mois d’aout 1881 a Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et bien plus haut encore au-dessus de toutes les choses humaines » (Note conservée). Depuis ce moment, cette idée se développa en lui : ses carnets de notes et ses manuscrits des années 1881 et 1882 en portent de nombreuses traces et Le gai Savoir qu’il rédigeait alors contient « cent indices de l’approche de quelque chose d’incomparable ». Le volume mentionnait meme déja (dans l’aphorisme 341) la pensée de l’éternel retour, et, a la fin de sa quatrieme partie (dans l’aphorisme 342, qui, dans la premiere édition, terminait l’ouvrage), « faisait luire, comme le dit Nietzsche lui-meme, la beauté des premieres paroles de Zarathoustra ».

La premiere partie fut écrite dans « la baie riante et silencieuse » de Rapallo pres de Genes, ou Nietzsche passa les mois de janvier et février 1883. « Le matin je suis monté par la superbe route de Zoagli en me dirigeant vers le sud, le long d’une foret de pins ; je voyais se dérouler devant moi la mer qui s’étendait jusqu’a l’horizon ; l’apres-midi je fis le tour de toute la baie depuis Santa Margherita jusque derriere Porto-fino. C’est sur ces deux chemins que m’est venue l’idée de toute la premiere partie de Zarathoustra, avant tout Zarathoustra lui-meme, considere comme type ; mieux encore, il est venu sur moi » (jeu de mot sur er fiel mir ein et er überfiel mich). Nietzsche a plusieurs fois certifié n’avoir jamais mis plus de dix jours a chacune des trois premieres parties de Zarathoustra : il entend par la les jours ou les idées, longuement muries, s’assemblaient en un tout, ou, durant les fortes marches de la journée, dans l’état d’une inspiration incomparable et dans une violente tension de l’esprit, l’ouvre se cristallisait dans son ensemble, pour etre ensuite rédigée le soir sous cette forme de premier jet. Avant ces dix jours, il y a chaque fois un temps de préparation, plus ou moins long, immédiatement apres, la mise au point du manuscrit définitif ; ce dernier travail s’accomplissait aussi avec une véhémence et s’accompagnait d’une « expansion du sentiment » presque insupportable. Cette « ouvre de dix jours » tombe pour la premiere partie sur la fin du mois de janvier 1883 : au commencement de février la premiere conception est entierement rédigée, et au milieu du mois le manuscrit est pret a etre donné a l’impression. La conclusion de la premiere partie (De la vertu qui donne) « fut terminée exactement pendant l’heure sainte ou Richard Wagner mourut a Venise » (13 février).

Au cours d’un « printemps mélancolique » a Rome, dans une loggia qui domine la Piazza Barbarini, « d’ou l’on aperçoit tout Rome et d’ou l’on entend mugir au-dessous de soi la Fontanas », le Chant de la Nuit de la deuxieme partie fut composé au mois de mai. La seconde partie elle-meme fut écrite, de nouveau en dix jours, a Sils Maria, entre le 17 juin et le 6 juillet 1883 : la premiere rédaction fut terminée avant le 6 juillet et le manuscrit définitif avant le milieu du meme mois.

« L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la premiere fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le troisieme Zarathoustra. Cette partie décisive qui porte le titre : « Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers – ». Cette fois encore « l’ouvre de dix jours » fut terminée fin janvier, la mise au net au milieu du mois de février.

La quatrieme partie fut commencée a Menton, en novembre 1884, et achevée, apres une longue interruption, de fin janvier a mi-février 1885 : le 12 février le manuscrit fut envoyé a l’impression. Cette partie s’appelle d’ailleurs injustement « quatrieme et derniere partie » : « son titre véritable (écrit Nietzsche a Georges Brandes), par rapport a ce qui précede a ce qui suit, devrait etre : La tentation de Zarathoustra, un intermede ». Nietzsche a en effet laissé des ébauches de nouvelles parties d’apres lesquelles l’ouvre entiere ne devait se clore que par la mort de Zarathoustra. Ces plans et d’autres fragments seront publiés dans les ouvres posthumes. La premiere partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner, a Chemnitz, sous le titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne (1883). La seconde et la troisieme partie parurent en septembre 1883 et en avril 1884 sous le meme titre, chez le meme éditeur. Elles portent sur la couverture, pour les distinguer, les chiffres 2 et 3.

La premiere édition complete de ces trois parties parut a la fin de 1886 chez E.W. Fritsch, a Leipzig (qui avait repris quelques mois avant le dépôt des ouvres de Nietzsche), sous le titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne. En trois parties (sans date).

Nietzsche fit imprimer a ses frais la quatrieme partie chez C.G. Naumann, a Leipzig, en avril 1885, a quarante exemplaires. Il considérait cette quatrieme partie (le manuscrit portait : « pour mes amis seulement et non pour le public ») comme quelque chose de tout a fait personnel et recommandait aux quelques rares dédicataires une discrétion absolue. Quoiqu’il songeât souvent a livrer aussi cette partie au public, il ne crut pas devoir le faire sans remanier préalablement quelques passages. Un tirage a part, imprimé en automne 1890, lorsque eut éclaté la maladie de Nietzsche, fut publié, en mars 1892, chez C.G. Naumann, apres que tout espoir de guérison eut disparu et par conséquent toute possibilité pour l’auteur de décider lui-meme de la publication. En juillet 1892, parut chez C.G. Naumann la deuxieme édition de Zarathoustra, la premiere qui contînt les quatre parties. La troisieme édition fut publiée chez le meme éditeur en aout 1893.

La présente traduction a été faite sur le sixieme volume des Oeuvres completes de Fr. Nietzsche, publié en aout 1894 chez C.G. Naumann, a Leipzig, par les soins du « Nietzsche-Archiv ». Les notes bibliographiques qui précedent ont été rédigées d’apres l’appendice que M. Fritz Koegel a donné a cette édition. Nous nous sommes appliqués a donner une version aussi littérale que possible de l’ouvre de Nietzsche, tâchant d’imiter meme, autant que possible, le rythme des phrases allemandes. Les passages en vers sont également en vers rimés ou non rimés dans l’original.


Le Prologue de Zarathoustra

Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentieme année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne. La il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son cour se transforma, – et un matin, se levant avec l’aurore, il s’avança devant le soleil et lui parla ainsi :

« Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ?

Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumiere et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent.

Mais nous t’attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t’en bénissions.

Voici ! Je suis dégouté de ma sagesse, comme l’abeille qui a amassé trop de miel. J’ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer, jusqu’a ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur richesse.

Voila pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derriere les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse !

Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre.

Bénis-moi donc, oil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur meme sans mesure !

Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie !

Vois ! cette coupe veut se vider a nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme. »

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

 

Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra personne. Mais lorsqu’il arriva dans les bois, soudain se dressa devant lui un vieillard qui avait quitté sa sainte chaumiere pour chercher des racines dans la foret. Et ainsi parla le vieillard et il dit a Zarathoustra :

« Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur ; voila bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé.

Tu portais alors ta cendre a la montagne ; veux-tu aujourd’hui porter ton feu dans la vallée ? Ne crains-tu pas le châtiment des incendiaires ?

Oui, je reconnais Zarathoustra. Son oil est limpide et sur sa levre ne se creuse aucun pli de dégout. Ne s’avance-t-il pas comme un danseur ?

Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant, Zarathoustra s’est éveillé : que vas-tu faire maintenant aupres de ceux qui dorment ?

Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te portait. Malheur a toi, tu veux donc atterrir ? Malheur a toi, tu veux de nouveau traîner toi-meme ton corps ? »

Zarathoustra répondit : « J’aime les hommes. »

« Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans les bois et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes ?

Maintenant j’aime Dieu : je n’aime point les hommes. L’homme est pour moi une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme me tuerait. »

Zarathoustra répondit : « Qu’ai-je parlé d’amour ! Je vais faire un présent aux hommes. »

« Ne leur donne rien, dit le saint. Enleve-leur plutôt quelque chose et aide-les a le porter – rien ne leur sera meilleur : pourvu qu’a toi aussi cela fasse du bien !

Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu’une aumône, et attends qu’ils te la demandent ! »

« Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. »

Le saint se prit a rire de Zarathoustra et parla ainsi : « Tâche alors de leur faire accepter les trésors. Ils se méfient des solitaires et ne croient pas que nous venions pour donner.

A leurs oreilles les pas du solitaire retentissent trop étrangement a travers les rues. Défiants comme si la nuit, couchés dans leurs lits, ils entendaient marcher un homme, longtemps avant de lever du soleil, ils se demandent peut-etre : Ou se glisse ce voleur ?

Ne vas pas aupres des hommes, reste dans la foret ! Retourne plutôt aupres des betes ! Pourquoi ne veux-tu pas etre comme moi, – ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ? »

« Et que fait le saint dans les bois ? » demanda Zarathoustra.

Le saint répondit : « Je compose des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je ris, je pleure et je murmure : c’est ainsi que je loue Dieu.

Avec des chants, des pleurs, des rires et des murmures, je rends grâce a Dieu qui est mon Dieu. Cependant quel présent nous apportes-tu ? »

Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui dit : « Qu’aurais-je a vous donner ? Mais laissez-moi partir en hâte, afin que je ne vous prenne rien ! » – Et c’est ainsi qu’ils se séparerent l’un de l’autre, le vieillard et l’homme, riant comme rient deux petits garçons.

Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi a son cour : « Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa foret n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ! »

 

Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine qui se trouvait le plus pres des bois, il y vit une grande foule rassemblée sur la place publique : car on avait annoncé qu’un danseur de corde allait se montrer. Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit :

Je vous enseigne le Surhomme.[1] L’homme est quelque chose qui doit etre surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ?

Tous les etres jusqu’a présent ont créé quelque chose au-dessus d’eux, et vous voulez etre le reflux de ce grand flot et plutôt retourner a la bete que de surmonter l’homme ?

Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit etre l’homme pour le surhomme : une dérision ou une honte douloureuse.

Vous avez tracé le chemin qui va du ver jusqu’a l’homme et il vous est resté beaucoup du ver de terre. Autrefois vous étiez singe et maintenant encore l’homme est plus singe qu’un singe.

Mais le plus sage d’entre vous n’est lui-meme qu’une chose disparate, hybride fait d’une plante et d’un fantôme. Cependant vous ai-je dit de devenir fantôme ou plante ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme !

Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le Surhomme soit le sens de la terre.

Je vous en conjure, mes freres, restez fideles a la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non.

Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-memes, de ceux dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en aillent donc !

Autrefois le blaspheme envers Dieu était le plus grand blaspheme, mais Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs. Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer la terre et d’estimer les entrailles de l’impénétrable plus que le sens de la terre !

Jadis l’âme regardait le corps avec dédain, et rien alors n’était plus haut que ce dédain : elle le voulait maigre, hideux, affamé ! C’est ainsi qu’elle pensait lui échapper, a lui et a la terre !

Oh ! Cette âme était elle-meme encore maigre, hideuse et affamée : et pour elle la cruauté était une volupté !

Mais, vous aussi, mes freres, dites-moi : votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? Votre âme n’est-elle pas pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-meme ?

En vérité, l’homme est un fleuve impur. Il faut etre devenu océan pour pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur.

Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet océan ; en lui peut s’abîmer votre grand mépris.

Que peut-il vous arriver de plus sublime ? C’est l’heure du grand mépris. L’heure ou votre bonheur meme se tourne en dégout, tout comme votre raison et votre vertu.

L’heure ou vous dites : « Qu’importe mon bonheur ! Il est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-meme. Mais mon bonheur devrait légitimer l’existence elle-meme ! »

L’heure ou vous dites : « Qu’importe ma raison ? Est-elle avide de science, comme le lion de nourriture ? Elle est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-meme ! »

L’heure ou vous dites : « Qu’importe ma vertu ! Elle ne m’a pas encore fait délirer. Que je suis fatigué de mon bien et de mon mal ! Tout cela est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-meme. »

L’heure ou vous dites : « Qu’importe ma justice ! Je ne vois pas que je sois charbon ardent. Mais le juste est charbon ardent ! »

L’heure ou vous dites : « Qu’importe ma pitié ! La pitié n’est-elle pas la croix ou l’on cloue celui qui aime les hommes ? Mais ma pitié n’est pas une crucifixion. »

Avez-vous déja parlé ainsi ? Avez-vous déja crié ainsi ? Hélas, que ne vous ai-je déja entendus crier ainsi !

Ce ne sont pas vos péchés – c’est votre contentement qui crie contre le ciel, c’est votre avarice, meme dans vos péchés, qui crie contre le ciel !

Ou donc est l’éclair qui vous léchera de sa langue ? Ou est la folie qu’il faudrait vous inoculer ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet éclair, il est cette folie !

Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu’un de la foule s’écria : « Nous avons assez entendu parler du danseur de corde ; faites-nous-le voir maintenant ! » Et tout le peuple rit de Zarathoustra. Mais le danseur de corde qui croyait que l’on avait parlé de lui se mit a l’ouvrage.

 

Zarathoustra, cependant, regardait le peuple et s’étonnait. Puis il dit :

L’homme est une corde tendue entre la bete et le Surhomme, – une corde sur l’abîme.

Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arriere – frisson et arret dangereux.

Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin.

J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au dela.

J’aime les grands contempteurs, parce qu’ils sont les grands adorateurs, les fleches du désir vers l’autre rive.

J’aime ceux qui ne cherchent pas, derriere les étoiles, une raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient a la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhomme.

J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu’un jour vive le Surhomme. Car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au Surhomme, pour préparer a sa venue la terre, les betes et les plantes : car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté de déclin, et une fleche de désir.

J’aime celui qui ne réserve pour lui-meme aucune parcelle de son esprit, mais qui veut etre tout entier l’esprit de sa vertu : car c’est ainsi qu’en esprit il traverse le pont.

J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée : car c’est ainsi qu’a cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus vivre.

J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a plus de vertus en une vertu qu’en deux vertus, c’est un noud ou s’accroche la destinée.

J’aime celui dont l’âme se dépense, celui qui ne veut pas qu’on lui dise merci et qui ne restitue point : car il donne toujours et ne veut point se conserver.

J’aime celui qui a honte de voir le dé tomber en sa faveur et qui demande alors : suis-je donc un faux joueur ? – car il veut périr.

J’aime celui qui jette des paroles d’or au-devant de ses ouvres et qui tient toujours plus qu’il ne promet : car il veut son déclin.

J’aime celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé, car il veut que ceux d’aujourd’hui le fassent périr.

J’aime celui qui châtie son Dieu, parce qu’il aime son Dieu : car il faut que la colere de son Dieu le fasse périr.

J’aime celui dont l’âme est profonde, meme dans la blessure, celui qu’une petite aventure peut faire périr : car ainsi, sans hésitation, il passera le pont.

J’aime celui dont l’âme déborde au point qu’il s’oublie lui-meme, et que toutes choses soient en lui : ainsi toutes choses deviendront son déclin.

J’aime celui qui est libre de cour et d’esprit : ainsi sa tete ne sert que d’entrailles a son cour, mais son cour l’entraîne au déclin.

J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une a une du sombre nuage suspendu sur les hommes : elles annoncent l’éclair qui vient, et disparaissent en visionnaires.

Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe de la nue : mais cette foudre s’appelle le Surhomme.

 

Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut, puis il dit a son cour : « Les voila qui se mettent a rire ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu’il faut a ces oreilles.

Faut-il d’abord leur briser les oreilles, afin qu’ils apprennent a entendre avec les yeux ? Faut-il faire du tapage comme les cymbales et les prédicateurs de careme ? Ou n’ont-ils foi que dans les begues ?

Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce dont ils sont fiers ? Ils le nomment civilisation, c’est ce qui les distingue des chevriers.

C’est pourquoi ils n’aiment pas, quand on parle d’eux, entendre le mot de « mépris ». Je parlerai donc a leur fierté.

Je vais donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : je veux dire le dernier homme. »

Et ainsi Zarathoustra se mit a parler au peuple :

Il est temps que l’homme se fixe a lui-meme son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches ou l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la fleche de son désir, ou les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps son proches ou l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-meme.

Voici ! Je vous montre le dernier homme.

« Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’oil.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

« Nous avons inventé le bonheur, » – disent les derniers hommes, et ils clignent de l’oil.

Ils ont abandonné les contrées ou il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte a lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et etre méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes !

Un peu de poison de-ci de-la, pour se procurer des reves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l’on veille a ce que la distraction ne débilite point.

On ne devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait obéir encore ? Ce sont deux choses trop pénibles.

Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la meme chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous.

« Autrefois tout le monde était fou, » – disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’oil.

On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt – car on ne veut pas se gâter l’estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé.

« Nous avons inventé le bonheur, » – disent les derniers hommes, et ils clignent de l’oil.

Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on appelle aussi « le prologue » : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, – s’écriaient-ils – rends-nous semblables a ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhomme ! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Zarathoustra cependant devint triste et dit a son cour :

« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut a ces oreilles.

Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme a des chevriers.

Placide est mon âme et lumineuse comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un cour froid et pour un bouffon aux railleries sinistres.

Et les voila qui me regardent et qui rient : et tandis qu’ils rient ils me haissent encore. Il y a de la glace dans leur rire. »

 

Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s’était mis a l’ouvrage : il était sorti par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule. Comme il se trouvait juste a mi-chemin, la petite porte s’ouvrit encore une fois et un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon sauta dehors et suivit d’un pas rapide le premier. « En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage bleme ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu la entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais etre enfermé ; tu barres la route a un meilleur que toi ! » – Et a chaque mot il s’approchait davantage ; mais quand il ne fut plus qu’a un pas du danseur de corde, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards : – le bouffon poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Mais le danseur de corde, en voyant la victoire de son rival, perdit la tete et la corde ; il jeta son balancier et, plus vite encore, s’élança dans l’abîme, comme un tourbillon de bras et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient a la mer, quand la tempete s’éleve. Tous s’enfuyaient en désordre et surtout a l’endroit ou le corps allait s’abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste a côté de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais vivant encore. Au bout d’un certain temps la conscience revint au blessé, et il vit Zarathoustra, agenouillé aupres de lui : « Que fais-tu la, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me mettrait le pied en travers. Maintenant il me traîne en enfer : veux-tu l’en empecher ? »

« Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n’existe pas : il n’y a ni diable, ni enfer. Ton âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien ! »

L’homme leva les yeux avec défiance. « Si tu dis vrai, répondit-il ensuite, je ne perds rien en perdant la vie. Je ne suis guere plus qu’une bete qu’on a fait danser avec des coups et de maigres nourritures. »

« Non pas, dit Zarathoustra, tu as fait du danger ton métier, il n’y a la rien de méprisable. Maintenant ton métier te fait périr : c’est pourquoi je vais t’enterrer de mes mains. »

Quand Zarathoustra eut dit cela, le moribond ne répondit plus ; mais il remua la main, comme s’il cherchait la main de Zarathoustra pour le remercier.

 

Cependant le soir tombait et la place publique se voilait d’ombres : alors la foule commença a se disperser, car la curiosité et la frayeur memes se fatiguent. Zarathoustra, assis par terre a côté du mort, était noyé dans ses pensées : ainsi il oubliait le temps. Mais, enfin, la nuit vint et un vent froid passa sur le solitaire. Alors Zarathoustra se leva et il dit a son cour :

« En vérité, Zarathoustra a fait une belle peche aujourd’hui ! Il n’a pas attrapé d’homme, mais un cadavre.

Inquiétante est la vie humaine et, de plus, toujours dénuée de sens : un bouffon peut lui devenir fatal.

Je veux enseigner aux hommes le sens de leur existence : qui est le Surhomme, l’éclair du sombre nuage homme.

Mais je suis encore loin d’eux et mon esprit ne parle pas a leurs sens. Pour les hommes, je tiens encore le milieu entre un fou et un cadavre.

Sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra. Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte a l’endroit ou je vais t’enterrer de mes mains. »

 

Quand Zarathoustra eut dit cela a son cour, il chargea le cadavre sur ses épaules et se mit en route. Il n’avait pas encore fait cent pas qu’un homme se glissa aupres de lui et lui parla tout bas a l’oreille – et voici ! celui qui lui parlait était le bouffon de la tour.

« Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a ici trop de gens qui te haissent. Les bons et les justes te haissent et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; les fideles de la vraie croyance te haissent et ils t’appellent un danger pour la foule. Ce fut ton bonheur qu’on se moquât de toi, car vraiment tu parlais comme un bouffon. Ce fut ton bonheur de t’associer au chien mort ; en t’abaissant ainsi, tu t’es sauvé pour cette fois-ci. Mais va-t’en de cette ville – sinon demain je sauterai par-dessus un mort. »

Apres avoir dit ces choses, l’homme disparut ; et Zarathoustra continua son chemin par les rues obscures.

A la porte de la ville il rencontra les fossoyeurs : ils éclairerent sa figure de leur flambeau, reconnurent Zarathoustra et se moquerent beaucoup de lui. « Zarathoustra emporte le chien mort : bravo, Zarathoustra s’est fait fossoyeur ! Car nous avons les mains trop propres pour ce gibier. Zarathoustra veut-il donc voler sa pâture au diable ? Allons ! Bon appétit ! Pourvu que le diable ne soit pas plus habile voleur que Zarathoustra ! – il les volera tous deux, il les mangera tous deux ! » Et ils riaient entre eux en rapprochant leurs tetes.

Zarathoustra ne répondit pas un mot et passa son chemin. Lorsqu’il eut marché pendant deux heures, le long des bois et des marécages, il avait tellement entendu hurler des loups affamés que la faim s’était emparée de lui. Aussi s’arreta-t-il a une maison isolée, ou brulait une lumiere.

« La faim s’empare de moi comme un brigand, dit Zarathoustra ? Au milieu des bois et des marécages la faim s’empare de moi, dans la nuit profonde.

Ma faim a de singuliers caprices. Souvent elle ne me vient qu’apres le repas, et aujourd’hui elle n’est pas venue de toute la journée : ou donc s’est elle attardée ? »

En parlant ainsi, Zarathoustra frappa a la porte de la maison. Un vieil homme parut aussitôt : il portait une lumiere et demanda : « Qui vient vers moi et vers mon mauvais sommeil ? »

« Un vivant et un mort, dit Zarathoustra. Donnez-moi a manger et a boire, j’ai oublié de le faire pendant le jour. Qui donne a manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. »

Le vieux se retire, mais il revint aussitôt, et offrit a Zarathoustra du pain et du vin : « C’est une méchante contrée pour ceux qui ont faim, dit-il ; c’est pourquoi j’habite ici. Hommes et betes viennent a moi, le solitaire. Mais invite aussi ton compagnon a manger et a boire, il est plus fatigué que toi. » Zarathoustra répondit : « Mon compagnon est mort, je l’y déciderais difficilement. »

« Cela m’est égal, dit le vieux en grognant ; qui frappe a ma porte doit prendre ce que je lui offre. Mangez et portez-vous bien ! »

Ensuite Zarathoustra marcha de nouveau pendant deux heures, se fiant a la route et a la clarté des étoiles : car il avait l’habitude des marches nocturnes et aimait a regarder en face tout ce qui dort. Quand le matin commença a poindre, Zarathoustra se trouvait dans une foret profonde et aucun chemin ne se dessinait plus devant lui. Alors il plaça le corps dans un arbre creux, a la hauteur de sa tete – car il voulait le protéger contre les loups – et il se coucha lui-meme a terre sur la mousse. Et aussitôt il s’endormi, fatigué de corps, mais l’âme tranquille.

 

Zarathoustra dormit longtemps et non seulement l’aurore passa sur son visage, mais encore le matin. Enfin ses yeux s’ouvrirent et avec étonnement Zarathoustra jeta un regard sur la foret et dans le silence, avec étonnement il regarda en lui-meme. Puis il se leva a la hâte, comme un matelot qui tout a coup voit la terre, et il poussa un cri d’allégresse : car il avait découvert une vérité nouvelle. Et il parla a son cour et il lui dit :

Mes yeux se sont ouverts : J’ai besoin de compagnons, de compagnons vivants, – non point de compagnons morts et de cadavres que je porte avec moi ou je veux.

Mais j’ai besoin de compagnons vivants qui me suivent, parce qu’ils veulent se suivre eux-memes – partout ou je vais.

Mes yeux se sont ouverts : Ce n’est pas a la foule que doit parler Zarathoustra, mais a des compagnons ! Zarathoustra ne doit pas etre le berger et le chien d’un troupeau !

C’est pour enlever beaucoup de brebis du troupeau que je suis venu. Le peuple et le troupeau s’irriteront contre moi : Zarathoustra veut etre traité de brigand par les bergers.

Je dis bergers, mais ils s’appellent les bons et les justes. Je dis bergers, mais ils s’appellent les fideles de la vraie croyance.

Voyez les bons et les justes ! Qui haissent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : – mais c’est celui-la le créateur.

Voyez les fideles de toutes les croyances ! Qui haissent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : – mais c’est celui-la le créateur.

Des compagnons, voila ce que cherche le créateur et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui, voila ce que cherche le créateur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles.

Des compagnons, voila ce que cherche le créateur, des moissonneurs qui moissonnent avec lui : car chez lui tout est mur pour la moisson. Mais il lui manque les cent faucilles : aussi, plein de colere, arrache-t-il les épis.

Des compagnons, voila ce que cherche le créateur, de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs et contempteurs du bien et du mal. Mais ce seront eux qui moissonneront et qui seront en fete.

Des créateurs comme lui, voila ce que cherche Zarathoustra, de ceux qui moissonnent et chôment avec lui : qu’a-t-il a faire de troupeaux, de bergers et de cadavres !

Et toi, mon premier compagnon, repose en paix ! Je t’ai bien enseveli dans ton arbre creux, je t’ai bien abrité contre les loups.

Mais je me sépare de toi, te temps est passé. Entre deux aurores une nouvelle vérité s’est levée en moi.

Je ne dois etre ni berger, ni fossoyeur. Jamais plus je ne parlerai au peuple ; pour la derniere fois j’ai parlé a un mort.

Je veux me joindre aux créateurs, a ceux qui moissonnent et chôment : je leur montrerai l’arc-en-ciel et tous les échelons qui menent au Surhomme. Je chanterai mon chant aux solitaires et a ceux qui sont deux dans la solitude ; et quiconque a des oreilles pour les choses inouies, je lui alourdirai le cour de ma félicité.

Je marche vers mon but, je suis ma route ; je sauterai par-dessus les hésitants et les retardataires. Ainsi ma marche sera le déclin !

 

Zarathoustra avait dit cela a son cour, alors que le soleil était a son midi : puis il interrogea le ciel du regard – car il entendait au-dessus de lui le cri perçant d’un oiseau. Et voici ! Un aigle planait dans les airs en larges cercles, et un serpent était suspendu a lui, non pareil a une proie, mais comme un ami : car il se sentait enroulé autour de son cou.

« Ce sont mes animaux ! dit Zarathoustra, et il se réjouit de tout cour.

L’animal le plus fier qu’il y ait sous le soleil et l’animal le plus rusé qu’il y ait sous le soleil – ils sont allés en reconnaissance.

Ils ont voulu savoir si Zarathoustra vivait encore. En vérité, suis-je encore en vie ?

J’ai rencontré plus de dangers parmi les hommes que parmi les animaux. Zarathoustra suit des voies dangereuses. Que mes animaux me conduisent ! »

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé, il se souvint des paroles du saint dans la foret, il soupira et dit a son cour :

Il faut que je sois plus sage ! Que je sois rusé du fond du cour, comme mon serpent.

Mais je demande l’impossible : je prie donc ma fierté d’accompagner toujours ma sagesse.

Et si ma sagesse m’abandonne un jour : – hélas, elle aime a s’envoler ! – puisse du moins ma fierté voler avec ma folie !

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.



Les trois métamorphoses

Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant.

Il est maint fardeau pesant pour l’esprit, pour l’esprit patient et vigoureux en qui domine le respect : sa vigueur réclame le fardeau pesant, le plus pesant.

Qu’y a-t-il de plus pesant ! ainsi interroge l’esprit robuste. Dites-le, ô héros, afin que je le charge sur moi et que ma force se réjouisse.

N’est-ce pas cela : s’humilier pour faire souffrir son orgueil ? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse ?

Ou bien est-ce cela : déserter une cause, au moment ou elle célebre sa victoire ? Monter sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur ?

Ou bien est-ce cela : se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance, et souffrir la faim dans son âme, pour l’amour de la vérité ?

Ou bien est-ce cela : etre malade et renvoyer les consolateurs, se lier d’amitié avec des sourds qui m’entendent jamais ce que tu veux ?

Ou bien est-ce cela : descendre dans l’eau sale si c’est l’eau de la vérité et ne point repousser les grenouilles visqueuses et les purulents crapauds ?

Ou bien est-ce cela : aimer qui nous méprise et tendre la main au fantôme lorsqu’il veut nous effrayer ?

L’esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert.

Mais au fond du désert le plus solitaire s’accomplit la seconde métamorphose : ici l’esprit devient lion, il veut conquérir la liberté et etre maître de son propre désert.

Il cherche ici son dernier maître : il veut etre l’ennemi de ce maître, comme il est l’ennemi de son dernier dieu ; il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon.

Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître ? « Tu dois », s’appelle le grand dragon. Mais l’esprit du lion dit : « Je veux. »

« Tu dois » le guette au bord du chemin, étincelant d’or sous sa carapace aux mille écailles, et sur chaque écaille brille en lettres dorées : « Tu dois ! »

Des valeurs de mille années brillent sur ces écailles et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons : « Tout ce qui est valeur – brille sur moi. »

Tout ce qui est valeur a déja été créé, et c’est moi qui représente toutes les valeurs créées. En vérité il ne doit plus y avoir de « Je veux » ! Ainsi parle le dragon.

Mes freres, pourquoi est-il besoin du lion de l’esprit ? La bete robuste qui s’abstient et qui est respectueuse ne suffit-elle pas ?

Créer des valeurs nouvelles – le lion meme ne le peut pas encore : mais se rendre libre pour la création nouvelle – c’est ce que peut la puissance du lion.

Se faire libre, opposer une divine négation, meme au devoir : telle, mes freres, est la tâche ou il est besoin du lion.

Conquérir le droit de créer des valeurs nouvelles – c’est la plus terrible conquete pour un esprit patient et respectueux. En vérité, c’est la un acte féroce, pour lui, et le fait d’une bete de proie.

Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, meme dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquete de la liberté : il faut un lion pour un pareil rapt.

Mais, dites-moi, mes freres, que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-meme, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes freres, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde.

Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment l’esprit devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. –

Ainsi parlait Zarathoustra. Et en ce temps-la il séjournait dans la ville qu’on appelle : la Vache multicolore.


Des chaires de la vertu

On vantait a Zarathoustra un sage que l’on disait savant a parler du sommeil et de la vertu, et, a cause de cela, comblé d’honneurs et de récompenses, entouré de tous les jeunes gens qui se pressaient autour de sa chaire magistrale. C’est chez lui que se rendit Zarathoustra et, avec tous les jeunes gens, il s’assit devant sa chaire. Et le sage parla ainsi :

Ayez en honneur le sommeil et respectez-le ! C’est la chose premiere. Et évitez tous ceux qui dorment mal et qui sont éveillés la nuit !

Le voleur lui-meme a honte en présence du sommeil. Son pas se glisse toujours silencieux dans la nuit. Mais le veilleur de nuit est impudent et impudemment il porte son cor.

Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir : il faut savoir veiller tout le jour pour pouvoir bien dormir.

Dix fois dans la journée il faut que tu te surmontes toi-meme : c’est la preuve d’une bonne fatigue et c’est un pavot pour l’âme.

Dix fois il faut te réconcilier avec toi-meme ; car s’il est amer de se surmonter, celui qui n’est pas réconcilié dort mal.

Il te faut trouver dix vérités durant le jour ; autrement tu chercheras des vérités durant la nuit et ton âme restera affamée.

Dix fois dans la journée il te faut rire et etre joyeux : autrement tu seras dérangé la nuit par ton estomac, ce pere de l’affliction.

Peu de gens savent cela, mais il faut avoir toutes les vertus pour bien dormir. Porterai-je un faux témoignage ? Commettrai-je un adultere ?

Convoiterai-je la servante de mon prochain ? Tout cela s’accorderait mal avec un bon sommeil.

Et si l’on possede meme toutes les vertus, il faut s’entendre a une chose : envoyer dormir a temps les vertus elles-memes.

Il ne faut pas qu’elles se disputent entre elles, les gentilles petites femmes ! et encore a cause de toi, malheureux !

Paix avec Dieu et le prochain, ainsi le veut le bon sommeil. Et paix encore avec le diable du voisin. Autrement il te hantera de nuit.

Honneur et obéissance a l’autorité, et meme a l’autorité boiteuse ! Ainsi le veut le bon sommeil. Est-ce ma faute, si le pouvoir aime a marcher sur des jambes boiteuses ?

Celui qui mene paître ses brebis sur la verte prairie sera toujours pour moi le meilleur berger : ainsi le veut le bon sommeil.

Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors : cela fait trop de bile. Mais on dort mal sans un bon renom et un petit trésor.

J’aime mieux recevoir une petite société qu’une société méchante : pourtant il faut qu’elle arrive et qu’elle parte au bon moment : ainsi le veut le bon sommeil.

Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils accélerent le sommeil. Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne toujours raison.

Ainsi s’écoule le jour pour les vertueux. Quand vient la nuit je me garde bien d’appeler le sommeil ! Il ne veut pas etre appelé, lui qui est le maître des vertus !

Mais je pense a ce que j’ai fait et pensé dans la journée. En ruminant mes pensées je m’interroge avec la patience d’une vache, et je me demande : quelles furent donc tes dix victoires sur toi-meme ?

Et quels furent les dix réconciliations, et les dix vérités, et les dix éclats de rire dont ton cour s’est régalé ?

En considérant cela, bercé de quarante pensées, soudain le sommeil s’empare de moi, le sommeil que je n’ai point appelé, le maître des vertus.

Le sommeil me frappe sur les yeux, et mes yeux s’alourdissent. Le sommeil me touche la bouche, et ma bouche reste ouverte.

En vérité, il se glisse chez moi d’un pied léger, le voleur que je préfere, il me vole mes pensées : j’en reste la debout, tout bete comme ce pupitre.

Mais je ne suis pas debout longtemps que déja je m’étends. –

Lorsque Zarathoustra entendit ainsi parler le sage, il se mit a rire dans son cour : car une lumiere s’était levée en lui. Et il parla ainsi a son cour et il lui dit :

Ce sage me semble fou avec ses quarante pensées : mais je crois qu’il entend bien le sommeil.

Bienheureux déja celui qui habite aupres de ce sage ! Un tel sommeil est contagieux, meme a travers un mur épais.

Un charme se dégage meme de sa chaire magistrale. Et ce n’est pas en vain que les jeunes gens étaient assis au pied du prédicateur de la vertu.

Sa sagesse dit : veiller pour dormir. Et, en vérité, si la vie n’avait pas de sens et s’il fallait que je choisisse un non-sens, ce non-sens-la me semblerait le plus digne de mon choix.

Maintenant je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsque l’on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon sommeil que l’on cherchait et des vertus couronnées de pavots !

Pour tous ces sages de la chaire, ces sages tant vantés, la sagesse était le sommeil sans reve : ils ne connaissaient pas de meilleur sens de la vie.

De nos jours encore il y en a bien quelques autres qui ressemblent a ce prédicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours aussi honnetes que lui : mais leur temps est passé. Ils ne seront pas debout longtemps que déja ils seront étendus.

Bienheureux les assoupis : car ils s’endormiront bientôt. –

Ainsi parlait Zarathoustra.


Des hallucinés de l’arriere-monde

Un jour  Zarathoustra jeta son illusion par dela les hommes, pareil a tous les hallucinés de l’arriere-monde. L’ouvre d’un dieu souffrant et tourmenté, tel lui parut alors le monde.

Le monde me parut etre le reve et l’invention d’un dieu ; semblable a des vapeurs coloriées devant les yeux d’un divin mécontent.

Bien et mal, et joie et peine, et moi et toi, – c’étaient la pour moi des vapeurs coloriées devant les yeux d’un créateur. Le créateur voulait détourner les yeux de lui-meme, – alors, il créa le monde.

C’est pour celui qui souffre une joie enivrante de détourner les yeux de sa souffrance et de s’oublier. Joie enivrante et oubli de soi, ainsi me parut un jour le monde.

Ce monde éternellement imparfait, image, et image imparfaite, d’une éternelle contradiction – une joie enivrante pour son créateur imparfait : tel me parut un jour le monde.

Ainsi, moi aussi, je jetai mon illusion par dela les hommes, pareil a tous les hallucinés de l’arriere-monde. Par dela les hommes, en vérité ?

Hélas, mes freres, ce dieu que j’ai créé était ouvre faite de main humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux.

Il n’était qu’homme, pauvre fragment d’un homme et d’un « moi » : il sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantôme, et vraiment, il ne me vint pas de l’au-dela !

Qu’arriva-t-il alors, mes freres ? Je me suis surmonté, moi qui souffrais, j’ai porté ma propre cendre sur la montagne, j’ai inventé pour moi une flamme plus claire. Et voici ! Le fantôme s’est éloigné de moi !

Maintenant, croire a de pareils fantômes ce serait la pour moi une souffrance et une humiliation. C’est ainsi que je parle aux hallucinés de l’arriere-monde.

Souffrances et impuissances – voila ce qui créa les arriere-mondes, et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus.

La fatigue qui d’un seul bond veut aller jusqu’a l’extreme, d’un bond mortel, cette fatigue pauvre et ignorante qui ne veut meme plus vouloir : c’est elle qui créa tous les dieux et tous les arriere-mondes.

Croyez-m’en, mes freres ! Ce fut le corps qui désespéra du corps, – il tâtonna des doigts de l’esprit égaré, il tâtonna le long des derniers murs.

Croyez-m’en, mes freres ! Ce fut le corps qui désespéra de la terre, – il entendit parler le ventre de l’Etre.

Alors il voulut passer la tete a travers les derniers murs, et non seulement la tete, – il voulut passer dans « l’autre monde ».

Mais « l’autre monde » est bien caché devant les hommes, ce monde efféminé et inhumain qui est un néant céleste ; et le ventre de l’Etre ne parle pas a l’homme, si ce n’est comme homme.

En vérité, il est difficile de démontrer l’Etre et il est difficile de le faire parler. Dites-moi, mes freres, les choses les plus singulieres ne vous semblent-elles pas les mieux démontrées ?

Oui, ce moi, – la contradiction et la confusion de ce moi – affirme le plus loyalement son Etre, – ce moi qui crée, qui veut et qui donne la mesure et la valeur des choses.

Et ce moi, l’Etre le plus loyal – parle du corps et veut encore le corps, meme quand il reve et s’exalte en voletant de ses ailes brisées.

Il apprend a parler toujours plus loyalement, ce moi : et plus il apprend, plus il trouve de mots pour exalter le corps et la terre.

Mon moi m’a enseigné une nouvelle fierté, je l’enseigne aux hommes : ne plus cacher sa tete dans le sable des choses célestes, mais la porter fierement, une tete terrestre qui crée le sens de la terre !

J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : suivre volontairement le chemin qu’aveuglément les hommes ont suivi, approuver ce chemin et ne plus se glisser a l’écart comme les malades et les décrépits !

Ce furent des malades et des décrépits qui mépriserent le corps et la terre, qui inventerent les choses célestes et les gouttes du sang rédempteur : et ces poisons doux et lugubres, c’est encore au corps et a la terre qu’ils les ont empruntés !

Ils voulaient se sauver de leur misere et les étoiles leur semblaient trop lointaines. Alors ils se mirent a soupirer : Hélas ! que n’y a-t-il des voies célestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre Etre, et dans un autre bonheur ! » – Alors ils inventerent leurs artifices et leurs petites boissons sanglantes !

Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre, ces ingrats. Mais a qui devaient-ils le spasme et la joie de leur ravissement ? A leur corps et a cette terre.

Zarathoustra est indulgent pour les malades. En vérité, il ne s’irrite ni de leurs façons de se consoler, ni de leur ingratitude. Qu’ils guérissent et se surmontent et qu’ils se créent un corps supérieur !

Zarathoustra ne s’irrite pas non plus contre le convalescent qui regarde avec tendresse son illusion perdue et erre a minuit autour de la tombe de son Dieu : mais dans les larmes que verse le convalescent, Zarathoustra ne voit que maladie et corps malade.

Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui revent et qui languissent vers Dieu ; ils haissent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haissent la plus jeune des vertus qui s’appelle : loyauté.

Ils regardent toujours en arriere vers des temps obscurs : il est vrai qu’alors la folie et la foi étaient autre chose. La fureur de la raison apparaissait a l’image de Dieu et le doute était péché.

Je connais trop bien ceux qui sont semblables a Dieu : ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché. Je sais trop bien a quoi ils croient eux-memes le plus.

Ce n’est vraiment pas a des arriere-mondes et aux gouttes du sang rédempteur : mais eux aussi croient davantage au corps et c’est leur propre corps qu’ils considerent comme la chose en soi.

Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prechent eux-memes les arriere-mondes.

Écoutez plutôt, mes freres, la voix du corps guéri : c’est une voix plus loyale et plus pure.

Le corps sain parle avec plus de loyauté et plus de pureté, le corps complet, carré de la tete a la base : il parle du sens de la terre. –

Ainsi parlait Zarathoustra.


Des contempteurs du corps

C’est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Ils ne doivent pas changer de méthode d’enseignement, mais seulement dire adieu a leur propre corps – et ainsi devenir muets.

« Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ?

Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps tout entier et rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps.

Le corps est un grand systeme de raison, une multiplicité avec un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.

Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu appelles esprit, mon frere, petit instrument et petit jouet de ta grande raison.

Tu dis « moi » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand, c’est – ce a quoi tu ne veux pas croire – ton corps et son grand systeme de raison : il ne dit pas moi, mais il est moi.

Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a jamais de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : tellement ils sont vains.

Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derriere eux se trouve encore le soi. Le soi, lui aussi, cherche avec les yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit.

Toujours le soi écoute et cherche : il compare, soumet, conquiert et détruit. Il regne, et domine aussi le moi.

Derriere tes sentiments et tes pensées, mon frere, se tient un maître plus puisant, un sage inconnu – il s’appelle soi. Il habite ton corps, il est ton corps.

Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et qui donc sait pourquoi ton corps a précisément besoin de ta meilleure sagesse ?

Ton soi rit de ton moi et de ses cabrioles. « Que me sont ces bonds et ces vols de la pensée ? dit-il. Un détour vers mon but. Je suis la lisiere du moi et le souffleur de ses idées. »

Le soi dit au moi : « Éprouve des douleurs ! » Et le moi souffre et réfléchit a ne plus souffrir – et c’est a cette fin qu’il doit penser.

Le soi dit au moi : « Éprouve des joies ! » Alors le moi se réjouit et songe a se réjouir souvent encore – et c’est a cette fin qu’il doit penser.

Je veux dire un mot aux contempteurs du corps. Qu’ils méprisent, c’est ce qui fait leur estime. Qu’est-ce qui créa l’estime et le mépris et la valeur et la volonté ?

Le soi créateur créa, pour lui-meme, l’estime et le mépris, la joie et la peine. Le corps créateur créa pour lui-meme l’esprit comme une main de sa volonté.

Meme dans votre folie et dans votre mépris, vous servez votre soi, vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis : votre soi lui-meme veut mourir et se détourner de la vie.

Il n’est plus capable de faire ce qu’il préférerait : – créer au-dessus de lui-meme. Voila son désir préféré, voila toute son ardeur.

Mais il est trop tard pour cela : – ainsi votre soi veut disparaître, ô contempteurs du corps.

Votre soi veut disparaître, c’est pourquoi vous etes devenus contempteurs du corps ! Car vous ne pouvez plus créer au-dessus de vous.

C’est pourquoi vous en voulez a la vie et a la terre. Une envie inconsciente est dans le regard louche de votre mépris.

Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps ! Vous n’etes point pour moi des ponts vers le Surhomme ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.


Des joies et des passions

Mon frere, quand tu as une vertu, et quand elle est ta vertu, tu ne l’as en commun avec personne.

Il est vrai que tu voudrais l’appeler par son nom et la caresser ; tu voudrais la prendre par l’oreille et te divertir avec elle.

Et voici ! Maintenant elle aura en commun avec le peuple le nom que tu lui donnes, tu es devenu peuple et troupeau avec la vertu !

Tu ferais mieux de dire : « Ce qui fait le tourment et la douceur de mon âme est inexprimable et sans nom, et c’est aussi ce qui cause la faim de mes entrailles. »

Que ta vertu soit trop haute pour la familiarité des dénominations : et s’il te faut parler d’elle, n’aie pas honte de balbutier.

Parle donc et balbutie : « Ceci est mon bien que j’aime, c’est ainsi qu’il me plaît tout a fait, ce n’est qu’ainsi que je veux le bien.

Je ne le veux point tel le commandement d’un dieu, ni tel une loi et une nécessité humaine : qu’il ne me soit point un indicateur vers des terres supérieures et vers des paradis.

C’est une vertu terrestre que j’aime : il y a en elle peu de sagesse et moins encore de sens commun.

Mais cet oiseau s’est construit son nid aupres de moi : c’est pourquoi je l’aime avec tendresse, – maintenant il couve chez moi ses oufs dorés. »

C’est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu.

Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais maintenant tu n’as plus que tes vertus : elles naquirent de tes passions.

Tu apportas dans ces passions ton but le plus élevé : alors elles devinrent tes vertus et tes joies.

Et quand meme tu serais de la race des colériques ou des voluptueux, des sectaires ou des vindicatifs :

Toutes tes passions finiraient par devenir des vertus, tous tes démons des anges.

Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages : mais ils sont devenus des oiseaux et d’aimables chanteurs.

C’est avec tes poisons que tu t’es préparé ton baume ; tu as trait la vache Affliction, – maintenant tu bois le doux lait de ses mamelles.

Et rien de mal ne naît plus de toi, si ce n’est le mal qui naît de la lutte de tes vertus.

Mon frere, quand tu as du bonheur, c’est que tu as une vertu et rien autre chose : tu passes ainsi plus facilement sur le pont.

C’est une distinction que d’avoir beaucoup de vertus, mais c’est un sort bien dur ; et il y en a qui sont allés se tuer dans le désert parce qu’ils étaient fatigués de servir de champs de bataille aux vertus.

Mon frere, la guerre et les batailles sont-elles des maux ? Ce sont des maux nécessaires ; l’envie, et la méfiance, et la calomnie ont une place nécessaire parmi tes vertus.

Regarde comme chacune de tes vertus désire ce qu’il y a de plus haut : elle veut tout ton esprit, afin que ton esprit soit son héraut, elle veut toute ta force dans la colere, la haine et l’amour.

Chaque vertu est jalouse de l’autre vertu et la jalousie est une chose terrible. Les vertus, elles aussi, peuvent périr par la jalousie.

Celui qu’enveloppe la flamme de la jalousie, pareil au scorpion, finit par tourner contre lui-meme le dard empoisonné.

Hélas ! mon frere, ne vis-tu jamais une vertu se calomnier et se détruire elle-meme ? –

L’homme est quelque chose qui doit etre surmonté : c’est pourquoi il te faut aimer tes vertus – car tu périras par tes vertus.

Ainsi parlait Zarathoustra.